‹ La pastoure; histoire du temps de CalvinChapitre 4 sur 5 · LOI · texte numérisé non relu

LOI

Chaque soir, à la chute du. joui-, la gardienne vigilante de Mère A jma Tenait pour satisfaire à la recommandation très insistante de L'Abbesse malade— prendre l'air dans le vieux jardin, où fleurissaient encore 1rs Us blancs, les martigons1, les tulipans*, les roses de Jéricho", l<is glaïeuls <'t les passe-velours \ que cultivaient naguère les Sœurs Converses et les Novices afin d'en orner les chapelles de leur église et d'en parer le maître-autel. De préférence lasolitaire Sœur Marguerite se promenait dans la partie de l'enclos la plus rapprochée delà muraille; elle avait dû voir venir Philomène sa protégée, et peut-être guettait-elle ici son passage car, peu auparavant, elle l'avait aperçue dans la cour de la maison conventuelle, assise auprès de sa marraine sur « le banc des passants ».

Avait-elle aussi entrevu le garçon «jeunet», au bonneton orné d'une plume de malart \ qui précédait la moutonnière? avait-elle quelque souvenir de l'avoir déjà rencontré ?... nous ne saurions le dire ; comme aussi nous avouons ignorer si, tandis qu'elle conversait à demi-voix avec la Pastoure. la Novice Cistercienne avait, une seule fois, jeté les yeux sur lui.

Mais Pierre n'avait nullement oublié celle quil avait vue sur le seuil du tour, le jour où, pour la première

1 Lis de Constantinople.

1 Tulipes.

3 Pivoines.

4 Amarantes pourprées.

6 Canard sauvage.

fois, il s'était arrêté à l'abbaye, et les récentes confidences de Sœur Perpétue à propos de la fille malheureuse du sire de la Sarraz, avaient encore réveillé sa mémoire. Cependant il n'osait se rapprocher d'elle, bien qu'il en eût le secret désir, et demeurait irrésolu, se demandant s'il devait « révérencier » à distance cette religieuse, puisqu'elle se dérobait à demi, et s'il n'était pas plus séant de feindre qu'il ne la voyait pas : « qu'avait-il à se préoccuper d'elle » ?... et cependant, depuis qu'elle était apparue à travers la feuillée couronnant la muraille, sa vision le charmait, il ne pouvait en détacher les yeux. C'était une fille d'une vingtaine d'années, svelte et grande, que ne déparait nullement l'humble vêtement des Novices ; son visage au teint mat, au profil d'une pureté sculpturale, qu'encadraient son fronteau et sa guimpe, était empreint d'une pieuse sérénité et n'avait rien de l'expression étrange de celui de sa protégée. Sœur Marguerite effleurait d'une main caressante la noire chevelure de cette fillette en lui parlant, tandis que la pauvresse de Brécorens demeurait en naïve admiration devant elle.

Puis elles se quittèrent et la Pastoure rejoignit Pierre, qui l'attendait dans le sentier. Comme il se retournait une dernière fois, il vit encore, sur le tertre où elle était apparue, la solitaire Novice, qui les suivait des yeux. Les feux du couchant formaient en ce moment comme une « gloire » autour de la jeune religieuse, et cette vision était si belle, que le compagnon de route de Philomène en était profondément troublé.

Quant à celle-ci, l'image du mitrailler nomade, bienvenu <!<' Sobut Perpétue et gentil cageoleur, qui s'était séparé d'eUe, ce soir-la. à la carre de Pérignier, dut occuper, les jours suivants, ses rêveries; mais qui aurait su dire quelles étaient les pensées confuses qui hantaient alors sa faible intelligence?

Pou de jours après la rencontre de Sœur Marguerite, Pierre Tacon était occupé un matin à la réfection des plombs des verrières dans labside de la petite église de Pérignier, et dom Boccard. le ci-devant curé de la paroisse, le regardait « curieusement » travailler, car le vieux confesseur des Cisterciennes — chanoine de Filly et curé de Brécorens. desservant aussi Pérignier — portait toujours un grand intérêt à « son église », bien que depuis plusieurs mois elle fût à demi ruinée et qu'il lui eût été interdit, par ordre de Messieurs de Berne, sous peine de griève punition, d'y célébrer désormais aucun Office.

C'était un sexagénaire robuste et de haute stature, ce messire Jean ; il avait des traits vulgaires, le teint rougeaud, le nez trapu, de larges mains, de gros pieds plats ; mais sa physionomie était expressive et le regard pénétrant de ses yeux gris clair, bien qu'ils fussent recouverts de noirs sourcils broussailleux, n'en

dénotait pas moins une rustique bonhomie, celle que donne au prêtre de village, non les méditations du cloître, mais la simplicité de la vie aux champs. Ajoutons qu'il portait encore sa vieille robe d'Augustin, contrairement aux ordonnances de Messieurs de Berne et aux injonctions réitérées de leurs officiers, « mais, disait-il, il n'avait pas d'autre vêtissure et nul moyen pécunieux pour se pourvoir d'une tunique qui fût au gré des Allemands de Thonon ». Enfin la rudesse et la fertilité de son poil grison étaient sans doute, pour lui, une charge fort incommode, car il ne le fauchait jamais les jours d'œuvre et le moins souvent possible les jours consacrés au repos dominical.

— Sais-tu des nouvelles de ton Genève, toi, maître vitrailler? — demanda -t-il inopinément au jeune artisan.

Pierre n'en avait pas. car il séjournait en Chablais depuis plus de trois semaines ; mais dom Boccard, revenu la veille au soir d'Annissy en Genevois, où il avait eu à traiter quelque affaire, avait passé au retour par la ci-devant cité épiscopale ; il s'était gîté au logis de La Coiq)e, rue de la Pelisserie, y avait conversé le soir avec plusieurs bons chrétiens habitués de cette taverne et même s'était promené « bonnement » le lendemain dans la rue basse de la Rivière, et dans celle des Allemands, sans se soucier des invectives variées que lui valait ça et là au passage le port de sa chétive robe. En réalité la question qu'il venait de faire n'était que pour introduire le sujet dont il voulait

i Nombre de boutiques et d'échoppes étaient sinistrement fermées, en cette grand'rue bordée d'un double rang de hauts-bancs et dont tous 1rs logis sont sous avant-toits, des la place Notre-Dame du Tout' jusqu'à

la porte de Rive Comme il démarchait, observant toutes choses, once quartier du négoce, la boutique de

sire Balard le ferretier venait d'être aussi fermée par ordre de Justice; un gros de curieux citoyens, et plus encore de femelles voisines, demeuraient en pied devant le logis du ci-devant Syndic, dont la femme débattait aigrement avec les guets, venus, assurait -on, pour lui faire clore et cadenasser tous les portillons de sa fermeture, avec inhibition et défense de rien étaler du sien sur la rue. à peine de l'indignation de Messieurs».

— Et sire Balard? — demanda Pierre, dont la surprise était si grande qu'il s'était arrêté soudain dans son travail.

« Jean Balard venait cl être conduit au prêche du matin, entre deux guets hallebardiers2, encore qu'il

1 Actuellement « bas de la Cité ».

2 » Le 24 juillet (1536) on demande à Balard: Pourquoy il refuse d'entendre la Parole de Dieu?... — Répondu: Je veulx vivre selon l'Evangile et n'en veulx pas user selon l'interprétation d'aucuns particuliers. — On lui dit de répondre s'il ne voulait pas aller au sermon ? — Répondu : que sa conscience ne le porte pas à y aller, et qu'il ne veult rien faire contre iceile... Sur quoi: Arrêté que s'il n'allait pas aupresche avec sa famille il eût à sortir de la ville dans dix jours. »

« Du 15 août : Arrêté qu'on enverra quérir Jean Balard et

n'y voulût point aller ce jour là. disait-il, n'en ayant faute. Outre plus, son facteur, dénommé « Tête-d'or », ayant, en remparant son maître, donné indiscrètement une buffe sur le groin du Gros-sautier, venait d'être aussi emmené, pour être fourré au crotton de la maison de ville. Sur quoi chacun et chacune, dans l'assistance échauffée, avait pris parti — car à présent Ceux de Genève, tant les bons chrétiens que les Réformés, étaient si acariâtres qu'ils se partialisaient dix fois le jour pour un pied de mouche. Les aucuns disaient que Balard avait le tort, et qu'il fallait contraindre à se réformer et morigéner tous les opiniâtres demeurés secrètement papistes et refusant, comme lui. d'aller au prêche ; d'autres contrastaient vivement, disant que leur ci-devant deux fois Syndic était homme de bien sans nul reproche, dont chacun du quartier voulait répondre. D'autres encore, mais en petit nombre, marmonnaient l'un à l'autre que personne en leur ville ne pouvait dominer sur les consciences, non pas même un maître Farel et que, parmi les citoyens qui, de fraîche mémoire, avaient juré en Conseil général de vivre tout réformés selon la pure Évangile, s'il en était qui ne prenaient point plaisir d'assister au prêche, même à cinq heures du matin1, on

que s'il refuse d'aller ouïr le presche on l'emprisonne et qu'on te mesnera tous les jours au presche. Arrêté aussi qu'on fera la même chose à tous les autres ». — Eeg. des Consls. Vr Roget. Les Suisses et Genève, t. 11, p. 243 et suiv.

1 Arrêt du Conseil du 23 mai 1536. — Vr Roget. Histoire du Peuple de Genève, t. I, p. 5.

loi

ne pouvait sans excès Les y faire aller. En somme, Le nombre dee malcontents parafasait être triei grand, <'n ce Genève nouvel, non seulement parmi Les chrétiens catholiques contrainte de tourner Leur robe, contre leur gré, et ces numéreusee familles de bannis, <lits r<>o'i/s,t,ts. dont les boutiques demeuraient aussi, dès six mois, fermées, scellées et cadenassées — mais encore parmi les Réformés luthériens, Eidguenots de la première heure: les Richardet, Lullin. Delarive, Jean Philippe, Louis Ramel et autres notables citoyens. Qu' était-ce, entendait-on dire aux gens, que de fermer ainsi l'échoppe d'un pauvre marchand (chose inaudite du temps de nos Princes-évêques), sinon ôter le pain sur la table du père de famille n'ayant que le gain journel de son négoce pour faire subsister sa géniture ? »

— C'est affaire de tyrans ! — repartit vivement l'Enfant de Genève, qu'impressionnait de plus en plus le récit de son interlocuteur.

Pierre ne manquait jamais, au cours de ses « caravanes», de faire parvenir de temps à autre quelque argent de son gain quotidien à dame Tacon sa bellemère: car c'était raison, se disait-il, qu'il aidât toujours au ménage de la veuve de son père et qu'il fût provident de ses sœurs moins-nées. C'était par l'entremise obligeante de sire Balard que, le plus souvent, il leur adressait ce qu'il avait mis à l'épargne, et la veille encore, il avait envoyé au ferretier de Rive cinq

thalers confiés à l'homme de chambre du seigneur d'Allinges, que celui-ci mandait à Genève. Mais à qui — si la boutique était fermée — cette pécune avaitelle été remise ? A un voisin peut-être (on trouve toujours des gens de bien, dispos à recevoir cinq écus) ; et s'ils étaient déposités entre bonnes mains, quand et comment parviendraient-ils à sa marâtre? Allait-on déchasser aussi hors de la ville sire Jean Balard et tous les siens ? Ne savait-on pas qu'il était homme à tout endurer et braver, si la Justice lui était trop contraire?... Quant à « Tête-d'or », cet hurluberlu, il avait fait très bien de remparer son maître, et Pierre eût voulu être à sa place pour pugner, tignasser et débattre avec les guets. Outre plus, ce n'est pas grand dommage d'être réduit au pain et à l'eau, en un crotton, un jour ou deux; à Genève, il n'était fils de bonne mère qui n'eût aussi couché au moins une fois sur la feurre, et ce n'était pas pour s'en estomaquer.

Tandis que le jeune vitrailler se remettait à l'œuvre, en méditant ainsi, dom Boccard, qu'il écoutait maintenant avec distraction, n'en continuait pas moins à débiter ses nouvelles : « A Genève, on discourait beaucoup touchant le colloque, soit disputation solennelle sur le fait de la religion, que Messieurs de Berne avaient assigné au jour prochain 1er octobre, à Lausanne, en la grande église, bien que le conseil des bourgeois de cette ville les eût très sagement sollicités de n'en rien faire, les gens réfléchis du pays de Yaud disant en leurs pintes qu'on pouvait très bien se réforaier cha-

(•un en son particulier et demeurer lions chrétiens catholiques comme ci-devant ; mate les Luthériens

triomphants ne l'entendaient pafl ainsi : La cause de la

fui religieuse qu'un chacun «levait suivre allait être plaidoyée tout publiquement, ainsi qu'on avait fait à Genève, en réalise de Saint-Pierre1; les prêcheurs auraient liberté de langage comme aussi les souteneurs de la doctrine papisti(juc( s'il s'en trouvait pour la défendre); tout serait propose en pur français, pour la commodité de l'assistance, même des Savoyens venus de Thonon, et quatre notaires devaient mémoriser amplement les dits et redits d'un chacun paroleur. Finalement, le procès débattu serait jugé sans appel par quatre messires allemands, commis par leur souverain Conseil, lesquels avaient la charge de sentencier sur le tout et de faire sans dilayer bonne et prompte Justice de Berne».

— Voilà belle ordonnance de nèfles ! — dit Pierre Tacon en haussant les épaules.

— Assure-toi, bel ami, qu'ils feront tout ainsi qu'ils le clament. Ces hérétiques, grands aboyeurs contre ce qu'ils dénomment les « abusions tyranniques » de notre Sainte-Eglise, sont tyrans débordés et gens à tout faire, quand ils sont en pays conquis et qu'ils ont en main la force.

Notre Genevaisan, préoccupé de ses écus égarés et plus encore de la maFaventure de sire Balard, n'était point disposé à contester cette dernière assertion du

1 1-8 juin 1535.

prêtre, et nous imiterons sa réserve, car ce n'est pas ici qu'il convient de rechercher s'il fut jamais, et en aucun lieu, une révolution religieuse accomplie sans que ses promoteurs et zélateurs triomphants aient eu recours à la violence et trop souvent aussi à la plus odieuse contrainte.

Dom Boccard s'était éloigné, disant qu'il allait à l'abbaye prendre nouvelles de Mère Ayma, dont il était en doute, et l'honnête garçon qu'il laissait à l'œuvre sur son fragile échafaud, ne tarda pas beaucoup à être distrait des incidents fâcheux survenus à Genève. Le cours de ses pensées avait pris peu à peu une tout autre direction.

« Si la révérende Abbesse des Cisterciennes, se demandait-il, venait à définer hors du monde présentement (comme il était à craindre, disait-on), qu'était-ce qu'avait à s'attendre, en bref, la Novice, sa dernière compagne, cette défortunée Sœur Marguerite, dont la noble image était trop souvent devant ses yeux? ...Où irait-elle chercher un asile? La dame de la Sarraz, sa belle-mère, dont il avait quelque peu ouï parler au Bailli de Thonon et chez les sires d'Allinges, avait-elle donc un cœur de marbre pour sa fillâtre? Un tel délaissement sans pitié d'une si proche jeune parente d'alliance n'était-il pas au déplaisir de Dieu? »

Puis le souvenir de la Pastoure lui venait aussi dans l'esprit : elle n'était pas de celles qu'on oublie tout à fait, cette étrange fille maladieuse qui, disait-on, était

de nativité sarrasine, de nature taisible et sombre, e< qui au vouloir de Dieu — m- serait jamais «l'un esprit bien subtil! mais la pauvre moutonnière de Brécorens n'en était pas moins digne de pitié, pour les gens de bien, <kt Pierre Be demandait aussi avec intérêt, ce qu'il adviendrait d'elle si toute protection vouait de moine à lui manquer V

Depuis quelques jours seulement qu'il travaillait ici, il la rencontrait quotidiennement matin et soir; car Pierre prenait maintenant sa subsistance et sa gîte, non à Pérignier, où tout était en indigence, mais chez le messelier ■ des sires d'Allinges à Brécorens. Quant àlaPastoure, elle était «à maître», cette saison, dès la primevère et jusqu'à la Saint-André'2, non loin de chez le messelier, en un ménage de vieux rustauds, mari et femme épousée, dont le chosal avait encore bonne apparence, et où dom Boccard lavait mise en recommandation.

Pierre l'avait encore rencontrée, allant aux champs du côté de l'abbaye, avec ses numéreuses ovailles, ce jourd'hui même à soleil levant, et ce soir il la verrait encore très acertes, au grand lavoir sis au bord du chemin, à quelques cents pas de son village, car elle y faisait abreuver et se bagnoler au retour ses poudreuses pécores, et c'était plaisir pour lui de l'entendre chanter doucement ses hymnes à la Vierge (car elle chantait toujours, en lieu solitaire, cette Philomène).

1 Garde rural.

2 30 novembre.

oui c'était plaisir... alors que tout reposait déjà dans le circon voisinage, et que la belle clairté lunaire faisait scintiller l'eau du lavoir !

Dans ces rencontres, à la fin de la journée, avec la moutonnière de Brécorens, après l'échange du « bons vêpres » accoutumé, il lui adressait au passage quelques mots de « bienveillance » et même quelques petites joyeusetés sans malice, comme un garçon de Genève de belle humeur, tel que lui, était toujours enclin à « proposer » à n'importe quelle fille : « c'était pour la distraire de rêverie, cette Pastoure trop éperdue ». La première fois qu'il lui avait parlé ainsi, elle n'avait pas fait le semblant de l'entendre, tant elle était farouche ! Le deuxième et le troisième soir, il semblait qu'elle était incertaine et se réfléchissait, pour lui bien répondre, mais ce qu'elle lui disait, c'était encore si peu que rien. Cependant assez a qui se contente; Pierre trouvait, en écoutant sa petite voix claire (la voix d'une enfant), qu'elle ne disait que bien, cette innocente. Enfin il en était venu, sans y songer, à se complaire avec elle. Un garçon citadin, travaillant occasionnellement de son métier, toujours seul et sans compagnon, en lieu champêtre, prend volontiers ses habitudes avec ceux et celles qu'il voit journellement au passage aller aux champs.

Mais pour Philomène, dont les incohérentes pensées n'avaient jamais été que caprices, quel inconscient désir de revoir « le forain » et de l'entendre « langager » pour elle seule la dominait-il, dès ce jour prochainement passé de la Madeleine, où ce joli gars, assis

auprès <!<• tour Perpétue, cageoiait si très Mes qu'un pinson tandis qu'elle, mal apprise, n'aurait su dire

mot et 1 '«routait « ententivement »V Pourquoi, chaque beau matin, conduisait-elle à présent ses ovailles par la petite « sente » qui passait à Pérignier derrière l'église, bien que jusqu'alors elle eût toujours suivi le grand chemin jusqu'à « la croix renversée » avant de descendre aux communaux V Enfin pourquoi, lorsqu'elle apercevait Pierre sur son échafaud, s'attardait-elle non loin de lui et laissait-elle brouter ses pécores dans le vieux cimetière, pendant qu'elle, levant la tête et bouche bée, regardait travailler le faiseur de vitrages V...

Une fois il lui dit d'approcher de son échelle, l'assurant, en manière de jeu, qu'il n'avait jamais mordu aucune fille moutonnière, et n'était pas si fol que de s'affriander d'elle et de lui méfaire. En son Genève, ajouta-t-il, on ne laissait point courir les artistes et gens mécaniques ' lorsqu'ils étaient voués à Saint-Mathurin2.

— Et que leur fait-on V — avait demandé l'innocente.

— On les étouffe entre deux « materas », ma mie. C'est belle police très ancienne en mon lieu de nativité, si très ancienne que nos deux pierres à Niton3.

1 Artisans et manœuvres.

8 Lieu de péleriuage, en Gâtinais. St-Mathurin guérissait la folie.

8 Pierres erratiques consacrées à Neptune, selon la légende. Elles émergent près de la rive dans le port de Genève.

A la suite de ces renseignements instructifs et suggestifs (comme on dit dans le jargon moderne) ou après l'échange de quelques propos semblables, ils se quittaient chaque matin avec un « bon jour, bonne œuvre». La Pastoure, filant sa colognette, conduisait à pas lents ses moutons au pâturage et réfléchissait longtemps à ce qu'elle venait d'entendre, tandis que le jovial Enfant de Genève poursuivait jusqu'au soir son labeur accoutumé.

« Reverrait-il Sœur Marguerite ? — se demandait-il parfois. — C'était un grand peut-être!... Tout au moins il pouvait avoir quelques nouvelles de la Novice en devisant avec Sœur Perpétue qui, par deux fois, lui avait dit qu'il serait toujours aussi bien venu qu'un autre à la porte de l'héberge. Oui, très acertes il y retournerait le prochain dimanche. Mais — lui semblait-il — ce dimanche là tardait bien un peu trop à venir».

D vint enfin, et Pierre, qui ne songeait dès le matin qu'à faire sa «pourmenée», endossa son saye des bons jours, mit la plume de malart à son bonnet à gouttières, le coutel en gaine à sa ceinture et prit le chemin de l'abbaye, à l'heure de Vêpres, comme s'il allait à un rendez-vous assigné.

Mais la Converse des Cisterciennes, bien qu'elle lui fît bon accueil, comme à l'accoutumée, lui parut fort triste cette fois : « une incidence du tout extra-

ordinaire était survenue la veille dans leur pauvre maison », lui dit-elle tout d'abord — et cela devait être ainsi, car elle ne pouvait parler d'autre chose. Klle introduisit son visiteur, surpris et soucieux, dans la cuisine enfumée de L'héberge, l'invita à s'asseoir, comme pour l'entretenir de quelque important secret, et lui fit avec émotion le récit de ce qui s'était passé. « Sire Nœgueli et deux autres Allemands, ses serviteurs ou ses compagnons, étaient survenus à l'héberge le jour précédent à la troisième heure de jour1. Le Bailli de Thonon, ce gros et trapu Herr Rudolf, avait à l'épaule l'arquebuse de chasse et la carnassière, les autres portaient l'arbalète à petits oiseaux; leurs deux chiens-courants traçaient, aboyaient et furetaient partout, tandis que ces malvenus entraient dans le logis comme en une taverne. Puis Naegueli, s'étant dénommé à Sœur Perpétue, lui dit qu'ils allaient au lièvre et qu'ils venaient se déjeûner ici. Encore parlait-il si mal en son jargonnais demi-savoyen demi- bernois, qu'elle avait peine à le comprendre. Il avait fallu qu'elle leur mît sur table tout ce qu'elle avait en garnison de subsistance : laitage aigri, fourmage sec, fruitage, harengs salés, gros pain d'avoine. Encore ces goinfres n'étaient-ils pas contents, lui demandant s'il n'était pas de reste quelque quartier de lard au charnier et quelques bouteilles de vin clairet au caveau V Mais le «rien moins! » scandalisé de la pauvre Converse n'était pas pour les satisfaire, et Naegueli,

1 On comptait les heures depuis le lever du soleil.

maugréant et dépitant en son langage, s'était coléré et l'avait rudoyée».

— Pourtant il n'est pas méchant homme et n'en a pas le bruit — hasarda le confident de la dolente Converse tandis qu'elle reprenait haleine.

— Pas méchant homme !... Vas-tu aussi te partialiser pour ce maudit Luthérien, toi, vitrailler? Ecoute encore l'incidence qui suivit son déjeûn, et me laisse dire.

Puis la Sœur reprit la parole avec agitation : « Herr Nsegueli, à son issue de table, avait requis d'un ton brusquet Sœur Perpétue de l'introduire tôt auprès de dame Ayma (qu'il dénommait incivilement la cidevant Abbesse) pour ce qu'il avait à parler à elle sans dilayer. Et comme la Converse lui donnait à entendre que la révérende Mère était atténuée, gisante, même que dès plusieurs semaines elle ne voyait autre que la Novice sa gardienne, le malendurant Bailli lui avait dit en tempêtant que son propos était abusion et faux détour, mais si l'on se jouait à lui il allait faire enfoncer la porte par ses compagnons, aussi vrai qu'il avait nom Hans Rudolf von Nœgueli, ci-devant Bailli d'Aigle et au présent Bailli de Thonon pour Messieurs de Berne ».

« Que servait-il plus de contraster à ce vilain ? Elle l'avait conduit à l'entrée de la maison des Sœurs, et là encore, tandis que ses compagnons demeuraient arrière, il avait coléré à voix forte pour ce que la Novice, accourue de l'intérieur à l'appel alarmé de Perpétue, refusait obstinément et d'un ferme vouloir

de lui laisser franchir le seuil de la dôeare. Mais il n'y avait closure de folles femmes ni prétondue retraite conventuelle pour un Bailli de Messieurs de Berne! répondait cet hérétique en maugréant. Puis, comme il repoussait Sœur Marguerite et passait devant elle, celle-ci vertueuse fille lui dit fièrement: qu'elle protestait de violence, en nom de l'Abbesse malade, et que dom Boccard, leur Confesseur et directeur, en ferait tôt son plaintif au Grand-vicaire. Mais Nsegueli n'en avait fait qu'un ris de chien1. Il était monté résolument à l'étage, où déjà ses courants furetaient de cellule en cellule inhabitée. En fin de conte, il avait pénétré outrageusement dans la chambre où la révérende Mère des Cisterciennes était seule et gisait à courte haleine sur sa chaire-à-bras.

— Et après V — demanda Pierre, douloureusement ému.

— Après!... je ne saurais qu'en dire, Sœur Marguerite, aussi pâle qu'un drapeau, m'ayant fait signe de me retraire, et même ayant repoussé la porte de la cellule. Bien est vrai que je demeurai sur place pour écouter un peu. Mais Herr Rudolf ne parlait plus de la tête, étant gagné de vergogne, je présupposent moi, doux Jésus! je n'entendais guère, tant j'étais saisie de déploration.

En disant ces derniers mots la pauvre Converse ne

1 Ris déloyal, suivant Cotgrave ; ris qui témoigne le dédain et l'ironie; ris de chien doit son origine à l'action du chien découvrant les dents lorsqu'il est irrité.

pouvait plus retenir ses larmes et Pierre, embarrassé, cherchait vainement ce qu'il pouvait lui dire pour la distraire de ses récentes « fâcheries ». « Mais quel avait pu être — se demandait-il — le motif de l'étrange insistance du Bailli de Thonon ? Qu'avait-il eu à langager si matin à dame Ayma — qu'on lui disait en chétivité de son corps — pour user de contrainte, comme un sergent de justice, aux fins de parler à elle?... Herr Nsegueli était parfois assez brusquet, mais on le savait débonnaire (comme sont, suivant le commun dire, la plus grande part des Allemands). Que fallait-il donc penser de cette bourrasque, si — comme il y avait toute apparence — le récit de Perpétue n'était que vérité?»

Le jeune confident de la servante Cistercienne y songeait encore et le silence s'était fait entre eux, quand la porte s'entrouvrit de l'extérieur, puis une voix qui fit tressaillir Pierre appela Perpétue. C'était celle de Sœur Marguerite qui, surprise à la vue du forain, s'arrêta sur le seuil de l'héberge.

— Eh mais.... vous pouvez entrer sans crainte — lui dit la Converse. — Celui-ci compagnon jeunet devisant ce tantôt avec moi, c'est le vitrailler genevaisan qui travaille de son métier dans nos paroisses et nous apporta naguère la Pastoure tombée en extase. Ne vous souvient-il pas de lui ?

— Salve à vous, ma Sœur ! — murmura, en portant la main au bonnet, l'artisan ainsi présenté.

— Fax vcbiscum — repartit modestement la Novice. « Elle venait dit-elle <>n s adressant à la Con-

vers»- donner à Philomèno. qu'elle pensait rencontrer ici. un pressant message pour doni Boccard ».

— Elle n'est pas venue ce jourd'hui. au contraire de sa coutume — répondit Sœur Perpétue, qui demanda au Genevaisan s'il ne lavait pas aperçue à Brécorens? A quoi celui-ci repartit que la Pastoure était arrêtée devant le chosal de ses maîtres quand Pierre était sorti du village. Il lui avait même demandé en passant si elle ne venait pas aussi à l'abbaye, mais cette capricieuse s'était détournée de lui sans répondre.

— Elle a ses fantasies soudaines, la pauvre fille !

— Voire-mais, si je puis être le porteur d'un message adressant à messire Jean, ou à quelque autre, me voici tout dispos pour vous servir, moi.

Ces derniers mots étaient-ils adressés à la matrone de l'héberge ou à la jeune Novice ? on ne saurait le dire avec certitude ; mais il est possible que Sœur Marguerite les prit pour elle, car le ton de franchise de l'artisan gagnait sa confiance et le regard furtif qu'elle leva sur lui en ce moment ne dut que confirmer cette impression favorable. Elle lui remit sans hésiter le billet sigillé qu'elle dissimulait dans le large retroussis de sa ceinture : c'était en nom de révérende Mère Ayma et par son ordre exprès qu'elle avait écrit cette épitre, et il était d'importance qu'elle fût remise à dom Boccard le soir même.

— Assurez-vous qu'il sera fait ainsi, Sœur Marguerite.

Cette assurance était si vivement exprimée que la jeune religieuse en fut peut-être un peu surprise. « Cependant elle avait hâte, disait-elle, de retourner auprès de la malade, qu'elle n'avait quittée un instant que pour lui obéir, Mère Ayma était toujours dans une faiblesse extrême, comme entre la veille et le sommeil; puis... la malencontre qu'elle avait encore eue le jour devant n'était pas pour la ranimer ».

Perpétue était fort disposée à relever cette allusion discrète à la fâcheuse visite du Bailli, au moins pour en apprendre la cause (il est toujours regrettable pour une femme de bien d'être imparfaitement renseignée) et Pierre n'eût pas mieux demandé que de voir la Novice « langager » encore un peu avec la bonne Converse, ne fût-ce que pour avoir le plaisir d'entendre sa voix. Mais la Sœur Marguerite n'ajouta pas une parole et quitta peu après l'héberge en adressant encore un « grand merci à vous » au jeune homme qui la suivait des yeux.

Jamais porteur de message n'avait été plus désireux de s'acquitter promptement de la mission de confiance dont il était chargé; mais la Converse ne l'entendait pas ainsi : « Herr Nsegueli, avant de quitter l'héberge, l'avait encore étrennée d'une pancarte nouvelle qu'il

avait sortir de sa carnassiciv, et lui avait fait commandement (à peint d'en répondre on son corps) d'afficher contre la porte de leur égHse ee long papier où, suivant la coutume, l'( tara de Borne était imagié ». Mais avant de coller à la bonne place ce qu'elle appelait irrévérencieusement «un autre emplâtre de justice », Soeur Perpétue, qui ne savait pas lire, désirait que le Genevaisan lui donnât connaissance de cette pièce officielle, et Pierre se mit en devoir de la satisfaire.

« Nous l'Avoyer, Petit et Grand-conseil, nommé le Deux-cents, des bourgeois de Berne — dit le lecteur mis en réquisition par la servante attentive — Faisons savoir à tous qu'il appartiendra : Comme ainsi soit que sur nos terres (lesquelles justement, par la grâce de Dieu, nous avons conquêtées) grands différends se sont élevés à cause de la Foi, pour ce que les uns veulent vivre selon la pure Evangile de Jésus et les autres non... »

— Sainte-Vierge ! passe moi tout ce prologue — dit la Converse impatientée — ces Allemands bernois nous ont assez abreuvés de leurs vains avant-propos. Dismoi sans plus ce qui est à retenir de cette criée.

— ... « Avons ordonné — reprit le lecteur interrompu — que tous prêtres, moines et gens qu'on appelle d'église, quelconques qu'ils soient, étant sur nos dites terres, et les Prêcheurs aussi, aient à comparaître et se trouver à Lausanne, le premier jour du mois d'octobre prochainement venant, pour rendre raison de leur Foi »

— C'est mon1... Nous en savons par avance toute l'histoire, de leur disputation sur le fait de la religion : « Ce ne sera que feintise, dit notre messire Jean ; car elle est déjà toute résolue par les outrecuidés Luthériens, même avant que le plaid en soit ouvert ». Or çà, qu'y a-t-il encore aux dernières lignes ?

— « Voulons et commandons que les Procureurs de toutes les paroisses à nous sujettes se trouvent pour ouïr ce qui sera dit d'une partie et d'autre, et qu'ils attendent, jusques à la conclusion, en paix et tranquillité, sans faire faute2, à peine de notre indignation3 ».

— Oui, c'est toujours, depuis qu'ils nous maîtrisent, le mot final de semblables criées pour induire les gens à mieux obéir. Nos chétifs Procureurs-Syndics, tant ceux du plat pays que ceux des hamelets4 de montagne où ils sont encore à séjour avec leurs vaches, vont avoir belle occasion de s'instruire en divinité5, matin et soir et pendant plusieurs jours, si les semeurs d'hérésies viennent tous dogmatiser à la fête, ou seulement la moitié.

—Encore — dit gaîment l'Enfant de Genève — serat-il métier d'un homme d'esprit, pour transférer en bon

1 En vérité!... ou : par exemple! (sens ironique).

2 Sans y manquer.

8 Voir Ruchat. Histoire de la Béformation en Suisse. Tome V, p. 716. Pièces justificatives. Cet édit bernois est daté du dimanche 16 juillet de l'an du Seigneur 1536.

4 Hameaux. En anglais «hamlets».

5 En théologie.

patois savoym (je dis de mot m mot et a belle voix

claire) tout ce qui Ben proposé par Les Prédicantê en

leur affecté langage de France

— Et moi je dis au contraire— repartit la Converse

soucieuse et mécontente en reprenant la pancarte des mains de Pierre Tacon, — heureux les innocents que la poison des dogmatisent* ne peut atteindre, pour ce qu'ils n'entendent rien à leurs dires. La plus grande part des nôtres, commandés pour cette synagogue, n'auront souci que de s'en départir.

C'était aussi l'avis de l'artisan vitrailler qui, après l'échange de quelques autres propos touchant « la vanité » de la Disputation assignée par Messieurs de Berne, quittait la triste Perpétue (il ne l'avait jamais vue ainsi dolente) pour reprendre le solitaire chemin de Brécorens.

Tandis qu'il suivait, pensif, le sentier de traverse côtoyant l'enceinte du vieux promenoir des Cisterciennes, Pierre levait parfois les yeux vers ce jardin abandonné, où les derniers rayons du soleil couchant venaient de disparaître, comme s'il espérait revoir encore celle qui, naguère et à pareille heure, lui était apparue ici. Mais rien ne pouvait justifier le vague sentiment d'attente auquel il se livrait, car il savait assez que la dévouée gardienne de Mère Ayma était retenue ce soir là auprès de la Révérende : « Combien avait été de courte durée la présence de Sœur Marguerite à

l'héberge! Quelle mélancolie résignée se lisait dans ses yeux d'un bleu céleste et sur ce pâle et noble visage, dont le blanc fronteau et la guimpe immaculée encadraient le parfait ovale ! Puis sa voix était si charmeresse!... Pour l'entendre encore lui dire « merci à vous! » que ne ferait-il pas, lui pauvret, si c'était le vouloir de la délaissée Novice!... »

« Que ne ferait-il pas... »/ A cette pensée irréfléchie, sa conscience s'était réveillée et le troublait : « Etaitce, murmurait-elle, d'un honnête garçon, bon chrétien catholique, tel qu'il était et voulait toujours être, de s'éprendre follement d'une sainte fille en Religion, qui n'avait autre désir que de se donner à Dieu ? N'étaitce pas damnable impiété d'y songer un seul instant, comme ferait un Luthérien dissolu ? Pierre Tacon, s'il était sage, devait se remparer contre lui-même, et ne plus évoquer indiscrètement l'image de celle dont il avait si cher le souvenir ».

Sous l'empire de cette résolution, assurément bien intentionnée, le brave garçon, après s'être encore involontairement retourné du côté de l'abbaye, reprenait son chemin et déjà, dépassant « la carre de la croix renversée », il entrait dans le sentier de Brécorens, tracé à travers la brousse. En ce moment un cri se fit entendre à peu de distance, le cri prolongé d'une femme en détresse, semblait-il. Pierre, saisi de surprise, s'était arrêté soudain; puis il précipita sa marche en avant, car c'était à l'orée des bois et dans la direc-

don qu'il suivait, que devait être celle (jui i était au danger » peut-être, et dont il entendit eseare retentir

deux fois et coup sur coup la voix vibrante.

Hélas, cette voix grêle, dont l'accent désespéré le

faisiit tressaillir, il croyait la connaître!...

— Philomène! — s'éeria-t-il tout à coup, transporté de colère... Un brusque détour du sentier dans lequel il courait, haletant, venait de l'amener à Tiniproviste sur le lieu de la scène que nous allons décrire.

Ici la Pastoure affolée se débattait, les vêtements en désordre, entre les bras d'un rustaud, qui cherchait à la renverser; mais le visage ensanglanté, puis les menaces et les grossières invectives de ce méchant drôle témoignaient assez de la résistance désespérée de la courageuse moutonnière.

— A nous deux î chiennaille, vaunéant, pieds-gris, affronteur de filles esseulées ! A nous deux î — vociférait l'Enfant de Genève, dont les premières « pugnées » martelaient déjà en plein visage le rustre forcé d'abandonner sa proie et de se défendre.

— La marmortî à toi bragard de nèfles, qui vient où il n'a que faire. Prends ce pour ton étrenne !

Les coups furieux étaient rapidement échangés, une sorte de rage animait les combattants qui, maintenant, se tenaient au corps et dont les tours de reins, les rudes secouées et les crocs-en-jambe déplaçaient par instant le groupe enlacé.

— Fuis-t'en, toi, Philomène ï — s'écria impérieusement Pierre Tacon, inquiet pour celle-ci de sa pré-

sence trop rapprochée; mais la vaillante Pastoure n'avait nullement l'intention de s'éloigner d'un pas, ses yeux étincelants, les yeux d'une chatte sauvage, suivaient avec passion les moindres incidents de l'émouvante scène dont elle était le seul témoin.

Tout à coup les lutteurs acharnés se culbutèrent l'un sur l'autre; ils se débattaient sur le sol piétiné, chacun d'eux s'efforçant de tenir sous lui et d'étreindre à la gorge son adversaire. En cet instant critique l'agilité du Genevaisan lui devenait favorable, et bien que le rustaud fût d'une vigueur peu commune, il était épuisé, soufflait à courte haleine, et trépignait sans parvenir à redresser la tête.

—Etranglez-le, maître Pierre !... étranglez-le, donnezlui sa reste ! — criait, les poings crispés et comme en démence, l'étrange fille, dont la débile intelligence était désordonnément troublée par l'exaspération et la frayeur.

Mais Pierre n'avait aucunement l'intention de faire un criminel abus de sa force; déjà il était sur pied, regardant, comme pour le reconnaître à la rencontre, l'homme au visage ensanglanté et terriblement meurtri qui, geignant et blasphémant, se relevait avec effort. Cependant l'Enfant de Genève, sans s'émouvoir des menaces de vengeance prochaine que lui adressait encore insolemment le vaincu, saisissait la main tremblante de Philomène, quïl emmenait du côté de Brécorens, tandis que le rustaud disparaissait dans les taillis et paraissait s'engager dans la direction contraire.

— Qui est M malvivant V - demanda p«'ii après le vitrailler à sa compagne de route, qui gardait un ùt-

rooche silence

« Ette 06 savait... Ce n'était pas un gars de sa paroisse ni du circonvoisinage. Elle n'avait jamais fait par ei-devant son mauvais rencontre... Sainte- Vierge 1 s'il revenait encore pour leur méfaireL: »

Pierre sourit et s'efforça de la rassurer : « Tel outrageux rôdi, lui disait-il, ne demandait rien plus quand il avait son compte, et celui-ci venait d être si très bien gourmé, dos et ventre, qu'il n'avait très acertes nul vouloir de revenir au jeu ». Mais la Pastoure paraissait ne pas comprendre; l'agitation nerveuse qui s'était emparée d'elle la maîtrisait encore et son compagnon dut ralentir son allure, car la pauvre fille avait peine à « démarcher ».

— Mais toi, fantasieuse ! — reprit l'artisan — qu'avais-tu donc à faire par delà, après Vêpres ?

« Elle était venue, picorant de place en place les mûres de ronces dans le sentier dont elle avait l'habitude, et n'aurait su dire qui l'avait attraite à venir ici ; non... voirement elle n'aurait su le dire ! »

Nous le révélerons pour elle, cet « attrait » que le franc et ingénu garçon qui l'interrogeait était bien loin de deviner.

Lorsqu'il avait passé « ce tantôt » près d'elle dans le village, lui demandant allègrement si elle n'avait pas volonté de venir avec lui à l'abbaye, elle aurait eu grand plaisir de dire oui — il était si bien en point, ce

gars de Genève, avec son bonneton des dimanches! tandis qu'elle, oublieuse, n'avait pas mis sa cotte ni son escofion ' des bons jours et portait encore son « devantier » des jours d'oeuvre. Qu'auraient dit les gens en les voyant démarcher ensemble?... Ainsi, bien envis2, elle avait refusé; mais ensuite elle en avait eu grand regret, la pauvre Philomène; les heures lui avaient été bien longues jusqu'au soir, pour un dimanche! tant qu'enfin elle s'était un peu attifée et, sans songer à mal, elle avait été seulette errer du côté de « la croix renversée », pensant que peut-être maître Pierre s'était déjà mis au retour et qu'elle ne tarderait pas à le voir paraître.

Assurément Pierre Tacon eût été « plus étonné qu'un fondeur de cloches » (ainsi qu'on disait alors), s'il eût pu se douter qu'il avait eu la moindre part ce jour là aux rêveries et aux agissements capricieux de celle qu'il venait de secourir « à la bonne heure ». Il n'avait guère songé à elle, tandis qu'elle ne pensait qu'à lui. Non pas qu'elle lui fût devenue indifférente, mais le sentiment de pitié et d'affectueuse bienveillance qu'il ressentait pour cette honnête et dévote fillette au cerveau débile, qu'était-ce auprès de ce qu'il éprouvait pour la Novice qu'il voulait oublier !...

Ils revinrent ainsi, n'échangeant plus que de brèves paroles, l'un et l'autre diversement préoccupés ; puis, à l'entrée du village, ils se séparèrent : la Pastoure,

1 Coiffe, béguin.

8 A contre-cœur.

encore troublée, regagnait, en évitant Lee passante, le chosaJ de ses maîtres, tandis que ^<>m compagnon, surpris de ce qu'elle répondait à peine à son i à Dieu soit i accoutumé, s'en allait porter le billet de la Novice Marguerite au Presbytère; c'était un chétif Logis à demi ruiné, situé derrière L'église et dont messire Jean et sa vieille sœur n'avaient pas encore été chassés.

vin

La réfection du « fenestrage » à l'église de Pérignier était achevée et, le lendemain de la scène violente qu'on vient de décrire, le laborieux vitrailler. ne songeant plus qu'au travail dont le Bailli de Thonon l'avait chargé, s'apprêtait dès le grand matin à entreprendre les mêmes réparations urgentes au moutier de Brécorens, qui n'était alors qu'une chapelle couverte de lierre, dont l'intérieur dévasté témoignait aussi du passage des soudarts luthériens.

Pierre eût bien désiré restaurer sur place l'antique armoirie des sires d'Allinges. peinte sur verre émaillé, qui figurait ici en rosace, mais il n'était pas en mesure de le faire, puis Herr Nœgueli lui avait assez donné à entendre qu'il voulait être servi « à petit coûtage » et que tout fût remis en bon état mais grossement, pour ce qu'il n'avait souci que du plus pressé.

L'artisan se résolut donc à n'exécuter que le strict

nécessaire, en enchâssant de nouvelles « cives »l partout où elles avaient été brisées. Ce simple travail à la tringlette"2 n'en devait pas moins, se disait-il, être encore assez prolongé.

Tout en procédant aux préliminaires de son labeur accoutumé, il se demandait s'il ne verrait pas bientôt paraître messire Jean, dont le « courtil » confinait à la chapelle dévastée. La veille au soir il ne l'avait pas trouvé au Presbytère et, après une vaine attente, s'était vu obligé de confier le pli dont il était porteur à dame Monique, l'aînée sœur et fidèle ménagère de dom Boccard. Certainement Pierre n'avait pas épargné à la vieille femme les recommandations les plus pressantes que puisse faire entendre en pareil cas le détenteur d'un important message ; cependant il n'en était pas moins impatient de savoir si cette épître de Sœur Marguerite était parvenue « à la bonne heure » entre les mains du Confesseur et directeur des Cisterciennes.

Celui-ci, contrairement à l'attente du Genevaisan, ne vint le voir « œuvrer » à ses verrières qu'assez tard dans la matinée : « Il avait été à l'abbaye, disait-il, où révérende Mère Ayma avait eu grand désir de s'entretenir privément avec lui. La veille il s'était porté, sur

1 Rondelles de verre épais, formant lentilles, dites cives (oignons) par analogie de forme.

2 Petit outil de bois dur ou d'ivoire qui sert à ouvrir le plomb, c'est-à-dire à bien en écarter les ailes afin de faciliter l'entrée du verre. L. Ottin, le Vitrail.

Le ioir, i Ifargencel, c'était à la demande de certain malade qui, «'tant à sa dernière heure, souhaitait aussi de converser ayec lui ».

— Converser?— répéta Pierre, en échangeant avec Le prêtre un sérieux regard d'intelligence : car c était sous cette tonne discrète que les secrets adhérents du catholicisme désignaient alors la confession auriculaire cette i ahusion papistique » qu'il était désormais sévèrement interdit aux ci-devant gens d'église de recueillir. Toutefois le résolu curé de Brécorens (on le savait dans tous les alentours) était toujours dispos à braver toutes les pénalités encourues par les délinquants pour accomplir, sinon ouvertement, au moins à la dérobée, ce que sa conscience lui disait être un impérieux devoir de son ministère.

— Et chez vous autres de Genève, les prêtres dédiasses de leurs offices ne font-ils pas tous ainsi que moi V — demanda-t-il avec simplicité.

« Non, ils ne faisaient pas tous ainsi. Dans Genève réformée beaucoup d'ecclésiastiques s'étaient humblement soumis aux injonctions du Magistrat, d'autres avaient préféré quitter la ville ; et, disait Pierre, il n'en était qu'un bien peu, qui fussent si déterminés que de braver l'amende, la prison, le séquestre de leur chétif avoir, et finalement l'exil à toujours-mais, pour aller comme messire Jean sacramenter à la dérobée en quelque logis privé. Il en était cependant quelquesuns, la merci-Dieu I de ces bons prêtres, hardis comme une épée : on disait encore messe-basse dans certains lieux, en plein mitan de la ville; on y consacrait ma-

riages; il s'y baptisait des enfançons, et plus encore, on portait parfois au chrétien attendant sa dernière heure le saint Viatique sous la custode1 ».

— Voilà nouvelles qui me contentent!... Mon valet, retiens ceci, toi qui es jeune : en toute incidence de cette mondaine et perdurable vie, il n'est pour chacun que d'obéir à sa conscience et de faire, même au péril de son corps, tout devoir qu'elle nous commande. Nous ne sommes point à demeure ici-bas seulement pour nous conduire en toute affaire suivant les dernières criées de la justice humaine.

— Non certes !... Messire Jean, vous dites si très bien que Claude Richardet, le capitaine de mon quartier, lequel naguère s'est levé furibond en séance du Conseil, déclarant à ceux qui lui enjoignaient daller au prêche : « que nul ne dominerait sur sa conscience et qu'il n'irait point au sermon sur l'ordre d'un Syndic Ami Poral2 ».

— Eh mais... je crois l'avoir vu au logis de la Coupe, avec d'autres notables bons chrétiens, ton sire Richardet, le soir que je m'annuitai à Genève. N'est-ce pas un beau, grand et puissant homme, à large barbe

1 Voir Roget : Les Suisses et Genève. II, 229. Citations des registres du Conseil, 24 mars, 3 avril, 10 et 12 mai 1536. etc.

2 Voir Registre des Conseils, 3 septembre 1536. Clde Richardet, du Petit-conseil dès 1509, Syndic en 1517 et en 1524, commandant du Secours envoyé de Genève à Fribourg en 1528. L'historien Roget remarque que l'attitude énergique de ce catholique opiniâtre ne lui fit aucun tort dans l'estime de ses con-

grise? A peu près de mon Age, ou il ne s'en manque guère?

— Tout ainsi, messire Jean. Tredame'l il ne fait pas toujours bon l'affronter, celui-là! Ce fut lui. au temps qu'il était Syndic, qui rompit son bâton <ur la tète du thésaurier Boulot, ce traître Mamelus*, qui contrastait trop aigrement avec lui «m séance du Conseil et rechignait des dents pour ce que sire Claude voulait qu'il rendît ses comptes3.

— Rompre son bâton d'office sur la tête d'un thésaurier pour l'induire à rendre ses comptes!... Vous êtes bien un petit trop brusquets, vous autres de Genève.

— Chacun et chacune a parfois son jour de malengroin4 — repartit en souriant le jeune homme.

Ce garçon de bonne humeur, d'honnête apparence et d'esprit éveillé, paraissait agréer toujours davantage au ci-devant curé de Brécorens, qui se familiarisait

citoyens, car deux mois plus tard il était élu eu Conseil-général aux fonctions importantes de lieutenant de la Justice. Histoire du Peuple de Genève. I. II. n. Quant au Syndic Poral, grand zélateur de la Réforme et protecteur des Prédicants, il était alors chargé de la police des mœurs, et comme tel s'était déjà rendu très impopulaire. D. B.-M.

1 Contraction de : par notre Dame !

2 Nom injurieux donné aux partisans du duc de Savoie, adversaires de la faction des Eidguenots.

s Cet incident orageux avait eu lieu dans la séance du 28 octobre 1524. Voir Bonivard. Chroniques. II. 228. 4 Morosité, maussaderie. (Cotgrave).

volontiers avec les gens « de bon rencontre » et se plaisait à les faire langager.

— Or çà, compagnon — reprit-il — parlons d'autre: Par quelle incidence m'as-tu apporté hier soir, toute maculée de sang, la lettre adressante à moi de Sœur Marguerite?

— Maculée de sang ! — répéta Pierre interdit, en suspendant soudainement la mise en plomb à laquelle il était occupé.

Sous le regard qui l'interrogeait, il avait baissé les yeux et s'aperçut alors qu'il avait une récente cicatrice à la « maie main » ; c'était une blessure légère à laquelle il n'avait pas seulement pris garde. Que fallaitil répondre à présent ? Le mieux était de raconter bonnement ce qui s'était passé la veille et, pour le défenseur occasionnel de la Pastoure, ce fut bientôt résolu d'en faire à messire Jean le récit sommaire, sans réticence aucune, car Pierre Tacon n'aurait su « langager » autrement.

— De tels mauvais rencontres au bois n'ont jamais été rares dans nos paroisses — lui fit remarquer dom Boccard. — Nos chemins de village sont peu fréquentés, et tant de rôdis cherchent bonne aventure qu'il n'y a sûreté pour les passants, même pour les femmes et les filles esseulées. D en est ainsi dès longtemps dans tout notre Chablais et dans le Genevois, jusqu'aux portes de votre ville, selon ce qu'on raconte. Quant est de la Pastoure, elle est bien à reprendre (je le lui ai prêché et semonce cent fois) de rechercher ainsi les solitudes. Mais quoi ! elle est fantasieuse, la pauvre fille, et le

plus du tempe ne Bail quelle intention la gouverne, Encore faut-il louer Dieu de ce que, d'aventure, tu t'es trouvé par delà à la bonne heure... Tu as fait bonne

œuvre pour ta dimanche, toi. mon valet.

Pierre eût bien souhaité d'entendre mesure aVan i langager ■ de nouveau du billet de Sœur Marguerite, et plus encore de celle qui l'avait tracé; mais il n'osait parler d'elle et ne sut trouver mieux que de demander au Confesseur des Cisterciennes si Mère Ayma était au plus mal, comme il y avait des apparences, puisqu'elle avait fait appeler dom Boccard par un pressant message?

« Non. elle n'était pas au plus mal. la Révérende, et son dépérir pouvait encore durer un certain temps, avec le vouloir de Dieu. C'était faiblesse générale qui l'emmenait, ralentissement et offuscation des mouvements du cœur, avec syncopes trop fréquentes (la maladie coutumière des recluses chétives lorsqu'elles sont d'un grand âge) ; puis c'étaient aussi les traversures de la vie présente, les fâcheux pensements touchant les malheurs de l'Eglise, la ruine de sa Communauté, et finablement le souci de l'avenir pour sa dernière compagne à l'abbaye.

— Sœur Marguerite? — murmura Pierre.

— Eh! mais... d'où connais-tu la Novice, toi. vitrailler?

Le pauvre garçon eût bien voulu retenir le nom qu'il venait de laisser échapper; cependant il fallait répondre : « Il n'avait d'elle nulle connaissance certaine.

reprit-il, et n'en savait que ce que lui avait donné à entendre la Converse Perpétue ; ci-devant il en avait aussi ouï proposer aux sires d'AUinges ainsi qu'au Bailli de Thonon. C'était une fille de la maison de la Sarraz, disait-on, voici tout ce qu'il en pouvait dire; d'ailleurs il n'avait jamais parlé à elle qu'à l'occasion de Tépître dont il avait été le messager ».

L'accent de la sincérité s'impose et fait naître la confiance; dom Boccard, lorsque les obligations du sacerdoce ne lui commandaient pas de garder le silence sur une affaire particulière, était assez porté à raconter ce qu'il en savait, et le désir d'être écouté des gens de bien (le plaisir de la causerie, dirons-nous) était toujours son faible. Ajoutons que cette disposition naturelle était d'autant plus vive pour le ci-devant curé de Brécorens, qu'il n'avait pas souvent l'occasion de la satisfaire.

— Je pourrais t'en conter l'histoire, moi, mais possible cela n'est pas de ton gibier.

En usant de cette locution alors très répandue, dom Boccard, s'il prétendait dire que tout ce qui concernait la Novice Cistercienne n'était probablement d'aucun intérêt pour Pierre, ne s'était jamais plus complètement trompé.

— Oh. dites seulement, messire Jean ! — reprit le jeune homme — j'ai toujours plaisir à vous entendre, moi, et ce n'est pas ce que vous langagez ici qui m'empêche d'ajuster mes cives.

— Or çà !... Mais je vois d'ici mes lapins qui sont sortis indiscrètement de leur gîte et vont aux choux

(l.uis mon plantage, ces cancrea ! Il me fout aller y «lonner de l'ordre. A Dieu soit, mon ralet! nom proposerons une autre fois de Sœur Marguerite.

i [ne autre fois i !... Il faut avoir été jeune et m souvenir encore des impatiences de ce temps là, pour comprendre quelle déception devait ressentir Pierre en voyant à ers mots s'éloigner hâtivement son interlocuteur. Cependant les rapports de voisinage étaient devenus si fréquents entre eux. maintenant que la réfection du fenestrage de la chapelle était en œuvre, et l'artisan vitrailler avait un si vif désir de connaître les faits intéressant la Novice, que messire Jean ne tarda pas beaucoup à être mis en demeure de reprendre l'entretien confidentiel, dont la malencontreuse escapade de ses lapins domestiques l'avait brusquement détourné.

— Tu as donc ouï parler de la fille du baron de la Sarraz, toi. mon gars — demanda-t-il un jour à ce propos.

— Rien plus que ce que j'en ai dit à vous l'autre hier, messire Jean.

— Or bien ! Apprends, retiens et tu sauras*, comme dit la sentence. Je vais te conter en bref ce qui n'est point un mystère et dont j'ai maintes fois entendu deviser.

A la suite de cet exorde, dom Boccard apprit à l'artisan, qui l'écoutait très attentivement, que sire Michel de Mangerod. « dont on n'avait que trop parlé naguère »,

1 Apprends, retiens et tu sauras. Mange peu, dors en haut et vivras. — Voir Gabriel Meurier : Trésor des Sentences dorées.

s'était marié deux fois, et que sa première femme était de petite noblesse peu fortunée du pays bressan. Cette honnête et pieuse dame, devenue mère de Marguerite, laquelle, disait-on, lui ressemblait en tout, avait vécu quinze ou seize ans en mariage, puis elle était définée de maladie, en grande estime à ses alentours, ne laissant au seigneur de la Sarraz d'autre géniture que cette jeunesse en son avril, dont il n'avait pas tardé à se trouver fort empêché, ne voyant à qui en confier la garde tandis qu'il était en service de guerre, et ne sachant pas davantage à quoi se résoudre pour qu'elle eût toujours une belle nourriture *. — Peut-être ce souci ou quelque autre pensement l'avait-il induit à reprendre femme, car, l'an suivant, il épousait Dame Clauda, de la maison de Gilly au pays de Vaud, encore que celle-ci, jeune veuve en bon point, eût d'âge quelque vingt ans moins que lui ; mais elle avait biens terriens à suffisance, et sire Michel n'en avait plus guère, ayant toujours vécu en capitaine de bande soldatesque bien plus qu'en bon ménager de ses revenus, et tous les fiefs mouvants de sa baronnie étant, pièce à pièce, engagés aux prêteurs d'argent connus des notaires, comme aussi à d'autres plus secrets usuriers.

— La mal'mort à tous ces cagniards argentiers, changeurs et prêteurs ; il en est qui tiennent banque jusqu'en notre Plainpalais pendant la foire! - ne put s'empêcher de s'exclamer ici le Genevaisan.

1 Instruction, éducation, soit nourriture intellectuelle et morale.

— Ticn^-toi paisible, mon gin! je crois que tu n'as rien à craindre de ces manieurs d'écus rognés: en tous pays chrétiens les banquiers que tu <IN ne prêtent guère de leur pécune, même par lettres lombardes f, aux petits eompagnons ntraillers tels que toi. Sur ce dit, laisse-moi poursuivre;.. Ce fut peu de mois apn secondes nuptialités que sin- Ifangerod, qui avait le bruit d'être bon capitaine <'t s'était toujours montré un des plus entreprenants serviteurs de Son Altesse1 contre vous autres de Genève, fut mis en office de Commandant des gens de guerre soudoyés tenant garnison en la ville dTverdun, place dont il eut très tôt à faire sa demeurance. Mais la Dame de Gilly sa femme seconde et Marguerite sa jeune fille ne quittèrent point la Sarraz, d'autant que cet Yverdun. situé à la rive marécageuse du lac3, est pays trop fiévreux, le fort château toujours empli de soldatesque pouilleuse plus que de raison, et encore, ajoutait la Dame, en manière de jeu, « d'autant que dTverdun à la Sarraz (en venant par Orbe) ce n'est guère loin, à course de cheval, pour un galant mari affriandé de revoir sa femme. » Cependant elle eût souhaité, je présuppose, moins de solitude et de viduité et quelque autre compagnie journelle que celle de sa fillâtre. car d'abordée elle n'avait pas eu la pauvrette en gré. Bientôt la Dame de

1 Lettres de change. Ce mode de paiement avait été inventé, dit-on, par les trafiquants lombards.

2 Le duc de Savoie Charles III.

5 De Neuchâtel.

Gilly s'enaigrit de jour à jour contre cette fille défortunée, en orphanité de mère, et qui lui demeurait comme étrangère. Quand le commandant d'Yverdun venait certaines fois en sa maison, il était abreuvé des plaintes de sa malcontente jeune femme et devait toujours, pour bien de paix, se partialiser1 pour elle, à tort le plus souvent, car Marguerite de la Sarraz était toute révérence pour sa marâtre, toute endurance aussi, et n'eût rien tant désiré que de tempérer au mieux possible (tant elle avait le cœur assis en bonne part2) le maltalent3 que lui portait injustement la dame Que te dirai-je plus? leur discord devint si fâcheux et sans nulle relâche, que la défortunée Marguerite en perdait toute quiétude, toute espérance aussi, et de jour en jour s'en allait définant de mélancolie...

— Vous l'avez donc connue en ce temps là, vous, messire Jean ?

— Non pas ! tout ce que je raconte ici pour toi, je le tiens en mémoire d'un mien sage confrère, qui était alors vicaire desservant en la Sarraz, et venait parfois en nos quartiers de par deçà, où il avait quelque parenté. Il a maintes fois pris logis en ma cure, ce bonhomme.

— Mais sire Mangerod, que ne rabrouait-il sa femme?

— Ah, mon valet, tu en parles de léger! Sait-on jamais qui maîtrise, je dis de la lance ou de la que-

1 Prendre son parti, lui donner raison.

2 Tant elle était bien née. Voir Cotgrave. 8 La malveillance.

nouille en la plupart des Logis? Peut-être qu 'en votre Génère c'est toujours la lance, dont il faut magnifier Dieu; mais partout ailleurs il n'en va pas infailliblement amsi. Puis c'est grand cas à considérer quand c'est la dame qui li«' et délie les cordons de la bourse tandis que son baron n'a que frire, sinon ce qu'elle lui octroyo. Somme : sire Miche] n'eut jamais tant de courage que de morigéner son impérieuse femme; et comme il souffrait du mauvais train de la marâtre avec sa fillâtre, petit en petit ses visites en son triste ménage devenaient plus rares.

— Mort-Dieu ! le cœur me fait mal de vous entendre, messire Jean. C'est grand' pitié dune honnête damoiselle en orphanité de mère, quand son père est si pétri d'eau tiède que de la laisser désespérer.

— Voire!... mais celui-ci en eut son étrenne avant le bout de l'an, selon ce qu'on raconte. Cependant, de ce je me passerai de t'en rien dire.

— Eh pourquoi? Dites-en une miette seulement, messire, tandis que la corde est au puits; ce sera pour me contenter.

— Rien, rien ! Ce serait maldisance peut-être ; il y a telle chose qu'un prêtre, s'il est sage, ne rappelle qu'à son bonnet carré.

Cependant lorsqu'un conteur s'est engagé, comme le curé de Brécorens, dans un récit de nature à éveiller vivement l'attention de celui qui l'écoute, on sait qu'il ne lui est pas facile d'user brusquement de réticence ; aussi Pierre Tacon finit-il, à force d'insistance, par être instruit au moins sommairement des incidences fâ-

cheuses dont son interlocuteur, pris de scrupules, ne se souciait pas de « mémoriser » : Un gentilhomme du pays de Vaud, naguère compagnon d'armes de sire Mangerod, et comme lui de la confrérie de la Cuiller, venait parfois à la Sarraz en ce temps là, et peu à peu ses visites, en l'absence du maître du logis, devinrent assez fréquentes pour éveiller la curiosité des gens d'alentour et finalement pour exciter leur malveillance, car la dame de Gilly n'était point aimée d'eux.

— Mais le baron ? — demandait Pierre.

— Ce bon Jeannin était sans nulle doutance, et d'ailleurs il ne quittait plus Yverdun... Pourtant, certaine nuit d'orage, en l'arrière-saison, il survint à la dépourvue où on ne l'attendait guère, et sa femme dut avoir belle peur du loup cette fois, car sire Michel était comme pris de- folie. On l'entendait dans les chambres, à portes closes, colérer et honnir la dame, qu'il chargeait d'injures à belle voix claire, jurant « par le sang-Dieu » qu'il allait la faire descendre en basse-fosse, où elle définerait de maie faim, sinon qu'elle eût préférence d'être étranglée tantôt avec serviette fine, lui présent, par deux valets dispos à ce faire, ce dont il voulait bien se contenter.

— Vertu-Dieu, il n'était pas si pétri d'eau tiède que je croyais, ce capitaine!

— Mon gars, il en va presque toujours ainsi de ces gens au cœur failli, quand ils entrent en furie; mais le plus souvent telles tempêtes ne sont que passagères bourrasques, et leur naturel endurant ne tarde pas à reparaître. La Dame de Gilly n'était pas femme à ne

s'en pas mémoriser, encore qu'en <•<■ moment elle courût fortune. Elle avait demandé à jointes mains de voir un prêtre pour sa consolation dernière, ce que lire Michel h osa refuser tout à plat, de crainte qu'elle n<" se désespérât et ne reniât Dieu tandis qu'elle débattrait avec la mon; mais le prédit vicaire delà Sarraz avait sa demeurance assez Loin du village, et d'ailleurs la nuit était si noire et orageuse qu'il était Mon métier d'attendre jusqu'aux premières clartés du jour. Ce fut répit do quelques heures et rien plus. Cependant la dame sut si très bien en tirer profit, tant jurer sa foi qu'elle était prude femme, et que son baron lui faisait le tort s'il prétendait au contraire, que celui-ci demeura perplexe, ses fumées rageuses de mari suspicionneux s'éventaient petit en petit en écoutant les déplorations de sa Clauda très aimée, puis (maniement les étrangleurs domestiques attendant derrière la porte eurent congé de se retraire, pour cette fois, et le révérend vicaire (celui qui m'a jadis conté cette fougue) eut même congé courtois quand, au beau matin, il vint à grand'erre s'enquérir de ce pourquoi on l'avait mandé.

— Par mon baptême. Fortune avait bien changé en peu d'heures pour la dame !

— Si bien, que le bénin mari dut encore s'excuser de cette grosse alerte, pour apaiser sa bonne femme, et qu'avant de quitter sa chambre de lit il fut si assotti par elle que de lui montrer certain billet d'un innommé donneur d'avis, lequel la chargeait assez et trop d'être infidèle cà son baron : « En allant à l'impourvu et la

nuit prochaine visiter son ménage, ajoutait ce bon conseilleur, sire Michel ne ferait que bien, s'il voulait enfin y donner de l'ordre ».

— Mais cependant...

— Je te vois venir à présent, valoton : « sire Michel n'avait rien trouvé à reprendre en ce rencontre inespéré, veux-tu dire. Mon bel ami, il se peut faire de cette diffame que le tout fût noire calomnie, il se peut aussi que l'oiseau de nuit dont on avait donné au capitaine un tintouin d'oreille eût à propos quitté la gîte. De tout ce je ne sais rien et ne voudrais rien mettre au jeu; mais si j'en savais le mot, assure-toi que je n'en voudrais rien dire qui fût déplaisant à la dame, pour ce que calomnie est péché mortel.

— Soit ainsi, mais qu'advint-il par après ce grand trouble?

— Rien que bien, au moins selon les apparences : sire Michel avait de nouveau toute créance à sa Clauda, qui seule avait la maîtrise et se gouvernait à sa mode ; même son mauvais train coutumier avec sa triste fillâtre s'était bien mélioré. Fin de conte, toutes choses allaient au mieux présentement à la Sarraz-lechâteau, sinon que les familiers du logis, mis à l'erte par ce récent esclandre, demeuraient encore au guet et suspicionnaient toujours la dame Clauda d'entretenir, au déçu de son mari, quelque fâcheuse menée.

— Mais damoiselle Marguerite, que pensait-elle, cette déconseillée?

— La merci-Dieu ! tu m'en demandes beaucoup plus que je ne saurais dire. Son innocence juvénile, son an-

gélique pureté, la mettaient peut-être à l'abri de toute prévention fâcheuse : Qui ne sait rien, de rien m s< foute, c'est un coniinun dire. D'ailleurs s il sa fut autrement en ce temps là. je suis Confesseur de nos Cisterciennes, comme tu sais, et c'est raison que je n<' dise mot de ce qui leur est particulier. Mais voici ce que je puis encore te conter, pour ce que cette dernière incidence est assez connue de beaucoup de gens de bien: Tan suivant, au temps de la primevère, Marguerite de la Sarraz, qui pouvait bien avoir alors ses dix-sept ans révolus, et prenait si belle apparence qu'un pommier en fleurs, fut certain jour aussi surprise que rien plus, entendant sa marâtre l'aviser que sire Michel avait intentionné de la marier tantôt (la dame ne disait pas qui avait induit son docile baron à se pourvoir d'un gendre ni qui avait élu et choisi sur le volet ce galant pour que le bonhomme n'en eût la peine). De fait, Mangerod vint peu après confirmer ce dire, donnant advertissement à sa fille : qu'il lui amènerait en bref un honnête gentilhomme, lequel était dispos à la fiancer.

— Et qui était celui-ci ?

— Donne-toi garde ! Tu as failli briser le verre que tu égruges '. Cet innommé, porté de bonne volonté, était. — il me fâche un peu de le dire, car bien des gens d'esprit subtil en furent trop scandalisés, — enfin c'était...

1 On ne coupait pas encore le verre à l'aide du diamant, c'était une nouveauté, et la plupart des vitraillers se servaient toujours de l'égrugeoir. Voir Ottin, Le vitrail.

le compagnon « de la Cuiller » soi-disant frère d'armes et grand ami du seigneur de la Sarraz, je dis le cavalier qui depuis une année venait si souvent au château, où il avait la malechance de ne rencontrer jamais le baron.

— Encore y trouvait-il sa dame ! — murmura Pierre ; mais le réservé dom Boccard ne fit nul semblant de l'avoir entendu.

— Or çà ! — reprit-il — assure-toi que Marguerite n'inclinait nullement à telle alliance imprévue, et, bien qu'elle fût si modeste et docile qu'aucune fille jeunette, et que père et marâtre eussent pensé faire d'elle à leur désir, elle les étonna beaucoup, tant l'un comme l'autre, lorsqu'ils parlementèrent pour la première fois avec elle de ces fiançailles jà enconvenancées ; car elle dit à eux, d'un ferme courage mais après un douloureux silence : « qu'elle ne saurait se résoudre à les satisfaire en cela, bien qu'elle eût bon vouloir de les contenter ». — « Et le pourquoi » ? lui demandaiton. — La pauvre fille avait peine à répondre et n'avait jamais été si émoyée1. Cependant sa marâtre insistant aigrement pour qu'elle leur donnât sa raison : « Pour ce, ma Dame, dit enfin Marguerite éplorée, que s'il vous plaît, de celui que vous dites, pour votre gendre, il me déplairait trop de l'avoir pour mari ».

— En nom de Dieu, voilà belle et résolue réponse de vertueuse fille !

— Tu dis bien ! Mais la Dame de Gilly ne le prit pas ainsi et eût très bien battu sa fillâtre, tant ce contraste

1 Emue.

lui déplaisait. Mais sire Michel qui, à «lin- refilé, tenait Mon inoins qu'elfe Ml choix du prédit épouseur, entr<ivint à propos pour modem- sa quinte.

— Ainsi toutes les aigreurs passées allaient s'échauffer encore entre la dame si volontaire et sa défortunée fillâtre !

— En peu d'heures Dieu labeure, mon gars; n'oublie jamais ce sentencieux propos. Marguerite — qui ne pouvait plus durer auprès de sa marâtre trop dépitée, et à laquelle le capitaine Michel, toujours irrésolu, demandait ce qu'elle prétendait faire — eut alors belle inspiration divine d'entrer en Religion, et demanda très humblement d'être adressée pensionnaire soit en la maison de Bellerive, soit en celle des Cisterciennes de Lieu, pour entreprendre par après son noviciat de deux années, ainsi qu'il est d'usage constant pour les révérendes Filles de Citeaux, et aussi pour les Clarisses.

— Et les parents d'elle ?

— Je crois que son père eut bien quelque fâcherie secrète, entendant parler sa pieuse fille de se retraire hors du monde, car il était assez porté de bénévolence pour elle, encore qu'il ne le lui eût guère montré. Mais la Dame de Gilly, qui ne souhaitait plus à présent que d'être en délivre de sa fillâtre, dit qu'il fallait donc la satisfaire,#pour le plaisir de Dieu, puisque cette malavisée avait son vouloir ainsi. Fin de conte : les Mangerod de la Sarraz avaient eu jadis quelque alliance avec les de Blonay de Saint-Paul sur Evian, et révérende Mère Ayma avait grand renom de sainte et austère vie, tant au pays de Vaud comme en Chablais,

ce fut donc à la communauté de nos Cisterciennes que Marguerite fut adressée, à sa réitérée demande. Un vieux valet, portant son petit troussel, l'amena certain jour comme à la dérobée (on eût dit, à la voir ainsi esseulée, qu'elle était fuitive). Pourtant il convient de dire que sa marâtre s'était très bien engagée par cédule — à défaut du baron toujours désargenté — à payer le dot de la pauvre fille tôt après qu'elle aurait achevé son temps de probation.

— Eh, messire Jean, il ne faut pas, de ce, chanter un Laudamus ! C'était tant la bonne Dame avait contentement de se défaire d'elle, et rien plus !

— Mon gars, tu t'échauffes bien fort, ce matin, à propos de la marâtre de Sœur Marguerite !...

— C'est qu'elle a méfait vilainement, cette Clauda dissimulée; j'en voudrais mettre ma tête à jeu! — et, disant ces mots, l'honnête garçon se sentait rougir jusqu'aux oreilles.

— Possible oui, possible non ; mais il n'y a qu'un mot qu'il faut dire...

— Quel?

— Qui mal fait aura niaVétrenne, et qui fait bien aura récompense.

— Las ! quelle récompense, pour la chétive esseulée, qui ne pouvant mieux faire s'est jetée en une Religion !

— Celle que notre Dieu réserve aux dociles et religieuses créatures qui ont toute endurance sereine de leurs défortunes et se plient sans murmure à sa très sainte volonté.

Cette grave impartie du prêtre, faite avec autant de conviction que do simplicité, avait réduit Pierre :ï garder un respectueux silence; leur entretien ne fut pas prolongé et, peu après, le curé de Brécorens quittait la place, laissant à son travail solitaire le jeune artisan, encore ému. sous l'impression du triste récit que dom Boecard venait de lui faire.

Quand chaque soir la Pastoure, retirée à l'étable, récitait ses oraisons accoutumées, elle pensait involontairement au gentil vitrailler, ce résolu Pierre Tacon, et le matin, au réveil, elle pensait encore à lui, car elle murmurait toujours à son intention un Ave, un Pâte?' ou quelque autre menu suffrage *. « Il était de si bon rencontre, celui-là ! jamais il ne l'avait rudoyée ; sa face était riante, son abord toujours plaisant, et quand, d'aventure, il la regardait, en langageant pour l'instruire, elle croyait tout comprendre de son devis familier (encore qu'elle ne comprît guère, la pauvre fille) alors qu'il proposait de son Genève, des numéreuses Confréries de la ville, des festivités de Noël et du Jeu des Arbalétriers dont Pierre était un des assidus compagnons. Non, sa débile intelligence ne pouvait tout sai-

1 Prière.

sir au passage. Mais quoi !... les joyeux pinsons et les rossignolets ne sont-ils pas plaisants à entendre, bien qu'on ne sache rien de ce qu'ils javiolent ? »

— Cependant, que feras-tu quand il ne sera plus à séjour en nos quartiers, ce gars genevaisan, de bonne versation, je le confesse, mais que tu écoutes, quoi qu'il dise, comme s'il lisait l'Evangile du jour? — demandait en souriant Sœur Perpétue à sa chétive filleule, car l'étrange dévotion de Philomène pour le jeune vitrailler avait fini par attirer l'attention de la bonne Converse et par éveiller sa sollicitude.

— Est-ce qu'il partira en bref ? — demanda avec inquiétude la Pastoure devenue pensive.

— Fillette, c'est messire Jean qui me l'a donné à entendre, pour ce que tout le labeur de vitrage en votre chapelle de Saint-Georges est tantôt achevé. Qu'en veux-tu dire ? les artistes vitraillers ne sont pas de séjour chez nous en hiver, non plus que les arondelles; ils vont travailler alors dans les villes, dont les bourgeois sont si délicats qu'ils ne sauraient se passer de vitres quand il gèle; puis voici jà la Saint-Simon Saint- Jude1 et, peu après, novembre qui s'amène. Qu'y a-t-il plus à faire en nos quartiers, pour Pierre Tacon ?

Philomène ne répondit pas ; sa physionomie, un instant troublée, avait repris son habituelle expression de sombre indifférence, et nul autre observateur que la matrone desservant l'héberge n'eût conjecturé que cette nouvelle inattendue pouvait avoir laissé dans la

1 28 octobre.

faillir «t versatile intelligence de la moutonnière quelque impression durable.

< «pendant, le lendemain, celle-ci ayant fait un détour, selon sa coutume, pour voir encore i œuvrer i le (irnevaisan, avant de descendre au pâturage, remarqua qu'il démontait la dernière fenestrelle restant à réparer au vieux moutier.

— Est-ce vérité que vous vous départez tantôt V — lui demanda-t-elle, non sans hésitation, après l'échange de quelques paroles banales.

— Demain ou l'autre, ma Philomène — repartit le jeune homme, sans trop prendre garde cette fois à la visiteuse accoutumée qui l'interrogeait, car il était très attentif, en ce moment, à son travail, afin de ménager la verrière dont quelques cives pouvaient encore être utilisées.

— Or ça... vous allez ?

— A Genève, très acertes ! Il me tarde de retrouver mes petites sœurs rieuses, ma sage et tempérée marâtre qui tient tout en bel ordre au logis, ma vieille maison en Cornavin près de la Porte de ville, et mon ouvroir à faire vitraux imagés, où je vais tantôt rallumer le four.

Puis l'Enfant de Genève ajouta d'un ton enjoué, tout en poursuivant son œuvre : « Viens-tu avec moi, la Pastoure ? »

Philomène avait tressailli et baissait la tête, mais Pierre n'avait pas détourné les yeux de son labeur en

lui adressant cette proposition « en manière de jeu » ; cependant, surpris de ce qu'elle n'y répondait pas, il se retourna soudain, comme pour s'assurer qu'elle n'avait pas furtivement quitté la place.

— Qu'as-tu, ma mie ? — demanda-t-il avec empressement et d'une voix devenue affectueuse, car il était frappé de la pâleur de visage, du léger tremblement fébrile, des yeux caves et de l'attitude inerte de la moutonnière. — Est-ce ton mal passé qui te revient, à la mal'heure ?

« Non, ce n'était pas cela » ! et la pauvre fillette, qui balbutiait de confuses paroles, n'aurait su donner nulle explication du mal qu'elle ressentait depuis la veille.

— Je m'en doute, moi : c'est que les gens qui te gouvernent t'envoient trop matin garder tes pécores à la praiUe marécageuse et que tu débats avec la fièvre. Nous ne sommes plus au temps de la Saint-Jean, et les communaux sont pernicieux séjour en l'arrière-saison, je dis avant que le soleil ait échauffé la terre. C'est à « l'aube des mouches ' » seulement qu'il y faut aller. En nom de Dieu, j'en veux parler très bien à ton maître, avant de me départir de Brécorens.

Mais cette charitable intervention en faveur de la Pastoure eût été bien inutile : « Elle aussi, dit-elle enfin, allait tantôt quitter Brécorens, n'étant engagée en service, selon la coutume, que jusqu'à la Saint-André 2.

— Et par après, que vas-tu faire ?

1 Trois ou quatre heures après le lever du soleil. — Dict. de Cotgrave.

2 Le 11 novembre.

i Kllc M savait et n'y sondait pas. Peut-être, encore cet hiver venant, lui donnerait-on sa gîte et son vivre

à L'héberge de l'abbaye, ceaune l'hiver prochainement

passé i, Puis, regardas! fixement Pierre, qui pour 1 écouter avait suspendu son labeur :

— C'est-il bien loin, votre Genève V — lui dit-elle. Kst-ee grande journée, pour s'y rendre V

— Assez et trop pour toi qui n'as jamais quitté vos quartiers ; niais qu'en as-tu à faire V

— Je voudrais... aller y garder les moutons.

— Fantasieuse ! — repartit Pierre s'efforçant de sourire, bien qu'il n'y fût nullement disposé.

Une impression qu'il n'avait jamais ressentie, non jamais! naissait en lui, tandis qu'il considérait avec étonnement la fillette « maladieuse » et d'allure étrange avec laquelle il s'était familiarisé, à bonne intention, depuis un mois. Etait-ce de la pitié seulement, était-ce une sorte d'affection qu'il ressentait pour elle V... Pierre n'aurait su le dire; mais en ce moment son enjouement habituel l'avait abandonné, une secrète inquiétude le gagnait peu à peu, à la pensée du triste destin de cette « dépourvue » qu'il avait sous les yeux. S'était-il donc attaché à elle, presque fraternellement, sans y songer?... Peut-être, car leur prochaine départie lui était à présent un sujet de peine, et certes il ne s'en fût jamais douté.

— Adieu vous dis, maître Pierre! — reprit la Pastoure — moi je vais aux champs.

— As-tu donc tant de hâte '?... Attends un peu ; on ne se départ pas ainsi d'une fille de bien, nous autres

de Genève ! Tiens ce teston d'argent, c'est un qui s'ennuie en ma boursette, pour ce qu'il y est toujours sans compagnon... la monnaie noire m'est plus familière. Prends-le, ce sera pour te pourvoir de bas de chausses à mettre en temps de froidure, s'il passe un mercier forain en vos quartiers avant la Noël.

Mais la moutonnière considérait la pièce d'argent avec indifférence, la retournait dans ses doigts fluets et paraissait hésiter à l'empocher.

« Elle souhaitait... autre chose », murmura-t-elle, enfin, en regardant timidement Thonnête garçon qui voulait l'étrenner.

— Et quoi encore, jouvenette ?

— Donnez-moi..., s'il plaît à vous, la plume de malart, verte et noire, que vous mettez en parade à votre bonneton, la dimanche.

— Par ma foi, tu l'auras ce soir. Dieu te gard', Philomène ! tu es bonne fille .

Ces quelques mots que dictait une chaleureuse bienveillance avaient, semblait-il, amplement contenté la Pastoure, dont les impressions fugitives étaient toujours celles d'un enfant. Elle s'éloigna lentement peu après, sans ajouter une parole, et le jeune artisan qui la suivait des yeux avec tristesse, ne la vit pas, même une seule fois, se retourner vers lui.

— Qu'a-t-elle donc à faire de mon enseigne ? — se demandait-il en reprenant son travail. — Encore faut-il la satisfaire, puisqu'il lui plaît ainsi. A pauvre cœur petit souhait, c'est grande vérité, ce commun dire.

Mais le dépéri de Pierre Tacori devait encore êt*t différé d'un jour; le ci-devant curé de Brécorenv assisté de Sœur Perpétue, avait obtenu de PAbbeme de Lieu, non sans peine, que le jeune vitrailler genefBJsan, dont il ne disait que bien, eût licence de pénétrer dans la retraite de Mère Avinaet de sa compagne pour y faire, pendant une ou deux heures au plus, les réparations les plus urgentes aux verrières de leurs chétives cellules. Ces chambrettes en pauvre état — disait le vieux prêtre, administrateur de la maison — allaient être rendues du tout inhabitables, dès les prochaines froidures, s'il n'était pas pourvu tantôt à la réfection trop retardée de leur fenestrage.

« Ainsi je verrai peut-être encore une fois Sœur Marguerite », se disait avec émotion celui qui s'était promis de l'oublier, et pour qui la nuit suivante parut ne vouloir jamais finir. Une secrète joie avait succédé pour lui à la tristesse, qu'il avait cependant vivement ressentie en quittant la Pastoure, et maintenant l'image empreinte de sérénité, de résignation pieuse, de la dernière Novice dont l'abbaye était encore l'incertain refuge, ne quittait pas sa pensée. Le souvenir de la pauvre Philomène s'effaçait un peu, nous l'avouons, de son esprit agité. Mais cette apparente versatilité pouvait-elle lui être bien sévèrement reprochée, et ne sait-on pas quau printemps de la vie le cœur est, le plus souvent, à la merci de sensations dont les plus récentes sont aussi les plus vives ? Que ceux qui n'ont jamais été jeunes (même à vingt ans) n'excusent en rien cette instabilité involontaire des impressions qu'on ressent à

cet âge, d'autres lecteurs moins rigoristes seront peutêtre ici plus indulgents.

Ce fut dom Boccard qui, le lendemain, introduisit lui-même dans la maison conventuelle de Lieu l'artisan vitrailler dont il voulait encore utiliser le savoirfaire. Pierre Tacon n'avait jamais pénétré dans une « Religion » de recluses, non, pas même chez les Sœurs de Sainte-Claire au Bourg-de-four de Genève; car l'autorisation, pour le moindre ouvrier en bâtiment, de rompre la clôsure d'un couvent de femmes, n'était jamais donnée qu'en cas d'urgence, et encore non sans que les Sœurs Discrètes et l'administrateur du temporel en eussent longuement délibéré. La Réforme religieuse imposée par les Luthériens avait, il est vrai, changé tout cela en Chablais depuis plusieurs mois, et pour les autorités bernoises nouvellement installées à Thonon, qui toléraient à regret la présence du « reliquat » des Cisterciennes dans leur ci-devant abbaye, la clôture volontaire de ces « opiniâtrées » n'était que puérilité. Mais, en matière de dévotion, la conscience populaire n'est pas à la merci d'un pouvoir politique, fût-il même très absolu ; aussi la retraite de la révérende Abbesse de Lieu n'en était pas moins respectée qu'autrefois par les manants du « circon voisinage »,

(le mÊÊÊB qu'elle (levait l'être par tous les Chrétioi qui 60 réalité n avaient pas changé de croyance; quant à l'humble artisan, enfant de Genève épiscopale. qyj s'était signé en passant ■< le tour i connue if] entrait dans une église, la maison vide, délabrée, silencieuse, où deux pauvres Filles de Citeaux se dérobaient au monde et s'obstinaient à demeurer cloîtrées, était toujours un asile consacré.

Trois pièces de médiocre grandeur, prenant jour sur le jardin de la maison, occupaient tout le rez-de-chaussée du logis; leur dégagement était pris sur le corridor sombre qu'il fallait suivre avant de monter à l'étage. La première de ces salles vides était toute ouverte, la porte paraissant en avoir été récemment arrachée de ses portants.

— C'est ici le Réfectoire, et plus outre sont la chambre du Poêle, soit l'ouvroir. et l'infirmerie — dit dom Boccard s'arrêtant un instant sur le seuil. — Mais il n'y a rien à faire en ces chambres pour toi, vitrailler. Les Sœurs congrégées trois fois le jour au bruit de la crécelle venaient en cette salle basse prendre leur chétive pitance de laitage et de fruitage, cependant que la semainière, dont tu vois encore la tribune, leur lisait dévotement la collation. Ces deux grosses tables de nuire S qui sont encore en place au long des murailles, sont tout ce qui demeure du meublement de jadis; la cathedra de FAbbesse, les escabeaux à dossier des Discrètes.

1 Noyer.

les bancs des Sœurs, tout a été dévasté par les soudarts luthériens ; et même « la sellette de repentance » a disparu, comme tu vois.

— Et qu'est cela ? — demanda Pierre.

— C'est, chez nos Cisterciennes, le tabouret-escabeau sur lequel prend parfois sa réfection, hors de table, celle qui, pour quelque faute vénielle dont elle est coutumière, a été semoncée de soi humilier devant la communauté. On y adresse aussi, à l'impourvu et sans cause apparaissante, l'une ou l'autre Novice durant leur temps de probation.

a Voilà trop grande mortification pour une fille de bien », pensait Pierre étonné, tout en suivant le vieux prêtre qui déjà montait les degrés conduisant à l'étage.

Sœur Perpétue les attendait ici, sur le seuil de la chambre de l'Abbesse, et les y introduisit discrètement, bien qu'en ce moment cette pièce fût aussi vacante que celle qu'ils venaient d'entrevoir au passage ; la révérende Mère, « que sa grande faiblesse rendait impotente, disait la Converse, venait d'être emmenée par elle et par Sœur Marguerite dans une cellule voisine et priait dom Boccard qu'il lui fît ce bien de ne pas quitter le logis sans venir la visiter ».

— Ainsi ferai-je tantôt — repartit messire Jean, — mais en prime il me convient de mettre ici à l'œuvre notre rapiéceur de vitrage.

Puis il indiqua au jeune homme, tandis que celui-ci ouvrait sa caissette professionnelle, ce qui, dans cette chambre, était à réparer à la fenêtre à meneaux, dont

1rs quatre verrière* étaient si délabrées, que l<-s plombs ne tenaient qu'à peine sur la ferrande \ et que la plupart «1rs erres avaient été remplacées dès longtemps

par du papier huilé.

i Dans l'oratoire attenant à la cellule de Mère A) ma, comme aussi dans la chambrette contiguë, occupée par Sceor Marguerite, les choses n'étaient pas en meilleur être — disait le ci-devant administrateur du monastère — et maître Pierre aurait ci-après à y pourvoir en bref ; mais qu'il n'entrât point seul dans l'une ou l'autre retraite (c'était le vouloir de la Révérende), on viendrait l'y conduire lorsqu'il serait temps pour lui d'y travailler ».

Après avoir donné à l'artisan nouveau venu ces instructions sommaires, dom Boccard dit à la Sœur Perpétue de le conduire à présent où l'on avait installé l'Abbesse, et Pierre, demeuré seul, entreprit, mais « discrètement"2 », suivant la recommandation de messire Jean, l'ouvrage de rapiècements qu'on attendait ici de lui.

« C'était un bien langoureux et froid séjour, se disait-il, que cette chambre carrelée, au noir plafond où nichaient au printemps les arondelles, aux murailles nues, blanchies à la chaux, avec son chétif châlit à paillasse et son petit coffre-bahut pour la vêtissure ». La

1 L'armature soit encadrement en fer, destiné à renforcer la verrière, et permettant de l'ouvrir à l'intérieur comme un volet.

2 A petit bruit.

chaire-à-bras de l'Abbesse, une table-lutrin où se trouvaient quelques livres d'Heures, puis trois selles à dossier ■ en composaient tout l'ameublement. L'aspect général de cet intérieur inanimé, où la Mort — semblaitil — venait de passer, évoquait les plus tristes pensées, et l'actif Enfant de Genève s'avouait, tout en travaillant, « qu'il aurait assez et trop à endurer pour prendre le tout à la bonne part, si c'était le vouloir de Dieu qu'il fût jamais cloîtré. Cependant cette cellule abbatiale, que Mère Ayma occupait, disait-on, depuis plus de quarante années, était la plus spacieuse et la mieux affectée de la maison des Cisterciennes, selon ce que prétendait la Converse de l'héberge. Qu'était-ce donc des autres loges ? Est-ce que les pauvres Novices...? » Pierre en était là de ses réflexions touchant les austérités de la vie claustrale, quand Sœur Perpétue reparut, lui demandant s'il n'avait pas tôt fait de ses « rabobineries » ; puis, ce qu'elle appelait ainsi étant à peu près achevé, elle ouvrit l'oratoire, où l'artisan avait aussi à rabobiner.

Dans cette arrière-cellule, où l'Abbesse avait coutume de « se retraire » à certaines heures du jour et de la nuit, c'était à l'œillère 2 tréflée, percée sur la face au

1 Sièges; comp. salla. Dialecte savoyen.

2 L'ouverture ronde ménagée entre les reins d'une voussure : œillère se disant pour œil, soit œillet ; comp. œil-de-bœuf, encore usité.

levant attenant à L'église,qiM k fomstfagg a\ait grand

besoin d'être réparé. Les vitres n'existaient plu^ dans cette baie ouyerte, et L'intérieur qu'elle édairait d'en haut était exposé à toutes 1rs intempéries. Cependant c'était ici qu'était le prie-Dieu de la septuagénaire, Supérieure des Cisterciennes; un grand crucifix, à la figurine de buis sur croix d'ébène, surmontait cet humble meuble en sapin; tout à côté, une image de Notre-] lame, enluminée sur papier, était collée à la muraille, et devant cette peinture naïve un luminaire suspendu projetait sa faible clarté vacillante. Enfin, dans l'angle du prie-Dieu, était accrochée, à portée de la main, une poignée de verges, en fil d'archal, nouées à nœuds de Cordeliers1, et la vue sinistre de cet engin de pénitence impressionna assez vivement Pierre pour qu'il détournât involontairement les yeux et regardât la Converse qu'il n'osait interroger.

— Eh bien oui ! — lui dit-elle, répondant à sa pensée, — c'est la discipline à Fusance de notre Mère, dont naguère encore, et malgré son grand âge, elle se mortifiait impiteusement, la chétive dame ! A tout le moins le vendredi ■ de chacune semaine après Vêpres. Qu'en veux-tu dire?... Vos Clarisses de Genève, du présent recueillies à Annissy, ne font-elles pas même pénitence ?

Pierre n'en savait rien et, disait-il. n'aurait su bon-

1 Voir Histoire des Ordres monastiques, de P. Hélyot. Paris, 1718. T. V.

2 Vie de... Madame Loyse de Savoie, etc. Edit. G. Fick, p. 79.

nement à qui s'en informer. Mais Sœur Perpétue — depuis que « l'abstinence de langager sans nécessité » avait été levée à l'abbaye — ne perdait aucune occasion de dire ce qu'elle avait en tête, lorsqu'elle rencontrait un auditeur complaisant pour l'écouter; aussi, tandis que le vitrailler se mettait à l'œuvre, elle reprit à demi-voix et d'un ton de confidence :

— Mon gars, il y a de l'excès (suivant ce que m'a donné à entendre notre Confesseur) dans ces pénitences trop rigoureuses... au moins pour les vieilles Sœurs en décrépitude. Quant aux verges d'archal, à nœuds si piquants que feuilles d'orties, il ne faut pas abuser des meilleures choses par ardeur de repentance, disait le roi Salomon ; et dom Boccard l'a remontré maintes fois à la Révérende ; mais tout pour néant, je m'en assure. Encore te dirai-je plus : la bonne dame a toujours porté céans et porte encore nuit et jour, sous le linge, le gros cilice de crin dont l'usance n'est plus commandée aux Filles de Citeaux; elle jeûne, au pain d'avoine et à Teau, non pas seulement le grand Vendredi, comme nous autres, mais tous les lundis, mercredis et vendredis au long cours de l'année ; elle n'a jamais souffert un materas sur sa couche; elle git tout habillée et ne porte nulle chaussure que de sandales sans gambières1, même pour démarcher à l'église au temps d'hiver, et à heure de Matines. Bien est vrai qu'elle prend un tantet de viande cuite à l'eau ou de poisson apprêté à l'huile la dimanche et qu'elle boit sa jatte de poirée ce

1 Sorte de guêtres longues tenant lieu de bas de chausses.

joui- (lu Seigneur, ainsi qu'il est permit en net nai-

sons (sinon au temps de l'A vent, à la Septoagésillie, Ml Carême et aux Rogations); mais Je le demande à toi : Si dans le vieux temps nos ancienne M contentaient (!<• ce rigoureui ménage, n'est-ce pas déraison pour une débile vieille de vouloir en tout les imiter?

La question était trop directe pour être éludée et le vitrailler qui, tout en travaillant de son mieux, écoutait avec intérêt « javioler » Perpétue, n'hésita pas à lui répondre : « Qu'il pensait tout ainsi — encore qu'il n'eût connaissance aucune de ce qui était à faire en une Religion de Citeaux pour démener sainte vie, d'autant qu'il n'y avait jamais songé ».

Après l'oratoire réservé à la Révérende, ce fut la chambrette, alors inoccupée, de Sœur Marguerite, qui fut ouverte par la Converse et où elle fit entrer le vitrailler, troublé de se voir introduit de piano dans cet asile, et peut-être aussi déçu de n'y pas rencontrer la Novice. Cette cellule, toute semblable, quant à l'indigence des meubles, à celle de l'Abbesse, était bien moins spacieuse et prenait jour au levant sur le jardin de l'abbaye ; l'air pur du matin y pénétrait à travers la fenêtre ouverte; un rayon de soleil d'automne glissait à ce moment du jour sur la muraille blanche, sur l'humble couchette de la Cistercienne, sur le briquetage immaculé du parquet, donnant à cet intérieur, si dénué qu'il fût, un aspect agréable, presque riant... au moins autant qu'un lieu de réclusion peut l'être.

Pierre « n'aurait pas tant à rapiéceter ici », dit-il, en

jetant un coup-d'œil sur la verrière, moins endommagée dans cette cellule que dans celle qu'il venait de visiter ; puis il se mit à l'ouvrage, mais avec tant de hâte, qu'il semblait le faire à la dérobée. Un secret malaise, une sorte de confusion le dominaient depuis qu'il se savait dans la chambrette de Sœur Marguerite (il n'avait rien ressenti de semblable dans celle de Mère Ayma). D'où venait cela?... L'honnête garçon n'en savait rien, mais il n'en était pas moins fort désireux d'achever au plus vite son œuvre et y procédait comme s'il eût craint d'être ici pris en faute.

— Vraiment, mon gars — disait Perpétue, qui le suivait des yeux — c'est plaisir de te voir œuvrer de ton métier, tant tu as de diligence ; tu façonnes tes piécettes de verre comme si c'était cire molle. Notre sentence dit vérité : Le cœur fait l'œuvre, et non pas les grands jours. Ce matin tu as bien gagné ta dînée! Aussi je descends à l'héberge et vais apprêter ta pitance. Quand tu auras tout rabobiné, viens tôt me trouver en cuisine ; je veux encore te voir repaître, à ton appétit, avant que tu te départes de nous autres.

— Je ne tarderai guère — repartit le vitrailler qui, demeuré seul, n'en fut peut-être que plus pressé de terminer ce qui le retenait encore ici.

Quand ce fut achevé il rassembla ses outils, reprit sa boîte à vitres et se disposait à quitter la place, non sans ieter un dernier regard sur ce petit intérieur solitaire dont la vue le troublait et le captivait maintenant qu'il allait le quitter ; mais en ce moment un léger bruit de pas

dam le corridor et le frôlement d'une tunique % étant fait entendre, il m retourna ioudain : Sceur Marguerite, semblable à une blanche apparition, Tenait le pâmer le seuil de sa cellule ouverte et l'était arrêtée dorant lui.

i Klle venait lui dit-elle, après l'échange du salut usité en nom de la révérende Mère, qui. cejourd'bui, soufrait angoisseusement de tourte haleine, la visite de (loin Boccard l'ayant outre plus fatiguée, en sorte qu'elle ne pouvait faire amener maître Pierre auprès d'elle, ainsi qu'elle eût désiré. Dame Ayma lui envoyait un « à Dieu soit », avec tous souhaits pour qu'il eût bon retour en son ménage, et se recommandait à ses prières » .

Tandis que la Novice transmettait ces touchants adieux, à demi-voix, comme on parle dans le voisinage d'une chambre de malade. Pierre, ému. avait modestement levé les yeux sur elle; mais la messagère del'Abbesse paraissait éviter ses regards ; un léger incarnat colorait ses joues, et si le jeune artisan se trouvait embarrassé, cherchant vainement quelques mots de « remerciation », d'autre part sa présence dans la cellule de Sœur Marguerite n'en était pas moins pour celle-ci la cause d'un secret déplaisir et d'une contrainte qu'elle n'avait pas ressentie durant leur premier entretien, à l'héberge, devant la Converse.

i Elle avait aussi, ajouta-t-elle en hésitant, à lui remettre un petit salaire que messire Jean, appelé en hâte auprès d'un certain malade, avait mis en un papier et lui mandait par elle. C'était pour le gratifier du labeur qu'il venait de faire en leurs cellules ».

Mais Pierre repoussa légèrement la main blanche

qui lui tendait ce pli : « Son labeur de vitrailler, en ces chambres, avait été si peu qu'un rien, disait-il, et devant que se départir de l'abbaye, il était content de l'avoir fait pour le plaisir de Dieu ».

— Mais vous avez, à tout le moins, votre fournissement de vitres et plombs — objecta Marguerite étonnée, et qui, cette fois, le fixait d'un pénétrant regard, comme pour l'interroger.

« Ce n'était guère, répondait l'artisan, que reliques dont il n'avait plus que faire, puisque tantôt il allait se mettre au retour ». Puis, reprenant peu à peu quelque assurance enjouée, il ajouta en souriant : « que sa caissette vide n'en serait ainsi que plus commode à porter à dos ».

Cependant ce refus inattendu paraissait embarrasser la Novice — bien que rien dans sa physionomie réservée et dans l'expression de ses beaux yeux bleus n'indiquât la désapprobation : « Elle ne savait, dit-elle, si dom Boccard n'était pas pour se malcontenter de cette incidence », et dans cette incertitude elle insistait pour que l'artisan acceptât le salaire qui lui était destiné. Mais l'Enfant de Genève n'en persistait pas moins « à suivre sa quinte », tout en s'excusant honnêtement de « contraster ce point » avec celle qui l'admonestait.

— Savez- vous quoi, Sœur Marguerite? — dit-il enfin courageusement, car c'était la première fois qu'il l'appelait ainsi — nous ferons bonne œuvre, à mon souhait, s'il vous plaît d'y avoir part. Combien y a-t-il pour me gracieuser en ce papier de messire Jean ?

i II y avait là six florins, urgent <1<' Savoie i, lui futil répondu par la jeun»' Cistercienne apiw qu'elle eut ouvert le pli.

— Or bien! disposez de cette périme en faveur do la Pastouro, vous ne sauriez mieux faire.

— La Pastourr ? — répéta la Sœur avec surprise.

— Oui. ce sera pour le plaisir de Dieu, car ell<- ett toujours en indigence et défaute, la pauvre Philomène.

— Mais... nous n'avons licence de détenir nul argent et moins encore d'en user, nous autres Cisterciennes.

— Ce sera donc Sœur Perpétue qui en prendra le soin, s'il vous plaît ainsi. Elle est Converse seulement et, je présuppose, n'a fait nul vœu que d'obédience. Pensez-vous qu'abstinence de garder argent lui soit aussi imposée ?

— Je ne saurais le dire à vous... C'est cas de conscience.

— Au demeurant, dom Boccard est bon homme ; il n'est pas pour prendre à mal ma proposite, je m'en assure. Détenez donc le vaillant de mon salaire pour en réjouir cette fillette que vous avez en gré. et moi aussi, je le confesse. Que dirais-je plus ?... Ce sera pour me contenter beaucoup et m'obliger à vous. Sœur Marguerite.

Cela était dit si gentiment, qu'il eût été bien difficile de refuser une telle requête, et la Novice, en écoutant celui qui la sollicitait, ressentait une involontaire sympathie, une sorte d'attraction pour le jeune artisan dont Philomène lui avait souvent parlé depuis plu-

sieurs semaines avec une admiration naïve. Elle était touchée du désintéressement et plus encore de l'intention charitable de ce forain en passage. L'intérêt qu'il témoignait prendre à la débile créature — dont elle s'était fait l'affectueuse protectrice et l'aumônière — lui inspirait pour le Genevaisan une secrète bienveillance et le désir de participer à ce qu'il proposait. Puis il sollicitait son concours avec tant d'ardeur, qu'en vérité le cœur solitaire de Marguerite en était troublé.

— Je verrai donc à faire ce que vous souhaitez de moi, réservé l'avis de messire Jean — dit-elle, non sans une certaine hésitation, qui donnait plus de charme à sa promesse. Mais à la suite de ce mouvement de condescendance elle eut hâte de se soustraire à l'impression confuse qu'elle ressentait :

— A Dieu vous command', maître Pierre! Que Saint- Julien vous conduise! — ajouta-t-elle en jetant un dernier regard à l'artisan qui la révérenciait d'une bonnetade et la vit ainsi se retirer, puis disparaître.

— Mais, mon gars — disait peu après Sœur Perpétue au vitrailler prenant « sa dînée » à l'héberge — je ne sais ce que tu as ce jourd'hui : tu ne manges guère de besoles enfumées, non plus que de naviaux au barbot ; tu délaisses ta jatte de pommade et demeures si muet qu'un francolin dans sa geôle. Qu'as-tu à fomenter ainsi V On dirait qu'il te fâche à présent de regagner ton Genève.

— Non certes, qu'y oe m'en fftche pas! — repartit le ritrailler s'efforçant de distraire m pensée.

— Et qu'est-ce donc qui t<> chaule?

« Ce n'était rien, miment rien! et Sœur Perpétue

M taisait des imag<

— Soit ainsi, mon Pierre! je n'en suis en quête que pour ton bien.

Quand ils se quittèrent ce fut avec un mutuel regret : « On ne passe pas le temps, dès la Saint-Barnabe jusqu'à la Saint-Simon Saint-Jude — disait la Converse — sans prendre accoutumance avec les gens de bon rencontre ». A quoi elle ajoutait mentalement : que ce jeunet Genevaisan n'était pas comme tant d'autres dissolus passants ; on n'avait qu'à l'inquisiter un petit, pour voir qu'il était bien conditionné et morigéné.

— Enfin si, Tan qui vient, tu fais nouvelle caravane en Chablais, reviens en nos quartiers ; on ne veut pas t'éconduire, vitrailler.

— Assurez- vous qu'ainsi ferai-je, s'il plaît à Dieu — dit Pierre, échangeant une cordiale poignée de main avec la matrone desservant l'héberge ; puis il se mit en route, non sans se retourner encore une ou deux fois du côté de l'abbaye.

La Pastoure, Sœur Marguerite, Dame Ayma, Perpétue!... A laquelle pensait-il, à présent, le brave garçon qui s'éloignait à travers bois dans la direction de Coudrée et « traçait » d'un pas agile dans les sentiers solitaires ?...

« Ainsi — disaient, le lendemain du retour de Pierre, les commères de la paroisse de Saint-Gervais, rinçant leur bouie ' au bornalet de la place au bas de Coutance — voilà votre fillâtre revenu à la bonne heure et sans mal'encontre. mère Tacon. — A-t-il fait bonne et pécunieuse caravane, ce gentil gars? Vous a-t-il jà étrennée de son épargne ? Que dit-il des pieds-gris de Savoie V Font-ils bon ménage avec les Allemands qui les gouvernent, et les soudarts lifrelofres arrêtent-ils aussi les passants sur le grand chemin pour les brigander V

Dame veuve Tacon, dite plus familièrement « l'Aniblarde », avait fort à faire pour répondre aux curieuses : « Son garçon, disait-elle (car la bonne femme parlait toujours des enfants de son défunt mari comme s'ils eussent été les siens), était toujours bien dispos et

1 Lessive, ancien dialecte genevois.

alerte, encore qu'il ne parût pas aussi Jean-joyeux qu'à son accoutumance. Il revenait petitement chargé de pécune, les gens de Savoie se réfléchissant toujours un long temps avant de faire réparer un fenestrage, et ceux de Berne étant si épargnants, que même en la maison de commune où ils conseillaient à Thonon, ce n'était que vitres cassées. — Des rustauds du pays de Chablais, comme aussi des manants et bourgeois de Thonon, Pierre ne disait que bien; mais il en était toujours ainsi, suivant ce qu'il contait : partout où il allait œuvrer de son métier il faisait bon rencontre. — Quant aux Bernois, qui étaient rudes maîtres, il n'apparaissait pas qu'ils fussent, mieux que ci-devant, en gré aux chétifs croque-naviaux, et les Prédicants, comme maître Christophe ou Poupardin, que le seigneur Bailli leur adressait aimablement pour les convertir à salut la dimanche, étaient trop souvent recueillis en lieux champêtres à beaux coups de pierrades. — En fin de conte, ajoutait la dame, il ne fallait pas médire des soudarts de Berne, car ils ne brigandaient point le pauvre monde; il se voyait partout des sauvegardes, on en tenait le panonceau rouge et noir planté jusque devant les ci-devant Religions de nonnains. Le parcours des gens de pieds était assez assuré dans ces quartiers de par delà, et plût à Dieu qu'il en fût ainsi dans le circonvoisinage d'un Genève! On n'y craindrait point tant les embûches des bannis de la ville, venant fourrager jusqu'au Pré-1'Evêque, et les boulangers, fourniers, pâtissiers et rôtisseurs ne seraient pas en nécessité de se congréger trente ou quarante pour aller se

pourvoir de i>nis aux Vernete delà «1 Arve ou à La Bae-

tie ».

Dame Tacon, de Cornavin. était tenue pour bien avisée BD tous mm propos et nulle des buandières qui léeoutaient « ententivement » ne se fût licenciée de contester ouvertement ce quelle prétendait dire, car ■ elk n'était pas des moindres citoyennes, cette vieille aux crins blancs ; les anciens la disaient fille de Conrad Vuitrich le médecin qui fut. Elle était veuve relaissée de Nicod Favre le tissotier, et veuve encore du mercier Tacon, à la mal'heure tué mort par les Cuillerans ' ; puis elle était en exemple de bonne marâtre, ne maldisait de personne, endurait pauvreté, faisait son labeur journel autant et si bien qu'une autre ménagère. Enfin si l'Amblarde sexagénaire portait encore ses langes et ses linceux 2 à la fontaine (faute d'une servante), elle n'en était pas moins de bonne souche et la relaissée de Jean Tacon l'abbé des Trois jeux ».

— Le mal Saint-Fiacre à tous les détrousseurs et malfaiteurs qui sont encore aux champs ! — dit une des commères en tordant ses langes. — Qu'avons-nous tant gagné, nous autres, depuis que les Allemands sont en Chablais. au pays de Vaud. en la terre de GexV Nos marchés sont-ils mieux pourvus? Les pieds-gris et rustauds viennent-ils plus en nombre nous apporter leurs

1 En 1529. Voir Galiffe, Généalogie* genevoises, 1. 27. * Linceuls, soit draps.

denrées? Nos bouchers, tripiers et sagattiers de viande qu'ont-ils plus à mettre à l'étal? c'est pour eux toujours carême ! Et nos chaircuitiers, quand les voit-on saigner un goret? Sait-on seulement où se pourvoir d'une polaille ou d'un cabri pour réjouir une accouchée?

— Rien moins ! la défaute de vivre est partout, ma mie — répondit une autre lessiveuse. — Nos navatiers de Longemale et de Rive n'osent pas même se mettre au hasard d'un fâcheux rencontre sur le lac pour aller quérir des châtaignes et du fruitage en Chablais, et nos enfants petiots sont à la faim trop souvent, faute de lait pour se repaître. N'est-ce pas vérité, commères ?

Une affirmation générale accueillit ces plaintes.

— Et ce temps pendant — poursuivit la mécontente — Messieurs de la ville font largesse et bonne étrenne à qui leur plaît, comme s'il n'y avait qu'à prendre au tas pour avoir pécune. Savez- vous ce qu'ils ont adressé naguère à Lausanne pour conforter les « Meinherr » conduiseurs de la Dispute sur le fait de la religion ? Six chapons gras, trois douzaines de grives et deux boîtes de dragées !...

— Mais comment sais-tu cela, toi la gâtollion ?

— C'est Petermann le Gros-sautier qui l'a dit à mon homme, pour se décharger la conscience, un jour qu'il était gonflé de vin.

— J'en dirais bien plus, moi, si je voulais ! — murmura discrètement une quatrième lavandière; mais « elle ne voulait pas », semblait-il, car les curieuses affriandées eurent assez de peine à la faire jaser.

« On avait trop bien graissé la bonne main, dit entin celle-ci, aux conseilleurs des conseils de Berne qui s . (aient mêlés de procurer à Ceux de Genève le renouveau de cette combourgeoisie. dont on faisait si grand état chez nous, cependant que les Allemands — conquêteurs du pays tout à l'entour de Genève — mont raient, naguère encore, avoir autres visées, tant ils faisaient les froids et les réservés dès plusieurs mois avec les bons citoyens Eidguenots qu'une Ville de Genève leur adressait pour les induire et les échauffer1 ».

— Graisser la bonne main, comme tu dis, Martine, pour gracieuser les moyenneurs d'un avantageux traité, est assez la coutume suivie d'ancienneté au pays des Suisses, je dis dans tous les cantons — objecta doucement dame Amblarde qui n'oubliait jamais quelle était d'origine bernoise, bien qu'elle fût citoyenne de Genève et qu'elle n'eût pas une plus grande affection que celle de « son lieu de nativité ».

— Mère Tacon. je n'en veux rien dire au contraire — repartit Martine, dite plus familièrement la Goulliarde; c'était une belle et robuste fille, battant résolument, à grands coups de « tapette », son linge mouillé, sur la margelle du bassin qu'entouraient les buandières.

— Puis — ajouta-t-elle — je ne donne le tort à personne, moi ! encore que de ces robes de veloux, dont

1 Les députés de Genève « avaient eu soin de donner 25 écus- [d'or] au secrétaire du Conseil, 10 écus à l'Avoyer, 5 écus à chaque Banneret, et 2 écus au Clerc du secrétaire ». Roget, Les Suisses et Genève. II. p. 238.

on a étrenné les ambassadeurs venus de Berne pour nous jurer en leur langage le renouveau de l'Alliance, il s'en soit assez parlé1!

— Assez et trop, Martine ! En notre Genève chacun et chacune a toujours une fremillière de frémis2 qui l'incite à détracter tout ce que font les gens en office. N'est-il pas mieux de croire que nos Messieurs sont sages et qu'ils avisent à la bonne foi de tout ce qui est à faire pour le bien du pauvre public3 ?

— Très acertes, Dame Amblarde — répondit Martine qui, voyant que la vieille s'apprêtait à quitter la place, l'aida charitablement à charger son « fardel » de langes sur sa torche et lui mit encore en main sa planchette et son battoir à lessive.

Mais lorsque la mère Tacon se fut lentement éloignée en portant sa charge, le caquet des laveuses — toujours un peu contenu devant elle — reprit bientôt avec entrain.

— Ils ont mis hier au cachot pour trois jours nos galants plumarts qui sont allés danser à Archamp l'autre dimanche — dit une des commères.

1 « Le 30 août les Ambassadeurs bernois prenaient congé de nous après avoir reçu chacun douze aunes de velours ». Ibid., p. 239.

8 Fourmis, ancien glossaire genevois.

3 On lit dans le Registre des Conseils : 23 mai. — En considération des services que nous a rendus Will. M. de Berne, on lui donne une robe afin qu'il soit toujours prompt à nous servir.» Septembre 1536, même source.

— NVn sais-tu lien plus, la CoulavinV II y a bien pis que d'endurer patience au crotton, pour nos danseurs de firolet : ils ont grosse amende à payer au greffe de .Justice, selon ce qu'ai (lit par ville.

— Voilà ce qu'il en coûte aux calants d'aller dtlMOT inconsidérément en lieu champêtre, et hors des Franchises outre plus, avec les vachères et porchères de Savoie.

— Eh ! où veux-tu qu'on danse, en ce Genève morigéné, ma CollardeV Le Conseil de Ville n'a-t-il pas abattu naguère (je dis il y a trois mois) la vogue de Jussy ' : pour ce que telles fêtes de village, le jour du Patron, sont reliquats d'idolâtrie, selon certain grand maître prêcheur que vous connaissez bien.

— Celui qui tient l'âne par la bride et le contraint à marcher en bon chemin ! — murmura la Collarde, et cette allusion irrévérencieuse à l'influence de maître Farel le Réformateur sur la police des mœurs genevoises fut accueillie (il nous faut bien le reconnaître) par des signes non équivoques de maligne approbation.

— Fin de conte, on ne peut pas danser chez nous, pas même les trois danses le jour des épousailles2; on ne peut banqueter d'un châchô3 entre compères et commères après baptême; on ne peut jouer à trois dés et non plus aux cartes ; les bons compagnons quillebandiers n'ont plus licence de se récréer à leur jeu de quilles hors des portes de ville, et nous autres fem-

1 21 juillet 1536.

* Ancienne coutume genevoise et vaudoise.

8 Galette au beurre, gâteau plat, ancien glossaire.

mes de bien il nous est fait, suivant la dernière criée de Justice, « grande inhibition et défense de chanter chansons frivoles1 ».

— Qu'est cela : chansons frivoles?

— C'est... toute manière de chansons qu'on n'a point coutume de chanter à l'église et qui ne sont pas marquées en notre Psautier.

Cette définition, bien qu'un peu vague, n'en satisfit pas moins celle qui l'avait demandée, et pendant un instant le bruit des battoirs à main se fit seul entendre aux abords de la fontaine.

— Morgue de nous! agardez2 qui vient là — dit soudain une des commères. — Tenez-vous modestes et demeurez taisibles, vous autres !

Mais cette recommandation devait être superflue, car à l'apparition des deux passants signalés — qui venant du Pont-des-moulins remontaient la place et se dirigeaient posément vers Coutance — les lavandières paraissaient n'avoir plus nulle envie de jaser des nouvelles du quartier, non plus que des affaires publiques.

— Voilà ce qui mésarrive — grommela l'une des matrones — quand on parle indiscrètement du loup, on ne tarde guère à voir ses oreilles ou sa queue3. Qu'avaistu à parler ce beau matin de « celui qui tient chez nous l'âne par la bride et le contraint à démarcher au bon chemin ». toi. la Courtiaude?

1 Arrêt du Conseil, 8 septembre 1536. ■ Regardez. 8 Locution proverbiale.

La matrone aux jambe! tordues, à la pans» reboo-

die, qui devait m surnom idéal à son physique avantageux, ne répondit pas. // est temps &ê parler et temps i/rst't<un\ nous dit CEoclétifttte. D'ailleurs son attention était exclusivement dirigée sur les personnages en relions qui s'avançaient en ce moment et, lorsque ceuxci passèrent à quelques pas des lavandières, la « Courtiaude » esquissa à leur intention une sorte de révérence, soit demi-génuflexion dévote, que la plupart de ses compagnes crurent devoir imiter, tandis que les deux graves passants portaient avec distraction la main au bonnet, puis s'éloignaient sans leur adresser la parole.

L'un de ces « venants » silencieux, dont l'apparition excitait la curiosité inquiète des buandières du faubourg, était « Monsieur notre maître Farel », le Prédicant le plus fameux et le champion le plus intrépide de la Réformation politico-religieuse qui lui devait à Genève ses premiers succès. C'était un homme de vigoureuse apparence, à la démarche assurée; il paraissait âgé d'environ quarante-cinq ans; son teint basané, ses yeux noirs au regard pénétrant, et sa physionomie empreinte de rudesse devaient inspirer un sentiment tout autre que la sympathie; aussi, dans les vingthuit Dizaines de la ville, si le vaillant apôtre de l'Evangile exerçait maintenant une domination des consciences à peu près générale, on peut affirmer que cette influence était surtout le fait de son énergie, mais non de sa débonnaireté ni de son indulgence.

L'autre passant (celui-ci devait être aussi un Prédi-

cant évangéliste) avec lequel le Dauphinois Farel conversait tout en « démarchant », était plus jeune d'une vingtaine d'années. Cependant il paraissait avoir atteint l'âge mûr, rien en lui n'indiquant la jeunesse, tant sa chétiveté de corps, son teint bilieux, sa triste et méditative physionomie le désignaient pour être de ceux qui n'ont jamais connu et ne connaîtront jamais — quelle que soit la durée de leur existence — les inappréciables bienfaits d'une pleine santé et d'une complexion robuste.

— Et qui est ce maigrelet, si jaune et raide que parchemin vierge, dont mons' Faret1 a pris la compagnie ce jourd'hui ? — demanda l'une des curieuses, reprenant assurance à mesure que s'éloignaient les passants.

— Ce doit être encore un Francillon2, Prédicant, je m'en assure.

— Tu dis bien, ma Colarde : celui-ci nouvel habitué est Picard de nativité, selon ce qu'en dit François Luilin, du Logis de la Tour-perse, lequel a été son hôtelier. 11 a nom Cauvin ou Calvin. Mon maître en parle à nous certaines fois et dit le tenir en considération.

— Voilà ce qu'il advient d'être servante d'un sire Claude Richardet notaire et conseiller au Conseil de ville, on sait toujours des nouvelles !

1 PronoD dation populaire prêtant à équivoque, un Faret étant, dans l'ancien dialecte genevois, la mèche d'une lampe ou d'une chandelle.

2 On commençait à donner cette dénomination dénigrante aux gens de France.

FmivI l'a retenu pour être ion affûteur — reprit ■ la Goulliârde ■■. qui n'était dm tâchée de montrer qu'elle était instruite de beaucoup de choses intéressantes. - d'autant que W Calvin est maître ^n divinité1.

— Eh! qu'est-ce à dire encore i mitre endmnîté ?

— Ma fé-Dicu, je n'en sais rien. moi. Il donne enseignement public, les jours d'univre. à ceux qui vont de grand matin à Saint-Pierre pour l'entendre proposer des Evangiles, et j'ai ouï dire que le mois prochain dernier il était à la Disputation de Lausanne avec les gros maîtres Prêcheurs qui ont proposé pendant sept jours et tous ensemble, par devant les commissaires allemands, pour magnifier la bienheureuse Réformation et détracter les abusions de la papauté. Aussi notre sire Riehardet dit que mons' Faret s'est trouvé bien à point pour arrêter au passage ce Picard convertisseur, qui s'en allait à Estrabourg'2, aux fins qu'un tel bon ouvrier lui vînt en aide et s'entremît de travailler aussi chez nous dans la vigne du Seigneur... tu ris. toi, la Coulavin ; n'est-ce pas ainsi qu'il faut dire ?

« Oui. la Coulavin riait sournoisement en écoutant Martine, car le rapport élogieux de celle-ci touchant l'évangéliste nouveau venu paraissait éveiller médiocrement sa sympathie, et parmi les commères « congrégées » à la fontaine il en était plusieurs qui semblaient assez disposées à garder aussi cette froide réserve. En réalité la direction de la police des mœurs.

1 Docteur en théologie.

2 Strasbourg.

exercée sans mandat et presque exclusivement par des Prédicants « francillons », était défavorablement appréciée des matrones de Saint-Gervais, cette « nouvelleté » froissant leur inclination à l'indépendance, et Ton a tout lieu de conjecturer qu'il en était de même pour leurs congénères dans les sept paroisses de la ville.

— Et où vont-ils à présent, nos deux maîtres V... Voyez-les ci qui se détournent pour entrer dans la rue des Corps-Saints.

— Ils vont chez Curtillat l'escoffier, je m'en assure, pour ce qu'il a le bruit de battre sa femme, la Martha Truffet, ci-devant sa chambrière.

— Voilà ce qui mésarrive — dit judicieusement la Collarde — quand on contraint les gens de se marier à l'église tout publiquement, alors qu'ils n'en ont pas faute1. Ceux-ci, mandés deux fois au Conseil, disaient assez se connaître trop bien (depuis trois ans qu'ils vivaient doucement en ménage, l'un maître l'autre servante) pour avoir nul désir de s'épouser. Mais il a fallu en passer les mains pour contenter maître Faret, qui faisait du tempétueux, disant au prêche : qu'il y avait un trop scandaleux cordonnier, rue des Corps- Saints, et que s'il ne s'amendait avec larmes et détestation de ses péchés, on lui ferait fermer sa boutique. A présent il bat sa femme, ce chétif marié devenu mé-

1 Du 2 juin 1536 : « Ordonné à Curtillat d'épouser Marthe Truffet dimanche prochain en face de l'Eglise ». Reg. des Cons18. Voir Roget : Les Suisses et Genève. II. p. 253.

Ianeolirux, et dites que la Martha dépitée est pour prendre ses revanches et se récompenser un jour ou L'autre* Est-ce « trwmiUer à la vigne eu Seigneur », cela? Est-ce l>i»'n fait de promouvoir un tel garboge

dans le quartier V... Dis-en ton avis, toi, la Goulliarde, qui connais déjà le maître en divinité.

Mais la résolue servante du conseiller Richardet Q'était nullement d'humeur à se prêter à cette interpellation maligne, qui déjà excitait la gaieté des commères.

— Penses-tu me faire mordre au bâton1, toi, la Coulavin. Je n'ai souci de ton Courtillat.

— Trédame ! il se voit assez qu'il ne te chaille plus que de « nos frères en Christ », belle Goulliarde.

— Morgueuse ! Tiens-toi taisible.

— Entendez celle-ci qui me dit morgueuse2! N'a-telle pas beau nez pour me reprendre, ma damoiselle du lavoir V

— La merci-Dieu ! Je n'ai pas le nez en as de trèfle comme toi, camarde.

C'en était trop pour la Coulavin : il est des vérités qu'on n'aime pas à s'entendre dire à la fontaine. Elle saisit un linge mouillé et en cingla un coup violent au travers du visage de Martine; à quoi celle-ci répondit instantanément en versant le contenu de son « bagnolet3 » sur le giron de la femme irritée. Mais les

1 Exciter la colère.

* Moqueuse malveillante, mauvaise langue. Dicte de Cotgrave.

8 Seau plat.

assistantes intervinrent alors pour apaiser la noise ; quelques épithètes mal sonnantes furent encore échangées en manière d'adieu, l'une et l'autre échauffées se disposant à quitter la place en emportant leurs « besognes ». D'autres matrones se chargeaient aussi de leur fardel, et peu après cette « incidence orageuse » tout le groupe des habituées du bornalet de Saint-Gervais était dispersé.

Depuis quelques semaines seulement Pierre avait repris possession de son ouvroir, grande chambre en soupente ménagée sous le pignon de son logis paternel, rue de Cornavin, et — comme il arrive pour ceux que préoccupe leur labeur quotidien — déjà ce lieu trop longtemps solitaire avait repris au gré du jeune artisan l'aspect agréable, le charme mystérieux que l'atelier ou le cabinet d'étude offre à toute heure et jusque dans les moindres détails d'agencement, au travailleur que l'amour de son œuvre y retient confiné.

L'existence estivale de vitrailler nomade avait fini, pour Pierre Tacon, avec les derniers beaux jours et, selon son habitude, c'était maintenant la fabrication des vitraux qui. durant tout l'hiver, devait être la grande préoccupation de sa vie nouvelle ; malheureusement l'usage des verrières « imagiées » n'était plus

si général que jadis dans le pays romand et déjà la Information religieuse le bannissait de toutes les églises. Km réalité, si cette fabrication artistique était toujours une occupation des plus captivantes, elle n'en était pas inoins devenue un bien modeste gagne-pain pour le jeune artisan qui s'y était voué.

Mais d'où lui était venu ce goût très vif pour Fart de peindre sur verre V se demandaient ses voisins ,en hochant la tête. A quoi d'autres mieux informés répondaient que c'était le séjour inespéré1 d'un Allemand de Schatfhouse chez les Tacon qui naguère en avait été la cause : ce domicilié, nommé maître Tobias, bon peintre imagier, disait-on, mais banni de sa ville natale pour quelque méfait de jeunesse, avait été pendant plusieurs mois le commensal « du mercier qui fut » ; il avait construit son moufle, installé son tire-plomb, ses panneaux sur chevalet, sa table d'étendage dans cette même soupente où travaillait à présent le fils de son hôte. Pierre, curieux de nouveauté ainsi que le sont tous les adolescents à l'esprit éveillé, avait dû aux enseignements pratiques du bon Allemand les premières notions des procédés à l'usage des faiseurs de vitraux; puis — après le départ pour la France du peintre regretté qui avait été son maître — il s'était, lui seul, perfectionné dans sa profession (ainsi qu'il arrivait d'ordinaire aux artisans de ce temps là) par l'expérience acquise, la persévérance dans l'étude et l'ardente volonté de réussir en procédant toujours de bien en mieux.

1 Imprévu.

C'est dans ces favorables dispositions que nous le retrouvons, un matin des derniers jours de novembre, installé devant sa longue table « d'étendage » et découpant pièce à pièce les « calibres » décalqués d'un projet de vitrail dont l'esquisse coloriée, dite « le carton », était placée devant lui. Deux raisons excellentes engageaient l'artisan à redoubler d'attention dans ces premiers préparatifs de son œuvre ; l'une était que le vitrailler doit nécessairement éviter les formes trop aiguës de chaque pièce de verre de couleur, la taille offrant alors trop de chances de brisure ; l'autre, qu'il s'agissait ici de satisfaire messire Hans-Rudolf Naegueli Bailli de Thonon, qui s'était enfin décidé à faire exécuter par Pierre ses armoiries de famille accolées de celles des sires d'Allinges-Coudrée, et cela tant pour « mémoriser » le mariage récent de sa fille Lisbeth avec le seigneur de Montfort, que pour satisfaire le goût inné que ressentait alors tout bon patricien bernois à faire portraiturer sur vitrail ou sur bois son noble écusson, tel qu'il l'avait reçu de ses ancêtres.

Disons ici, pour contenter les initiés en héraldique, que Naegueli « porte : parti d'azur et d'argent, à trois clous, 2 et 1, de l'un en l'autre, et que le cimier est surmonté d'une figurine d'homme issant, parti de même, lequel tient en main dextre un clou d'argent1 ». Quant aux armes baronnales d'AUinges, le champ en est de

1 Armes « parlaDtes » : Naegueli = petits clous. Voir le Wappenbuch de Berne.

gueules à la croix d'or; le cimier, une )icoin<- ÎSSflJll (1 argent ; les supports, deux lions for; et la deviso : 8tm§ varier1, Légende qui devait être, pour les curieux. en l'an 1530, d'une interprétation isses difficile, Le rire

Pierre, fils de noble Boniface d'Allinge* dit Montfortle-\ iel, venant de passer, sans trop de scrupule, du catholicisme au culte réformé et cela conformément aux exigences comminatoires de Messieurs de Berne.

Ce seigneur, d'humeur si accommodante, étant le dernier rejeton de sa race, devait s'intéresser aussi à l'oeuvre du vitrailler genevaisan qui récemment avait travaillé au château d'AUinges et, par son entremise, Pierre Tacon avait quelque espoir d'obtenir du Bailli de Thonon (s'il les satisfaisait tous deux) la réfection des verrières au moutier de l'abbaye de Lieu : « car — se disait-il — on ne pouvait bonnement laisser à l'abandon cette antique église de la ci-devant communauté des Cisterciennes, ses hautes fenêtres à lancettes tréflées et sa belle rosace de façade, qu'il aurait tout plaisir à rénover l'an prochain dès la prime, si seulement on le laissait faire à son désir. Que dirait la bonne Converse Perpétue en le voyant reparaître un bel matin à l'héberge?... La capricieuse Pastoure l'aurait-elle jà oublié ?... et Sœur Marguerite, quel recueil lui feraitelle? Peut-être pensait-elle quelque peu à leur dernier rencontre, cette solitaire... Eh pourquoi non ? Il y pensait assez, lui, Pierre Tacon. depuis qu'il était rentré en son Genève. — Assez et trop, murmurait sa cons-

1 De Foras. Armoriai et nobiliaire de Savoie.

cience, puisque dès longtemps il avait bon vouloir de n'y plus songer. Mais quoi!... c'était seulement parce qu'elle s'intéressait ainsi que lui à la chétive Philomène, qu'il évoquait le souvenir de Marguerite ; il ne faut pourtant rien outrer de cette respectueuse abstinence d'aucune sympathie pour une délaissée Novice. D'ailleurs celle-ci n'avait pas encore tout à fait quitté le monde, n'ayant point achevé son temps de probation. »

Son premier travail exécuté, Pierre ayant assemblé dans une « mise en plomb » provisoire ses calibres coupés, et couché ce panneau sur le carton, se disposait à calquer sur le verre tous les détails de celui-ci à l'aide d'un pinceau effilé, trempé dans la « grisaille i » ; mais comme il s'apprêtait à faire ce travail délicat où se révèle déjà l'art du peintre-vitrailler, un léger heurt se fit entendre à la porte, puis dame Tacon entra dans l'ouvroir (la bonne femme n'avait pas coutume d'y venir ainsi sans nécessité) ; derrière elle apparaissait un visiteur dont la figure bonnasse mais d'expression équivoque était assez connue de Pierre — celle de maître Guignard le couturier, conseiller au Conseil des Cinquante et Dizenier du quartier du haut de Saint-Gervais, soit de la rue du Temple jusqu'à la porte de Cornavin. Que lui voulait cet « officier » ? se demandait le

1 Sorte de couleur d'un ton brun, broyée à l'essence ou au vinaigre. Voir : Les Vitraux, par 0. Merson.

jeune artisan avec défiance; car la venue tàl'impourYU de .louas Guignard dit i Malva i, inspirait toujours ce sentiment désagréable dans l'intérieur des familles qu'il favorisait de sa présence. Kn effet 1<" notable ayant Charge dans sa Dizaine de la surveillance des mœurs et comme tel étant le dénonciateur attitré par le Magistrat pour tous les délits (même les plus dissimulés de la vie privée), devait être nécessairement l'homme avec lequel on était le moins enclin à « familiariser »; d'ailleurs, à Saint-Gervais, cet office de surveillant et de révélateur étant de création relativement récente, demeurait toujours très impopulaire, bien qu'il fût exercé, disait-on, depuis une trentaine d'années1.

— Bon jour, bonne œuvre! — dit le nouveau venu à Pierre, tout en portant légèrement la main au bonnet.

— Salut à vous, maître Malva ! — repartit honnêtement l'artisan détourné de son travail par l'arrivée de ce fâcheux. — Or çà, qu'y a-t-il à vous faire service?

A cette question directe qui coupait court à tout préambule, le Dizenier répondit, non sans quelque embarras : « Qu'il venait seulement pour ce dernier affaire dont on parlait assez dès plusieurs jours dans le quartier, et qu'il était tenu par son office d aller de porte en porte en aviser les gens.

1 Les premiers Dizeniers désignés pour le faubourg avaient été nommés en 1504. C'étaient deux « habitants » qu'on avait reçus bourgeois à cette occasion. — Voir Galiffe, Genève archéologique.

— Mais quel affaire ? — demanda le jeune homme regardant dame Tacon, comme s'il s'adressait à elle.

— C'est pour Y Acte de Foi, que par l'arrêt de Messieurs il convient à chacun et chacune de signer présentement — reprit le Dizenier.

— Eh, mon Pierre — ajouta l'Amblarde, devinant le secret mécontentement que ressentait son fillâtre à l'intimation qui lui était faite, — tu sais que sur l'avis de Jean d'Erlach, tuteur de tes sœurs moins-nées, j'ai déjà promis de signer ce papier, tant pour moi que pour ces jeunettes dont j'ai la charge.

— Et moi, non ferai-je, par la certes-Dieu !

— Pourquoi non, mon valet ?

— Mère, vous en savez la raison, d'autant que nous en avons déjà familièrement contrasté, vous et moi : c'est parce qu'il me déplaît de toute contrainte au regard de notre religion chrétienne. On nous l'a réformée naguère par arrêt du Deux-cents avec clameur approbative donnée de léger par la plus grande voix en Conseil général. Soit ainsi ! et je n'en veux point médire; mais c'est affaire à la conscience d'un chacun de l'induire à telle réforme, et nul article de foi religieuse ne peut m'être imposé.

— Cependant — objecta avec douceur dame Amblarde, inquiète de ce fâcheux débat en présence du Dizenier — il convient d'obéir bonnement aux criées de la Justice; tu ne veux rien dire au contraire, je m'en assure.

— Je dis... — repartit Pierre, qui s'échauffait — qu'à tout le moins, avant de rien résoudre, je veux me

réfléchir et prendre lavis de bons Generaisanfl mee confidente amis et non d'autres. Morgue le VAtA dé Fui et de <'<'ux qui w mêlent trop indiscrètement de venir nous en tarabuster!

— C'est affaire à vous, maître Taeon — murmura le Dimrinr mécontent, car il recevait dans maint lo^is une même réponse dilatoire et peu encourageante. — Mais — ajouta-t-il sèchement, tout en repliant l'acte officiel d'engagement qu'il s'apprêtait à commenter favorablement — choisissez bien à propos vos conseilleurs, mon bel ami, il en est peut-être qui sont gens mal avisés.

— Qu'en avez-vous à dire, vous Malva V — demanda dune voix provocante et en s'approchant du quêteur de signatures l'artisan dont l'irritation ne demandait, semblait-il, qu'un prétexte pour éclater.

— Je vous donne à entendre...

Mais le holà! de dame Amblarde alarmée couvrit ici la voix du malencontreux visiteur, car la bonne femme avait hâte de mettre un terme à cette altercation naissante, dont elle pressentait assez quelles pouvaient être les suites dangereuses. Elle tança Pierre avec ménagement, l'admonestant « de demeurer modeste et taisible devant leur Dizenier », puis elle emmena celui-ci tout en le conviant à excuser la malgracieuse réponse du jeunet compagnon, trop chaud de la tête, qu'elle voulait encore morigéner à loisir. A quoi Malva répondit : « Qu'elle ne ferait que bien !... Cependant, et pour cette fois seulement, il consentait à ne faire nul rapport à Justice des étranges et séditeux propos que.

devant lui, Jonas Guignard, le dit Pierre n'avait pas craint de dégorger ».

Quant à ce dernier, l'incident qui venait de se produire l'avait assez désagréablement impressionné pour le distraire de son œuvre ; il ne l'abandonna pas toutefois, mais il y travaillait sans plaisir, étant mécontent « d'avoir mal à propos contrasté, trop vivement peutêtre, à dame Amblarde, qui ne lui voulait que bien et pour laquelle il avait tout respect filial et bonne affection ». Puis il « rancunait » Mal va et le Lieutenant de Justice Jean Curtet, dont ce fâcheux couturier se disait le commis. « Qu'avait-on à mettre les citoyens aux entraves avec cette confession de Foi qu'on prétendait les contraindre à signer? Qui commandait à présent en ce Genève ? étaient-ce les magistrats élus par le Général conseil? ou les Prédicants étrangers lesquels, disaiton, se donnaient déjà licence de remontrer au Conseil tout ce qui était à faire ? Assurément les bons Genevaisans qui naguère avaient fait grand accueil à ces Réformateurs de la sainte Eglise n'avaient pas avisé qu'il pût jamais en être ainsi ! »

Il convient, pensons-nous, de faire connaître ici au lecteur ce qu'était cette confession dogmatique dont le seul énoncé troublait déjà la ville, embarrassait le Magistrat et qui ne pouvait manquer de rendre tout à fait impopulaires les intransigeants zélateurs de théocratie, prétendant y asservir tous les citoyens.

L'Acte de Foi de Ceux de Genève — bien oublié de

nos jours — i léguai tous bomrfêOiê, habitants et sujets du pays (fuirent jarrr de <i<inler et tenir ». était l'cruvre avouer du Réformateur Karol qui, on ne peut le mettre en doute, avait eu pour collaborateur son nouveau collègue Jean Calvin de Noyon. Notre intention n'est pas d'en commenter ici les 21 articles. où l'énoncé du péché Originel, de la damnation primitive, du pardon et de la rémission des iniquités humaines par l'intercession de Jésus alterne avec le décalogue. le symbole des apôtres et l'oraison dominicale. Mais on ne peut omettre de remarquer que pour les citoyens genevaisans adhérents à la Réforme depuis six mois à peine, ce n'était pas tant cette doctrine dogmatique qui devait les émouvoir, mais bien davantage les prescriptions sévères concernant la fréquentation du culte public, l'institution « mensuelle » de la Sainte-Cène, l'excommunication des mal-vivants, puis les conséquences pénales de cette rejection étrange hors de la communauté des fidèles. Cependant cette somme de discipline religieuse — hardiment proposée par son auteur au Petitconseil — y avait été assez bien reçue, au moins en apparence, car on ne pouvait nier qu'une confession analogue, sinon semblable, était déjà édictée dans les cantons suisses réformés. Mais la « proposite » inattendue de donner à cette déclaration collective le caractère d'un engagement personnel était une mesure excessive, que beaucoup de magistrats estimaient dangereuse, et l'hésitation de ces esprits clairvoyants devait être communicative, car on avait tardé et l'on « dilayait » encore avant de prendre aucune résolution définitive. En réa-

lité la visite des Dizeniers de quartier auprès de leurs ressortissants n'était encore — quand le fâcheux Malva vint importuner Pierre Tacon — qu'une enquête préalable, sorte de consultation officieuse, destinée à renseigner le Vingt-cinq sur les dispositions plus ou moins hostiles que Y Acte de Foi pouvait susciter.

Ce fut là ce que les premiers « conseilleurs » auxquels s'adressa le jeune vitrailler ne manquèrent pas de lui faire entendre : Il n'y avait pas encore injonction et mise en demeure de se soumettre à ces prescriptions rigides qui l'estomaquaient; le conseil des Deux-cents, que Messieurs avaient tenu assemblé toute une après-midi pour en délibérer, n'avait rien voulu résoudre et paraissait non moins perplexe que le Petitconseil. « Ils ont seulement avisé — disaient les rieurs — que pour satisfaire au plus pressant, et mieux solenniser la dimanche, les tripières et revenderesses soient tenues désormais de serrer leur boutique dès que sonnera le dernier coup de la grosse cloche; — Item que chacun qui aura des images et idoles chez soi les doive rompre ou apporter es mains des Commis pour les faire ardre et gâter; — Item encore : qu'on défende aux pâtissiers de crier leurs pâtés dans les rues pendant le sermon. — Eh! que faut-il plus pour adoucir les aigreurs de maître Guillaume et contenter ses Guillermins?... — Enfin Messieurs avaient déjà déclaré ce jour-là : qu'il serait fait, encore une fois, grande inhibition et défense aux femmes obstétrices d'administrer le saint baptême aux enfançons, en cas d'urgence pour

mort prochaine (comme elles avaient toujours fait cidevant du temps des Evoques), parce que c'était grande superstition et al>oniination papale, du tout contraire à la pure Evangile t.

Cependant l'attention défiante des citoyens qui plaisantaient ainsi n'en était pas moins éveillée par les ordonnances rigoureuses dont ils étaient menacés, et Pierre Tacon, qui hantait parfois le logis de l'Escarcelle où se réunissaient, le soir en hiver, les compagnons de la confrérie des arbalétriers, dut bientôt se convaincre « qu'on avait l'œil au bois » touchant les agissements despotiques des Réformateurs, et que la seule prévision de leur « Somme disciplinaire » suffisait déjà pour susciter le mécontentement d'un grand nombre d'honnêtes gens de tous les partis.

— T'en faut-il un assuré témoignage V — disait à Pierre le facteur de boutique « Tête-d'or » soit Jeanton Pécolat qui, en garçon bien avisé, écoutait volontiers « toute manière de gens » discourant de politique chez son maître et qui suivait avec intérêt les moindres incidents de la vie genevoise qui lui donnaient à espérer quelque prochain tumulte. — on ne parle de cet Acte de Foi, dès huit jours en çà, que pour en médire... je ne dis pas à la Croix-d'or, chez Boitet (ceux qui vont là sont tous Guillermins fieffés), ni à la Coupe, où les mal réformés comme toi vont encore! mais, entre au Sarraziu chez Kosset, à la Tour-perse chez François Lullin, au Vaillant Suisse au Bourg-de-four, à la Rose sur le Molard ; les bons citoyens de tous états que tu trouveras là congrégés l'après-souper dans la salle du

poêle ne veulent pas te contraindre, j'en veux répondre, à faire carousse en nom de maître Guillaume et de son adjuteur nouvellement venu, le Français évangéliseur qui se mêle, lui aussi, de nous discipliner.

La confrérie des Arbalétriers — une des plus anciennes de Genève — était composée en grande partie en ce temps là de jeunes et turbulents compagnons, mais quelques citoyens d'âge mûr, tous Eidguenots de la première heure, le notaire Richardet, Jean Philippe, Michel Sept, Claude Savoie, venaient ainsi que Jean Balard « le roi du Jeu » prendre part certains soirs aux réunions familières de l'Escarcelle, qui, disaient-ils, leur mémorisaient leur avril. Ces notables, qui tous étaient du Petit-conseil, étaient fort écoutés des assistants et — bien que leur position de magistrats en office leur imposât, dans ces réunions toujours animées, une certaine réserve — il n'était pas difficile de voir qu'ils encourageaient tacitement la résistance de ceux qui « mutinaient » déjà contre cette Confession de Foi, sans trop la connaître. En fait, l'ingérence des Prêcheurs de la Réforme dans le gouvernement civil et la police des mœurs était impatiemment supportée par ces notables, et dans le Petit-conseil, où les discussions étaient toujours « enaigries » et parfois orageuses, il se rencontrait — avouaient-ils — au moins autant de malcontents, bons Eidguenots genevaisans comme eux, que de Guillermins opiniâtres.

— Guillermins !... c'est « nos frères en Christ » qu'il

faut dire, ce temps prêtent murmurait quelque railleur, à ces derniers mots. . Kt nous autres Réformée volontaires qui ne voulons point <le maîtres en robon dans Genève — lui demandait-on —qui sommes-nous pour ces genfl de hienV... — Nous sommes i Libertins » mal-vivants et rien plus ! — répondait avec amertume l'interrogé, — Ou faux Genevaisans — ajoutait un troisième — une engeance qu'il serait bien métier de bannir aussi de la ville, puisque nous ne magnifions pas de tous points ce qui s'y fait dès six mois pour nous gouverner et morigéner.

Lorsque de tels propos inconsidérés se faisaient entendre parmi les jeunes arbalétriers, les anciens compagnons se hâtaient d'y mettre un terme et tançaient vertement de leur « insolence » ces moins-nés sans barbe. Mais en réalité le déplaisir des notables citoyens, au sujet des discussions dont le « Sommaire de la Foi » était déjà la cause, n'en existait pas moins et se manifestait parfois entre eux dans l'intimité.

Comme un soir Pierre Tacon, sortant tardivement de l'Escarcelle, suivait de près dans l'obscurité les sieurs Jean Philippe, Pierre Vandel et Richardet qui se retiraient aussi, il entendit le premier de ces conseillers dire à ses collègues : Je tiens pour certain et vous en donne ici ma foi de capitaine général, qu'il nous sera fait commandement, un jour ou l'autre, d'avoir à vider la ville ; et mémorisez-vous bien ce que je dis à vous ce jourd'hui, mes confidents. — Morgue ! — répondit Richardet — il y aura des épées tirées de-

vant qu'on nous bannisse et mette aux champs. Vous outrez peut-être en ce propos de pronostication, sire Philippe mon ami. — Rien moins — reprenait celui-ci — le Deux-cents est tout Guillermin et nous autres opposants du Petit-conseil y sommes si décriés qu'il ne se peut davantage. Quant est du Conseil-général... Las! vous en verrez le jeu aux élections prochaines; il ne se faut jamais fier au bon sens du populaire. Somme : nous autres « Libertins », après avoir été les premiers entrepreneurs et propugnateurs de la Réforme de l'Eglise, je dis jusqu'à mettre corps et biens à l'aventure, nous allons avoir des Prêcheurs nouveaux venus, tous Français je m'en assure, pour nous donner à tout coup du hoche-bride... et, pis encore! nous aurons tantôt un Syndic Poral, un Jean Goule, un Boutillier pour nous gouverner! —Malheur à l'an nouvel s'il est ainsi — disait tristement le troisième interlocuteur.

Pierre n'en entendit pas davantage, son chemin s'éloignant alors de celui que suivaient les conseillers, et peu après il traversait le Pont-des-maisons, et rentrait pensif dans le faubourg de Saint-Gervais, où la première ronde du guet de nuit avait déjà parcouru les rues silencieuses et enténébrées.

Tandis que ta controverses religieuses suscitées par Y Acte de foi troublaient de nouveau la paix publique et que, dans la plupart des familles genevoises, ces débats stériles bannissaient la paix du foyer, il n'en était pas ainsi dans l'humble ménage que gouvernait la veuve « du mercier qui fut » Jean Tacon : la modération de la bonne femme « aux crins blancs », sa prudente réserve, ses sages conseils exerçaient toujours la même influence sur celui qu'elle appelait « son garçon » et dont la respectueuse déférence pour dame Amblarde tempérait à propos la vivacité juvénile,

— U te faut — lui disait-elle — aller parler privément à sireBalard de cette confession et déclaration touchant ce qu'il faut croire en religion, dont maître Malva le couturier est venu nous donner un tintouin d'oreille. Nul ne doit savoir mieux que le ci-devant Syndic ce qu'il en est au vrai de cette engageure, qu'il serait fait commandement à chacun de souscrire, à peine aux refusants de quitter la ville.

« L'opinion du Roi des arbalétriers était assez connue ! — répondait Pierre — bien qu'il ne la mît pas à l'étalage sans nécessité devant les échauffés compagnons hantant le logis de l'Escarcelle. On savait qu'il était des opposants et récalcitrants à toute contrainte de

conscience et qu'il dépitait contre ces proposites mal digérées de discipline ecclésiastique qu'on était venu jeter, comme chat aux jambes, à Messieurs du Vingtcinq. Et qui étaient, disait-on, ces zélateurs indiscrets? deux Prédicants étrangers, qui n'étaient pas même encore du nombre des nouveaux bourgeois; ils ne savaient comment on gouverne Ceux de Genève et n'avaient aucunement qualité pour rien requérir des Conseils !

— Mon Pierre — reprenait l'Amblarde, — il se peut faire que les gens qui parlent ainsi aient quelque raison de se malconter, et ceux d'entre eux qui siègent en la maison-de-ville ont devoir d'en dire modérément leur avis, chacun à son tour, et selon son assiette ' ; mais résister aux commandements de la Justice est autre affaire, dont il faut se donner garde pour ne point se jeter inconsidérément en quelque détourbier. Tu le sais, mon garçon : A mal enfourner on tire les pains cornus (ce proverbe était très familier à la dame). Par ainsi, sois sage, et va prendre l'avis de sire Balard.

Malheureusement, quand Pierre Tacon fut rendre visite au marchand ferretier de Rive, la boutique de celui-ci était de nouveau fermée, ou tout au moins ne s'ouvrait qu'à demi : Dame Balard et les deux facteurs du négoce servaient encore les chalands venant furtivement à l'emplette de leur nécessaire, mais sire Balard ne se montrait pas aux gens comme à l'accoutu-

1 Sa préséance.

mée. Tantôt on le «lirait mal dispos en son corps et

contraint de se tenir au logifl où il était dans les remèdes; tantôt il s'était mis aux champs et chevauchait en Savoie pour quelque recouvrance d'argent dont il avait affaire, mais il reviendrait un jour prochain ou l'autre. A quoi les voisins ajoutaient à batte voix : que le ci-devant Syndic se montrait, ce temps présent, fort dégoûté d être — chacun dimanche matin — conduit au prêche par les guets de la sommaire Justice. Dès quinze jours en çà il n'avait point paru au Conseil, où Messieurs l'abreuvaient trop souvent de remontrances et de menaces — et même il avait fallu lui mander Petermann le sautier, lui intimant de le suivre, pour qu'il se déterminât à démarcher certain jour jusqu'en la maison-de-ville, où Ton avait affaire à lui.

— Patience donc, puisqu'il en est ainsi — avait dit dame Amblarde, quand son fillâtre lui eut conté l'insuccès de sa tentative. — Sire Balard n'a pas coutume de quitter un long temps son train de marchandise, et c'est à croire qu'il ne tardera guère à reparaître. C'était un grand ami de ton défunt père, il te veut quelque bien, je m'en assure : tu le trouveras tout dispos à t'aviser de ce qui est à faire ; il n'est que d'attendre.

Mais l'attente n'est pas toujours facile : une nouvelle « traversure » vint, à deux jours de là, troubler encore le ménage des Tacon, mettant à l'épreuve la résignation de la veuve et l'endurance du jeune artisan vitrailler, qui n'en avait jamais de reste.

Une affaire d'état, dont on parlait depuis plusieurs mois dans la ville, l'insistance « opiniâtrée » de Messieurs de Berne à se faire rembourser sans nul retard les frais de guerre concernant le « Secours » envoyé par eux à Ceux de Genève au commencement de l'année courante, tel était cet incident fâcheux qui devait alors préoccuper, croyons-nous, tous les magistrats de l'indigente république au moins autant, sinon davantage, que les exigences de Farel et de Calvin faisant appel à l'autorité civile pour discipliner par un engagement personnel la foi religieuse de tous les citoyens.

On s'était obligé à payer, avant la Saint-Sylvestre, 10,000 écus à nos exigeants alliés qui, dit un historien, ne se jugeaient pas suffisamment indemnisés par les conquêtes qu'ils avaient faites1. Mais où trouver ce capital, d'une valeur six fois plus considérable en ce temps là que de nos jours ?... Un rôle nominatif avait été dressé dès le mois d'octobre de tous ceux qu'on estimait pouvoir contribuer à la somme exigée ; cependant cette taxation arbitraire avait été si mal reçue des citoyens désignés, qu'il avait fallu avoir recours à la contrainte, les Conseils arrêtant dans leur sagesse que « à défaut de paiement, tous les retardataires seraient chassés et bannis de la ville à perpétuité'2 ».

Puis, comme prélude à ces mesures fiscales d'une rigueur excessive, on commençait à faire fermer d'office les boutiques, les échoppes et les ouvroirs des récalci-

1 A. Roget. Hist. du Peuple de Genève. I. p. 25.

2 Arrêt du Deux-cents, 26 octobre 1536.

trente, quelle que fût la modicité de leurs ressources, car

l'exaction n'atteignait plus seulement les aisés, elle était devenue générale' et — dans tous les quartiers où depuis plus d'une année tant de logis de fugitifs i IVneysans i étaient inhabités — ces nouvelles exécutions de Justice devaient donner aux défaillants les appréhensions les plus sinistres.

Ce fut à l'occasion de cet impôt très impopulaire que le Dizenier du haut de Saint-Gervais se présentait de nouveau à dame Tacon, peu après sa première visite. La veuve, à la réquisition de ce malvenu, se voyait contraite de l'introduire encore dans l'atelier de vitraillerimagier, où Pierre se livrait paisiblement à son labeur accoutumé.

Comme maître Jonas pouvait le conjecturer, l'accueil du jeune artisan avec lequel il avait eu débat l'avantveille ne devait avoir rien de bien cordial; mais le « commis » de la Justice avait quelque revanche à prendre du « béjaunet » qui s'était donné licence de reconduire sans vouloir rien entendre de Y Acte de Foi, qu'à bonne intention, lui sieur Guignard, était venu l'engager à souscrire. La mission nouvelle du rancuneux Malva était plus impérative aujourd'hui. « Il n'y avait plus rien à dire au contraire », le bulletin de taxation nominative dont il était porteur l'autorisant, le cas échéant, à parler sur un ton qui devait rappeler ici son autorité méconnue.

1 Ibid. 13 novembre.

Cependant ces dispositions malveillantes n'eurent pas d'abord l'occasion de se manifester. Pierre, récemment admonesté affectueusement par dame Amblarde, s'était promis « pour l'amour d'elle » d'endurer désormais au mieux possible les agissements du Dizenier, s'il revenait les tarabuster, et d'ailleurs l'inquiétude qu'il lisait en ce moment dans les yeux de la vieille, puis l'étonnement craintif de sa sœur moins-née Barbara, montée à l'ouvroir selon sa coutume pour le voir peindre ses images, lui faisaient un devoir de se contraindre un peu et de patienter.

Malva ayant expliqué brièvement le motif de sa survenance, « qui n'était pas, disait-il intentionnellement, attouchant l'affaire de la Foi », présenta la bullette de taxation à la veuve, et celle-ci, peu lettrée, se défiant de ces écritures, s'était hâtée de passer la carte à son garçon et lui demanda, tandis qu'il lisait, à combien se montait la somme préfigée ' dont ils étaient chargés?

— A quinze écus-thaler2 — répondit Pierre attristé.

— Jésus-Maria !... — (dame Tacon oubliait dans son trouble qu'elle était, dès six mois, bonne Réformée suivant la pure Evangile et qu'on ne jurait plus ainsi, même à Saint-Gervais, à peine d'en répondre en Justice) — et où trouverons-nous telle pécune, mon valet ?

— Vous avez trois jours pour y pourvoir — reprit sèchement le Dizenier, bien que la question ne lui fût pas adressée.

1 Fixée.

2 Le thaler valait alors 4 florins, soit environ 6 francs. Voir Blavignac, Armoriai, p. 82.

— Et Après? -demanda Pierre enredrotmntla tète.

— Après V... J'ai ordre de rapporter à l'Audience la liste dt's mutinants et récalcitrants, s'il s'en trouve en mon quartier.

( )r bien ! Cependant nous sommes à la dépourvue, nous autres enfants de Jean Tacon qui fut. Quinze écus-thaler ne se trouvent pas tout d'abord chez un vitrai lier. 11 sera bien métier de m'accorder quelque surséance, maître Malva.

— Cela, bel ami, c'est affaire à proposer au sergent qui viendra tantôt lever gages sur les opiniâtres... ou pis encore.

— Quoi « pis encore » ? Qu'y a-t-il plus outre ? — demanda la veuve avec anxiété.

— Dame Amblarde, vous le savez très acertes, et il me fâche de vous l'énoncer : Messieurs ne peuvent attendre, tant ils sont outrageusement pressés de Ceux de Berne. D y aura cette fois la saisie des logis et séquestre de toute appartenance, au dommage des non payants, comme on a fait ci-devant aux citoyens bannis et forpaysés Peneysans dont le maisonnage a été vendu et dévolu, à la chandelette, au plus offérissant enchérisseur.

— Las mon Dieu !... — gémit FAmblarde.

— Mère, n'en croyez du tout rien ! — et disant ces mots avec indignation, Pierre s'était vivement avancé pour soutenir la vieille qu'il voyait chanceler, tandis que Barbara éperdue se cramponnait à lui.

— Je dis vérité — reprit aigrement maître Jonas en s'adressant cette fois au jeune homme.

— Morgue de vous, maître sot ! — repartit celui-ci, frappant du pied impétueusement — Etes-vous sMénué de sens qu'un oison de crête!... — La colère faisait rougir son front, son regard étincelait, sa voix irritée s'élevait en saccades.

— Dites-vous ainsi, malavisé? Vous en répondrez tantôt à l'Audience !

— Hors d'ici, et bien vite, Dizenier de nèfle ! Venezvous céans pour mettre à l'effroi une chétive vieille ?...

— Je ne fais que répondre honnêtement à elle ! Mais l'artisan, transporté d'irritation, ne voulait rien

entendre : « Hors d'ici ! Malva ! » répéta-t-il, échappant aux étreintes qui le tenaient enlacé. —Puis il s'empara du long réglet de fer à couper les vitres qu'il trouva sous sa main, sur la table d'étendage.

Cependant Jonas, le couturier-Dizenier, n'était nullement dhumeur à affronter, pour l'honneur de la Justice et du Fisc, des dispositions si menaçantes.

— Ce sera toi. outrecuidé Pierrot, qui déguerpiras tantôt de céans et de la ville ! — dit-il en gagnant la porte.

C'était la flèche acérée du Parthe, et déjà celui qu'elle atteignait, sourd au cri de l'Amblarde, s'était jeté en avant, le bras levé, « pour avoir sa raison de telle insolence ».

Fort heureusement pour le mal avisé commis de la sommaire Justice, quelqu'un pénétrait dans l'ouvroir du vitrailler en ce moment critique, et l'entrée de ce nouveau personnage devait faire une diversion assez

heureuse pour apaiser soudainement, au moins en apparence, la noise qui venait d'éclater.

— Sire Balard! — s'écria la vieille en joignant ses mains tremblantes.

— Dieu soit céans ! — dit pacifiquement le ferretier de Rive, que Fétonnement retenait sur le seuil, à la vue de 08 qui survenait dans cet intérieur troublé. — Par mon baptême, vous faites beau ménage, vous autres ! On vous entend débattre dès la rue, et déjà les commères de Cornavin sont sur pied, congrégées devant le logis. Qu'est-il advenu ? quelle maille avez-vous à partir ensemble, gens de bien ?

La veuve du mercier Tacon n'aurait pu répondre, et Pierre, confus autant qu'exaspéré, ne se hâtait pas de le faire. Ce fut maître Jonas qui, soucieux de sa dignité compromise, et d'ailleurs rassuré maintenant par la présence du ci-devant Syndic, crut devoir lui faire le rapport justificatif de sa mission officielle et le récit tendentiel des violences et disgracieux propos auxquels le service de Messieurs l'avait exposé.

C'en était trop pour le jeune artisan outré de colère, il ne pouvait maîtriser sa fougue, et ses dénégations véhémentes rompaient à chaque instant la parole du Dizenier.

— Suis-je un traître citoyen, moi Pierre, fils de Jean Tacon d'honnête mémoire — demandait-il vivement au ci-devant Syndic — pour qu'on vienne parler à moi de déguerpissement, de confise1, de déchassement

1 Confiscation.

d'une ville de Genève, mon lieu de nativité ?... et tout pour quinze écus, dont nous voici taxés à la mal'heure, nous autres.

— Mon garçon dit vrai, on nous fait grande rudesse, sire Balard — ajoutait l'Amblarde éplorée.

— C'est pour tout délinquant même procédure — objectait le commis du Fisc, cherchant à se justifier; — sire Balard ici présent ne veut pas dire au contraire. On a fait hier à soir la criée de Justice, dans tous les quartiers, pour mémoriser l'arrêt de Messieurs, enregistré dès le prochain octobre passé. Qu'en puis-je mais, moi Jonas Guignard qu'on vitupère ?

— Or bien! or bien!... —répétait l'honnête ferretier, devenu pensif et contemplant avec une secrète émotion cette pénible scène.

Puis il s'approcha de la veuve, dont il pressa la main, et lui dit à l'oreille quelques mots, comme pour la rassurer; après quoi, montrant discrètement la porte à maître Guignard, qui ne demandait pas mieux que de se retirer, il couvrit honorablement sa retraite en demandant à l'Amblarde et à sa fillette de descendre aussi les degrés et d'accompagner honnêtement maître Guignard jusqu'à l'entrée du logis, afin que les voisins attirés par ce « garbuge » vissent bien qu'à présent le tout était calmé. « C'était un prud'homme sans malice, sieur Jonas; lui. Syndic ancien, en voulait répondre ; et cette échauffaison, survenue mal à propos au sujet de la taxe du Secours, n'était au vrai que feu de chenevottes, dont il n'y avait plus à tracasser. Quant à sieur Balard. il avait à traiter céans quelque affaire privée avec

Pierre et souhaitait qu'on les laissât tous deux en liberté •.

« Or çà, mon gars, te voilà tout surpris de ma venue — dit à Pierre, en souriant, le ferretier de Rive lorsqu'ils furent seuls, — encore qu'il n'y ait rien en mon fait pour te mettre à Perte. C'est « Tête-d'or », mon fillot1, qui m'a donné à entendre que tu avais quelque nécessité de parler à moi ; me voici tout porté à te donner audience; puis j'ai aussi certaines nouvelles du pays de Savoie à t'énoncer. Cependant prenons séance ! — En disant ces mots l'ancien Syndic s'accommodait sur une « selle'2 » (il n'y en avait guère dans l'atelier) et invitait l'artisan vitrailler à reprendre place sur son escabeau accoutumé. « d'autant qu'ils avaient à proposer de diverses choses. et qu'on délibère mal et sans pertinence quand on demeure un long temps en pied ».

Le ton de bienveillance de sire Jean Balard, et cette cordiale franchise, cette rondeur dans les relations avec chacun et chacune, dont il ne se départait jamais,

1 Filleul.

2 Chaise. Selle a encore le même sens dans le dialecte de Savoie.

avaient déjà gagné toute la confiance du jeune homme, dont les impressions étaient toujours aussi vives que passagères ; la scène « tempétueuse » qui venait de se passer dans l'ouvroir était déjà, pour lui, comme oubliée. Mais son interlocuteur voulait en finir tout d'abord de ce « tintouin fâcheux au sujet de la taxe du Secours de Berne, et c'était le premier affaire auquel, disait-il, il était métier d'aviser ».

« Quel était le gain journel de Pierre ? Quelles pouvaient être les facultés des hoirs de Jean Tacon ?... Une part de leur logis n'était-elle pas à louage V »

« Las ! il n'y avait pas de gain journel pour les artisans vitraillers-imagiers — répondait l'interrogé. — Tout était pour eux à Timpourvu. Cependant, jusqu'ici, on nouait en ce petit ménage les deux bouts de la serviette, mais rien de plus. Dame Amblarde filait soir et matin pour un tissotier ' leur voisin ; elle lavait et blanchissait la buée, même godronnait les collets montés, avec l'aide de Barbara, pour quelques ménagères du quartier; mais c'était à si petit profit que rien. La boutique du logis, avec une chambrette à l'étage, était louée, il était vrai, à certaine chaperonnière2 et bonnetière bressane, laquelle avait déjà pris pour apprentie Françoise, la petite sœur de lui qui parlait. Toutefois cette chétive domiciliée, sans parentelle à Genève, ne payait sa gîte qu'un bien peu et toujours à grand'peine, d'autant que son trafic allait mal, les dames à cha-

1 Tisserand.

2 Modiste.

peroo ne se voyant plus guère, mène la di manche, en ce quartier de Saint-Gerrals, En fin de conte, depuis

que les soudarts de Boleure logés au faubourg avaient fait le gast <-n ce pauvre logis, c'était à grand'peine que lei posseesionnéfi parvenaient à tenir on état le couvert, la ferraille et la charpente. Somme : la maison était toute pareille à tant d'autres, demi ruinées, qu'on voyait à présent dans la ville. Cependant, grâce à leur épargnante, providente et laborieuse marâtre, les enfants de Jean Tacon n'étaient jusqu'ici detteurs et reliquateurs de nully1, la merci-Dieu! »

— Bien donc, de par Dieu, puisqu'il est ainsi ! Mon gars, j'étais compagnon de feu ton père, comme tu sais; viens demain à soir en mon logis, sur le tard... je dis après les huit heures sonnées, c'est quand ma femme est déjà retraite en la chambre de lit; je te trouverai peut-être, en cherchant bien en mon coffre, ces quinze écus-thaler dont il se voit assez et trop que vous êtes céans en défaute.

— Ah, sire Balard ! — dit vivement Pierre... mais ce fut tout : le pauvre garçon, saisi de surprise, n'aurait pu exprimer ce qu'il ressentait d'impétueuse reconnaissance. — Sire Balard ! — répéta-t-il en étreignant la main de son « adjuteur ».

— Rien plus, mon gars ! N'es-tu pas compagnon arbalétrier du nombre des Enfants de la ville ? et moi ne suis-je pas le Roi du Jeu, comme ton père en était Connétable V Par ma foi et mon baptême, il me dépiterait

1 De personne.

de ne pouvoir t'aider en ce fâcheux rencontre... Parlons d'autre ! qu'as-tu que tu fomentes à me donner à entendre ?

Pierre eut bientôt fait d'aviser le bonhomme qui l'interrogeait. Il lui avoua franchement sa répugnance instinctive à souscrire Y Acte de Foi dont Malva, ce fâcheux, toujours de mauvaise rencontre, était venu lui présenter à signer le formulaire par commandement de la Justice. « Et ce qui le tannait le plus, disait-il, c'est qu'il était en contraste, à ce propos, avec dame Amblarde, pour laquelle il avait toute révérence, celleci bonne femme étant disposée à prendre — tant pour elle que pour les fillettes ses pupilles — tout engagement de Foi religieuse dressé par les Prédicants de la Réforme, puisqu'en ce Genève on était, dès six mois, réformés. Lui au contraire inclinait à s'en déporter, sa raison lui disant à toute heure que nul n'avait à contraindre sa conscience au nom de la religion nouvelle ; non ! pas même un Farel ni un Calvin. Ceux-ci Francillons se mécomptaient s'ils pensaient, de léger, conduire le populaire de Genève ainsi qu'on fait d'un ours tenu à la catène. Pierre avait-il le tort en parlant ainsi? Qu'avait en pensement sire Balard touchant cette Ordonnance ecclésiastique démesurée; et lui, en fin de conte, que devait-il faire ? »

— Attendre ! — repartit le ferretier qui, le menton appuyé sur le corbin de son haut bâton, avait écouté très attentivement et avec sympathie la confession du jeune vitrailler. « On avait, en cette finition d'année,

d'autres étoupea à filer dans les Conseils que ce malaï ise* Sommaire de Discipline encore qui maître Farel et son adjuteur tissent à ce propet ta tempétueux, jusqu'à dire : qu'ils 8e retireraient de b nlk si on n'y

donnait de l'ordre. — En fait, les eepprita étaient fort partialisés au sujet de cet engagement personnel, comme aussi .lavoir à communier tous les mois ' à la Cène du Seigneur, que chacun le voulsît ou non. Puis que serait-ce. demandaient ta gens se réfléchissant, si le Magistrat avait à poursuivre comme délictueux et finableinent comme criminels tous les récalcitrants? Que serait-ce encore si les Prêcheurs en office, assistés d'un Commis du Conseil, comme ils demandaient, se licenciaient de refuser la Cène, soit excommuniaient ceux et celles qu'ils suspicionnaient de mal'vie. ou d'être encore entachés de leur religion ancienne, ou moqueurs de la nouvelle, ou contempteurs des Evangélistes ?

— Ce serait la finition de nos libertés, sire Balard ! Mais vous, qu'en dites V

Il était bien difficile à l'interpellé, ci-devant Syndic de la communauté genevoise — bien qu'il n'eût assisté dès longtemps aux séances du Vingt-cinq — d'exprimer ouvertement la ferme volonté de désobéir, s'il le fallait, aux arrêts de ce Conseil, et d'avouer qu'il envisageait déjà, pour lui et les siens, les conséquences très

1 L'opinion personnelle de Calvin était alors : que le populaire devrait être contraint dans toute communauté réformée bien gouvernée à célébrer la Cène chaque dimanche ! — Voir Roget. Hist. du Peuple de Genève, 1 p. 15, note 2.

graves de sa détermination. Cependant l'honnête ferretier dut assez laisser deviner sa pensée pour que son interlocuteur attentif s'assurât, dans cet entretien confidentiel, de la secrète sympathie que sire Balard donnait aux citoyens « récalcitants » ainsi que lui et prêts à braver au besoin les tyranniques procédures suggérées par les Réformateurs. Le bonhomme se laissa même entraîner plus loin qu'il n'eût voulu sans doute: — H faudra voir la fin du jeu — dit-il après un instant de silence. — Ce ne sont pas des moindres citoyens, les malcontents comme toi et moi, mon gars, ci-devant Eidguenots ou bons catholiques mais tous « Libertins » dangereux assurent nos Evangélistes, je dis Jean Philippe, Michel Sept, Richardet l'impétueux, et encore Ami de Chapeaurouge et Jean Lullin, nos conseillers commis à Berne. Quant aux Guillermins, ces bons jeannins prêts à tout délaisser de nos libertés anciennes en nom de la Réforme, ils ont le nombre pour eux, dans la ville et les faubourgs, selon les apparences ; outreplus les Curtet, les Poral, Claude Pertemps, Ami Perrin, Jean Goulaz se démènent assez et trop pour les catéchiser et dogmatiser. Toutefois la plus grande voix du populaire vient d'élire encore notre Richardet, Lieutenant de la Justice en ce prochain dernier Conseil général... On ne sait jamais, en ce Genève, ce qu'il faut pronostiquer des inclinations du commun, seulement huit jours avant l'événement ! En fin de conte c'est jeu parti1, ce débat fâcheux, il en faudra voir

1 C'est partie égale.

L'aventure; mail très acertes nulle dérision touchant Y Acte tir foi ne sera prise par les Conseils avant les prochaines élections syndicales '. Pour ce, je te dis en- 0OT6 en toute assurance qu'il nous convient d'attendre et <le dilavei- avant de rien résoudre, d'autant qu'il se peut faire que ce Sommaire de bonne vie chrétienne, par contrainte, dont on nous tarabuste, ne soit jamais goûté du Magistrat non plus que du populaire, car c'est morceau trop dur à digérer et dont on n'a point l'accoutumance en un Genève.

Pierre ne pouvait que se laisser gagner par le raisonnement très judicieux de son donneur d'avis; beaucoup mieux placé que nul autre, se disait-il, pour être renseigné sur l'attitude hésitante des Conseils, le Syndic devait connaître aussi l'opposition grandissante des citoyens i amateurs de liberté », les menées de leurs adversaires les Guillermins (on ne disait pas encore « Calvinistes §), et finalement l'incertitude que ces dissentiments politico-religieux devaient donner, avant qu'il soit peu, à toutes les manifestations de ce que nous appelons aujourd'hui l'opinion publique.

— Vous parlez si très bien, sire Balard mon bienveuillant, que je ne saurais rien dire au contraire — reprit-il — et pour ce, je suis déterminé à refuser tout à plat la souscription insolite de ce Sommaire de la Foi de Ceux de Genève si Malva vient encore m'en importuner.

1 Soit le premier dimanche de février suivant.

— Par ma foi, il n'aurait garde ! tu l'as, ce tantôt, trop bien rabroué, je m'en assure... Çà parlons d'autre, ores f que nous avons accordé nos flûtes. Cependant le jour baisse et j'ai certaine épître d'importance à te donner à entendre. Allume ton lamperon de veillée : pour un, qui ainsi que moi n'est plus jeune, il n'est que d'être bien éclairé, afin de déchiffrer posément toute manière d'écriture.

Le vitrailler ayant fait avec empressement ce que demandait son visiteur, tous deux rapprochaient leur siège du luminaire, et sire Balard, sortant une lettre ouverte de la pochette de son pourpoint, se disposait à en faire la lecture au jeune artisan. Toutefois, avant de poursuivre, il jugea qu'il était à propos de donner à son auditeur quelques explications préliminaires.

— C'est lettre de dom Boccard, ci-devant curé de Pérignier, lequel bon chrétien opiniâtre tu connais assez, je pense. Pour tout dire, il me donne d'abordée nouvelles fâcheuses, et celles qui s'en suivent ne valent guère mieux.

— Qu'est-ce à dire ? — demanda Pierre soudainement ému.

— Dame de Blonay, en Religion révérende Mère Ayma, est décédée naguère en sa chétive abbaye. Dieu ait son âme et l'accueille en ses tabernacles !

— Ainsi soit ! — murmura Pierre avec tristesse, et faisant pieusement le signe de la croix.

1 Maintenant.

- Sur ce. je viens sans plus ;i t'énoneer sm» rien omettre ce que me «lit mon épietoher1.

i Sut Balanl. toutes salutations uniablei vous soient données. — Vous ne serez pas pour vous ébahir de la présente, laquelle a pour motif très fâcheux l'annonciation du décès de notre révérende Abbesse de Lieu, survenu sans souffrance apparaissante, ni trop douloureuse angustie*, la vigile de la Sainte-Sylvie3, prochainement passée. La vénérable et prude femme, parangon de Cistercienne, dont j'ai trente ans et plus recueilli les plus secrètes pensées au Tribunal de la Pénitence, est trépassée du siècle, munie par moi très humble prêtre, des sacrements de l'Eglise. Ses restes mortels reposent orendroit4 dans le petit cimetière abandonné, attouchant au moutier de son monastère ; avec le bénin support de Messieurs de Berne, nos communiers de Pérignier, Allinges et Brécorens ont acconsuivi son convoi de parentage (sans la croix, ni la bannière, sans chants de l'Office, ni sonneries, cela s'entend assez et trop); ils ont même assisté piteusement à l'enfouissement de son coffre à mort... Soit donné à mon souhait un Requiescat in pace à cette vénérable Mère, par tous ceux et celles qui ont eu le bien de la connaître, et puisse telle vie de renoncement, de charité et d'amour divin nous demeurer en exemple, à tous nous autres. Amen ! »

1 Mon correspondant ; sens littéral : mon faiseur d'épître. 1 Angoisse.

3 Le 5 novembre.

4 On prononce orendrè. A présent. Dialecte savoyard.

— Il dit vérité : c'était une grande femme de bien, Mère Ayma ! — murmura le lecteur, comme parlant à lui-même. La vue du bonhomme s'était troublée, semblait-il, et pendant un instant il dut suspendre sa lecture. Pierre n'osant rompre le silence se livrait aussi à ses pensées, mais — il nous faut bien le dire — l'impression très sympathique qu'éveillait pour le jeune homme le souvenir de la défunte n'était pas en ce moment la seule qu'il ressentait.

— La reste de ce liminaire \ touchant les affaires pécunieux en défaute 2 de la défunte, n'est pas pour t'intéresser tant que moi — reprit le marchand de ferraille et de « clinquaille » en parcourant rapidement l'épître qu'il avait sous les yeux. — Ce sont excuses très grandes et bien humbles du ci-devant curé, administrateur au temporel du monastère de Lieu, d'autant qu'il n'a nulle faculté, dit-il, d'acquitter les parcelles 3 et mémoriaux dressés maintes fois par mon facteur avec description des chalandises livrées, non plus que certaines cédules portant reconnaissance et obligation de quelques sommes d'argent prêtées par moi, dès plusieurs ans, à la Révérende. La communauté des pauvres Filles de Citeaux, du présent dispersée, n'a délaissé nulle pécune, et le totage des revenues de ses métairies s'en allait à l'hébergement des passants forains autant qu'à l'assistance des malades indigents, des estropiats, des infirmes invétérés, tous manants des paroisses d'alentour l'abbaye. Pour ce, messire Boccard me

1 Préambule. 2 Au passif. 8 Comptes.

L'Jl

donne conseil de Cure !•' pourchas de ma créance (laquelle, dit-il, oppressait fort la chétive défunte en ses derniers jours) auprès de Messieurs d<> Berne, qui dès leur conquête, ont saisi, appréhendé et confisqué le plus du tout des biens d'église sis en Chablais. Mais autant en emporte le vent ! Ce qui est ras ne se peut tondre, c'est un commun dire, et de ces avances hasardeuses — que ma bonne femme Thoina voyait à mal g\v et parfois m'en faisait le groin — je ne tiens plus nul compte, encore que, le tout, étant supputé, fasse bien un gros denier pour ma défaute, je dis à tout le moins cinq cents écus-thaler.

— Dieu vous ait en garde, mon cher sire ! Vous êtes en tout rencontre si secourable et pitoyable aux nécessiteux que rien plus.

— Encore faut-il y aller le hobain ■■ mon gars ! — répondit le ferretier, touché par le chaleureux accent de sincérité de ce témoignage. — Si je te disais — continua-t-il d'un ton confidentiel — que Messieurs de notre Petit-conseil et leur ci-devant thésaurier Etienne Chapeaurouge sont dès longtemps mes detteurs et reliquateurs pour de grandes avances que je leur ai faites, et que je suis fort gêné de leurs retardements, jusqu'à ne pouvoir payer à François Paquet mon gendre le dot de ma cadette fille Louise, dès plusieurs ans son épousée, peut-être que tu aurais peine à me croire, et pourtant c'est toute vérité.

Oui « c'était toute vérité » : l'honorable ancien Syndic

1 D'un pas mesuré. Le hobain était l'allure des haquenées.

— que ses rudes collègues du Vingt-cinq semonçaient, admonestaient et menaçaient du bannissement de la ville et des Franchises « à toujours-mais » s'il persistait scandaleusement à « récalcitrer » contre la Réforme — ce généreux citoyen, était créancier de la Seigneurie pour des sommes importantes, qu'il réclamait en vain et dès longtemps. Le seul résultat de ses nombreuses requêtes était — tout nous porte à le conjecturer — que le gouvernement de la république obérée le ménageait encore, dans une certaine mesure, et nosait pas — crainte de l'indignation populaire — le réduire, lui et sa famille, jusqu'aux dernières extrémités.

— Laissons à quartier ces traversures journelles, qui ne touchent que mon particulier — reprit-il. — Je reviens à l'épître de mon raconteur, non pour tout lire (ce serait trop long à déchiffrer) mais pour te donner le sommaire (d'autant que tu n'y prétends rien) d'une autre incidence fâcheuse que voici. La dernière Novice qui fut à l'abbaye se trouve, en suite du décès de dame Ayma sa protectrice, si délaissée que rien plus.... encore qu'elle soit de noble parentage, cette fille de bien, suivant mon épistolier. Toutefois ses afîins1, lesquels se sont tournés à la Réforme, et même sa marâtre, selon ce que donne à entendre dom Boccard, témoignent ne plus se soucier d'elle, qui ne veut pour néant les suivre d'exemple et renoncer à sa sainte vocation. Ce temps présent, certaine Sœur Converse de l'héberge lui donne encore refuge en son village ; mais que sera-

1 Ses proches.

ce di cette abandonnée, demande Le curé, si. comme il esl à croire, tant les temps sont misérables, il n'est communauté «le son Ordre où la chétive soit recueillie, seulement pour l'amour de Dieu?

— A tout le moins son père lui demeure — laissa échapper le jeune artisan, que cette triste révélation avait profondément troublé.

— Voire-mais, voilà pour m'ébahir ! tu la connais donc cette Novice prédite, toi maître Pierre?

« Il la connaissait... pour l'avoir rencontrée et deux fois parlé à elle, messagère de dame Ayma, tant à l'héberge du couvent que dans la clôsure où il avait été mandé », répondit avec embarras l'interrogé (car la vérité est parfois bien difficile à dire) ! « Outre plus, il avait quelque peu entendu parler de ses défortunes par dom Boccard lui-même, et c'était une mélancolieuse histoire ».

— Or bien, je n'ai loisir de l'entendre présentement; nous verrons par après s'il se peut faire quelque chose pour cette... Comment a-t-elle nom?

— En Religion, Sœur Marguerite.

— Possible, si j'ai cet hiver occasion d'aller à Gex pour mon négoce, j'en dirai le mot au Grand-vicaire. Ores, il me reste une autre incidence assez étrange à te faire connaître, maître Pierre, et pour ce qu'il est ici parlé de toi par mon épistolier. je vais te donner lecture sans rien omettre de la fin finale de sa missive, laquelle est pour te surprendre autant que moi.

A la suite de ce préambule — qui pour son auditeur interdit était assurément une énigme — le bienveillant

ferretier lui déchiffrait, non sans peine, la dernière page de la lettre ouverte qu'il avait encore en mains.

« Sire Balard, il nie reste à vous aviser d'un dernier affaire, non moins fâcheux et inespéré, dont je suis en grand détourbier i et pour lequel je fais état de votre bienveillance; si vous pouvez y donner de l'ordre ce sera — je vous en donne ma foi — belle charité, et je vous en presse instamment, en mémoire de notre vénérable défunte. Voyez-ci ce qui mésarrive : Certaine fille jeunette orpheline — une mienne paroissienne, chétive en son corps et trop simple d'esprit (c'est une enfant trouvée jadis dans nos bois, et dont Mère Ayma était seule providente) — s'est résolue tout soudain et sans cause apparaissante à délaisser nos villages, où elle était servante moutonnière le plus du temps. Elle veut aller à Genève chercher maître et gagner son vivre, dit-elle, d'un si ferme vouloir qu'il n'y a remède à cette fantaisie, encore que j'aie fait tout devoir de conseilleur pour l'en détourner : « Tu ne connais nully en ce Genève, toi Philomène — lui ai-je représenté en diverses fois — tu es pour te perdre en traçant chemin dans cette grande villasse, je dis si grande, que dès l'entrée de Rive on n'en voit pas le bout! Eh, où iras-tu chercher maître? Que feras-tu, si tu ne sais où aller gagner ton vivre?... — « J'irai chez maître Pierre, répond-elle (car cette opiniâtrée a pour tous les trous

1 Embarras.

une cheville); celui-ci n'est pas pour me délaisser, je m'en assure] i

i Le dit Pierre, dont il n'est jour qu'elle ne mémorise, est certain jeune vitrailler. Enfant de Genève et gars de bonne apparence, qui naguère a travaillé durant plusieurs semaines dans nos villages, et dont je ne saurais dire que bien, m'étant familiarisé avec lui, alors qu'il réparait les verrières en dommage de notre vieux moutier. Il peut être que vous le connaissiez, sire Balard, et lui n'est pas sans vous connaître aussi. Je crois qu'il a sa demeurance en Cornavin, près de la Porte de ville, selon ce qu'il m'a donné à entendre. »

« Quant est de notre fantasieuse Pastoure (ainsi estelle dénommée chez nous), il s'entend assez que, ne pouvant mieux faire, je me suis engeigné de donner assurance à son viage1, la mettant en recommandation à des gens de bien, mari et femme connus de moi, qui vont par delà en pèlerinage. Outre plus, je l'adresse rue Pelisserie. au Logis de la Coupe, le seul où j'aie gîté en votre ville et dont l'hôte — un honnête Fribourgeois dénommé Gotteron — m'a naguère offert tout service. Voilà où j'en suis de ma fusée, sire Balard, et, pour dire vérité, je voudrais bien que le fil en fût tout débrouillé. Dieu y ait part ! La Philomène se départira de nous demain ou l'autre, et pour néant ne veut dilayer, la pauvre fille î tant elle a de hâte. Aura-t-elle ce bien que vous lui veniez un peu en aide en sa nécessité ?... A mon souhait qu'il soit ainsi ! mais c'est grand

1 Voyage.

peut-être, et toutefois j'en ai quelque bonne espérance, tant vous avez le bruit d'être miséricordieux ».

— S'en suivent les salutations amiables accoutumées

— ajouta le lecteur, en repliant un peu brusquement l'épître dont il venait de donner communication. — Les gens de Savoie n'ont jamais fait de solliciter Ceux de Genève — ajouta-t-il d'un ton mécontent, car cette dernière « incidence » que le ci-devant curé lui faisait connaître était loin de lui agréer, et la survenue dans la ville d'une échappée fille de village, lui paraissait aussi déraisonnable que malencontreuse. — Or çà — demanda-t-il

— que t'en semble, mon gars? Il est bien temps que tu proposes, après nr avoir si longuement écouté.

Mais Pierre, saisi de surprise et vivement troublé par tout ce qu'il venait d'entendre, n'était guère capable, en ce moment, d'énoncer ses pensées confuses : tantôt la blanche vision de Sœur Marguerite éplorée, suivant Perpétue en sa chétive retraite, obsédait son imagination, tantôt la Pastoure dont le triste sort l'émouvait de la pitié la plus vive semblait apparaître devant lui. « C'était une dévote créature de Dieu, cette innocente bergère ! disait-il avec chaleur à sire Balard qui l'interrogeait; elle n'est point assottie, encore qu'elle ait eu parfois quelques capricieux pensements, et possible elle pourrait être d'aussi bon service qu'une autre fille, quand elle serait apprivoisée et affaitée à la ville. Enfin lui, Pierre Tacon, était tout porté de bonne volonté pour cette esseulée, bien qu'il n'eût guère moyen de lui donner assistance ».

— Bien, de par Dieu! tu en parles si résolument, mon gars, que tu ne saurais mieux rendre témoignage si c'était une de ta proche parenté! — dit en souriant le ferretier, dont la débonnaireté accoutumée avait déjà dissipé le mécontentement passager. — J'irai demain à soir n'enquérir chez Gotteron; il se peut que ta moutonnière soit déjà en son Logis. En tous cas d'aventure ce sera pour tâter le guet et voir avec notre hôte ce qui est à faire en ce rencontre.

Peu après avoir énoncé cette résolution charitable, l'ancien Syndic quittait l'ouvroir de l'artisan vitrailler: « la nuit était déjà tombante, disait-il, tant sa visite céans avait été prolongée, et sa bonne femme Thoina était pour le tancer et lui donner le tort bien aigrement, d'autant que l'heure du souper était sonnée et qu'il y a loin assez, de Cornavin à Rive.

Pierre était seul, peu de jours après. Une impérieuse nécessité le contraignait à ne pas quitter son atelier pour aller aux enquêtes : il donnait le feu aux diverses pièces démontées de son grand vitrail, et pour cette opération, la plus délicate de son œuvre, sa surveillance devait être de tous les instants. Les verres peints, superposés par couches, et sans contact entre eux, sur

des plaques de fonte saupoudrées de plâtre, occupaient déjà leur rang dans le moufle dont la porte avait été lutée avec de l'argile réfractaire. A. présent, et pendant de longues heures d'attente, une haute température devait y être entretenue par l'artisan, inspectant à travers le regard du moufle le travail de l'incandescence, dont la coloration, disent les experts vitraillers, ne doit jamais dépasser celle du « rouge-cerise1 ». Nul ne pénétrait dans l'ouvroir de maître Pierre, non ! pas même dame Amblarde, quand les pièces découpées d'un vitrail étaient au grand feu. L'artisan refusait ce jour là de descendre à l'étage pour y prendre sa nourriture, et. pendant la nuit suivante, il devait encore veiller auprès du moufle, où tous les morceaux de verre « imagiés » exposés à l'aventure dans la fournaise représentaient pour lui un labeur assidu d'une durée de plusieurs semaines. Puis il lui fallait ensuite donner tous ses soins au « refroidissement », et cette opération nouvelle ne durait ?as alors moins de quinze heures 2. Que d'incertitudes, que d'appréhensions pour le vitrailler, touchant le résultat de ses travaux au cours de l'action mystérieuse du feu sur le verre, dont les divers enduits s'émaillent bien ou mal, et parfois se grippent, se fendillent ou se brisent en éclats, contre toute prévision et sans cause apparente !

En d'autres circonstances toutes les facultés de l'artisan eussent été concentrées sur le labeur difficile et

1 Olivier Merson. Les Vitraux.

«Ibid.

hasardeux auquel il 96 livrait, mais cette fois — bien qu'il procédât à la mise au grand feu avec la vigilance requise — Pierre était distrait par d'autres préoccupations et ne pouvait parvenir, depuis la visite de sire Briaid, à maîtriser la sympathie douloureuse et l'inquiétude que l'épttre de dom Boccard avait fait naître dans son cœur troublé.

— Qu'as-tu qui te mésarrive, mon valet? — lui demanda dame Amblarde, quand il reparut enfin « à l'étage ». — Tu es si morne et pensif que rien plus ; tu as visage d'appelant ' ! Est-ce ta longue veillée qui te fatrasse encore ? est-il survenu quelque malencontre à tes verres imagiés pendant qu'ils étaient au feu?

« Non, répondit Pierre, la cuisson avait assez bien réussi, encore que la grippage eût gâté quelques piécettes, que certaines couleurs fussent « tombées2 » et que d'autres eussent mal donné leur teinte coutumière. Somme : c'était, sur soixante-trois parcelles peintes, six ou sept à refaire du tout, puis quelques autres qu'il faudrait « repiquer » ci et là; mais n'est pas marchand qui toujours gagne, dit la sentence, et c'est fortune quand un vitrail sort du grand feu en perfection, sans nul dommage. Dans quelques jours tout serait en état, si Dieu voulait, et le vitrail de nuptialité, aux

1 Cette locution énergique, alors très usitée, signifiait : le visage blême d'un condamné à mort, pourvu en appel et attendant la dernière sentence.

1 Se fussent affaiblies.

armes de Montfort-Coudrée accostées de celles des Naegueli de Berne, serait en bon point pour être mis en place dans la grand'salle du château d'Allinges.

— Soit ainsi ! — dit la bonne femme, qui peut-être se demandait soucieusement quand viendrait le jour où son laborieux et toujours bien intentionné fillâtre serait payé de ses peines : le ménage des enfants Tacon était parfois à la gêne et l'eût été bien davantage sans la bienveillance qu'avaient pour eux tous les gens de Cornavin. « L'Amblarde, disaient les commères du quartier, fait tout devoir domestique en son logis ; elle n'a jamais battu ses poupines pour les induire à vertu; son Pierre, entalenté1 de ses verres imagiés, est toujours à l'œuvre et n'a souci que de bien faire ; les filles sont sans reproche, point mignardes, point dorlotées2 même la dimanche, et n'allant jamais, le soir, se faire pourchasser, en manière de jeu, par tous les garçons, dans les allées traversières. Que faut-il plus? On ne saurait trop avoir telles gens de bien pour recommandés ».

— J'irai ce jourd'hui tantôt, pour ma reposée, boire chopine à la Coupe — reprit l'artisan; et comme l'Amblarde s'étonnait de ce qu'il n'allait pas de préférence « s'éjouir » à YEscarcelle, que hantaient d'ordinaire les compagnons arbalétriers, Pierre lui conta sans réticence l'aventureuse escapade de la Pastoure et comment il avait hâte de s'enquérir de cette honnête fille pour

1 Passionné pour.

2 Parée* de dorlots (colifichets).

laquelle il était porté d'affection charitable : « mère Ambiante n'avait-elle pas souvenance qu'A lui avait quelque peu parlé de cette esseulée orpheline, chétive et fantasieuse, peu après qu'il était revenu de sa dernière caravane en Chablais V »

« Oui, dame Amblarde s'en souvenait, et même elle avait un peu remarqué la chaleureuse affection qu'avait témoigné « son valet » tandis qu'il parlait de cette moutonnière champêtre et pauvre d'esprit, avec laquelle il s'était familiarisé naguère. C'était, selon sa coutume, pensée généreuse dont il était maîtrisé, se disait la vieille, qui ne s'en était pas autrement préoccupée.

— A mon souhait qu'elle soit recueillie chez des gens de bien, cette esseulée trop aventureuse! laquelle, à mon sens, s'est donné le tort. Entendez ce, vous autres (cette recommandation était adressée aux deux fillettes, Barbara et Françoise, qui prêtaient l'oreille avec beaucoup d'intérêt au récit de leur frère). C'est toujours un grand cas pour une servante jeunette de venir ainsi à l'aventure en un Genève.

— Encore faut-il lui donner de l'aide s'il se peut faire, et c'est aussi votre avis, je m'en assure, mère.

— Je ne dis pas non, mon gars; c'est bien fait à toi d'y aviser.

Le Logis de la Coupe — dont maître Gotteron, jadis hallier ' de la halle aux Fribourgeois, était tenancier

1 Commis des halles. Voir Dragonnette Cerisier.

dès plusieurs années — avait pour clients attitrés tous « les bons chrétiens » demeurés attachés en secret à la religion de leurs pères, et Pierre Tacon le vitrailler n'était pas inconnu de lui. Aussi, bien que le bonhomme fût un peu surpris des premières questions que lui adressa le jeune artisan auquel il servait chopine, il ne fit aucune difficulté d'y répondre, d'autant que nul buveur n'était alors dans la salle (on n'y venait guère durant le jour) et qu'il n'avait à se défier ici d'aucun écouteur indiscret. « La fille dont Pierre était aux enquêtes était survenue l'autre hier à la Coupe, disait-il ; elle démarchait avec un vieillot et sa femme, gens de bien petite étoffe, selon les apparences. Ces passants savoyens avaient demandé la couchée, tant seulement pour ce qu'ils allaient en pèlerinage, s'étant voués à Monsieur Saint-Claude. Sur quoi, l'hôtelier, après avoir prudemment retiré leur bullette1 et un certain « attestât » de leur curé, leur avait donné le past et la gîte, qu'ils avaient payés avant de se retraire, selon la coutume. Mais l'endemain l'homme et sa vieille étaient partis à portes ouvrantes, délaissant leur compagne au logis, ce dont maître Gotteron, apprenant ce pour son réveil-matin, avait été fort estomaqué.

— Et de cette pauvrette, qu'en avez-vous fait ? — demanda Pierre avec inquiétude.

1 Billet délivré aux passants par leConsignateur, à leur entrée dans la ville ; ce permis de logement devait être retiré aux nouveaux venus par leur hôte, et transmis par celui-ci dès le lendemain à la police.

i D'abordée, maître ûotteron avait eu quelque intention de la mettre tôt hors du logis, et le confessait Ingénument; mais quoi!... dès six mois il n'y avait plus en 06 Genève que confusion pour rentretènement des passants, et même les gens de la ville — Habitués, Natifs ou Bourgeois — ne savaient où quérir secours en une pressante nécessité : l'hospice Saint-Jacques attouchant à la Monnaie avait été fermé dès l'endemain de la Réforme, et les bonnes Sœurs Clarisses n'étaient plus en leur maison du Bourg-de-Four pour assister matin et soir les besogneux, les estropiats et les maladieux tendant leur écuelle. Que serait-ce de cette fille dépourvue, dont toutes les bagues1 tenaient dans un mouchoir, si lui Gotteron, bourgeois de Fribourg en Suisse, la renvoyait impiteusement et sans plus en avoir cure que d'une chèvre morte?... Bien est vrai qu'elle avait façons étranges, ne s'émouvait de rien, et n'apparaissait craindre que nul lui fût contraire. « Elle s'était essorée — disait-elle, quand on la pressait d'interrogats touchant sa venue — pour ce qu'elle ne pouvait plus durer en son village tant elle souhaitait de venir tôt en ce Genève ». Or, comme le tavernier lui demandait si à tout le moins elle y connaissait personne? la chétive répondait « que tous les Genevaisans lui étaient étranges, sinon un, ajoutait-elle, et celui-ci honnête compagnon jeunet, dont elle ne se mémorisait plus les adresses, était très acertes pour répondre d'elle et la recommander aux gens de bien ayant affaire

1 Tout le bagage.

d'une moutonnière pour conduire leurs bêtes aux pâquis. »

— L'a-t-elle nommé à vous, ce prédit garçon ?

— Non pas ! elle s'en déportait, cette opiniâtrée, et son retenuement1 n'était pas pour m'induire à lui donner créance.

— C'est de moi qu'elle parlait ainsi à la couverte, la pauvre déconseillée ; je vous le dis tout à plat, maître Gotteron.

— Or bien, je m'en doutais, bel ami... — et disant ces mots, l'hôte de la Coupe, qui cependant ne passait pas, rue de la Pelisserie, rue Punaise et rue de la Rôtisserie, pour être doué d'un esprit bien subtil, souriait d'un air d'intelligence. — Voire, je m'en doutais... d'autant que sire Balard m'a tout conté, hier à soir, comment en votre dernière caravane de vitrailler, vous avez fait séjour en ces quartiers d'Allinges ou aux alentours, dont elle est sortie.

— Je veux répondre ici de ses dépens, moi Pierre, fils de Jean Tacon qui fut.

— D n'est pas nécessaire, maître Pierre ; je ne suis pas si regardant à l'épargne que je ne sois dispos à créditer votre recommandée ; outre plus, notre sire Balard m'a déjà donné à entendre, qu'en un besoin, il ne refusait pas d'être participant à quelque charité pour elle ; fin finale, je puis encore (attendant qu'elle trouve place de servante à son désir) la faire œuvrer céans, en aide de cuisine, et lui donner occasion de gagner son vivre journel.

1 Sa réticence.

« Le voudra-t-ellr seulement. Cette fantasieiise Pas-

tamre»? m demandait tristement Pierre, qui n'es remercia pas moins avec cordialité L'hôte de fa ('<>nj>r,

dont les premières iapteasiem de défiance paraissaient être dissipées depuis qu'il voyait la chétive Savoyenne, inconnue de lui, prise en recommandation par deux citoyens.

Comme l'artisan, préoccupé, se levait de table en exprimant un vif désir de voir au plus tôt Philomène, maître Gotteron lui dit qu'il était bien facile de le contenter, d'autant qu'elle était toujours en cuisine, cette esseulée rustique, qui ne paraissait point se complaire à l'étage dans les chambres vides ; même elle montrait avoir désir d'oeuvrer, et déjà la servante de céans, Marion la bancale, avec laquelle elle familiarisait petit en petit, la faisait ce tantôt laver les écuelles, pour qu'elle se divertisse d'oisiveté.

— J'aimerais parler à elle en autre lieu qu'ici, bien que je n'aie rien à lui dire qu'on ne puisse entendre ; mais je la connais : s'il survenait quelques compagnons buveurs, ce serait assez pour l'effaroucher d'abordée.

— Or bien, j'y pourvoirai : entrez en cette chambrette ici — et disant ces mots, l'obligeant tavernier montrait la porte qui, de la salle du Poêle, ouverte à tout venant, communiquait avec ce local, réservé seulement à certains habitués notables; puis il fut quérir la nouvelle venue.

A la vue de Pierre, dont elle ignorait la présence au

logis, la Pastoure tressaillit ; une sorte d'étonnement joyeux — quelque chose comme le sentiment de la délivrance — éclaira, un instant, son visage au teint bronzé. Elle prit sans hésitation la main que lui tendait affectueusement le jeune homme et semblait ne pouvoir détacher les yeux de lui ; mais nulle parole ne venait sur ses lèvres, sa physionomie n'exprimait aucun trouble, et l'étrange indifférence qui lui était habituelle ne paraissait pas l'avoir abandonnée.

— Salut, ma Philomène, bon jour bonne œuvre !... Ainsi te voilà en notre Genève ? Dieu y ait part !

— Je vous disais assez, naguère, que j'y voulais venir.

— Entre le dire et le fait il y a grand trait, pensait fort judicieusement maître Gotteron, que la curiosité retenait encore sur le seuil. Cependant des clients entraient dans la salle à boire et, bien à regret, le bonhomme dut s'éloigner pour répondre à leur appel.

— Or ça, qui ta fait résoudre à cette escapade ? Confesse-m'en l'occasion — reprit le vitrailler.

Mais la moutonnière de Brécorens gardait le silence. Que se passait-il en elle ? Peut-être était-ce la « départie » de maître Pierre qui l'avait déterminée à quitter les champs. Peut-être la perte de révérende Mère Ayma, puis l'éloignement forcé de Sœur Marguerite et de Perpétue sa marraine l'avaient-ils laissée livrée à son caprice ? La pauvre fille était trop inconsciente pour en rendre témoignage. « C'était peu après la Saint-Simon Saint-Jude qu'elle avait eu grand vouloir de s'es-

soivr i, murinura-t-elle enfin avec effort, et comme cherchant à recueillir un confus souvenir...

— Bien en advienne ! A chose faite conseil pris, comme disent ici ceux qui ont fait un coup de leur tête. Quant est de moi, je suis tout porté d'affection pour te venir en aide au mieux possible, en ta nécessité. N'en doute pas, ma Philomène.

— Sainte-Dame ! je n'en ai jamais douté.

Cela était dit si ingénument, et le regard innocent de la Pastoure avait tant de franchise, que Pierre, en la considérant, se sentait pris pour elle, non pas seulement de commisération, mais encore d'une amitié toute fraternelle.

— Patience ! on ne vit pas en notre ville comme à Brécorens : il te faudra endurer un peu, du commencement, pour prendre nouvelles accoutumances. Cependant que tu vas être ici à séjour, attendant le gland qui tombe1, efforce-toi de complaire à maître Gotteron, qui est bonhomme, et avise d'aider à son ménage.

— Oh ! je veux assez faire !... Ce sera pour vous contenter.

— Puis il faudra venir chez nous en Cornavin te montrer à notre Amblarde, la relaissée de mon père qui fut, laquelle ancienne est toute bienveillance et saura te conseiller bien mieux que je ne saurais faire ; tu verras aussi mes sœurs jeunettes, toujours si allègres que papillons, dont je t'ai assez parlé ci-devant; tu fa-

1 Attente d'un résultat incertain. Locution proverbiale.

miliariseras avec elles : ce sera pour te distraire la dimanche après Vêpres; car tu ne peux toujours rester à la gîte, il suffirait de telle retraite pour t'embrunir et t'atténuer du tout1.

— Oserai-je aller ainsi par la ville ?

— Très acertes ! tu n'es pas ici à la geôle ; il ne se voit rien à reprendre à ta vêtissure. Sœur Perpétue, ou... une autre, a pris peine à t'équiper, je m'en assure. Cependant, pour la première fois — je dis cette dimanche prochaine — je viendrai te quérir céans pour te montrer le droit chemin, et encore, la nuit venant je veux te reconduire.

Tandis que l'honnête garçon lui parlait ainsi avec une animation généreuse, Philomène semblait attirée vers lui par un invincible charme. Elle écoutait avec recueillement sa voix captivante (cette voix de belle humeur, résolue et toujours débonnaire, que ni l'absence ni la solitude ne lui avaient fait oublier) et peu à peu son visage attristé, que d'ordinaire rien ne paraissait émouvoir, était comme éclairé par une vague impression de bonheur, que la pauvre fille moutonnière n'avait, assurément, jamais ressentie.

— Çà, parlons d'autre, présentement ! J'ai grand désir d'avoir nouvelles touchant ce qui est survenu à l'abbaye dès le décès de révérende Mère Ayma.... Dieu ait son âme ! Que saurais-tu me dire de la Converse et... de Sœur Marguerite?

1 T'attrister et t'affaiblir complètement.

Mais la Pastoure de Drécorem c'était guère capable

de faire un récit suivi. même des faits encore récents dont elk avait eu connaissance ; elle répondait docilement, il est vrai, aux questions précisée qui lui étaient adressées, toutefois sa mémoire était trop débile pour qu'elle put y avoir recours sans aide, et il fallut que Pierre usât de patience — comme on le fait en interrogea nt un enfant — avant d'obtenir quelques renseignements concernant ce qu'il lui tenait tant à cœur de connaître.

Il apprit ainsi que l'abbaye de Lieu avait été occupée par un détachement de soldats bernois dès le lendemain des funérailles de la dernière Abbesse des Cisterciennes ; la Converse de l'héberge s'était enfuie, en lamentant, de cette maison dévastée, qu'un sire Nœgueli voulait tantôt faire vendre à la chandelette1, mais nul bon chrétien ne serait là pour s'en porter offérisseur... Perpétue avait encore certaine masure à Brécorens qui pouvait être sa gîte... La défortunée Sœur Marguerite, après avoir eu grand contraste avec le seigneur Bailli, s'était aussi dérobée ; où était-elle présentement ? Philomène ne savait ; peut-être avaitelle suivi la Converse dom Boccard le donnait à entendre ; pour ce, disait-il, qu'on voulait la contraindre à faire apostasie en mains des Prédicants.... la pieuse Novice se cachait ci et là, sans doutance, crainte d'être enlevée et conduite à Thonon, et la Pastoure n'avait pu la revoir, bien qu'elle eût assez pris peine à

1 Aux enchères.

la chercher dans tous les corniers1 et qu'elle se fût enquise d'elle à toutes gens ».

A ce récit incohérent des derniers incidents survenus à l'abbaye. Pierre ressentait une grande tristesse; la situation précaire de l'aventureuse fille « forpaysée » à la ville, qu'il avait l'intention louable de protéger, n'était plus le seul sujet de ses préoccupations, d'autres pensées s'emparaient de lui ; l'adversité, le deuil de Sœur Marguerite, fugitive et sans ressources, éveillaient dans son cœur une secrète et douloureuse sympathie qui — à son insu peut-être — n'était pas seulement le fait des élans de la charité.

— A Dieu soit ! Philomène — dit-il enfin, après un instant de silence. — Tu me verras céans dimanche. — Puis lui pressant affectueusement la main, il quittait la villageoise qui, du seuil du Logis de la Coupe, le suivit encore obstinément des yeux, tandis qu'il descendait la Pelisserie et reprenait, rêveur et tête baissée, le chemin du faubourg.

1 Coins, ancien dialecte savoyard; cornier, cornière sont encore des noms de localités aux environs de Genève. Corn'à vin peut avoir désigné la placette ou le coin de la place où se tenaient les charrettes certains jours pour le marché au vin, transféré plus tard Place N.-Dame. DB.-M.

Une quinzaine de jours s'étaient déjà passés depuis

que la mouton ni hn i de Brécorens gîtait au Logis de la Coupe; diverses démarches avaient été faites par sire Balard, par Pierre ïacon. et même par maître Gotteron, son hôte involontaire, pour la placer comme servante dans quelque honnête famille d'artisans, mais ces tentatives étaient demeurées vaines : l'indigence était si générale, dans ces temps malheureux, qu'on s'efforçait partout de vivre avec une stricte économie et que fort peu de ménagères se souciaient d'entretenir encore une aide pour les travaux domestiques. Puis, il fallait bien le reconnaître, la Pastoure n'était pas d'un placement facile, et malgré la bonne volonté qu'elle témoignait de vouloir se soumettre à ce qu'on exigerait d'elle, ses allures rustiques, le peu de suite de ses idées, frappaient ceux et celles qui l'interrogeaient, et le désordre de ses pensées, plus encore que son ignorance des choses les plus simples, était loin de disposer les gens prudents à la prendre en service.

« Pourtant elle a toute apparence d'une fille de bien, encore qu'elle ne soit en rien morigénée à nos usances », disait dame Amblarde. favorablement disposée pour Philomène. que Pierre lui avait amenée deux ou trois fois. Les jeunes sœurs du vitrailler n'avaient pas fait moins bon accueil que leur bienveillante marâtre à la

villageoise pour qui leur frère était porté d'affection ; leur curiosité enfantine se plaisait à l'entendre « langager à la rustique », le dialecte de Savoie étant à Genève d'un usage bien plus général que celui de France en ce temps là. Puis elles se divertissaient des étonnements de la nouvelle venue à propos de tout ce qu'elle voyait ou entendait dans la ville, et leur malicieux enjouement ne ménageait pas sa crédulité.

— Qu'est-ce de cette jeunette, nouvelle venue, si farouche qu'un poultre \ que vous avez prise à séjour ce temps présent V — demandaient parfois les curieux à l'hôte de la Coupe.

— C'est... une apparentée de notre Marion, qui l'a fait venir de son village — répondait le Fribourgeois, auquel sire Balard avait déjà « fait le bec 2 ». — La Bancale veut la dresser à tous bons services de ménage, assurez-vous-en.

— Mais elle ne s'éloigne guère du logis, cette brunette chevelue ; on ne la voit pas se hasarder en ville, non pas même au bas du Terraillet.

— Pour ce qu'elle se complaît en la Pelisserie, c'est son caprice ; qu'en voulez-vous dire ?

On peut s'étonner avec quelque raison que les « officiers » de la police urbaine, y compris le Dizenier du

1 Poulain.

2 Donner des instructions secrètes, enseigner à dissimuler un fait.

quartier, fussent laissé li Etalement séjourner plus de trois jouis au Lo^is de lu (\mpp une passante sa voyen ne sans parent»' dans la ville et sans Doyens d'existence assurés, Mail le charitable farretier de Rive, sollirité par Pierre Tacon, n'avait pas hésité à répondre de Philoniene au nouveau Lieutenant de la Justice, et d'autre part le pays de Chablais avant changé de maîtres, le papisme y étant aboli, les nouveaux sujets de Messieurs de Berne devaient être nécessairement tenus en recommandation. Rien donc ne motivait contre eux des mesures de défiance, que Leurs Excellences des bords de l'Aar eussent prises assurément très mal en gré. Il est même vraisemblable que, depuis leur conversion forcée, tous les rustauds et les rustaudes de Savoie, « éclairés, disait-on, par la pure lumière des Evangiles », rencontraient — pour venir « s'habituer » dans Genève — des facilités dont, sans les circonstances présentes, ils n'eussent pas été favorisés.

— Cependant on ne la voit pas encore assister au prêche de la Madeleine ; non pas même la dimanche — objectaient les gens « suspicionneux » à maître Gotteron.

— Que voulez-vous en médire ? Elle ne comprend mot du langage de France, cette chétive ; est-ce sa faute ? et moi. Gotteron de Fribourg, ne suis-je pas resté un an et plus en ce Genève sans y rien entendre, encore que je sois assez intelligent, comme vous savez. Puis les Prédicants de la Réforme, lorsqu'ils sont mandés aux champs par ordre de Messieurs de Berne, prêchent, admonestent et vitupèrent le pauvre monde

en patois savoyen et non autrement, tout ainsi que faisaient ci-devant les curés de village, je dis dans les trois nouveaux bailliages : Thonon, Gaillard et Ternier. Attendez que cette nouvelle venue soit mieux connaissante du paroler dont usent à présent les ministres prédicants à la ville, elle saura tout aussi bien que vous autres dire Amen ou Ainsi soit-il, à la fin du prêche.

Ces « circonstances atténuantes », comme on dit aujourd'hui, étaient-elles suffisantes pour dissiper chez les curieux toute défiance au sujet de la foi religieuse de l'étrange fille dont on s'enquérait auprès du tavernier ? On ne saurait l'affirmer précisément, et cette incertitude devait préoccuper ceux qui, touchés du sort précaire de Philomène. s'étaient faits débonnairement les protecteurs de la chétive Savoyenne.

Dans Genève, réformée naguère avec une si apparente unanimité, mais où le catholicisme n'en comptait pas moins bien des secrets adhérents, l'inquisition s'exerçait de porte à porte, dans tous les quartiers, dès rétablissement du nouveau régime, et les délations « innommées f » à la sommaire Justice ne ménageaient aucun citoyen; quant aux forains"2 qui se dissimulaient dans les Logis publics ou dans les demeures « à louage », les Dizeniers leur donnaient la chasse, et les magistrats — sur l'avis des Prédicants — n'hésitaient pas à faire

1 Anonymes.

2 Etrangers.

expulser hors des Franchises, par les chasse-gueux, ces hôtes incommodes, menacés «lu fouet, «lu collard et même de L'estrapade en cas de récidive.

— Toi, Philomène — disait d'une voix discrète l'artisan mitrailler, certain soir qu'il ramenait à la Coupe la jeune villageoise il ne te faut plus chanter tes litanies à la Sainte-Vierge quand tu teilles, à la veillée, avec la Marion.

— Pourquoi ce, maître Pierre V

— Ce serait pour estomaquer ceux qui, passant devant le Logis, pourraient t'entendre. Outre plus il te convient de faire abstinence d égrener ton chapelet en disant tes patenôtres, sinon que tu sois en quelque lieu écarté et à porte close.

— Mais la nuit, sans luminaire, quand je suis au grabat, ne puis-je réciter mes oraisons accoutumées et me recommander à ma Patronne V

— Fais-le... en pensée seulement : on ne prie plus comme naguère, en ce Genève, où il n'est bon chrétien qui n'endure et ne soit contraint de dissimuler.

Tout ce que disait Pierre était parole sacrée pour la Pastoure et rien ne lui coûtait pour suivre docilement ses recommandations. Que n'eût-elle pas entrepris pour le contenter? Son seul plaisir, quand elle était en solitude, était de penser à lui, et bien qu'en ce Genève, trop sombre en décembre, la Pelisserie — tout autant que la Rôtisserie — soit un assez plaisant séjour, elle eût voulu que tous les jours fussent des

dimanches, tant elle avait hâte de se rendre à Cornavin (à présent elle en savait les adresses et déjà y allait sans guide) ; c'était pour entendre deviser dame Amblarde et ses jeunesses bien enlangagées; c'était aussi en espérance de voir maître Pierre, ce gentil valet qui à l'abord lui faisait toujours riant accueil. Lorsqu'il était absent, la pauvre fille déçue s'informait s'il reviendrait bientôt et si, d'aventure, il ne parlait pas d'elle.

« Voire-mais ! — se demandait dame Amblarde, dont l'expérience de la vie ne se laissait guère surprendre en défaut — cette fantasieuse innocente est plus entêtée de notre gars que soucieuse d'elle-même, selon les apparences. Qu'est-ce là?... Lorsqu'ils sont ici de rencontre, elle lui fait des admirations ■ (encore qu'il n'y prenne garde, la merci-Dieu !) et s'il s'est essoré du logis, fût-ce pour aller au jeu des Arbalétriers, ou à l'Escarcelle, fût-ce pour se divertir hors des Portes, au Papagay,2, avec les compagnons, elle est soudain si mélancolieuse qu'elle ne dit le mot et semble avoir tout perdu. Mes fillettes même ne peuvent rien plus tirer d'elle ».

Etait-il prudent à la charitable matrone d'éveiller sans nécessité l'attention de son fillâtre au sujet de ces conjectures?... «Non, elle ne pouvait s'y résoudre. C'eût été leur donner trop d'importance. La débilité d'esprit de Philomène pouvait expliquer cet attrait secret qu'elle ne songeait pas à maîtriser et qui n'était vraisemblablement que folâtreté juvénile. Le plus sage

1 Elle le considère en l'admirant.

2 Tir à l'oiseau.

à faire, pour F AmMarde, était de laisser se consumer es feu ds paille, lequel ne pourrait faillira s'éteindre tôt. n'ayant rien dont il fut alimenté. N'est-ce pas toujours ain^i quil advient des falotes brandon nées1 qu'on voit ici et là paraître aux champs, puis disparaître, le soir de la dimanche des Rameaux ou la vigile de la Saint-Jean d'été* » V

D'ailleurs, elle pressentait que « son j:ais i devait avoir quelque autre pensement que de sa protégée, dès le jour où sire Balard était venu lui donner à entendre certaines nouvelles qu'il avait reçues du curé de Brécorens. Assurément ce n'était plus de la taxation d'un chacun pour le remboursement des frais de guerre, exigé par Messieurs de Berne, que Pierre se donnait un tintouin fâcheux, car le bienfaisant ferretier lui en avait fait l'avance, sans vouloir seulement que le fils de Jean Tacon, de bonne mémoire, s'en reconnût detteur et reliquateur. Ce n'était pas davantage l'affaire du Sommaire de la Foi imposé à tous Ceux de Genève qui le tarabustait, car il ne s'en parlait plus dans la ville, et — disait-on — Messieurs dilayaient encore à casser cette noix que les Réformateurs leur avaient donnée, chacun se doutant bien qu'elle était trop dure. Qu'était-ce donc qui troublait et rembrunait le pauvret, que dame Amblarde s'était efforcée en vain et à diverses fois de faire jaser ?... Elle ne savait, mais assuré-

1 Des feux de joie.

» 24 juin.

ment la Pastoure de Brécorens n'était pour rien dans le déplaisir ou l'inquiétude que paraissait ressentir Pierre, naguère encore si prompt à tout dire ce qu'il avait en tête et maintenant devenu si réservé.

Non, ce n'était pas Philomène, dont l'image se présentait à toute heure au jeune artisan !... Cependant, c'eût été le méconnaître que de mettre en doute la cordialité qu'il avait toujours témoignée à cette chétive fille et son zèle à lui donner assistance en ses « traversures » ; il aimait à entendre parler d'elle, il lui agréait qu'elle vînt souvent voir ses sœurs et sa marâtre dans leur demeure. — Où fût-elle allée autre part, la pauvresse, pour se distraire un peu ? — Enfin il passait quelquefois au Logis de la Coupe, pour s'informer discrètement aux gens de la maison « si elle en prenait les habitudes, et si rien n'était à faire pour l'encourager à patience et la contenter ».

— Je crois qu'il y a bon espoir pour notre échappée de son village — dit-il un jour à dame Amblarde.

— Serait-ce que sire Balard lui a su trouver, mieux que nous autres, petite place de servante chez quelqu'un de ses familiers V

« Ce n'était pas cela, mais l'hôte de la Coupe inclinait à la domestiquer en aide de sa ménagère, pour ce, disait-il à Pierre, que Marion la bancale s'envieillissait et ne pouvait plus suffire à son labeur journel; même elle soufflait le pantais1 quand elle montait la

1 Courte haleine, comp. pantelant, qui se dit encore.

Pelisserie avec un fardeau. Puis la Pastqure Leur venait en gré (bien que certain* jours elle eut un quartier de lune en la tète et mémoire de lapin). Toutefois elle se montrait si docile à ses enaeigneuro, si portée à tout hou service, qu'elle faisait déjà profit de sa demeurante à la ville. Klle coinincnç,ait a démarcher seule dans le quartier, pour aller à la garnison1 du ménage, connaissait très bien la monnaie noire-', les quarts, les six-quarts, les trois sous à la croix, et le jour du marché aux herbes elle ne se perdait point dans la confusion des passants, mais regagnait sans se mécompter la Pelisserie, soit par le pas du Fort de l'Ecluse et la rue Punaise soit par la rue couverte de la Rivière et la montée du Terraillet ».

— A mon souhait qu'elle se domestique ainsi, cette honnête fillette ! Dieu y ait part ! — dit la veuve qui, tout en écoutant son fillâtre, remarquait combien il paraissait heureux pour Philomène des arrangements éventuels que maître Gotteron lui avait confidentiellement fait connaître.

Cependant ce n'était là qu'une impression passagère, et le jeune artisan ne tardait pas, dans la solitude de l'atelier, à se laisser gagner de nouveau par la tristesse : « Qu'est-ce donc qu'il fomente » ? se demandait dame Amblarde devenue soucieuse des rêveries inac-

1 Provision, sens littéral: ce qui garnit; comp. garneçon. (Dialecte genevois), réjouissance (Français populaire).

2 Monnaie de billon.

coutumées de « son valet ». Pierre n'aurait su le dire lui-même: le souvenir de la dernière Novice de l'abbaye de Lieu ne le quittait plus ; il croyait encore entendre sa voix touchante et les derniers adieux qu'elle lui avait modestement adressés au nom de sa révérende Abbesse ; le regard si pur de ses yeux d'un bleu céleste, les traits délicats de son visage, qu'embellissait encore l'expression d'une angélique sérénité, puis l'embarras virginal qu'elle n'avait pu maîtriser en lui parlant sans témoin, l'émouvaient de la sympathie la plus tendre. Maintenant,.... ah maintenant, il ressentait un désir ardent de la revoir encore ! ne fût-ce que pour lui dire une seule fois qu'il ne songeait plus qu'à elle, dès le jour où il avait appris incidemment les vicissitudes nouvelles de sa triste existence, et qu'il se désolait ne sachant que faire pour l'assister.

« A quoi devait-il se résoudre » ? se demandait-il avec agitation.

Un pressant message qu'il reçut, quelques jours après sa dernière rencontre avec l'hôtelier de la Coupe, allait peut-être lui donner l'occasion de retrouver celle dont il était si vivement préoccupé.

Quand Philomène fut se montrer de nouveau chez dame Tacon — bien que rien ne témoignât qu'elle eût un sujet de contentement — elle n'en reteentait pas moins une impression confuse : maître Gotteron s'était déterminé à lui proposer de demeurer à son service, et même il lui avait donné à entendre qu'il la gracieuserait d'un petit salaire — « ce serait pour ses œufs de Pâques » — mais elle ne savait plus combien il avait dit vouloir lui donner. Puis il avait été si débonnaire que de consentir à ce qu'elle ne servît pas d'ordinaire les buveurs « venant humer le pot et se gaudir à la taverne, car il voyait assez quelle s'en faisait une peine, quoiqu'elle n'en sût dire la raison. La Bancale n'était pas pour demeurer sans rien faire — avait-il ajouté — et celle-ci savait, mieux qu'une jeunette, affronter toute manière de gens dissolus et leur répondre en parlant de la tête lorsqu'ils se licenciaient de propos trop inconsidérés. Enfin si la Pastoure voulait encore s'en aller moutonnière, il lui serait bien plus facile de trouver maître après Pâques qu'à la Saint-Martin (encore qu'il ne manque pas, en tout temps, de bêtes à pieds fourchus en ce Genève, même de bêtes noires), mais les bouchers et chaircuitiers les tiennent à l'étable au long de la Corraterie, et ce n'est qu'en la verte saison qu'on les conduit hors de la ville,

aux Pâquis. au Plainpalais, au Pré-1'Evêque et dans le circonvoisinage. Somme : le Fribourgeois la laisserait faire à son désir. Cependant c'était pour elle chose à considérer encore ; il convient à une fille sage, qui ne connaît pas le train du monde, de se réfléchir deux et trois fois avant de suivre sa quinte ».

La nouvelle habituée de la Pelisserie se donnait grand mal pour rassembler ses idées tandis qu'elle se rendait à Cornavin, car elle voulait tout conter à ses familiers de cet entretien mémorable, et déjà se faisait fête de la satisfaction que ressentirait maître Pierre. « D verrait assez que, selon ses recommandations, elle n'était pas demeurée sans donner de l'aide dans le Logis où on l'hébergeait, puisque l'hôte de la Coupe avait si tôt résolu de la domestiquer ».

— Mais où est-il, ce temps présent, votre gars ? -- demanda-t-elle à l'Amblarde, après lui avoir fait connaître l'engagement qui devait assurer, au moins pour quelque mois, sa précaire existence à la ville.

— Il s'est mis aux champs dès l'autre hier, pour ce qu'on a métier de lui par delà, ma Philomène... ; mais c'est pour un peu de jours seulement — ajouta la bonne femme voyant combien à ces mots la Pastoure était déconcertée.

« Quoi ! celui qu'elle avait si grand désir de revoir s'était éloigné à l'impourvu ! Il ne fallait pas l'attendre ce jour dimanche, ni l'endemain, ni l'autre après! Qu'est-ce donc, sinon lui, qu'elle aurait en pensée

durant qu'il serait absent? et encore i "il lui avait

dit un à Dieu s<>it, avant de M départir de la ville!... »

« C'était — reprit la veuve - Le serviteur du Bailli deThonon qui était venu en nom de son maître aviser Pierre qu'il eût à se rendre, sans nul retard, au château d'Allinges pour y ajuster et mettre en place le grand vitrail attendu par sire Naegueli, L'artisan lui ayant fait savoir dès quelques jours en çà que son œuvre d'images armoriées était venue sans malencontre à chef de pièce. Les amenances1 de damoiselle Lisbeth allaient être occasion d'un grand banquet de noblesse tant bernoise que savoyenne, et sire Hans avait en la tête que. ce jour de festivité nuptiale, la dite image fût un mémorial bien en parade dans la grand'salle du logis des nouveaux mariés ».

Mais la chétive Pastoure n'écoutait plus dame Amblarde, son regard s'était voilé de tristesse, et maintenant elle demeurait pensive, sans même que le babil enjoué des deux fillettes du logis, qui étaient survenues à la bonne heure, parvînt — ainsi que d'ordinaire — à vaincre sa taciturnité.

1 Cortège d'honneur, cavalcade amenant l'épousée et son troussél au domicile conjugal. La coutume des amenances, avec musique, acclamations et salve d'armes à feu, était particulièrement en usage dans les campagnes dès le moyen-âge. C'était alors une escorte de sûreté. On suivait encore au XVHme siècle cette antique coutume. DB.-M.

« Donc il est de rechef en nos quartiers — se disaitelle, avec un soupir de regret... ou d'envie. — Oh, c'était bon temps, à la Saint-Jean dernière, quand, à la vêprée, elle attendait avec ses ovailles s'il ne viendrait pas à passer près de la mare de Brécorens, pour ce qu'elle avait toujours bon désir de faire chemin avec lui jusqu'au village !

Pour distraire Philomène de la rêverie où elle demeurait plongée, dame Amblarde, qui semblait en deviner la cause, dit à une de ses fillettes « qu'il fallait ce jourd'hui faire visiter à la Pastoure l'ouvroir où Pierre avait coutume de travailler à ses verres i magies. Ce serait pour la divertir ■ et lui faire retrouver les mots, car elle était si muette à présent qu'un francolin pris et mis en cage2».

— Or bien, montons çà-haut î — repartit la gentille Barbara s'empressant d'emmener la Savoyenne, qui ne demandait pas mieux que de la suivre, car elle avait une grande curiosité de visiter l'atelier solitaire dont le vitrailler avait parlé maintes fois devant elle, et où — disaient les commensales du logis — « il demeurait attrait 3. matin et soir, oubliant toute chose autre que son œuvre commencée (même son vivre) et ne prenant contentement que du labeur difficile dont il était entalenté ».

1 Distraire.

2 Locution populaire.

3 Attiré.

L'ouvroir était tel que l'artisan lavait quitté lavantveille, car le serviteur de sire tfagueli ne lui avait laissé nul répit pour rien remettre ici en place, et ni Barbara, ni même dame Amblarde, ne se licenciaient jamais d'y donner de l'ordre, « d'autant, leur disait Pierre ingénuement, qu'il n'y avait en cela nulle nécessité!. Le carton de son dernier vitrail demeurait encore sur son chevalet à châssis vitré, et près de la petite fenêtre géminée qui donnait jour à la chambre, la table d'étendage était couverte de patrons, de flacons de poudre d'émail, « d'esquiches » peintes, puis des divers outils du métier : pinces, égrisoir, putois, ébouriffoir, blaireau, queue de morue1. A les voir ainsi pêle-mêle on eût pu croire que le maître vitrailler, qui seul en avait l'usage, venait pour un instant de les abandonner.

Toutes choses étaient ici familières à Barbara ; elle les désignait sans hésiter à la campagnarde intimidée, introduite dans cette retraite, qui pour elle était comme un sanctuaire. Elle lui montrait le moufle, ce four de difficile gouverne, auprès duquel Pierre demeurait parfois au guet pendant de longues heures d'attente ; là était la roue à main dont il se servait pour atténuer l'épaisseur des verres de colorations différentes, plaqués à la fonte ; plus loin se voyait sur un banc très bas son tire-plomb, autre engin à manivelle, bon pour étirer en rubans le métal passé au laminoir; puis dans un anglet voisin se trouvait la bassine sur

1 Sortes de pinceaux.

trépied où les fers à souder étaient demeurés dans la braise éteinte '.

— Sainte-Dame î que dirait-il s'il nous voyait céans ? — murmurait la Pastoure dominée par la crainte tout autant que par la curiosité,

— Rien que bien, j'en veux répondre, puisque je suis ta guide, moi qui viens ici chaque jour, tant il me plaît de le voir œuvrer. Cependant je ne demeure pas toujours oiseuse à le regarder faire, d'autant qu'il a vouloir de me dresser à lui donner de l'aide. D m'enseigne à tracer en dessin d'après ses cartons, à pointiller sur verre, à frotter au pochoir 2 la grisaille, même à dilayer les couleurs vives (sinon le rouge d'or3, pour ce que lui seul y touche). Ah, le temps ne dure pas, en ce réduit, quand on travaille !

Une secrète envie gagnait Philomène tandis que, pénétrée du sentiment de sa faible intelligence, elle écoutait la novice apprentie de maître Pierre lui parler des heureux instants qu'elle passait dans cet ouvroir auprès de son frère. Mais Barbara, préoccupée d'expliquer tout ce qui attirait ici les regards de la visiteuse, était assurément bien éloignée de deviner ce qui se passait en elle.

— Or çà, ma mie, pour ce que tu es bonne fille, et

1 Voir L. Ottin, le Vitrail. 1 vol. in-4°.

2 Plaque de cuivre percée de trous.

8 Protoxyde de cuivre. La préparation de ce beau rouge était encore un grand mystère.

discrète assez, je veux te montrer tout à l'heure ce qu'il garde précieusement au bahut et ne laisse voir à personne. — En disant ces mots. L'obligeante fillette dressait le couvercle d'un coffre poussiéreux relégué dans un coin, puis en sortait un vitrail enveloppé de chiffes, et vint le placer avec précaution sur le chevalet vitré.

— Qu'est-ce encore, cela ? — demanda la Pastoure.

— C'est belle image de Sainte, qu'il a tracée, peinturée et mise au grand feu naguère, je dis dès son retour de sa dernière caravane en vos quartiers. Encore n'a-t-il eu nul contentement que l'œuvre ne soit montée sur plombs et prête à être soudée sur barlottières ■ en quelque église, chapelle ou autre lieu consacré.

Puis, pendant que la Pastoure considérait sans dire mot la peinture dévote qui lui était furtivement exhibée, la jeune sœur de l'artisan continuait à donner cours à ses explications et à ses confidences, car elle n'avait jamais eu nulle disposition à se taire et ne se lassait pas de babiller « lorsque l'occasion y était bonne, et que personne n'avait lieu de s'en malcontenter ».

« Pierre — disait-elle, — lorsque nul vitrail commis et demandé par avance ne lui restait plus à façonner, faisait en la bonne saison le poseur et raccoutreur de verrières (d'autant qu'il n'y a pas de sot métier, c'est un commun dire) et. comme Philomène l'avait assez vu naguère, il allait ci et là dans les villages faire son labeur journel, s'arrêtant partout où l'on avait affaire

1 Ferrure légère placée transversalement pour renforcer une verrière.

de lui. Mais en temps d'hiver, il demeurait céans, et faisait de telles images de dévotion que celle-ci, ayant toujours espoir qu'il en aurait la défaite un jour ou l'autre, d'autant qu'il était assez connu des gens d'église, tant en Savoie qu'en la terre de Gex et même au pays de bas Valais, certains trafiquants de par delà ayant coutume de venir de fois à autre en son logis s'informer curieusement s'il n'avait pas de rencontre la portraiture de quelque Bienheureux dont ils se puissent accommoder. Aussi s'en tenait-il toujours quelqu'une en garnison. Mais de cette dernière, que la Pastoure avait ici en vue, Pierre avait dit à Barbara qu'il ne s'en voulait séparer pour rien qui fût au monde, et de fait il devait la tenir bien chère, car lorsque la fillette survenait à l'impourvu, elle trouvait parfois son frère méditatif et contemplatif devant l'image, dont il semblait à elle qu'il était comme enfoiâtré ».

— Marguerite!... — laissa échapper dune voix sourde et comme en un rêve, la Pastoure, dont le profond et sombre regard demeurait obstinément fixé sur la fragile image peinte.

— Eh mais ! — dit Barbara très surprise, se retournant avec vivacité vers sa rustique compagne — voirement c'est Sainte-Marguerite d'Antioche, vierge et martyre selon la légende1, qu'il a voulu peindre. Çà! tu es donc devineresse, pour avoir si bien rencontré ?

1 Voir Jacques de Voragine. La légende dorée, p. 334. Paris.

Mais Philomène éperdue ne répondait pas et paraissait no pas entendre; un trouble étrange s'emparait d'elle; toute sa débile intelligence était concentrée dans ses regards, que rien n'aurait pu distraire: i Oui, c'était la dernière Novice de l'abbaye... c'était Sœur Marguerite, sa bienveuillante, dont l'angélique figure était là portraiturée si très bien qu'elle semblait vivre, et c'était... oui, c'était maître Pierre qui... »

— N'est-ce pas que voilà belle image V — demandait naïvement Barbara ne pouvant soupçonner ce que ressentait Philomène.

Cependant l'expression du visage de celle-ci devenait si étrange, le mouvement de ses lèvres, la dilatation de ses pupilles lui donnaient un aspect si farouche, que sa compagne interdite eut un sentiment de vague inquiétude et lui saisit la main, comme pour la réveiller d'un songe.

— Mais qu'as-tu?.... qu'est-ce donc qui te mésarrive?

— Rien... je ne sais.

Puis, se détournant, comme si pour elle un maléfice était enfin rompu, la chétive Pastoure ajouta d'une voix confuse : « C'est une scintille1 qui m'a traversé la tête, et rien plus ».

— Dévallons présentement, tu as vu céans toutes curiosités — reprit l'apprentie vitraillère, qui n'avait nul désir de prolonger cette visite faite à la dérobée dans l'atelier de son frère, tant le trouble de la Pastoure

1 Etincelle.

l'avait frappée : « Ma fé-Dieu! ' — se disait Barbara replaçant avec précaution la peinture sur verre dans sa cachette —il semble qu'elle perd le sens, la pauvre fille ». Puis elle emmena Philomène hors de cette retraite solitaire, où tout parlait encore de celui qui s'en était éloigné.

— Qu'aviez-vous ce tantôt, autant l'une que l'autre? — demandait à sa fillette aînée dame Amblarde, quand la nouvelle servante du Logis de la Coupeles eut quittées à la nuit tombante suivant son habitude, car la vigilante matrone avait bien vite remarqué l'agitation nerveuse de Philomène et l'air déconcerté de Barbara.

Mais celle-ci ne pouvait lui donner nulle réponse satisfaisante: « LaT^astoure avait eu çà-haut quelque secret malaise sans nulle cause apparaissante, ce dont elle qui rapportait avait été si surprise que rien plus, et voilà tout ce qu'elle en pouvait dire. Peut-être c'était relique de son mal de jeunesse, dont Pierre leur avait parlé ci-devant ».

— Peut-être ! — répéta la vieille devenue pensive et regardant avec tristesse la petite flamme vacillante qui peu à peu s'éteignait au foyer.

Mais par quel caprice maître Pierre, peu de jours après son retour du Chablais, avait-il été conduit à re-

1 Sens littéral : sur ma foi en Dieu ! Cette formule d'attestation était particulièrement usitée par les femmes, au cours du XVI* siècle. DB-M.

tracer furtivement et de mémoire, puis à entreprendre de peindre sur verre l'image de la Novice cistercienne, dont il ne pouvait éloigner le souvenir? Etait-ce pour distraire ou stimuler sa pensée, lui qui s'était promis maintes fois de n'y plus songer?... Puis, pourquoi n'avait-il pu se résoudre — contrairement à son naturel franc et ouvert — à parler à l'enjouée fillette, qui chaque jour venait comme un oiseau égayer son ouvroir, de la ressemblance qu'il cherchait à rendre, dût-il lui révéler aussi le sentiment par lequel il était inspiré ? Le cœur, mieux que la raison, peut répondre, et le souvenir, même très lointain, de la vingtième année, doit suffire croyons-nous pour expliquer tant bien que mal ces agissements d'apparence contradictoire.

C'est dans la contrée, bien connue de nous, où Pierre venait d'être appelé à se rendre de nouveau, que nous nous transportons encore... en imagination.

Par une brumeuse et froide matinée, le jeune artisan descendait le sentier qui, du coteau des Allinges, conduit au village de Pérignier, car il avait passé la nuit au château-neuf de la baronnie après y avoir exécuté la veille la mise en place sur barlottières du grand vitrail qu'il était venu livrer à l'admiration de Montfort, le futur gendre du seigneur Bailli. Maintenant toute

affaire de métier était oubliée du vitrailler, et l'impérieux désir de revoir Sœur Marguerite avant de regagner Genève dirigeait ses pas. Mais quel chemin devaitil suivre pour découvrir la retraite de la fugitive Novice et comment s'enquérir de l'habitation de la « Gasparde», ci-devant Converse à l'abbaye, sans éveiller la curiosité, peut-être malveillante, des manants villageois auxquels il demanderait ce renseignement? Cependant il hésitait, et ralentissant la marche peu à peu, il finit par s'arrêter, interrogeant des yeux la campagne silencieuse, dont la mélancolie l'impressionnait et disposait son esprit à la rêverie.

Comme tout était changé d'aspect, depuis les derniers beaux jours d'automne, dans ces alentours de l'abbaye dont il distinguait les antiques toitures, à travers les ramées des futaies que déjà la bise de novembre avait dépouillées! A présent la première neige recouvrait la plaine et faisait paraître plus sombres les taillis et les fourrés de la grande forêt de Planbois dont les ondulations lointaines disparaissaient dans la brume du côté du couchant. A Topposite, et des Allinges jusqu'au Salève, d'épaisses nuées demeuraient comme suspendues au versant des montagnes qu'elles recouvraient du sommet jusqu'à mi-hauteur, puis de grands vols de corneilles et de choucas tournoyaient dans l'étendue, ou parfois venaient s'abattre en croassant dans les champs abandonnés; toute la nature semblait inanimée, et çà et là seulement quelque noire fumée s'élevant lentement d'un toit de chaume témoi-

gnait encore que «<,v> rites, ri solitaires d'apparence, n'étaient pas tout à fait inhabités, i N'était-ce pas làbas, sur la lisière des bois — se demandait l'artisan contemplant ce sombre paysage — que par un beau matin, au temps de la Saint-Barnabe prochainement passée, il avait fait rencontre de la "Pastoure gisant inerte et tombée en extase? Ne distinguait-il pas le sentier qu'il avait suivi à travers les champs pour transporter à l'abbaye le triste fardeau dont il s'était chargé V... Cette chétive et maladieuse Philomène, qui psalmodiait de si bon courage ses litanies à Notre- Dame en conduisant ci et là ses ovailles, combien il était enclin à toute charité pour elle, combien il souhaitait qu'à présent tout lui vînt en gré ! »

Cependant d'autres souvenirs s'éveillaient dans sa mémoire : par-dessus ces murs d'enceinte à demi ruinés de « la clôsure » des Cisterciennes, il lui semblait apercevoir — était-ce une illusion ? — la fenêtre de la cellule où il avait eu, avec la fidèle compagne de la défunte Abbesse, quelques instants d'un entretien qui les avait troublés l'un et l'autre et dont il n'avait rien oublié.... Qu'avait-il plus à contempler cette sainte maison, déserte et de morne apparence, que, pour jamais, Marguerite avait quittée V.... Il reprit son chemin dans la direction de Brécorens, non sans se retourner encore du côté de l'abbaye ; mais il lui venait en pensée que Sœur Perpétue lui avait dit certain jour qu'elle était native du village où la Pastoure sa filleule était « à maître », et il avait lieu de conjecturer que « le chosal » de la bonne Converse jadis

desservant l'héberge, devait être situé dans les alentours.

H marchait depuis quelque temps sans faire rencontre, quand, parvenu sur la lisière d'un « bosson ' » où se dressait un sorbier encore chargé de ses grappes de baies rouges, dont bon nombre d'oiseaux faisaient curée, il crut entendre le faible sifflement d'un coup de fronde ; une branche menue se cassait près de lui, tandis que les pillards emplumés se dispersaient à tire-d'aile, aucun d'eux ne paraissant atteint par le projectile; puis le maladroit chasseur qui les avait troublés apparut hors du taillis, cherchant vainement sur la neige si quelqu'un de ces chétifs oisillons n'était pas tombé '2.

— Holà ho! est-ce bien toi, maître Pierre?

— Nul autre, et rien plus, dom Boccard ! — repartit le Genevaisan, du même ton de familiarité enjouée avec lequel il était interpellé. Puis il vint serrer la grosse main rougeaude que lui présentait le vieux prêtre.

— Sois le bienvenu mon gars, voici bon rencontre ! A dire vérité, je ne pensais pas plus à toi ce matin qu'à ma première messe. Qu'est-ce donc |qui t'amène en nos quartiers ?

— Ce n'est pas la chasse, messire Jean ; je ne viens

1 Petit bois.

2 On chassait encore ainsi en 1667, les grives... ou les merles « dans les environs du Salève ». Voir Grillet. Dictionnaire historique. 1. 95.

pas tracer sur vos brisées, il mr déplairait trop do vous faire le tort, fût-ce d'un merle.

— Ah les merles !... n'en disons mot, de cette engeance malicieuse ! plus ils me font beau jeu et moins j'en attouche!

— Cependant, Qui bien tire, deux en a, c'est un commun dire1.

— Pour vous autres de Genève, qui usez de bâtons à feu, même de pistoles longues et de grains de fer, fût-ce contre une lardère (selon ce qu'on dit à Thonon) ! mais ici nous chassons toute manière d'oisillons à la fronde, comme tu vois, et c'est pitié d'un tel engin rustique qui, à mon sens, ne vaut pas une arbalète à rats — encore que le saint roi David en eût assez l'usance quand il était jeunet. — Çà parlons d'autre ! Où vas-tu du pied? Qui te meut à démarcher par delà?... J'en suis surpris du tout : on ne vous voit guère en nos paroisses, vous autres vitraillers ambulatifs, quand Décembre s'amène.

Pierre — que le regard pénétrant de dom Boccard embarrassait toujours lorsque celui-ci « l'inquisitait » — eût bien désiré ne pas répondre, et cependant il fallait le faire, car ces questions étaient trop précises pour qu'il pût les éluder : « Il était en quête de la Gasparde, en Religion Sœur Perpétue, et n'avait autre intention que de la chercher à la gîte, mais n'en savait encore les adresses ».

— Et qu'as-tu affaire à elle, bel ami ?

1 Proverbe cité par Cotgrave. Dictionnaire.

« C'était pour lui donner un bonjour et bons vêpres, en passant..., et aussi pour lui porter nouvelles de Philomène, du présent à Genève, dont elle disait avoir été marraine et qu'elle avait toujours en recommandation ».

Cette explication — bien qu'elle ne fît connaître au questionneur qu'une part de la vérité — était assez naturelle pour le satisfaire, puis l'intérêt qu'il portait à la Pastoure excitait maintenant sa curiosité.

— Çà, mon valet, tu te fourvoies donc en traçant par ici... La Gasparde que tu dis n'est pas gîtée à Brécorens ; sa chétive caborne ' est sise plus amont, à l'orée des bois de Cursinge. C'est à la carre de Péiïgnier qu'il te fallait prendre la traverse, en remontant le ruisselet qui vient de par delà le moulin.

— Qui ne sait rien, de rien ne se doute, messire Jean.

— C'est bien dit, compagnon, mais il y a remède; je vais, en intention de te favoriser, délaisser mon pourchas des merles et te remettre en chemin droiturier, envi2 la neige qui couvre toutes les sentes. Çà, démarchons, et ce pendant dis-moi d'abordée ce qu'il en est de Philomène en ton Genève.

« H n'en était que bien, puisqu'elle avait trouvé sa gîte et son vivre, au moins pour un temps, au Logis de la Coupe, sur la parole d'un notable répondant et... d'un autre. On pouvait souhaiter mieux pour elle,

1 Cabane.

2 Malgré.

C'était Vérité, mais tout vient a la bonne heure à qui

s;ut Attendre, et sire Balard le ferretier, ou quelque antre bienveillant, t'engénierait tant qu'à la partin on trouverait où la mettre en lerviee. Puis maître Pierre conta quelle était L'existence trop casanière de la nouvelle habituée en ce Genève, où elle avait eu si grand désir de venir à séjour et dont elle ne connaissait que les curiosités de la Pelisserie et du eirconvoisinage. Pourtant il l'avait deux et trois fois fait essorer par ville, même en Cornavin, ayant pris le soin de disposer dame Amblarde sa marâtre à faire tout bon accueil à cette fantasieuse esseulée, qu'il lui avait amenée certain jour dimanche, la priant de l'assister de ses sages conseils, pour le plaisir de Dieu ».

— Voilà qui est bien avisé, mon gars ; il se voit que tu es de bonne engeance. Çà, tu parlais de sire Balard, il ta donc fait participant de l'épître que je lui écrivais naguère?

— Messire Jean, il est ainsi, je l'avoue.

— Eh. compagnon ! tu n'as pas à t'en montrer hésitant : te voilà rouge de visage comme un chérubin. Sire Balard a fait selon la raison, en te prenant pour confidentiaire, car il savait que tu t'étais familiarisé avec nous autres et que les tristes nouvelles de l'abbaye étaient pour t'intéresser. Ainsi tu sais donc ce qu'il en est de Sœur Marguerite?

— Rien plus que ce que vous en contiez et ce n'est guère.

L'embarras du pauvre garçon était si évident, tandis qu'il disait ces mots, que le prêtre le regarda avec

surprise, se demandant sans doute d'où pouvait provenir le trouble de son interlocuteur à propos de ce qu'il venait de lui demander. Peu à peu une certaine réserve gagnait le bonhomme et remplaçait sa disposition naturelle à parler sans réticence de omnibus rébus et quibusdam aliis avec tous ceux qui, ainsi que le vitrailler de Genève, lui étaient devenus familiers, et — comme si quelque intime réminiscence du confessionnal lui revenait soudain en mémoire — le ci-devant Directeur des Cisterciennes était maintenant peu disposé à parler davantage au jeune artisan de celle qu'il venait de lui nommer.

Ils démarchèrent ainsi quelque temps, préoccupés l'un et l'autre, puis dom Boccard désignait de la main un sentier qui, se détachant de leur chemin, paraissait monter la colline à travers les taillis : « Voici, dit-il, la traverse qu'il est métier de prendre pour aller à Cursinge. Après que tu auras contrepassé le moulin d'aval, tire encore à la malemain, et quand tu seras à la croix d'amont — que nos meinherren ont fait débriser aussi par leurs soudarts — va plus outre, tant que tu trouves une caborne ruineuse à rentrance des bois de Draillans. C'est là que gîte pauvrement Perpétue. Dis-lui qu'elle vienne tantôt — c'est à savoir demain ou l'autre — chercher sa pitance, pour ce que nous avons saigné un lard en mon logis ; ce sera pour me contenter, car il y a un certain temps qu'elle n'est venue à Brécorens.

— Grand-merci à vous, messire Jean; Dieu vous doint toute prospérité !

— Quant est de toi, maître Pierre — ajouta le prêtre, comme si sa conscience lui faisait quelque reproche de soupçons peut-être immérités, —je te dis au revoir prochain, et si tu t'attardes par delà ce tantôt, ne te mets pas au retour, viens ce soir me demander le past et la gîte; tu auras demain bon temps assez pour regagner ton Genève ».

Puis le bonhomme s'éloigna sans écouter les « remerciations » cordiales de celui auquel il offrait l'hospitalité.

Les directions routières que venait de donner dom Boccard au jeune Genevaisan dont les hasards de la chasse aux merles lui avaient ménagé ce matin la rencontre, étaient assez précises pour qu'il ne pût se fourvoyer dans les sentiers, et lorsqu'il eut atteint la localité éloignée de toute habitation qui lui avait été désignée, il lui fut facile de reconnaître la chétive chaumière, située sur la lisière des bois, qui devait être le refuge de la Sœur converse et de sa compagne. Cependant aucune trace de pas, sur la neige récemment tombée, ne se voyait aux approches de cette « caborne », qui paraissait être non pas une demeure mais un grenier à noix ou un fenil, comme on en voit parfois dans les lieux écartés, et rien ne faisait supposer qu'une telle hutte fût l'abri de nulle créature humaine. Pierre n'en frappa pas moins à la porte close; puis une voix féminine qu'il reconnut avec plaisir l'ayant invité à entrer, il passa le seuil de cette demeure misérable,

dont l'intérieur était éclairé par un étroit « luiset » percé du côté opposé à l'entrée.

La Gasparde, était seule dans ce réduit, qui ne renfermait d'autres meubles qu'un grabat couvert de feuillée, un vieux coffre-bahut, un « banquet1 » et quelques chétifs ustensiles de cuisine. Elle filait au rouet, assise sur la pierre du foyer, devant un feu d'écorces près de s'éteindre et dont l'acre fumée, n'ayant d'autre issue que le luiset ouvert, emplissait encore ce refuge. A la vue du compagnon venant de Genève, qu'elle avait tant de fois accueilli à l'héberge de l'abbaye lorsqu'il travaillait à Brécorens, la bonne femme laissa échapper une exclamation de surprise et de joie. Tandis qu'elle échangeait avec « le gentil vitrailler » une cordiale poignée de main puis quelques mots de bienvenue, une expression de contentement animait sa bienveillante physionomie, que ses récentes « traversures » ne paraissaient pas avoir changée.

— Viens t'asseoir céans, mon gars, que je te contemple à mon désir. C'est fortune de te voir, dont j'ai tel ébahissement que je crois rêver! Or çà, que dis-tu? d'où viens-tu ? Qui t'a mis aux champs ?... — On sait que la Sœur Converse avait pour habitude de présenter ainsi plusieurs questions simultanées au choix de ceux qu'elle interrogeait « curieusement », et pour la satisfaire il fallut tout d'abord que Pierre lui apprît ce qui

1 Petit banc.

l'avait aillent'- i,i veille aux Alliages, et comment t il n'avait pas voulu passerai! retour m près de l'abbaye sans faire effort pour revoir Perpétue et Sœur Marguerite qui. disait-on, avaient fait retraite eusemblemeilt

et devaient avoir même refuge en lieu écarté. »

— Ah! Sœur Marguerite n'est plus céans, mon Pierre. Elle est m meilleur gîte, et non loin de nos quartiers. Dieu merci! Encore ne voulait-elle point me quitter, la pauvre Sœur Novice.

— Et où donc est-elle présentement?

— Elle est.... — Puis se ravisant : — On m'a fait assez promettre sur ma foi de n'en rien dire ; même dom Boccard m'en adjure, en tout rencontre, comme si c'était cas réservé1.

— Soit ainsi! — repartit le visiteur déconcerté. — Je ne voudrais pas vous induire à mal, Perpétue: c'est affaire de conscience.

Mais, tandis qu'il parlait, sa voix était si attristée et sa physionomie témoignait d'un si grand désappointement, que la matrone en fut touchée.

— Pourtant il peut être que tu la voies ce tantôt si tu demeures un peu ; elle vient ici me faire Visitation de charité chacune semaine, le di-mar et le di-vendre* (c'est aujourd'hui) après mi-jour3, et si elle n'a eu nul

1 Cas dont l'absolution ne peut être accordée que par le Diocésain.

a Le mardi et le vendredi. Cette inversion est encore en usage dans le dialecte savoyard.

8 Midi, même dialecte : mi-zo.

traversement ' en son chemin, c'est à croire qu'elle ne peut tarder à se montrer à nous.

Puis — sans paraître remarquer combien à présent une impression nouvelle se lisait dans les yeux brillants du « jeunet » qui l'écoutait — Perpétue ajouta sans transition : « Et de notre Pastoure forpaysée, qu'en veux-tu dire? »

La réponse du vitrailler et les détails qu'il donnait concernant Philomène, puis les réflexions chagrines de la Converse à propos de l'escapade de celle-ci devinrent le sujet de l'entretien ; mais Pierre eut beaucoup de peine à faire partager à Perpétue sa confiance dans le prochain avenir de l'orpheline, « maladieuse, lunatique, et toujours trop prompte à faire un coup de sa tête (disait la Converse) quand nul n'était provident pour elle ».

— Pour Dieu, je le serai, moi, n'en ayez doutance!

— Ainsi soit, mon Pierre! Tu as grand cœur et bonne intention, j'en veux répondre, et pourtant... je ne mets rien en gages de ce qui peut être d'elle, à ton déçu.

Ils parlèrent ensuite du décès de révérende Mère Ayma, de la prise de possession de l'abbaye par les soudarts Allemands, survenue le lendemain de l'ensevelissement de la défunte, et de la fuite des deux dernières conventuelles, qu'on avait « impiteusement » fait sortir de leur sainte maison.

1 Contrariété. Dict. de Cotgrave.

— Encore faut-il dire nos Diea-gr&ce1 de ce que cette cabane où tu me trouves était demeurée de mon paterne] héritage et pouvait noua être on refuge, mes

aftins de Brécorcns. possessionnés de mon bien chétif dès mon entrée à l'abbaye, s'étant montrés dispos à m'en abandonner L'osante quand ils ont vu que j'étais sans asile.

— Mais de votre pitance journelle, qu'en est-il à présent?

— Je fais la filandière. comme tu vois, pour le proufit des femmes ménagères qui me contient leur niasse; je vais peigner et laver la laine tondue, et je blute le méteil et l'avoine devant qu'on les porte au moulin, c'est aussi pour gagner mon vivre; et quand le pain me fait défaut, s'il faut tout dire à toi, je vais quémander ci et là dans le circonvoisinage, où il est encore de bonnes gens disposés à héberger la Gasparde pour le plaisir de Dieu.

— Las ! c'est trop rude vie, en ce temps d'hiver qui s'amène !

— Il n'est que d'endurer patience, mon Pierre. Quand viendra la primevère je puis encore travailler aux champs tout comme une autre. A cJiacun jour son vêpre.

« Par ma foi, elle propose bien, cette vaillante et prude femme — se disait le jeune artisan ému de sympathie, et dont le regard demeurait fixé affectueusement sur la Sœur Converse ; — mais qu'est-il outre

1 Dei gratia.

plus de sa pieuse compagne, dont je n'ose à présent m'enquêter à elle, encore que j'en aie si grand désir que rien plus ? »

Ce fut Perpétue, dont le naturel, on le sait, ne s'accommodait pas du silence quand elle avait à qui parler, qui d'elle-même et peu à peu se reprit à deviser de Marguerite.

« La dame de la Sarraz, marâtre de la pauvre Novice, l'avait dutout délaissée, cette malveillante ayant passé à l'hérésie dès plusieurs mois pour demeurer possessionnée de tout le bien noble de la famille, terre et château, que les Allemands menaçaient de lui détenir1. De son baron, il ne se parlait plus; Marguerite en était sans nouvelles, et — disait-on — la Dame l'entretenait bien écharsement en quelque villette, hors du pays de Messieurs de Berne. Que serait devenue la pieuse fille, mise hors de sa clôsure et ne sachant que faire, sans l'assistance charitable de messire Jean, lequel avait tant fait que les seigneurs d'Allinges l'avaient pourvue d'une précaire retraite (encore que Marguerite ne fût pas de leur parenté). Que serait-ce, en temps prochain peut-être, de cette esseulée, qui n'était pas comme Perpétue une rustaude à tout endurer? »

— N'a-t-elle pas — demandait Pierre avec inquiétude — quelque bon espoir de rentrer en une Religion de son Ordre ?

« Non, Sœur Marguerite n'en avait pas... au moins

1 Voire Ruchat. Rist. de la Réformation. V. p. 499.

en ce temps présent trop misérable, disait dom Boccard ; l'adversité était partout, l'appréhension de la Réforme avait gagné toutes les communautés de la Savoir et même de la Bresse : une Novice n'était plus recueillie qu'à grand' peine dans une Religion de nonnains, tant on y était en doute d'un prochain et menaçant avenir. Les chétives religieuses dispersées qui n'avaient famille pour les assister, étaient contraintes d'aller s'offrir pour gardes hospitalières, pour chambrières, voire pour servantes. Encore se pouvaient dire bienheurées celles qui avaient ainsi trouvé gîte, fût-ce sans aucun gage, dans quelque honnête maison de bons chrétiens ».

— Servante! — murmurait Pierre — et il peut être ainsi de Sœur Marguerite !

— Pourquoi non, mon gars?

— La fille au sire baron de la Sarraz !

— Que veux-tu qu'il soit d'elle?

Le jeune homme allait répondre, sans doute, mais en ce moment la porte fut ouverte et celle dont on parlait ici apparut sur le seuil de la caborne.

— Je disais bien à celui-ci mon visitant, lequel s'enquerrait de vous, que ce jourd'hui vous viendriez sans doute, Sœur Marguerite ! —dit Perpétue après l'échange

du salut accoutumé. — C'est maître Pierre le vitrailler; il est de passage en nos quartiers, et s'en retourne. Que dites-vous à lui !

— Bon jour, bonne œuvre! — repartit avec affabilité la nouvelle venue. — Dieu vous gard', maître Pierre — ajouta-t-elle, en s'adressant modestement au Genevaisan, qui s'était levé soudain à sa vue et demeurait embarrassé devant elle.

— Salve, ma Sœur — dit-il enfin, avançant timidement la « bonne main » comme pour presser celle de Marguerite ; mais la Novice cirstercienne lui faisait une légère inclination de tête seulement, suivant l'usage des filles en Religion lorsqu'elles voulaient alors « révérencier un homme » qui n'était pas de leur parenté. Puis elle entr'ouvrit la panetière qu'elle tenait cachée sous sa cape et en déposa le contenu sur le coffre, tandis que la Converse la suivait des yeux avec intérêt.

— Et qu'est-ce encore?... du pain de seigle, des saurets, du sérat, des séchons ! vous ne venez jamais céans les mains vides, Marguerite, tant vous êtes aumônière!

— Ce n'est pas aumône, c'est assistance de pauvre Sœur en Christ et rien plus.

— Doux-Jésus, c'est trop de butin !

— Or bien, la reste sera pour vous déjeûner demain.

— Nenni, voici Pierre qui me veut donner de l'aide.

Mais le Genevaisan « se fût fait une peine » d'accepter une seule bouchée du chétif repas destiné à la Converse : D avait, disait-il généreusement, pris sa dînée avant de se mettre en chemin, et Perpétue insista vainement pour qu'il prît part à son aubaine.

Pou après, ils étaient assis tous trois autour du foyer, dont Pierre attisait les braises et ranimait la flamme : « D'autant, disait-il, que Sœur Marguerite avait tracé dans les neiges, ainsi qu'il se voyait assez à ses petits sabots mouillés. Peut-être elle venait de loin; pour ce, il était métier présentement de la réchauffer ».

— Je ne viens pas de bien loin par delà — dit la Novice, échangeant un sourire discret avec Perpétue.

La présence inattendue du jeune vitrailler l'avait un instant interdite, mais déjà elle s'était reprise : ce Genevaisan à la physionomie honnête, aux traits aimables, aux regards empreints de droiture et d'intelligence, ce maître Pierre dont elle avait gardé le souvenir (un peu plus qu'il n'était séant peut-être, lui disait parfois sa rigide conscience de recluse), oui ! il lui agréait de le revoir encore, et tandis qu'elle le faisait parler de « la Pastoure », à laquelle ils s'intéressaient tous deux sincèrement, la simplicité de langage du discoureur, les bons sentiments qu'il manifestait gagnaient la sympathie de la Cistercienne, attiraient sa confiance, attraction si naturelle que l'innocente et pieuse fille en Religion ne songeait pas même à s'en défendre.

Quant à l'Enfant de Genève, il n'avait jamais été si heureux que ce jour là, et ce qu'il ressentait depuis que Marguerite était dans cette chétive caborne enfumée, il n'aurait su l'exprimer. Elle ne portait plus le costume de son Ordre; d'où venait ce changement? IL n'osait le lui demander, mais qu'importait-il de le

faire? L'humble vêtement villageois dont elle était habillée lui donnait, semblait-il, une grâce nouvelle; sous le béguin, comme sous la guimpe et le voile, sa noble physionomie gardait la même sérénité; l'expression à la fois rêveuse et résignée qui lui était habituelle était si touchante, que Pierre en était ému, et quand la jeune religieuse lui parlait, sa voix le captivait tant qu'il eût souhaité de l'entendre toujours.

Au cours de cette entrevue prolongée durant l'aprèsmidi et dont un paisible entretien faisait tout le charme, il semblait à Marguerite, devenue pensive, que ce jeune compagnon, presque un étranger pour elle, méritait bien les éloges que, dès plusieurs mois en faisait la Converse, qui l'avait pris en gré.

— Mon Pierre — dit enfin celle-ci — le temps ne dure pas quand tu nous tiens compagnie, car c'est toujours plaisir de t'entendre langager de ce que tu as en affection perdurable, je dis tes sœurs et ta marâtre, ton labeur d'imagier, ta foi de bon chrétien et plus encore ton Genève, bien qu'il ne s'y voie plus guère de catholiques opiniâtres comme sire Balard et comme toi, je m'en assure. Cependant voici heure de Vêpres, il est temps pour notre Sœur de se retraire, ayant encore à cheminer par la traverse avant de trouver sa gîte.

— Et où va-t-elle? — demanda le Genevaisan, qui s'était levé, voyant assez qu'ils allaient se séparer.

— Je vais... à Cervens — repartit Marguerite.

— Votre plaisir soit que je trace avec vous, cela ne me détournera qu'un bien peu de ma voie.

« Comment refuser cette faveur qu'un timide regard semblait encore solliciter!... »

Ils prirent, l'un et l'autre, affectueusement congé de la Converse, qui disait à Pierre en lui pressant la main : « Mon pars, je vais réciter un Pater, chacune dimanche jusqu'au grand Pâques, pour que bien t'ad vienne et qu'on te voie encore, à la primevère, venir rabobiner les cives en nos quartiers.

— Ainsi vous faites séjour à Cervens, ce temps présent? — demandait Pierre, cheminant au côté de Marguerite dans la traverse solitaire, tantôt dans les champs et tantôt dans la brousse. La brève réponse affirmative de la Novice ne donnait guère prise à la conversation ; mais le silence entre gens peu familiers l'un à l'autre est parfois plus embarrassant que la causerie, et, pour échapper à cette contrainte, la Cistercienne reprit en hésitant un peu :

— Je suis à demeure chez Damoiselle du Martheray de Cervens, alliée d'Allinges et la dernière du nom, selon ce qu'on raconte. Elle est d'un grand âge, la pauvre créature, et pour ce qu'elle ne saurait plus se gouverner en son manoir, ses affins — à la recommandation de dom Boccard — m'ont donné la charge de prendre tous soins d'elle.

— C'est pour ce que vous avez le bruit d'avoir été si douce et vigilante gardienne de votre révérende Mère Abbesse qu'un angel de Dieu, durant sa maladie dernière.

— Rien moins ! — repartit la jeune Cistercienne confuse.

— Çà ! — poursuivit Pierre, qui prenait un peu d'assurance — ayez en gré que je vous demande qui vous a induit à quitter la tunique blanche et le scapulaire ?

« C'était pas ordre de sire Naegueli, lequel rude Allemand ne voulait plus endurer en son bailliage le port de nul habit religieux, fût-ce des prêtres déchassés, fût-ce des pauvres filles conventuelles réfugiées en lieux écartés. Encore était-ce bien, prétendait-il, pour gracieuser les seigneurs d'Allinges, qu'il laissait en leur gîte — au moins pour le présent — les ci-devant curés de paroisse tels que dom Boccard et les nonnains qu'on avait sorties de cloître, toutes si malplaisantes à évangéliser, que Poupardin, le nouveau ministre, en était à la grosse haleine. Quant à ce change de vêtissure, ajoutait la Novice, il n'est jour que je ne le regrette».

— Je crois... qu'il m'en fâche aussi.

— Eh, pourquoi! maître Pierre?

— Pour ce que je n'ose plus vous dire Sœur, quand je vous avise à présent.

— Dites « Marguerite » — repartit avec simplicité la Novice, jetant un furtif regard sur l'honnête garçon qui lui faisait cet aveu.

Ils avaient déjà dépassé le petit village de Pessinges sans trop s'en apercevoir, et bientôt ils atteindraient Cervens; leur causerie n'avait rien qu'un tiers n'eût pu entendre, et cependant elle les intéressait autant

L'un que l'autre, du certain tour confidentiel en faisait ineenaiblement le charme; le vitrailler-imagier, interrogé par sa œmpagne de imite sur ses récents travaux d'atelier, n'avait pu laisser ignorer bien longtemps à Marguerite i qu'il s'était licencié de faire une souvenance d'elle, en portraiture sur vitrail », et la jeune Cistercienne, bien que rien ne trahît sa surprise, n'en avait pas moins été assez troublée pour avoir peine à cacher l'impression qu'elle ressentait.

— Ai-je mal fait, à votre avis? — demandait l'artisan, d'une voix qui sollicitait l'indulgence.

— Voirement, je ne saurais le dire.... «C'est l'intention qui fait la faute », ainsi qu'on nous catéchise au couvent.

— Or bien, j'ai peint cette image de vous sans penser à mal.

— Je vous crois... cependant il serait plus sage de la détruire.

— Parlons d'autre !...

Cela était dit avec tant de vivacité, que Marguerite déconcertée baissait les yeux, et pendant un instant ils cheminèrent en gardant le silence.

Une lutte de sentiments contraires, à laquelle rien ne l'avait préparée, s'élevait dans le for intérieur de la Novice : Tandis qu'elle inclinait à donner toute sa confiance à celui qu'elle apprenait à connaître et avec lequel elle se plaisait toujours davantage à deviser familièrement, d'autre part un retour à l'austère réserve des Filles de Citeaux lui était imposé par sa conscience, et l'attachement surprenant que témoignait Pierre

pour l'image qu'il avait tracée en souvenir d'elle, lui laissait une impression qu'elle n'avait jamais ressentie mais que, instinctivement, elle pensait bien être répréhensible, « puisqu'elle en était confuse, et même avait peine à y songer ».

A mi-chemin des deux villages le sentier qu'ils suivaient devenait glissant, la neige étant çà et là durcie par la gelée, et pour la Cistercienne qui « démarchait » en sabots, ce parcours devait être assez scabreux pour qu'elle n'avançât qu'avec précaution et lentement ; puis la vie confinée « en clôsure » dès plusieurs mois lui avait fait perdre l'assurance du pas que donne l'habitude, et déjà plusieurs fois Pierre, inquiet de son allure hésitante, l'avait sollicitée de prendre le bras qu'il lui offrait. Mais « il n'était pas nécessaire », répondait-elle avec embarras ; sur quoi le jeune artisan, n'osant insister, s'était borné à se tenir très rapproché d'elle, étant ainsi prêt a la soutenir si elle faisait un faux pas.

— Je crois bien qu'il est métier que vous me teniez en main ! — dit enfin la pauvre Novice, qui venait de trébucher et, sans l'assistance de son vigilant compagnon, fût certainement tombée.

— Au besoin Vmm* — repartit Pierre, s'emparant de la main qu'elle lui abandonnait.

Cette partie difficile du chemin fut ainsi passée (combien Pierre eût désiré qu'il se présentât d'autres

1 Proverbe du XVIme siècle.

mauvaises « traversuns i à franchir!) La main de Marguerite craintive avait deux ou trois fois pressé la sienne, et le souvenir de cette pression involontaire le faisait encore tressaillir. M;iis fc ppéMBfc, nul obstable ne supposant à sa marche, elle paraissait vouloir retirer ses doigts effilés qu'il retenait encore : « Que penserait-elle de lui, si comme un rustaud, il ne tenait compte de sa demi-volonté » ? Il dut enfin céder — bien à regret — à cette tacite résistance.

Le jour baissait et déjà le brouillard du soir gagnait la plaine quand ils furent en vue de Cervens, dont le petit manoir seigneurial s'apercevait un peu avant l'entrée du village.

— Voici ma demeurance — dit la Cistercienne, montrant à l'artisan les toitures et l'enclos de cette rustique maison noble, d'apparence à demi ruinée.

— Eh. ne vous conduirai-je pas jusqu'à la porte? Mais un hochement de tête négatif, qu'atténuait

un léger sourire, fut la réponse de Marguerite. Elle s'était arrêtée à la croisée d'un sentier se détachant à droite de celui qu'ils avaient suivi.

— C'est ici votre voie — reprit-elle — puisque vous allez prendre logis à Brécorens pour la nuitée. Je vous dis adieu, mon conducteur ! D est temps de nous départir.

— Ne vous reverrai-je pas, Marguerite, si, à la primevère, je reviens en ces quartiers?

— Las! qu'en saurais-je dire!...

Etait-ce l'instabilité de sa nouvelle existence, le sentiment de son isolement ou quelque autre pensée, plus

troublante encore, qui donnait à ces derniers mots un accent de mélancolie et d'émotion contenue?

— Parlez quelque fois de moi à Philomène ; ce sera pour me contenter.

— Ainsi ferai-je... ma Sœur, n'en ayez doutance. Elle lui tendit spontanément les mains, qu'il pressa

en s'inclinant, comme s'il était entraîné à les porter à ses lèvres; mais la jeune Cistercienne, devinant sa pensée, s'était bien vite dégagée de son étreinte et déjà se retirait en hâte, tandis qu'avec tristesse il demeurait encore sur place et la suivait des yeux.

C'est à Genève, et rue de la Pelisserie, que, pour l'intelligence de ce récit, il convient de ramener l'attention du lecteur en lui faisant connaître le fâcheux état mental dont souffrait la débile Philomène.

Dès sa dernière visite dominicale chez dame Tacon, la Pastoure paraissait aux gens du Logis de la Coupe être sous l'impression de quelque fâcherie, et se montrait secrètement agitée à toute heure : « Qu'est-ce donc qui lui mésarrive? demandait maître Gotteron à « la Bancale », qu'il consultait en toute affaire dont il était perplexe. Elle ne dit plus le mot, cette chétive, encore qu'elle marmonne sans cause tout en œuvrant

au ménage; puis elle regarde ri fixement toutes choses qu'en la croirait en mrtaeo Fhirmn foi de bon chrétien, je ne sais si j<» n'ai pas résolu trop de léger1, quand j'ai pris cette fantasieusc en service : Qui tn>p en hâté se détermine, à son loisir se repent, c'est un commun dire dont j'aurais dû me mémoriser ».

Mais la Bancale ressentait déjà quelque attachement pour la nouvelle servante que le bon Fribourgeois lui avait, bien à propos, donnée en aide : « Il ne fallait jamais, disait-elle, se reprocher ce que Chanté nous induisait à faire. La Chablaisienne avait ses lubies ; toute fille jeunette a les siennes certains jours, suivant le cours de la lune. Cependant elle avait bon vouloir de faire tout service domestique ; n'était ni friande de sa pitance, ni glorieuse de ses souliers neufs ; se montrait si docile qu'un agneau suivant sa mère, et se gouvernait si sagement avec les brocardeurs, qu'il n'était compagnon qui se licenciât de venir après boire la molester en cuisine. De telles filles de bien devaient être chèrement tenues en ce Genève, où Malice abondait toujours plus, envi la Réforme des réformés. Ce qui convenait le mieux à faire, était de ne pas s'ébahir des petits travers de ces rêveuses; quant à celle-ci, c'était passagère humeur noire qui la traversait mais rien plus, et de son prompt assagissement la Bancale voulait répondre à son maître ».

L'hôte de la Coupe — bien que, de nature, il fût toujours « en doutance et repentaille » — avait fini, selon

1 A la légère.

son habitude, par se ranger à l'avis de sa vieille ménagère, et comme le service domestique de Philomène ne paraissait nullement souffrir de « ses lubies », le bonhomme « endurait patience », ou plus exactement, s'était assez habitué à la sombre taciturnité de son humble commensale pour ne plus s'en inquiéter.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi depuis le retour de Pierre Tacon à la ville ; deux ou trois fois il était venu au Logis de la Coupe pour voir la Pastoure et s'entretenir familièrement avec elle, puisqu'elle paraissait avoir oublié ceux qui, à Cornavin. l'avaient toujours bien accueillie. Mais les impressions qu'il rapportait de ces courtes entrevues étaient pour le surprendre et l'attrister, tant elles étaient décourageantes. Tantôt Philomène se dérobait à sa rencontre, tantôt elle se montrait si contrainte, et ses réponses à toutes les questions inquiètes qu'il lui adressait affectueusement étaient si évasives, qu'il la quittait sans parvenir à comprendre quelle mouche l'avait piquée, quel reproche elle avait à lui faire, et de quel déplaisir elle le « rancunait » en secret.

« Qu'ai-je donc méfait à cette capricieuse fille? demandait-il parfois à sa marâtre et à Barbara. Mais dame Tacon et la jeune sœur de l'artisan n'étaient pas en mesure de le renseigner sur le changement subit dont il recherchait la cause, et d'autre part ce que disaient maître Gotteron et sa vieille ménagère des étrangetés de la Pastoure ne lui donnait aucune lumière

touchant « les mélancolies » dont celle-ci gardait obstinément le secret.

Quant à Philomène — bien qu'elle fût incapable de M rendit raison du sentiment qui la dominait, le nom de Marguerite et celui de maître Pierre n'en venaient pas moins à chaque instant sur ses lèvres lorsqu'elle était seule]; leur image, à tous deux, troublait ses rêves; une sorte de douloureuse révélation de son extérieur chétif, de l'indigence de son entendement et de tout ce qui lui manquait pour plaire lui était venue en contemplant, dans l'ouvroir du vitrailler absent, la belle portraiture de la Novice cistercienne, qu'elle révérait à l'égal d'une sainte, car la sollicitude de Marguerite pour elle ne s'était jamais lassée. Hélas, celui qui avait peint cette image attrayante était tout pour la moutonnière, et maintenant le cœur de la pauvre fille se gonflait d'amertume à toute heure quand elle pensait à lui : « Qu'avait-elle plus à rechercher sa présence, à s'éjouir de l'entendre langager pour elle? Que servait-il qu'elle allât furtivement certains jours passer devant sa porte? D ne pensait guère à elle, qui dès longtemps n'avait autre contentement que de s'approcher de lui! à elle qui sans lui ne pouvait plus vivre aux champs et s'était forpaysée de son village pour venir en ce Genève, tout empuanti d'hérésie, seulement en espérance de le retrouver à la bonne heure... Non, il pensait et mémorisait d'une autre! Sainte-Vierge, quel vœu devait-elle faire à la Bonne-Dame, pour qu'il lui soit donné en grâce de ne plus jamais songer à lui ?.... »

Telle était devenue en peu de semaines l'étrange fille, dont le désordre intellectuel achevait peu à peu de ruiner la faible intelligence, et cependant ceux qui vivaient avec elle au Logis de la Coupe pouvaient encore se méprendre sur le calme relatif ou l'apparente insensibilité qui succédait à son agitation maladive : « Sa santé se méliorait de jour en jour », disait avec conviction la Bancale à maître Pierre, et celui-ci revenait, moins inquiet, reprendre son labeur accoutumé, quand il avait recueilli cette assurance. D'ailleurs il avait à se préoccuper maintenant de certains vitraux à sujets religieux dont les Procureurs-Syndics de la communauté d'Evian lui demandaient la réfection à la sollicitation des Clarisses de Vevey qui, fuyant l'hérésie, étaient venues se réfugier dans leur petite cité, vallaisanne par droit de conquête, depuis moins d'une année. Ce travail, qui devait l'occuper une partie de l'hiver, était de quelque importance, et l'artisan, distrait malgré lui de l'intérêt fraternel qu'il portait à Philomène, même de l'attachement bien plus vif que lui inspirait Marguerite, ne pouvait manquer de ressentir bientôt dans sa retraite l'influence salutaire du travail quotidien, dont la diversion, chacun le sait, est une panacée pour tous les troubles du cœur, toutes les agitations de l'existence.

Heureux ceux qui, ainsi que lui, étaient absorbés par leur labeur quotidien, dans Genève assombrie durant ces tristes jours de décembre, que les circonstances politiques, l'indigence générale et l'austérité des

mœurs nouvelles imposées par la Réforme devaient rendre plus tristee encore pour tous les citoyens! Non seulement les boutiques des malheureux bannis « Pe-

neysans » demeuraient fermées et leurs demeures étaient vacantes, ou avaient été adjugées par voie d'enchères à de nouveaux possesseurs, mais les mêmes mesures draconiennes menaçaient à présent la plupart des chefs de famille soit, comme on disait encore, les « maîtres d'hôtel » désignés nominativement pour parfaire la somme imposée par Messieurs de Berne, comme aussi tous ceux qui refusaient encore d'aller « ouïr la Parole de Dieu » et de s'asservir au rigide gouvernement de l'Eglise nouvelle, dont maître Guillaume et son adjuteur Calvin ne se lassaient pas de revendiquer la suprématie. D'autre part l'influence grandissante de ces deux Réformateurs sur le maniement des affaires d'Etat devenait pour beaucoup de gens avisés un sujet d'inquiète défiance, et pour qui connaît l'intérêt jaloux avec lequel « Ceux de Genève » ont toujours pris en sauvegarde leurs libertés et franchises, il suffit, croyonsnous, de constater cette ingérence pour expliquer les profonds dissentiments, les reproches et les rancunes qui, déjà, se manifestaient journellement entre les citoyens animés de sentiments contraires : Ici, c'étaient les zélateurs évangélistes qui pactisaient entre eux et se donnaient main-forte1; là c'étaient les derniers adhérents du « papisme » qui en usaient de même, ainsi que

1 Jean Goulaz, Claude Pertemps, Pernet Desfosses, Ami Rc%t, Michel Sept, Ami Poral, etc.

les successeurs de la vaillante faction des Eidguenots, désignés par leurs adversaires, dès ce temps là, sous le nom de « Libertins » l, qualificatif jusqu'alors honorable et signifiant seulement « partisan de la liberté », mais dont la malignité du parti contraire s'était sottement emparée, à l'instar des Prédicants, pour lui donner un sens injurieux, dont l'application individuelle était presque toujours calomnieuse.

Quant à maître Pierre, le sédentaire et laborieux vitrailler — bien qu'on ne le vît plus guère au Logis de V Escarcelle — il n'était pas ignorant de ces discordes ni des faits qui les entretenaient; son compagnon au Jeu des arbalétriers « Tête d'or », venant d'ordinaire chaque dimanche, après le prêche du matin, le régaler des incidences nouvelles qui — disait cet adolescent facteur du négoce, en garçon bien avisé et grand expert en politique — n'étaient pas pour satisfaire les bons compagnons Enfants de Genève, mais bien davantage tendaient à les malcontenter.

— On ne peut plus, nous autres — ajoutait-il pour confirmer son dire, — moyenner quelque divertissement et mômerie, ainsi qu'il en fut toujours donné licence au temps de l'Evêque, pour se récompenser des pénitences et jeûnes imposés durant les longues semaines de l'Avent2. Non voirement, on ne célébrera plus Noël, ni le Jour de l'an, ni l'Epiphanie. Il s'est fait

1 Claude Richardet, Jean Balard, Pierre Lullin, Jean Phipe, Jean Malbuisson, Boniface Offischer, etc.

2 Du 30 novembre à la veille de Noël.

la criée, hier tantôt, « que nul ne soit m hardi d'aller en luge ou en charret drapé et guirlande par la ville, Aimant la morisque et chansonnant des profanit^ ... Moins encore est-il plus permis <le m vêtir de plumes seulement, pour courir les rues comme sauvages déchaînés, lançant du biscôme et des aigres-douces aux femmes et filles en manière de jeu. Est-ce vivre. cela'.'... N'aurons-nous plus bon temps à voir venir, que d'aller au prêche, matin et soir, pour solenniser les fttof .-... Par mon serment, je dis qu'il y aura du garbuge devant qu'il soit peu î On sait déjà de bons compagnons résolus, dispos à danser la morisque le Jour de Tan et à folâtrer sur leur charret devant les curieuses, envi les criées de la Justice1.

— Donne-toi garde — répliquait maître Pierre à son interlocuteur — d'aller mal à propos te faire héberger à l'Evêché, de pain et d'eau, en prison obscure pendant les fêtes! Ce n'est pas en ce logis qu'il se faut adresser à l'hôte pour faire royaume.

— Royaume !... Dis qu'il ne s'en parle plus, de ces banquets de famille, de confrérie ou de compagnonnage. Sire Balard discourant en boutique, l'autre hier encore, avec ses familiers amis, Jean Philippe et Richardet, disait que Messieurs sont tout portés maintenant, sur l'avis de maître Guillaume, à nous inter-

1 Le 2 janvier suivant. Mathieu Manlich, marchand aisé, fut incarcéré « pour avoir commencé certaine morisque par la ville avec une luge et des carcaveaux (?) sur un char, accompagné de Nicolas dit l'Allemand». Beg. des Conseils, citât, de Roget. His-

dire, du tout et à jamais, tels banquets dissolus, avec superfluités de viande, vins trop exquis et confitures sèches ; d'autant que sous couleur de faire un roi de la fève, telles bombances ne sont que reliques d'idolâtrie, suivant les Evangélistes1.

— Par ma foi, s'il est ainsi, nos maîtriseurs dauphinois et picard vont trop grand' erre, en leur voie scabreuse et ne connaissent pas encore à suffisance « Ceux de Genève » !

— Qui niai cherche, mal lui vient — murmurait d'une voix mécontente le chevelu « Tête d'or », dont les opinions politiques (il faut bien le reconnaître) devenaient de plus en plus séditieuses, depuis que, sans remède, il se voyait Réformé.

Cependant un événement d'intérêt local survint à propos pour distraire celui-ci de ses « fâcheries ». On allait pendre un homme sur la place du Molard avant les fêtes ! apprit-il un jour à Pierre Tacon, et — bien qu'à Genève une exécution capitale ne fût pas chose rare en ce temps là pour les curieux et les curieuses — « Tête d'or » n'eût pas manqué, sans déplaisir, d'assister des premiers à ce sinistre spectacle gratuit, dont il était, dès son adolescence, un des plus fidèles habitués.

toire du Peuple de Genève. I. 26. — L'Allemand qui n'avait point obéi [à l'injonction des guets] et de plus, « qui est allé dehors [la ville] faire sa morisque», est retenu deux jours en prison. Ibid.

1 Comparez l'expression encore usitée à Genève : c'est un avale royaume, pour désigner un glouton.

Le cours de notre récit, auquel malheureusement se li<' cette a incidence », nous contraint de mettre ici sous les yeux du lecteur le résumé des circonstances amenant ce dénouement trafique d'une des procédures les plus odieuses qui soit consignée dans nos annales.

Le 15 novembre, à la nuit tombante, on avait vu trois soudarts dépenaillés, et n'ayant d'autres pièces d'armure que le morion et la brigandine, entrer dans la ville, amenant un prisonnier garrotté, le bâillon entre les dents, et d'apparence aussi misérable que les gens de bien qui le détenaient. Ces inconnus — venant de Chambéry, disaient-ils — avaient été menés à la Maison-de-ville, par la rampe de la Chauvinière, et, peu après, le prisonnier était transféré à l'Evêché, tandis que ses « conduiseurs » allaient prendre leur gîte dans la ville. En somme, ce fait avait été à peine remarqué par quelques passants, et le jour suivant nul ne s'était avisé de s'enquérir de ce qui s'était passé la veille.

Depuis plusieurs mois les Etats du duc Charles III étaient ravagés par les armées belligérantes de Charles- Quint son beau-frère et de François Ier son neveu, or, bien que le nord de la Savoie eût été préservé jusqu'ici des excès de la soldatesque, on n'en était pas moins habitué au fréquent passage à travers Genève des gens de guerre soudoyés, allant chercher fortune à l'armée ou se retirant du jeu en emportant leurs « pilleries ». Cet état de choses anormal peut suffire, croyons-nous,

pour expliquer le peu d'intérêt qu'avait fait naître d'abord la venue des soudarts et de leur prisonnier. Cependant la rumeur finit par se répandre — bien que les Assistants de la Justice se montrassent fort discrets — que l'homme au bâillon n'était autre que le ci-devant Procureur fiscal Nicolas de Prato, l'un des chefs de la conspiration ourdie en juillet 1534 *, « et que ce traître citoyen, fugitif et condamné à mort par contumace, allait, sans autre forme de procès, subir le châtiment de son crime, soit la peine capitale, que ses machinations pour livrer Genève aux Cuillerans avaient mérité ». Puis on ajoutait que le malheureux Fiscal, incité par son mauvais destin à se fixer en Tarentaise, venait d'être pris à Moûtiers, cette petite ville ayant été saccagée récemment par les Français pour avoir tenté de se défendre contre l'armée du roi. Cependant les preneurs du condamné à mort n'ayant pu le rançonner à leur gré et à force de mauvais traitements selon la coutume, avaient eu l'idée géniale de l'amener à Genève où, disait-on, sa tête avait été mise à prix; leur « spéculation » n'avait pas été trompée, le Petit-conseil s'étant empressé de faire marché du contumace, pour le prix fait d'une centaine d'écus2. A la suite de cette honnête transaction les Magistrats de Genève, avant d'envoyer au gibet le chétif de

1 Voir ci-devant. Chap. II, p. 43.

2 Plus « douze écus pour les frais de route », dous apprend le secrétaire d'Etat Gautier dans son Histoire de Genève. V. H. p. 524.

Prato, t'étaient avisés de chercher encore à obtenir de

lui — sinon aimablement au moins par la torture — des réfémtkms incriminant ses prétendus complices, et cette procédure supplémentaire avait dà taire différer de trois semaines le dénouement du drame. Le ii décembre seulement la potence était dreasée, dès La première heure, sur la place du Molard, envahie tout aussitôt par le populaire attendant avec impatience l'arrivée du condamné, qui parut enfin, accueilli par une sinistre rumeur de l'assistance. D venait d'entendre, devant la Maison-de-ville, le prononcé de sa sentence fait publiquement par Claude Savoye premier Syndic en charge ; tous les guets l'escortaient, la hallebarde au poing, précédés du Sautier du Conseil, tandis que « l'homme à la casaque rouge » et ses deux aides, impassibles au pied de l'échelle, attendaient que l'un des quatre Assistants de la Sommaire justice, commandé pour l'exécution, leur fît signe de la main qu'ils eussent à « dépêcher » le misérable.

Tous ces détails — ainsi que les incidents qui suivirent et sur lesquels nous passons volontiers — furent rapportés le même jour, sans rien omettre, par le pétulant « Tête d'or » à son compagnon, car celui-ci n'avait pas quitté son ouvroir, « n'ayant nul désir, disait-il. d'aller se repaître les yeux d'un supplice ». Quant au filleul de sire Balard, un fait l'avait particulièrement frappé, durant cette matinée « tragédieuse » : les gens de l'assistance — autant les Evangélistes que les Libertins et les Papistes invétérés — s'étaient montrés mal satisfaits de ne voir nul Consolateur et confesseur

accompagner le patient, selon la coutume, pour qu'il donnât gloire à Dieu et prît la mort en gré.

— Ce peut être — objectait Pierre — que le chétif de Prato avait sollicité d'ouïr un prêtre en soutane et ne voulait point être exhorté par un Prédicant.

« Tête d'or » convenait que cela était fort à présumer. « Toutefois cette abstinence de Consolateur ne s'était jamais vue en un Genève et les assistants s'en estomaquaient et grondaient, même les femmes et les grandes filles lamentaient trop plus que de raison ; tant qu'enfin il avait fallu conduire au crotton de la Maison-de-ville l'une de ces éplorées, laquelle invectivait les guets, le Sautier, l'Assistant du Lieutenant, et vitupérait à belle voix claire tous Messieurs de Genève ».

— Et qui était celle-ci courageuse fille ? — demandait Pierre.

— La servante du Logis de la Coupe, une Chablaisienne dite « la Pastoure » — repartit le narrateur sans remarquer le tressaillement douloureux dont, à l'ouïe de ces derniers mots, était saisi celui qui l'interrogeait.

Le lendemain maître Pierre, après une nuit d'inquiétude, qui lui avait paru sans fin, quittait furtivement sa demeure, aux premières clartés du jour, tant il avait hâte de se rendre chez sire Balard pour le sol-

Lititer chaleureusement de venir en aide i la éhétive fille sans rewourcoo dont l'un et l'autre s'étalent fait les répondante. Mais, lorsqu'il fut à Rive, la boutique du ferretier était encore fermée, <>t peur distraire son impatience il dut errer dans les rues-basses; le bruit dos portillons de boutiques qu'ouvraient ça et là les plus matineux trafiquants et le roulement des premiers « charrets » pénétrant dans la ville commençaient seulement à se faire entendre. Les gens « mécaniques » allant au travail, les facteurs du négoce ouvrant les archebancs des drapiers et des chaussetiers, ne parlaient entre eux que de l'événement sinistre et des « incidences » dont les curieux avaient été étrennés la veille. Mais — ce qui devait surprendre le passant — on parlait moins du supplicié de Prato que de la Pastoure, « cette jouvenette servante de la Coupe, venue à la mal'heure avec toutes les femmes de bien de la Pelisserie et de la rue Punaise, en intention de voir, seulement ! et que ces cagnes en robes de livrée noires et grises avaient trop rudement appréhendée, pour quelques propos indiscrets attouchant à la Justice, propos dont elle allait avoir, ce jourd'hui, à rendre compte ».

Près du Logis du Fort de l'Ecluse, Pierre s'était involontairement arrêté pour écouter ce qu'on disait dans un groupe de matrones qui discouraient avec animation. — Enfin que va-t-on lui méfaire? — demandait une curieuse. — Il se dit qu'elle est du Chablais et nouvelle venue en la ville. — Or bien, s'il est ainsi — répondait un marchand, du seuil de sa bou-

tique — elle sera déchassée demain jour de marché par le Grand-François et rien plus. — Dites-vous « rien plus », père MalvendaV Jésus, vous en parlez de léger ! Faites compte que ce vilain lui donnera des verges, tout au long des rues-basses et jusqu'au dehors de la Porte de Rive, envi les huées de la marmaille. — Ce sera donc pour lui faire hâter le pas ; qu'en voulez- vous dire? — Foin de vous autres gaudisseurs qui vous plaisez à voir une malheureuse fouettée tout publiquement par le bourreau !) — s'écriait une nouvelle venue. — Commère — répondait le boutiquier quittant le ton de la plaisanterie — voilà ce qu'il en recuit parfois de vitupérer indiscrètement la Justice. Qu'avait-elle à se déchaîner et à maugréer pour la défaute d'un Consolateur au pied de l'échelle, cette mal disante ? Marquez ce point, ma mie : il n'est que de savoir se taire à propos en notre ville.... je le dis à vous. — Dites ce à votre chien ! — répliquait la femme courroucée — nous sommes de Genève, nous autres revenderesses verdurières, et si j'ai mon banc au Molard, c'est pour parler aux gens, non pour me taire. — Elle dit bien!... elle dit bien! — répétaient les revenderesses. Sur quoi le père Malvenda, voyant que ces échauffées triquedondaines étaient disposées à s'en prendre à lui, faisait retraite et rentrait prudemment dans sa boutique.

Quand il revint à Rive, où l'activité matinale s'éveillait enfin, l'artisan vitrailler en quête de sire Balard fut accueilli dans la boutique du ferretier par son visiteur de la veille.

— Tu as ce jourcThui visage de carême! — lui dit en minière de salut familier le jeune facteur du marchand de ferronnerie et de « clinquaille ». — Qu'as-tu à proposer ce matin, PierrotonV

L'interpellé répondit à « Tête d'or » qu'il souhaitait de parler tout présentement à son maître.

— Tout présentement ! Le feu est-il sous les ponts du Rhône! Qu'est-ce donc qui te point et t'agite V

Pierre ne répondit pas tout d'abord et paraissait hésiter.

— As-tu métier de moi, compagnon ? — demanda son interlocuteur, quittant soudain le ton enjoué qui lui était habituel.

Ces derniers mots suffirent pour disposer Pierre Tacon à faire connaître sommairement le but de sa démarche au bon garçon qui, toujours friand de nouvelles et d'aventures, s'offrait à lui.

— La Pastoure? — reprit celui-ci après avoir écouté ce qu'en disait son camarade. — Tu viens aussi plaidoyer pour elle, toiV... Le père Gotteron, de la Coupe, est jà venu céans hier à soir. On ne parle que de son fait, depuis qu'elle est appréhendée. Nul n'oserait lui donner le tort pour avoir affronté la Justice : il serait tignasse par les femmes. Celles de la rue d'Enfer, du Purgatoire, du Paradis, de la Petite-Madeleine disent tout à plat qu'elles vont accueillir le Grand-François à belles pier rades s'il met la main sur elle.

— Cependant je veux tout mettre à l'aventure pour la sortir de ce détourbier, moi Pierre Tacon !

— Par Dieu et diantre !...

Mais cette exclamation, quelle qu'en fût la signification pour celui auquel elle échappait, n'eut aucune suite : sire Balard apparaissait en ce moment sur le seuil de sa boutique et l'expression mécontente de son visage, la sévérité de son regard, tandis que « Tête d'or » se montrait très affairé à mettre une rangée de pots d'airain « pour la nuit » dans l'ordre méthodique le plus avantageux, n'étaient pas pour rassurer le jeune artisan, venu du faubourg, qui « révérenciait » du bonnet le Syndic et disait souhaiter de parler à lui quelque peu, si c'était qu'il voulût bien l'entendre.

— Eh ! je sais assez et trop ce qui t'amène — répondit avec brusquerie le ferretier. — Tu m'as induit en bel affaire, toi, maître Tacon ! Çà, qu'as-tu à dire encore de ta Chablaisienne folâtre, cette fille de bien, que tu avais en recommandation ? Par mon serment... — Puis, s'avisant que « Tête d'or » « dressait les oreilles », Jean Balard lui commanda du même ton fâcheux : d'aller tout à l'heure dans l'arrière-cour faire la description et numérotation de landiers de cuisine et de chauffe-panses l que les gagne-deniers ■ y avaient déposités la veille à la confusion3.

— Qu'a donc notre sire à colérer si matin?... A-t-il été chevauché cette nuit par la Cauche-vieille? — se demandait le filleul de Jean Balard, relégué dans la cour i sur le derrière », où son maître venait de juger

1 Devants de cheminée.

2 Porteurs.

3 En désordre.

à propos de l'envoyer. Les éclats do la voix du marchand lui parvenaient bien encore, mais celle de Pierre se faisait à peine entendre; assurément le pauvre garçon n'avait pas hou accueil cette fois! Cependant on ne peut maugréer tout seul bien longtemps, et peu à peu l'irritation de l'ancien Syndic paraissait faiblir. Que se passait-il à présent? Peut-être que son interlocuteur parvenait enfin à L'apaiser !... Mais ces inductions étaient trop vagues pour satisfaire complètement « Tête d'or », qu'une louable disposition à tout connaître animait le plus souvent, jusqu'à le détourner de son travail.

Lorsque Pierre sortit de la boutique, il aperçut, se dissimulant dans l'allée voisine, le curieux qui épiait son passage et lui faisait signe de venir à lui.

— Eh bien? — lui demanda celui-ci.

— Il ne veut plus s'entremettre pour elle ! et dit qu'il a tout regret de s'en être ci-devant mal avisé.

« Tête d'or » allongea les lèvres, et cette manifestation de mécontentement, pour être tacite, n'en était pas moins expressive.

— Puisqu'il est ainsi... — Mais il était écrit par la Sibylle que, ce jour là, le « fillot » de sire Balard serait encore contraint d'interrompre le cours de ses communications : à l'appel réitéré de son maître, qui le cherchait où il n'était pas, il s'enfuit pour regagner au plus vite le poste de confiance dont il s'était un instant éloigné, tandis que Pierre, déçu mais non découragé par l'insuccès de sa démarche auprès de l'ancien Syndic, prenait le chemin de la Maison-de-ville pour recueil-

lir, s'il était possible, quelques nouvelles de Philomène.

L'audience de la Sommaire Justice, tenue le matin, deux ou trois fois par semaine, attirait toujours un certain nombre de curieux sous la halle et aux abords de la « Maison de Messieurs », car c'était là qu'à l'instar du ci-devant tribunal du Lieutenant du Vidomne, étaient expédiées sans appel toutes les affaires correctionnelles et aussi les causes civiles de peu d'importance1. Mais cette fois « l'incidence » de la Pastoure, détenue pour avoir honni les guets et vitupéré la Justice, puis l'intérêt que le populaire ressentait pour cette « déconseillée », avaient amené sur la place une plus nombreuse assistance que de coutume. L'intervention des guets pour qu'on eût à « donner du large » était vaine, et les groupes, sans être hostiles, paraissaient peu disposés à se disperser.

L'entrée des prévenus et des plaignants s'injuriant jusqu'à la porte de l'Audience, et la sortie rageuse de ceux qui étaient déjà expédiés, après avoir été sentenciés à correction, formaient un ensemble scénique qui, en temps ordinaire, intéressait les gens de loisir ; mais on n'y prêtait pas attention, chacun ne se souciant que d'apprendre à quel châtiment allait être condamnée la

1 Une juridiction supérieure, dite : des Appellations, fonctionnait pour le règlement des affaires civiles plus considérables. V. Picot. Histoire de Genève. I. p. 258, n.

servante du Lo^is de la Ooupê qu'on venait de voir sortie du « rrotton » et conduite à l'Audience par Petermann le Sautier.

L'opinion la plus accréditée était assez conforme à cdlc que Pierre avait entendu exprimer à la première heure par le père Malvenda — ce trop circonspect drapier de la rue-basse — et malheureusement, l'éventualité du bannissement de la Chablaisienne « pour l'an et jour » rencontrait peu de contradicteurs. Mais. avant d'être chassée, serait-elle mise « au collard » une heure ou deux, pendant le prochain marché aux herbes? ou serait-elle battue de verges par le Grand- François, pour « exemplier ceux et celles qui médisent de la Justice » ? Sur ce point il paraissait à l'artisan vitrailler — dont tout ce qu'il entendait entretenait l'appréhension — que les avis demeuraient partagés : la fustigation publique d'une foraine était de coutume en pareil cas, nul n'y contredisait, et cependant une sorte de réprobation tacite accueillait cette éventualité. L'assistance, dans laquelle, peu à peu, s'étaient glissées bon nombre de femmes, se « partialisait » toujours davantage en faveur de la chétive détenue qui, la veille, s'était faite l'écho du mécontentement populaire « et dont les interrogats », disait-on, duraient bien longuement.

— Ils lui cherchent noise pour noisette — murmurait une commère déjà avantageusement connue du lecteur.

— Tiens-toi modeste, la Gâtolion ! — répondait à la buandière, venue de Saint-Gervais, une de ses com-

pagnes. — Viens-tu céans pour te faire mettre aussi à couvert de la bise ?

La Gâtolion allait sans aucun doute répondre vertement à la Colarde — les habituées du bornalet de Saint-Grervais ne demeurant jamais à court lorsqu'elles étaient interpellées — mais en ce moment tous ceux et celles qui avaient pu pénétrer dans la cour intérieure de la Maison-de-ville se pressaient du côté de l'Audience, dont la porte venait de se rouvrir pour laisser sortir enfin la détenue, que les guets allaient réintégrer au cachot. Au même instant la nouvelle se répandait et volait de bouche en bouche, intra et extra muros, et jusqu'au bout du Vieux-Mazel, que la Pastoure malchanceuse était sentenciée à bannissement et fustigation par la main du bourreau. Une rumeur de mécontentement aecueiUait cet arrêt rigoureux de la Sommaire Justice, bien qu'il eût été prévu, les gens suivant d'un regard de commisération la chétive créature au visage impassible et sombre qui — tandis que les guets s'efforçaient de lui ouvrir un passage dans ce rassemblement agité — promenait un regard farouche, plein d'une folle assurance, sur tous ces visages étrangers. Cependant, non loin d'elle, une voix frémissante la fit tressaillir.

— N'aie crainte aucune, ma Philomène !

Elle détourna la tête si vivement, que sa noire chevelure retomba en désordre sur son visage : la pauvre fille ne voulait pas, « non, elle ne voulait pas » être vue de celui qui venait de l'adjurer ainsi avec une fraternelle ardeur !

Quand la lourde porto du «crotton » se fut refermée sur elle et qu'on eut entendu la clé grincer dans la « serraille » à double tour, sous la main du Sautier, les genfl stationnant dans la cour, et dont la curiosité n'était plus excitée, ne tardèrent pas — quelle que fût la vivacité de leur mécontentement — à sortir de « la Maison de Messieurs » pour se disperser de divers côtés. Il était, pour tous, l'heure du repas de mi-jour — on dînait à onze heures en ce tempslà — et jamais l'Histoire n'a consigné dans ses annales que Ceux de Genève se soient laissé attarder dans les rues pour manifester n'importe quoi à l'heure consacrée par l'usage où, dans tous les logis, le pot-au-feu est mis sur table.

Pierre était resté l'un des derniers sur la place ; un sentiment qu'il n'aurait su définir le retenait encore près du lieu où gîtait la prisonnière ; toutes ses pensées étaient pour elle; il ne songeait qu'au moyen — sinon de la délivrer — au moins de la soustraire au châtiment dont elle était menacée; puis, en y rêvant encore, il s'en fut, tête basse, et reprit machinalement le chemin de Saint-Gervais. Mais, lorsqu'il eut regagné sa demeure, ce fut en vain que ses sœurs et dame Aniblarde le pressèrent de prendre avec elles le « past » accoutumé, il résista à toutes leurs instances et monta sans but se « re traire » dans son ouvroir, car à présent il ne savait que devenir.

« Qu'allait dire de lui Perpétue, la bonne marraine de la Pastoure V — se demandait-il avec angoisse ; — ne l'avait-il pas assurée naguère qu'il serait toujours le vigilant et provident adjuteur de sa trop fantasieuse

filleule?... et Sœur Marguerite, qui pour l'orpheline avait été comme un ange gardien, que penserait-elle aussi de lui, s'il ne parvenait pas à sortir leur protégée de ce grand détourbier » ?.... Marguerite!... Cet appel dans la solitude, auquel nulle voix, hélas! ne répondait, ne faisait que redoubler sa peine ; il fut sortir de la cachette dans laquelle il le dérobait à tous les yeux le vitrail où la sereine et pensive image de la jeune Cistercienne était tracée, et — quand il eut placé devant lui, sur chevalet et au meilleur jour, son œuvre préférée — il demeura longtemps à la contempler; ses tristes regards semblaient implorer la Novice pour qu'elle lui fût clémente s'il avait failli, et pour qu'elle ne l'accusât pas secrètement d'avoir négligé rien de ce qui était à faire en faveur de la malheureuse fille à laquelle tous deux s'étaient charitablement affectionnés.

Tandis qu'il s'abandonnait à cette douloureuse rêverie, sire Balard, qui tantôt l'avait si mal accueilli — contrairement à son habituelle bienveillance — se faisait cent reproches d'avoir été trop brusquet, en ce fâcheux rencontre, et prenait la résolution d'aller sans retard s'entretenir avec le Lieutenant de la Justice, dont l'arrêt concernant la Pastoure était déjà connu et défavorablement accueilli dans tous les quartiers.

Claude Richardet, le ci-devant capitaine très populaire des piquiers du Molard — cet ancien magistrat

qui. en dépit de son hostilité connue contre lesGuillermins, n'en avait pas moins été tout récemment, et pour la seconde fois, élu seigneur Lieutenant — était en relations cordiales avec Le ferretier de Rive, son collègue au Petit-conseil, car L'on et Vautre se rattachaient à ce groupe de notables citoyens, habitués du Logis de la ( bupê et de celui delà Tour perse, dont les uns n'avaient pas entièrement renoncé au catholicisme (il faut bien le reconnaître) tandis que les autres, tout en acquiesçant à la Réformation de l'Eglise, se montraient déterminés à ne pas souffrir, dans le gouvernement des consciences, comme aussi dans les affaires politiques de Ceux de Genève, l'ingérence des Réformateurs venus de France pour les dogmatiser et les morigéner.

— D faut croire, maître Balard — dit amicalement le Lieutenant en accueillant d'une solide poignée de main l'ancien Syndic — que vous avez quelque important et secret affaire à me donner à entendre, puisque vous venez ce tantôt en notre rue de la Boulangerie ' pour me surprendre à la gîte. Çà ! prenons place devant la chauffe-panse; nul n'entreviendra céans pour nous incommoder; et maintenant dites sans plus quelle bonne aventure vous amène.

« Ce n'était pas bonne aventure, répondit d'un air soucieux le ferretier. Puis il fit part à son collègue du

1 Côté gauche de la rue de Coutance, en montant. V. Galiffe. Genève archéologique, etc.

motif de sa visite, ajoutant qu'il venait rondement à lui pour le presser, en nom de leur amitié, de tempérer, s'il était possible — non l'arrêt d'expulsion rendu à l'Audience de ce jour contre la mal'avisée servante de la Coupe — mais la castigation publique, par les verges, qui devait encore empirer son marché ».

— Par ma foi ! je voudrais vous complaire et vous gracieuser du tout, mon grand ami — repartit le seigneur Lieutenant — puisque vous y portez telle affection charitable, mais vous savez assez et trop que ce que vous proposez là n'est pas à faire.

— Ainsi, pour quelques sots propos de médisance à Justice, la voilà bannie pour l'an et jour, cette chétive, dont jusqu'à ce jourd'hui ses connaissants et familiers n'ont su dire que bien ! Soit ainsi, de par Dieu, puisqu'il n'y a remède ; mais la fustigation par la main du bourreau, dont elle est menacée, n'a jamais été de coutume pour les forains ou foraines qu'on déchasse, sinon qu'ils soient en rupture de ban et malfaisante récidive. Vous ne voulez rien dire au contraire, je m'en assure,

« Non ! Richardet ne voulait rien dire au contraire ; mais, tandis qu'il tisonnait la tronche1 pour ranimer le feu, il se demandait par quelle étrange « fantasie » le bonhomme Balard, un des luminaires du Conseil, se malcontentait pour un pied de mouche, car, en fin de conte, ce n'était guère plus que rien, de fustiger par ville, devant les curieux, une fille savoyenne, et le

1 Grosse bûche. Ancien dialecte genevois.

Grand-François on avait bien vu d'autres, depuis qu'il était en office ! •

Il était vrai et, quelle que soit aujourd'hui la réprobation générale au sujet de l'emploi des verges comme correctif des délits et des fautes, on ne peut méconnaître qu'à Genève, ainsi qu'en toute ville bien policée, les idées ayant cours sur ce châtiment étaient alors, et demeurèrent encore pendant plus de deux siècles, fort différentes des nôtres.

— La fille que vous dites — reprit le Lieutenant après un instant de silence — a dégorgé hier tout publiquement ses injurieux et téméraires propos contre la Justice de Genève et, pis encore ! contre tous nous autres du Conseil. Je le demande à vous, Jean Balard : en un tel cas énorme, la fustigation, jusqu'à effusion de sang, n'est-elle pas amplification naturelle de l'arrêt de bannissement? Est-ce à Berne, à Fribourg, à Chambéry, à Thonon, que le Magistrat se donnerait licence d'en dispenser la coupable?

La réponse à cette question pressante ne pouvait être négative, et la mission charitable que l'interpellé s'était donnée n'en était que plus difficile : « Or bien — dit-il — j'abandonne encore ce point fâcheux ; au moins n'obtiendrai-je pas de vous que la castigation soit donnée à cette chétive servante, qu'on dit maladieuse, sous la custode et non tout publiquement.

Mais sire Richardet se récria de nouveau : l'offense à Justice avait été publique, la réparation devait l'être aussi.

— Savez-vous — ajouta-t-il — que Poral, notre second Syndic, ce bon Guillermin toujours prêt à mordre, ne parlait hier de rien moins que de faire poursuivre au criminel votre protégée ? et qu'il disait à certain confidentiaire, dont je tiens ce propos, que, si ce n'était qu'il convient à nous de ménager Messieurs de Berne dont tous ceux du Chablais sont à présent ressortissants, il se faisait fort, lui Ami Poral, d'envoyer avant trois jours la prédite fille à la potence?... Vous hochez de la tête! et moi je vous donne pour assuré qu'il n'y a guère à en rabattre : si un tel affaire était jugé et sentencié par le Conseil, Poral ferait opiner doucement à la mort Curtet soit Boutiller, Jean Goulaz, Bonna d'Avanchy, Pernet des Fosses, notre enginieur en bâtiments, et un dizain d'autres bons zélateurs évangélistes, toujours prompts à contredire et acarer nous autres les Libertins. Voilà la raison qui m'a fait, ce matin, expédier à la chaude le cas dont nous proposons, et voirement je crois avoir bien fait, vu les occurrences, car maître Poral peut encore changer d'avis. Or quand tout est dit, je m'assure que, pour une fille sans aveu, il vaut encore mieux être bannie d'un Genève et bien fustigée, que pendue au Molard façon accoutumée. Et vous, qu'en dites ?

— Je dis qu'on ameute déjà dans la ville, et que les pertinents propos dont vous me favorisez ne sauraient avoir nul effet pour calmer notre populaire. Ce sont les femmes de tous états, verdurières, poissonnières, tripières et autres de semblable noblesse qui ont commencé le jeu ; mais je tiens pour certain que les ci-

toyens vont suivre. Déjà voici nos jeunets compagnons arbalétriers qui tumultent et conjurent à l' Escarcelle f...

— Qui vous l'a donné à entendit' V

— Un garçon de bien, Jeannot Pécollat mon fillot, dénomme* « Tête d'or » par ses familiers. (Le bonhomme Balard ne jugeait pas à propos d'ajouter que son hurluberlu facteur « se jactait » à tout venant d'être le promoteur de ce prochain désordre dont il se faisait une fête.) Ces bragards Enfants de Genève, dont pas un n'a barbe au menton, ne prétendent à rien moins que d'enlever demain la condamnée des mains de nos officiers, et de lui faire escorte hors de ville jusqu'à ce qu'elle ait passé la planche de Traînant ' et soit hors nos Franchises.

— Nous y donnerons de l'ordre !

— Çà... cà ! mon bel ami, ne vous dépitez pas aussi trop à la chaude. Allez-vous pour cette incidence faire sonner au tocsin? donnerez-vous alarme à tous les piquets de quartier? Ce serait pour émouvoir à sédition un nombre de gens de bien qui n'ont jusqu'ici nulle affection pour se partialiser dans ce garbuge ; et encore, quand vous aurez, non sans peine, maîtrisé cette chaffourée, que prétendez-vous faire des cinq ou six vingts turbulents compagnons et des échauffées que vous aurez appréhendés au corps et mis provisionnellement aux prisons? les y retiendrez-vous jusqu'à ce qu'il plaise au Conseil d'en connaître « au grand cri-

1 Ruisseau limitant alors les terres de Genève et celles de Berne.

minel » V Alors ce n'est plus affaire de Sommaire Justice; c'est donc pour un Poral, notre Procureur de la généralité, que vous allez faire lever ce gibier du populaire toujours trop facile à s'effaroucher.

Jean Balard s'était levé brusquement de son siège et parlait avec véhémence, tandis que le Lieutenant l'écoutait sans l'interrompre, et même demeurait encore pensif quand son collègue au Conseil eut achevé cette sortie.

— Réfléchissez encore, Richardet, je vous en adjure! n'allez pas faire mordre au bâton 1 nos malcontents !

Il y avait effectivement matière à réflexions sérieuses pour le magistrat de la Sommaire Justice, dans ce qu'il venait d'entendre. Puis, celui qui le pressait de ménager le sentiment d'une vive désapprobation publique n'avait pas dit tout ce qui devait l'engager à l'indulgence. Les élections syndicales pour la nouvelle année devaient avoir lieu, selon l'usage, dans peu de semaines; or les deux partis politiques — Guillermin et Libertin — qui dès les premiers jours de la Réforme divisaient les citoyens, se partageaient à peu près également les suffrages dans le Petit-conseil, et même ceux des Guillermins devenaient prépondérants dans le Deux-cents. Quant au souverain Conseil-général, nul n'aurait pu dire, au sujet de ces élections très importantes, « quelle en serait l'aventure », l'opinion de «la plus grande voix » étant toujours, pour Ceux de Genève, à la merci

1 Irriter, exaspérer.

du plus récent et parfois aussi du plus intime événement Dans ces conjonctures — pouvait se demander Richardet — était-il de bonne politique de braver le ressentiment populaire que le châtiment d'une chétive foraine paraissait avoir follement suscité V Les malcontents citoyens, toujours si prompts à « tourner leur robe », ne seraient-ils pas enclins — non pas seulement à médire de lui Claude Richardet, qui ne s'en souciait non plus que d'un « naviau » ' — mais encore ne se montreraient-ils pas disposés à rendre responsable tout le parti Libertin de cette mal'aventure V Qu'en serait-il alors des élections prochaines ?... Pour le sot plaisir de rancuner, on ne porterait au syndicat aucun des conseillers connus pour n'être zélateurs ni d'un Farel ni d'un Calvin mais seulement du bon gouvernement de l'Etat par les magistrats commis de la généralité et non par l'Eglise. Là était un vrai danger.

— J'aviserai encore avant demain — reprit le Lieutenant devenu soucieux, car ses premières convictions touchant la nécessité d'un châtiment public de la coupable étaient maintenant ébranlées. Peut-être Jean Balard « enflait-il un peu le cornet » ■ au sujet de cette échauffai son de revenderesses et de jeunes coquarts malavisés, cependant il se pouvait que l'événement lui donnât raison : « il convenait donc que lui eût connaissance des prochains rapports de police — dit-il à celui

1 Navet.

1 Exagérait-il.

qui l'interrogeait des yeux — et jusque-là il ne pouvait rien résoudre. »

— Ainsi soit ! — dit l'ancien Syndic, se disposant à prendre congé de son collègue — ainsi soit, et Dieu y ait part! Je n'attends que bien de vos méditations, mon grand ami. Vous n'êtes plus ce jourd'hui l'emporté Richardet qui jadis cassait son bâton de justice sur la tête d'un contredisant.

— Il n'est pour nous autres que de blanchir sous le harnais pour s'attremper du tout — repartit le Lieutenant, avec un sourire.

Il était plus de six heures du soir, et la petite famille des Tacon était attablée en cuisine pour le frugal souper1, quand survint « à l'impourvu » une fille de bien assez connue des habituées du bornalet de Saint-Gervais, mais qui n'avait jamais passé le seuil de cet honnête logis, quoiqu'elle fût en relations presque quotidiennes avec « l'Amblarde », à laquelle, en toute occasion, elle témoignait une déférence et un désir d'obliger qui plaisaient à la bonne femme.

— Eh! qu'est-ce de toi, Martine, à telle heure noc-

1 On soupait en toutes saisons à six heures en ce temps-là. V. Galiffe. Genève historique, etc.

tourne? demanda celle-ci, «'empressant défaire bon accueil à la nouvelle venue.

L'avenante et robuste servante de sire Claude Richardet « avait, dit-elle, bon motif de venir tout présentement, encore que ce fût à l'occasion d'un triste affaire. Mais, ayant connaissance du grand intérêt qu'on portait céans à la dénommée Pastoure, dont il était grand bruit en tous les quartiers, elle s'était résolue — avec licence de son maître — à venir en donner à dame Tacon quelques moins fâcheuses nouvelles que celles qui couraient la ville : cette pauvresse ne recevrait pas de castigation publique, encore qu'elle y eût été sentenciée, et demain, à porte ouvrant, elle serait discrètement déchassée, non par le Grand-François, mais par Martin le chasse-gueux.

— Las ! ce n'est guère différence, à bon compte !... Non, ce n'est guère ! — murmuraient Barbara et Françoise, se pressant avec effroi l'une près de l'autre; mais dame Amblarde les envoya « se retraire au grand lit », tel propos sinistre n'étant pas séant pour elles.

— Çà — demanda-t-elle, quand les deux fillettes eurent quitté la place — l'abstinence de correction publique est grande faveur pour une honnête fille comme celle-ci dont je voudrais répondre; mais encore... dis-nous, Martine, ne sera-t-elle point fustigée aux prisons avant sa départie ? Ton maître ne le donne-til pas à entendre ?

« D était vrai, Martine ne pouvait rien dire au contraire ; et dans cette prévision la chétive servante de la Coupe avait déjà été transférée de la Maison-de-

ville à l'Evêché, puis remise au Soudan1 pour en répondre. Mais enfin elle serait battue de verges sous la custode, seulement. »

— Par qui V — demanda Pierre, d'une voix altérée.

— Eh, mais... par la bourrelle, mon pauvret, ainsi qu'on en use pour les foraines sans aveu qu'on veut morigéner — repartit l'Amblarde avec tristesse.

« La bourrelle!... la brute femme du Grand-François » !... Ces mots échappés des lèvres tremblantes de l'artisan révélaient une douleur si vive, que la jeune servante du Lieutenant de Justice demeurait interdite et ressentait un sentiment de compassion sincère en voyant le gentil fillâtre de dame Tacon ainsi étrangement « partroublé ».

— J'y vais, moi ! — reprit celui-ci, se levant de table comme s'il était mû par un ressort.

— Où donc vas-tu, mon valet? — lui demanda sa marâtre avec inquiétude.

— Rue Beauregard. Il faut que je parle à la vieille ribaude, en nom de Dieu, aux fins qu'elle soit pitoyable, à tout le moins pour une fois !

Un instant après, il quittait dame Amblarde et Martine qui, l'une et l'autre, n'osaient le dissuader de cette escapade, et sortant hâtivement du logis, il prenait la direction qu'il avait désignée.

La rue Beauregard — à l'extrémité méridionale de

1 Le Directeur des prisons. Cet office était toujours confié à un membre du Deux-cents.

la rue montante de Saint-Christophe1 et près de la vieille porte, déjà clôturée, du même nom — n'était pas celle que, de nos jours, on appelle encore ainsi, car cette dernière n'existait pas et ne date que de l'an 1724. Mais ce nom était donné à la petite rue voisine, dite aujourd'hui i de Tabazan », dénomination qui ne date que du XVIIme siècle, et qu'on aurait pu, tout aussi bien, remplacer par l'appellation de « rue du Bourreau », le maître des hautes-œuvres ayant toujours eu son taudis dans cette localité écartée2.

La soirée était sombre, le ciel orageux, les rues — sans nul engin d'éclairage3 — déjà silencieuses et presque désertes, bien qu'en cette saison hivernale « la Retraite » ne fît entendre qu'à huit heures sa « mélancolieuse » sonnerie. Le vitrailler éperdu cheminait sans lanterne, mais la « grosse amende4 » n'était encourue par les malvivants qui se licenciaient d'aller ainsi, que lorsque la cloche avait cessé de sonner et que la première ronde du guet-bourgeois commençait à « démarcher » dans la ville.

1 Cette rue, dès les premiers temps de la Réformation, fat connue sous le nom de « Rue des belles filles » ; c'était, on le devine, un euphémisme populaire.

2 V. Galiffe. Genève archéologique, etc. I, 132.

3 Cependant le Conseil avait fait faire, dès la fin de 1526, une douzaine de « Farots » ; mais ces engins, destinés à éclairer certains carrefours, n'étaient allumés « qu'en cas de nécessité » (tumulte, incendie, alarme).

4 Cette amende était de 60 sous (75 francs!). V. Galiffe; même source, I, 190.

La vieille et sordide rue Beauregard, que les gens de bien ne hantaient pas, même en plein jour, sans nécessité, était formée par une seule rangée de taudis délabrés, mais qui devaient être en belle vue, car ils dominaient tout le faubourg de Saint-Léger et la campagne lointaine jusqu'au Pas de la Cluse; ces masures n'étaient séparées du mur d'enceinte que par une étroite bande de terrain vague, où s'amoncelaient, de temps immémorial, tous les détritus du quartier voisin. La demeure du Grand-François devait être située en retrait, au bas de la rampe, se disait Pierre, cherchant à rappeler d'anciens souvenirs d'écolier — car « la petite jeunesse », huant et sifflant en paume, avait coutume de venir assaillir à belles pierrades, le lendemain d'une exécution de justice, ce sinistre repaire qui paraissait toujours inhabité.

Mais ce soir là l'obscurité était si complète, que le fillâtre de dame Tacon ne parvint qu'en tâtonnant les murailles à retrouver la porte basse dont il était en quête. Il y frappa discrètement, puis n'entendant venir personne, il éleva la voix pour demander l'entrée.

On ne répondit pas « d'abordée » à ses premiers appels, et pendant quelques instants d'une mortelle attente, le solliciteur ne recueillit que les gémissements funèbres du vent dans la ruelle.

Pourtant une faible lumière finit par apparaître à la fenestrelle de l'étage, dont le guichet s'était furtivement abaissé, et Pierre ayant parlementé avec une invisible créature féminine douée d'une voix rauque, obtint enfin que celle-ci vînt lui ouvrir la porte de ce repaire.

La femme du bourreau — car c'était elle qui se présenta sur le seuil, le craizu1 en main — s'arrêta un instant, considérant d'un regard défiant le jeune homme qui se disait désireux de lui parler. Cependant cet examen sommaire ne dut pas être défavorable au visiteur, car elle lui dit de la suivre et l'introduisit dans l'infect sous-sol qui devait être une cuisine, en lui demandant avec brusquerie « pour quel affaire il avait, ce soir, métier d'elle. »

—Las! c'est bien parce qu'il est du tout nécessaire que je vienne à vous, que me voici céans — répondit ingénument le pauvre garçon, dont le trouble était loin de se calmer depuis qu'il était en présence de la bourrelle.

— As-tu été volé ce jourd'hui ?... Est-ce qu'on t'a dérobé ton boursicaut? Çà, te reste-t-il piécette pour me payer, si je fais tourner le crible?"2

« Ce n'était pas cette curiosité qui l'amenait; il n'était à la recherche d'aucun larron, et quant à sa pécune, bien qu'il fût seulement vitrailler. il lui en restait encore quelque peu en sa pochette pour contenter la femme de maître François, à laquelle il venait demander de lui faire service. »

— Alors, qu'est-ce donc qu'il te faut ? As-tu mal'chance à la mornifle et aux tarots? souhaites -tu d'avoir en ta manche un tantet de la corde de Nicot de Prato, notre dernier pendu, pour avoir à tous jeux fortune assurée ?

1 Lampe de ménage. Glossaire romand.

2 Manœuvre de sorcellerie pour retrouver les objets perdus.

— Rien moins !

— Tu as apparence de gentil compagnon : tu viens à moi aux fins d'avoir un philtre d'amour, pour ce que tels breuvages subtils sont interdits à présent aux apothicaires, à peine de l'indignation de Messieurs. Tu rougis .... c'est donc vérité. Dis à moi bonnement, n'as-tu pas occasion d'une fille rétive que tu voudrais bien apprivoiser ?

« Hélas! c'était bien pour une pauvre fille qu'il était en quête, mais « mère Françoise » se méprenait du tout sur ce qui le mouvait à venir lui en parler. »

— Alors qu'est-ce qui te stimule ?

— Puis-je tout dire à vous, céans ? Nul autre ne saurait-il m'entendre ?

— Nul — repartit la bourrelle, dont la curiosité était maintenant excitée tout autant que l'âpre désir du gain. — Le Grand-François — disait-elle — dormait çàhaut, étant gonflé de son vin, car il avait ivrogne tout le jour, selon sa coutume au lendemain d'une exécution criminelle; ses deux aides faisaient aussi leur reposée sur la feurre. Outre plus, ceux-ci jeunes pitauds allemands, venus naguère à beau pied sans lance, dès Schaffhouse, pour apprendre « à travailler » en un Genève, n'entendaient mot du parler paysan1 et rien plus du langage de France.

Un peu rassuré par ces renseignements touchant les hôtes du logis, Pierre n'hésita plus à faire connaître

1 Soit du pays. On sait qu'on parlait patois à Genève en ce temps là dans toutes les relations familières.

à « la ribaudc » devenue attentive, quel était le motif de sa visite :

« Il venait bonnement à elle, disait-il, pour l'émouvoir à compassion et l'induire à user de ménagements, autant qu'il se pouvait faire, en faveur de la défortunée Chablaisienne déchassée de la ville par ordre du Lieutenant, et qui — assurait-on — devait lendemain être encore fustigée par elle ».

— Vramy ! n'est-ce que cela ? — demanda la bourrelle étonnée — j'ai déjà reçu commandement d'être aux prisons demain à bonne heure. Mais tu n'as guère plus de sens qu'un oison n'a de crête, toi compagnon, de te tarabuster et mélancolier, comme je vois, pour si peu.

— Dites- vous « si peu » — repartit vivement Pierre, dont le cœur « tumultuait ». Puis il conta avec émotion à la rude commère qui Técoutait, tout ce qu'il savait de Philomène. et lui dit comment cette fantasieuse et mélancolieuse fillette esseulée, dont par aventure il s'était dès six mois rendu familier, lui avait été donnée à sauvegarde par... des gens de bien, ses connaissants, tant qu'il s'était porté son adjuteur et conseilleur en tout rencontre, pour le plaisir de Dieu, et aussi... parce qu'il avait grand' pitié d'elle.

— Encore n'est-ce pas pour désespérer comme tu fais : ce n'est guère plus que rien, d'une grande fille passée aux verges! Jarni-Dieu M il en est bien d'autres que celle dont tu es en peine, auxquelles j'ai très bien

1 Corruption de : je renie Dieu! Cette imprécation était encore ugitée au XVHIme siècle.

si

donné la fouettade (même jusqu'au sang, parce que c'était l'arrêt de Messieurs). D'abondant1, tout le mystère se passe sous la custode, je dis en la chambrebasse de l'Evêché, d'où nul cri ne peut être entendu au dehors ; que faut-il plus ? il n'y a, pour la morigénée, aucune note d'infamie, et les malveillants n'ont rien, de ce fait, à lui reprocher, à peine d'en répondre à Justice.

Tandis que la bourrelle parlait ainsi, Pierre, que l'abattement gagnait en l'écoutant, avait levé les yeux sur elle, et ce regard prolongé était si triste, que la matrone officiant certains jours aux prisons « dans la chambre-basse » en ressentait une impression voisine de la commisération, sentiment auquel dès longtemps elle était étrangère.

C'était une femme grande et maigre, au visage blême très ridé, les mâchoires édentées et en cassenoix ; ses « crins » roussâtres s'échappaient en désordre d'un béguin sordide. Elle paraissait âgée d'environ cinquante ans, et ses yeux clignotants d'oiseau de nuit, ses mains aux doigts crochus, ses longs bras décharnés, puis encore sa voix presque aphone tant elle était rauque, complétaient un ensemble si repoussant que nul de ceux auxquels elle donnait accès dans son repaire ne devait l'aborder (au moins la première fois) sans ressentir une sorte d'appréhension ou de défiance instinctive assez semblable à la crainte.

1 De plus.

— Çà, mon gars ! — reprit-elle — de combien vas-tu m'étrenner tout à l'heure, si je promets à toi de faire demain tempe rément mon office.

— Tout ce que j'ai de vaillant en ma pochette, assurez-vous en!

Un élan si généreux avait dicté ces mots, que « la ribaude » dut en être favorablement impressionnée.

— Or bien! — reprit-elle —fais donc voir ta pécune, mon mignon. — Puis quand elle eut compté les quelques piécettes d'argent et la monnaie noire que Pierre s'était empressé de lui mettre dans la main, elle parut satisfaite.

— Cependant n'as-tu pas autre argent en ton gousset? — demanda-t-elle encore.

— Pas un quart1, pas une maille2!... Que dirai-je plus, pour vous émouvoir à pitié? Vous faut-il de ma vêture3?Tenez-ci mon mantel.

Mais la bourrelle fit, en hochant la tête, un signe de refus.

— Je le disais en manière de jeu seulement. Voirement tu me fais le tort; je ne suis pas pour te dépouiller ce soir de ton nécessaire.

Toutefois elle se montrait encore hésitante : « Quoi-

1 Pièce de trois deniers.

2 Pièce de deux deniers. Le denier étant la 144me partie du florin d'argent, qui représentait alors un franc quarantehuit centimes, valeur actuelle.

8 Les vêtements. Dictionnaire de Cotgrave.

que nul valet geôlier, disait-elle, ne demeurât curieusement dans la chambre-basse après lui avoir amené une sentenciée aux verges, le Soudan des prisons pouvait très bien venir écouter derrière la porte close, voire, compter les coups, pour s'assurer si la fustigation était donnée à bon escient. Naguère encore, la prude femme du Grand-François, — taxée d'avoir été corrompue de quelque argent par la mère désolée d'une mauvaise fille— avait, pour son étrenne, été réduite en basse-fosse, les trois jours au pain et à l'eau; ce dont elle avait un très fâcheux record, et n'y voulait pas retourner de sitôt, pour ce que la fosse était trop punaise».

Il fallut engager de nouveaux débats pour décider la ribaude à courir ce fâcheux hasard, et les chaleureux appels à compassion que lui adressait Pierre durent être encore maintes fois réitérés. Cependant ce jeunet bien découplé, au franc regard et d'honnête apparence, lui venait en gré : Oui, la réprouvée, devant laquelle s'enfuyaient les enfants ameutés, cette mère Françoise dépenaillée — qu'invectivaient, dès qu'elle apparaissait, et même qu'arrosaient d'eaux ménagères toutes les « belles filles » du quartier — ressentait pour ce gars attristé une sorte de bienveillance : Puis, « qui ne risque rien n'a rien à prétendre, et d'ailleurs le diable n'est pas toujours à un huis, se disaitelle; Claude Genève, le Soudan, n'avait pas tant l'accoutumance de venir linquisiter tandis qu'elle faisait son office en la chambre-basse ».

— Tu me donneras bien encore ci-après un écu-

thaler1 do ton épargne, si la fillo dont nous proposons confesse qu'elle n'a pas été rudement traitée par moi. Qu'en veux-tu dire, mon cœuretV

— Ainsi soit, pour vous contenter! vous aurez sans faute, le jour de l'an neuf, la pièce que vous dites, encore que je ne sache où la prendre ; mais vous l'aurez!... quand je devrais mettre en gage, au denier dix2, tous les outils de mon métier. J'ai nom Pierre Tacon, vitrailler-imagier; mon logis est en Saint-Gervais, proche la Porte de Cornavin. Ayez ce en mémoire.

— C'est parole donnée, mon bel ami ! ce m'é Dieu 3, il me plaît de toi : tu as belle assurance, et bonne intention toute apparente. Il en sera de notre engagement discret comme si tous les notaires assermentés en avaient dressé la cédule.

— Encore un mot de vous : A quelle heure sera-telle délivrée demain au chasse-gueux pour qu'il l'emmène?

— A dix heures, mon mignon, c'est l'habitude. Peu après, Pierre, à son grand soulagement, avait

quitté la bourrelle.

1 En 1536, l'écu-thaler valait quatre florins (5 fr. 92 centimes, valeur actuelle). Vr Blavignac, Armoriai.

2 Soit au dix pour cent.

3 Affirmation énergique; sens littéral : Ainsi Dieu me soit en aide!

Un brouillard intense et glacé obscurcissait la ville, le lendemain dès la première heure du jour. Aux abords de l'Evêché, la masse confuse de l'antique maison du Chapitre et le vieux cloître au mur d'enceinte renversé se distinguaient à peine, les ruelles étaient désertes, nul bruit n'en troublait le silence, et dans le voisinage immédiat des Prisons, dénomination récente de la ci-devant demeure épiscopale, tous les logis paraissaient inhabités.

Cependant il survenait parfois un serviteur de la Justice, un pourvoyeur vivandier, ou quelque autre individu ayant affaire à l'Evêché; celui-ci « tabutait à l'huys » pour avoir l'entrée de la geôle. Un valet porteclés — après avoir inquisité à travers le judas quel était le personnage — entr'ouvrait alors cette porte massive qui, peu après, retombait sans bruit (pareille à la pierre du tombeau!) et se refermait sur le nouveau venu et sur son introducteur dans le lieu sinistre.

Il arrivait aussi certaines fois que le bruit retentissant du marteau sur la porte était accueilli, de l'intérieur des prisons, par un éclat de rire forcené, un long gémissement ou un cri sauvage, qui devaient faire tressaillir le passant conduit là par sa mauvaise étoile. Si le regard inquiet de celui-ci se portait alors du côté d'où venait la voix, il n'était pas rare qu'il entrevît, à l'une des

étroites fenêtres billebarrées ■ du corps de logis principal, quelque misérable fou dépenaillé qui se contorsionnait à sa vue; et le saisissement que devait ressentir en ce moment l'observateur était— on peut le conjecturer — de nature à lui laisser un de ces souvenirs que le plus brave ne trouve pas dans sa mémoire sans en frissonner*.

Tel était en tout temps l'aspect du sombre Evêché, assemblage de constructions irrégulières que le dernier Prince-évêque, Pierre de la Baume, n'avait jamais consenti à venir habiter. Mais cette brumeuse matinée de décembre en accentuait encore la tristesse, et l'ami de Philomène — que l'insomnie, l'agitation, la pitié, avaient amené près des prisons bien avant l'heure indiquée par la bourrelle — ressentait de son incertaine attente un énervement fiévreux, dont il ne pouvait se défendre.

Enfin la porte des prisons se rouvrit et Pierre, qui se

1 Barrée en croisillons.

2 Pendant tout le XVIm<> siècle et au XVTIme, les prisons de Messieurs de Genève ne renfermaient pas seulement les criminels, les mal vivants, les filles dépravées, mais encore les fous réputés dangereux, ceux-ci ne pouvant plus — ainsi qu'on en usait pour les maniaques, les idiots et les insensés inoffensifs — être simplement séquestrés à domicile, ni détenus, enchaînés en chambre close, par leurs propres parents ; investis d'un pouvoir discrétionnaire, ces derniers en étaient rendus responsables, et les Dizeniers du quartier devaient veiller (?) à ce que ces malheureux ne soient pas trop « privés de leur nécessaire ». DB-M.

dissimulait dans un des coins de la rue contournant l'abside de la cathédrale, vit sortir le valet-de-ville et la malheureuse que celui-ci allait emmener ; une autre jeune fille suivait Philomène, et l'apparition de cette dernière surprit étrangement l'artisan vitrailler : « Quel motif, se demandait-il, pouvait avoir eu la servante de sire Kichardet pour pénétrer ce matin dans la geôle ? »... Martine, après avoir pressé les mains de la Pastoure, comme on le fait à l'heure du dernier adieu, paraissait n'être plus maîtresse du sentiment de commisération qui s'emparait d'elle ; Pierre la vit détourner la tête en se passant la main sur les yeux, puis disparaître dans la direction de l'étroit passage « des Barrières ».

Presque au même instant Philomène et le « chassegueux » passaient à quelques pas de lui ; cependant le brouillard était si intense que la bannie, affublée d'un méchant capat et portant toutes « ses bagues » dans un mouchoir (hélas, ainsi qu'elle était venue!) ne le vit pas ou ne fit aucune attention à cette ombre sculpturale qui se détachait à peine de la muraille : Ah, combien il eût souhaité de l'arrêter au passage et de lui témoigner... Mais l'expression de ce pâle visage aux traits contractés, et l'air accablé de confusion de la pauvre fille révélaient un si grand désordre de l'intelligence qu'il n'osa l'aborder. Un sentiment de délicate réserve s'emparait de lui maintenant, tandis qu'il regardait avec émotion passer la chétive fustigée : « Quel saisissement douloureux troublerait encore la Pastoure en le voyant paraître à la mal'heure sur son chemin, en un tel moment luctueuxî Non, il ne pou-

vait s'y résoudre et la laisserait se départir sans chercher à s'approcher d'elle, ne voulant pas, se disait-il, rendre plus amère, par sa présence, la honte farouche de l'honnête fille qui venait de sortir de la chambrebasse ».

Toutefois, quand il l'eut vue disparaître avec son conducteur dans l'escalier couvert, à pente rapide, longeant les murs de l'Evêché, il ne put faire autrement que de la suivre. Qui n'a pas éprouvé, au temps de la jeunesse, de telles impulsions soudaines et incohérentes d'un sentiment qu'on ne saurait définir! — Ce fut ainsi qu'il descendit la rue Verdaine, passa la Porte de Rive et sortit de la ville, sans perdre de vue un seul instant Philomène et le valet-de-ville qui cheminait avec elle. A « la vigne des communiers », soit au bas des crêts de Saint-Victor, la route se bifurquait en ce temps là ; Tune des voies était celle du nouveau bailliage de Gaillard et des Bougeries de Chêne, l'autre, traversant le hameau des Eaux-vives, était à l'usage des gens allant en Chablais.

C'était ce dernier chemin que devait suivre la Pastoure; mais elle ne marchait plus avec tant de hâte depuis qu'ils étaient hors de la ville, et même le chassegueux, trouvant sans doute qu'elle ralentissait trop son allure, la pressait parfois d'avancer, ainsi que fait un manant de village touchant du bout de sa gaule la pécore chétive qu'il emmène loin du champ de foire.

— Or çà, de par Dieu ! laisse-la démarcher selon son pouvoir — lui dit vivement Pierre qui, depuis un moment, s'était rapproché d'eux.

— Qu'en as-tu à faire, toi compagnon ?— repartit en se retournant le valet-de-ville, surpris par cette algarade.

Mais l'artisan irrité passa devant l'homme sans répondre et s'adressant à la bannie, dont les yeux égarés se détournaient de lui :

— Philomène, prends mon bras — lui dit-il avec douceur ; —je suis Pierre Tacon ; n'as-tu plus mémoire de moi ce jourd'hui? Prends mon bras, fillette; ce sera pour te donner support et me contenter.

— Je n'ose — répondit une voix murmurante. Cependant, lorsqu'il lui prit la main, elle ne fit pas de

résistance et, cheminant d'une allure plus soutenue, se laissa docilement emmener par celui qui venait à son aide. « Par ma foi, se disait en suivant leurs pas, le valetde-ville — qui, malgré son apparente rudesse, ne voulait nul mal à l'un ni à l'autre — c'est bon rencontre pour cette éperdue, de ce gars trop brusquet qui lui est familier, je m'en assure. Il n'est que de les laisser démarcher ensemble, puisque ainsi leur plaît ».

La route du Chablais — après avoir dépassé les dernières logettes des « navatiers » et poissonniers des Eaux-vives — suivait la rive du lac puis inclinait à droite avant de s'élever sur le coteau de Cologny. La frontière du territoire de Genève et de celui dont « les Allemands » s'étaient emparés en Savoie était alors au bas de la rampe, où se dressait par delà le ruisseau du Traînant le poteau rouge et noir, insigne victorieux de la récente conquête de Messieurs

de Borne1. Ici In flHWffl fltfHlT. ayant vu ceux qui le précédaient passer la planche du Traînant, estima qu'il avait correctement rempli son office et qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à se retirer. Mais avant de reprendre le chemin de la ville il ne manqua pas d'admonester, selon la formule usitée, la fillette bannie qui déjà s'éloignait avec son compagnon.

— A Dieu soit, forensive2! — lui dit-il en élevant la voix — va-t-en à la bonne heure hors de Genève, et donne-toi garde, à peine de l'indignation de Messieurs, de rompre le ban, pour l'an et jour, auquel tu as été sentenciée, en suite de tes déportements.

— A la mal'heure sois-tu, toi teigneux mal embouché ! — repartit l'ami de Philomène, se retournant avec colère ; puis saisissant un caillou : — Te faut-il des pierrades? — ajouta-t-il du même ton exaspéré.

Mais le valet-de-ville ne répondit à cette provocation inattendue que par une grossière invective, après quoi il se hâta de s'éloigner.

Tandis que la bannie affolée et son compatissant adjuteur gravissaient silencieusement le chemin montant du petit village de Cologny, Pierre se demandait avec embarras quelle résolution il devait prendre et ce qui lui

1 Ces limites furent modifiées l'année suivante et reportées hors du village de Cologny. V. Galiffe. Genève historique, etc. Supplément, p. 133.

2 Bannie, sortie, émigrée. Ital. Forussis, forescide.Y. Godefroy. Dictionnaire.

restait à faire en faveur de l'esseulée sans ressources qu'il voyait être incapable de se gouverner : « La laisserait-il poursuivre à l'aventure sa marche errante?... Non certes! il ne pourrait jamais se résoudre à l'abandonner ainsi, dût-il la conduire par la main jusqu'à ce qu'il eût trouvé un refuge assuré soit à Brécorens, soit à Cervens, soit dans la caborne près de Cursinges où gîtait à présent la Gasparde, cette bienveillante qui l'avait présentée au baptême ». Mais la pauvre fille était maintenant incapable de faire une marche de si longue durée, il le voyait assez et trop! A peine avaientils atteint Bessinge, qu'il fallut encore s'arrêter. Il s'assit tristement à côté d'elle, au pied de la tour inhabitée1, pour qu'elle reprît haleine au moins un instant avant d'aller plus loin.

Le brouillard si intense durant les premières heures de ce triste jour, s'était peu à peu dissipé, ainsi qu'il arrive le plus souvent au cours d'une matinée de décembre ; mais le ciel demeurait couvert de nuées, les lointains s'estompaient confusément en grisaille, et dans le vaste et froid paysage qui se déroulait aux yeux, tout apparaissait comme au travers d'un funèbre voile. Aucune brise ne ridait les eaux ternes et plombées du lac, ces eaux d'un bleu d'azur quand la nature est en fête! Du côté de Bellerivese voyait, sur la lisière

1 La maison-forte de Besssinge appartenait alors aux Monthyon de Genève, famille qui s'éteignit au XVIme siècle. V. Galiffe, Genève historique, etc.

Btt

des bois dépouillés, le couvent dévasté par les Luthériens à leur première envahie* : « Si les révérendes Cisterciennes étaient encore à séjour en ces quartiers, se disait Pierre avec regret, M serait tôt fait de mes incertitudes, et je conduirais doucement cette chétive, dont je suis en peine, au couvent des bonnes Sœurs, qui lui donneraient ce jourd'hui le past et la gîte et encore — selon la coutume ancienne — la reposée d'un jour s'il en était besoin. Mais où sont-elles, ce temps présent, ces saintes filles déchassées naguère de leur clôsure, ainsi que, peu après, les conquêteurs ont fait à celles de PérignierV »

Puis ses yeux se détournant, il contemplait Genève, ses trois estacades reliant les deux rives, ses murs d'enceinte crénelés s'élevant de la Tour-Maîtresse à la chapelle Saint-Antoine. Au couchant il voyait le château de l'De et son quartier de Saint-Gervais. Au midi, sur la colline, FEvêché, la cathédrale, la Maison-deville, le château des Tavel, Saint-Germain, tous ces vieux édifices de la ville épiscopale, au-dessous desquels les quartiers de Rive, de la Madeleine, des rues basses et de la cité formaient un entassement de sombres logis à pignons, de tours carrées, de virets, de tourelles, de cabornes, de terrasses et de jardinets.

Mais c'était avec une morne indifférence que sa vue embrassait ce vaste tableau, si cher à tous Ceux de Genève. Son inquiétude au sujet du hasardeux voyage de la bannie troublée d'esprit, dont il était en ce moment

1 Voir Jeanne de Jussie. — Le levain du calvinisme, p. 11.

le seul soutien, ne pouvait être distraite : A quoi devait-il se résoudre si la pauvre fille — affaissée auprès de lui, sur le revers du chemin, et qui gardait obstinément un silence farouche— ne reprenait pas ses forces et ne pouvait plus avancer?

Les chemins de Savoie étaient peu fréquentés, au temps où se passe cette histoire, et la rencontre des gens « qui s'étaient mis aux champs » un jour d'hiver devait être assez rare, même sur la route du Chablais. Toutefois, les jours où se tenait le marché à la ville, la circulation était plus active, à de certaines heures, et Pierre commençait à voir passer les villageois revenant à « mannequins vides », dont les groupes variés se suivaient sur la voie à petite distance et par intervalles irréguliers. Ces rustauds regardaient avec quelque étonnement le jeune gars et sa compagne, arrêtés au pied de la tour, et selon l'usage, ils jetaient en passant devant eux un Dieu gard' ou un Salve auquel Pierre répondait de même; mais celui-ci cherchait vainement dans ces petits rassemblements quelque figure de connaissance. « D'ailleurs, se disait-il, c'étaient tous gens de pied, pressés de rentrer avant la nuitée dans leur paroisse et qui ne pouvaient être d'aucune aide à Philomène. A quoi servirait-il de leur conter sa défortune, sinon de satisfaire à leur vaine curiosité? »

Des femmes passaient aussi— quelques-unes à cheval — par groupes espacés sur la route; plusieurs de ces rustaudes ramenaient au logis leur bovet, leur chevrette, leurs poules d'Inde, dont ce jour-là elles

It6

n'avaient pas trouvé la défaite avantageuse; d'au Ira ftbie&t à la quenouille tout en cheminant, afin de ne pas demeurer « oiseuses » ; d'autres murmuraient oraisons et litanies, bien qu'elles fussent dès plusieurs mois « passées luthériennes », au gré des Allemands. Mais on approchait de Noël, puis c'était a d'ancienneté » leur coutume en faisant leur chemin, et nul Prédicant fâcheux n'était là pour y contredire.

— Jésus-Dieu! — dit brusquement une de ces commères qui démarchait seule, un peu en arrière de ses compagnes. Puis elle s'arrêta devant Philomène accroupie et son gardien. — Est-ce bien toi, la Pastoure? Que fais-tu en ces quartiers, ma fille? — Puis ces questions affables n'obtenant aucune réponse, la paysanne tourna les yeux vers Pierre comme pour l'interroger.

— Vous la connaissez donc, cette maladieuse fille, que j'accompagne dès sa départie de la ville — demanda l'artisan pressentant quelque heureuse rencontre.

— Vramy ! J'en ai connaissance autant et si bien que de Brécorens, mon lieu de nativité — repartit la rustaude. — Or çàî pourquoi ne dit-elle mot, cette pauvrette? On parlait assez d'elle, ce jourd'hui, sur le Molard et rue de la Poissonnerie !

D fallut que Pierre donnât quelques explications à la bonne femme touchant la mal'aventure récente de Philomène ; encore le fit-il avec assez de réserve pour que la « castigation » qu'avait endurée la bannie, avant

d'être mise hors de l'Evêché, demeurât ignorée de la matrone.

Celle-ci était « sortie » de Brécorens depuis plusieurs années ; sa demeure était maintenant non loin de Douvaine, à Massongy, où l'attendait, disait-elle, son bétail à gouverner pour la nuit, ses enfants poupins, et son homme. Elle connaissait dès longtemps la Pastoure, enfant trouvée jadis dans les bois, et même se souvenait d'avoir assisté au baptême de celle qu'on appelait alors « la Sarrasine », à laquelle ce jourd'hui elle avait bon vouloir de donner le past et la gîte.

Cependant Pierre objectant que Philomène « ne pourrait jamais se porter si loin », la charitable villageoise lui dit « qu'il y avait remède : une sienne voisine trafiquant de fruitage, partie avant elle du marché, l'attendait très acertes, avec sa mule et son charret couvert, aux Capites sur Vézenaz, pour ce qu'elles avaient toujours coutume de revenir ensemble. Ce hamelet des Capites n'était guère éloigné, et il y aurait bonne place sur le char pour cette langoureuse, quand elle, qui proposait, devrait la prendre sur son giron durant tout le voyage ».

— Mais demain, qu'en sera-t-il pour elle ?

« L'endemain, son homme qui avait quelque affaire du côté de Sciez, ferait chemin avec cette esseulée et, possible encore, traverserait avec elle le Planbois, tant qu'elle fût en sa paroisse ». Puis s'adressant à la Pastoure, qui depuis un instant avait relevé la tête et l'écoutait avec attention, comme si sa voix réveillait

en elle les souvenirs du temps passé : i Or sus. Philomène! — lui dit-elle résolument — il est temps de démarcher, ma tille. Vient çà ! nous ferai route ensemble. Ne me reconnais-tu pas très bien présentement?

— Certes oui ! — repartit la pauvre fille troublée d'esprit, mais dont le désordre mental paraissait peu à peu se calmer.

— Viens donc, et prends ton petit fardel, je vais t'emmener.

— Pas à Genève!... Sainte-Vierge, pas à l'Evêchéî

— Rien moins! nous irons tout droit en mon logis, où tu auras bon gîte, aussi vrai que je suis la Clauda de Brécorens et que mon homme est Nicod Dufour le chapuiseur 1 de Massongy.

« Las ! — se disait Pierre, regardant la fantasieuse créature qui se disposait à suivre machinalement la villageoise et ne faisait nulle attention à lui — qu'ai-je donc fait à elle dès sa venue en la ville, pour que je ne lui sois plus qu'un rien? Pour Dieu qui voit toutes choses, quand l'ai-je desservie? de quel reproche me peut-elle charger? »...

D était vrai, sa conscience ne pouvait l'accuser d'aucun tort; mais combien les agissements de la malheureuse Pastoure étaient excusables! combien la confusion, la honte désespérée qui depuis plusieurs heures s'étaient emparées d'elle devaient lui faire oublier celui dont elle s'était naguère inconsciemment éprise! ce

1 Charpentier.

gentil compagnon genevaisan dont elle n'avait pu supporter l'absence, qu'elle était venue follement chercher à la ville et devant qui, maintenant, obéissant aux impressions les plus contraires, elle s'obstinait à ne plus lever les yeux !

Pierre, après avoir adressé à demi-voix de ferventes « remerciations » à la Clauda de Massongy, s'était tourné vers la Pastoure dont il allait se séparer : « A Dieu sois donc, Philomène — lui dit-il affectueusement en lui pressant la main; mais cette petite main chétive ne répondait pas à son étreinte, et ce fut seulement par un léger signe de tête que la bannie de Genève répondit à son dernier salut

« Mère! — disait le même soir le jeune vitrailler à dame Amblarde, à laquelle il avait fait, sans réticence, le récit de tout ce qui s'était passé dès la veille — je veux m'efforcer de chasser le pensement de ce triste affaire, dont je me détourbe et m'afflige plus que de raison ; mais encore dites-moi ce qui mouvait la servante du Lieutenant de Justice à venir aux prisons ce matin.

— Le désir de consoler Philomène et rien plus — répondit la veuve Tacon. — C'est grand bien, mon Pierre, des tendresses et compassions de nous autres femmes pour toute créature défortunée, et plus encore peutêtre pour une jeunette, sentenciée à correction et qui n'a sœur ni mère pour la recueillir après justice faite.

Or j'avais graad désir, je le OOnfeeM, que quelque

bonne chrétienne fût à la geôle. Tel Ntun «''tant trop puériles encore pour une talk charité, la Martine en a pris la charge, de grand cœur, à ma requête, et pour le plaisir de Dieu.

— C'est bonne fille, cette jeune servante de sire Richardet! — dit Pierre, ressentant une sorte de soulagement et un peu distrait de sa mélancolie.

— Oui, c'est bonne fille — repartit l'Amblarde, qui en disant ces mots regardait pensivement son « valet ».

L'expulsion, presque furtive et sans correction publique, de la Chablaisienne — mesure de prudence que le Lieutenant de la Sommaire Justice s'était déterminé à prendre après en avoir conféré avec le Premier Syndic — avait apaisé très promptement le mécontentement séditieux qui s'était manifesté la veille dans la basse ville. Tous ceux qui, depuis deux jours, taxaient de rigueur Messieurs de l'Audience, étaient enclins maintenant à louanger leur modération, et si les « revenderesses verdurières, » poissonnières, rôtisseuses et « chaircuitières » du Molard se montraient satisfaites — disant qu'il est bon, certains jours, en ce Genève, de parler de la tête à ceux qui sont en office — d'autre part sire Richardet le Lieutenant et ses fa-

miliers amis dits « les Libertins » étaient également rassérénés en voyant se calmer une « échauffaison » populaire, que les Guillermins évangélistes n'auraient pas manqué d'exploiter contre eux, à l'occasion des prochaines élections syndicales.

Rue de la Pelisserie, maître Gotteron et sa vieille servante « la Bancale » — après s'être contristés amèrement du « malheur » survenu à leur inconsidérée commensale le jour du supplice du chétif de Prato — se disaient qu'il fallait encore se contenter de ce que Messieurs avaient « médiocre » la peine que cette Pastoure déconseillée avait encourue : « D'autant, ajoutait le bonhomme, que c'était chose faite, que la fille était départie, et que le plus sage était de n'en plus parler. Quant à lui, il voulait au premier jour lui adresser en son village (par l'intermission charitable de sire Balard) le petit salaire qu'il lui avait promis pour son étrenne ; ce serait en intention de lui bienfaire. de la « divertir » de ses humeurs sombres, et pour qu'elle ne dépitât pas à toujours-mais Ceux de Genève, au moins les gens habitués à la Pelisserie ».

— Dites aussi ceux de Cornavin ! — avait ajouté la Bancale, se souvenant du jeune artisan qui, tant de fois, était venu au Logis de la Coupe pour s'enquérir de Philomène.

Enfin il n'était pas jusqu'aux commères que leur besogne quotidienne amenait le matin au bornalet de Saint-Gervais, qui, contrairement à leur habitude, ne donnassent leur approbation à la « débonnaireté » du

Magistrat ayant gageaient adouci la sentence rendue contre la séditieuse servante du Logis de la Coupe. On disait bien, qu'avant sa départie, elle avait été fustigée sous la custode : i Mais quoi ! tel châtiment secret n'était pas pour en mourir. Plus d'une fille de bonne mère, plus d'une femme, à la requête de son mari, avait été — même en ce Saint-Gervais — passée par les verges et n'en était pas moins de bon renom ce jourd'hui. Ce ne serait jamais fait, en un Genève, si chacune était diffamée jusqu'à son dernier jour en suite de quelque licence de jeunesse pour laquelle elle pouvait avoir été châtiée à la sourdine, peut-être à la recommandation de ses proches. Quant à la Chablaisienne, elle sortait de cette malaventure sans aucune note d'infamie; que fallait-il plus demander pour elle?»

Cependant il y a toujours quelque dissonance dans un concert de suffrages, et Jean Pécolat, dit « Tête d'or», bien qu'il dissimulât son désappointement, était en réalité fort déçu par le dénouement, trop pacifique à son gré, qu'avait eu l'affaire de la Pastoure : « Une incidence qui promettait un tumulte assuré ! disait-il avec regret à son ami Pierre. Nos compagnons arbalétriers congrégés par moi l'autre hier à soir à l'Escarcelle, étaient si très bien dispos à enlever cette fille de Savoie des mains du bourreau, qu'on en eût fait triomphe en l'escortant à la foule jusqu'aux Franchises. Toutes les revenderesses et autres femmes de bien, dès la rue des Allemands-dessous jusqu'à Rive, ne demandaient qu'à tignasser les contrariants ; on eût très acertes pu-

gné le Grand-François, calcitré1 les guets, hué, subie2 les Assistants de la Sommaire Justice accourus pour donner de l'ordre. Enfin c'eût été beau ménage jusqu'à la nuitée. Pour ma part du gâteau, je voulais m'accarer3 à Petermann, le Gros-sautier de Messieurs, avec lequel j'ai déjà estrivé4 naguère jusqu'à lui arracher des mains son hallebard en une chauffourée ; mais cette fois j'avais bonne intention de lui en casser le manche sur le dos, pour régler compte avant la Saint-Sylvestre.

— Et cette fois encore, tu te serais fait, sans nécessité, descendre en basse-fosse pour y passer les fêtes — répondit l'artisan vitrailler, que « Tête-d'or » venait favoriser de ses confidences.

— Les fêtes !... Dis qu'il n'y a plus de festivités, en ce Genève : ni danses de virolet5 ou de passe-pied6 dans les chambres vides, ni papegay pour les tireurs hors des portes, ni courses en luges à bride abattue dans toute la ville en temps de frimas, ni de plantureux royaumes 7 de confrérie dans les Logis publics, ni mascarades pour faire bon accueil à Chalande8 la veille de

1 Battu à coups de pied. * Sifflé. 3 Affronter.

4 Combattu.

6 Sorte de ronde. V. Eve de la Pasle.

6 Danse par entrechats et cabrioles, selon Cotgrave.

7 Repas où les convives élisaient un roi.

8 Personnage fictif venant, aux calendes de Noël, distribuer des friandises dans une réunion joyeuse. V. Gaudy. Glossaire genevois.

Noël! non, il n> a plus rien de ces mondanités frivoles pour nous autres, à présent que nous voici tout à plat Réformés.

Le filleul hurluberlu et toujours à Perte de sire Balard ne se plaignait pas BtOfl cause des mœurs nouvelles : jamais la vie de Ceux de Genève n'avait été, au temps des Princes-évêques, dune si monotone uniformité ; et si les gens « réfléchis » s'y résignaient peu à peu, si l'esprit public inclinait à perdre toute joyeuse initiative, les bons compagnons de jadis et les jeunes « coquards » du temps présent n'en supportaient pas moins avec impatience un changement aussi complet dans les coutumes et les usages traditionnels de leur vieille cité. « On pouvait déjà pronostiquer à jeu sûr, disaient entre eux les malcontents, qu'avant peu d'années, grâce au zèle outré des Réformateurs — gens qu'il n'était pas nécessaire de dénommer autrement — Genève aurait si belle et louable apparence qu'une vaste communauté conventuelle ».

Toutefois — on n'aurait su le nier — l'obstination persistante de maître Farel et de Calvin à imposer, avec le concours énergique du Magistrat, un corps de doctrines dogmatiques à l'Eglise réformée, et plus encore, une série de mesures disciplinaires d'une rigidité inconnue à Genève avant eux, commençaient à porter leurs fruits. Les gens qui. sans protester contre l'établissement de la Réforme, avaient résisté jusqu'alors, en usant de tous les subterfuges, à l'injonction officielle

« d'aller ouïr le prêche au moins une fois tous les dimanches », n'étaient qu'en très petit nombre, et la Confession de Foi personnelle — ce tyrannique Credo, sans l'obtention duquel maître Calvin, disait-on, ne voulait pas consentir à demeurer en office — rencontrait beaucoup moins de détracteurs. Dès le commencement de l'année nouvelle (1537), une sorte de soumission résignée — qu'il est bien rare d'avoir à constater dans les annales genevoises — avait remplacé, au moins en apparence, l'opposition mécontente des citoyens, qui depuis plusieurs mois, pressentant le despotisme du nouveau régime, disaient pour leur justification « ne pas vouloir être contraints, mais vivre en liberté1 ».

Les élections syndicales, faites selon la coutume au commencement de février, devaient confirmer les craintes des partisans de l'indépendance en matière de Foi religieuse : des huit candidats présentés par le Petit-conseil au populaire, celui-ci n'en retint que trois et désigna directement le quatrième2. Tous étaient Guillermins, et de ce fait, la prépondérance de leurs adhérents était assurée dans le Vingt-cinq comme elle l'était déjà dans le Deux-cents. Les zélateurs de maître Guillaume et de son ardent acolyte appuieraient dé-

1 Réponse collective de J. Philippe, J. Malbuisson et Boniface Offischer admonestés en Conseil des Deux-cents (3 septembre 1536). — V. Roget. Histoire du Peuple de Genève. 1 p. 12.

2 J.-Ami Curtet, Cl. Pertemps, Pernet Desfosses, J. Goulaz. Ce dernier, qui n'était pas du Petit-conseil, n'avait pas même été présente! — même source, p. 27.

sonnais toutes lei exigences des Réformateurs, et le parti des Libertins D'étant plus soutenu par la verni til<> opinion publique, allait être nécessairement réduit à l'impuissance.

— Laissez faire à eux! — disait sire Balard I confidents amis qui, presque chaque matin, Tenaient s'enquérir auprès de lui « à quel prix était le blé1 », et qu'il retrouvait l'après-souper à la Tour perse ou à V Escarcelle. — Les Francillons nos Réformateurs, et tous les frères en Christ qui chantent au même lutrin, vont si très bien bâter, sangler, passer le mors en bouche et le caveçon aux naseaux de leur pauvre monture, que le vieux roussi n roussi nant de Genève, lequel n'a jamais enduré sans rétiver2 qu'on lui donne du hoche-bride 3, est pour récalcitrer des quatre pieds et les jeter bas de leur selle un jour ou l'autre. Il n'est que d'attendre!... souvienne-vous de ma pronostication.

Mais l'attente passive n'est pas le fait de la jeunesse, et si les notables citoyens auxquels l'ancien Syndic adressait en secret ses avis se résignaient à les suivre, il n'en était pas de même des jeunes compagnons arbalétriers dont le turbulent filleul de sire Balard avait pris maintenant la direction politique et avec lesquels

1 Soit : quelles étaient les nouvelles.

- Faire le rétif.

* Secousse du bridon.

il se plaisait à concerter, le plus fréquemment possible, quelque nouvelle équipée.

— Ne savez-vous pas ce qu'ils ont fait par ville, hier tantôt, après le Général-conseil? — disaient les voisins du ferretier de Rive aux curieux demandant pourquoi la boutique de sire Balard n'était pas encore ouverte bien qu'il fût de haute heure1 — ils ont jusqu'à minuit joué bruiment2 au Pica-Porra3, sur toutes les places et carrefours, avec grandes clameurs triomphantes quand l'un d'eux abattait le porreau, et tout en dérision (selon ce qu'on prétend dire) de sire Poral, commis du Conseil pour la police des malvivants. — Ce n'est guère, jouer au Piea-Porra, comme on l'a toujours fait en cette ville — répliquaient les gens enclins à l'indulgence. — Dites- vous ainsi ! Il y a, de ces étourneaux, plus de vingt, appréhendés dès hier à soir, qui vont avoir à répondre de leur séditieuse malice à l'Audience. Le facteur de sire Balard est du nombre des mutinants, cela s'entend assez! Et si dame Thoina ou ses filles ne viennent pas ouvrir la boutique du Syndic, faites compte qu'elle peut bien demeurer fermée, d'autant que sire Jean est mal dispos ce jourd'hui, tant il est outré des élections prochainement passées, et des fredaines de son fillot malavisé. — Ce pauvre

1 Soit: Bien que la matinée fût déjà avancée : La haute heure signifiait : l'heure où le soleil est déjà haut sur l'horizon.

■ Pour bruyamment. V. Dictionnaire de Cotgrave.

8 Jeu d'écoliers, dont la tradition n'est pas venue jusqu'à nous, et qui devait (selon nos conjectures), avoir quelque analogie avec le jeu du bouchon. DB-M.

« Tête d'or » ! — murmurait une jeune commère. — Il est plus chargé que les autres, votre Pécolat. — Pourquoi? — Pour ce qu'il aurait mutiné contre les guets, suivant les rapporteurs, et même donné indiscrètement du pied au ventre à notre Gros-sautier qui, selon le devoir de sou office, l'exhortait à modestie. — « Tête-d'Or » est toujours trouvé où les chats se peignent — ajoutait un sage interlocuteur qui paraissait bien connaître celui dont on racontait les méfaits.

Au paisible logis de Cornavin, quand cette fâcheuse aventure fut connue, dame Amblarde et ses fillettes, tout autant que maître Pierre, s'en émurent; car le joyeux « Tête-d'Or » était toujours le bienvenu, quand il venait surprendre « à la gîte » son compagnon le vitrailler, lorsque celui-ci — « devenu si casanier et laborieux que rien plus, on ne savait pourquoi » — tardait trop, à son gré, à se montrer à l'Escarcelle.

— Et fin de conte, qu'en sera-t-il de lui, qui s'est donné le tort? — demandait Barbara devenue pensive, et dissimulant une certaine inquiétude qu'elle n'eût pas voulu avouer.

— Rien de bien, très acertes, mais pas grand dommage, il convient de l'espérer — répondait Pierre, qui déjà s'était hâté d'aller s'enquérir des emprisonnés. — J'ai ouï dire que nos Syndics modernes, encore que les quatre soient Guillermins invétérés, ne se montrent pas dispos à user de rigueur pour étrenner leur charge, en un tel cas du tout puéril.

A mon souhait qu'il soit ainsi ! — repartit la jeune

fille.

Ces conjectures se réalisèrent1 : les jeunes compagnons « dissolus » mis en prison obscure, au pain et à l'eau, pour avoir séditieusement équivoque avec leur Pica-Porra, durent trouver que le carnaval des Guillermins et Calvinistes n'était pas si joyeux que celui qu'on fêtait « du temps de l'Idolâtrie ». Toutefois leur pénitence devait être supportable, car elle fut de courte durée. Quant au malavisé promoteur de cette manifestation turbulente, il n'en eut pas si bon marché que ses complices, et sa détention — destinée à l'assagir s'il était encore possible — fut prolongée pendant plusieurs jours à l'Evêché, après la libération (« avec bonne et âpre remontrance ») des étourdis qu'il avait désordonnés.

Pierre était demeuré étranger et comme indifférent aux divers incidents de la vie publique, depuis l'expulsion de la Pastoure, dont il était sans nouvelles, bien que, depuis deux mois, il eût fait maintes tentatives pour retrouver, un jour de marché, la Clauda de Massongy ou quelque autre Chablaisienne. Mais l'hiver

1 Touchant les prisonniers à cause du Porreau: arresté qu'on les fasse respondre, et que tous ceux qui se trouvèrent y être allés à l'aventure sans malice soient libérés. Reg. du Conseil. 7 février 1537.

était rude et, depuis Noël, la crainte des loups descendus des montagnes, et plus encore celle des soudarts cherchant bonne aventure — gens qui, depuis l'invasion française en Savoie « tenaient les champs » même sur les terres de Berne — retenaient sous le chaume les gens de village « habitués » des localités éloignées de la ville.

Au Logis de la Coupe et chez le ferretier de Rive on n'en savait pas davantage que le vitrailler de Cornavin au sujet de Philomène. — Qu'en saurais-je dire? — répondait l'ancien Syndic, quand le bonhomme Gotteron venait s'enquérir de la Chablaisienne. — J'ai très bien fait parvenir à révérend Boccard, par un mien correspondant de Thonon, les six écus-thaler dont vous avez gracieuse cette maladieuse fille, et messire Jean a touché cet argent pour en user selon votre intention charitable, il n'y a de ce nulle doutance, ainsi que je l'ai dit hier encore à Pierre Tacon qui se donne toujours souci de cette enfolâtrée. Bien est vrai que je n'ai reçu nul avis de réception de votre pécune. Mais ces gens de Savoie !... J'en sais les coutumes, dès trente ans que je trafique avec eux! Faites compte qu'ils ne sont pas épistoliers, non ! pas même ceux qui sont de grosse étoffe ' : il leur faut trois jours pour assembler papier d'écriture, encre, plume d'oison, canivet, oublis2 ; puis trois semaines, je dis à tout le moins, pour prendre loisir d'expédier, par lettre res-

1 Les notables.

3 Pains à cacheter. V. glossaire genevois.

ponsive bien méditée, un pressant affaire. Quand j'aurai des nouvelles de par delà, tenez pour certain que j'irai vous en contenter.

Pierre avait repris résolument ses travaux habituels, et dès les premiers jours de la nouvelle année, il ne quittait presque plus son ouvroir de vitrailler.

Son labeur quotidien, les soins continus qu'exige la peinture sur verre, les difficultés à vaincre dans cet art difficile, peut-être aussi l'attrait de la vie active, exerçaient peu à peu sur lui leur salutaire influence, et les souvenirs que lui avait laissés la récente « défortune » de celle dont il avait été le conseiller, le protecteur et l'ami, tendaient à s'affaiblir, bien que l'image de la pauvre « esseulée » fût toujours présente à sa mémoire.

— Sais-tu, Barbara ! — dit-il un jour à la gaie fillette, son élève, qui déjà s'associait à tous ses travaux — les révérendes Clarisses et le sire Procureur-Syndic d'Evian auront en bref tout lieu de se contenter, je m'en assure : des vitraux imagiés mémorisant la vie de madame Sainte-Claire d'Assise, les cinq premiers sont venus au grand feu sans mal'encontre et, s'il plaît à Dieu, nous commencerons à œuvrer demain le sixième et dernier.

— Ce n'est rien fait, qui n'achève — dit avec enjouement Barbara.

— C'est vérité, ma mie ; aussi je suis tout porté à l'ouvrage, comme tu vois. Il n'est que se complaire au travail en ce pauvre monde; toute la reste de nos di-

loctions rst si décevante, que c'est, à mon avN. si pou que rien.

— Et la tendresse de nos proches? et l'amitié* perdurable de nos familiers? Quoi encore : la bénévolence de Deux qui nous tiennent pour gens de bien V...

— Par mon serment, c'est grand trésor aussi î mais cela s'entend sans qu'on le die. Quant est de moi, je ne saurais vivre si j'en étais privé.

Puis le bon garçon embrassait la fillette, comme pour se faire pardonner par elle son oubli injuste des biens qu'elle venait d'énoncer.

Cependant il n'était pas sans avoir d'autres pensées en tête que celles dont ses travaux étaient le sujet : si les sentiments généreux qu'il avait toujours eus pour la Pastoure n'avaient rien perdu de leur vivacité, combien plus troublantes étaient ses rêveries lorsqu'il songeait à Sœur Marguerite! combien lui était cher tout ce qui la rappelait à sa mémoire ! Rien ne parvenait à distraire sa mélancolie, lorsqu'il évoquait l'image de la Novice cistercienne ; sa voix, que parfois il croyait encore entendre, son furtif et pensif regard lorsqu'elle lui avait adressé quelques paroles, son sourire angélique et cette expression de résignation pieuse qui l'embellissait encore ; oui, tout ce qui l'avait charmé naguère et comme ravi, se rappelait à lui maintenant, à lui!... qui s'était promis cent fois de n'y plus penser.

« La reverrai-je un jour » V se demandait-il souvent ; et l'incertaine réponse de Marguerite: « Qui le saurait dire » ? lui revenait à l'esprit. « Assurément il ne re-

tournerait pas à Brécorens ni dans le circonvoisinage, s'il savait de ne plus l'y trouver, mais peut-être... »

Oui, il y a un « peut-être » avec lequel il nous faut toujours compter, dans la vie ; mais quand c'est l'Espérance qui le murmure, bien que la voix de cette sirène soit trop souvent décevante, c'est un réconfort de se laisser bercer par elle.

Un jour, vers la fin du carême, Pierre vit avec plaisir entrer dans son ouvroir un honnête gars chablaisien dont il avait la connaissance ; c'était « l'homme de chambre » du jeune seigneur d'Allinges. Ce valet de confiance, que son maître mandait à Genève, à l'occasion du banquet de Pâques, pour s'y pourvoir de « délicatesses » qu'on n'aurait su trouver à Thonon, était porteur d'une courte missive adressée à Maître Pierre Tacon le vitraiUer, en son logis de Cornavin, et celui-ci se hâta d'en prendre connaissance.

« Maître Pierre — écrivait le sire de Monfort-Coudrée — notre grand vitrail de nuptialité a si très bien réussi Tan passé, par le fait de votre habilité singulière et bonne manutintion en l'art de verrerie, qu'il m'est venu désir de vous mettre en main un autre petit affaire de vitrail imagié. C'est à savoir la pourtraiture héraldique des armes des Cervens1, lesquels gentilshommes

1 Cervens, dit Du Vernay, porte d'argent au cerf effrayé de gueules sommé d'argent et brisé en l'épaule d'un croissant du même. Chef d'azur, Timbre fermé et de profil. Un cerf issant en

sont alliés d'AUingea, et dont il me plairait d'avoir aussi un mémorial, pour ce que leur nom va s'éteindre faute de mâles, et que déjà Le fief noble est tombé en quenouille. S'il vous agrée ainsi, donnez-moi-le à entendre par le présent porteur (c'est Jean-Baptiste, mon frère nourrisson de lait, dès longtemps mon valet domestique). Vous pourriez très bien, en l'avril prochain, venir à pied-léger, un jour ou l'autre, à Cervens, pour tracer en dessin ces armes, lesquelles se voient encore en sculpture sur le mantelet de cheminée de la grand' chambre du manoir. Vous aurez bon accueil, je le vous testifie — sinon de la vieille daraoiselle de céans, tombée en manie — à tout le moins de la religieuse fille ci-devant Cistercienne qui la tient en garde et à laquelle je suis pour vous recommander... »

— Dis-lui que j'irai! — répéta deux fois, comme s'il parlait à un sourd, l'artisan si ému qu'il ne put achever sa lecture commencée, à tel point son cœur battait avec violence, tandis que ses yeux brillaient d'une joie qu'à grand'peine il pouvait maîtriser.

cimier. V. de Foras. Armoriai de Savoie. Les de Cervens étaient encore seigneurs de la Rochette, de Ballaison et de Buffavens, au commencement du XVIm« siècle. — lbid.

« Fortune ne vient pas seule », disait-on en ce temps là, comme pour expliquer la rencontre fortuite de deux heureuses nouvelles. Pierre — peu de jours après la réception du message dont il était encore troublé — ayant été assigné au Logis de la Coupe l'aprèssouper, y trouva sire Balard devisant avec l'hôte et sa servante dans la petite chambre des habitués.

« Messire Jean Boccard — disait le ferretier — s'était, à la parfin, déterminé à lui écrire et, dans son épître tardive — adressante non pas seulement à lui, mais encore aux bons chrétiens qui s'étaient intéressés à la Pastoure — il donnait de cette errante fille quelques enseignes1 plus favorables qu'on n'aurait pu le conjecturer ».

« Elle s'était venue rendre à Brécorens, dès le jour l'endemain de sa départie de Genève, selon ce qu'un bonhomme de Massongy, qui avait été sa guide à travers les bois, donnait à entendre. Encore celui-ci avait-il eu grand'peine à l'amener, tant elle était en faiblesse et déraison. Messire Jean et sa sœur, dame Monique, la voyant ainsi dépourvue, l'avaient retirée en leur demeure, où pendant un long temps elle avait

1 Renseignements, indices.

eu apparence il<' visionnaire, sans nul vouloir de M gouverner. Pourtant la Converse Perpétue sa marraine, ainsi que doin Boccard, étaient très bien reconnus par elle, et leurs remontrances charitables l'émouvaient assez à contrition et repentance; mais c'était feu de brandes1 et peu après toute claireté de son pauvre esprit était de nouveau dissipée. Cependant, ce dernier mois prochainement passé, elle avait semblé se reprendre, et même avait demandé à travailler, pour gagner son vivre. Sœur Perpétue la voyant ainsi disposée Pavait emmenée en sa caborne, le jour de micarême, disant qu'elle voulait à présent l'avoir en garde. En fait, dom Boccard avait espoir que cette maladieuse se pouvait garir encore, étant si jeunette ; même il était fort à désirer pour elle qu'elle reprît, à la prime2, sa vie des champs, et s'en fût pastoure de brebis, comme elle avait été ci-devant. Ce lui serait un grand salutaire, si c'était le plaisir de Dieu ».

— Ainsi soit, à mon souhait ! — dit avec émotion la Bancale joignant les mains. — Il me semble la voir encore, cette chétive, qui, matin ou soir, ne demandait qu'à bien faire dans le ménage, sans autre pensement que nous contenter.

— Mais.... qu'en est-il de mes six écus-thaler? — demandait maître Gotteron, toujours un peu perplexe au sujet de l'acheminement de cet envoi.

— L'argent est en possession de messire Jean, tout

1 De bruyères, et par extension : de paille. 8 Au printemps.

ainsi que j'en avais belle assurance; dom Boceard, en vous adressant toutes remerciations qu'il saurait faire, vous donne à savoir qu'il détient en son boîtier cette pécune, dont il usera, dans les occasions à venir, selon sa prudence, pour venir en aide à celle que vous gratifiez.

— Or bien, de par Dieu ! — repartit l'hôte de la Coupe, satisfait de tout ce qu'il venait d'entendre.

« Et moi, se demandait Pierre, vivement intéressé par la communication du ferretier, quand remettrai-je aussi à messire Jean quelques piécettes pour cette fantasieuse qui ne m'a plus en gré? Ce sera quand j'irai par delà, ainsi que Montfort m'y convie, et Dieu sait si je voudrais que ce fût demain! »

Tandis qu'il méditait ainsi, maître Gotteron avait fait un signe à sa servante pour qu'elle eût à se retirer :

— Or çà — dit-il, quand la Bancale eut regagné sa cuisine — nous voici trois bons chrétiens en confidence; que convient-il à nous de faire ce prochain dimanche du grand Pâques?

Cette question, qui devait préoccuper dans la ville bien d'autres que le Fribourgeois, était plus particulièrement adressée à l'ancien Syndic, dont la persistance dans la foi catholique, comme aussi les attaches avec tous les notables du parti des Libertins, étaient bien connues du tavernier.

— Il faudra faire chacun selon les appels de sa conscience — repartit Balard.

— Assurément! — ajouta Pierre. — Quant c^t de moi, envi la criée de Justice faite à son de trompe hier en notre Saint-Oervais : que toute manière de pjenê soient tenus êe venir dimanche ouïr dévotement la Parole de Dieu

et suivant icelle se régir*, je suis très bien déterminé à n'y pas aller ainsi, par ordre.

Un sourire du ferretier, qui pouvait passer pour une demi approbation, accueillit cette chaleureuse déclaration de l'artisan.

— Ils ont ajouté — continua-t-il — que chacun doive amender sa vie, sous peine d'être repris et puni*. Estce sur la dénonce d'un Prédicant dauphinois ou picard, venu naguère s'habituer en notre ville, qu'on va tantôt poursuivre au criminel, par les soins d'un Syndic Poral ou d'un Curtet, nous autres bons Genevaisans, fils et petits-fils de citoyens?

— Sainte-Yierge! Parlez doux, maître Tacon. Tel propos mal digéré, s'il est entendu ci-contre en la chambre à boire par un rapporteur, est pour me donner grand détourbier.

— C'est vérité! — reprit Balard. faisant un geste expressif pour imposer silence au jeune homme. — Çà, parlons à la sourdine et entendez encore à mon avis : Ceux qui pensent bien faire, en allant ouïr le prêche et prendre la Cène des mains d'un acariâtre Prédicant, qu'ils y aillent, de par Dieu ! s'ils croient bonnement solenniser ainsi la fête. Mais ceux, tels que nous autres,

1 V. Roget. Histoire du peuple de Genève. 1. p. 34.

2 Même source.

qui sont demeurés catholiques au moins en leur secrète pensée, qu'ils s'en déportent résolument et affrontent tout dommage qui s'en pourra suivre! Il n'est pas homme de bien, celui qui varie en sa religion suivant les criées de la Justice.

Puis, voyant que maître Gotteron demeurait irrésolu et gardait le silence, le ferretier ajouta, avec l'accent d'une conviction sincère :

— Conscience nous a été donnée comme un flambeau, dont la claireté nous montre le droit chemin qu'il faut suivre en tout semblable affaire.

Mais l'hôte de la Coupe ne pouvait prétendre que sa conscience fût une torche ardente dont l'éclat ne s'affaiblit jamais ; c'était bien plutôt un chétif luminaire, tel que ceux dont la flamme s'incline au gré du vent, de quelque côté qu'il vienne : « Il n'était pas citoyen en ce Genève, bien qu'il y fût à demeure et honorablement connu dès vingt-trois années, soit du temps tragédieux d'un Berthelier. S'il n'allait pas, ce prochain dimanche, assister au prêche et prendre docilement la Cène avec la généralité, Messieurs de la Justice, qui ne manquaient pas d'inquisiteurs et rapporteurs toujours dispos à mordre, pouvaient lui faire fermer et cadenasser son Logis public; à tout le moins, il aurait pour ses œufs de Pâques, à payer grosse amende; puis il encourait la prison forte à l'Evêché, pour laquelle peine il lui faudrait encore crier merci; enfin le Conseil pouvait très bien lui casser sa bourgeoisie et le renvoyer comme un malvivant. On ne faisait plus état d'un Fribourgeois, en ce Genève tout réformé! Etait-ce

raison à lui do tout mettre à l'aventure, occasion d'une communion pascale à la mode nouvelle (dont il se pourrait toujours confesser avec déploration, si le temps venait à changer) et n'était-il pas plus sage et mieux avisé de ne pas récalcitrer contre les injonctions comminatoires de Messieurs de la ville V

De telles pensées — que faisait naître un des sentiments les plus chers à la nature humaine : l'intérêt personnel — ne devaient pas disposer le prudent maître Gotteron à faire un accueil enthousiaste à la proposition « de résister au commandement du Magistrat, puis d'affronter tout dommage qui s'en pourrait suivre», et sire Balard avait assez de pénétration pour conjecturer qu'il ne fallait pas trop compter sur la détermination de leur hôte d'affirmer ses croyances religieuses le jour de Pâques par son abstention du culte réformé.

— Je veux mettre en gage — disait-il à Pierre, en sortant avec lui de leur conciliabule — oui, je tiens pour assuré que celui-ci bonhomme ira doucement, dimanche venant, ouïr le prêche d'un de nos évangéliseurs, fûtce Jaques Bernard le cordelier défroqué, abayant à cris de chien contre notre « idolâtrie » et qu'il prendra aussi la Cène avec un tel galant, non de la sainte ostie consacrée, mais d'un bocon {de pain seulement. Et toi, maître Tacon, qu'en veux-tu dire?

— Qu'il parjure sa foi, celui qui fait ainsi — répondit Pierre résolument.

— Sache, mon gars, qu'il en sera bon nombre comme lui, je dis de ces gens de bien qui n'aiment pas avoir

le vent en barbe ' lorsqu'il tempête, et moins encore aller à la nage contre le grand courant; mais aussi, je m'en assure, il est encore chez nous quelques honnêtes citoyens qui ne veulent pas endurer qu'on les mène à l'église en leur montrant le bâton. — Puis l'ancien Syndic apprit à l'artisan, peu au fait des dernières nouvelles, que le Conseil venait de décider, pour complaire aux Réformateurs, qu'il s'assemblerait in corpore avant le service divin, le jour de Pâques, dans la chapelle de Saint-Ambroise au couvent de Rive, tous Messieurs de la Justice et autres officiers de ville étant tenus de s'y trouver aussi, à peine d'en répondre. Après quoi les magistrats se départiraient soit à Saint- Pierre, soit à Saint-Gervais.

— Et pourquoi ce, sire Balard?

— « Pour donner bel exemple aux gens du commun d'aller prendre la Cène », disent nos Guillermins et Calvinistes ; mais bien plus, à mon avis, pour s'assurer de visu quels sont les mutinants et dissonants qui demeurent encore en office, car dans notre Vingt-cinq on n'a pas même confiance, ce temps présent, en la réforme sincère d'aucuns qui sont seulement Dize-

1 Le vent contraire.

2 Cette défiance du Conseil-étroit, touchant le zèle des auxiliaires de la Justice pour imposer la discipline ecclésiastique à tous leurs subordonnés, engageait le Deux-cents, le 29 juillet suivant, à satisfaire à la pressante requête des Réformateurs : « Arresté qu'on doibve appeler tous les Dizeniers et première-

Puis le ferretier de Rite, poursuivant le cour- de iea confidences, apprit à son interlocuteur comment l<^ plus notables du parti Libertin, ainsi que les bons ehrétfens opiniâtres catholiques, prenaient déjà leurs mesures pour se dérober à la contrainte qui leur était imposée : « Jean Lullin, ci-dovant commis ambassadeur à Borne, Jean Philippe, pour lequel le populaire demandait séditieusement qu'on rétablît la charge du capitaine-général, et l'ancien Syndic Ami de Chapeaurouge avaient affaire en Suisse, prétendaient-ils, le jour l'endemain de Pâques et devaient dès la veille de la solennité se départir de la ville ; le Lieutenant de la Justice, Richardet, s'était mis dans les remèdes, ayant, disaitil, un apostume en formation sous le pied senestre, lequel mal son barbier avait heureusement découvert; Girardin De la Rive et lui Jean Balard devaient se porter à Saint- Julien en Genevois pour être assistants d'une amenance d'épousée, fonction que pour bonnes considérations on ne pouvait dilayer davantage. Rosset, l'hôte de la Tête noire, et François Lullin, de la Tour perse, ne pouvaient se dispenser d'aller servir à La Roche un grand banquet de confrérie, et Percival de Pesme, le marchand d'aromates, y allait aussi, mais c'était pour enterrer un sien parent ».

— Et toi. bel ami, que penses-tu faire ?

ment savoir d'eux leur confession et s'ils veulent vivre comme il a esté publié; et s'il en est qui ne sont reconnus suffisans, soient ostés et mis d'autres suffisant, et leur sera donné charge de tenir la main sur ceulx de leur dizaine..., etc. ». Beg. fes Conseils.

— Moi, je vais rester au logis et ne sortirai pas de mon ouvroir ce jour de Pâques. Ce sera pour le respect de dame Amblarde, qui conduit toujours mes sœurs au prêche du matin, même le mercredi, et se ferait une peine si j'allais « idolâtrer » en quelque lieu de circonvoisinage avec les pieds-gris de Savoie.

— Soit ainsi, maître Tacon ! En mon ménage, dame Thoina, ma prude femme, mon aîné fils Jean, ma fille Louise et son mari François Pasquet vont aussi au prêche. C'est affaire à eux, dont je ne saurais les reprendre. A chacun qui pense bien faire et ne fait le tort à personne, c'est justice de laisser toute libellé.

Ils allaient se quitter quand sire Balard, se ravisant d'un défaut de mémoire, dit à Pierre : « Or ça! ces fâcheux affaires publics ne doivent pas me faire oublier les tiens. J'ai reçu, peu de jours après la lettre responsive de messire Jean, dont je vous ai fait participants tantôt, une missive adressante à moi, selon ce qui est marqué sur l'enveloppe, mais pour t'être donnée en bref, ainsi qu'il est écrit en la suscription interne. Je vais te la remettre si je ne l'ai pas perdue

(et tout en parlant le bonhomme fouillait avec inquiétude sa galeverdine1 et son gros pourpoint), car en fin de conte tout se perd et rien ne demeure assuré, en ce

pauvre monde Cependant la voici, à la bonne heure!

Mets-la en ta pochette, tu la liras à ton loisir. C'est pour quelque affaire de ton métier, je m'en assure».

1 Vêtement de pardessus, caban, robon. A long coat or cassock of course, dit Cotgrave.

— Et d'où vient-elle, à votre avis? -demanda le destinataire, avec surprix.

— De Bréeorenaoïi de Ger?ent,tek>n que ma donné à entendre le messager de Thonon. lequel vient MUduellement tous les mnedifl en notre ville, à moins qu'il m soit empêché.

Cervensf.... ce dernier mot venait de faire tressaillir Pierre, mais l'obscurité cachait son trouble; il prit congé de sire Balard, puis regagna sa demeure à pas pressés, tant il avait hâte de monter dans son ouvroir, d'y rallumer la lampe, et de prendre connaissance de ce message inattendu dont l'agitation qui lavait saisi semblait vouloir lui révéler l'importance.

Que savons-nous de l'instant qui va suivre (tous tant que nous sommes) quand, dans certaines circonstances de la vie, nos doigt fiévreux rompent le cachet fragile d'une lettre qui nous est adressée « à l'impourvu » ?

Soit donnée à maître Pierre Tacon, vitraitter-imagier en son logis de Cornavln, à Genève.

Maître Pierre.

A vous me recommande tant que je puis1. Quel pen-

1 Courtoise formule préliminaire de la plupart des lettres privées. V. B. Galiffe. Matériaux, v. II.

sèment aurez-vous en la tête, lorsque vous saurez de qui vous vient cette présente épître?.... Il m'agrée, en traçant mon écriture, de m'acertener que je puis le faire « à la bonne foi » et que je n'aurai pas à regretter si je viens confidemment vous aviser de certaines incidences nouvellement survenues, qui vont encore changer mon exilement de pays, ainsi que je le vais vous dire.

Vous n'êtes pas sans avoir connaissance — Sœur Perpétue et dom Boccard ne m'ont point caché qu'il est ainsi — de bien des défortunes de mes jeunes ans, bien des mésaises domestiques, dont j'ai souffert et qui m'ont finablement induite à renoncer au monde pour me donner de tout cœur au service de Dieu. Ces choses poignantes sont dès longtemps ébruitées, il est trop vrai, ce dont je m'afflige, car c'est rengrègement ' de souffrance quand nos chagrins personnels sont donnés pour repaître la vaine curiosité de nos indifférents et méconnaissants. A chacun son fardeau pèse, c'est commun dire, mais en un tel cas... hélas, il est parfois bien dur à porter!

Pourtant ne croyez pas qu'il en soit ainsi, à ma confusion, présentement que j'écris à vous (pour la première et ultime fois, sans doutance). Non! Vous m'êtes apparu en tout rencontre, dès l'an passé, comme droiturier, honnête et pieux, enclin à tout bien qui est à faire, et pitoyable à ceux qui ont triste sort; vous l'avez

1 Aggravation.

témoigné ateoi pour qu'on n'en doute, je dis ce à propos de notre Philomène. Puis encore il ne souvient comment vous parliez avec affection sincère de votre Genève, de vos KBUTI moins-nées. <le fOtre marâtre de vos compagnons, et comment aussi de votre labeur de vitrailler-imagier, « qui vous tient en imagination et alerte, pour ce — disiez- vous à Perpétue — qu'il n'est plus grand plaisir que de bien œuvrer ». Maintes fois révérende dame Avma. notre sainte Mère Abbesse informée de vous à dom Boccard. moi présente, et pour ce que j'entendais langager à messire Jean notre Confesseur, ma Dame disait « qu'elle avait de vous quelque bonne espérance ». Somme : je crois que petit en petit je vous ai donné insciemment fiance, car ce jourd'hui je sens qu'il ne m'en coûte rien (ou qu'un bien peu) si je suis amenée tantôt à vous donner connaissance de mes plus doloureuses peines.

C'est des tribulations et mal aventures survenues — l'an suivant mon entrée en Religion — au sire Michel de la Sarraz, mon père, pour s'être dérobé, dit-on, aux devoirs de sa charge soldatesque, que me voici contrainte de remémorer les tristesses. Encore ne toucherai-je à ces méfaits — dont la maldisance a fait telle diffame, en Suisse, en Savoie, en Piémont et en France — que le moins possible, tout ainsi que fille bien née doit faire, je m'en assure, en un tel cas trop luctueux. Avisez seulement, dirai-je à vous, qu'il n'est pire douleur et plus amère, pour une ayant l'honneur en recommandation, que d'être contrainte de reconnaître

avec larmes, au plus secret de ses pensées, que son père (en une heure de folie, peut-être) s'est à toujoursmais déshonoré !

Dès ce fait calamiteux — dont je fus bien à tard connaissante, et seulement par les discrets propos de notre révérende Abbesse — je suis demeurée sans avoir nouvelle aucune du chétif et déconseillé baron mon père. Même des petits messages que ma Dame, par grande charité et pour satisfaire ma sollicitude, disait à moi qu'elle lui ferait peut-être tenir en main, je n'ai jamais reçu réponse. Où se dérobait-il, ce désespéré, en butte à l'indignation de Son Altesse? Nul ne savait ou ne voulait m'en dire le mot. Cependant dom Boccard donnait à entendre que la dame de Gilly, femme seconde de mon prédit seigneur (une dont je ne veux rien dire), lui faisait encore quelque aumône pour son vivre, dans certain lieu écarté où il avait trouvé son refuge. Combien de fois, l'an dernier passé, j'ai souhaité de rejoindre, où qu'il fût en séjour, ce père trop malheureux! J'oubliais alors que j'étais recluse Novice et que toute affection, même familiale, doit être sinon éteinte, pour nous autres, au moins atténuée et sévèrement contenue, dès notre temps de probation; tout ainsi qu'après les vœux consacrés et la prise de voile il est exigé d'une professe. Mais quoi ! c'étaient son délaissement, ses noirs chagrins, sa désespérance peutêtre, qui m'incitaient à porter à mon géniteur1 consolation et réconfort, si Dieu voulait, et rien ne me don-

1 Père.

nait à croire qu'un tel grand plaisir pût jamais être réalisé.

Quand au lendemain de l'ensevelissement de notre vénérée Mère en Religion, dame Ayma de Blonay, le seigneur Hans Ntegueli, bailli de Thonon, vint nous mire commandement, en nom de ses supérieurs, que Sœur Perpétue et moi nous eussions à déguerpir de l'abbaye, je ne pus rien apprendre, touchant mon père, de ce rude et colérique Allemand, sinon que sire Michel était banni des terres de Berne ainsi qu'un nombre d'autres notables sujets vaudois « pour son invétéré papisme », et qu'il n'avait autre chevance1 pour subsister en sa cachette, tous ses biens étant confisqués, que l'aumône dont le gratifiait encore ma marâtre. « Il en serait tout semblablement de moi, ajouta Na?gueli, si je m'opiniâtrais dans mon idolâtrie et refusais follement les bienfaits de Madame de Gilly, qui voulait me tirer hors du cloître avant ma consécration et prétendait me marier en bon lieu, s'offrant, si j'étais docile, à me guider dans le droit chemin vertueux où elle s'était engagée dès la conquête : celui de la Réforme selon la pure Evangile et les ordonnances de Messieurs de Berne ».

Je ne dis rien de ma sommaire réponse, faite au Bailli luthérien, pour ce que vous savez assez que j'eusse enduré toutes misères plutôt que d'apostasier.

Ce fut seulement peu après notre dernier rencontre à la caborne de Perpétue (incidence dont j'ai encore le

1 Bien, profit, ressource.

souvenir), que sire Montfort-Coudrée, neveu du seigneur d'Allinges, m'apprit enfin — certain jour qu'il était venu prendre nouvelles de sa parente en caducité, damoiselle de Cervens — que mon père, ce pauvret humilié, était retrait en l'abbaye de Saint-Claude, dont le seigneur Abbé, pour gracieuser certaines gens de la noblesse vaudoise, l'avait recueilli comme « oblat », soit pensionnaire indigent, tels commensaux de grandes maisons religieuses étant hébergés, selon la coutume, avec les frères-lais domestiques, dont ils font aussi l'office1.

Ah certes, ce fut tempérance à mon inquiétude journelle, cette révélation charitable! Il m'apparaissait à présent que mon père n'était pas perdu désespérément pour moi, puisque j'avais connaissance de son asile, et je rendais avec effusion mes grâces à Dieu de cette incidence inespérée, l'implorant en mes prières pour qu'il me fût donné, en quelque prochain avenir, de témoigner efficacieusement ma tendresse à celui, malheureux père, dont il m'était trop cruel d'être à grand jamais séparée.

Las! mes plus chers désirs devaient, en bref, être exaucés; mais à quel prix! et quel saisissement me troubla, lorsque me fut annoncée par dom Boccard l'infortune nouvelle qui venait d'atteindre le chétif oblat de Saint-Claude!... « Un mal horrible, la lèpre, sourdait en lui, ainsi qu'il y avait évidence!... Déjà — me disait

1 V. L. Lalanne. Dictionnaire historique, etc. Articles Oblat et Invalide.

mon Confesseur, dont j'écoutai! la voix émne, comme

un appelant de la mort tonte sa dernière sentence — les frères-lais de Saint-Claude ^'étaient amantes, refusant l'entrée de leur rejocteire et de leur dortoir à celui qu'ils tenaient pour immonde; l'Abbé l'avait alors fait mettre en chartre; puis le mal augmentant, la voix du malheureux devenant rauque, son teint pourpré. ses yeux hagards, sa peau écaillée, il avait bien fallu prendre parti afin de mettre à l'abri de nuisance tous les révérends Bénédictins du Chapitre, tous les serviteurs conventuels et encore tous les manants en servage ayant leurs cabornes aux alentours de l'abbaye, ceux-ci menaçant de lapider, où qu'il fût, le misérable, si leur seigneur ne se hâtait pas de le faire clôturer ou enmurer ».

Ce rapport angoisseux qui me brisait le cœur, ne méritait que trop créance, me disait avec tristesse messire Jean, car il lui était adressé par notre Grandvicaire, messire Aymon de Gingins, du présent à Annissy en Genevois, ayant affinité d'alliance avec le seigneur Abbé de Saint-Claude, comme aussi avec le malheureux baron de la Barras. Celui-ci avait été finalement conduit de nuit, à la claireté des torches — les cloches sonnant « à l'agonie » et tous les processionnaires en cagoule psalmodiant le Miserere — en une masure inhabitée, assise en lieu désert et non distante de l'abbaye. Il y avait là jardinet clôturé et citerne pour son usage, le Frère Pitancier ayant charge de pourvoira sa subsistance et à ses autres nécessités, tout ainsi qu'on avait fait, pendant plusieurs années, au dernier ladre son devancier,

qui y avait eu sa gîte et y était définé en solitude. En dérain ' Sa Révérence donnait à entendre à mon bienfaisant Confesseur et Directeur : « Que s'il me venait en pensée d aller prendre soin provident de mon géniteur infortuné, lui, Grand-vicaire, y donnait les mains par faveur spéciale, en nom de monseigneur2, et que j'avais congé d'aller m'habituer dans le voisinage du contagié, les temps malheureux que nous traversions étant exoine3 sufficiente pour suspendre ma vocation de Cistercienne, laquelle se pourrait reprendre en temps plus prospère, soit en Savoie, soit en Bresse, si c'était le plaisir de Dieu».

Maître Pierre, ma résolution était déjà prise, faitesmoi ce bien de n'en pas douter, encore que messire Jean me semonçât doucement de temporiser et de me réfléchir derechef avant de me déterminer : d'autant, disait-il, que c'était affaire périlleux et que ma vie pouvait en dépendre, « le moindre attouchement du lépreux ou seulement à ses hardes, à ses linceux, à sa vaisselle, me mettant au danger d'être, à toujoursmais, clôturée avec lui en même bouge, sans nulle miséricorde ». Cependant un point me donnait encore souci, non pour moi mais pour le regard d'une autre : que

1 Dernier lieu, ou finalement.

2 Pierre de la Baume, évêque du diocèse de Genève, qui faisait de préférence sa résidence à Arbois, longtemps avant l'introduction de la Réforme dans sa cité épiscopale.

3 Excuse.

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