SCENE II
PILATE, ANNE et CAIPHE surviennent et se dirigent vers I*
<re.
Derrière eux, les servants du Tribunal, puis le peuple.
PILATE
Je suis las de ceci : chimère sur chimère!
caïphe.
Mais...
Nous ne sommes plus au temps du bon Homère Qui promenait ses dieux dans un nuage épais : Lès dieux sont sur l'Olympe et nous laissent en paix, Faites comme eux ! Vraiment, c'est un pays terrible : Vos lois, toujours vos lois, et vous passez au crible Les moindres actions et les moindres propos! Encore un coup, daignez nous laisser en repos.
ANNE
Si nous troublons le tien, c'est qu'on trouble le nôtre... Nous voulons la santé du peuple juif, rien autre : Tu devrais souhaiter, comme nous, ce bien-là.
PILATE
Vous êtes médecins de l'âme, soignez-la, Et ne nous mêlez plus à ces vaines disputes!
ANNE
Tu dois nous protéger et tu nous persécutes.
PILATE
M ni?
ANNE
Sans doute ! César (que Dieu conserve !) a dit : t Je te livre ce peuple et te donne crédit
« Pour prélever l'impôt dans toute la province :
« Prends-la, mais souviens-toi que j'en suis le seul prince ;
« Sache m'en faire aimer et respecte sa loi ;
« Mais, si quelque fauteur se dresse contre moi,
« Frappe, et sois sans pilié pour la tête rebelle. »
César a dit ces mots et je te les rappelle :
C'est nous persécuter que lui désobéir.
PILATE
Une sédition ! Un homme ose envahir.
Seul, la place publique, et bousculer des tables :
Il bat quatre marchands, sans doute respectables,
Mais qui cerle auraient pu se défendre un peu mieux ;
Sur quoi, pour obtenir le pardon de ses dieux,
Il gravit les degrés du temple, et s'agenouille.
Et c'est un criminel d'titat! Et sa dépouille,
Je dois, pompeusement, l'envoyer à César!
Et César sera fier de la pendre à son char!
César l'attend, pour la porter au Capitole!
César est en péril ! Allez, la chose est folle,
Et l'on rirait de moi. Pilate est moins naïf.
Vous l'avez dit : Tibère aime le peuple juif;
Il ne veut pas verser le sang de ceux qu'il aime.
Mais vous êtes plus prompts que nous : votre anathème
Tombe comme la foudre et frappe éperdumcnt ;
Vous décrétez la mort au nom d'un Dieu clément :
Dès qu'un rêveur est mort d'un rêve, on recommence,
Et c'est moi, l'étranger, qui dicte la clémence !
Moi, l'ennemi commun, moi qu'on vilipenda,
Je tâche à réunir les enfants de Juda :
Lorsque j'en épargne un, je suis un mauvais père,
Et je désobéis au mandat de Tibère!
Finissons là ! Cet homme a fait tort aux marchands,
Donc, il paiera l'amende, et c'est tout.
ANNE
Des méchants Ont bien mal renseigné leur maître, ô Vénérable.
Remarque tout d'abord que l'homme est insolvable Et ne peut réparer le mal qu'il a commis. Néanmoins, faute d'or, il a beaucoup d'amis : On le proclame Roi.
PILATE
Tu dis ?
CAIPHE.
Roi de Judée.
ANNE
Absous un prétendant, si telle est ton idée;
Mais nous, plus soucieux des droils de l'empereur,
Nous aurons essayé d'éclairer ton erreur.
PILATE, à part.
Hypocrites !
A toi, qui portes l'épitoge, D'interroger les gens qu'on accuse : interroge.
ANNE
Les témoins sont nombreux : parle-leur, entend-les..,
PILATE, aux gardes.
Qu'on amène Jésus.
A Caïphc et Anne.
Pénétrez au palais.
ANNE
Hélas! nous ne pouvons : un texte inhibitoire...
PILATE
Oui, vous seriez souillés en entrant au prétoire, Et la maison d'Auguste est comme un mauvais lieu.
CAÏPHE
Notre Pâque est venue, et nous devons à Dieu...
PILATE, a part.
Partout le Dieu! Partout la Loi! Peuple inflexible
Qui vas droit vers ton but comme un trait vers la cible,
Peuple de volonté, de silence et d'orgueil,
Ton Prophète el ton Dieu se dressent, double écueil
Où viennent se briser les puissances humaines.
Rien ne peut rien sur toi : Ion maiire, lu le mènes,
Et quiconque a posé son orleil sur ton Iront
Sent qu'il t'obéira dans les jours qui viendront!
— Ah! Rome et les jardins penchés au bord du Tibre!
>"e rien faire, dormir, être loin, élre libre,
Cueillir les fleurs du temps sans expliquer pourquoi,
N'entendre plus parler du Dieu ni de la Loi,
Boire le gai falerne au milieu des poètes,
Rire, et ne plus jamais lapider les prophètes.