‹ La Pastorale italienne et l'"Aminta"Chapitre 1 sur 20 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

La fable pastorale ou champêtre est le dernier effort de la vitalité artistique et le dernier degré de la composition théâtrale qu'atteignit, à la fin du xvie siècle, en Italie, la poésie bucolique des anciens, conservée par le moyen âge dans sa forme primitive, à laquelle la littérature de la Renaissance avait donné un nouvel élan. A l'idylle et à l'églogue, elle emprunta la scène, les personnages, les costumes; au drame antique, elle prit les péri-

péties de l'action et les études de mœurs : en unissant dans la première et dans les secondes le pathétique au comique. Ainsi se créa la tragicomédie, genre intermédiaire, mais noble, et, quoique en dehors des règles de la rhétorique aristotélicienne, soumise néanmoins à des préceptes réguliers. Représentée, à l'origine, pour les fêtes ou les noces des grands seigneurs, à la cour des Este, des délia Rovere, des Gonzague, des Médicis ou des princes de Savoie, elle se déroulait sur le théâtre des palais royaux, des belles et princières villas, au milieu de la splendeur et du faste des décors où l'architecture, la peinture, la sculpture, rivalisaient, à qui mieux mieux, pour l'ornementation du spectacle et les changements à vue des intermèdes; tandis que s'élevaient les accords d'une suave musique; en présence d'un auditoire composé de belles dames savantes, promptes à citer quelques sonnets de Pétrarque ou quelques histoires d'Arioste ; de seigneurs aussi habiles dans l'art de manier l'épée que dans celui des controverses intellectuelles; de poètes capables de professer la philosophie et les mathématiques dans l'Université ; et de philosophes versés dans l'art des madri-

gaux. La fable pastorale à tout ce luxe artistique et intellectuel opposait le contraste heureux de la vie rustique et le spectacle, plein d'attrait, de toute la fraîcheur champêtre.

La scène représente le fond d'un bois; les arbres élancés et majestueux laissent filtrer entre leurs branches les rayons du soleil qui éclaire les montagnes se profilant sur l'horizon. Le terrain, herbeux et ombreux, offre aux troupeaux un gras pâturage, et aux bergers un lieu choisi pour de tranquilles entretiens. On aperçoit, çà et là, des chaumières, de nombreux bestiaux : boeufs, chèvres, brebis. Un ruisselet s'écoule avec un doux murmure entre les roseaux et les peupliers qui bordent ses rives. Nous sommes ici sur les bords du Pô, et pourtant on se croirait en Grèce, dans la douce Arcadie. Mais voici venir en scène deux femmes ou deux hommes d'âges différents. Les noms, les habits, les costumes sont grecs. Ils invoquent les dieux grecs. Grecque est la religion en l'honneur de laquelle ils font des sacrifices pieux et formulent des prières. Ces personnages, ou leurs interlocuteurs, sont parfois des bergers, des chasseurs, des cultivateurs, des bouviers, quel-

quefois de simples marins, mais ils n'ont aucune grossièreté dans le caractère ou l'attitude. Ils restent, dans le déroulement de l'action scénique, les petits-fils ou les neveux de Pan, à moins que ce ne soit du dieu indigète du pays ou du fleuve natal. Bientôt se mêlent à eux des personnages d'une race supérieure, demi-dieux, satyres, nymphes. L'action se développe avec des péripéties variées, conformément à la règle d'Aristote sur les changements de conditions social es des personnages. Ces changements d'un sort heureux en mauvaise fortune n'ont d'autre but que d'éveiller, dans l'âme des spectateurs, la terreur tragique ; puis, la victoire du bonheursur l'épreuve, terminant heureusement la pièce, apporte au public tout l'agrément du spectacle de la comédie. Mais le perpétuel, l'unique sujet de la fable pastorale est l'amour. Le changement de fortune, la crise diffèrent peu : le personnage qui, au début de la pièce, homme ou femme, détestait l'amour, finit, pour une raison ou pour une autre, divine ou humaine, fatale ou occasionnelle, par céder aux ardeurs de la passion et par se rendre au désir de l'aimé.

Les duretés faisant place aux caresses, les haines

à l'amitié, les choses ou les personnes chères, perdues, puis retrouvées : telles sont les heureuses conclusions de ce genre de spectacle. Les épisodes consistent dans la libération ou le sauvetage d'êtres chéris arrachés à des animaux féroces, à des monstres, à des satyres surtout. Le satyre est un des éléments nécessaires à la pastorale : amant et persécuteur cruel des nymphes ou des jeunes filles, il représente la rude sensualité primitive en face de la transfiguration de l'amour opérée, dans la vie pastorale, par la poésie et la musique.

Le plus souvent le parler de ces personnages n'a ni lasimplicité, ni la rusticité qui conviendraient aux habitants des bois et des champs. Ces campagnards sont de trop fins discoureurs, ces bergers luttent de préciosité avec les gens de cour. Et pourquoi ? C'est qu'ils sont, en premier lieu, les descendants des divinités grecques^ et en second lieu évoluent devant des princes et des princesses, tout un auditoire d'une culture plus que raffinée, sur un théâtre qui n'a rien de conforme à la réalité. Il importe de bien se persuader de ce principe, si l'on veut comprendre la portée de cette poésie qui, disons-le, et insistons à cet égard, dans VA-

minta de Tasse et le Pastor Fido de Guarini, a donné les créations de second ordre les plus élégantes, les plus belles, les plus exquises que l'Italie ait jamais produites. La versification est composée d'un mélange d'endécasyllabes et de vers de sept pieds, de manière à ce que le grand mètre tempère, par sa gravité et son ampleur, ce qu'a de trop léger le petit vers ; tandis que ce dernier, avec son agilité fluctuante et sa poétique flexibilité, seconde l'endécasyllabe dans sa course un peu lente. Et l'on obtient ainsi une harmonie tenant le milieu entre la poésie tragique et la poésie comique, parfaitement adéquate aux péripéties de l'action et de la passion.

Les actes sont au nombre de cinq. Ils sont parfois précédés d'un prologue et suivis d'un épilogue. Des chœurs de bergers, de chasseurs, de nymphes, discourent et prennent part aux péripéties de la fable; ou bien ils célèbrent dans leurs chants, pendant les entr'actes, moins la moralité que les impressions qui se dégagent des dénouements scéniques.

Telle fut, dans sa juvénile perfection, la fable pastorale dont un des côtés les plus intéressants consistait dans les allusions, faites par les acteurs

aux coutumes, aux idées, aux personnes, aux faits du jour et de la cour devant laquelle on donnait ce spectacle.

Mais ce drame pastoral-là n'a rien de commun avec le drame imaginé par les Grecs. Les oeuvres de Cratinus et de Ménandre ne sont pas venues jusqu'à nous. Et rien n'autorise à chercher l'Arcadie dans la vieille comédie antique.

Le drame satyrique, tel que le révèle le Cyclope d'Euripide, était mythologique. On y voit Bacchus et des satyres. Quant à Sosithée, poète grec du ine siècle avant notre ère, il appartient à la période alexandrine, et les quelques vers — vingt-quatre — qui nous restent de lui, fragments d'un drame pastoral intitulé : Lyeterse et Dapbnis, se rapprochant du drame satyrique des Athéniens, tenant aussi aux compositions mimiques et bucoliques des Doriens de Sicile, ne peuvent être raisonnablement considérés comme ayant exercé la plus petite action sur toute la littérature à laquelle la poésie pastorale donna naissance en Italie.

Page 1