‹ La Pastorale italienne et l'"Aminta"Chapitre 13 sur 20 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Le berger Elpin raconte au chœur qu'Aminte est tombé sur un monceau d'herbes qui a heureu-

sèment amorti la violence de la chute. Il était néanmoins évanoui quand Sylvie arriva auprès de lui. Les gémissements et les pleurs de la jeunefille, les caresses et les baisers qu'elle prodigua longuement à son cher Aminte ranimèrent le blessé qui, « du plus misérable des mortels qu'il était, en devint le plus heureux ». Au surplus, la tendresse de Sylvie hâtera sa guérison. Et le souvenir de ses peines et de se^ chagrins passés augmentera désormais ses délices futures :

i perigli Fanne soave, e dolce comdimente

(Scène unique.)

Elpin

I'eftois devant ma grote au bas de la Vallée,

Où je parlois avec Tirfis Du lujet qui caula nos amoureux foucis ; Lors qu'un crv vers le Mont nous fit tourner la veuë ; Nous fûmes les témoins d'une chute imprévue : Au Commet du cofteau nous vîmes un Berger, Qui, méprilant la mort, & cherchant le danger,

Aux veux des campagnes voiiînes, Tomba fur un amas & d'herbes & d'efpines : Quoy que mille rameaux l'un à l'autre . Oppofaffent en vain leur foible réfiftance,

Sa chute eut moins de violence ; Nous le vîmes de là rouler jufqu'à nos pieds, Et quoy que de ce coup la douleur fût cruelle, Elle épargna fa vie, & ne fut pas mortelle ; Vne heure toutefois il demeura pâmé, Eftourdy de fa chute, & prefque inanimé : ReconnoifTant Aminte à cette trifie veuë, D'horreur et de pitié noftre âme fut emuë

Mais voyant qu'il n'eftoit pas mort, Que le Ciel luy gardoit peut-eftre un autre fort, Cet efpoir foulagea l'excez de noftre peine, De nos triftes accens interrompit le cours...

Cependant pour nous fecourir, Alfefibée arrive au bas du précipice, (Ce fameux médecin à nos maux fi propice, Qui des mains d'Apollon receut l'art de guérir, Quand de ce Dieu puiffant je reconnus l'empire, Et que j'eus en partage et la voix et la lyre)

Prés du Berger infortuné Nous vîmes arriver Cv Silvie Ôc Daphné : On voyoit dans leurs yeux la trifteffe dépeinte, Elles cherchoient le corps du mîferable Aminte : Quand Silvie apperceut ce Berger fans couleur, Ayant les yeux fermez, et la bouche muette,

Languir comme une violette, Elle ne pût jamais modérer fa douleur ; Se laiflant poffeder à fon malheur extrême, Et pouffant dans les airs mille cris redoublés, Se frapant fon beau fein, ayant les fens troublés, Elle fe laiffe choir fur le Berger qu'elle ayme, La bouche fur fa bouche, et les yeux fur fes yeux ; Elle fe plaint du fort, elle se plaint des Dieux.

Le Chœur

Quoy, s'abandonna-t-elleaux tranfports de fon ame Sa févère pudeur céda-t-elle à fa flame ?

Elpin

La pudeur ne retient qu'un Amour languiflant, Mais clic ne peut rien contre un Amour puiiTant ;

Après, cet Objet plein de charmes,

Y cria de fes yeux tant de larmes,

Que par la vertu de cette eau,

Aminte reuint du tombeau :

Et c'eft alors qu'ouvrant fa mourante paupière, Et d'un œil égaré regardant la lumière, Comme fait un Amant qui le croit malheureux,

Il pouffe, félon fa coutume, Du profond de fon cœur un foùpir amoureux ;

Mais un foûpir plein d'amertume, Qui fe mefle aux foùpirs de l'Objet de les vœux, Et prenant la douceur de fa divine bouche, Quitte fon amertume aufli-toft qu'il la touche. Qui pourroit exprimer les doux ravilTemens Qui faifirent le cœur de ces heureux Amans ?

Ils fe voyoient tous deux en vie ; Aminte avoit touché l'infenfible Silvie, Il en eftoit aymé, fe voyoitdans fes bras ; Cet Amant recevoit des baifers pleins d'appas. Iugés de ces plaifirs, vous dont le cœur foùpire, (Si l'on peut lespenfer loin de les pouvoir dire.)

Le Chœvr

Mais enhn dy-nous ; ce Berger Eli -il fi bien remis qu'il foit hors de danger?

Elpin

Il eft un peu bleffé, mais fon amour extrême,

Soutenu de quelque fecours, De toutes fes douleurs areftera le cours. Heureux d'avoir montré jufqu'à quel point il ayme, Et de goûter enfin les plus charmans plaisirs, Dont l'Amour bien-heureux couronne les désirs : Tout ce qu'il endura de peine et de fupplices Servira déformais de pointe à fes délices...

VAminta est précédé d'un prologue mettant en scène l'Amour, déguisé en berger, qui s'est enfui de l'Olympe pour forcer Sylvie :

« A fondre par la pitié la glace de son cœur et à dompter cette rigueur qui s'oppose toujours au bonheur de la vie ».

L'Amour a vaincu et la pièce se termine par un épilogue tiré d'un poème de Moschus : Y Amour fugitif. Vénus vient chercher parmi les spectateurs et les spectatrices son fils, tout en s'exprimant en termes choisis.

Au sortir de la lecture de VAminta, Tasse apparaît surtout comme un peintre de l'amour. Il

excelle à exprimer la douleur des amants dédaignés. Dans ces cas-là, il sait être pathétique, tout en restant doux comme les larmes qui tombent quand les premiers malheurs ravissent à notre âme la virginité de la souffrance. Les modèles de ce pathétique sont le récit de la prétendue mort de Sylvie et les lamentations de Sylvie après l'annonce du trépas d'Aminte.

Avec quelle tristesse musicale les plaintes s'échappent du cœur de la jeune fille ! Est-ce une amante attristée qui parle ou un personnage d'opéra qui chante, parce qu'il a trouvé dans sa douleur un bon motif d'inspiration lyrique ? Remarquons-le, d'ailleurs, les douleurs qu'aime Tasse, sont des douleurs brillantes, harmonieuses. Ce n'est point pour nous surprendre, étant donnée la sensualité gracieuse qui est l'unique forme que Torquato ait donnée à l'amour dans YAminta. Plus tard, avec Armide, il saura faire entendre les vrais accents de la passion, dans la Jérusalem délivrée.

Rien de plus simple que la trame de YAminta. C'est un drame intime qui ne tend qu'à nous présenter des âmes souffrantes, fières, dédaigneuses ou

craintives, et comme on l'a dit excellemment, « la vérité des sentiments se colorant de poésie délicate ».

Nous sommes loin ici des inventions merveilleuses du Pastor Fido de Guarini, et les sensibilités des personnages de YAminta contrastent fort avec les violences des héros du Pastor. Aminte et Sylvie ne surpassent en rien les bergers ordinaires. Avec eux, quelques confidents seulement et un satyre qu'on ne fait qu'entrevoir. Pas d'action brutale sur la scène ; des dialogues et des récits. Pas d'oracle qui, par ses énigmes, tente d'éveiller l'attention ; ni même de reconnaissance aidant à trancher le nœud de l'action.

Et puisqu'on parle d'action : y en a-t-il une seulement ? Rien ne sépare les amants qu'une question de caractère : l'un est trop timide; l'autre trop pudique. La nymphe, parce qu'elle ne s'étudie pas assez, risque de faire le malheur d'Aminte. Peu s'en faut que l'idylle ne finisse tragiquement. Par bonheur la nature indulgente confond les ruses du satyre, aide la servante de Diane à éviter les morsures du loup féroce, et met au fond du précipice, où se jette le berger malheureux,

un tapis de mousse et de feuillage. Et tout est bien puisque tout finit bien et qu'à la tristesse la joie succède pleinement.

Ajoutons que la pièce de Tasse est une des plus parfaites du xvie siècle italien comme qualités de plan. L'effort disparaît devant la souplesse de l'intrigue. Dans un même dialogue Sylvie étale son orgueil de vierge farouche et Aminte se répand en lamentations amoureuses. L'exposition est complète en deux scènes. Le dénouement s'accomplit en un simple récit. Les intervalles de l'action sont remplis par des épisodes toujours plus saisissants. Sauvée par son amant des assauts du satyre, la jeune fille ne se déclare pas vaincue. Le danger qu'elle court en poursuivant le loup n'abat pas sa fierté. Ce n'estqu'au moment de la chute d'Aminte dans le précipice que l'amour va éclater avec une force irrésistible dans ce cœur virginal. Tout est en gradation dans la pièce. Chaque acte pourrait s'api peler : la Source, les Loups, le Précipice ou : la Coquetterie, la Pudeur, les Regrets Je l'Amour. Si les allusions, les flatteries contemporaines obligatoires, tiennent de la place et retardent un peu l'action, tout comme les chœurs, développés trop complai-

samment, il est néanmoins peu de pièces où l'unité de temps, à défaut de celle de lieu, soit plus rigoureusement observée, les cinq actes sesuivant presque sans interruption. Tasse, dans cette œuvre, faii montre à un degré éminent, de mesure et d'harmonie. Nul ne possède comme lui le sens dramatique. C'est là ce qui fait de YAminta une pièce unique. L'amour y est le grand maître, mais il apparaît dépouillé de tout pédantisme. Tasse a en horreur les traités didactiques des tendresses.

C'est qu'il comprend en poète la peinture de la passion et qu'il préfère mille fois la vie aux dissertations érudites.

L'Amour rapproche de nous les personnages mis en scène, quelque artificiels soient-ils. Comme dit le prologue :

Partout je luis l'Amour et j'ai cet avantage De rendre les Héros et les Bergers amants. C'est un effet de ma puifTance Dejoindre ceux que la naiflance Ou les biens rendent inégaux.

En effet, c'est par l'amour que les nymphes et les bergers se montrent à nous sous des trait

vraiment humains. Aminte et Sylvie sont les plus vivants à cet égard. A cet égard aussi ils demeurent toujours semblables à eux-mêmes.

Au moment même où Sylvie se rebelle le plus contre le culte de Vénus, on peut déjà prévoir sa conversion prochaine. L'ironie de la jeune fille, servante de Diane, n'a d'autre cause que l'ignorance de l'amour. Cette belle fille, toute frémissante de vie robuste, pleine d'ardeur pour les plaisirs de la chasse, pourra, un jour peut-être, goûter d'autres jeux. Sylvie sait d'ailleurs parfaitement à quoi s'en tenir au sujet de sa beauté dont elle est à juste titre orgueilleuse. Daphné s'exprime en ces termes sur elle :

Silvie a des appas qu'elle connoift fort bien, Et (ï dans fes diicours on voit quelque innocence,

C'eft une trompeufe apparence;

le la vis feule l'autre jour

Dans un agréable féjour, Dans ces grands prez fleuris au bord d'un lac tranquille.. Où, non loin de nos murs, eâ une petite ifle : Là, fe penchant un peu pour fe mirer dans l'eau, Mlle conlideroit ce qu'elle a voit de beau ; Ses yeux prenoient confeil de ce miroir ridelle ; Pour ajufter fon voile, et ranger fes cheveux, Ce liquide criftal répondoit à les vœux.

Et luy difoit qu'elle eftoit belle ; Apres elle prenoit des fleurs, Des lys, des narciffes, des rofes Toutes nouvellement éclofes, Et peintes de vives couleurs ;

Elle les comparoit aux fleurs de fon vifage,

Et puis les regardant avec quelque mépris, Elle montroit par un fous-ris, Qu'elle remportoit l'avantage,

Sembloit dire à ces fleurs, apprenez mon deflein, Si je vous porte fur mon fein,

Ce n'eft pas pour l'orner, mais c'eft à voftre honte;

Vous ne pouvez douter que je ne vous furmonte.

Plus tard, dans un entretien avec Daphné, Sylvie témoigne, tout à la fois, de coquetterie et de curiosité, à tel point que son amie lui dit : « Va, le temps viendra à bout de toi. »

Et, en effet, si nous la retrouvons au quatrième acte, obstinée encore, elle est cependant déjà ébranlée. Nous touchons ici au summum du drame. Aminte passe pour mort. Sylvie est l'auteur de ce funeste événement. Quelle fine gradation dans cette scène ! Tout d'abord la surprise, l'incrédulité inquiète :

Ali ! je fens dans mon cœur mille troubles fecrets.

Puis l'angoisse croissante :

Que ne Parrêtais-tu !...

Les larmes enfin...

— « Quel sujet peut causer un si prompt changement ? » lui dit Daphné :

La pitié dans ton cœur vient enfin de paraître. Quoi ! tu verses des pleurs ? eh ! par quel fentiment? Eft-ce l'amour qui les fait naître ?

Et Sylvie de répondre :

L'amour n'a pas encorfur moi tant de pouvoir. A la feule pitié je me laiffe émouvoir.

L'orgueil tente vainement ici sa suprême résistance. Il est désormais vaincu. Daphné dit alors ces graves paroles qui font rentrer Sylvie en ellemême :

La pitié de l'amour est l'afTuré préfage, Comme l'éclair annonce et la foudre et l'orage... Tu ne dis mot, Sylvie, aymes-tu ? c'eft en vain. O tout puiffant Amour ! c'eft un coup de ta main ;

Tu la punis par cette peine, Et tu venges les maux qu'a faits cette inhumaine. Ah ! malheureux amant, j'ay pitié de ton fort.

Et ton infortune eft pareille

A l'infortune de l'abeille Qui ne fçauroit picquer fans fe donner la mort ;

En mourant tu touches Silvie, Que tu n'as pu toucher dans le cours de ta vie: Mais fi ton defefpoir t'a mise au rang des morts, Belle Ombre, vov fes pleurs, jouï's de fes transports ; Pendant que tu vivois, tu foûpirois pour elle, Et l'ingrate beauté te fut toujours cruelle ;

Tu fus Amant fans eftre aymé, Et quand tu ne vis plus, fon cœur eft enflâmé.

Tel est le schéma du personnage de Sylvie.

Aminte, lui, est d'un dessin aussi précis et aussi net : cette victime de la timidité est campée avec une grande maîtrise par l'auteur.

Les confidents eux-mêmes ont leur physionomie distincte :

Le berger Tircis est insouciant et léger. Daphné se présente comme une conseillère souriante qui regrette sans amertume de n'être plus jeune et qui fait songer aux soubrettes de notre répertoire.

Quand Tasse composa YAminta, il avait le titre de gentilhomme du duc de Ferrare, logeait dans le palais ducal, mangeait à la table du prince et recevait des honoraires mensuels se montant à environ no lires. Son seul travail consistait à écrire des poèmes de circonstance ou à composer des vers quand l'inspiration lui venait. Le duc aimait le talent du poète et entendait avec plaisir la lecture de ses poésies. D'ailleurs Schiller et Gcethe ne furent pas traités autrement dans leur cour allemande. Torquato, en retour de cet o^io letterario généreusement fourni par son protecteur, écrivit des pages immortelles. Mais il dut quelquefois se souvenir non sans mécontentement d'un personnage qui l'avait tout d'abord dissuadé, en 1565. d'entrer au service du cardinal d'Esté, et qui l'avait de nouveau, en 1572, blâmé de sa venue à la cour du duc de Ferrare. Et en effet, Aminte, dans la seconde scène de l'acte I, se met tout à coup à dire :

Ah ! fi je défefpère !

Fay bien fujet de concevoir

Un jufte et cruel défefpoir :

Mopfe qui du futur pénètre le myftère, Qui connoift l'auenir par le chant des oifeaux.

Et voyant le cours des ruiffeaux

Me prédit ma trifte aventure Sans efpoir de finir les peines que j'endure.

Tircis, qui est Tasse, répond :

De quel Mopfe veux-tu parler ?

X'eft-ce point de celuy qui fous un doux vifage,

Et fous les appas du langage Cache des trahifons qu'on ne peut demefler ?

C'est un Devin peu véritable,

Ce qu'il prêche n'est qu'une fable ;

Aminte, croy-moy, je le fçay,

Mille fois j'en ai fait l'effay.

Ainsi quelque malheur qu'il t'ait voulu prédire, Commence d'efpérer la fin de ton martyre.

D'après l'abbé de Ménage, premier commentateur de YAminta, tradition reprise par l'abbé Serassi, biographe de Tasse, et le regretté Angelo Solerti dans la vie du poète, il s'agirait ici de Sperone Speroni, philosophe orateur, critique et poète Padouan (i 501-1588), homme de valeur, mais orgueilleux, morose et jaloux. Torquato l'eut pour professeur quand il étudiait à l'Univer-

site dePadoue. Bien que Speroni ait voulu détourner Torquato de se rendre à la cour deFerrare, le poète fit de lui au duc un compliment si flatteur, qu'Alphonse II envoya, en 147 1, quatre de ses gentilshommes pour inviter le philosophe. Pendant le séjour de Speroni à Ferrare, Tasse lut en sa présence et devant le duc plusieurs chants encore inédits de sa Jérusalem délivrée. Speroni, au lieu d'encourager le poète, le critiqua si fort que Torquato, impressionnable comme il l'était, fut au moment d'abandonner le poème ! Plus tard, lorsqu'en 1576, Torquato envoyait à ses amis cette œuvre terminée, afin d'avoir leur jugement, Speroni fut d'une injustice telle à l'endroit des vers de Tasse, que celui-ci perdant patience écrivait à un familier :

« Si Sperone veut entendre les cinq derniers chants de ma Jérusalem, lisez-les lui, mais je préférerais beaucoup qu'il ne les entendît pas. Dites-lui de bonnes paroles et que je forme le projet de recopier tout l'ouvrage de ma main pour le lui envoyer. Je ferai ensuite ce qui me sera commode et les prétextes ne me manqueront pas. De toute façon d'ailleurs, et plus tôt ou plus

tard, nous arriverons à une rupture et celle-ci sera d'autant plus grande qu'elle sera plus tardive. Je n'ai d'autre maître que celui qui me donne le pain et j'entends être libre non seulement dans les appréciations qui me concernent, mais encore dans mes écrits et mon travail. Quel malheur est le mien si chacun veut agir vis-à-vis de moi en tyran ! Je ne repousse pas les conseillers pourvu qu'ils se retranchent dans la juste limite des conseils. »

Ce fut encore le même Sperone Speroni qui, six ans plus tard, en 1581, prétendait que dans la Jérusalem, Tasse avait utilisé plusieurs procédés poétiques dont lui, Speroni, était l'inventeur et qu'il avait, sans défiance, divulgués au jeune poète ! Ainsi se comportait envers le pauvre Tasse un vieillard de quatre-vingt-un ans, riche, honoré, heureux, calomniant à plaisir un confrère, simplement parce que ce dernier avait plus de génie que lui.

La vengeance de Tasse consista à faire un éloge enthousiaste de la cour de Ferrare dans YAminta. Il est facile de reconnaître, dans ces vers, les allusions au duc Alphonse II, à ses sœurs Lucrèce et Eléonore, à la comtesse de Scandiano, Eléonore San Vitale :

Ah ! que ne vis-je point, quelles rares merveilles Surprirent mon eiprit, mes yeux et mes oreilles ! Les beautez de la terre S: les beautez des cieux, D'un éclat fans pareil brillèrent à mes yeux. J'y vis Phœbus fuivy des filles du Parnaffe, Où le fçavant Elpin occupoit une place.

Mais quel est cet Elpin qui est considéré par le poète comme un héritier de l'Arioste ? et dont il dit dans l'acte I, scène i :

Daphn'é

Te fouviens-tu, Silvie, ou n"as-tu point appris Ce que le fage Elpin diloit à Lvcoris ?... Elpin donc racontait à celle qu'il adore

Devant Battus, devant Tircis,

Sçavans aux amoureux foucis,

C'eftoit dans l'antre de l'aurore Où d'abord en entrant on voit ces mots écrits,

Loin d'ici, profanes Eiprits...

Vautre de F Aurore soit dit en passant, est une salle du château de Ferrare sur le plafond de laquelle resplendit encore la belle déesse peinte par Dossi. Quant à Battus, c'est Batista Guarini qui alors, avant que la jalousie et les rivalités d'amour s'en mêlassent, était l'ami intime de

Tasse. Enfin Elpin est Jean-Baptiste Pigna (1529- 1575), docteur en philosophie et en médecine, orateur et historien ferarrais, et dont je me suis occupé dans mon livre sur Goethe et le Tasse*. Pigna qui avait été secrétaire d'Hercule II d'Esté, l'était alors aussi de son fils, le duc Alphonse. Il était d'un grand intérêt pour Tasse de rester en bons termes avec un aussi puissant personnage dont le crédit auprès du seigneur de Ferrare grandissait de jour en jour. A peine à Ferrare, Torquato s'était mis à faire la cour à une fort jolie et spirituelle femme, Lucrezia Bendidio. Il lui avait adressé de beaux vers. Malheureusement pour notre poète, l'illustre secrétaire Pigna courtisait aussi la dame. Il lui avait même consacré tout un cançoniere. Pour être moins beaux que ceux de Tasse, les vers n'en étaient pas moins de son Excellence !... Alors que fit Tasse ? Sur le conseil de Madonna Leonora d'Esté, au lieu de consacrer d'autres poèmes à la louange de la Bendidio, il se mit à écrire un commentaire: Considérations sur trois Canxpni de G.-B. Pigna, intitulées : les trois sœurs, au cours desquelles il fit une comparaison

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