Turin, Casazza
dramatique, il présente une élégance et une beauté tout attiques... Néanmoins, YAminta a beaucoup de défauts. Les événements, lès incidents les plus pathétiques sont gâtés dans la pièce par cet abus de l'esprit avec lequel Tasse ruine souvent les rares qualités de ses œuvres et ne craint pas d'unir à la majesté épopéenne le genre pastoral. Examinons, par exemple, la scène n de l'acte III, dans laquelle Aminte écoute le récit que lui fait Nérine des circonstances qui l'induisent à croire fermement que Sylvie est morte :
O vélo ! ,0 sangue!
O Silvia ! tu se' morta !
« Exclamation vraiment tragique au double point de vue du sentiment et de la forme d'élocution. Par malheur, Torquato détruit tout l'effet de ce mouvement tragique en mettant dans la bouche d'Aminte une apostrophe de la douleur si ridicule et si subtile, qu'un homme, ayant tout son sang-froid, aurait de la peine à en imaginer et à en prononcer une semblable. »
Alfieri ', lui, place YAminta bien au-dessus de la Gerusalemme.
« Il est vrai, a-t-il soin d'ajouter, que les deux poèmes appartiennent à des genres bien différents. » A son sens, toutefois, le sujet de YAminta ne saurait se prêter à la représentation.
« Ce poème, dit-il, est rempli de très belles pensées, noblement exprimées, mais l'action y languit la plupart du temps. L'intrigue ne me satisfait pas entièrement ; toute la pièce se passe en narrations invraisemblables. Je crois pouvoir comparer ce genre de spectacle pastoral à la tragédie vulgairement dénommée : urbaine, laquelle n'est ni tragédie ni comédie, mais participe également des deux. Et c'est pourquoi la pastorale, associée à la tragédie et au drame, occupe une place indéfinissable qui, à la scène, doit paraître ridicule. »
« Dans YAminta, continue Alfieri, on chercherait vainement une intrigue. Le personnage du satyre est contraire aux usages et inutile à l'action; celui de l'impudente Daphné sert à peu de chose;
i. Manuscrits d' 'Alfieri, vol. II. Florence. Bibliothèque Laurentienne.
Elpin n'est introduit dans la pièce que pour raconter la fin du drame, ce dont Tircis se serait acquitté aussi bien. En un mot, YAminta, comme pièce de théâtre me paraît très faible, mais comme poème, je le juge un recueil de belles élégies. »
Et je ne puis m'empêcher de rapprocher cette appréciation si injuste d'Alfleri, de l'enthousiaste épître dédicatoireà Mlle de laVergne, futur auteur de la Princesse de Clèves, dont Ménage fit précéder l'édition de YAminta, qu'il publia en 1655, à Paris, avec des notes italiennes, tout au long desquelles la pièce de Tasse était traitée de chef-d'œuvre : « Fra le opère ciel Tasso, il stio Aminta nel che manifestamenie appare il purgato giudicio ai lei.
Ménage était alors épris de Mlle de la Vergne, comme il l'avait été de Mme de Sévigné, et l'invoquait en latin et en italien. Dans cette dernière langue, il lui donnait le nom de Philis, e: regrettant de ne pas posséder, pour la mieu: célébrer, les grâces de Tasse et de Guarini.
Et il ajoutait :
In van, Filli, tu chiedi
Se lungamente durera l'ardore
Che' il tuo bel viso mi desto nel core.
Chi lo potrebbe dire ?
Incerta, o Filli, e 1' ora del morire.
La dédicace de YAminta, en italien également, est un vrai bijou de galanterie française et un illustre document de l'admiration qu'éprouvèrent les étrangers pour la littérature italienne.
Époque charmante que celle où les poètes italiens servaient de sujet de conversation aux lettrés français !
Le génie italien a commencé de se métamorphoser et de passer de la poésie à la musique, à l'époque comprise entre la représentation de YAminta et la publication de la Gerusahmme. La musique, en effet, aida puissamment à la populalarité du nouveau drame. De 1594 à 1617, elle s'empara des plus beaux passages de la pastorale de Tasse: les lamentations du berger amoureux (acte I, scène 11), la complainte de Daphné et celle de Sylvie sur Aminte tenu pour mort (acte IV, scènes 11 et ni), le récit du retour d' Aminte à la
vie (acte V), le chœur du premier acte et le monologue du satyre au deuxième acte. Finalement un frère sicilien, Erasmo Marotta, mort à Palerme, en 1641, mit toute la pièce en musique.
Avec la musique, la pastorale acheva de triompher . Ce fut en vain que les critiques s'insurgèrent, comme P. Patrizi, contre YAmintay et Giasone Mores contre le Pastor Fido; ce fut en vain qu'ils s'armèrent, pour condamner le nouveau genre poétique, d'arguments anciens ou modernes. Le père Papin lui-même partit inutilement en guerre et rompit sans succès des lances en faveur de la tragédie française néo-classique, tandis que le poète Jean-Vincent Gravina soutenait, de son côté, l'antique tragédie grecque. Il était trop tard pour réclamer, bien qu'à vrai dire ces écrivains n'eussent pas complètement tort, la pastorale étant, au fond, un genre que l'imagination fait tomber facilement dans le faux. Mais sortie à la fois du cerveau et du cœur d'un grand poète, ce genre de poésie séduisait le peuple à un point que Savio x, apologiste de Pastor Fido, constatait en ces termes, à la fin de 1601 :
1. Apologia in ii/esa del Pastor Fido (Opcre di B. Guarini, IV). Vérone, 1738.
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« Grâce à Torquato Tasso, l'églogue devint pastorale pour la plus grande gloire du poète et la plus grande satisfaction du public, à ce point qu'aujourd'hui on ne lit plus ou on ne compose plus que des pastorales. »
Et Tassoni, résumant le débat, affirmait que « dans la tragédie proprement dite, les auteurs italiens ne produisirent jamais que des pièces ordinaires. Dans les pastorales, au contraire, où doivent se manifester une grande douceur et une grande languideqça de style, les poètes de la Péninsule déployèrent un talent que ne dépassèrent point les plus remarquables compositeurs de l'antiquité '. »
Enfin, au cours de sa préface placée en tête des Drammi de boschi i délie marine 2, Eug. Camerini écrivait ceci : « Cette partie de notre littérature (la pastorale) fut peut-être la plus répandue en Europe. Elle ne céda que devant la nouvelle et brillante popularité de la musique à laquelle convenaient à merveille les chœurs chantés, le luxe des décors et la douce « morbidezza » des vers. »
i. De pensieri diversi libridihi, X, 14. Venise, i6}6. 2. Milan, Sonzogno, 1874.
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La poésie pastorale fut peu à peu remplacée par le mélodrame mythologique et historique. Le jour où ce dernier fleurit avec Apostolo Zeno, le drame pastoral, créé par Tasse, avait définitivement vécu...