‹ La pastoure; histoire du temps de CalvinChapitre 5 sur 5 · OT · texte numérisé non relu

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serait-il maintîHlillt de la vieille innocente que j'avais on garde ot qui m'avait prise en gré, la pauvrette ?... Mais sire Montfort-Coudrée me voulut bien ôter cotte pointure : Par ses soins, assurait-il, une autre de nos Sœurs fugitives (hélas, il en est assez et trop dans nos quartiers!) serait tantôt mise en posture de me remplacer à Cervens, et de ce changement domestique je ne devais avoir nulle inquiétude. Somme, il fut décidé que je partirais la dimanche de Pâques fleuries1 et que l'homme de chambre du neveu d'Allinges acconsuivrait jusqu'à Saint-Claude ma litière, car c'est en la litière de la dame de Montfort que je vais me mettre aux champs. Montfort a pourvu à ma dépense en ce voyage de deux journées, encore dit-il « qu'il avisera, lorsque je serai en ma nouvelle retraite, pour que je n'aie pas indigence du plus nécessaire ». Dieu fasse merci à ce bienfaisant gentilhomme et le retire, à mon souhait, de l'hérésie luthérienne où, dès l'envahie de Ceux de Berne, il s'est mal à propos engagé !

Pierre, je vous écris le jour même de ma départie. Ainsi je serai déjà par delà le Jura quand vous lirez la présente épître. Croyez que ce n'est pas sans tristesse que je l'achève, car il est toujours mélancolieux de dire à un : Nous ne nous reverrons plus! Quand, d'aventure, vous aurez quelque souvenance de moi, très humble Fille de Citeaux (ce qui peut advenir sans péché, je le veux croire), dites à vous : qu'il est de grandes consola-

1 Les Rameaux.

tions, en ce pauvre monde transitoire, pour ceux et celles qui n'ont autre stimule que conscience, autre intention que de bien faire, autre visée que d'accomplir tout devoir, fût-ce le plus difficile. Le Seigneur, qui les voit débattre, les soutient par la main quand ils faiblissent, et, dans leurs heures de rêveries découragées, les saints anges qui circonvolent, inquiets, partout où sourdit le Mal, leur envoyent, comme fleurs épanouies, résignation, endurance, espoir en Dieu et confiance assurée en sa bonté.

Maître Pierre, à Dieu soyez! Ayez souvenir de moi en vos prières.

Sœur Marguerite t-

Que survint-il à l'ouvroir quand, dans l'accablant silence de la nuit, celui qui avait décacheté cette missive en eut achevé la lecture? Dame Amblarde, retirée « au grand lit » avec ses deux fillettes, et dont le repos nocturne était troublé par l'insomnie, crut entendre alors, dans le haut du logis, un de ces gémissements prolongés, à l'intonation déchirante, par lesquels, dans ses premiers élans, s'épanche la douleur humaine aux prises avec l'Irréparable!

Quinze tristes jours s'étaient écoulés, depuis cette nuit fatale ; la maladie qu on appelait alors « les fortesfièvres », et plus récemment «la fièvre cérébrale», puis « le chaud-mal », soit délire continu qui en était la conséquence, avaient — coup sur coup — assailli Pierre, gisant inconscient sur un lit de souffrance, où sa vigueur et sa jeunesse luttaient avec la grande Ennemie dont, trop souvent, le triomphe est assuré.

Dame Amblarde était sa vigilante gardienne, et si parfois ses sœurs affligées venaient discrètement entr'ouvrir la porte de sa chambrette, c'était pour le voir un instant à la dérobée ; mais son fidèle compagnon « Tête d'or » n'avait pas obtenu cette faveur, bien qu'il l'eût sollicitée. Enfin sire Balard, venu certain soir prendre nouvelles « de cet honnête garçon si rudement atterré », disait à ceux qui l'interrogeaient : « que ce pauvret l'avait méconnu du tout, cette fois, et que le barbier son voisin qui le saignait, scarifiait et ventousait, de jour à jour et sans arrête1, avait déjà donné à entendre que le mieux à faire serait à présent de l'enchaîner, pour qu'il ne se gâtât pas de ses mains quand il était en frénésie. Mais sa marâtre s'en faisait

1 Sans arrêt. V. Ancien glossaire genevois.

une peine, la bonne femme! et lui, Jean Balard, n'avait osé la semoncer1 à s'y résoudre ».

Ce rapport fâcheux courait de Rive à Saint-Gervais. Pierre le vitrailler, fils de défunt Jean Tacon, naguère Capitaine général des Enfants de Genève, meurtri à Hermance par les Cuillerans, était avantageusement connu de beaucoup de gens ; on parlait de lui avec un affectueux intérêt, non seulement chez le ferretier de Rive, mais à V Escarcelle, à la Tour perse, à la Coupe et plus encore au bornalet du faubourg, cela s'entend assez, chacun et chacune faisant des vœux « pour que ce gentil valet, encore en son avril, échappât pour cette fois des mains de « la Camarde ».

— Or bien! je crois présentement qu'il peut advenir ainsi — dit un jour le maître barbier de Cornavin aux voisins dont il était l'oracle. — Ce fils Tacon, que je connais d'enfance, n'a plus ses fortes-fièvres ; il ne méconnaît plus ses familiers, et petit en petit se reprend à vivre. Jeunesse et bonne température2 sont de précieux adjuteurs en un tel cas qui, d'abordée, semble du tout désespéré ».

— C'est grand bien d'aller au barbier de Cornavin, pour toute maladie galopante — pensaient ceux qui recueillaient avec satisfaction ces nouvelles. —Encore que celui-ci, praticien « à la grosse écaille », n'ait jamais quitté Saint-Gervais pour courir le monde, il en sait

1 L'inviter.

2 Tempérament. V. Cotgrave.

autant et même plus, sans doutanre, qu'un docteur frais émoulu en l'art de médecine, tout empâté de latin, pour avoir été nourri doux et trois ans à Montpellier ou à Toulouse. Tels calants graduel dans les académies ne sont pas pour nous autres petits compagnons, d'autant qu'on n'en a pas bon marché, d'ordinaire, et qu'ils font du gros ah-aïe pour un pied de mouche.

« Tête d'or » venait maintenant, lorsqu'il était de loisir, tenir compagnie au convalescent, dont il s'efforçait de ranimer l'intelligence encore affaiblie, en lui donnant des nouvelles de la vie publique. Assurément l'amitié amenait l'alerte filleul de sire Balard au chevet du malade, mais aussi il lui agréait d'y rencontrer la gracieuse Barbara, celle-ci ayant pris auprès de son frère la place de dame Amblarde, appelée par les nécessités de l'existence à reprendre au plus tôt son labeur quotidien et le soin du pauvre ménage que, depuis trois angoissantes semaines, elle avait abandonné : « 11 était passé bien de l'eau du Rhône sous le Pont-desmaisons, depuis le grand Pâques ! — disait le chevelu filleul du ferretier de Rive. — Les plus notables citoyens mutinants, qui s'étaient dérobés de la ville pour n'être pas des participants à la Cène, avaient été amendés d'office1, et menacés de châtiments plus rigoureux

1 « Du 1er mai : On inflige à deux bourgeois qui ont été prendre la Cène à Annemasse une amende de dix florins « pour les fortifications de la ville » à moins qu'ils ne préfèrent vider le pays. — Roget. Histoire du peuple de Genève. I. p. 34.

(même ceux d'entre eux siégeant au Petit-conseil) s'ils persévéraient en leur séditieuse oppugnation1. Les gens de moindre étoffe, tant les hommes que les femmes, avaient tous tâté de la prison forte2, et même de ces dernières il en était plusieurs — comme la veuve de Claude Tornier et Jeanne la Gibecière, qui — pour leur insolence et immodestes réparties au magistrat informateur — avaient, trois et quatre jours, trempé en basse-fosse obscure. Mais c'étaient les chétifs piedsgris villageois, sujets de Messieurs, qui avaient eu la plus mal'étrenne! Deux de ces rustiques, convaincus d'avoir été ouïr la messe en certain lieu champêtre sis en Savoie, avaient dû payer chacun cinq écus. Un manant de Peney et sa femme, pour avoir idolâtré le même jour hors de leur paroisse, avaient été bannis pour trois ans des terres de Genève! Puis on avait eu à la ville belle exposition d'un ci-devant prêtre apostat, mais mal converti à la Réforme, selon les apparences. Ce chétif tonsuré, pour avoir induit secrètement ses familiers à solenniser la Pâque, sinon à Genève au moins en quelque lieu papiste du voisinage, avait été lié à l'échelle puis dressé devant la façade de Saint-Pierre, pour le contentement des curieux3 ».

— Voilà présentement de nos libertés et Franchises! — disait en manière de conclusion le séditieux Jean Pécolat.

1 Résistance ouverte.

2 Roget. Même source. V. p. 42 et 45.

3 Même source.

— Et toi, bel ami, comment t'es-tu cette fois tiré hors dudétourbierV — demanda Pierre.

— Moi!... J'ai fait mes huit jours de pénitence après la fête, que faut-il plus V C'est la quatrième fois, de bon compte, dès l'an neuf, que je vais prendre le past et la gîte à l'Evêché, et nous ne sommes pas encore à la Pentecôte! A dire vérité, je n'ai souci de la prison forte non plus que Martin des mouches.

D'autres fois c'était la servante du Lieutenant de Justice qui venait s'informer de l'état du convalescent et témoignait d'un sincère intérêt pour lui. Cependant Martine ne demandait pas à voir le jeune artisan, bien qu'on puisse conjecturer qu'elle en avait le secret désir: « C'était, disait-elle, mère Amblarde qu'elle venait bonnement surprendre à la veillée, pour ce qu'il lui plaisait toujours d'écouter la vieille matrone proposer et conseiller doucement selon sa grande sagesse ». Mais étaitce là le seul motif qui l'amenait auprès de dame Tacon?... Nous ne saurions l'affirmer, tant il est difficile de savoir au juste ce qui meut les jeunes filles. (Peut-être celle-ci aurait-elle eu, elle-même, quelque peine à se l'expliquer). Encore faut-il reconnaître que, pour l'Amblarde comme pour Martine, une sorte d'affection familiale naissait de leur sympathie, et que leur discrète et sérieuse causerie avait le plus souvent tout le charme de l'intimité.

Les soucis que donne l'indigence avaient succédé pour la veuve à l'inquiétude trop motivée par la maladie de « son valet », et la pauvre femme ne pouvait

s'empêcher de le laisser paraître à celle qui devenait sa confidente : « Fin de conte, disait-elle, le voici tantôt revigoré, ce bon gars laborieux dont le métier nous aide à subsistance. Dieu y ait part! car nous avons céans grande défaute.

— S'il plaît à vous, mère Amblarde... — Mais Martine n'acheva pas d'exprimer la généreuse pensée qui soudain lui était venue, et dame Tacon, préoccupée, ne s'aperçut pas de cette réticence, tant la jeune fille se hâta de donner un autre cours à leur entretien.

— Eh, comme ce grand mal délirant est survenu, tel que bourrasque, à votre honnête fillâtre, naguère encore si dispos et alerte! La cause en est peut-être la mal 'aventure de cette désordonnée Pastoure, dont il s'était trop partroublé.

— Peut-être, ma mie.

L'Amblarde paraissait prête à en dire davantage, mais elle hésitait encore, comme si la communication qu'elle désirait faire pouvait laisser à Martine une sorte de déception qu'elle eût voulu lui épargner; toutefois elle se résolut enfin à parler à cœur ouvert : « Non, ce n'était pas la défortune de Philomène, qui avait atterré son valet. Son mal lui était survenu le jour l'endemain de la réception d'une fâcheuse épître, dont il avait langage nuit et jour, alors qu'il délirait et désespérait; dame Tacon avait cru comprendre que c'était lettre d'une fille en Religion, qu'il avait ci-devant un peu connue et qui, se départant du Chablais, prenait tristement congé de lui. Mais comme le pauvret n'en disait plus le mot depuis qu'il avait repris toute con-

naissance. le plus gage était dfl laisser faire au temps, 06 tfrand garisseur et endormisseur des plus lancinantes peines.

— C'est bien avisé, mère Amblarde — et en disant ces mots Martine parlait sans paraître ressentir aucune émotion; pourtant une légère impression de tristesse lui était venue, elle ne savait pourquoi, en recueillant cette dernière confidence.

— Vois-tu, ma mie — reprit la veuve, dont le regard pénétrant semblait deviner ce que ressentait la jeune fille — on ne sait jamais au vrai ce qu'il faut penser des incontinents propos d'un qui délire; tout ce que j'ai dit à toi n'est que conjecture, et le mieux à faire, pour nous autres, est de ne pas s'en tarabuster.

— Or bien : A chacun jour son vêpref — dit Martine en s'efforçant de sourire. — J'ai aussi quelque rien ' à proposer à vous; mais ce sera pour demain ou l'autre"2.

Ces derniers mots, un peu mystérieux, ne cachaient en réalité qu'une charitable pensée : lorsque, deux jours après cet entretien intime, Martine vint de nouveau « en veillée», elle apportait à la veuve indigente « le peu d'argent blanc3 de son épargne, lui dit-elle, et c'était pour le plaisir de Dieu qu'elle sollicitait dame Tacon de s'en accommoder ».

1 Dialecte savoisien. Quâqtte ran.

2 Soit après-demain. Comp. l'italien : Diman Valtro.

3 Soit les pièces d'argent, écus, testons et florins, à ['encontre de la monnaie noire comprenant toutes les pièces d'alliage dont le sou était l'unité. DB.-M.

— Vramy! Je ne puis disposer aucunement de ta pécune, ma débonnaire enfant — objectait la veuve vivement impressionnée.

— Je n'en ai que faire, sinon de la tenir en mon boîtier. Il ne me défaut de rien, dès trois ans que je suis aux gages de sire Richardet. A la parfin, votre Pierre me rendra ce à son loisir. Que faut-il plus vous dire, mère Amblarde?

— Tu es bonne fille! —repartit la veuve, très émue, en pressant dans ses bras, avec effusion, la jeune servante.

Il était vrai, Martine était d'un grand cœur et ne songeait guère à elle quand sa bonté naturelle avait l'occasion de se manifester. Cet empressement, cette bonne grâce à faire le bien, ne la quittaient jamais, semblait-il. « Combien , disait-on , d'honnêtes gens, combien de prudes femmes, ne savaient pas si bien rendre un service que la bienveuillante chambrière de sire Richardet! »

On était au milieu du printemps et Pierre, bien qu'il eût recouvré ses forces, paraissait loin d'avoir repris l'entrain juvénil et la sérénité que, naguère encore, il témoignait en toute affaire : « Que se passait-il en lui? se demandait dame Amblarde avec inquiétude. Sans contredit il travaillait de son métier comme ci-devant, le pauvret! Mais il ne parlait plus, dans l'intimité domestique, de son labeur journalier. L'ouvroir n'était plus pour lui qu'une retraite silencieuse ; la présence de

Barbara — cette ingénue fillette qui lui était si chère — n'y charmait plus le cours des heures, et les joyeux propos du facteur de boutique, son ancien camarade, obtenaient à peine de lui un triste sourire.

— Morgue de toi! — lui disait parfois « Tête-d'or » désappointé — je crois que tu te consumes en rêveries mélancolieuses. Qu'est-ce à dire, cela? Qu'est-ce donc que tu fomentes?

Mais cette interrogation pressante demeurait sans réponse, et le sage filleul de sire Balard, n'obtenant aucune lumière, en était réduit à conjecturer.

— Si c'est encore de la Confession de Foi imposée à tous Ceux de Genève dont tu t'ennoircis, sache que nos Guillermins et Calvinistes sont encore bien loin d'avoir partie gagnée; car tant de citoyens sont refusants d'aller jurer à Saint-Pierre le nouveau Credo, dont il leur sera publiquement donné lecture, que l'arrêt inconsidéré du Deux-Cents, portant commandement aux acariâtres « d'aller vivre autre part », serait pour dépeupler et mettre en hernie1 la moitié de la ville.

— Eh, bel ami. je ne m'en soucie aucunement! — disait le vitrailler.

— C'est bien fait : il n'est que de savoir attendre, propose notre sire Balard coutumièrement. Quant est de moi, je veux aller demain matin, sans faute, voir entrer dans notre grande église la première Dizaine de quartier (car on ira jurer par Dizaines, et le Dizenier démarchera en tête de l'escadre, pour donner belle

1 Un désert. Comp. ermite qui se dit encore.

assurance aux gens). A mon souhait que ce fût au son du fifre et du tambour, pour mieux marquer le pas! Enfin ce sera beau triomphe de religion1! Qu'en veux-tu dire?

— Je dis : que je n'irais pas du banc au feu, pour voir telle parade — répondait avec indifférence le jeune artisan.

Ce détachement complet, cette froide insouciance, Pierre les manifestait maintenant pour toutes choses. Cependant l'inertie mentale qui le gagnait était trop étrangère à son heureux naturel pour qu'une réaction ne vînt pas à se produire. « Il faut sans dilayer que je le confesse, et qu'il me conte le tout de ses pensées », se disait dame Amblarde, que sa sollicitude maternelle incitait à combattre le mal dont souffrait sans se plaindre son affectionné fillâtre. Mais tandis que la bonne dame songeait au meilleur moyen d'obtenir ces confidences, ce fut Pierre qui, certain jour, se trouvant avec

1 Cette contrainte d'engagement public à la Confession réformée eut alors si peu de succès que, sur l'insistance opiniâtre de maître Calvin, le Petit-Conseil arrêta, six mois plus tard, de faire renouveler cette infructueuse tentative. Mais la résistance des Libertins, ou plus exactement le mécontentement populaire, n'avait fait que s'accentuer : « Les gens furent demandés, dizaine par dizaine, pour déclarer s'ils avaient fait le serment de la réformation. Plusieurs vindrent. les autres non et mesmement de ceulx de la rue des Allemands il n'en vint pas un ». Rapport au Conseil. 12 novembre 1537. Citation de Roget. Hist. du peuple de Genève, 1. 47.

elle en tête à tête, on prit spontanément l'initiative : « II était très malheureux, disait-il — encore qu'il n'y fût pour rien (au moins le pensait-il ainsi) — mais c'était Fortune, qui lui était trop adverse! Et lui, pour le regard de la bonne amitié et révérence qu'il portait ainsi que ses sœurs à leur dévouée marâtre, il voulait à cette heure tout lui dire ce qui l'avait troublé naguère et le martyrisait encore si forcénement, qu'il allait être

contraint, en bref, à faire ce qu'il n'avait jamais

pensé. »

— Parle à moi, mon gars, me voici ententive — dit affectueusement la veuve « aux crins blancs», dont le regard inquiet demeurait fixé sur le visage « encore atténué » du pauvre valet qui venait de s'asseoir près d'elle.

D lui dit tout : son cœur débordait de douleur, et c'était pour lui, semblait-il, une impérieuse nécessité de parler sans réticence.

«L'an passé, à l'abbaye de Pérignier, il avait par aventure fait rencontre de la Pastoure, et peu après il avait eu occasion de parler d'elle à une Novice cistercienne, la dernière qui fût demeurée dans cette sainte Maison auprès de la révérende Abbesse. C'était une fille de grande famille, celle-ci; il l'avait revue diverses fois, et petit en petit s'en était follement épris sans y songer aucunement. Un même intérêt charitable qu'ils portaient l'un et l'autre à Philomène, en chétivité de corps et d'esprit, avait aussi été pour lui comme un attrait dont il n'avait pas su se défendre; enfin cette

jeune et pieuse Novice, qui avait semblance d'un ange, avait eu triste existence mondaine, dont les incidences diverses étaient malheureusement assez connues tant au Pays de Vaud qu'en bas Chablais, et peut-être aussi le récit douloureux qui lui en avait été fait par un bon prêtre l'avait-il incité davantage à s'éprendre d'elle.

— Mais c'était fille en Keligion, dis-tu! — fit entendre avec douceur l'Amblarde, comme pour opposer à une dangereuse rêverie la voix de la raison et le sentiment de la réalité.

— Mère, je me le disais sans cesse, et je faisais chaque jour grand serment de ne plus penser à elle. Mais quoi? C'étaient vains efforts, c'était fugitive repentance d'une affection désordonnée et, je le dis très humblement à vous, rien désormais ne pouvait me la faire oublier !

E y eut un instant de pénible silence, et peut-être que la bonne femme — en présence de cet aveu d'un entraînement irréfléchi dont la violence la déconcertait — se demandait avec angoisse si quelque sortilège n'avait pas été jeté sur son valet. Cependant celui-ci avait sorti de son pourpoint la lettre de Sœur Marguerite, cette lettre qui lui avait été si fatale, qui ne le quittait pas et que trop souvent encore il relisait! A sa demande dame Tacon, devenue pensive, en écouta la lecture, non sans une sympathique émotion.

— Et maintenant, pauvret, que prétends-tu faire? — demanda-t-elle enfin avec appréhension.

— Je yeux me départir; je veux la rejoindre; c'est un fairc-lc-faut. Je ne sattraîa plus demeurer céans!

— Pierre...

L'Amblarde avait prononcé ee mot d'une voix si touchante, que son tillâtiv en tressaillit « Tu veux donc quitter Genève et nous autres i, ajouta-t-ellc avec effort.

« Oui, il en avait l'opiniâtre désir, et depuis qu'il s'était mélioré de santé, il ne fomentait autre pensée que de réaliser ce projet. C'était à Saint-Claude — une villette chétive attouchant à l'abbaye, disait-on — qu'il irait faire sa demeurance, avec licence demandée au seigneur Abbé. Il pourrait léans ' travailler de son métier, tout ainsi et mieux encore qu'en ce Genève, où il ne se parlait plus d'orner de verrières imagiées aucune église, et même dans les logis particuliers (où nul ne pouvait seulement tenir un chapelet en sa chambrette)'2 que voyait-on ce temps présent ? Sur la dénonce à Justice d'un outrageux Dizenier, il fallait débriser toute religieuse peinture sur verre, pour ce que « c'était instrument d'Idolâtrie ». selon l'arrêt de Messieurs, dont on avait fait la criée. Que seraient-ils devenus tous les quatre, l'Amblarde. les fillettes, et lui Pierre, dès la primevère de l'an prochain passé, si — pour entretenir leur indigent ménage — il n'avait pas fait caravane en Chablais, et si, par la suite, il n'avait pas eu à

1 En ce lieu-là.

2 Arrêt du Conseil, 30 mars. Remontrance de Farel et de Calvin. 5 octobre 1537. Voir Histoire du Peuple de Genève. I. 46.

exécuter certains travaux, tant en Savoie qu'en Valais?... Assurément il avait bonne espérance qu'en la Franche-comté de Bourgogne (où l'on ne débrisait pas encore les verrières pour faire triomphe à la Réforme) il en serait de même à son profit, et qu'il y aurait, en bref, occasion de gagner honnêtement son vivre ».

— Mais nous autres, mon valet, que sera-t-il de nous, si tu t'en vas à l'aventure et nous délaisses ?

— Mère!... se peut-il que vous me méconnaissiez?... Pensez-vous que je n'aurai plus cure, quand je serai retiré par delà, de vous venir en aide, tout ainsi que j'ai toujours eu mon grand contentement à le faire selon mon petit pouvoir? Sachez que j'épargnerai écharsement1 mon pain quotidien pour que vous n'ayez pas défaut de votre nécessaire, et que je n'aurai jamais deux écus en ma pochette sans m'engénier à vous en faire tenir en main la bonne part. Par mon serment en nom de Dieu, faut-il encore vous en donner assurance ?

— Eh, ce n'est pas cela, mon Pierre, ce n'est pas cela !

Non, en vérité, la bonne Amblarde ne songeait guère à l'entretien de leur petit ménage, quand Pierre les aurait quittées ; elle se préoccupait uniquement du sort des orphelines dont elle était la dévouée tutrice. Que deviendraient ces deux innocentes, si leur frère ne revenait pas et si elle-même leur était soudainement

1 Avec parcimonie.

retirée, alors qu'elles avaient encore si grand béton d'être protégées <it con§eiDéeeVM. Cola ot d'autres choses pertinentes étaient à dire à ce pauvret écervellé <(ui ne méditait plus que de l'étranger de sa ville natale. Mais voudrait-il seulement écouter sa marâtre V... Il se montrait déjà si résolu! — « Mon gars, attends encore deux ou trois jours avant de rien résoudre — dit-elle enfin à son valet d'une voix caressante. — J"ai bien à proposer à toi, de cette aventureuse départie, mais il me faut y réfléchir encore.

— Mère, j'attendrai bien votre volonté jusqu'à dimanche, mais ce sera pour l'amour de vous.

Ce grave entretien fut repris par eux le jour suivant, à l'ouvroir, qui déjà avait l'aspect d'un lieu de travail abandonné, où tout ce qui s'y trouve ne laisse plus qu'une impression de tristesse ou d'indifférence, à celui qui se dispose à s'en éloigner.

L'Amblarde « ne voulait faire, disait-elle avec simplicité, aucun reproche à son gars très aimé, pour les fâcheuses incidences qu'il lui avait fait connaître. Il se voyait assez et trop que, sans songer à mal et faute de sagesse, il s'était détravé du tout ; mais il était encore bon temps pour quïl retrouvât son droit chemin, et la relaissée de son défunt père — elle qui l'avait toujours si cher tenu que s'il fût été son fils, non son fillâtre — venait bonnement lui donner à entendre ce que, à la mal'heure, il montrait avoir oublié ».

Puis elle lui parla d'abord « de la situation précaire à laquelle ses sœurs orphelines pouvaient être exposées prochainement si, par le fait de son délaissement irréfléchi, elles étaient esseulées ; car celle qui les avait en garde tutélaire dès leur puérilité pouvait aussi venir à leur manquer si c'était le vouloir de Dieu. Y avait-il pensé? Non, sans doutance : il n'en avait pas pris le loisir, et pourtant un tel cas possible était bien à considérer. Quant à ce qu'il lui avait langage de son métier, mis en dommage par l'inhibition ' des images religieuses faite en nom de la Réforme évangélique, cela était à dire, car c'était triste vérité. Mais encore!... Les temps pouvaient changer, et envi les rigoureuses ordonnances de la Justice, les gens d'esprit auraient toujours en fantaisie les belles verrières imagiées. Au moins il en était ainsi à Berne, disait son ci-devant tuteur Jean d'Erlach, quand il venait trafiquer en leur Genève de ses aromates. D'ailleurs si l'art de peindre en vitrail, qu'il aimait tant, ne pouvait plus lui assurer sa subsistance, ce n'était pas raison, pour un maître Pierre, de quitter son lieu de nativité. En l'âge de vingt-deux ans qu'il venait d'atteindre, un honnête et laborieux artisan, tel que lui. pouvait très acertes se retourner et prendre une autre visée ».

Un signe d'assentiment de celui qui écoutait attentivement sa marâtre, confirma cette dernière assertion : « Il n'avait jamais eu besoin, se disait-il, qu'on lui tînt le menton lorsqu'il allait à nage ».

1 Défense avec menaces.

« Mais, poursuivit la vieille, là n'était pas la vraie raison qui le mouvait I m départir; lui-même lavait tout ouvertement avoué; et le pensement — qui le

maîtriait1 si désordonnément que l'Amblarde avait peine à le reconnaître — était de rejoindre, où qu'elle fût, celle dont il disait ne pouvoir endurer la perte. Cependant, que prétendait-il de cette bien intentionnée Novice en Religion, dont la lettre dernière — cette triste lettre qu'il lui avait lue — témoignait de la sainte vocation et plus encore de la très louable et admirable piété filliale? Avait-il donc intention de lui faire oublier les plus saints devoirs? Etait-ce pour l'entraîner à mal qu'il cherchait occasion de familiariser encore avec une que Dieu provident avait disposée à tout bien, et qu'il appelait à si noble et périlleuse tâche?.... »

— Eh, mère, vous me faites le tort! — ne put s'empêcher de s'écrier le malheureux Pierre, qui depuis un instant demeurait accablé devant sa table de travail et, de ses mains tremblantes, se cachait la figure.

— Pardonne à moi, mon gars ; oui, je te fais le tort, et tu n'as jamais eu mauvaise pensée. Mais c'est tendresse inquiète qui me fait ainsi parler trop à la chaude.

La vieille « relaissée ». en disant ces derniers mots, s'était penchée vers son valet, dont elle effleurait d'une main caressante le pâle visage.

Ds demeurèrent ainsi un instant, l'un et l'autre 1 Maîtriser. Dict. de Cotgrave.

émus et pensifs; puis la mère de famille rompit de nouveau le silence :

« Une dernière incitation que Pierre n'avait pas énoncée (peut-être n'osait-il pas se l'avouer), paraissait à l'Amblarde avoir disposé son fillâtre à former le projet qu'il avait en tête. Elle en voulait parler sans détour, elle, qui dès longtemps voyait pointer cette mauvaise herbe et qui lisait au cœur de son valet comme en un livre : c'était le regret de tout ce que naguère encore on avait en dévotion en ce Genève, puis le malcontentement de la trop soudaine Réforme et de la domination indiscrète à laquelle prétendaient à présent certains Réformateurs trop zélés ; oui c'était cela qui lui donnait, ainsi qu'à bien d'autres bons Genevaisans à la vieille marque, un si grand déplaisir, qu'il rétivait en secret contre toutes les nouvelletés religieuses, prenait à mal gré toute discipline ecclésiastique, et n'endurait plus qu'avec peine le séjour de son lieu de nativité ».

— Eh bien oui, il est ainsi, de par Dieu! — murmura impatiemment celui dont les antipathies politiques et religieuses s'étaient maintes fois révélées à sa vigilante marâtre — et lui, Pierre Tacon, ne voulait rien dire au contraire.

— Garde-toi de cette tentation à mal, mon enfant!

— Quoi, est-ce donc mal, de fuir contrainte et de chercher liberté de religion? Est-ce méfaire, d'engarder sa Foi sans y rien changer? Je dis la Foi chrétienne, que bien avant les attaques d'un Luther, dun Farel ou

d'un Calvin, nous avons reçue <lc nos u^éceeaaun comme un héritage? Ll religion d'un [chacun Ott<Ue chose (|iii s'impose par 1m plus grande voix d'un fol Ooaeail général? Et faut-il donc demeurer comme à la catène, en son lieu de nativité, quand tout ce qu'on a en dévotion y est tenu en méprisance et même en détestationV... Dites-ce. mère Amblarde! pour Dieu dites-ce, à moi qui vous ai en révérence dès mes jeunes ans. et vous tiens pour ma conseillère!

Cependant, malgré cette objurgation si pressante, la sage matrone ne se hâtait pas de répondre, et — mise ainsi en demeure de se prononcer sur un cas de conscience que bien d'autres « bons esprits réfléchis » eussent hésité à résoudre — elle cherchait encore ingénument ce qu'elle avait de mieux à dire pour faire partager à son valet ses convictions personnelles.

— Mon gars, entends à moi encore un peu — repritelle — ce sera pour bien finir : Je suis de pauvre esprit, sans culture, et ne saurais contraster ni louanger ce qui s'est fait, dès plusieurs malheureux ans, et se débat encore en nom de la Réforme. La zizanie, qui est mauvaise graine, fait partout en notre ville mélinge1 avec le bon grain ; les mutinants et opposants croient suivre le droit chemin, tout ainsi que s'en assurent et le testifient ceux et celles qui vont au prêche. Nous y allons nous autres, je dis tes sœurs et moi, avec nombre de gens de bien dont nul ne peut médire, et si tu en avais tâté

1 Pour mélaDge.

curieusement (ainsi que je t'en ai fait quelques certaines fois la semonce) possible que tu reconnaîtrais qu'on y profite de bonne doctrine chrétienne, encore qu'on y entende trop souvent (je le veux reconnaître) les intempérants et noiseux1 propos de nos maîtres prêcheurs contre la religion ancienne de tous Ceux de Genève. Mais quoi ! les folletés humaines trépassent, et le bien ensemencé de par Dieu est perdurable. Un temps viendra (à mon souhait qu'il ne tarde !) où il ne se parlera plus en notre Genève de ces fâcheux contrastes.

— Voire-mais... En attendant le gland qui tombe, que faut-il donc résoudre, à votre avis, quand on endure contrainte d'apostasierV

— Las, mon pauvret, je crois qu'il faut endurer encore, et finalement se soumettre à ce qu'on ne saurait aucunement éviter. J'en parle comme une chétive femme ancienne, il est vrai, mais aussi comme une qui est native d'un Genève, et porte, ainsi que toi, grand amour à son lieu de nativité. Non! si je ne saurais donner le tort à ceux qui mettent tout à l'aventure et s'étrangent de leur pays pour garder leurs croyances, je ne puis toutefois les proposer en exemple à un qui est Enfant de Genève, et moins encore à toi, mon Pierre, fils et petit-fils de citoyens qui pour néant ne se sont jamais dérobés.

— Et pourquoi, mère Amblarde, vous en déportezvous ?

1 Provocants. Comp. noise, qui se dit encore.

— Mon gan,i] n'y a qu'an mot : Pource eueteux-d

avaient devoir à II Ville.

Peu après cette dernière remontrance, la bouta et

« biendisante » vieille avait quitté celui que. sans grande espérance de réussite, elle était encore venue admonester.

Aux premières clartés de l'aube, deux jours après cet émouvant entretien, Pierre, que la perte de tout repos et les angoisses de l'insomnie ne laissaient plus maîtriser sa pensée, se déterminait brusquement à s'exiler de Genève et s'apprêtait au départ avec une agitation fiévreuse : car à présent il lui semblait que l'impulsion à laquelle il s'abandonnait le délivrait enfin des cruelles irrésolutions dont il n'avait pu se défendre, après avoir recueilli les sages avis de dame Amblarde.

Tout dormait encore dans cet honnête logis, où il ne voulait réveiller personne : « Celles qu'il délaissait à mal gré sauraient assez tôt — se disait-il — quelle résolution il avait prise, et il ne se sentait pas le courage de recueillir leurs derniers adieux ».

Ce fut ainsi qu'il se glissa hors de sa chambrette, passa, le cœur troublé, devant la chambre du grand lit, puis descendit furtivement l'étage et sortit de « l'ai-

lée », dont il referma prudemment et avec précaution la vieille porte à judas — cette porte qui s'était toujours ouverte joyeusement devant lui, l'enfant de la maison, et qui peut-être avait été enguirlandée, selon la coutume, le jour où, pour la première fois, on lui en avait fait passer le seuil ! '

Le soleil se levait radieux dans un ciel sans nuage, et ses premiers rayons faisaient déjà scintiller les verrières, dans la partie la plus élevée du faubourg, quand celui qui se « départait » — le canapsa sur le dos, la sacoche au côté, et le long bâton ferré à la main — s'arrêta involontairement à la croisée de Coutance, de la rue des Corps-saints et de Cornavin, comme s'il se sentait invinciblement retenu par la vue des lieux qu'il allait quitter.

La tour carrée du château de l'Ile s'éclairait peu à peu en tons rosés, puis orangés, puis dorés, et cette coloration, magique et fugitive, de la première heure d'un beau jour, gagnait insensiblement les faîtes à pignons et les avant-toits, sur piliers en charpente, de la rue couverte « des Boulangers », autour desquels se pourchassaient les hirondelles et les colombes matinales. L'autre côté de la rue de Coutance, dès « la Villeneuve des étuves » jusqu'au château de Saint-Gervais2, était encore dans l'ombre ainsi que la place dé-

1 Le jour du baptême.

2 Désigné dès le siècle suivant sous le nom de Château-royal

MM Mit du bornalet et tonte la roc montante Que de fou

Pierre, au temps de son adolescence. avait pris ses ébats avec tous les turbulents garçonnets du quartier dans les doyes ■ rouvertes, les ent rerots ■ des hauts-bancs et les tortueuses allées d'alentour, dont pas une ne lui était inconnue! Que de fois il avait dansé aux chansons, fa soir sur la place, à la clarté de la lune sereine, quand le faubourg était en fête et qu'il n'était tille de bonne mère qui ne voulût en tâterî Puis ces vieilles hôtelleries qu'il avait en vue et dont les enseignes se balançaient à tout vent — l'Arbalète, la Croix blanclie, le Sauvage, la Tour du Pin, celle-ci avec sa longue tourelle sur corbeaux, prenant jour sur la place — en oublierait-il jamais l'aspect « bienveignant »!... Que de belles brandonnées il avait vu flamber devant tous ces logis, aux cris joyeux de l'assistance, chaque année le soir de la Saint-Jean, pour honorer la fête; et que de fois — quand une confrérie « faisait royaume » à la taverne, ou lorsqu'il y avait, à l'étage, banquet de nuptialité, il avait été des participants à la réjouissance et avait vu l'épousée, en cheveux dénoués, et ses servantes de noces, jeter les dragées par les fenêtres à la petite jeunesse, se foulant et clamant « à la ramasse » ! Non. il ne perdrait jamais ces souvenirs de sa vie printanière, quand il serait forpaysé ; mais à présent il n'était pas temps de s'attarder ici. La porte de Cornavin. comme les

1 Ruelles.

2 Passage ménagé entre deux échoppes. Ancien Glossaire genevois.

autres portes de la ville, ne s'ouvrait pas le matin, même en cette belle saison, avant qu'il fût six heures; toutefois il trouverait bien le moyen de sortir du faubourg sans attendre davantage, car il avait hâte de s'en éloigner. Sous cette impulsion nouvelle il se remit en marche, passa devant le Creux des morts attenant à l'église — ce petit cimetière sans enclos où tous ses ancêtres avaient eu leur tombe — puis, suivant le mur d'enceinte à demi ruiné1 tendant au Rhône, il fut bientôt descendu dans le fossé extérieur, par une des nombreuses brèches à travers lesquelles les gens du quartier avaient coutume de passer sans scrupules pour raccourcir leur chemin lorsqu'ils avaient affaire à leur jardinet, ou du côté du Prieuré des Bénédictins de Saint-Jean.

Peu après, un sentier tracé dans les pâturages, encore humides de rosée, l'amenait sur le grand chemin de Gex, et il prenait, sans plus se retourner vers la ville, la direction qu'il devait suivre pour passer le Jura. Son intention était de traverser le col de la Faucille et d'aller gîter pour la nuit à Mijoux en Valserine (bien que ce fût, disait-on, un assez hasardeux repaire). « Le lendemain, il se rendrait très bien, si Dieu voulait, à Saint-Claude par Septmoncel, encore qu'il ne fût jamais allé ci-devant en ces quartiers écartés de pardelà ».

« Mais pourquoi n'avait-il pas proposé la veille à

1 Voir au sujet du délabrement de cette enceinte, Galiffe. Genève historique, etc., p. 77 et suiv.

Jeanton Péoolat, son mm huilier, que celui-ci vint L'accompagner juaqu'an chef-lieu du nouveau bailliage de Ceux de Berne?.., C'était aujourd'hui la dimanche

de Pentecôte (une d<> ces bonnes fêtes carillonnée! «le

l'ancienne Eglise, dont maître Calvin ne voulait pas qu'il fût encore parlé) et. très acertes, « Tête d or », qui ne demandait qu'à s'aller ébattre aux champs — fut-ce à beau pied, fût-ce à cheval — eût eu contentement de se joindre à lui et de lui faire bonne compagnie jusqu'après la dînée. Mais quoi!... il aurait fallu lui donner raison de cette départie « à l'impourvu »..., lui faire confidence sans rien omettre de ce qui déterminait Pierre à se forpayser, et peut-être cet hurluberlu facteur — toujours malcontent du train de la république, toujours dispos à faire du ménage en son quartier, mais aussi bon Genevaisan que tout autre — lui eût-il donné le tort, pour s'être ainsi résolu soudain à quitter la ville ».

«Et sire Jean Balard que dirait-il, demain, quand il aurait nouvelles des agissements furtifs d'un Pierre, fils de Jean Tacon de bonne mémoire?... Assurément celui que le bienfaisant Roi du Jeu des arbalétriers avait maintes fois obligé, ne pouvait se dispenser d'aller l'aviser de son prochain éloignement et devait prendre honnêtement congé de lui. Oui, il aurait dû le faire, ne fût-ce que pour lui demander modestement qu'il eût toujours ses sœurs et sa marâtre en recommandation. Et maintenant... Ah, maintenant il se faisait une peine d'y avoir inconsidérément failli. Cependant il pensait bien que sa résolution d'aller chercher liberté religieuse

(il n'eût osé motiver autrement sa départie) n'aurait pas été approuvée du ferretier. Non, l'ancien Syndic qui, pour le fait de la religion, endurait du Conseil les aigres remontrances, les fortes amendes, les menaces de séquestre, de bannissement et de confiscation, sans se dépiter jamais contre la communauté de Ceux de Genève, un tel prud'homme n'était pas pour le louanger de délaisser ainsi la Ville. De cela aussi le fils de Jean Tacon, l'honnête citoyen qui fut compagnon résolu d'un Berthelier Philibert et d'un Bezanson Hugues, pouvait assez et trop se tenir pour assuré ».

Ces tristes réflexions, ou mieux, ces sévères reproches de sa conscience allaient le préoccuper sans cesse pendant toute cette journée de marche, et c'était à peine, tandis qu'il « traçait » sur le chemin poudreux, où il ne rencontrait que de rares passants, s'il remarquait l'aspect dévasté de ces campagnes, incultes et silencieuses — car il n'était pas alors, de Genève au Jura, une maison-forte qui ne fût en ruine, pas une église dont l'entrée n'eût été forcée, pas un hameau dont les « cabornes » eussent échappé au pillage, tout rappelant encore « l'envahie » des Allemands dans la ci-devant baronnie, conquise l'année précédente, ainsi que le Pays de Vaud, presque sans combat, et en quelques jours seulement par l'armée de Berne.

Pierre, qui « démarchait » ce jour-là d'une allure soutenue mais trop hâtive, dépassa ainsi, durant les premières heures de la matinée, Saconnex-le-Grand, Fernex, Ornex, Ségny, Cessy, puis il atteignit Gex-la-

ville et la taverne I renseigne .1" ntm dé Jéiuê, ou il

dut faire sa reposée et « s»' déjeuner enfin», car jusqu'alors le pauvre garçon n'avait guère BOngé à sa subsistance.

« C'était L'heure —se disait-il, en prenant solitai rementson frugal repas — où les gem sortaient des *'-*r 1 î sesi.Et son imagination lui représentait la lente dispersion de ceux de Saint-Gervais, tous endimanchés, qui venaient d'ouïr le prêche, « comme naguère ils assistaient ententivement à la grand'messe... Saint-Gervais! il ne reverrait donc plus ce vieux moutier de sa paroisse, où le jour lendemain de sa naissance, lui avait-on dit, il avait été présenté sur les fonts. D n'entendrait plus les cloches, dont la sonnerie lui était comme l'appel d'une voix familière et qui lui agréait plus que toute autre... » Puis, s'abandonnant à cette illusion, il lui semblait voir dame Amblarde, avec son béguin à grands retroussis bien « empoisés », sa vieille robe noire des bons jours, et son feurdar-devant1, dont elle ne « se départait» jamais, même aux grandes fêtes; elle lui apparaissait tenant par la main Barbara et Françoise, coiffées l'une et l'autre de leur petite cornette blanche, comme toutes les fillettes du quartier. Peut-être Martine la chambrière démarchait-elle bellement en leur compagnie, car c'était à présent son plaisir de familiariser avec elles. « N'aurait-il pas dû aller aussi donner deux et trois mots d'adieu à cette fille de bien, qui s'était

1 Tablier.

montrée si charitable pour la Pastoure et même avait pris quelque souci de lui, selon ce que disait l'Amblarde, alors qu'il débattait avec les fortes fièvres V... Encore une qui avait à se mécompter de lui, et qui très acertes devait lui donner le tort, pour sa départie! »

Il quitta la taverne et sortit de Gex, dont la plupart des logis étaient des masures, puis il se remit en chemin sous l'ardent soleil du milieu du jour, comme pour échapper à l'obsession de ses pensées; mais elles le suivaient toujours et « tu mul tuaient ». Les regrets, le repentir, qui le gagnaient sans qu'il pût s'y soustraire, s'augmentaient d'une sorte de mécontentement de lui-même et de confusion qu'il n'avait jamais ressentis et dont l'acuité était une souffrance nouvelle. Sa préoccupation était toute pour Genève et pour ceux qu'il y laissait, maintenant qu'il s'en éloignait, et le sentiment passionné qui l'avait déterminé à suivre la destinée de Sœur Marguerite, jusqu'à tout sacrifier pour elle, tendait à s'atténuer ou tout au moins il permettait à sa raison de se faire quelque peu entendre : « Sœur Marguerite!... que penserait-elle de lui, que dirait-elle — cette sainte fille dévouée jusqu'au martyre au plus douloureux devoir — quand elle saurait toute la vérité?... Aurait-il seulement le courage de la lui révéler? lui avouerait-il enfin l'affection immodérée qu'il ressentait pour elle ?... D n'osait se répondre, et — le cœur serré — il croyait entendre la voix émue

de sa marâtre : Que prétendait il de oette bien intentionnée Novieef Etait-ce pour ftnk olnw à tua/, qu'il

allait chercher occasion de J'anuliariscr encore avec

Clic?... »

Non loin de « la Maladière » — chétif bâtiment isolé et

de sinistre apparence, dont le chosal entouré de hauts palis indiquait assez que quelque malheureux ladre y était relégué — le chemin qu'il suivait s'élevait sur le Florimont, contrefort avancé de la montagne de Gex\ beaucoup plus boisée en ce temps-là que de nos jours. Parfois un sentier rapide, tracé dans les taillis, lui permettait d'éviter les lacets de la route à mulets, et parfois il traversait une clairière, qui lui laissait encore entrevoir la plaine ondulée et le long chemin qu'il venait de parcourir. Mais Pierre n'avait nullement ménagé ses forces et commençait à ressentir les atteintes de la fatigue, puis la chaleur devenait accablante : « Que servait-il de se hâter pour traverser la Faucille.... il serait toujours assez tôt par delà » !

Lorsqu'il eut gagné le sommet du Florimont il ne put résister à la tentation de prendre quelque repos dans cette paisible solitude, et déposant son sac de voyage, il s'assit à l'ombre d'un « bosson » de hêtres, sur un tertre gazonné d'où la vue s'étendait sur toute la contrée.

1 Désignation de cette partie du Jura, encore usitée à Genève au XVIIIme siècle.

Le lac de Genève — cette perle du pays romand — dont à sa gauche les rives lointaines se perdaient dans la brume, apparaissait devant lui, semblable à une nappe d'argent, miroitant et resplendissant sous Tardent soleil de remontée; nul souffle de vent n'en ridait les ondes. Tout le bailliage de Gex — champs, prairies, forêts, bossons, terres incultes, marécages — était nuancé et comme estompé dans la chaude harmonie des tons fauves, tandis que sur la rive opposée la chaîne des montagnes bleuâtres, au pied desquelles s'étalait le territoire fertile de cent paroisses, formait une ceinture superbe à ce vaste et riant tableau que la plume ne saurait décrire.

Là s'étendait le bas Chablais, le bailliage de Thonon, la baronnie d'Allinges, dont les deux châteaux-forts dominaient la plaine et le golfe de Coudrée. Il revoyait les sites qu'il avait parcourus naguère, les villages et les hameaux où il avait fait séjour. « C'était le pays de la Pastoure. ce canton rapproché des montagnes. Pauvre PhilomèneL. Où était-elle, ce temps présent? Qu'en était-il de son existence? Il avait eu bonne intention de prendre exemple de maître Gotteron, l'hôte de la Coupe, et d'adresser aussi à cette innocente quelque petite charité ou mieux encore d'aller un beau jour chercher son rencontre et parler bonnement à elle comme au temps où ils étaient familiers. Hélas, il n'en avait rien fait, il l'avait oubliée aussi!... Et Perpétue, que dirait-elle, la bonne Converse, de son délaissement volontaire, elle qui faisait dévotion dominicale :

pour qu'U revînt encore rebobiner 1rs cives en leun quartiers^ i

Ses regards rêveurs s'étaient détournés, comme pour distraire sa pensée des souvenirs que la vue

lointaine du Chaulais avait évoqués ; mais d'autres i nrordations i entretenaient les murmures de sa conscience et les remords qui. insensiblement, s'emparaient de lui quand il contemplait Qenève, cette pauvre et chétive communauté, qu'enserraient les nouveaux bailliages de Ceux de Berne jusqu'à quelques cents pas de ses murailles, et que limitaient aussi étroitement les terres de Savoie, dès le territoire des Yernayes « delà-d'Arve».

De grands nuages blancs, aux demi-teintes livides, se détachant durement sur le ciel devenu au zénith d'un bleu intense, commençaient à surmonter la crête du mont SaJève, et leur masse imposante, qui peu à peu se dressait, s'enroulait, se balançait dans l'étendue, projetait à présent sur Genève et ses alentours son ombre, semblable à un funèbre voile: «N'était-ce pas là, — se demandait le rêveur solitaire — comme une image de nature, allégorisant pour lui les périls qui trop souvent avaient assailli cette pauvre ville isolée, refuge d'un monde de braves gens? et ces sourds roulements grondant à de longs intervalles, dans le flanc des nuées, ne semblaient-ils pas comme un rappel des dangers

1 Voir p. 279.

auxquels elle avait été maintes fois exposée et qui à l'impourvu pouvaient toujours l'atteindre? Où serait-il, en un prochain avenir, lui Pierre Tacon, quand dans un jour de malheur la grosse cloche de Saint-Pierre sonnerait « à l'effroy » pour appeler au renfort tous ceux qui avaient devoir à la ville?... Etait-ce là-bas, par delà les monts, en la Franche-comté, du présent espagnolisée ', qu'il entendrait le cri : A l'arme/ de ceux et de celles de son lieu de nativité? »

Toute hésitation avait cessé pour Pierre : il renonçait à donner suite à ce cruel exil volontaire que la passion lui avait suggéré. La voix intérieure qu'il croyait entendre avait affranchi sa raison et rendu le calme à son esprit troublé : « L'Amblarde avait bien sentencié sagement — se disait-il, tandis qu'il bouclait son canapsa et reprenait son bâton de voyage — quand on était citoyen d'un Genève, il fallait endurer toute traversure plutôt que de s'enforpayser ».

Une année s'était écoulée depuis ces derniers incidents, année de discordes pour Ceux de Genève, de

1 La Franche-comté appartenait dès 1530 à Charles-Quint, qui eu avait hérité de l'empereur Maximilien Ier son aïeul paternel.

lo:,

fréquentes séditions dans la ville, et de violents tumultes se déchaînant parfois jusque dans les Conseils. Tour à tour ou simultanément, Le Sommaire de la Foi évangélique imposé à chacun, la revendication par les pasteurs en office d'un prétendu droit d'exrommunication, puis celui de déférer à la Justice les citoyen! qu'ils tenaient pour « mal vivants », enfin la liberté de remontrance publique portée par les Pmlicants jusqu'à la licence la plus intolérable, tous ces sujets de mécontentement entretenaient une irritation incessante dans la République. On avait vu ce sentiment de réprobation se manifester dans le Conseil-général assemblé le 3 février au cloître de Saint-Pierre. Tous les candidats Guillermins et Calvinistes proposés aux suffrages des citoyens avaient été éliminés par eux, et les quatre nouveaux magistrats — Claude Richardet, Jean Philippe, Jean Lullin, Ami de Chapeaurouge — étaient du nombre des plus notables « Libertins ». C'était là comme un avertissement donné par « la plus grande voix» aux Réformateurs et à leurs adhérents trop zélés, d'avoir à modérer leur fougue; mais ils n'en avaient pas tenu compte; aussi la « généralité » avaitelle accueilli comme une délivrance la nouvelle de l'expulsion de Farel, de Calvin et du nommé Corault, mesure décrétée, pour les deux premiers, à la suite de leur refus péremptoire de célébrer la Cène le jour de Pâques — et pour le troisième, pour sa désobéissance séditieuse aux ordres du Magistrat, lui intimant d'avoir à s'abstenir de sa prédication, dont les violences accoutumées scandalisaient la communauté.

Mais, nous le répétons, nous n'écrivons pas l'histoire de Genève aux temps troublés de l'établissement de la Réforme dans ses murs, et il doit nous suffire d'entretenir encore le lecteur de quelques petits faits d'ordre privé, qui. nous aimons à le croire, sont de nature à satisfaire sa curiosité, bien qu'ils fussent assurément sans aucune importance pour la République, et que les deux secrétaires du Conseil aient négligé de les mentionner dans nos annales.

C'est loin de la turbulente cité genevoise et dans une localité plus paisible du pays romand que nous transporte l'épilogue de notre récit.

À Fribourg, un soir de septembre de l'an 1538, deux hommes étaient attablés dans la chambre du poêle, à l'hôtellerie du Lay d'amour, située — nous l'avons dit ailleurs1 — au quartier des Places et non loin de la Porte de Romont. Ces deux personnages sont dès longtemps bien connus de nous : l'un était sire Jean Balard, allant à Berne, tant pour ses affaires privées que pour celles de la République —celui-ci achevait de souper; l'autre était Maître Gotteron, que le destin avait, depuis plusieurs mois, ramené dans son pays natal, pour y exercer au Lay $ amour le même honorable état professionnel que celui qu'il avait tenu au Logis de la Coupe à la satisfaction des habitués.

— Or çà, que dites-vous à moi de la Pastoure ? — de-

1 Voir Dragonnette Cerisier, p. 201.

mandait le Fribourgeois, poursuivant L'entretien familier qu'il avait av. m- son hôte, auquel il tenait compagnie, selon la bonne et naïve coutume des aubergistes avec un voyageur isolé, dans ce temps bien éloigné d<i nous. «Le ferretier de Rive avait su récemment de bonnes nouvelles de Philomène : non que cette pauvre fiDe ne fût toujours fantasieuse et de puéril entendement, avec mémoire de lapin, même pour son nécessaire — écrivait le ci-devant curé de Pérignier et Brécorens — mais l'air des champs, la vie rustique, et possible aussi les soins providents de la Gasparde. sa marraine, lavaient si très bien méliorée et restaurée, qu'elle semblait à ses familiers tout autre qu'après son très fâcheux retour de Genève.

— Et ne dit-elle rien du Logis de la Coupe, rue de la Pelisserie?

« Non, elle n'en parlait plus : il semblait qu'elle n'avait plus mémoire de sa folle escapade à la ville, sinon — disait messire Jean — qu'elle proposait encore certaines fois de Pierre Tacon à sa marraine, mais « à la couverte •*, et c'était pour dire, sans émoi, qu'il faisait bien de soi marier en sa paroisse, avec une dont elle avait souvenance, pour l'avoir vue comme en un mauvais rêve, mais dont elle ne savait le nom.

— Dites-vous que maître Pierre a pris femme V... Voilà pour m'étonner étrangement !

— Voirement il est ainsi ; pourquoi ne se marieraitil pas s'il en a la démange, ce gars bien découplé? Mais

1 En secret.

la fille lui est « accordée » seulement. Dame Amblarde, qui a très bien gouverné son valet en ce rencontre, est d'avis que mariage se fasse à la Noël et non avant, d'autant que l'épousée est encore à maître : c'est Martine, la servante de sire Richardet.

— Mais qui est cette poupine-là?

— Par ma foi, c'est belle fille, et en bon point, dont on ne dit que bien à Saint-Gervais; le père, banni de Genève en 1534, était l'un des dix-sept dont tout l'avoir fut confisqué ' ; il est mort peu après sa fuite ; la mère, qui mendiait son vivre, de boutique en boutique, dans nos rues-basses, n'a guère tardé à le suivre, et la fillette tombée en orphanité. dont on proposait au Conseil parce qu'elle était fille de citoyen, fut alors bonnement recueillie par Richardet.

— S'il est ainsi, Dieu y ait part !

— Oui. mais... il convient de tout dire : la Martine — comme l' Amblarde et ses pupilles, comme la sœur et les nièces de Richardet, comme aussi ma prude femme Thoina et mes deux filles — a suivi le train de la Réforme. Elle va au prêche entendre évangéliser Claude Bernard ou Delamare (au moins ces deux-là sont genevaisans) ; elle communie de pain azime2 avec les autres du faubourg, pour contenter Messieurs de Berne qui se colèrent de notre pain levé, je dis aux quatre bonnes fêtes. Pierre l'accompagne (cela s'entend

1 Voir Les Suisses et Genève, vol. II. p. 117, n.

2 Sans levain. Arrêt du Conseil-général pris le 23 avril 1538. Voir Histoire du Peuple de Genève, I. p. 93.

mm) chacune dimanche au temple i ainsi qu'on parle à présent, et je m'assure qu'il voudrait bien encore y aller le mercredi avec elle.

Cette dernière communication ne satisfaisait qu'à demi Le nouveau tenancier <lu Lay ftamowr, dont l'intransigeance religieuse avait augmenté depuis qu'il n avait plus à concilier ses croyances avec les injonctions de Messieurs de Genève, les menaces d'un Syndic Poral et les criées de la Justice : « Encore un bon chrétien qui va tourner sa robe — dit-il d'un ton mécontent. — Qui eût jamais pensé cela de ce Pierre Tacon !

— Tout change, maître Gotteron! A dire vérité, les citoyens genevaisans qui ne contestent plus la Réforme sont, de jour à jour, plus numéreux en notre ville, depuis qu'on en a fait sortir, pour bien de paix, les acariâtres que vous savez. Oui, tout change... c'est un faire-le-faut. Nous le reconnaissons à présent, nous autres Libertins, et je le dis à vous sous la couverte: il n'y aura chez nous, en un temps prochain à venir, que les deux pierres à Niton qui n'auront point tourné.

Josué Gotteron. n'osant demander à sire Balard s'il se disposait aussi « à tourner sa robe », gardait à présent un silence embarrassé.

— Parlons d'autre — reprit l'ancien Syndic : — je veux vous dire ce que les paysans affolés de Saint-Claude en Jura ont fait d'un chétif qu'ils tenaient pour ladre tout formé (encore qu'il n'en fût rien), et c'est selon ce

que rapporte messire Jean, en sa dernière épître. Sans Tinterniission opiniâtre d'une sienne fille, qui fut cidevant Novice en l'abbaye de Lieu, ces vilains voulaient très bien l'emmurer.

— Eh. nous en savons l'histoire, en ce Fri bourg ! Vous parlez, je m'en assure, du baron de la Sarraz, trop fameux jadis, et dont chacun disait vitupère, naguère encore. Qu'en est-il à présent de ce prétendu lépreux et de sa fille très dévouée?

— Le pauvret, guéri de son érysipèle cholérique1 (car ce n'était rien plus), a repris séjour comme oblat dans la communauté des Bénédictins ; mais faites compte que sans la grande vaillance, les soins journels et la pieuse affection de sa gardienne, il eût été maintes fois en danger de mort, tant les manants de par delà étaient bien dispos à les lapider l'un et l'autre.

— Dites que c'est belle chose, de la charité d'une Cistercienne!

— C'est belle chose, outre plus, de piété filiale et des élans qu'elle fomente en un généreux cœur.

— Cependant qu'est-elle devenue, à la parfin, celle que vous dites ?

— Dom Boccard me donnait à entendre en dernier de son épître. que par faveur spéciale des dames de Sainte-Catherine, près d'Annissy2, elle a été recueillie

1 Biliaire.

2 Abbaye de religieuses de l'Ordre de Citeaux située sur la montagne de Semine. V. Besson, Mémoires pour l'histoire ecclésiastique, p. 130.

sans dotation en leur monastère, et que meesire de Gingins, coa^juteur de notre ci-devant Evoque, l'a conduite Lui-même en ce saint asile, a mon souhait qu'elle y trouve, avec la paix du cœur, tout contentement de sa vocation religieuse!

- Las! faut-il dire i contentement i, quand on propose des pieuses Hlles qui M -mit recluses ?.... SiTC B;i-

lard, encore que je sois porté de grande révérence pour elles, je n'ose pas tant m'en assurer.

— Maître Gottoron. marquez ce point : Recluse ou non recluse, femme on Religion ou de vie familiale. c'est grand soûlas pour une qui peut se dire en ses tristesses : Devoir a été ma guide ici-bas. et du peu que j'ai fait bonne œuvre il me plaît de m'en souvenir. Ainsi soit de Sœur Marguerite!

— Ainsi soit ! — répéta en se signant le dévot hôtelier du Lay d'amour.

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