Lemerre, éditeur
entre l'amour divin et l'amour profane! Il paraît que ces trois chansons n'avaient rien de remarquable, et pourtant Tasse s'efforce d'y trouver de grandes beautés, un sens aussi mystérieux que profond et de louer à chaque vers le génie de Pigna !
Dans le passage deYAminta que je viens de citer, Lucrezia Bendidio devient Lycoris, à laquelle Elpin ne parle pas de l'amour divin, mais des femmes condamnées à l'enfer quand elles sont réfractaires à la passion des secrétaires âgés. Pigna, dans ses vers latins qui ne sont guère préférables à ses vers italiens, composa une epigramme à Lycoris : preuve que le nom donné par Tasse à Lucrezia Bendidio lui serait resté. Ce Pigna eut l'audace de publier ses propres poésies latines avec celles de l'Arioste, lorsqu'en 1553, il fit un choix des poésies du grand mort, à la demande de son fils, Virginio Ariosto. C'est pourquoi Tasse célèbre à son tour celui auquel le noble poète dont la muse a chanté Mars et l'Amour, laissa, en mourant, le chalumeau.
Hàtons-nous de dire d'ailleurs que le secrétaire se comporta bientôt vis-à-vis du jeune Torquato
comme il s'était comporté à l'égard de son vieux maître G.-B. Giraldi, l'auteur de YEglé, représentée à Ferrare, l'année 1545, c'est-à-dire ingrat, envieux, méchant et outrageusement jaloux de la faveur dont Tasse jouissait, en tout bien tout honneur, auprès des princesses Lucrèce et Eléonore d'Esté. Et alors le sage Elpin de YAminta devint YAleteàe la « Jérusalem » : « grand tisseur de calomnies qui sont des accusations et ressemblent à des louanges. »
L'âme sereine deTorquato Tasso s'accommode à merveille du genre artificiel de la pastorale. Cette vie de bergers est à ses yeux la vie idéale. Il est d'ailleurs, à ce moment, pleinement heureux, tout à ce loisir lettré qu'il connut dans les premières années de son séjour à Ferrare. Les vers suivants en font foi.
Tircis s'exprime ainsi :
le jouis uns inquiétude
Du repos de la folitude Par la faveur d'un Dieu, dont les nombreux troupeaux
Couvrent la plaine et les cofteaux, De Tune à l'autre mer on connoift la puissance. Et le mont Apennin luy rend obeiffance;
Lors que je vins m'offrir à luy,
Et que je le choisy pour mon unique appuy, Il me dit d'une voix agréable et charmante,
Et d'une manière obligeante,
« Qu'un autre écarte loin de nous, Les afïauts furieux des Larrons et des Loups... Pour toy, tu chanteras dans un heureux loifir... » Comment donc employer le repos qu'il me laiffe A foupirer toujours auprès d'une maiftresse ;
Sans doute, je ferai bien mieux De consacrer ma Muse à chanter fes aveux.
Ses aveux que toute la terre Juge dignes du Dieu qui lance le tonnerre... Ouy, je dois m'attacher à ce Dieu que je fers, Il est mon Jupiter et le Dieu de mes vers... Ilayme mes chantons, ma Muse en est louée...
On le sent aux prises avec un bonheur sans mélange, au milieu de cette cour splendide où il jouit de la faveur des lettrés ; son enthousiasme déborde. A l'abri, grâce au duc de Ferrare, des vulgarités de l'existence, sans autre souci que les beaux soucis d'amour, sans autre contrainte que celle de chanter harmonieusement en jouissant de la vénusté des choses et en participant à cette vénustéj il voit, de loin, le plaisir lui sourire. Il est heureux, il est tranquille et il pense des dames et de l'amour ce que Tïrcis dit à Daphné dans la très élégante scène du second acte :
I'ayme l'amour fans peine et j'en fuis les fupplices, le cherche feulement sa joye et fes délices... Il est bien dangereux de chercher des plaifirs, Qui ne peuvent jamais faire un bonheur fuprême,
Et nous confument en deflrs.
Lors que dans l'amoureux empire
On ne verfera plus de pleurs,
Qu'on aura tout ce qu'on défire, Sans ennuy, fans chagrin, fans plainte et fans douleur, Alors, certes Tirfis aymera quelque belle
Et luy fera toujours fiùelle ;
Hélas ! je n'ay que trop pleuré Et mon cœur n'a que trop vainement foupiré.
Ce dernier vers fait peut-être allusion à un amour passager du poète rappelé dans un autre endroit (acte I, scène i) par Daphné qui s'écrie:
Le cœur rongé d'amour et de foucis Il(Tircis) erroit dans les bois, cherchoit la folitude, Et promenoit partout sa noire inquiétude. Par des traits de folie, il montroit fa douleur. On rioit de fon mal, on plaignoit lbn mal-heur ; Mais fût-il de l'Amour la plus trifte victime. Les vers qu'il compofa méritent qu'on l'eftimc. Il grava fa douleur fur mille arbres divers, Et les arbres croiffant firent croiftre ces vers : Trompeurs miroirs du cœur, lumières infidelles, Beaux yeux, je m'apperçois de voftre trahi fon, Mais puis-je me fauver de vos feintes cruelles,
Si V amour niojlt la rai/on ?
Il s'agit ici de Lucrezia Bendidio qu'il avait rencontrée à Padoue, ou de Laura Peperara, dont il s'éprit à Mantoue. J'ai parlé de ces deux dames, qui venaient souvent à la cour de Ferrare, dans mon livre mentionné plus haut sur Gœthe et le Tasse.
Et c'est ainsi que s'anéantit la supposition romanesque que Tasse ait peint Léonora d'Esté sous les traits de Sylvie et lui-même sous ceux d'Aminte, et que cette pastorale soit l'expression, plus entière et plus fidèle, de l'amour respectueux et tendre du poète pour la princesse à laquelle il fut fort attaché, mais qu'il n'aima jamais.
Je me suis efforcé de le prouver dans l'ouvrage précité.
UAtninta fut joué pour la première fois le 31 juillet 1573, à Ferrare, dans l'île et le palais du Belvédère, en présence d'Alphonse II et de la Cour, par une troupe de comédiens connus sous le nom de Gelosi, et que Tasse en personne avait spécialement exercés en vue de cette représentation. L'auteur avait vingt-neuf ans. 7
Cette île du Belvédère était célèbre à l'époque pour les jeux qui s'y donnaient et les réunions mondaines qui s'y tenaient quotidiennement. Giraldi Cinthio, Scipione Balbi del Finale, Scaliger en avaient parlé avec enthousiasme. Arioste lui-même faisait prédire par Maugis à Renaud, dans le quarante-troisième chant de Roland :
« Que lorsque le bélier aura fait sept cents tours, avec la quatrième sphère, il ne sera plus belle île que de leurs eaux entourent mer, étang ou rivière, et que la voir rendra muet celui qui tenta de célébrer la patrie de Nausicaa.
« Cette île, par ses beaux palais, surpassera de beaucoup celle qu'aimait Tibère. Les Hespérides auront des arbres moins précieux que ceux plantés sur ses rives. On y trouvera autant d'espèces d'animaux que Circé en eut dans ses haras; Vénus, Cupidon et les Grâces y habiteront avec autant de plaisir qu'à Chypre ou à Gnide. »
Alphonse Ier avait fait élever dans l'île du Belvédère un palais splendide qu'un des versificateurs du moment décrivit sous le titre pompeux de : Caleopsis divi Alphonsi Ferrariensium duels. Ce fut dans ce lieu de délices, en présence des grands de
Ferrare, magnifiquement vêtus, que se déroula le drame pastoral qui devait donner l'essor à un genre jusque-là inconnu. Angelo Solerti, dans sa Vie de Tasse, indique de la façon la plus précise l'époque, les circonstances et l'endroit où se passa cette représentation. Mais, qui nous dira quel incomparable spectacle de nature, d'art, d'élégance et de beauté dut offrir YAminta, dans lequel le mythe s'allie si ingénieusement à la poésie, joué, au soleil couchant ou sous les étoiles, sur les bords du fleuve limpide dont les eaux baisaient les racines des hauts peupliers bruissant le long des rives !
Tasse avait choisi pour scène de son drame un lieu situé non loin d'un chemin public, entre Ferrare et le Pô. Ce fut une aimable surprise pour les spectateurs. Pour la première fois il leur était donné d'assister à un drame se passant de leurs jours et dans leur pays, tout en traitant de sujets antiques interprétés par des personnages revêtus des traditionnels costumes de l'antiquité. Le prologue, qui rappelle ceux des tragédies d'Euripide et de deux comédies de Plaute, met en scène, nous l'avons vu, une divinité : l'Amour qui fuit Vénus
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et l'Olympe pour venir sur la terre exercer son art au milieu des bergers. Le sujet rappelle celui de Moschus (Y Amour fugitif). En ce qui touche la puissance divine, Tasse s'est peut-être inspiré aussi du livre second de la Chasse, d'Oppien. L'action se déroule ensuite nue et simple. Elle porte uniquement sur l'amour du timide Aminte pour la dédaigneuse Sylvie. Aminte, tout en causant confidentiellement avec Tircis se laisse persuader d'aller surprendre Sylvie à la fontaine où il arrive à point pour la délivrer des entreprises du satyre. Le drame commence au moment où Aminte, croyant à la fausse nouvelle de la mort de Sylvie dévorée par les loups, se précipite du haut d'un rocher, puis est tenu pour mort par un témoin de ce tragique événement : d'où l'attendrissement de Sylvie et sa joie de voir revenir à la vie l'amant dont les vœux sont enfin exaucés.
Tous ces événements, procédant les uns des autres, fournissent, dans une certaine mesure, une suite de péripéties qui aboutissent à une sorte de reconnaissance ou agnition, que les aristotéliciens d'alors exigeaient d'un drame régulièrement composé, et que Tasse observa avec bonheur
dans sa pièce, d'une nouveauté pourtant si grande.
Hâtons-nous d'ajouter que l'antithèse entre la vocation virginale de Sylvie, adepte de Diane, et la passion d'Aminte, était en germe déjà dans Pan et Siringa et dans les nymphes et satyres de YEglé de G.-B. Giraldi. Et c'est peut-être de cette même source que provient aussi la forme lyrique des chœurs qui, dans la conception d'art du temps, distinguant le drame nouveau de la comédie et des pièces inférieures, le haussait graduellement à la grandeur tragique. Les satyres sont tout dans YEglé, mais le satyre de YAminta descend plus particulièrement de celui du Sacrifice d'Augustin Beccari, de même que l'épisode de Sylvie liée à l'arbre par le satyre et délivrée par Aminte, semble suggéré par la conduite de Turinius vis-àvis de Stellina dans un cas semblable, au cours de la même pièce de Beccari.
Ne nous préoccupons pas de savoir si la chute d'Aminte du haut d'un rocher se rapproche de la chute d'Ariodante dans Roland le Furieux, ou de celle dont s'entretient le berger de la troisième idylle de Théocrite. Mais, à coup sûr, la volup-
tueuse scène du baiser (acte I, scène n) a été inspirée du deuxième livre des Amours de Clitofonte et Leucippe, d'Achille Tazio, déjà vulgarisés en partie par Lodovico Dolce, en 1546, et traduits entièrement, en 1550, par Francesco Angelo Coccio. C'est ainsi que les romans de la décadence grecque, révélés alors à la littérature, en dehors des écoles, arrivaient au bon moment pour fournir un aliment nouveau au génie sensuel du drame pastoral, suprême forme poétique de la Renaissance à son déclin.
Poursuivons : Le fameux chœur du faux honneur rappelle une élégie de Tibulle (la troisième du livre II). Et l'épilogue du drame: Vénus venant chercher son fils au milieu des belles spectatrices et des seigneurs amoureux, en se reliant au prologue, reprend et amplifie légèrement le sujet de la première idylle de Moschus. De telle sorte que la fable des modestes amours de deux bergers se trouve enchâssée, comme un épisode, entre la fuite et la poursuite des deux plus belles divinités de l'Olympe.
Il est une autre nouveauté que je ne saurais passer sous silence en parlant de YAminta. Le
récitatif n'y comprend pas que des endécasyllabes, car les parties les plus passionnées du drame sont écrites en endécasyllabes mêlés de septénaires. Tasse imitait en ceci la versification de la Canace de Speroni, publiée en 1546, et il tira même de cette pièce un vers entier :
Pianti, sospiri, edimandar merccde.
Mais quand Guarini écrivait l3 le 10 juillet 1585, à Speroni, que la Canace était le plus beau sujet qui eût jamais été traité dans un poème italien, et que Tasse n'avait réussi YAminta que dans les parties imitées de la pièce de Speroni, il flattait vraiment outre mesure l'orgueil du professeur de Padoue et péchait contre le pauvre Torquato par un étrange excès d'injustice
UAminta fut joué plusieurs fois dans le cours du xvie siècle . Citons, entre autres, la représentation donnée par la princesse Lucrèce d'Esté, femme du prince héréditaire d'Urbin, François- Marie de la Rovère, à Pesaro, en 1574, et dont un noble Pesarais, Virginio Almerici, a laissé une