‹ La pastoure; histoire du temps de CalvinChapitre 3 sur 5 · GENEVE IMPRIMERIE W. KÙNDIG & FILS · texte numérisé non relu

GENEVE IMPRIMERIE W. KÙNDIG & FILS

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Mot

Un riant matin du mois de juin 1536, vers la troisième heure du jour (le romancier-historien vraiment digne de ce nom ne saurait être trop précis lorsqu'il prétend faire revivre quelque épisode du temps passé), un jeune homme cheminait seul dans le sentier qui traverse, dès le hameau de Bonattrait. la grande forêt de Planbois pour rejoindre près de Brécorens la route passant au pied des Allinges. D'où venait ce gars bien découplé et d'honnête apparence, sans autres armes que son coutelas et sa pique de cornouiller ? Qui l'amenait en ces quartiers? Il était vêtu comme un artisan citadin et non comme un chétif « pied-gris » de village; mais comme il ne portait nulle sacoche ou canapsn renfermant ses outils de métier et ses « bagues », son excursion ne devait pas être de bien longue durée. C'était peut-être un porteur de message, un « commis » pour certain négoce ; et, s'il venait de quelque localité éloignée, il avait dû voyager la nuit à travers la

campagne et se dérober à toute rencontre, ce qui, du reste, était en ce temps-là l'usage généralement suivi par beaucoup d'honnêtes gens et aussi par d'autres.

On a peine à comprendre aujourd'hui combien était rare et sans sécurité la circulation dans nos contrées à cette époque troublée; nos modernes et incommodes coureurs de grands chemins, en bicycles ou en automobiles, nos excursionnistes du dimanche en tramways ou en longs convois de chemins de fer dits, par antithèse, « trains de plaisir », ne s'en font assurément aucune idée. Même l'aspect général, au XVIme siècle, du pays de Savoie, pays alors sauvage, inculte et comme inhabité, ne saurait se présenter sans effort à notre imagination, tant les conditions de la vie sociale ont été modifiées, tant le passé de notre histoire locale et ses misères de trop longue durée sont imparfaitement connus du plus grand nombre de nos contemporains.

Le passant dont nous suivons la trace venait de sortir enfin de la forêt et cheminait sous l'ardent soleil dans les « esserts », où le bruissement du grillon se faisait seul entendre, quand, au détour du sentier qui rejoignait ici le solitaire chemin des Allinges, il s'arrêta soudain à la vue d'une jeune fille qui paraissait endormie profondément et gisait inerte devant lui sur le bord de la route, Cette fillette misérablement vêtue devait être une gardeuse de moutons, venue là du prochain village avec ses ovailles, car deux ou trois de ces dociles bêtes cherchaient encore à brouter autour d'elle, attendant, semblait-il, qu'on les conduisît plus loin en pâture.

— Mais, dort-elle?— se demandait, non sans trouble,

la jeune homme, frappé de l'immobilité complète de la chétive créature qu'il considérait avec pitié . Non. elle

m pouvait dormir ainsi, le visage en plein soleil et !<• corps étendu but le chemin poudreux! Puis, ces mouches assassines qui ne quittaient pas ses joues basanées, sans qu'elle fit un seul mouvement inconscient pour s'en défaire!.... Etait-elle donc morte? — A cette pensée sinistre le passant avait tressailli, et se penchant vers ce corps immobile, il toucha les mains de la moutonnière, dont les doigts d'enfant étaient rigides et comme convulsivement crispes. Cependant un très léger souffle soulevait parfois sa poitrine. Cette gisante était donc en syncope ou. comme on disait alors, i en extase ». Que devait-il faire V Nul passant n'était en vue. nulle assistance n'était prochaine pour cette abandonnée. Fallait-il passer chemin, sans souci d'une telle rencontre? Non, il ne pouvait! Par le sang du Christ. Pierre Tacon de Genève n'était pas pour se donner reproche et vitupère !.... Il fallait porter bien tôt cette demi-morte en un prochain logis, sinon en son village. Quelque matrone charitable se trouverait bien à la bonne heure pour avoir soin d'elle. « Il n'est que d'agir sans dilayer, quand c'est un faire-le-faut. et que Droiture nous commande ».

Obéissant à cette impulsion de bienveillance, le « Genevaisan » avait laissé choir son bâton, se disant qu'il trouverait bien à se pourvoir d'un autre. Puis soulevant avec précaution la fillette évanouie, il la prit dans ses bras et se remit en chemin, non sans se demander s'il irait ainsi jusqu'à Pérignier V Car un corps

inerte — fût-ce celui dune chétive créature de quatorze ou quinze ans — est toujours d un transport assez difficile, même pour un gars vigoureux tel qu'était celui-ci. — Ces teigneux de village sont encore pour m'accueillir à coups de pierre — pensait-il — ce sont gens assottis, pour s'ameuter d'abordée en voyant un forain dont ils n'ont pas la connaissance ayant un tel fardeau sur les bras qu'une fille de leur communauté !.... Il ne m*en chault d'un rien, quand tout est dit. Par Dieu! il n'est pas hardi qui ne s'aventure.

Cependant les toitures de l'abbaye de Lieu et le clocher antique de son église apparaissaient maintenant, à demi cachés dans les hautes futaies qui entouraient alors tous les abords du monastère. A cette vue le jeune homme parut rappeler ses souvenirs, il changea de direction et prit le sentier qui descend vers l'abbaye, dans l'intention de venir heurter à la porte de cette « Eeligion de nonnains »; car il était assuré, se disait-il, d'avoir ici bon secours pour la délaissée que Fortune ce jourdhui lui avait mise en garde.

La haute porte, sous toiture délabrée et moussue, donnant accès dans la cour, était ouverte toute grande, et même les battants brisés étaient hors d'usage — particularité bien étrange assurément pour l'entrée d'un couvent de recluses ! Mais le porteur de la gardeuse de moutons n'y prit pas garde, d'autant qu'il apercevait enfin quelqu'un dont il aurait l'assistance : c'était une Sœur Converse — facile à reconnaître pour telle à son

béguin de toile blanche, à son costume de couleur tannée, l>u seuil d'un des bâtiments de ferme faisant face au monastère, cette servante en saboti le regardait

venir depuis un instant, mais sans faire un pas au-devant de lui. On en usait partout ainsi dans les campagnes à la vue d'un inconnu: MâJyfiâl disaient entre eux les gens de village — on ne sait jamais qui mord ni qui rue, de ces forains voyageurs, des chiens errants et des vieilles mules.

Cependant ces dispositions à garder une défiante expectative disparurent soudainement : la Converse venait de reconnaître la fillette qui gisait comme inanimée dans les bras de l'étranger.

— Mon doux Jésus !... Mais c'est la Pastoure ! — murmura-t-elle — et venant avec empressement au devant du jeune homme, sans même échanger avec lui le salve d'usage, elle le fit entrer dans l'intérieur de la grange, voulant s'aider, disait-elle, à placer doucement cette gisante sur la paille avant d'aller chercher madame la Révérende.

— C'est la troisième fois que son mal lui revient dès les calendes de mai prochainement passé, et nous ne sommes ce jourd'hui qu'à la vigile Saint-Barnabe1! Où l'as-tu trouvée, garçon ?

Puis sans attendre la réponse : « Or çà, tiens-lui la tète renversée cependant que je lui frappe en paume dans les mains et sous les pieds. Il nous est métier d'eau fraîche, je vais en quérir..., mais il faut aussi du

1 Le 10 juin.

vinaigre, et de l'ail en gousse ou quelque autre gros parfum, comme de camphre.

— Où en trouverai-je ? où faut-il m 'adresser?

— Demeure, je vais aviser du tout notre Mère. Mais déjà la révérende Abbesse, qu'elle désignait ainsi,

venait de paraître sur le seuil du logis des Sœurs, car, du grillage en bois de sa fenêtre donnant sur la cour, cette Supérieure avait vu sans doute ce qui se passait à la grange.

Elle fit un signe à la Converse, qui traversa hâtivement la cour et fut prendre ses ordres ; puis celle-ci revint peu après, disant au passant qu'il leur fallait transporter la Pastoure dans l'infirmerie du couvent, Madame ne voulant point que cette maladieuse fille demeurât un plus long temps à la dîmerie.

Ce fut bientôt fait d'obéir; cependant le jeune homme ne passa pas le seuil du couvent, une autre Sœur — celle-ci devait être une Novice — étant survenue de l'intérieur pour le remplacer et donner assistance à la Converse. Quant à lui, on lui dit : qu'il attendît devant a l'héberge » qu'on eût loisir de lui donner la « passade ». Les trois femmes disparurent, la porte fut refermée de l'intérieur, et le forain n'eut plus qu'à aller s'asseoir sur le « banc des passants » où, regardant toutes choses autour de lui dans cette vaste cour ombragée, il attendit qu'il fût la bonne heure à son souhait pour sortir de jeûne.

Devant lui se dressait, à moins de quarante pas, la

haute et étroite façade de l'église, dont la porte fermée paraissait Indiquer que l<i culte n'était plus célébré dans ce sanctuaire. Les vitraux de la belle rosace surmontant le portai] aux colonnettes sculptées avaient été brisés (circonstance qui attira tout particulièrement L'attention de L'observateur) et contre la porte on avait affiché en placard une grossière peinture sur papier. Cette image représentant L'Ours de Berne se voyait aussi rentre la petite porte basse du couvent des Cisterciennes joignant l'église, entrée par où les Sœurs emportant « la Pastoure » venaient de disparaître.

— Ils ont mis ici les sauvegardes — pensa le compagnon. — C'est bien avisé au nouveau Bailli de Thonon. Il a le bruit d'être prud'homme, ce Herr Jean- Rudolf Naegueli. Mais ces Allemands de Berne cherchant fortune de guerre dans toutes les paroisses, aux alentours de leur garnison, sont-ils pour se contenter devant les portes fermées d'une Religion de nonnainsV Ne sont-ce pas les mêmes soudarts qui ont brigandé, arsé et mis en esserts le pays de Yaud et le pays de Gex cet hiver prochain dernier? Par ma foi. ce n'est guère plus que rien, à mon sens, de leur image d'ours peinte sur gros papier, pour contenir les gougeats d'armée ayant en main le braquemard ou la hallebarde !

Cette assertion était trop absolue pour être conforme à la vérité : en fait, la peinture de l'Ours bernois rappelant aux moins imaginatifs soudarts les coutumes de Mars, la justice sommaire du Grand-Prévost, la bastonnade, l'estrapade et la potence, il en résultait nécessairement que les plus débordés picoreurs ne se

hasardaient que très rarement à faire le gast clans un logis en sauvegarde. Il fallait, pour justifier leurs violences, qu'ils eussent rencontré quelque trahison ou résistance à main armée de la part de ceux qui avaient juré la fidélité à Leurs Excellences, et il en était ainsi sur tout le territoire savoiyen, nouvellement conquis, où « les Allemands » faisaient depuis six mois ventiller leur bannière rouge et noire.

Mais le jeune garçon fut distrait de ces conjectures fâcheuses touchant les agissements de la soldatesque, en voyant revenir à lui la Converse, qui lui dit obligeamment qu'elle allait tantôt lui délivrer belle potée de lentilles cuites à l'eau, avec sel et vinaigre, mais sans graisse, pour ce qu'en cette Religion de Citeaux on fêtait toujours par le jeûne la vigile de Monsieur Saint-Barnabe, apôtre et martyr; toutefois il fallait qu'il eût patience: il aurait encore un œuf de poule, en coquille (d'autant qu'il y avait indulgences pour les voyageurs), et aussi du sérac avec portion de pain d'avoine pour issue de table, Madame voulant qu'il fût si bien traité que rien plus, pour ce qu'il avait fait bonne œuvre ce jourd'hui et bien mérité la passade.

— Et cette fille moutonnière , qu'en faut-il dire ?

« Elle n'était plus en extase et petit en petit reprenait le sens, mais demeurait comme éperdue et si blanche qu'un drapeau, ne sachant dire le mot quand les Sœurs l'interrogeaient. C'était toujours sa coutume après de tels accès, et il en serait ainsi jusqu'au soir,

disait la Révérende, qui savait assez le train de ces misères ».

— Mais est-ce U mal de Terre,1 qu'elle endure?

La Converse ne le savait paa ou ne voulait pas répondre précisément : ■ C'était aussi peut-être quelque infirmité fuitive1 des filles de son âge, disait-* 11*' encore qu'on l'eût toujours connue ainsi, dès plusieurs années que cette abandonnée chétive était dans la parois

Le Genevaisan eût bien voulu en savoir davantage, mais la Converse rentrait en cuisine pour lui servir sa pitance et peu après il prenait, de grand appétit, son frugal repas du matin, tandis qu'elle le regardait, avec complaisance, expédier ce qu'elle lui présentait pour l'amour de Dieu.

Cette servante de la communauté de Lieu, matrone de quarante-cinq ou cinquante ans, à la physionomie bienveillante, mais au visage outrageusement labouré par la petite vérole, avait, depuis bien des années, la charge d'accueillir à l'héberge les hôtes du monastère et aussi de donner la passade aux forains voyageurs en nécessité de leur vivre. Cependant elle n'avait jamais vu — se disait-elle — un gars de si bon courage que celui-ci pour expédier une potée de lentilles et se repaître d'un œuf en coquille. S'il n'eût dépendu que d'elle, peut-être lui en eût-elle apprêté un second : « Mais que dirait Sœur Utilie, leur Pitancière. qui vou-

1 L'épilepsie.

2 Passagère.

lait avoir sa raison journelle de toutes choses allant en cuisine et se défiait de chaque créature, jusqu'à suivre curieusement au jardin les poules pondeuses, lorsqu'elles gloussent à beaux cris et cherchent un lieu retrait pour se délivrer?... Non, le plus sage était de suivre la règle antique de la maison. Trop de pitance est pour engendrer gourmandise, aquelle, suivant les Saints Livres, a perdu du tout nos premiers parents ».

— Il me semble, garçon, que je t'ai déjà vu naguère — reprit-elle. — N'es-tu pas de Genève ? Ne t'ai-je pas jà hébergé ? Tu avais alors un autre grand compagnon, ton aîné frère, si j'ai souvenance.

La Converse avait bonne mémoire, et celui qu'elle interrogeait lui répondit : « qu'elle disait vérité, dont il s'ébahissait, car il n'était jamais venu qu'une seule fois en ces quartiers, et c'était avec un sien cousin, Gervais Tacon, le faiseur d'images en bois. Quant à lui, Pierre, fils de Jean le mercier qui fut, il était, de nature, peu dispos à se mémoriser; d'autant qu'il y avait bien deux ans de cette incidence. Pour confesser le tout, il n'avait pas gardé grand souvenir d'elle, encore qu'il eût gîté un soir à l'héberge, et — ajouta-t-il en souriant — il n'aurait su tant seulement la dénommer.

— Moi, je suis la Gasparde, native de Brécorens, femme veuve, sans enfant de mon corps, en Religion Sœur Perpétue. Mets ce en ton petit catéchisme, toi, Pierre Tacon.

La connaissance était faite, ou plus exactement re-

Lfl

oouvelée, entre nos deux interlocuteurs, et comme la Converse de L'héberge n'était pas astreinte ainsi que

les autres Cisterciennes à la règle du silence, que la curiosité n'était pas Le moindre défaut de Perpétue et qu'enfin ce garçon au regard honnête, à la physionomie ouverte et à l'air de bonne humeur, répondait a toutes ses questions avec une entière franchise, elle sut bientôt la simple histoire «le celui qu'elle avait entrepris de confesser.

« Il était orphelin de père et de mère, celle-ci morte jeune, et Jean Tacon le mercier (un grand ami de sire Berthelier Philibert, défenseur des droits de la ville, comme lui bon Eidguenot mais aussi bon chrétien catholique) ayant été meurtri d'un coup d'arquebuse et tué mort, il y avait jà sept ans, en un village près d'Hermance par les Cuillerans [ enchantés contre tous Ceux de Genève. Quant à lui, Pierre, vitrier-peintreimagier de son métier, il faisait ménage avec ses deux petites sœurs moins-nées, Barbara et Françoise, et aussi avec F Amblarde Coulavin, seconde femme de leur père qui fut. Ces quatre n'ayant nuls autres moyens pécunieux pour subsister, que le gain de son travail en enluminures de vitraux. Mais assez a qui se r»»tente, dit la sentence. Leur maison paternelle, rue de Cornavin, avait été saccagée par les Allemands l'année des bouteurs de peste2, en l'octobre; ces gens de Suisse, venus pour délivrer Genève des atteintes du

1 Les gentilshommes de la cuiller.

2 1530. Affaire de Michel Cadoz.

Pharaon ' (ainsi qu'on disait en ce temps là), occupant toute la ville, et ceux de Soleure, logés au grand faubourg, étant journellement incités à mal faire par tous les mauvais garçons de Saint-Gervais2.

— Et c'est en ce même temps qu'ils ont été faire la détrousse à Bellerive— ajouta la Converse, — je dis en cette sainte et antique maison de nos Sœurs cisterciennes, laquelle ils ont fourragée, ravissant tout jusqu'à la cloche de l'église, et encore boutant le feu au monastère, cependant que les pauvres dames Religieuses s'enfuyaient et gagnaient les champs, en habits dissimulés, cherchant qui çà qui là leur refuge. Ah, ce sont vaunéants à tout faire, vos cagniards Luthériens de Genève, et pis que Turcs mahométistes !

— Sœur! Il y a Genevaisans et Genevaisans en notre ville.

— C'est vérité, mon gars; aussi je ne le disais pas pour te donner le tort. J'ai très bien vu que tu marmonnais ton Benedicite et faisais signe de croix pectoral avant de me rendre ton écuelle. Dieu gard' de mal tous les enfants de Sainte Eglise ! Il y a bien à endurer pour nous autres en ces temps calamiteux.

Dans cette cour solitaire, où le bruit discret d une « fontanelle » se faisait seul entendre, l'aspect abandonné des bâtiments de ferme, celui du couvent qui

1 Charles III de Savoie.

2 Nom de ce quartier.

semblait inhabité et la vue de cette grande église aux portes si instrument closes paraissaient témoigner, il était vrai, de quelque récente infortune en lorteque Lee appréhensions de 11 Converse devaient être très motivées ; l.s troupe de Heine occupaient depnil plusieurs mois tout le bas Ghàblais jusqu'au pont delà Dranse, le bourg d'Ânnemasse venait d'être entièrement saccagé par eux, la Réforme religieuse «Hait imposée maintenant par ces envahisseurs dans toutes les paroisses, les cérémonies publiques du culte catholique avaient été arbitrairement suspendues, puis interdites par les nouvelles autorités civiles et déjà le clergé chablaisien, tant séculier que régulier, voyait ses biens temporels spoliés, sa situation rendue de jour en jour plus précaire et les exigences des seigneurs de Berne devenir plus intolérables.

— Notre sainte Maison, que tu as jadis entrevue, avait autre semblance, n?est-il pas vrai ? — reprit la Converse. qui semblait deviner les impressions de son hôte et vouloir s'y associer. — Ah. mon doux Jésus ! nous avions cidevant, en ce couvent de Lieu, douze Dames du chœur et six Novices à tout le moins, desservant dévotement tous les Offices diurnes et nocturnes. Les litanies, leçons et répons se faisaient entendre en l'église, de Matines à Compiles ; les luminaires brillaient dans toutes les chapelles, atournées et fleuries ; il n'était jour que notre révérend Père Confesseur ou quelque autre bon prêtre ne célébrât le Saint Sacrifice. Toutes les Sœurs étaient communiées (même nous autres Converses) la dimanche et les jours de bonnes fêtes; toutes assis-

taient à la grand'Messe derrière la treille1, quand l'église était ouverte à tous venants, et que la nef était si pleine de bons chrétiens de village qu'on n'y savait où son pied tourner.

— Et en ce temps présent V

— Ce temps présent, tout est en ruines !... Regarde ici la grange, les étables, le treuil, la dîmerie, qui sont vides. Nos cens et nos dîmes ont été saisis en nom du seigneur Bailli ; nos terres arables, nos forêts, nos pâquis ammodiés au plus offérissant preneur ; nos récoltes engrangées dès Tan passé fourragées par les soudarts venant lever contribution, comme ils disent ; notre bétail à cornes et celui à pied fourchu conduits à leur boucherie ; et encore toute la vinée de l'ultime vendange charroyée au château de Thonon pour les gens de guerre.Voilà ce qu'ils ont fait ici, ces rudes Allemands, larrons du bien d'Eglise, qui est bien des pauvres, des malades, des affligés, comme tu sais, et outre plus, bien de fondation et dispensation pieuses pour le repos de l'âme de nos bienfaiteurs et antécesseurs. Que l'ire de Dieu soit à toujours-mais sur ces excommuniés venus à la mal'heure pour faire le gast en notre désolé Chaulais !

Sœur Perpétue, qui ressentait sans doute quelque soulagement à exposer ainsi vivement les misères de sa communauté, eût volontiers poursuivi le cours de

1 La grille du chœur. Comparez treillis qui se dit encore.

B6S doléances, mais elle eut à répondre à une nouvelle question de son bote : i Que devenaient donc les 8œurs du monastère, ainsi dépossédées <!«■ Leun revenues et privées outre plus de L'exercice journel de leur sainte vocation? i

— Elles B'étaient départies naguère, ces défortunées — repartit la servante. — avec le congé de Leur révérende Abbesse. Ainsi la Mère vicaire, les quatre Discrètes, les Sœurs Professes, Les Novices et Les Converses, toute la congrégation des Filles de Citeaui s'était dispersée. Apres grand jeûne solennel de trois jours (le jeûne à pain et à l'eau), communion pascale, messe de Requiem, procession et suffrages pour les défuntes comme le jour des Morts, ma Dame, en un dernier chapitre, avant de rompre la clôsure, avait répandu poignée de cendres sur chacune Sœur agenouillée. Puis ces chétives éplorées, après échange du baiser de paix, avaient passé le seuil du couvent pour se retraire en leur famille ou dans quelque communauté de leur Ordre, non éloignée, à l'exemple des Dames Clarisses de Vevey au pays de Vaud. lesquelles fugitives avaient été naguère charitablement recueillies par les Procureurs et les communiers d'Evian. Quant à la révérende Mère des Cisterciennes de Lieu, Dame Aynia, en Religion dès cinquante trois années, celle-ci avait voué à Dieu qu'elle ne sortirait pas de son abbaye sinon qu'on vînt la déchasser et la contraindre par voie de faits, ce que ces Allemands dissolus n'osaient entreprendre, d'autant qu'ils avaient encore quelque regard au sire de Blonav son frère, aux d'Allinges. aux

Langin, aux Margencel, dont elle était apparentée, et qu'un tel méfait outrageux était pour ameuter vingt paroisses.

— Voire-mais, il y a bien encore ici à séjour quelques Sœurs avec elle.

— Las ! mon valet, ce n'est guère ! Il y a notre antique Sœur Utilie, la Pitancière, laquelle, affligée d'un tremblement de tête, ne saurait bonnement où se retraire, étant dès longtemps sans parentelle ; puis il y a certaine fillette pensionnaire venue de Fribourg l'an passé, et dont le père-grand fut assez connu en votre Genève, c'est sire Marty l'Hospitalier; et encore il y a notre dernière Novice.

— Quelle?

— Sœur Marguerite, cette grande et bien alerte jouvencelle que tu as vue venir me donner de l'aide pour transporter la Pastoure à l'étage. Celle-ci non plus — bien qu'elle soit de noble parage — ne saurait où se retraire, pour ce que...

Mais en ce moment un coup de sifflet prolongé se fit entendre venant de la chambre de l'Abbesse, cette révérende Dame observant à travers son treillis tout ce qui se passait à la cour et trouvant sans doute que l'entretien de la Converse de l'héberge avec le jeune garçon auquel on avait donné « la dînée » se prolongeait beaucoup plus qu'il n'était séant selon la coutume du monastère.

— Je crois bien qu'il est temps de me remettre en

mon chemin, Sœur Perpétue, avec un grand merci à vous. Voyez-ci qu'on vous appelle.

— Demeure encore un peu, raloton! As-tu si grand vouloir de courir les champs, de haute heure et sous

L'ardent soleil de remontée? Notre Mère qui

m'appelle en cellule a peut-être quelques interrogats à te faire ou quelque privé message à te commettre.

Cette dernière conjecture était assez vraisemblable, car eu ce temps là. où nulle i poste i soit messager officiel n'était encore au service régulier des particuliers, les habitants des campagnes, comme ceux des villes, ne négligeaient aucune occasion de correspondre entre eux, au moins pour les affaires courantes, en utilisant à l'occasion la bonne volonté d'un hôte ou seulement d'un passant, si celui-ci leur paraissait mériter quelque confiance.

Le rapport, bien qu'un peu confus, de la charitable Converse, au sujet du garçon de bonne versation — disait-elle — dont elle prétendait avoir retrouvé le souvenir, dut paraître assez favorable à la Révérende car, après avoir fait venir le jeune vitrier genevaisan devant l'entrée fermée du couvent et l'avoir encore considéré attentivement à travers le judas, elle entr'ouvrit la porte du logis des Sœurs et s'arrêta de nouveau sur le seuil dans l'intention de faire raisonner un peu cet artisan en passage qui, intimidé à sa vue. la saluait respectueusement d une « bonnetade ».

Dame Aimée de Blonay — en Religion révérende Mère

Ayma, très humble Abbesse de la communauté de Lieu — était une septuagénaire de belle et noble prestance; sa longue tunique de laine blanche, sa guimpe, son fronteau de fine toile unie et son scapulaire de couleur noire étaient semblables à ceux des Sœurs Professes dites Dames du chœur. Une sérénité bienveillante caractérisait sa physionomie; son visage aux traits délicats et réguliers était blême et dès longtemps émacié par les rigueurs du jeûne, par celles des « Nocturnes »4 trop prolongées, et probablement aussi par les secrètes pénitences qu'en ce temps là s'imposaient en cellule les Filles de Citeaux. Mais son air affable, sa voix au timbre discret, et son pénétrant regard, toujours empreint de charité et de résignation pieuse, devaient faire naître involontairement pour tous ceux qui rapprochaient le sentiment d'une respectueuse sympathie. — Tu viens donc, à beau pied, de Genève, toi, maître Pierre? — dit-elle avec affabilité au jeune homme — et tu es jà venu en nos quartiers, me dit-on, avec certain faiseur d'images, en quête d'une figure de saint, pour ce que vos Procureurs-Syndics en avaient faute. C'était, autant qu'il m'en souvient, pour remplacer, au couvent de Kive, une estatue de Monsieur Saint-Antoine outrageusement mutilée par vos dérocheurs d'images 2.

1 Offices de nuit.

2 « Le 24 mai (1534), le Conseil s'assembla à cause du grand bruit qu'il y avait dans la ville, parce que quelques-uns, la nuit précédente, avaient été si téméraires que de défigurer neuf ima-

— C'est tout vérité, madame.

— Ne dis pas i madame ». I >i^ tara plus iMère

Ayin.i », ou sil te plaît mieux ainsi i ma Révérende ». Nous sommes toutes Sœnneii Christ, et rien pins, en notre communauté.

— Ainsi ferai-je. pour vous contenter... madame. Un fugitif sourire éclaira le visage austère de l'Abbesse

à cette nouvelle inadvertance, mais ce brunet sans malice, aux yeux noirs, au teint hâlé brillant de santé, et qui avait toute apparence de vivacité joyeuse et de modestie était pour lui plaire, bien qu'il eût encore peu d'usage, et l'entretien fut repris par elle, sous la forme interrogative.

Elle apprit de cette façon que « l'Enfant de Genève », artisan en vitraux, se rendait à Evian, où les Procureurs de la ville l'avaient mandé sur l'avis du Grandvicaire, monsieur de Bonmont, pour voir s'il était en-

ges de pierre qui estaient sur le portail du couvent des Cordeliers en leur coupant la teste, les bras, les mains, ce qui est au grand

déshonneur de la justice de la ville On fit de fort exactes

informations pour découvrir les auteurs de cette insolence, mais inutilement, quoy qu'on emprisonnât plusieurs qu'on soupçonnait. On ordonna aussi qu'on referoit ces images le plus tôt qu'il se pourroit aux dépens de ceux qui se trouveront coupables ». — Le 12 juin, on décida que provisoirement on chercherait une image de Saint-François pour la mettre sur le dit portail, au lieu de Saint-Antoine. — A. Roget, citât, des registres du Conseil, dans Les Suisses et Genève, vol. 11, p. 107 et suivantes.

core possible de réparer à peu de frais certaine verrière imagée de leur église, et qu'il avait aussi en vue. à Thonon. quelque labeur de simple vitrage en la maison du Bailli où. disait-on, il n'était fenêtre ni fénestrellequi n'eût été mise en dommage par le populaire ameuté.

— Mon gars, c'est ainsi, dès leur envahie, qu'ils sont partout les bienvenus en notre Savoie catholique, ces hérétiques Luthériens. Mais tu connais donc sire Rudolf Nsegueli?

« Pierre Tacon n'avait jamais vu le Bailli de Thonon, répondit-il. mais il lui était adressé par le capitaine Jean d'Erlach, tuteur de lui qui parlait et de ses jeunes sœurs. Ce sire d'Erlach était un parent de leur défunte mère, laquelle était aussi Bernoise et de la famille des Courtelari. ■

— Eh mais!... tu es de bonne naissance! — ditl'Abbesse un peu étonnée, car les alliances de la noblesse et de la bourgeoisie étaient encore infiniment rares en Savoie à cette époque, tandis qu'à Genève il n'en était pas ainsi, le fait des relations commerciales et des affinités politiques avec « les Allemands » ayant eu déjà maintes fois pour conséquence l'union matrimoniale de quelque notable et riche citoyen genevaisan avec une fille de Fribourg ou de Berne peu fortunée mais issue de bonne et antique maison1.

— Outre plus — continua l'artisan, encouragé par l'attention de TAbbesse — j'ai avis qu'on a métier de moi ici-près, au château d'Allinges, dont le seigneur

1 Voir J. B. Galiffe. Généalogies genevoises, etc.

souhaiterait de faire mettre son armoirie but la verrière (!<• sm grand'salle.

Laissons celui-ci Mont fort, dont tu | >n ri* ^ ! Encore qu'il me soit cousin.il ne me chault plus rien de lui.

Ce bref avertissement témoignait de quelque déplaisir secret de la Révérende <'t malheureusement pour elle, ce déplaisir n'était que trop motivé: D'AHingea, dit « Montfort ». avait apostasie peu après la prise <!<' possession du bas Chablais par les Bernois et s'était soumis aux injonctions des autorités nouvelles en matière ecclésiastique; son adhésion «scandaleuse» à la foi des Luthériens avait été réprouvée par toute la noblesse du pays et devait être encore un sujet de douleur pour la vénérable Abbesse des Cisterciennes.

— Changeons propos ! — reprit-elle comme pour distraire sa pensée. — Je m'étonne que tu viennes seul cette fois ; que dis-tu de l'entailleur-imagier ton cidevant compagnon V

Pierre n'en disait que mal : « Son cousin Gervais Jadis bon chrétien comme tous ses proches, s'était, dès la survenue des Prédicants à Genève, partialisé petit en petit avec les citoyens qu'on dénommait « Guillermins » pour ce qu'ils suivaient Guillaume Farel. allaient l'ouïr prêcher au logis de la Croix d'Or et prétendaient réformer toutes choses en l'Eglise, à la mode de Luther le moine excommunié, ainsi qu'on avait fait à Berne. Ce Gervais malavisé se montrait en ce temps présent grand détracteur de monsieur de la Baume son Princeévêque, de messieurs les Chanoines, des Frères prêcheurs, des curés de la ville, et vitupérait tous les

catholiques ses concitoyens, jusqu'à battre ceux qu'il rencontrait à l'avantage allant par ville pour leurs nécessités journelles. Il leur disait « papistes » et Pharisiens, en manière de reproche, encore qu'il y eût eu criées, à son de trompe et en nom du Conseil, portant inhibition, à peine du crotton, de plus s'agrédir les uns les autres. Lui-même Pierre Tacon avait eu contention religieuse certain soir, en sortant de la taverne, avec le dit Gervais, occasion de la Sainte Messe. Il s'était très bien pugné et terrassé avec ce folâtre sur le pont du Rhône, chacun d'eux s'efforçant de jeter à l'eau son compagnon. Cependant on les avait séparés pour les conduire bellement aux prisons de l'Evêché, où, pour se refaire, ils étaient demeurés trois jours au pain et à l'eau et couchés sur la feurre1. Aussi dès cet estrif survenu l'an passé se voulaient-ils mal de mort, tant l'un comme aussi l'autre. Cette incidence avait été la dimanche du grand' Pâques 2 où pour la première fois les soi-disant Réformés avaient fait leur Cène dans la grand'salle du couvent de Rive, cependant que les bons chrétiens recevaient dévotement Notre Seigneur dans les églises, suivant l'accoutumance ».

Cet aveu naïf d'une rancune invétérée — aveu qui paraissait ne rien coûter à celui qui le faisait, bien qu'il fût un bon garçon — témoignait de la discorde qui régnait depuis plusieurs années dans Genève entre tous les citoyens. Dans la plupart des familles les dissenti-

1 Paille.

2 1535. Voir A. Roget. Les Suisses et Genève. II. 132.

menti suscitée par toi i nouvelletés » religieuses entretenaient d'incessantes querelles et devenaient II cause de reproches injurieux, d'outrages, et trop souvent ;iussi de sévices. Non seulement les relations de bon voisinage ou <le confrérie étaient troublées, mais les pères et les entants, 1rs maris et les femmes, attristaient journellement le foyer domestique par ces querelles passionnées, que tout incident de la vie publique alimentait, et qui paraissaient avoir banni pour jamais la concorde de leur cité malheureuse !

— Et voilà où, partout où ils se font entendre, vont conduisant les prédications et doctrines des faux interpréteurs delà sainte Evangile, ces prévaricateurs de notre ancienne foi catholique — murmura l'Âbbesse coin nie se parlant à elle-même.

— Révérende Mère, nous sommes encore pour nous défendre, nous autres bons chrétiens ! — repartit Pierre Tacon d'un ton résolu. — Genève est nôtre, aussi bien qu'à ces Luthériens malavisés.

L'Abbesse avait secoué tristement la tête : i Peut-être, répondit-elle, ceux qui délaissaient à présent Genève pour ce qu'ils n'y pouvaient plus durer et vivre en paix étaient-ils plus sages ! »

« Délaisser Genève !... délaisser son lieu de nativité ! jamais une telle pensée n'était venue à Pierre, fils de l'ancien capitaine-général des Enfants de Genève, et le regard pénétrant de Mère Ayma avait bien vite laissé deviner à la Cistercienne combien son interlocuteur était éloigné d'y souscrire, bien que par respect il ne la contredît pas et gardât maintenant un silence embarrassé.

— Mon valet, il me faut rentrer céans et te dire : à Dieu soit! Voici tantôt l'heure de None\ comme tu peux voir à notre cadran ici contre la muraille. Naguère nous chantions l'Office au chœur, nous autres, mais les Allemands ont fermé notre église dès plusieurs semaines, disant que c'était assez chanté. La volonté de Dieu soit faite en toutes choses ! Présentement il nous convient lire seulement les petites Heures 2 en cellule.

— Révérende Mère, n'avez-vous nul message pour Evian à me commettre ?

« L' Abbesse n'en avait pas ce jourd'hui, disait-elle, sinon qu'elle adressait ses amiables salutations et se recommandait très humblement aux bonnes grâces des Sœurs Clarisses d'Evian et à Messieurs les Procureurs de la cité. Mais, si Pierre, à son retour, avait loisir de passer par la voie des Allinges, elle aurait peut-être à lui confier quelque lettre adressante à un de Genève. »

— Et donnes-toi garde en ton chemin, toi, maître Pierre, car le pays circonvoisin n'est sûr ni le jour ni la nuit, selon ce qu'on entend dire.

Mais Pierre « n'avait pas deux quarts d'écu-thaler en sa boursette — répondit-il d'un ton enjoué — encore saurait-il très bien les défendre si l'on venait se frotter à lui ».

La septuagénaire Cistercienne jeta un dernier re-

1 La neuvième heure du jour à partir de six heures du matin, soit trois heures après midi.

2 Ou désignait ainsi les Offices de Prime, Tierce, Sexte,et Xone.

gard empreint de bienveillance sur ce jeune Gtanevaisan à l'heureuse physionomie et il lui sembla von- dam l'expression des yeux <!•' celui-ci qu'il avait comme un inconscient désir de prendre congé d'elle en lui pressant la main. Elle-même était disposée à l<i permettre, peut-être. Cependant elle ne jugea pas à propos de céder à oe mouvement de sympathie et prenant la croix d'ébène suspendue à son chapelet, elle la présenta silencieusement à Pierre qui, s'inclinant respectueusement, l'effleura de ses lèvres. Un instant après ces muets adieux, la petite porte de la clôsure s'était refermée sans bruit et la révérende Mère Ayma avait disparu comme une ombre.

Pierre allait se remettre en chemin et. de l'entrée de la cour, l'obligeante Converse lui indiquait encore de la main une traverse dans les prairies, quand son attention fut distraite par une voix mélodieuse qui se faisait entendre à l'étage du logis des Sœurs et paraissait venir d'une de leurs cellules.

0 rose odoriférante, 0 vrai lys de virginité, 0 violette florissante, Marguerite de humilité, Romarin fleurant comme basme, Par ta grand'elémence et bonté Aie pitié de ma pauvre asine !

— Qu'est cela qu'on chante ainsi ? — demanda le jeune homme étonné, regardant d'où venait la voix,

cette voix qui lui semblait d'un ange. — Ce n'est pas Office de None ni de Vêpres, je m'en assure.

— Certes non — répondit Sœur Perpétue — c'est oraison à Notre-Dame ' , que psalmodie Sœur Marguerite à la Pastoure encore gisante. Pour cette chétive ce lui est un lénitif et salutaire remède après ses crises, quand elle est encore en rêverie.

Sœur Marguerite!... la Pastoure!... Que de fois pendant les jours qui suivirent, Pierre se mémorisait encore les noms de ces deux jeunes filles dont il avait eu la vision passagère seulement, et qui l'une et l'autre lui demeuraient inconnues !

Nous nous prévaudrons ici de l'antique privilège de tous les romanciers, pour suspendre le cours des « incidences » de notre drame. Le récit sommaire de la réformation religieuse dans Genève et le pays d'alentour s'impose maintenant à notre plume, et nous ne saurions tarder à rappeler la succession des faits qui, depuis quelques années seulement, troublaient la cité épiscopale et devaient, à bref délai, révolutionner com-

1 Composée par Messire Le Franc, chanoine de Lausanne, etc. Voir, Histoire de Madame Louyse de Savoie, p. 151, édit. de Fick.

plètemenl les conditions politiques et religieuses de

son existence.

On sait que, dès l'année 1528, les Bernois, après avoir

autorisé dans leur cité plusieurs prédications et «lisputes publiques, avaient banni de leur ville et dé son territoire la religion catholique et embrassé la protestante. Zwingli et Œcolampade prêchaient la Réforme dans d'autres cantons, Berthold Haller la prêchait à Berne, tandis que Martin Luther faisait entendre en Allemagne les éclats de sa voix puissante. A Genève où, dès cette époque, un grand nombre de citoyens s'étaient désaffectionnés, non du culte que suivaient leurs pères mais de l'ingérence politique de leur Prince-évêque dans le gouvernement de leur communauté, on observait avec attention tout ce qui se passait à Berne; la sympathie des uns, l'antipathie des autres pour ces « nouvelletés luthériennes », très diversement appréciées, entretenaient dans la cité épiscopale ces débats d'opinions contradictoires qui furent toujours si chers aux « Genevaisans ».

Puis on apprenait dans le populaire qu'un grave dissentiment venait d'éclater entre Messieurs de Fribourg et de Berne au sujet de la religion réformée, que ceux-ci prétendaient imposer dans certains villages dont la seigneurie était contestée entre les deux cantons confédérés. Déjà, en vue d'une rupture imminente, des bords de l'Aar et de ceux de la Sarine on requérait, aux termes des alliances, l'envoi du « Secours »

armé de Genève, dont les magistrats — dans la crainte de déplaire à l'un des alliés de leur ville en complaisant à l'autre — se déterminaient à envoyer à chacun d'eux le renfort d'une compagnie de cent cinquante arquebusiers volontaires. « On remarque, écrit l'historien Spon, que ces deux compagnies commencèrent à se harceler et à se battre (!) à Genève même. Mais Dieu voulut que le différend des deux villes alliées fût apaisé, et le Secours renvoyé1.

En 1529 les escarmouches de plus en plus fréquentes et hardies, poussées jusqu'aux portes de Genève par « les Cuillerans » (on désignait ainsi les gentilshommes de Savoie ligués contre cette ville), puis, Tannée suivante l'apparition de « la Maladie » et le tragique procès des « bouteurs de peste », durent détourner pour un temps l'attention des Genevaisans de la marche de la réforme politico-religieuse qu'on signalait un peu partout, tant dans la Suisse allemande que dans le pays romand. En fait et grâce à la malveillance du duc de Savoie, la situation de Ceux de Genève devenait intolérable : l'investissement de leur ville était complet, elle se voyait privée

1 Spon. Histoire de Genève. I, p. 193. — La compagnie, soit enseigne, adressée à Berne était commandée par Jean Philippe, décapité en 1540; l'autre enseigne allant à Fribourg, était sous les ordres de Claude Richardet, zélé catholique, bien que l'un des vétérans du parti promoteur de l'alliance de Genève avec les Eidguenots. DB-M.

de toutes ressources d'approvisionnement alimentaire; ses citoyens ne pouvaient isolément traverser le Pont d'Arve au Plainpalais, dépasser les granges «lu Pré- L'évêque, ou conduire Leur bétail aux Pftquis de Saint- Gervaissansse mettre i au danger»; Le Conseil de fille était l<i plus souvent dans un grand embarras pour assurer le transfert de sa correspondance officielle, et très soucieux des a maTaventures i auxqueUes il exposait les courageux citoyens députés fréquemment par lui à Messieurs de Fribourg ou à ceux de Berne. Maintes fois les deux cantons, alliés fidèles de ( lenève, avaient adressé au duc Charles III les plus énergiques remontrances et même les menaces de rupture les moins déguisées au sujet d'un état d'hostilités perfides et non avouées par lui, qui compromettait, en se prolongeant, jusqu'à l'existence de la malheureuse cité épiscopale abandonnée à son animosité par le Prince-évêque, Pierre de la Baume. Mais toutes ces protestations diplomatiques demeurant sans effet, et le péril qui menaçait Genève, assaillie jusque dans ses faubourgs, devenant imminent, les cantons suisses de Berne. Fribourg et Soleure avaient enfin dressé leurs bannières et mis leurs troupes en campagne. Le pays de Vaud avait été envahi, pillé, saccagé, la lueur des incendies signalant au loin la marche des confédérés. Puis, tandis que les garnisons savoyennes des villes vaudoises et les bandes de soudarts Cuillerans se retiraient en désordre « où — dit Bonivard — il leur sembla qu'on ne les irait pas chercher », les Allemands entraient dans Genève. Malheureusement tout y manquait pour

héberger ces exigeants libérateurs,qui déjà présentaient la carte à payer. Mais la ville était débloquée et les citoyens s'y montraient patriotiquement disposés à tout endurer pour satisfaire les chers amis et fidèles Eidguenots auxquels ils étaient redevables de leur délivrance... momentanée.

A la nouvelle de l'expédition militaire des Suisses sur les terres de Savoie le duc Charles El— qui devait bien connaître le proverbe souffre quand tu es encliimeau et frappe quand seras marteau — s'était hâté d'envoyer aux chefs des confédérés des députés ayant charge de désavouer les brigandages des Cuillerans, ces gentilshommes de grands chemins, et leurs derniers exploits nocturnes contre Genève « avec brûlerie et roberie » des faubourgs de Saint-Léger et de la Corraterie '; secondement ces députés proposaient l'ouverture de nouvelles négociations touchant les différends de Son Altesse avec Ceux de Genève. Leurs propositions avaient été acceptées, et d'autre part les dix cantons, confédérés de ceux de Fribourg, Berne et Soleure, envoyaient aussi leurs ambassadeurs pour interposer une médiation « amiable», qui fut acceptée de même par les belligérants 2. On eut ainsi à se préoccuper dans Genève, et cela pendant de longs mois, non de dissentiments en matière d'articles de foi, mais des interminables procédures auxquelles se complaisait toujours la diplomatie helvétique : A l'Accord de Saint- Julien (octobre 1530) avait succédé (dé-

1 2 octobre 1530.

' Voir Roget. Les Suisses et Genève, I. 357.

eembrc 1080) la Journée de Payerne dm « J— rnég i

qui se prolongea pendant près d'un mois!— Puis «'tait venue la ratification confédérale, donnée à Bade parla diète des cantons, à cette Sentence de Payerne — traite" qui ne satisfaisait ni le duc de Savoie, ni les Genevaisans. et qui rencontrait si peu de disposition à s'y soumettre que déjà les gentilshommes Cuillerans du pays de Vaud, de Gex et du Genevois, disaient hautement qu'ils ne tarderaient guère à venir « se récompenser » ! de leurs châteaux brûlés. En effet leurs méfaits coutumiers et les alertes qu'ils donnaient à Ceux de Genève (dont plusieurs furent enlevés au Pré-1'évêque) recommençaient dès le printemps de Tannée nouvelle (1531).

Cependant il y eut cette année là, pour les citoyens de la cité épiscopale, comme un rayon de soleil dans un ciel d'orage, et les fêtes populaires auxquelles donna lieu le renouvellement du serment de l'Alliance avec Berne et Fribourg2, « les esbattements, comme ystoires, farces, mômeries, et feux de joie », que pendant trois jours on donna aux quatre ambassadeurs des Alliés de la ville, durent rapprocher tous les cœurs et faire oublier, au moins passagèrement, les dissensions — politiques mais nullement religieuses — qui, dès

1 S'indemniser par voie de représailles.

2 Le traité de combourgeoisie conclu entre Berne, Fribourg et Genève en 1526 portait, article 2: « La dicte bourgeoisie est faite pour 25 ans, et se doit faire le serment de 5 en 5 ans ». — Voir Roget. Les Suisses et Genève. I. 233

les premières années du siècle, avaient désuni les Genevaisans.

Ce fut seulement Tannée suivante que, selon l'heureuse expression de l'historien A. Roget, le flot montant de la Réforme vint battre les murs de Genève1.

Déjà au printemps de cette année 1532 la publication, ordonnée par le Grand-vicaire, d'un Jubilé universel dit Le grand Pardon, qui venait d'être octroyé par le pape Clément VII, avait donné lieu, en manière de protestation, au placard fameux dont les auteurs anonymes proclamaient que : Dieu notre Père céleste promet à chacun le pardon général de ses péchés, sous la seule condition de la repentance et d'une foi sincère aux promesses de Jésus-Christ Une telle déclaration de principes, subversifs de la doctrine catholique, avait été l'occasion dun tumulte populaire, puis d'une enquête de Messieurs de Fribourg, qui avaient toujours « l'œil au bois » sur ce qui survenait à Genève, et bien que le Conseil se fût empressé de désavouer le « séditieux » placard luthérien, l'effervescence qui s'était manifestée à la suite de cet incident témoignait que, contre toutes prévisions, les nouveautés religieuses auxquelles la population paraissait être devenue indifférente n'en avaient pas moins dans la ville un certain nombre de secrets partisans. En réalité l'opinion publique avait été très émue par le placard des Luthériens, dont la doctrine, inconnue du plus grand nombre, ne se glis-

1 Même source. II, p. 1.

sait pas moins dans certaine! familles notables1; et Ton put se convaincre, dès le mois d'octobre suivant.

(1rs troulilcs dont cette doctrine menaçait la communauté des citovms. la venu»1 à Genève de L'évangéliste fiançais Guillaume Pare] et de Boa compagnon Antoine Saunier ayant été l'occasion d'une première manifestation hostile si prononcée, i que quand ils passaient par les rues, hommes et femmes criaient qu'on les devait jeter au Rhosne î » ■ et qu'il fallut, pour leur sécurité. les embarquer furtivement et les renvoyer bien vite dans le pays romand.

On sait qu a « maître Guillaume » succéda son jeune prosélyte Antoine Froment, natif de Grenoble, qui. peu après l'insuccès de Farel. vint tenter d'évangéliser aussi Ceux de Genève, auxquels il se donna simplement pour maître d'école. Celui-ci, dont les exhortations religieuses attirèrent bientôt une assistance de jour en jour plus nombreuse, allait devenir par ses agissements un sujet de sérieux embarras pour le Conseil, qui cherchait encore à éviter tous les désordres dans la ville, à ménager toutes les susceptibilités, à calmer toutes les défiances, autant à Berne qu'à Fribourg. et dont la politique conciliante mais parfois peu sincère allait être désormais contrecarrée par le zèle fougeux des Prédicants, les violences de leurs prosélytes et les excès non

1 Un autre Français, Robert Olivetan, alors précepteur des enfants du citoyen Chautemps,évangélisait en secret dès plusieurs mois chez son maître.

2 Froment. Actes et gestes merveilleux, etc.

moins violents des « bons chrétiens catholiques », devenus bien vite pour les Luthériens des adversaires acharnés.

Mais nous n'écrivons pas ici l'histoire de la Réforme à Genève, cette histoire émouvante, parfois tragique, que depuis trois siècles tant de célèbres écrivains, tant de savants investigateurs et de polémistes habiles ont retracée dans tous ses détails. C'est seulement le rapide aperçu de ce qu'était devenue la communauté de notre cité natale au début des troubles qui l'agitèrent en ce temps là que nous avons en vue, et le lecteur nous tient quitte, nous l'espérons, d'un récit méthodique et circonstancié des événements qui se succédèrent alors et dont les plus importants seulement doivent être rappelés à sa mémoire.

Le tumulte populaire dont fut l'occasion la violente prédication publique, touchant les abus de l'Eglise, faite par Froment (1er janvier 1533)— bien que ce provocant etjinjurieux discours eût été suivi, dès le lendemain, d'un arrêt du Deux-cents interdisant formellement de prêcher et dogmatiser sans en avoir obtenu l'autorisation du Conseil — dut paraître à beaucoup de citoyens, ce qu'il était en effet, le précurseur des luttes incessantes et passionnées qui, pendant plusieurs années, devaient encore troubler la ville. Froment, dont la sécurité était menacée et qui se voyait sous le coup de poursuites imminentes, s'était, pour la seconde fois, réfugié en grande hâte dans le pays de Vaud, circonstance qui

n'empocha pas les Fri bourgeois — à l'occasion de et esclandre, soit connue on disait alors i de cet insolences » — de menacer <l<i rompre toute alliance de combourgeoisie avec « une ville de Genève », si jamais l'hérésie de Luther y était tolérée. Le Conseil s'était empressé de répondre à cet avertissement comminatoire en protestant de nouveau qu'on voulait vivre comme ci-devant et ne rien innove)' en la foi en Dieu; mais cette réponse embarrassée était si peu précise qu'elle pouvait se prêter à diverses interprétations. La première Cène selon le rite des Luthériens n'en avait pas moins été célébrée, le jour de Pâques, dans un lieu écarté hors de la ville1, et ce fait sans précédent avait dû suffire pour scandaliser tous les « bons chrétiens catholiques », qui ce jour là faisaient leurs dévotions accoutumées et se pressaient dans les églises.

L'intervention de Berne en faveur des partisans de la Réforme ne pouvait manquer de suivre de près les remontrances de Messieurs de Fribourg au sujet des attaques à la religion et des vexations aux fidèles, dont se plaignait déjà, non sans cause, le clergé de Ceux de Genève. Cette dualité d'influences extérieures contradictoires, sujet d'incessants embarras pour le Conseil, est un des traits les plus caractéristiques de ces temps orageux. Elle allait s'exercer désormais à propos de tous les incidents de la vie publique et ne pouvait manquer de rendre les partis en lutte plus intransigeants, les

1 Dans le jardin du citoyen Etienne Dadaz, au Pré-l'évêque.

Réformés, tout autant que les catholiques, étant assurés d'une protection active et très ouvertement manifestée de l'un et de l'autre canton allié. On vit ainsi , à la suite de l'émeute sanglante du 14 mai (1533), le meurtre du chanoine Verly, ressortissant de Fribourg, donner lieu à l'ingérence des magistrats de cette ville dans les procédures de la Justice criminelle contre les coupables, et peu de mois après, les intempérances de langage du docteur en Sorbonne Guy Furbity prêchant l' Avent dans la cathédrale de Saint-Pierre avaient pour conséquence l'intervention hautaine de Messieurs de Berne; ceux-ci, se prétendant personnellement insultés par l'orateur catholique, auquel, suivant eux, on donnait à Genève toute licence, requéraient la rupture de la combourgeoisie, exigeant en outre le paiement immédiat des sommes importantes qui leur étaient dues, dès l'année précédente, par les ingrats secourus par eux.

Que de modération, de sagesse, de prudente réserve il fallut, dans ces temps difficiles, aux Syndics et Conseils de l'indigente et faible communauté genevoise, en mésintelligence avec son Pasteur, en butte aux convoitises d'un puissant voisin, et si peu ménagée par ses rudes alliés, pour louvoyer entre tant de dangereux écueils ! Cependant ces honnêtes magistrats municipaux étaient personnellement loin d'être d'accord entre eux, car déjà les divergences d'opinions qui « partialisaient » les gens de tous les états, s'étaient glissées dans les conseils. Mais bien que le mot patriotisme leur fût

inconnu V le sentiment qu'il exprime n'en dirigeait pas moins toutes les délibérations et les agissements de

ces dévoués citoyens.

Un incident singulier et tout à fait imprévu «'-tait survenu au cours de cette même année : 1 Kveque Pierre de la Baume qui, depuis longtemps, avait délaissé Genève et résidait en Bourgogne, manifesta indirectement l'intention d'y rentrer; mais sa situation vis-à-vis de ses administrés était devenue si équivoque, qu'il jugea à propos de faire pressentir les magistrats de sa cité épiscopale, pour savoir comment il y serait reçu et s'il y serait en sécurité. On répondit à Messieurs de Fribourg, qui s'étaient chargés de cette négociation officieuse : que « Sa Seigneurie » pouvait être assurée qu'elle aurait tout lieu de se contenter de la réception qui lui serait faite, et même qu'on allait lui envoyer des ambassadeurs pour le prier de revenir. « Notre intention — écrivait le Conseil, parlant de FEvêque — étant de lui obéir eu toutes choses comme à moire Prince » 2.

Sur ces assurances, l'irrésolu Pierre de la Baume s étant décidé à donner suite à son projet, les promesses

1 Patrie ne désignait que le lieu de naissance, et Patriote de était synonyme de « ressortissant de » ; ces acceptions restreintes sont déjà signalées dans l'ancienne langue du XVme siècle. Mais le mot patriotisme, conséquence de la signification moderne de celui de Patrie, est un néologisme du XVIIIme siècle seulement. Voir Littré. Dictionnaire.

3 Voir Roget. Les Suisses et Genève. H. 69.

du Conseil avaient été loyalement tenues, bien que sans enthousiasme, il est permis de le conjecturer; mais il n'en avait pas été de même du populaire, car la majorité des citoyens, et plus encore des citoyennes, témoignaient d'un dévot empressement à célébrer le retour de leur Evêque.

Il y avait eu à cette occasion procession générale de toutes les confréries, Offices solennels dans toutes les églises ; « les artilleries » de la ville tonnaient sur le Pont-du-Rhône, en l'Isle, à Saint-Gervais, à Rive ; les cloches étaient en branle dans les sept paroisses, et bien que le Conseil, allant in corpore au devant de l'Evêque, eût interdit toute escorte « sinon de ceux qui avaient des chevaux », on n'en vit pas moins ce jour là quatrevingts volontaires gens-de-pied, rassemblés en enseigne et « démarchant » l'arquebuse sur l'épaule, tabourin battant, pour faire honneur à Sa Révérence. Mais, reconnaissons-le , si quelque illusion touchant la soumission politique des Genevaisans à « leur Prince » était née dans l'esprit de celui-ci à la suite de cette réception brillante, elle avait dû être de bien courte durée! En voyant les Syndics et Conseils de ce peuple au col raide se refuser obstinément à lui laisser exercer la Justice criminelle dans l'affaire Verly, le dépit que ressentit l'Evêque de Genève dut lui rendre bien vite peu agréable le séjour de cette ville troublée, où l'Eglise était persécutée, où l'on « dérochait les images », où les prêtres étaient insultés, parfois battus, et que déjà beaucoup d'entre eux parlaient d'abandonner. A peine quinze jours s'étaient-ils passés depuis le retour de

Pierre de la Baume, que ee prélat d'eaprit renatik ■aidait lei Syndics en n aréeaacc et leur ngnifiait sn

résolution de repartir le lendemain.

Cette détermination, que nul n'avait pu prévoir, avait été le sujet d'un vif mécontentement pour tous les i lions chrétiens catholiques ". dénis dans leur plus Légitime espérance, car la présence dans la ville et l'intervention énergique de son Evêque pouvaient seules, selon leur dire, y rétablir la paix publique et faire triompher l'Eglise des attaques toujours plus hardies de la secte des Luthériens. Pierre de la Baume, n'ayant plus en vue que son repos et son bien-être, n'en avait pas moins persisté à vouloir partir et s'était, de nouveau, retiré en Bourgogne, abandonnant ainsi aux éventualités d'un incertain avenir ses partisans découragés. Mais — circonstance digne d'être rappelée — Ceux de Genève, quelles que fussent leurs croyances et leur doctrine, n'en continuaient pas moins à reconnaître l'autorité religieuse de leur prélat, autorité dont le Grand-vicaire et l'Official ' étaient les délégués. D est vrai que cette autorité caduque et sans autre sanction qu'une déférence traditionnelle, allait devenir chaque jour plus illusoire.

Les premiers mois de l'année 1534 durent être occupés par ce retentissant procès du dominicain Furbity\

1 Juge pour les affaires ecclésiastiques, les causes matrimoniales, les délits contre les mœurs.

8 Furbity, incarcéré dans la petite prison rue de la Cité, n'obtint d'en sortir que deux ans après ces incidents.

procès où Messieurs de Berne manifestèrent une intransigeance et une indignation, plus ou moins affectées, qui ne pouvaient manquer de soumettre les Conseils de Genève aux plus rudes épreuves. Enfin le malavisé orateur qui avait prêché pendant F A vent fut jeté en prison pour satisfaire les Allemands, et leurs ambassadeurs voulurent bien se retirer, après avoir encore assisté à un sanglant tumulte populaire, dont l'irritation que motivaient leurs tyranniques exigences avait été, pour le parti des « bons chrétiens », la cause déterminante. Deux procès criminels (beaucoup plus vite expédiés que celui de Furbity) avaient suivi de près cette échauffourée, dont les fauteurs les plus coupables ' furent, à la requête des Réformés, poursuivis jusque dans la maison épiscopale et décapités peu d'heures après le jugement qui les « sentenciait à la mort ».

Cependant les progrès des Luthériens , soutenus si énergiquement par Messieurs de Berne, étaient rapides. A la réquisition pressante de leurs protecteurs « qu'on eût à les pourvoir d'un lieu spacieux et honorable pour leur culte public, tel qu'une des églises de la ville», les Syndics et Conseils avaient timidement répondu « qu'une semblable décision n'était pas de leur compétence mais de celle du Grand- vicaire , toutefois qu'ils n'avaient nullement l'intention de les empêche?' d'agir selon leurs convenances et sous leur responsabilité». On les avait pris au mot : les Réformés avaient tumul-

1 Claude Pernet et Jean Portier, notaire.

taeusemenl occupé l'église du couvent dea Gordelien à Rive; Pare] et Froment, rentrés à la mite dei ambas- Badeun bernois dam la ville dont iN étaient bannis, puis Viret, que eenx-d avaient aus<i amen.', y prêchaient librement; quatre cents néophytes, disiit-on,

v avaient reçu la Cène le jour de Paquet; on y eon>a-

crait des mariages, on y baptisait, el déjà les Prédicanta

évangélistes — ces opprimés do la veille — passant de la défensive à l'offensive, sarro^ea ient le droit de contrôler les prédications catholiques et portaient plainte au Magistrat contre ceux « qui corrompaient l'Evangile •!

C'en était trop pour les Fri bourgeois, dont la patience était épuisée: le 15 mai (1534). après un mois de vains pourparlers, leurs députés se présentaient à Genève devant le Conseil des Deux -cents et, au nom de leurs supérieurs, rapportaient les sceaux de Genève, détachés par eux du traité d'alliance et de combourgeoisie— ce traité pour l'obtention duquel les Philibert Berthelier, les Vandel, les Bezanson Hugues avaient tout sacrifié et qu'on avait cru cimenté pour jamais !

Avec la combourgeoisie de Fribourg — écrit le consciencieux et impartial historien que nous aimons à citer ici — croula le dernier rempart du catholicisme à Genève1.

Cependant ce serait une erreur de conjecturer que dès cette rupture les Syndics et Conseils de la communauté n'usèrent plus de ménagements envers leurs

1 Roget. Les Suisses et Genève. IL 106.

concitoyens demeurés fidèles au culte et aux croyances de leurs ancêtres. La Fête-Dieu fut encore célébrée cette année là avec la solennité accoutumée, et si un nombre de paroissiens beaucoup plus considérable qu'on ne l'avait pu prévoir s'abstint ostensiblement d'y prendre part, cette défection, dont gémissaient « les bons chrétiens », avait été le fait du populaire, subissant peu à peu l'influence des idées nouvelles, et les magistrats paraissent y être demeurés complètement étrangers.

D'ailleurs une affaire d'une bien autre importance dut les préoccuper exclusivement en ce temps là, et les alarmes des bons citoyens de tous les partis, en présence de nouveaux dangers, allaient suspendre pour le reste de l'année les débats religieux qui troublaient la ville.

Une entreprise à main armée contre Genève avait été formée dès plusieurs semaines à l'instigation de son Evêque, que les derniers succès des Luthériens et la rupture avec Fribourg, qui en avait été la conséquence, paraissent avoir exaspéré. Pierre de la Baume ne gardant plus aucune mesure avec « ses sujets rebelles », avait eu recours, pour assurer la réussite de ce criminel dessein, au duc Charles III, toujours disposé (malgré les engagements pris par lui à la Journée de Payerne) à tenter un semblable coup de main. La rumeur de ces projets menaçants s'était aussitôt répandue dans Genève,où déjà chacun était « à l'erte », le Conseil ayant arrêté « qu'on ferait de l'artillerie, qu'on relè-

vrrait les boulevards, et même que Ton commencerait

à détruire les faubourgs si cette mesure était jugée

nécessaire». Cependant les troupes ducales rassemblées à TEliiiset, à Penev. à Etrembieres. n en avaient pas moins persisté à i démarcher ». ainsi qu'une bande de gentilshommes Cuillerans. que devait amener, par la voie du lac. le sieur de Rosey, alors gouverneurdu Chaulais.

A la pointe du jour', le 31 juillet, avait eu lieu cette tentative, si peu tenue secrète, qu'elle rappelle aujourd'hui l'affaire de l'Escalade de 1602. dont on parlait à Genève plus de huit jours avant l'événement ! Mais, soit par le fait d'une hésitation peu martiale ou pour tout autre incident demeuré inconnu, le succès n'avait pas répondu aux espérances des « entrepreneurs » car. tandis que les citoyens couraient aux armes, ceux-là se retiraient déjà en grande hâte. Ainsi la ville menacée d'un péril imminent avait été épargnée ; malheureusement les enquêtes de Justice qui suivirent cette alerte, en faisant connaître la connivence d'un grand nombre de « Genevaisans » à ces menées coupables, durent pénétrer de douleur tous les bons citoyens et déconcerter les magistrats, en leur révélant une triste vérité : la plupart des citoyens catholiques, froissés dans leur

1 « A herbe baille », disent les textes historiques. Ce mot, que Cotgrave n'a pas recueilli dans son précieux dictionnaire, paraît être une locution du pays romand, et doit être interprétée, selon nous : l'heure très matinale où l'on a coutume de bailler l'herbe, soit renouveler le fourrage dans les étables. DB-M.

croyance et pressentant une persécution prochaine, n'attendaient plus que d'un pouvoir étranger le rétablissement de la religion qui leur était chère, et ces « bons chrétiens » étaient désormais dans leur cité natale des « Ducaux », plus ou moins dissimulés.

La défiance entre les citoyens — ce fruit amer des discordes civiles — ne pouvait que s'aggraver, à la suite de cette découverte; de nombreux procès criminels, des « interrogats » à la torture, la suivirent de près. Mais si quelques-uns des agents subalternes de la conjuration tombèrent alors entre les mains de la Justice, les personnages les plus compromis avaient déjà quitté Genève. On les déclara bannis « à perpétuité », leurs biens furent mis sous séquestre, leurs boutiques fermées, et « ces traîtres », dont les femmes et les enfants mendiaient dans les rues, n'eurent plus d'autre ressource que d'aller grossir le nombre des fugitifs recueillis dès longtemps par l'Evêque dans ses châteaux des alentours, notamment à Peney, d'où les bannis exerçaient sur les citadins, qu'ils guettaient aux champs, d'incessantes déprédations, en manière de représailles.

Tel devait être le triste héritage de haines politiques et religieuses, de misères et d'inquiétudes publiques qu'allait recueillir l'année nouvelle, et si nous nous sommes laissé entraîner à décrire cet état des choses, c'est qu'il fut trop caractérisé, dès les premiers pas de la Réforme à Genève, pour qu'il soit possible d'en effacer les traces. Ce doit être aussi l'avis, nous le croyons, de tous ceux que préoccupe dans l'étude de l'histoire

L'influence des passions humaines tout autant que la recherche des faits qui se sont passés.

Les élections annuelles faites en Conseil-général et

dans le l)ru\-(vnts ( 7 et 8 février 1535) amenèrent pour la première fois au Petit -conseil une majorité nettement favorable au parti des Luthériens — on commençait à dire i les Evangétistes » — et cette manifestation de « la plus grande voix » des citoyens ne pouvait tarder à achever, dans Genève, la ruine du catholicisme, ainsi que le prochain triomphe de la religion nouvelle. On eut, peu de mois après, une « Dispute publique », sorte de joute théologique alors très en faveur, et dont les « juges de camp » étaient toujours les magistrats civils qui, en pareil cas, s'estimaient naïvement bien qualifiés pour trancher les questions de doctrines les plus controversées. Malheureusement, et au grand dépit du Réformateur Farel. la Dispute, ouverte solennellement dans la cathédrale de Saint-Pierre le 1er juin, ne mérita guère son nom, car tous les membres du clergé genevois s'étant refusés à y prendre aucune part, il avait fallu se contenter d'engager un semblant de lutte oratoire avec deux champions sans consistance, dont l'un * se déroba, prétextant qu'il était appelé soudainement hors de Genève par son Supérieur, et dont l'autre2 s'était — un peu vite, semblait-il — déclaré convaincu.

1 Jean Chapuis, Prieur des dominicains de Palais. 3 P. Caroli, Docteur de Sorbonne.

A la suite de ce facile triomphe, l'impulsion donnée à l'opinion publique en faveur de l'établissement de la Réforme à Genève n'en était pas moins devenue irrésistible et, bien que les magistrats — loin d'écouter leurs secrètes sympathies — hésitassent encore pendant plusieurs mois à prendre une décision aussi grave, les réquisitions des Evangélistes, renforcés par tous les turbulents dérocheurs d'images, devinrent si impérieuses, leurs actes si révolutionnaires, que les Syndics et Conseils avaient fini par céder : le 10 août (1535) la célébration de la messe était suspendue (peu après elle était définitivement interdite); le 25 les religieuses Clarisses quittaient leur « clôsure » du Bourg-de-four et se retiraient de la ville, puis le Grand-vicaire ne tardait pas à suivre leur exemple ; déjà l'Officialité avait été transférée à Gex ; tous les membres du clergé, chanoines de Saint-Pierre, curés et vicaires paroissiaux, moines Dominicains, Franciscains et Augustins firent de même, bien que la plupart fussent citoyens de Genève. — Quant à ceux (en bien petit nombre) qui ne purent se résoudre à ce douloureux exode, on toléra leur présence, mais en leur interdisant le port de leurs vêtements sacerdotaux ainsi que l'administration des sacrements papistiqites, à peine d'être définitivement chassés de la ville, leur cité natale; en outre il leur fut enjoint d'assister fort régulièrement au nouveau prêche évangélique « afin d'apprendre comme il faut vivre » î.

1 Citation de Roget. Les Suisses et Genève. II. 193.

Une lettre d<> félicitations officielles de Ifesrieun de Berne avait été la première approbation donnée à Oeux «le Genève pour la révolution religieuse considérable à laquelle ils venaient <l<' se déterminer.

Quelle avait été la part réelle des convictions religieuses dans co grand mouvement populaire contre le papisme V Ce n'est pas ici qu'il convient de le rechercher, et il doit suffire de constater que nos plus autorisés historiens donnent à entendre que les aspirations politiques de la communauté durent y contribuer dans une large mesure. Ceux de Genève, acquis si récemment à la Réforme, ne s'étaient jamais souciés beaucoup de dogmatiser; mais ils avaient le ferme vouloir d'en finir avec toutes les menées hostiles dirigées contre eux et dont ils souffraient depuis tant d'années. On voulait être indépendant de toute autorité étrangère, « comme on Vêtait à Berne » ; on voulait surtout chasser tous les adhérents des traîtres. Pour un trop grand nombre de citoyens, que l'irritation rendait absolument injustes, nul ne pouvait plus se dire Genevaisan et s'avouer encore catholique. Ces « bons chrétiens » étaient tous des Ducaux, et le dernier d'entre eux devait disparaître. Une telle réprobation, si peu réfléchie, se manifeste dans tous les incidents de la vie publique en ce temps là ; elle s'exerçait — disons-le — contre beaucoup de gens qui, pour la plupart, n'avaient d'autre tort que celui de tenir obstinément à la foi de leurs pères. C'est là un fait trop notoire pour qu'il soit

possible de le mettre en doute et moins encore de le dissimuler.

Durant cette année, aussi néfaste que mémorable — au cours de laquelle l'insuccès d'une tentative pour s'emparer du château de Peney, puis les aigres remontrances de Messieurs de Berne à propos de cette incartade, avaient encore exaspéré les Genevaisans — il n'y eut pas moins de quarante -trois sentences capitales prononcées par les Syndics et Conseils contre les « traîtres» fugitifs. Un seul1 était depuis une année au pouvoir de la Justice, il fut mis à mort le 17 juillet sur cette place du Molard si souvent ensanglantée, en présence d'une assistance populaire impitoyable, et cela bien que les Peneysans (qui avaient aussi leurs captifs) eussent offert, pour lui sauver la vie, huit des malheureux qu'ils détenaient prisonniers ! 2

Nous notons pour mémoire les derniers faits survenus en 1535 : ce « Secours » généreux des Neuchâtelois venant en aide à Genève réformée et dont l'élan fut arrêté nettement par la politique bernoise, devenue très équivoque ; puis cette intervention, beaucoup moins désintéressée, d'un corps d'aventuriers français, ame-

1 Jacques Malbuisson.

2 « On résolut, disent les Registres, qu'attendu les crimes dont Jacques Malbuisson et les autres sont convaincus, il en fallait faire justice le plus tôt qu'il se pourroit, et que Dieu aurait pour recommandés les nôtres qui sont innocents ». — Roget. Les Sîtisses et Genève. II. 154.

fil

nrs par un sieur de Verréy, m disant avoué du roi François rr, i lequel m montrait fort désireux d'être Protecteur d'une ville de Genève (!) ». Quant à 1m seconde conquête par Tannée bernoise du pafys de Vaud et du duché de Chablais, alors sans défense (janvier 1536), nous n'en parlerons pas davantage, car bien que l'intérêt de Genève ait été l<i prétexte avoué de cette nouvelle « envahie » sur les terres de Savoie, cet intérêt dut être assez secondaire, les convoitises territoriales de Messieurs de Berne et leur jalouse défiance des projets du roi François Ier et des menées du sieur de Verrey son émissaire, devant y avoir contribué tout autant, si non davantage, que les incessants appels de leurs alliés.

Ici s'achève notre rapide excursion à travers les annales de Genève au début de la Réforme et il nous plaît d'espérer, qu'en raison de l'intérêt que ces annales présentent, le lecteur nous excusera d'avoir si longtemps négligé de poursuivre le récit du drame dont il ne connaît encore que le prélude.

in

Une quinzaine de jours s'étaient écoulés depuis les incidents racontés au premier chapitre de cette histoire, quand un matin sire Jean Balard le

« ferretier » ' — un des plus notables citoyens du quartier de Rive à Genève — regardait, du seuil de sa boutique (la sixième à gauche dès l'entrée de la ville2), passer les gens allant à leurs affaires et vit venir à lui un garçon dont il avait dès longtemps la connaissance.

— C'est donc toi, maître Pierre? — dit-il, en serrant la main du vitrier Tacon qui le « révérenciait ». — Bonjour et bonne œuvre, mon gars î On ne t'a pas vu dès longtemps au jardin des compagnons arbalétriers (Jean Balard était le Roi du jeu). Je me suis enquis de toi, l'autre-hier encore; certains m'ont donné à entendre que tu t'étais mis aux champs et que tu devais être à séjour en Savoie pour quelque ouvrage de ton métier. Enfin te voilà de retour et toujours bien dispos, comme je vois. Qu'as-tu à dire ce matin, mon bel ami ?

— Rien que bien, sire Balard. Je suis survenu hier soir seulement, et vous apporte certaine épître adressante à vous, qui m'a été commise au couvent de Lieu par la dame Abbesse des Cisterciennes.

— Ah, tu viens de par delà, et tu hantes en la maison des Sœurs?... Ce n'est pas pour te recommander à nos prêcheurs évangélistes ! Donne-toi garde que maître Farel ou Dumoulin ne te vitupère tout publiquement en un prochain sermon.

1 Marchand de fer. Dialecte genevois.

2 Voir Introduction au Journal de J. Balard, p. LVII. par Chaponnière.

— Il ne m'en chaiilt d'un quart-denier', sire Balard. Los deux interlocuteurs échangèrent ei souriant le

regard d'intelligence en usage entre geai qui savent être "l'un Blême parti politique ou de même croyance.

— Donne t<>t cette «'pitre, et grand merci à toi. A dire vérité, il nie plaît d'avoir nouvelle de dame Ayma, avec laquelle j'ai quelque affaire

Cependant ce contentement ne devait pas être sans mélange, car le visage — d'ordinaire si bienveillant — de Jean Balard se rembrunissait quelque peu tandis qu'il lisait lentement et que Pierre, se détournant par discrétion, suivait des yeux avec intérêt Jeanton Pécolat, le facteur de boutique, son compagnon au jeu de l'arbalète, lequel Jeanton (dit « Tête d'or » pareequ'il avait abondance de cheveux jaunes) rangeait alors en bel ordre des pièges à rats, des pièges à tassons *, des collets à prendre fouines, des traquets à renards et autres bêtes puantes, engins subtils, dont le débit est toujours assuré pour les marchands de fer et de « clinquaille » 3 en tout pays civilisé.

Nous profiterons ici de l'interruption du dialogue de nos personnages pour converser de Jean Balard. qui est encore imparfaitement connu du lecteur.

1 Monnaie épiscopale valant environ 2 centimes, valeur actuelle.

2 Blaireau.

3 Quincaillerie.

Si son négoce était réputé prospère, son crédit assuré, et s'il était dès longtemps avantageusement connu dans son quartier, le ferretier de Rive jouissait aussi de beaucoup de considération dans les six autres paroisses de la ville, car depuis vingt-cinq ans (il devait en avoir maintenant quarante-sept) non seulement il dirigeait fort bien ses affaires privées, mais encore il avait part au maniement de celles de la communauté. On en usait toujours ainsi à Genève, où les plus notables boutiquiers des Rues-basses étaient appelés — volens nolens — à exercer gratuitement, ou même onéreusement, quelque fonction publique et devaient s'attendre encore à se voir, un jour, pourvus des charges les plus honorables, mais aussi les plus absorbantes.

En l'an 1515, et malgré sa jeunesse, il avait déjà été porté au Conseil des cinquante1, et dès 1524 il était du Petit-conseil. L'an suivant il était l'un des quatre Syndics de la communauté et le fut encore en 1530. Dès lors il avait exercé les fonctions de Contrôleur2, puis celles de Lieutenant de justice. Il était aussi capitaine d'une des six compagnies de quartier (celle du Molard), puis encore Roi des arbalétriers volontaires. Ces divers emplois, le mettant en rapport avec tous les citoyens,

1 Le Cinquante était un Conseil inférieur, ayant voix consultative, particulièrement pour les affaires extérieures; il était formé par les délégués des vingt-cinq dizaines, dont chacune envoyait deux députés.

8 Magistrat ayant la charge de surveiller tous les travaux publics.

l'avaient fait connaître pour ce qu'il «'tait : un homme d'action et de bon conseil, et l'avaient appelé à suivre

de près toutes les affaires extérieures « attouchant t la

ville, soit av<r, la Savoie, soit avec Fribourg. soit avec Berne, bien que Balanl — comme la généralité des citoyens de Genève, en ce temps là — n'eût pas grande

connaissance du langage des Allemands lorsqu'ils conversent entre eux et ont l'air de se comprendre. Enfin le ferretier de Rive passait, non sans raison, pour avoir été longtemps l'un des partisans les plus dévoués du Prince-évêque de Genève ; mais comme il était encore plus zélé Genevaisan, la conduite équivoque de Pierre de la Baume et les affinités de ce prélat avec le duc de Savoie, irréconciliable ennemi de la ville, avaient dès longtemps refroidi son zèle. Ajoutons que Balard n'en demeurait pas moins l'un des catholiques les plus « invétérés » et qu'il était connu des Evangélistes nouveaux venus pour être un de ceux dont la conversion leur donnerait le plus à faire.

— C'est toujours mêmes traversures — dit enfin le lecteur, comme parlant a parte, tout en repliant posément la missive qu'il serra dans son pourpoint. Puis s'adressant au porteur du message :

— Or çà, les affaires de par delà vont de mal en pis, comme je vois, tant pour les dames en Religion que pour toute manière de gens d'église. Révérende Mère Ayma me donne à entendre...

Mais le prudent sire Balard s'interrompit soudain,

comme si la réflexion lui faisait trouver importune la présence de son facteur.

— Toi, Jean ton — dit-il à celui-ci — monte çà-haut sur la galerie ouverte sous l'avant-toit, où sont déposités les ustensiles, mais donne-toi garde de te dérocher; tu vas me quérir demi-douzain de casses t à frire, un douzain de pelles à feu appareillées de leurs pinces et de leurs fourgons, un douzain de landiers de cuisine avec leurs saucières, et encore pareil nombre de gros coquemards de ménage dont nous sommes ici-bas toujours à la dépourvue, tant ils sont de requête en ce temps présent.

Puis, après avoir vu « Tête d'or » quitter la place pour se rendre au poste élevé, mais poussiéreux, où il devait remplir cette mission de confiance, Balard reprit d'un ton confidentiel, en se rapprochant de son auditeur :

— Vois-tu, maître Pierre, les Allemands sont trop rudes et impiteux en ce pays de bas Chablais qu'ils gouvernent à leur plaisir; l'Abbesse de Lieu m'écrit qu'elle ne sait bonnement comment pourvoir à l'entretènement de sa maison et même au vivre des trois ou quatre chétives Sœurs, reliques de leur communauté. Qu'en saurais-tu dire, toi qui viens de par delà?

Pierre Tacon — qui, à son retour de caravane avait eu l'occasion (peut-être Favait-il cherchée) de s'arrêter de nouveau au couvent de Lieu, et de revoir dame Ayma, avec laquelle il s'était quelque peu familiarisé

1 Poêlon, ancien dialecte genevois.

- n'était pas cependant en mesure <l<- répondre pertinemment, car la révérende Mère dei OJeterriennes

nt' lui avait fait aucune confidence : i Mau tout (••qu'il

avait appris des gens des alentours do mirent, <it de

ceux d<1 Thonon. lui donnait, disait-il. lien de présupposer que la Supérieure disait vérité, qu'elle devait être fort restreinte en ressources <'t <!»■ bien petits

moyens péeunieux. D'autant qu'il avait été fait déisme dans le nouveau bailliage, «en nom de Messieurs de Berne, à tous ci-devant religieux et religieuses, de plus rien recueillir des biens de la terre sur les domaines dont jadis ils étaient possessionnés; non pas même les prémices de fruitage, laitage et petites herbes potagères qu'on leur délivre volontiers pour le plaisir de Dieu, à la Saint- Jean-Baptiste1, en tout pays de christianité ».

— Voilà qui me mécontente — reprit sire Balard — et ce n'est pas tant pour ce que Mère Ayina m'est redevable de quelque argent que je lui prêtai naguère, mais bien davantage parce qu'elle est vénérable dame, et des plus saintes de son Ordre, ce dont il ne fut jamais nul contredisant.

Le ferretier de Rive — dont la clientèle était grande aux alentours de Genève, et qui dès longtemps pourvoyait les métayers, grangers et vignolans de la communauté de Lieu de tous les outils et ustensiles qui sont nécessaires pour une exploitation agricole — n'était pas seulement « créditeur » de la ci-devant ab-

1 24 juin.

baye pour ses dernières et avant-dernières livraisons de « chalandise1 », mais il Tétait aussi dès les premiers temps de l'occupation bernoise pour un prêt volontaire de cinquante écus-sol"2 qu'il avait discrètement offert aux Cisterciennes spoliées (car c'était un homme généreux, dont la main était toujours prompte à s'ouvrir lorsqu'il était ému de compassion). Ce prêt, réparti entre les Sœurs contraintes de se disperser, n'avait eu, et ne pouvait avoir, d'autre garante que la révérende Abbesse, qui s'en était rendue responsable par simple reconnaissance sous seing-privé, et ce n'était guère.

— La révérende Mère — hasarda Pierre Tacon — n'a-t-elle pas gens de sa parenté pour lui venir en aide? C'est une de Blonay, suivant ce qu'on m'a conté.

— Les de Blonay, Langin, d'Allinges, Lullin et tous autres notables sires du Chablais, dont j'ai la connaissance, ont assez et trop à se pourvoir eux-mêmes en ces temps de tribulations. Puis tu ne connais guère la dame dont tu paroles : elle n'accepterait nul secours, soit pour elle, soit pour les Sœurs qu'elle héberge encore, de ceux qui, pour se dérober aux amendes, sé-

1 Marchandise.

2 Soit : Ecus d'or-soleil. Ces espèces, frappées à Paris en 1519, valaient environ 4 florins d'or et 8 sols (monnaie de compte) ou 70 francs valeur actuelle. Les écus-sol frappés à Genève ne datent que de l'an 1540. — V. Demole, Histoire monétaire de Genève, p. 121.

«Illustrations et bannissement, vont, ce jourd "hui, docilement ouïr le prêche et se disent déjà tout réformés et convertis s'il plaît ainsi à Messieurs de Berna

— Voire-mais! est-ce que les notaires que vous dites.-?

— Changeras propos — interrompit brusquement le ferretier. — Co ne sont pas là nos affaires... Tu riens donc d'Evian et do Thonon, maître Pierre, qu'as-tu vu en ces quartiers? Donne-moi ta râtelée de nouvelles.

La « râtelée » de Pierre Tacon n'était pas bien abondante, mais elle n'en était pas moins pour sire Balard de quelque valeur:

« A Evian l'occupation de la petite ville par les Valaisans n'était l'occasion d'aucun désordre et, disait-on, il en était ainsi dans tout le haut Chablais, chacun et chacune vivait en sécurité, l'église était ouverte, on y célébrait la messe comme ci-devant, les prêtres séculiers ou réguliers allaient et venaient en tous lieux sans que nul malavisé se licenciât de leur chanter pouille. Les Sœurs Clarisses de Vevey, chez lesquelles Tacon avait travaillé quelques jours, n'étaient point trop mal gîtées, les sieurs Procureurs de la ville se montrant portés de bonne volonté pour elles. Il n'y avait nulle noise dans les tavernes et nuls débats entre les buveurs sur le fait de la religion, comme il s'en voyait à Genève, ces soudarts gens de pied valaisans étant tous aussi bons catholiques que les manants, poissonniers et navatiers d'Evian. Le capitaine banneret des dits soudarts les conduisait en bel ordre au mou-

tier chaque matin pour ouïr la première messe. En fin de conte rien n'apparaissait changé en ce bon pays de Gavot, sinon que la bannière rouge et blanche étoilée ventillait devant la maison de commune en lieu et place de celle de Savoie, encore celle-ci avaitelle été dépositée doucement en l'arche des coramuniers par les Procureurs-Syndics, en intention de la garder et de s'en servir au besoin (on ne sait jamais — non, pas même en Savoie — si, un jour ou l'autre, il ne sera pas métier de changer encore une fois de drapeau national) ».

— Mais à Thonon? — demanda Jean Balard.

« Ah, dans ce lieu là c'était bien autre affaire! Ces Allemands bernois qui avaient naguère conquête le pays de Vaud et le bas Chablais, sans mettre la mèche allumée au prend-feu1 et sans délâcher un seul coup d'arquebuse, étaient si très bien haïs du populaire, pour leur rudesse, qu'il n'était jour en la semaine où l'on n'eût rapport de quelque désordre. On parlait encore à Thonon de l'émeute du 6 mai prochain dernier (que sire Balard devait assez connaître), émeute où le Prédicant Fabri avait eu grand'peine à s'échapper d'entre les mains des bonnes chrétiennes qui le tignassaient, le graffignaient et l'auraient sans merci meurdri"2 et traîné à l'eau, si Messire Nsegueli, assisté des guets du Prévost, n'était accouru pour le prendre à sauvegarde. »

1 Le bassinet.

2 Tué — comparez meurtre.

— Oui, nous savons cela -reprit le ferretîer—

encore que maître l'abri, dès son retour fore»' k Genève, ne se soit guère vaut»' de cette caravane.

« Présentement c'était maître Gérard, l'apostat Augustin, qui prêchait en sa place ; mais ci-devant on pouvait encore ouïr messe à L'église paroissiale de Sainte- Hyppolite, cependant que le Prédicant mandé par Messieurs de Berne dogmatisait à celle de Saint-Sébastien. Ce jourd'hui il n'en était plus ainsi, tant le seigneur Bailli était outré de rancune pour avoir vu toutes les vitres de son logis brisées et les tuileaux de ses couverts lapidés le jour de l'émeute. La messe était du tout abolie dans le bailliage, les croix renversées, les sacrements défendus, même celui du mariage, les gens ne sachant plus bonnement comment s'épouser en ce malheureux Thonon. Tous étaient contraints d'aller au prêche, et ceux ou celles qui se licenciaient de n'en rien faire (sous couleur qu'ils étaient sourdâtres), devaient s'attendre, comme à leurs œufs de Pâques. qu'il leur faudrait, au jour lendemain, payer belle amende; puis s'ils s'opiniâtraient encore, on les envoyait se réfléchir un jour ou deux en prison forte ».

— C'est donc tout comme en notre Genève dès l'an passé — remarqua Balarcl qui. bien qu'il fût membre du Petit-conseil, n'avait jamais été vu au prêche, et depuis plusieurs mois se dérobait obstinément à l'observation de l'arrêt de ce Conseil enjoignant à tous les citoyens d'assister au nouveau culte ; il préférait, di-

sait-il à ses familiers, payer au Gros-sautier l'amende encourue par les délinquants, plutôt que d'aller ouïr un Farel, un Viret, un Bernard ou quelque autre zélateur outrecuidé de la Réforme, chantant pouille aux bons chrétiens, pendant une heure et davantage, puis honnissant leur croyance, vitupérant tout ce qu'ils avaient en vénération dès l'enfance, sans que lui, Jean fils de Balthazar Balard. citoyen, eût licence de se lever en pied et de répondre hautement à tel abuseur de vieilles, encore qu'il lui démangeât bien de le faire.

— Et combien sont-ils taxés en Chablais — demandat-il — ceux qui, ainsi que moi, sont refusants d'aller au prêche?

— Cinq sous1, chacune fois — répondit l'interrogé.

— Tré-Dame, ce n'est pas jeu!... Ces Allemands bernois ont la main bien rude quand ils frappent à correction! Ici, à Genève, nous payons trois sous, et ceux qui, ainsi que Girardin Delarive, Pierre Lullin, Claude Richardet, Dauphin Chapeaurouge et moi, ont femme, enfants et servante qu'on amende aussi, ne pourront sufiire longtemps à tel débours. Je m'ébahis de ce que tu dis là. Comment les bons chrétiens de Thonon font-ils pour résister encore à ces contraintes?

1 Les Criées générales... au mandement de Balîaison. Citation de l'abbé Picard. Histoire de Thonon I. 211. r. A remarquer que le Sol (douzième partie du florin d'or, petit poids) représentait alors environ fr. 1.25, valeur actuelle. Vr Galiffe. Quelques pages d'histoire exacte, etc., p. 10. n.

« La résistance allait malheureusement en s'affai-

blissant chaque jour, avouait Pierre, l>onne part de dévots catholiques, après avoir deux ou trois fois enduré l'amende ou la prison, finissaient par se lasser du

jeu. De semaine en semaine ces adhérents à la Réforme par voie de contrainte1 étaient plus nombreux à l'église de Saint-Sébastien; même de pauvres prêtres, vieillots et nécessiteux, ne sachant que faire pour subsister, allaient docilement, après avoir assisté au prêche, déclarer qu'ils étaient tout réformés, Messieurs de Berne ayant donné à entendre au Bailli, qu'en un tel cas d'obéissance, il eût à laisser aux soi-disant gens d'Eglise la revenue de leur ci-devant Bénéfice ».

— C'est comme chez nous!... c'est tout comme chez nous — répétait le ferretier, d'une voix mécontente.

« Il y avait bien cependant quelque certaine différence à faire, suivant Pierre Tacon : tandis qu'à Genève on invectivait et trop souvent on maltraitait encore les clercs tonsurés — ces capharts qui s'opiniâtraient à ne point quitter leur soutane — à Thonon c'étaient les Prédicants évangélistes et plus encore les Religieux apostats qui étaient en butte à l'irritation populaire. Ceux d'entre eux qui allaient, par ordre de Naegueli, prêcher la Réforme dans les villages, n'avaient sécurité que parce qu'ils étaient escortés jusque dans l'église par un dizain de soudarts hallebardiers bernois ; mais ceux qu'on rencontrait à l'avantage en lieu

1 Vr Edit du 24 décembre 1536. Citation de Ruchat. Histoire de la réforme, etc., T. V, Liv. 14 et T. VI. Liv. 15.

écarté avaient souvent maTaventure : ils recevaient des paysans plus d'injures qu'un chien n'a de puces. Puis... de verbis ad verbera (comme on dit à la grande école) et les Allemands n'étaient pas toujours sous la main pour leur donner assistance.

— Qui s'en va chercher de la laine, s'en revient parfois tondu — repartit philosophiquement Balard, et nous devons reconnaître que la citation de ce vieux proverbe ne témoignait pas qu'il désapprouvât bien vivement la malveillance des rustauds Chablaisiens contre les Prédicants qu'on envoyait de Thonon pour les réformer.

Peut-être cette conversation confidentielle — à laquelle l'ancien Syndic, marchand de fer et de « clinquaille », paraissait prendre peu à peu beaucoup d'intérêt — se serait-elle encore prolongée; mais des chalands survinrent à la boutique, et sire Balard dut congédier son donneur de nouvelles, en lui recommandant de venir, sans faute, lui rendre visite de nouveau, à son prochain retour de Savoie, le jeune artisan en vitraux lui ayant dit qu'il ne tarderait guère à se remettre aux champs, d'autant qu'il avait présentement en vue certains travaux de vitrage qui seraient de quelque durée, et l'attiraient encore en Chablais.

Nous laisserons Pierre Tacon regagner son logis, rue de Cornavin, et nous ne le suivrons pas dans ce modeste intérieur domestique où il avait toujours bien à

répondre pour satisfaire à la curiosité enfantine <!<• ses

jeunes sd'urs et a celle de sa bonne marâtre', dame Ambiante, Lorsqu'il revenait de carsvanfe. Pendant plusieurs jours il allait avoir à préparer fol plombs, les rondelles de verre dites ■ cives i, les plaques cnioriées ou émaillées au feu et toutes les autres munitions qu'il lui fallait envoyer, par la voie du lac. a Hermance ou à Thonon : « Car, disait-il, tout manquait et faisait défaut, en Chablais, de ce dont un vitrailler a le plus à se pourvoir, s'il veut travailler de son métier. Plus encore, il voulait faire une « esquiche"2 » de certaine armoirie bernoise dont l'image en vitre lui serait peutêtre commise par le Bailli Nœgueli, qui lui en avait jeté quelques paroles ». — Il convient donc de le laisser suivre sa pointe. C'est d'un autre de nos personnages, de l'humble fillette à peine entrevue de nous jusqu'ici, que nous nous proposons maintenant d'entretenir le lecteur.

La Pastoure — cette chétive petite servante moutonnière, qu'on voyait chaque matin conduire ses ovailles « en pâture » çà et là, dans les prés comuiu-

1 Belle-mère. Le qualificatif marâtre (comme parâtre et fîllâtré) n'avait dans l'origine aucun sens péjoratif.

2 Esquisse. Diction, de Cotgrave.

naux, les esserts et les guérets, partout où il lui plaisait d'errer en chantant — était aussi connue des manants de Brécorens, d' Allinges et de Pérignier, que des Sœurs recluses de l'abbaye de Lieu, qui la voyaient assister dévotement aux Offices de leur église, le jour dominical, et qui l'hébergeaient charitablement lorsqu'elle était sans maître et sans ressources, lui faisant alors gagner « sa gîte et sa pitance » par quelques menus travaux rustiques ou domestiques, selon la saison.

C'était une enfant trouvée dans les bois, il n'y avait que deux ou trois ans, à la suite de circonstances tragiques, dont les prudents rustauds de Brécorens et de Pérignier ne rappelaient pas volontiers le souvenir, la Justice de Berne — moins nonchalante peut-être dans la poursuite des actions criminelles que celle à laquelle on était habitué en Savoie — pouvant être disposée à « enquêter » encore, et même « à chercher noise pour noisette » à beaucoup de bons paroissiens sans malice, à l'occasion de ce « fâcheux affaire ».

A l'époque récente où s'étaient passés les faits qu'on désignait discrètement ainsi, une « harde » de sauvages Sarrasins au teint cuivré et à la noire chevelure graisseuse, campant dans leurs chariots non loin de l'abbaye, avait été assaillis, certain soir de bonne fête chômée, par les rustauds d'alentour, ameutés au son du tocsin. Quelle était la cause de cette soudaine effervescence populaire? Fallait-il l'attribuer seulement aux nombreux petits vols et aux déprédations dont les

paysani chargent en tout lieu de tels nomades? La coïncidence de deux Incendia de i fenièra i depuis

la venue de ces routiers misérables avait-cil*1 excité contre eux kaforenr des paysans? et i ^es inconvénients de feu i (comme on «lirait alors) a*eient-ik été

le fait, ainsi qu'on le prétendait, des routiers que dom Boeeard, duré de Pérignier, avait qualifiés trop impétueusement ce jour là dans son prône de « maudits Amalécites»V... C'étaient là autant de questions auxquelles nul n'aurait su répondre, mais les chétifspeyroli» ara ' et vanniers ambulants n'en avaient pas moins été lapidés par les villageois, leurs chariots avaient été ne- Gages et renversés: on s'était rué sur ceux de ces païens qui tentaient de se défendre, et dans cette mêlée où les coups de bâton et de coutelas avaient été vivement échangés, un Sarrasin blessé et tombé dans la bagarre avait été achevé d'un coup de fléau. A cette vue terrifiante, tous ces malheureux — hommes, femmes et enfants — s'étaient enfuis à travers champs en poussant des cris désespérés, tandis que les rustauds, ivres de fureur, les suivaient encore en vociférant et les chargeaient sans pitié de « pierrades ». La nuit était enfin venue mettre un terme à cette scène barbare, et les premiers sons de l'Angelus tintant dans les villages avaient détourné soudain la pensée des trop cruels agresseurs. Telle avait été cette « chasse aux Sarrasins », à laquelle, dès le lendemain, personne n'avouait avoir pris une part bien active ; deux ou trois bons

1 Chaudronniers.

compagnons jugèrent cependant qu'il était prudent de s'éloigner un peu, et durant plusieurs mois on ne les vit pas reparaître dans leurs villages; mais cette défiance des poursuites de la Justice du mandement ne fut pas de longue durée, car les archers de Prévosté ne parurent pas s'émouvoir beaucoup de la batterie sanglante survenue, disait-on, à l'impourvu entre piedsgris et Sarrasins, sur les terres d'Allinges, de tels désordres étant fréquents en ce temps là dans tous les lieux « champêtres ». A la suite d'un semblant d'enquête, faite pro forma, la noise des paroissiens de Pérignier, à laquelle n'était mêlé aucun notable, avait été oubliée, car avec le temps tout s'oublie ici-bas : « et c'est grand bien, disaient alors beaucoup de fils de bonne mère; on n'y pourrait durer, s'il fallait toujours se mémoriser de peccadilles anciennes pour en faire la description, comme au confessionnal, sous la custode, et répondre encore aux interrogats malicieux d'un châtelain, d'un prévost ou d'un juge-mage ».

Peut-être était-ce là le sujet des réflexions de Barnabe Pottu, le sage et méditatif Procureur de Brécorens, tandis que certain matin d'octobre — une dizaine de jours après l'événement — il visitait, sur la lisière de Planbois, les traquenards « à la bête rousse », que, par ordre du châtelain des sires d'Allinges, il avait charge d'entretenir toujours bandés dans les passées des malfaisants sangliers et de leurs marcassins. Le bonhomme avait alors quelque souci : son fils moins-

né, Jotué, dit Joeon nu garçon querelleur, acariâtre et mal-avisé s'il en fut jamais — lavait quitté soudainement peu d'heures après i la (liasse aux Sarrasin- ; il s'était enfui, disait-on. dans les montagnes d'Aulps. et selon les gens du village, il avait bien fait, cette fois, car on ne sait jamais à quelles traversures il faut s'attendre avec la Justice lorsqu'on a méfait un peu trop rudement dans une émeute.

Le père Pottu en était là de ces conjectures déplaisantes, quand il fut troublé soudain, et même effrayé jusqu a faire le signe de la croix, par l'apparition dans le taillis d'une créature misérable, demi-nue, à la noire chevelure hérissonnée, aux yeux hagards, et qui — disait-il toutes les fois qu'il contait cette aventure aux curieux — « avait bien encore semblance d'une fillette, ou quelque autre chose d'approchant ». A la vue du bonhomme, cette « égarée » avait voulu s'enfuir, mais la force lui faisait défaut, et Barnabe avait pu l'atteindre et s'emparer d'elle, « tandis qu'elle glapissait, cherchait à mordre et se démenait comme un petit régnaud ' qu'on a surpris à la gîte. »

Cependant « cette farouche » s'était enfin quelque peu calmée — les enfants en détresse semblent deviner promptement la commisération qu'ils inspirent aux bonnes gens, et l'air placide du vieux Barnabe, tandis qu'il assurait à la fillette « qu'il ne lui voulait que bien », dut donner à celle-ci une vague confiance (encore qu'elle ne parût pas comprendre un seul mot à ce

1 Renard.

qu'il lui disait) — car elle ne tardait pas beaucoup à se laisser docilement emmener par son preneur à cheveux blancs qui, cheminant doucement par les traverses, afin d'éviter les curieux, regagnait peu après son chosal1 avec ce chétif butin.

Doù venait cette délaissée? A qui était-elle ? Comment avait-elle enduré ces grandes misères et la malefaim dont elle trépassait, semblait-il, quand le Procureur de Brécorens l'avait trouvée?... Les gens du village, venus chez Barnabe pour se renseigner de visu, n'étaient pas embarrassés pour répondre : « Cette enfant noiraude était très acertes une relique2 de la harde sarrasine, à laquelle naguère on avait donné la chasse (un peu trop à l'étourdie peut-être). — Mais elle était si dépenaillée et enmaigrie!.. — C'était pour avoir erré nuit et jour dans les bois, où il ne fallait pas demander si elle avait désespérément appelé sa mère. Dans ces bossons sauvages, sûr! elle n'avait eu d'autre abatfaim que de glands, de faînes, ou d'estranguillons3. Pourtant elle voulait assez se refaire... avec le temps. Le père Pottu la tiendrait très bien à pot et à cuiller, pour le plaisir de Dieu, car c'était un chrétien pitoyable. — Enfin, pourquoi ne répondait-elle rien quand on lui proposait des interrogats.... même à voix forte

1 Enclos rustique.

2 Un reste.

8 Poires sauvages.

et comme on <m use coutumièrement avec les eourdâr

très? Pour ce — répliquaient COU! qui ont toujours une cheville pour tous les trOOl — que les Sarrasins, encore qu'ils soient de père en fils lions peyroliero et

faiseurs de roquasses1, n'entendent met. en leur prime jeunesse, du vrai langage des Savovens. Ça leur vient seulement petit en petit, quand ils ont fréquenté longtemps dans les foires. Même il se voit de très vieux Amalécites encore si dénués de sens et opiniâtres en leur jargonnais, qu'ils ne peuvent du tout langager avec les gens d'esprit... non pas même avec ceux de Thonon ».

Toutes ces rumeurs et bien d autres accueillirent pendant plusieurs jours. — autant à Pérignier qu'à Brécorens — la nouvelle de cette incidence. « Qu'est-ce que le bonhomme Barnabe prétendait faire de cette fillette sans aveu? Voulait-il la conduire sur le champ de foire? — « Il n'en savait rien dire encore, sinon qu'il avait intention de la gîter à l'étable, de lui donner son vivre journel, et aussi quelque vêtissure honnête, attendant de voir ce qu'il adviendrait d'elle. Il était de bon accord en cela avec son aîné fils, le tissotier Thoinon Pottu, puis avec sa fillâtre Thiébaude Pottu (dite « la Gibasse », parce quelle était bossue), bien que cette dernière se fût d'abord assez opiniâtrée au contraire ».

On vit ainsi, en quelques semaines seulement, la fillette nouvelle venue prendre ses habitudes

1 Bouilloires.

dans le logis du père Barnabe, et voirement ' il fallait bien reconnaître, disait-on, que celui-ci n'avait pas fait mauvaise rencontre, car l'enfant ne tarda guère à s'attacher à lui, comme fait un pauvre chien perdu quand de nouveau il a trouvé maître. Lorsqu'il lui parlait (comme toujours d'un ton bénin), le regard des grands yeux noirs de la Sarrasine semblait deviner ce qu'elle ne pouvait comprendre. Avec les gens du voisinage, elle se montrait encore bien farouche ; mais pour ceux de la maison, elle paraissait toujours disposée à les satisfaire, et même cherchait à se rendre utile.

« Mais il ne fallait pas la rudoyer et morigéner comme une autre enfant de bonne mère, disait aux voisins la Gibasse. Pour une fois que celle-ci pensait seulement la secouer par le bras, cette sauvage l'avait très bien mordue, et pendant plusieurs jours ne s'était plus laissé approcher par elle ». — Laissez faire au temps! répondait sagement Barnabe à safillâtre. Elle a son vouloir — c'est vérité — et se hérissonne plus que de raison quand on lui méfait ; c'est pour avoir été trop à l'effroi, naguère. Encore se montre-t-elle bien avisée, elle comprend déjà quelques petits riens de nos propos coutumiers, et même elle répète après moi : Ave Maria, gratia plena, ora pro nobis quand l'Angelus sonne et qu'elle voit chacun et chacune se mettre en oraison.

« Cependant elle n'était pas chrétienne, non plus que tous ceux de son engeance — on n'en pouvait faire

1 Vraiment.

aucun doute et si le vieux Barnabe s'opiniâtrait h la garder en son ménage, ce ne pouvait être, disait-on, sinon qu'il la fît bientôt présenter an baptême; car

c'était pour attirer le feu du ciel sur un Logis chrétien, d'y gîter aucuns jours seulement ni païen ni païenne».

(es idées-là étaient alors trop généralement répandues dans les campagnes pour ne pas préoccuper aussi le père Pottu, qui s'en fut certain jour exposer son cas de conscience à la révérende Abbesse de Lieu, puis, à la demande de Mère Ayma, il lui amena peu après la fillette sarrasine, dont la physionomie étrange avait frappé celle-ci, tandis qu'elle la considérait avec bienveillance. L'enfant, disait le Procureur de Brécorens, « était si dépourvue qu'un oisillon tombé du nid, quand il l'avait trouvée; il avait bon vouloir de la garder en son ménage puisqu'elle était sans refuge, même sans nom connu, mais qu'elle fût chrétienne! il ne voulait point l'héberger autrement; il souhaitait quelle fût sacramentée si très bien que nul n'y sût trouver à reprendre ».

L'Abbesse des Cisterciennes ne pouvait qu'encourager le bonhomme à donner suite à ce pieux dessein, et même — après l'avoir exhorté à poursuivre l'œuvre charitable qu'il avait commencée — elle témoigna vouloir s'y associer lorsque, à la suite du baptême, « il serait métier » de donner de jour à jour quelques premières notions de christianité à l'innocente qui, si Dieu voulait, serait l'an suivant communiée avec tous les fidèles, enfants de Sainte-Eglise.

« Mais comment aura-t-elle nom? avait demandé soueieusement Barnabe, dont la fillâtre — disait-il — avait déjà fait entendre qu'elle n'était pas trop portée à lui donner le sien; puis toutes les autres péronnelles du circon voisinage, prenant exemple sur la Thiébaude, déclaraient de même, comme si elles avaient fait un monopole1 (car c'est ainsi que sont les femmes!... à Brécorens et à Pérignier) : chacune demandait qu'on menât bien vite cette créature païenne recevoir le baptême, pour épargner quelque mal'fortune à leur paroisse, mais nulle ne voulait la présenter sous le porche du moutier. — comme on fait pour les enfants de bâtardise ou les convertis d'hérésie — et moins encore lui donner son nom.

C'avait été la charitable servante de l'héberge qui avait tiré le père Pottu de « ce grand destour bier», Sœur Perpétue s'étant offerte à lui pour commère s'il ne savait se pourvoir d'une autre qui fût de meilleure farine. Mais une Sœur en religion — même simple Converse, et n'ayant fait d'autres vœux que de renoncement, d'obéissance et d'humilité — avait-elle encore qualité pour être marraine?... Cette difficulté de casuistique, soumise par Mère Ayma au curé de Pérignier, confesseur des Cisterciennes, avait été tranchée affirmativement par dom Boccard, toutefois sous certaines réserves : « Point de baptême, avait-il dit, si l'on dénomme l'enfant « Perpétue », car c'était nom de religion pour la Converse, qui n'en pouvait indiscrètement

1 Association secrète, engagement collectif.

disposer: point de i Gasparde i non plus, encore que Ce fut, sans contredit, son nom de mondanité ; mais il y avait assez et trop de< Gasparde i inscrites mu registre des baptêmes dans la paroisse - c'était comme une rage, à présent, d'y dénommer ainsi toutes les nouvel], snées. dont il pouvait survenir par après des confusions de tilles si l'on n'y donnait de l'ordre. Qu'avait-on mieux à faire que de choisir un autre nom de sainte qui fût on recommandation dans ce pays de Chablais? Quant à lui, Jean Boccard, il ne lui en chcâlait du tout rien ; cependant, si on lui demandait ici quelque petite indiction, il proposait bonnement « Philomène ». — Nul n'y trouvant à reprendre, ce dernier nom avait été dévolu à la Sarrasine, qui ne s'en souciait guère, et la nouvelle Philomène fut baptisée sous le porche de l'église de l'abbaye, dom Boccard, satisfait de « cette incidence », expédiant la liturgie, façon accoutumée, en présence de quelques curieuses, attirées parce qu'on n'avait jamais vu dans la paroisse « une fille en sabots démarchant grand'erre au moutier entre parrain et marraine pour aller recevoir son eau du baptistère ! »

C'était une étrange enfant que celle-ci. En quelques mois seulement, le dialecte chablaisien qu'on « langageait » autour d'elle lui était devenu assez familier pour qu'elle en usât, tout comme une autre fillette de la paroisse, et ses brèves réponses aux gens qui, pour se gaudir d'elle, prétendaient la faire parler, étaient

— au dire de son vieux maître — aussi pertinentes que celles d'aucune autre créature de son âge.

— Mais elle était trop taisible ' , — disait la Gi basse — et toujours si prompte à se rembûcher2 quand on la tançait ou menaçait!... Jamais elle n'allait avec les autres moutonnières conduire ses ovailles en pâture.

— Parce que ces mauvaises pies lui sont contraires et vont criant : Hare la Sarrasine ! sitôt qu'elle est en vue —répliquait le vieux Barnabe. — Encore n'osent-elles plus lui jeter des pierrades, d'autant qu'à ce jeu-là notre Philomène est résolue et bien adextre 3 pour se revancher bellement.

— « Notre Philomène » ! — murmurait en grondant la Gibasse, qui, « sans enfant de son corps » et disposée à jalouser, ressentait quelque secret dépit en voyant le père Pottu « s'enfolâtrer » de jour en jour davantage pour une créature trouvée et qui, pensait-elle, « ne leur était non plus que rien ».

C'était à l'abbaye, bien plus qu'à Brécorens, que Philomène devait rencontrer les témoignages assurés de la bienveillance. La révérende Mère des Cisterciennes n'avait voulu confier à aucune Sœur le soin de catéchiser cette chétive ; elle seule en avait pris la charge,

1 Taciturne. Vr Dictre de Cotgrave.

2 Se dérober, fuir tout rapprochement. Littéral.: rentrer dans le bois. Terme de vénerie. V* Dictre de Littré.

3 Adroite, habile.

et ses efforts soutenus, dans le but d'instruire son étrange catéchumène et uV la morigéner1 quelque

peu, avaient, en assez de sucres pour que la fillette fût oommuniée par dom Boccard Tan suivant, « à la grand1 Pâques •, ainsi que dame Ayma l'avait

espéré.

Dès ce jour la défaveur qu'elle avait inspirée jusqu'alors à tous les rudes manants de la seigneurie dAllinges s'était insensiblement affaiblie — non pas que personne, sinon Barnabe Pottu, ressentît quelque intérêt pour la fille de rencontre du bonhomme, mais cette nouvelle communiée était à présent une enfant chrétienne tout comme une autre (dom Boccard avait dit ainsi dans son prône). Si elle mourait en sa primevère — car elle avait toujours chétive apparence — on porterait son corps au moutier, on lui jetterait eau bénite, on la « dépositerait » en terre sainte tout comme une autre. Enfin les gens ne pouvaient plus lui méfaire, aussi n'y prenaient-ils plus garde. Puis cette indifférence générale était d'autant plus naturelle que la moutonnière du vieux Barnabe ne paraissait prendre souci de personne, sinon de son bienfaiteur; on ne la voyait jamais s'ébattre avec d'autres «jeunesses » et c'était à peine si elle donnait à basse voix un Dieu f/ard' ou un Salve aux paroissiens qui la rencontraient aux champs.

Mais si toute chose de sa rustique existence lui était comme étrangère, Philomène n'en était peut-être que

1 Pour : moraliser.

plus impressionnée par les manifestations du culte auxquelles elle était désormais conviée à participer. Les Offices religieux, les chants liturgiques, les processions de confrérie attiraient sa curiosité naïve, et peu à peu faisaient naître en elle un vague sentiment de dévotion. Pour entendre les voix lointaines des Cisterciennes, psalmodiant aux heures canoniales dans le chœur de leur église, la « Pastoure » (on la désignait habituellement ainsi maintenant) conduisait de préférence ses « pécores » dans les alentours de l'abbaye. Elle en vint même, quand elle errait solitaire, à chantonner les litanies qu'elle avait maintes fois entendues, puis encore certaines hymnes pieuses dont la mélodie très simple, ainsi que les paroles, avaient, semblait-il, charmé son oreille attentive.

« Que faut-il penser d'elle? — se demandait Sœur Perpétue, qui faisait toujours bon accueil à la fillette qu'elle avait présentée au baptême. — Elle est à tout coup comme en rêverie, on ne peut s'enquérir à elle de nulle chose, il semble qu'elle n'a plus souvenance aucune de son temps passé!... Pourtant elle n'est pas assottie du tout ' , c'est l'avis de notre révérende Mère, et Barnabe donne à entendre qu'elle paraît ainsi, pour avoir été trop à l'effroi naguère. Elle se racoisera* avec le temps, assure-t-il, mais moi, j'en doute ».

1 Complètement.

2 Se tranquilliser, et par extension : se guérir.

Os inductions fâcheuses de la Converse n'étaient, malheureusement, que trop motivées.

La taeiturnité de Philomène et cette sorte de défiance saurage qu'elle témoignait à chacun dès qu'on cherchait « à L'apprivoiser », devaient avoir pour cause latente une certaine faiblesse intellectuelle — ce qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d'anémie du cerveau — disposition morbide dont le diagnostic est incertain, disent les spécialistes, mais qui laisse, notamment pour les jeunes malades, beaucoup de chances d'une amélioration certaine, et même de guérison complète, si les conditions de leur existence privée et les circonstances extérieures sont favorables pour elles, enfin, si rien ne vient, de nouveau, porter le trouble dans leur esprit trop enclin à se déséquilibrer.

Mais une nouvelle infortune devait encore atteindre la Pastoure, vers la fin de sa treizième ou quatorzième année (on ne savait au juste quel était son âge) : le vieux Barnabe Pottu décédait presque soudainement, certain jour en ce temps là. Ainsi Philomène perdait son bienfaiteur, celui qui ne lui avait jamais parlé qu'avec douceur, celui qu'elle affectionnait sans lui en rien dire, n'ayant, lorsqu'elle pensait au bonhomme, d'autre désir que de le contenter. Qu'allait-elle devenir maintenant sans lui?... Une sensation confuse de douloureux regrets, de délaissement, d'inquiétude, s'était emparée d'elle, puis elle avait été vivement impressionnée — pour la première fois peut-être — par l'ap-

pareil de la mort, les cérémonies religieuses, la vue du cercueil, les chants de confrérie: « Que pensaient, lui disait une voix secrète, ceux qui débattent encore pour vivre, tandis que tinte pour eux le glas de la dernière heure'?... »

Toutefois, pendant quelque temps, rien n'avait changé dans sa vie domestique. Mais peu à peu Thiébaude, sa nouvelle maîtresse, était devenue plus exigeante et revêche, tant qu'enfin Thoinon Pottu, mari de celle-ci, lui donnait parfois le tort, bien que ce fût peine perdue, la fillâtre du défunt n'ayant jamais eu grand souci de ce que « proposait » son homme. On peut même conjecturer que cette intervention charitable du tissotier de Brécorens avait été à fin contraire de ses bonnes intentions, car Thiébaude, irritée, en était bientôt venue à malmener Philomène « pour un pied de mouche ». La misérable fille — à laquelle cette mégère retranchait parfois sa pitance — demeurait alors interdite, et ne laissait échapper aucune plainte, tandis qu'elle était accablée d'invectives. Mais c'était plus que son chétif organisme ne pouvait endurer. Des désordres nerveux se manifestaient en elle, sans que nul y prît garde; enfin, certain jour de misère, elle avait eu la première crise de son mal étrange, « l'extase ». ce mal dont la syncope comateuse, très prolongée, a l'apparence de la catalepsie et qui cependant, nous dit-on, en diffère.

« La Gibasse est trop plus que méchante avec cette maladieuse fille! — murmuraient les voisins, apprenant, peu de jours après ce triste incident, que la mou-

tonnière des enfanta de Barnabe Pottu avait été congédiée brusquement par sa maîtresse qui, prétendaitelle, n'en savait plus que faire — Thoinon Pottu, disait-on. est bien à reprendre d'avoir laissé f;i i !*<• telle dureté à sa femme, pourtant il a le bruit d'être homme de bien. Oelui qui tient le pied m vaut pae mieux que celui qui écorche ! répliquait vivement un des interlocuteurs, indigné '.

Tandis que les manants de village donnaient ainsi carrière à leur mécontentement légitime, la fillette, jetée de nouveau à l'aventure, avait été recueillie charitablement à l'abbaye de Lieu, où la Converse de Théberge lavait prise en garde, pourvoyait à son indigence, et s'ingéniait à lui donner tous les soins que nécessitait son misérable état. Toutes les Cisterciennes de la maison s'intéressaient à « cette chétive », et la révérende Abbesse ne voulait pas qu'elle fût chercher maître dans les alentours avant qu'on fût assuré, sinon de son complet rétablissement, au moins d'une amélioration notable de sa constitution physique, comme aussi de son développement intellectuel.

Cette amélioration se fit malheureusement bien attendre. Pour qu'elle vînt enfin à se manifester, il avait fallu à Philomène plusieurs mois de vie paisible et presque sans labeur quotidien ; cependant elle avait

1 Proverbe du XVIme siècle : Celui qui est de connivence avec un malfaiteur, ne vaut pas mieux que lui. Voir Gabriel Meurier. Sentences dorées et argentées.

appris, on ne savait comment, à filer au fuseau, et ne quittait pas sa « colognette1 », sinon pour vaquer à quelques petits travaux domestiques au gré de la Converse.

— Elle fait sa chappe2 chaque jour, tout comme une autre fileuse — disait avec satisfaction Sœur Perpétue — et si elle ne langage guère, elle témoigne assez tout comprendre ; nulle « jeunesse » ne sait chanter tant et si bien qu'elle nos hymnes de dévotion accoutumées, et certains jours, quand elle a licence de passer la clôsure et de pénétrer au jardin des Vénérables, on voit assez qu'elle se plaît à regarder curieusement s'ébattre les Novices durant l'heure de la levée du silence. Même elle s'apprivoise tant que de familiariser, petit en petit, avec celles qui lui sont le plus en gré.

— Voire-mais! — répondait avec malveillance la Gibasse aux gens de bien qui lui rapportaient ces nouvelles. — C'est tout abusion et fausse apparence, votre Sarrasine convalidée3. Sœur Perpétue ne dit pas à vous que sa maladieuse créature a, deux et trois fois, repris son mal, depuis la Noël prochainement passée qu'elle est hébergée à l'abbaye. C'est pourtant vérité dont j'ai toute assurance. Dites que cette fille étrange n'est guère loin de sa fosse ouverte. Moi je l'aurais gardée servante et hospitalisée tout aussi bien qu'une

1 Colognette, quenouillette, petite quenouille.

2 La part de niasse que chaque ouvrière file quotidiennement. 8 Convalescente.

autre aurait su Eure, si je n'avais pas prévu son cas sans remède.

i La Thiébaude Pottu ne sera jamais prise tans vert •, disaient alors ceux qui ne donnent jamais ouvertement 1»' tort à nul interlocuteur et se montrent toujours dispos à gratter un peu les gêna où il leur démange.

Quand revint le printemps, la révérende Abbesse de Lieu ayant eu lavis des Sœurs Discrètes, qu'elle consultait volontiers en toute affaire, s'était décidée à laisser Philomène reprendre sa rustique existence et lui avait permis de retourner à Brécorens : « Il n'y manquait pas de bons paroissiens — au dire de dom Boccard — disposés à confier à la Pastoure indigente et maladieuse la garde de leur pécoraille ». Puis le séjour trop prolongé de l'héberge n'était pas de nature à favoriser le rétablissement de cette chétive, pensait judicieusement la Mère des Cisterciennes; enfin il se voyait assez que la fillette avait à présent grand désir de s'éloigner.

— En ce beau temps de là primevère — avouait Sœur Perpétue — elle est en notre basse-cour comme alouette en cage ; il semble qu'elle cherche issue çà et là, tant il lui plairait de s'essorer.

— Qu'elle aille donc ! — avait répondu la Révérende. — Messire Boccard a volonté de veiller sur elle et de lui trouver bon maître. Nous autres recluses (je veux encore à sa départie lui faire entendre ce point), nous la

recevrons toujours à la gîte, pour le plaisir de Dieu, s'il advient encore qu'elle soit dépourvue, sans refuge et en nécessité de son vivre.

Telle était, depuis environ trois mois, la situation nouvelle, mais toujours précaire et misérable de cette chétive, quand certain jour — ainsi que nous l'avons conté — Pierre Tacon l'avait trouvée gisante, en son chemin solitaire.

Quelques semaines après la première expédition que Pierre avait faite en Chablais, la Converse de l'héberge, à l'abbaye de Lieu, avait eu certain jour une agréable surprise en voyant reparaître le gentil compagnon vitrier-imagier auquel elle avait donné deux fois la passade, et celui-ci, après avoir adressé à la bonne femme quelques mots enjoués touchant ceux et celles « qui sont toujours de bon rencontre », avait pris place, sans façon, sur le banc des passants, où Sœur Perpétue se trouvait alors assise, ayant à son côté une jeune fille de village.

— C'est la Pastoure, ne la reconnais-tu pas?— demanda la Converse, voyant que Pierre regardait celle-ci curieusement.

« Il n'aurait su la reconnaître d'abordée, répondit-il,

mais à présent il voyait assez et s'assurait que c'était bien la moutonnière qu'il avait rencontrée à la bonne heure pour qu'il pût lui être en aide, lejourde la Saint- Barnabe ».

Elle s'est bien reprise et vigorée ce dernier temps passé, c'est ce qu'il te faut croire. Puis elle n'a nulle semblante de ce qu'elle était, toute dépenaillée, quand tu las trouvée aux champs; tu la vois ici avec sa cotte des bons jours, que Sœur Marguerite lui a taillée; elle a son béguin blanc de confrérie et ses éclots, qu'elle épargne les jours d'oeuvre, allant nu-pieds le plus souvent ; mais c'est la fête Sainte-Madeleine ce jourd'hui, et chacun demeure à recoi dans nos villages, même les bêtes ne sont pas délâchées de l'étable pour aller pâturer aux champs, sinon que le soleil soit couché. Vous autres de Genève ne conduisezvous pas ainsi les bêtes aux Pâquis ?... Mais toi, qui te ramène en nos quartiers? Ne viens-tu pas deThonon? Est-ce que les gens y font encore la fête?

Pierre avait déjà quelque habitude des interrogations variées auxquelles se livrait Sœur Perpétue lorsqu'elle avisait un nouveau venu, aussi répondit-il d'abord à sa troisième question, comme étant pour elle la plus importante.

« Il ne se faisait plus d'Office férial au chef-lieu pour Sainte-Marie-Madeleine, les Allemands ne voulant plus avoir égard à nul saint du paradis, ni révérencier nulle sainte, cette abstinence étant dès plusieurs ans commandée à tous les sujets de leur souveraineté. On n'aurait plus au temps à venir, en ce pays de Chablais,

que quatre fêtes annuelles : la Circoncision ■ , l'Incarnation 2. l'Ascension3 et Noël4. Les chrétiens opiniâtres à solenniser d'autres jours encouraient l'indignation de Messieurs de Berne. Cependant, assurait Pierre, il y avait remède, et les gens de bien, à Thonon, n'en chômaient pas moins les jours consacrés par l'Eglise. On ne pouvait châtier en leur corps, ni faire payer l'amende à ceux qui avaient volonté, aucunes fois, de mettre leur habit des bons jours et qui demeuraient en telle occasion, dès le matin, en sainte paix devant leur échoppe fermée jusqu'à l'Ave-Maria, pour révérencier un saint ou une sainte dont ils avaient la connaissance.

— Et même il n'est Bailli ni vice-Bailli qui puisse empêcher les chrétiens de nos paroisses de faire oraison mentale s'ils en ont faute — ajouta la Converse. — Ah, mon doux Jésus, quand verrons-nous la fin de ces contraintes ?

Pierre aurait pu répondre « qu'elles ne faisaient que commencer ».

Mais à quoi bon parler des futures « défortunes » dont on a le pressentiment ? Le vieux proverbe n'est-il pas toujours vrai, qui nous dit: A chaque jour suffit sa peine? Le jeune artisan s'était empressé de distraire la Converse devenue pensive, en l'entretenant de luimême.

1 Le 1er janvier.

* Le 25 mars.

3 40 jours après Pâques.

4 25 décembre.

« Il ne travaillait plus à Thonon au logis dévaste* naguère (lu seigneur Bailli, toutes les verrières des fenêtres à meneaux <-t <l<-s fénestreUes en ayant été rapiécées et Nttgueli disant que c'était asseï et trop de ras fragilités, si sa maison ('-tait encore mise en dommage par un nombre de vaunéants ameutés.

— A mon souhait qu'il on tftte encore, de nos miches de Saint-Etienne1 — dit charitablement Perpétue.

— Sœur, vous parlez si très bien qu'un vitrier! — repartit en riant le jeune homme — nous autres compagnons ne souhaitons partout que verres cassés.

L'enjouement de l'Enfant de Genève plaisait, on le sait, à la matrone qui le faisait jaser, et la Pastoure étonnée ne le quittait pas des yeux, et s'efforçait de tout comprendre tandis qu'il « cageolait i à la Converse.

— Et de ces pansus soudarts qui tiennent garnison dès six mois dans la ville, et la mangent du tout, suivant ce qu'on raconte, qu'en veux-tu dire V

« Ces pansus bernois, dont nul en Chablais n'entendait le jargon, ne faisaient pas en ce temps présent grandes insolences dans les logis où ils étaient à la gîte. Ds ne battaient pas trop les manants de Thonon et moins encore les femmes bourgeoises, sinon qu'on leur fût trop épargnant de subsistance — dont ils avaient toujours faute deux et trois fois le jour, même le vendredi. C'était, le plus du tout, gens de montagne (qu'ils disent leur Oberland, autant que Pierre avait pu comprendre).

1 Les cailloux : Saint-Etienne, premier martyr, ayant été lapidé.

Dès la prise et le conquêt du château de Grillon 1 — suivant un qui langageait un peu en genevaisan — ils s'étaient dégoûtés de la guerre, car en ce fort-château ils n'avaient trouvé que frire à leur gré, sinon le jadis Prieur M. de Saint-Victor, détenu prisonnier dès six ans en çà, au profond du souterrain rocailleux ; encore ce niessire Bonivard ne s'était-il pas montré trop pressé de s'en aller de sa gîte, tant c'est grand 'chose que l'habitude 2.

— Ne parle rien plus de ce traître apostat, dont notre révérend Père Confesseur ne dit que mal. Je voudrais qu'il fût encore à la chaîne courte, ton Bonivard de nèfle, si bien habitué à la cage.

— Enfin — poursuivit le donneur de nouvelles — ils ont belle discipline de Mars, ces lifrelofres soldats de Berne, on ne saurait rien dire au contraire. A Thonon. toutes choses se font, dès le beau matin, au son du fifre et du gros tambour, même l'endormissement du soir, lequel leur est commandé expressément, comme aussi à tout bourgeois et bourgeoise en ménage, une heure après

1 29 mars 1536.

3 « On dit que pendant quelque temps il parut ne pas savoir

ce qu'on lui voulait Il semblait que ce fût un homme qui

quitte le toit paternel, tant une longue habitude lui avait fait de ces rochers une patrie! » — Vuillemin. Suite de l'histoire de la Confédération suisse par J. de Muller, vol. XL p. 160 — Outre Bonivard, les Bernois sortirent du Profond de Chillon Jean d'Arad, Tocker et Lambert; ces trois Genevaisans avaient été pris à Coppet l'année précédente. — Voir Registre des Conseils. Citation de Roget. Les Suisses et Genève. 11. 227.

L' Angélus s;ms plus ni moin^. Ils ne roberaient pas un niveau sur Le marche aux herbes, non paa même un-' poire d'estranguillon, et leurs capitaines à Horion crête ne Leur donnent licence de se gonfler de vin dans lea tavernes que l<i soir du jour de paie; c'est deux fois par Lunaison, seulement. Mais »

— Quel mais V

— Ils chantent et déchantent trop plus que de raison leur nouveau chant de guerre, en démarchant le soir, par braveté, dès le château jusqu'à la porte de ville dénommée de Genève, puis de la dite porte au château, sans soi reposer et toujours ainsi chantant à pleine gorge. A dire vérité, c'est beau chant soldatesque, leur Ours triomphant, mais si long qu'un jour sans pain ...tant qu'il semble aux gens savoyens naturels, les regardant passer, assis devant leurs portes, que ces opiniâtres chanteurs font pénitence1.

La Converse Cistercienne n'avait aucun désir d'en-

1 Voici Tune des dernières strophes de ce chant fameux, qu'avait inspiré la conquête du pays de Vaud.

Die dann, das Schwert verborgen, Das Herz in Gott versenkt, Die Gottheit lassen sorgen, Am Abend wie am Morgen, Die aile Herzen lenkt.

« Lorsque l'épée est rengainée — notre cœur se donne à Dieu — et laisse agir sa Providence — Le soir comme le matin — c'est elle qui nous gouverne. Histoire Suisse de Jean de Millier. XT, p. 144.

tendre « braire » le chant soldatesque bernois, que « louangeait » un peu trop, à son gré, l'Enfant de Genève.

— Je crois — dit-elle en plaisantant — que tu es jà à demi gâté par la hantise des hérétiques soudarts allemands, toi, maître Pierre.

A quoi Tacon répondit, sur le même ton enjoué : Qu'il pouvait être ainsi ; mais que, pour y donner de Tordre et n'avoir pas à s'en accuser à confesse, il avait, dès trois jours, changé de quartier.

La pauvre Pastoure, dont l'esprit simple « n'entendait rien à gaudisserie », mais qui ne perdait pas un mot de l'entretien auquel le hasard la faisait assister, paraissait prendre intérêt toujours davantage au récit du nomade Genevaisan et celui-ci, bien que d'ordinaire il ne fût guère observateur, ne pouvait s'empêcher de remarquer, tout en jasant, l'attention soutenue de cette fillette au teint basané, aux yeux noirs, à l'abondante chevelure éparse et dont la physionomie virile et pensive n'avait rien « d'une jeunesse en son avril ». Par ma foi, se disait-il, c'est figure d'archange tenant épée flamboyante, que je voudrais peindre en un beau vitrail, cette moutonnière étrange; il n'en fut jamais de telle, je m'en assure, tant à Pérignier qu'à Brécorens.

— Or ça, où travailles-tu pour maintenant ? — reprit Sœur Perpétue.

« Pierre Tacon était en séjour passager au château neuf

d'AUinges, où Nœgueli l'avait mandé et recommandé, tant an vieux seigneur de céans, rire Bonifàce, qu'à Montfort, neveu d'icelui gentilhomme, lequel, podagre, chiragreet sourdâtre, ne quittait plus sa chaire-à-bras. Les chapuis, maçons et serraillons œuvraient en hâte dans les salles, et lui avait assez à réparer à toutes les verrières, même dans les chambres de lits, qui dès longtemps étaient si peu que rien pourvues de leur vitrage ».

— C'est ici, en notre abbaye abandonnée et plus encore en la chétive église de Pérignier, où tout est brisé et défoncé, qu'il y aurait bien plus métier à toi, mon valet, qu'en la chambre de lit de cet apostat Monfort dont tu proposes.

A cette observation chagrine — trop justifiée par l'aspect délabré du vieux couvent et des hautes verrières brisées de son église — Pierre répondit que le Bailli de Thonon mariait tantôt sa fille, damoiselle Lisbeth la rousseaude, à Pierre de Monfort, et que c'était bien raison à celui-ci de faire rapiécer tout d'abord les vitrages dans sa chambre de lit, d'autant que verres cassés c'est mauvais présage pour une épousée, suivant le commun dire. Au demeurant, sire Naegueli montrait quelque bonne volonté de pourvoir aussi à réfection tant au moutier de Pérignier qu'à d'autres du circonvoisinage, d'autant qu'il avait résolu d'envoyer maître Libertet ou Poupardin ou Gruas, l'apostat, prêcher en ces paroisses, et les Prédicants disant à lui quils ne pourraient durer, en temps de froidure, à catéchiser et sermonner les manants congrégés au son du tambour dans des masures sans fenêtres et sans

portes, comme étaient à présent les églises à Margencel, Pérignier. Draillans, Brécorens et ici même en cette abbaye.

— 0 doux Jésus ! il nous plaît mieux, cent fois, que nos églises de village tombent en ruines, mais que nous autres en Religion ne soyons point contraintes d'y aller entendre un Libertet !

— Qu'est-ce d'un Libertet ? — murmurait la Pastoure comme en un rêve.

— C'est démon eneharné, ma Philomène. et suppôt du diable Farel, affublé en forme d'homme, lequel, en ce malheureux temps présent, induit à perdition Ceux de Genève. Libertet, ce puant, fait même œuvre méchante à Thonon : il prêche l'hérésie, vitupère notre sainte foi, dépite contre toute croyance et révérence des saints mystères, avec blasphèmes si très horribles, qu'il n'est chrétien dévot qui le puisse entendre un petit sans être du tout estomaqué.

Pierre avait écouté en souriant cette violente sortie de la dévote Converse, car à Genève les catholiques — même les plus zélés — ne donnaient guère créance à ces légendes puériles, alors très populaires en Savoie, qui faisaient de tous les prêcheurs de l'hérésie autant de démons sortis des enfers. Mais laPastoure, attentive et recueillant chaque mot de ce que lui disait avec tant de conviction Sœur Perpétue, paraissait profondément impressionnée ; la description sinistre du diable Farel et de ses suppôts frappait son imagination malade et troublait sa faible intelligence : Ont-ils cornes au front et pieds fourchus, ce Libertet et ses semblables ? — se

demandait la pauvre tille; mais elle n'osail donner

cours à cette extravagante conjecture.

Il nous faudra entendre encore ces cagnes de prêcheurs luthériens abayant à la lune ! — poursuivit la servant*' de l'héberge — et nous aurons (comme ci-devant au prochain dernier grand'P&ques) notre vénérable abbaye profanée par une escadre de soudarts hallebardiers escortant et remparant leur Libertet jusqu'au pied delà chaire. Sais-tu, toi, maître Pierre, qu'ils m ont fait, en dérision et moquerie, sonner longtemps la cloche de l'église, ce triste jour pascal, et qu'ils contraignaient par bourrades les gens d'alentour à venir au moutier pendant le prêche. Nos Dames Professes et nos Sœurs Novices étaient ordonnées séant en leurs stalles du chœur derrière la treille « à drap levé », comme d'ancienneté on fait seulement aux Offices publics pendant l'Adoration1 devant le populaire, et toutes étaient si confuses et partroublées d'être ainsi découvertes, qu'on ne saurait en parler ; mais c'était par ordre exprès d'un soudart à gorgerin doré, qui faisait du capitaine et commandait la garde. En fin de conte, on en vit un autre qui, devant que sortir d'église, se lavait outrageusement les mains dans l'eau très sainte du bénitier!...

A l'ouïe de ces derniers mots la Pastoure avait tressailli et s'était signée d'une main tremblante; l'expression d'une muette horreur se peignait sur son visage.

1 L'élévation de l'hostie.

— Voilà, ma mie, ce qu'ils viennent faire en nos paroisses, les hérétiques Allemands qui nous maîtrisent et tyrannisent en notre foi chrétienne. Assure-toi qu'ils sont pires que Turcs mahométistes, tous ces infects Luthériens réformés.

— Sœur — objecta Pierre Tacon — vous dites bien; mais nos Guillermins évangélistes, valent-ils rien plus que vos Luthériens ? A Genève ils ont fait, l'an passé et le jour de Saint- Jérôme \ mêmes insolences en la Religion des Clarisses dont ils ont rompu la clôsure, envahissant l'église et dévastant leur jardinet de Bourg-de-four, sous couleur qu'ils avaient commandement d'ainsi faire et qu'on allait dérocher tout maisonnement, cahuttes champêtres et quincageons de plaisir attouchant aux murailles, pour mieux défendre la ville. Mais n'en savez-vous pas l'histoire ?

— Non sais-je, mon valet.

— Il y eut un de la bande, Claude Testu, citoyen, qui, devant que sortir de l'église, se lavait aussi vilainement les mains en l'eau du bénitier, avec dérision, mépris et moquerie joyeuse, sans que le capitaine Triboulet, ce Bernois qui s'était fait ouvrir les portes, ni personne dans l'assistance fût assez homme de bien pour le réprimander. Encore prétend-on que ce vaunéant réformé cracha dans l'eau sainte, dont j'ai honte d'en dire plus, pour l'honneur de mon lieu de nativité2.

1 30 septembre.

8 Voir Jeanne de Jussie. Le levain du Calvinisme, p. 99. Réimpr de Fick.

Un instant de silence suivit ces derniers notai La pauvre Converse se livrait sans doute i de tristes cou* jectures touchant 1<> sort réservé aux gens d'église tant en Chablais qu'à Genève, et la Pastoure paraissait retombée dans soi indifférence et sestagues rêveries. Maia Le jeune artisan, à L'esprit toujours alerte, ne pouvait demeurer longtemps taciturne, et il ne tarda guère à renouer le fil de L'entretien : « Qu'était-il, ce temps présent — demanda-t-il à la servante Cistercienne — de dame Ayma et des Sœurs qui. naguère, étaient encore congrégées avec elle? »

« La révérende Mère — répondit Perpétue — était dès plusieurs semaines débile et souffrante en son corps. de trop de fâcheries peut-être, ayant eu si grand crève-cœur de voir son troupeau dispersé. Sœur Utilie. la Pitancière infirme de tremblement, avait été retirée par des gens de bien, venus d'Annissy en Genevois, lesquels en avaient pris la charge pour le plaisir de Dieu ; et, peu après, la Frida Marty, cette gente fillette fribourgeoise si allègre qu'un papillon et que l'Abbesse tenait si chèrement que rien plus, avait aussi quitté la maison, encore qu'elle ne voulût pas s'en déguerpir, disait-elle en lamentant; mais que serait-elle ici devenue?... A présent tout était vacant, en ce pauvre couvent délaissé; il n'y demeurait plus avec Mère Ayma que Sœur Marguerite la Novice, qui lui donnait toute assistance, ayant grand soin de lui complaire et de la conforter, et lui faisant si douce compagnie en sa cellule que nulle fille de bien ne saurait mieux faire.

— Mais qui est celle-ci ? — demanda Pierre.

— Sœur Marguerite est un ange de Dieu ! — dit vivement la Pastoure, avant que la Converse eût pu répondre.

— Mon gars — reprit cette dernière — Sœur Marguerite, qui fut la dernière reçue à faire noviciat en notre sainte communauté, est de noble maison suivant le monde. Son père est sire de la Sarraz, au pays de Vaud, lequel vieux gentilhomme s'est retiré naguère hors du pays, après certaine mal'aventure de guerre, suivant ce que j'ai ouï conter. DomBoccard, notre confesseur, en sait toute l'histoire comme son petit catéchisme, encore que par charité il ne veuille pas tout dire. Quant à la jouvencelle Novice, elle fut toujours délaissée de ses proches et n'a rien à s'attendre de nully, semble-t-il, dès la trop soudaine départie de son père. Voilà tout ce que j'en saurais dire, et ce n'est guère.

C'était assez cependant pour éveiller l'intérêt de Pierre Tacon, car à Genève où tous les incidents de la facile conquête du pays de Vaud par les Allemands avaient, depuis plusieurs mois, occupé l'attention publique. « la mal'aventure de guerre » dont parlait la Converse n'était que trop connue : Michel Mangerod, baron de la Sarraz et gouverneur d'Yverdun pour Son Altesse Charles III. avait abandonné féloneusement son poste, le jugeant intenable devant le canon, et dans la nuit du 24 février 1536 il s'était enfui de la ville, qui s'était rendue le lendemain à la merci des vainqueurs1.

1 Voir Rochat. Histoire de la Béformation en Suisse. V. p. 499.

Cette désertion honteuse dn commandant dTverdun avait soulevé L'indignation publique dans tant le duché

de Savoie; sire Michel de Mangerod était un capitaine déshonoré à jamais, et comme il s'était toujours montré, dans la confrérie de la Cuiller, l'un des plus ardents ennemis de Genève, la malveillance s'y était particulièrement déchaînée contre lui. Cependant Pierre, en écoutant le triste récit de Sœur Perpétue, ressentait maintenant quelque pitié, non pour le gentilhomme déchu, assuré detre conduit au gibet si la justice de Son Altesse parvenait à l'atteindre, mais pour sa fille innocente, cette délaissée Novice, pour qui le souvenir de son père coupable devait être désormais un éternel sujet de « déplora tion ».

— Les Allemands ont brûlé et abattu son château — ajouta la Converse.

— Château abattu est à demi refait f* — repartit Pierre d'un ton qui ne témoignait pour le possesseur du manoir incendié aucune commisération.

— Sainte-Dame ! tu en parles bien de léger, toi. valoton î En notre pays de Chablais, il est assez et trop de nobles maisons dérochées dès longtemps et qui ne seront à demi refaites « que trois jours après jamais ».

« Et l'honneur, quand il est déroché, se demandait

1 Le sens de ce proverbe qu'a recueilli Cotgrave, paraît être : les pertes financières ou les sinistres qui atteignent les riches leur laissent presque toujours assez de ressources pour qu'ils puissent supporter leur adversité.

l'Enfant de Genève, n'est-ce pas chose inaudite qu'il soit, en aucun temps, refait même à demi1.

De si graves réflexions ne disposaient pas le jeune homme, d'ordinaire de belle humeur, à poursuivre bien longtemps l'entretien commencé avec la Sœur Converse, et celle-ci en faisait à présent tous les frais : « Mère Ayma, disait-elle, avait eu mauvaises nouvelles venant de tous côtés ces derniers mois passés ; partout la persécution des bons chrétiens, même2 des gens d'église, s'était échauffée : le bourg et le moutier d'Annemasse, le prieuré des Bénédictins à Douvaine, la maison conventuelle des dames Cisterciennes à Bellerive, l'antique abbaye des chanoines Augustins à Filly, et nombre d'autres lieux de dévotion, profanés et dévastés, n'étaient plus que masures. La révérende Abbesse de Lieu en avait été si marrie que rien plus; son mal n'était autre que désolation, et maintenant qu'elle était gisante et si faible qu'un roseau, sa dernière fille et compagne, Sœur Marguerite de la Sarraz, suivant l'avis prudent de dom Boccard, lui laissait ignorer bien des misères, encore que cette dévote fille Novice eût liberté de parler sans contrainte, la règle du silence ayant été levée pour toutes les Sœurs dès le jour de leur dispersion misérable ».

a Elle n'a pas seulement à qui dire sa peine » ! pensait Pierre toujours plus impressionné.

1 Voir Ruchat. Histoire de la Réformation en Suisse. V. 499.

2 Spécialement.

îl!»

l'eu après ces dernières confidences de Sœur Perpétue, il prenait congé d'elle en lui disant encore : ■ qu'il viendrait au premier jour entreprendre, suivant Le vouloir de Nœgueli, ce qu'il était métier de taire pour réparer grosaement et à peu de coûtage, te vitrage débrisé des églises et chapelles, tant à Pélignier qu'à Brécorens. Il aurait bien là pour quinze journées à travailler, et ce lui serait bonne occasion de revenir à l'héberge pour avoir nouvelle de la 'révérende Mère et... d'elle aussi. Perpétue, avec laquelle il avait tout plaisir à langager.

— Eh mais... j'en dis autant de toi, mon gars; il me plaît de ta survenue, tant les jours d'œuvre que les dimanches. Prends avec toi Philomène, qui retourne à Brécorens, vous avez même chemin à suivre jusqu'à la croix renversée, à la carre ' de Pérignier.

— Le veux-tu, fiDette ? — demanda Pierre s'adressant à la Pastoure. qui n'écoutait plus l'entretien de la Converse et du vitrailler et demeurait tête baissée, pressant ses oraisons mentales en égrenant les dizains de son chapelet.

— Ainsi soit! — répondit-elle en se levant sans hésiter; car à force d'observer curieusement le forain, elle paraissait avoir perdu la défiance habituelle qu'elle ressentait de tout ce qui lui était étranger; et même on eût dit qu'il lui était venu de ce passant quelque impression favorable.

Comme ils suivaient dans les hautes herbes, à une Au carrefour. ^^Co^ëis<5s^

BI3UOTHECA ,

dizaine de pas l'un de l'autre, l'étroit sentier tracé dans la prairie sous le mur d'enceinte entourant le vaste jardin des Cisterciennes, l'aspect dévasté de cette clôture, envahie par un lierre épais, attirait l'attention du vitrailler. qui «démarchait» le premier. En plusieurs endroits la muraille était renversée, et ses décombres épars s'étageaient devant les brèches jusqu'au niveau dune allée intérieure disposée en terrasse et d'où les recluses avaient la vue des plantureux vergers d'alentour. En réalité la « clôsure » conventuelle des Filles de Citeaux. dispersées depuis plusieurs mois, n'existait plus aux abords de ce promenoir abandonné, bien que par place une rangée de palis eût été dressée pour tenir lieu de l'antique muraille. Etait-ce le temps ou la main des hommes qui avait amené ces dégâts?... L'un et l'autre peut-être, se disait Pierre, dont le regard était attiré sans qu'il en eût conscience par la mélancolie du « courtil » des Cisterciennes. D lui semblait qu'il allait y voir reparaître celles qui « à toujours-mais » lavaient délaissé.

Comme pour répondre à sa pensée, une voix de jeune fille se fit entendre en ce moment, appelant Philomène, et cette voix était si rapprochée qu'il se retourna soudain, étonné de ne voir, dans le sentier derrière lui, personne d'autre que la moutonnière. Mais celle-ci ne témoignait aucune surprise et devait bien savoir qui venait de prononcer son nom, car elle se mit à gravir les décombres recouverts de broussailles jusqu'à la hauteur de la brèche, où parut alors la Sœur Marguerite.

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