‹ La paternite chretienne (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · Ephes., III · texte numérisé non relu

Ephes., III

sacerdoce a charge d'âmes. Votre épouse, vos enfants, ces êtres chéris auxquels vous tenez moins encore par le lien de la chair que par ceux du cœur, constituent le troupeau béni que vous êtes chargés de diriger, de conduire. Tel est le monde abrégé dont vous occupez le centre, dont vous êtes le foyer; et de même que dans le grand monde qui nous enveloppe, se cache une providence invisible dont l'action incessante gouverne toutes choses; de même aussi, dans cet autre monde plus étroit, mais non moins beau, qui s'appelle votre famille, nous devons trouver une providence toujours sensible, alors même qu'elle se voile, toujours attentive, alors même qu'elle semble prendre à tâche de se dissimuler; un amour imitant, dans le gouvernement qu'il exerce, les sollicitudes de l'amour suprême et universel; joignant comme lui la suavité à la force, alliant, dans une juste mesure, l'énergie qui mène au but et la douceur qui rend le chemin facile; gracieuse et aimable réduction, où l'on retrouvera, sous des proportions moindres, les traits princi-

paux de la paternité originelle à laquelle toutes les autres se rapportent.

Le chef de la famille ne rendra pas compte seulement de lui-même, mais aussi de ceux qui lui sont soumis. Car une étroite solidarité relie à sa personne et rassemble sous sa direction morale des êtres que l'on ne peut regarder que comme un prolongement de son existence. En vertu de la place qu'il occupe, il se trouve préposé à tout un ordre d'intérêts bien supérieurs aux intérêts de la terre. Ce qui est avant tout dans sa main, c'est la défense des droits de Dieu; et ceux-ci se confondent le plus souvent avec les droits des âmes.

Nous l'avons déjà dit, les uns et les autres se trouvent engagés dans la plupart des questions que le père principalement est appelé à résoudre.

Question de cette formation première qui prend la vie à son début et décide souvent de tout l'avenir; question complexe de l'enseignement à adopter, du système d'éducation à suivre, du pli à imprimer à la nature, de la

trempe à donner au caractère, en un mot. de ces mille préparations aux redoutables éventualités de l'existence. Yoici F heure on T enfant s'est transformé en jeune homme , quel chemin Ya-t-il prendre ? Quelle société va-t-il avoir? Quelles seront ses études, ses relations, ses plaisirs?

A mesure que. viendront se dresser devant la famille ces formidables problèmes, gros d'orages pour le présent et surtout gros de conséquences pour l'avenir, Dieu sera-t-il entendu? sa lumière sera-t-elle consultée? Les intérêts sacrés, impliqués en toutes ces choses, trouveront-ils, dans l'attitude que prendra la parenté, une défense sérieuse et une solennelle garantie?

Disons-le, Messieurs, beaucoup de pèress'occupent de tout le reste et ne songent pas même à cela. Et pourtant ce dont il s'agit ici, ce n'est pas seulement le salut de leurs enfants, c'est leur moralité, leur bonheur, leur repos ; ce sera même, vous ne l'ignorez pas, leur prospérité matérielle et peut-être leur vie.

Je ne puis m'étendre en ce moment sur

chacune de ces vérités; nous jetons un coup d'œil d'ensemble; nous cherchons à embrasser d'un regard l'étendue immense de la mission paternelle.

Est-ce seulement dans la personne de ses enfants, n'est-ce pas aussi dans une autre partie bien chère de lui-même que cet homme est appelé à défendre, à sauvegarder les droits de Dieu? L'âme d'une épouse ne lui a-t-elle pas été confiée; ou bien n'a-t-il prétendu s'unir à elle qu'à demi et ne considérer dans le mariage que son côté humain et temporel? Tous ceux qu'il ) voit assis à sa table , tous ceux qui reposent sous son toit et relèvent de son autorité, sont comme les membres du corps dont il est la tête et la visible provi- *dence.

Certes, la fortune, l'honneur, le bien-être matériel de la famille rencontrent d'ordinaire en lui un partisan décidé; il épouse chaudement leur cause; il veille au développement des facultés naissantes, il encourage les efforts, il applaudit aux succès , il sait même réprimer -— bien que de nos jours cette répres-

sion soit souvent trop faible — ce qui pourrait compromettre la destinée terrestre de l'enfant ou du jeune homme.

Une seule chose est comptée pour rien, sacrifiée à des convenances, à des caprices, à des calculs d'argent, d'ambition, peut-être de volupté; et cette chose était la principale, celle à laquelle il aurait fallu immoler toutes les autres, puisqu'il n'en est aucune qui présente la même gravité et la même importance.

Mais, Messieurs, on ne protège bien, on ne sauvegarde longtemps que les intérêts auxquels on est sympathique. 11 faut aimer pour se dévouer efficacement, il faut s'identifier avec une cause pour trouver dans son cœur le courage de la défendre comme sienne et de* la servir jusqu'au sacrifice de soi-même.

C'est ce qui fait la force du père quand il s'agit de toutes les affaires de sa maison. Quelles veilles, quels travaux refusera-t-il pour grossir l'héritage qu'il veut laisser à ses fils? quelles dépenses lui paraîtront lourdes quand leur santé sera compromise? quelles

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démarches lui coûteront quand il croira pouvoir aider leur avancement et favoriser leur carrière? G'estqueleurfortune, leursanlé, leur position sociale sont à ses yeux des questions de premier ordre : ces intéi-êts, il les apprécie, il les épouse, il pense n'avoir jamais assez fait pour leur donner pleine et entière satisfaction. 11 en serait de même des intérêts religieux, s'ils occupaient dans notre cœur la même place que les avantages de ce monde. Or, tant que nous ne serons pas arrivés à rétablir dans nos appréciations et dans nos affections cet ordre essentiel , invariable, quelles que puissent être les preuves de dévoùment désintéressé que nous aurons données à la famille , nous ne sommes encore pères qu'à moitié; que dis je? de notre paternité nous ne comprenons que le côté étroit et restreint ; de nos fonctions augustes nous n'accomplissons que la moindre partie et la moins importante. Pour être père tout à fait, il fallait monter plus haut et se conformer au type divin dont on a dit avec raison qu'aucune paternité n' égale la sienne: Nemo tam

pater quant Deus. Ou n'aspirez pas à cette dignité sainte, ou acceptez-la sans la découronner et sans Tamoindrir. Quiconque abdique ce qu'il y a en elle de meilleur ne se contente pas de déchoir lui-même, mais il fait en même temps déchoir avec lui toutes choses ;

, la famille descend tous les degrés que son chef a refusé de monter; et par cela même qu*il n'a pas la place d'honneur où il devait siéger, tout le reste aura été \raisemblablement refoulé dans une région inférieure. Ce

■ qui s'installe au foyer domestique avec cette paternité amoindrie , c'est une autorité sans base solide, ce sont des affections sans point d'appui. Par suite, ce sera bien souvent Finsubordination, l'anarchie, le désordre et la révolte ; ce sera le pouvoir de la parenté méconnu, le respect foulé aux pieds, l'amour payé d'ingratitude, les liens les plus saints de la nature relâchés par l'indifférence ou même brisés par des répulsions anormales et de monstrueuses antipathies.

Si la paternité est malheureuse, si elle pleure sur ces tristes débris, n'est-ce point

qu'elle-même a commencé par saper rédifice qu'elle était appellée à construire? Son commandement ne reposait pas sur un commandement supérieur; son droit ne s'appuyait pas sur le droit imprescriptible qui vient de plus haut ; c' était la construction établie sur le sable, dont parle l'Evangile. Quand la tempête est venue, la frêle maison n'a pu tenir contre ses efforts, et il s'est fait une grande ruine.

Le seul moyen d'échapper à ces périls, c'est de faire rentrer Dieu dans la famille, s'il n'y est plus; c'est de lui accorder, s'il y est déjà, une influence plus large et plus assurée.

Telle est bien, en effet, messieurs, la première de vos préoccupations. Vous êtes de ceux qui, comprenant dans toute son étendue la responsabilité attachée à la paternité chrétienne, la savent appelée, avant tout, à soutenir, à protéger ce qu'il y a ici-bas de plus grand. Et c'est pour cela même que vous avez provoqué ces réunions, afin que nous puissions étudier ensemble, d'une*manière plus spéciale qu'on ne le fait ailleurs, les obligations attachées à ce titre à la fois si cher et si auguste.

•Telle est la pensée qui vous amène au pied de cet autel. C'est celle qui m^y conduira moimême; et nous demanderons à Dieu que dans cet échange fraternel de nos impressions, de nos sentiments, qui se fera sous ses yeux, la lumière brille de plus en plus sur nos actions et sur la responsabilité qu'elles entraînent. A chaque fois, nous sortirons de ces réunions plus fiers de notre dignité , plus convaincus de notre devoir, plus disposés à l'accomplir au prix de tous les sacrifices, c'està-dire que nous en reviendrons plus complètement, plus véritablement pères; c'est le but de notre œuvre et c'est aussi la bénédiction que nous demandons pour elle.

De rauité des Idées dans la famille.

Messieurs,

Nous avons vu que la famille humaine est une création de Dieu, la dernière et la plus magnifique de toutes , celle qui achève son œuvre, en complète l'harmonie, de sorte qu'au delà et au-dessus il n'y a plus rien, sinon ce qui en estl'indispensahle corollaire ou le miséricordieux développement. Une pareille production doit être signée ; et la signature de Dieu est facile reconnaître , car à toutes les merveilles sorties de sa main il imprime un cachet spécial, je veux dire le cachet de l'unité.

C'est par ce caractère surtout qu'elles sont

belles; c'esfgrâceàlui qu'elles sont à l'image et à la ressemblance de leur auteur. Plus l'unité s'affirme, plus elle résume puissamment dans une synthèse vivante la multiplicité des éléments et leur variété, plus aussi le résultat auquel elle arrive s'élève dans l'échelle des êtres et approche de la perfection absolue ; les sciences"! naturelles, dans les classifications qu'elles tracent de nos jours, constatent de mieux en mieux cette grande loi ; le sens esthétique la révèle aux artistes; et saint 'Augustin Ta depuis longtemps formulée dans ce mot si conuu et si juste: OmnU pulchritudinis forma unitas est: la raison de toute beauté et la forme qui l'exprime, c'est l'unité.

Or, si nous exceptons l'homme individuel, aucune des oeuvres divines n'est marquée à ce coin spécial autant que la famille.

Avant tout,' nous y trouvons l'unité matérielle, je veux dire celle du sang, celle.de la chair ; car la chair demeure une, bien qu'elle appartienne à plusieurs : Duo în carne una. Le dualisme originel se résout en un seul principe fécond, qui va multiplier la vie. S'il

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y a primitivement plusieurs racines , elles aboutissent à un seul et même tronc; et celu-ici ne perd point son identité, alors qu'il épanche sa sève en ramifications puissantes et qu'il se couronne lui-même de ses espérances et de ses fruits.

Ce n'est là encore que l'unité extérieure, l'unité à son degré le moins élevé; et déjà elle impose à la famille le plus sacré de tous les devoirs. Rompre cette unité sainte équivaudrait pour elle à se diviser et à se détruire.

Mais je veux monter avec vous à une autre unité, d'un ordre supérieur; celle-ci devra nous occuper davantage, parce que c'est d'elle •que tout dépend et parce que c'est en elle aussi que tout se consomme. L'unité morale, <;lé de voûte de la famille , pivot sur lequel tout s'appuie et autour duquel tout se meut. Du moment qu'elle existe, rien n'esta craindre, et si elle cesse d'être, tout est déjà perdu. Plus elle se resserre et devient complète, plus aussi la famille approche de son idéal , et plus se réalise en elle le type admirable sur lequel elle a été conçue.

Messieurs, l'unité morale dont nous allons parler est une résultante qu'il faut décomposer avec soin, si nous voulons remonter aux forces primitives qui l'engendrent. Ces forces appartiennent à trois groupes, celui des idées, celui des affections, celui des habitudes de la vie.

C'est du premier seulement que nous nous entretiendrons aujourd'hui; encore ne feronsnous qu'entamer ce vaste sujet.

Dans toute association formée d'êtres intelligents la paix ne peut provenir que d'une entente mutuelle, c'est-à-dire de l'accord qui s'établit sur le terrain des idées.

Est-ce à dire que du moment qu'on se rapproche, les esprits doivent être jetés dans la même moule et ne conserver sur aucun point laliberté de leurs dissidences? non, sans doute. Car les liaisons qui se forment entre nous sont loin de présenter toutes la même intimité, et

chacune d'elles a des exigences diverses en rapport avec sa nature.

Ainsi la grande société humaine laisse, de fait, une large place aux oppositions de pensées, d'opinions, de systèmes; elle demande seulement qu'on s'entende sur les intérêts généraux de l'humanité et, dans chaque pays, sur ceux qui concernent le bien de la patrie.

Restreignez-vous davantage le cercle, s'agitil de former seulement une association commerciale, scientifique ou littéraire? Sur le but de l'œuvre, sur les moyens de la faire réussir il faudra que l'accord s'établisse; mais rien n'empêche que , sur toute autre matière, vous ne soyez séparés de ceux qui en seront membres. L'amitié, elle aussi, est une association ; et ce qu'on y met en commun de pensées, d'appréciations, de manières de voir déterminera d'ordinaire le degré d'intensité qu'elle peut acquérir. Mais c'est au foyer domestique surtout que cette harmonie devient nécessaire.

Remarquez que je dis harmonie et non pas unisson; car nous n'entendons pas demander

que dans un concert tous les instrunaents aient le même timbre, ni que chacun d'eux exécute servilement la même note ; au contraire, c'est la diversité des tons, et même leur écart apparent, qui séduit, dans une partition savamment ménagée ; ce sont les nombreux registres de rorchestre, exploités tour à tour par un compositeur habile, qui charment par l'attrait de la variété et écartent la monotonie, Mais l'auditoire souffrirait, si dans cette variété même il saisissait des dissonances que rien ne résout; vous le verriez se plaindre ou siffler, si un instrument chantait faux et si une voix venait tout à coup à rompre l'accord. Pourquoi cela? C'est que la confusion n'est jamais belle ; partout elle choque nos instincts naturels, mais elle nous blesse encore davantage quand elle se produit là où nous devions moins Tattendre. Tout-à-l'heure, dans la rue, des bruits mille fois plus discordants n'excitaient aucune indignation; ils nous révoltent maintenant dans une salle où nous sommes venus chercher les nobles plaisirs de l'oreille et où nous ne trouvons que ce qui la déchire.

Ainsi en est- il dans l'ordre moral. Certains antagonismes d'idées seraient sans conséquence entre personnes étrangères ; on sera effrayé de les voir naître sous le même toit, parce qu'ils ne tarderont pas à compromettre la paix du sanctuaire domestique. Et pourtant, quoi de plus ordinaire aujourd'hui ?

Que de fois nous voyons s*accuser des dissidences totales, absolues, même sur la question religieuse ! Je ne parle pas ici de la pratique; plusieurs peuvent ne pas trouver dans leur cœur le courage d'être conséquents, qui du moins conservent leur foi et demeurent d'accord, en principe, avec les convictions qui les entourent. Mais souvent aussi ces croyances font complètement défaut. On voit assises àla même table, d'une part, l'incrédulité, de l'autre, une foi vive et ardente; ici une piété sincère, là une hostir.té flagrante contre tout ce qui est chrétien. Les extrêmes se touchent : le symbole catholique et la profession de toi matérialiste se coudoient ; on a appelé à vivre ^'.nsemble et à marcher d'accord les idées les

plus radicalement contraires et les plus irréconciliables.

Messieurs, est-ce là un bonheur pour la famille? Ou bien dirons-nous, avec certains écrivains de notre temps, que mieux vaudrait partout l'absence de religion, afin que le foyer pût trouver son unité dans l'indifférence ou dans l'athéisme?

L'unité dans l'athéisme I elle ne s'y produira jamais, puisqu'il n'est que la négation de tout centre, de tout point fixe, de tout ralliement autour d'un principe et de tout ordre dans nos pensées. L'unité dans l'irréligion! Messieurs, si elle peut exister, ce ne sera qu'une unité trompeuse et fatale. Ceux-là même qui la prônent pour les autres trembleraient de \a trouver chez eux. Ils n'oseraient y amener leur femme, de peur de se donner à eux-mêmes des nuits sans sommeil; moins encore y réduire leur enfant, leur fille, de peur de ne plus avoir dans leur maison que l'anarchie à la place de l'autorité et le désordre à la place de la vertu.

Non, mieux vaut encore, à tout prendre, le

conflit des idées et la dissidence des esprits dans les matières religieuses. Et voyez néanmoins quelle série de difficultés va en être la conséquence.

La famille ne peut avancer dans la vie sans voir se soulever autour d'elle une foule de questions pratiques, qu'elle est immédiatement mise en demeure de résoudre. Parmi ces questions en est-il beaucoup où la religion n'entre pas? Pouvez-vous en citer un grand nombre auxquelles la conscience chrétienne puisse rester étrangère? Qu'il s'agisse d'éducation à faire ou de direction à donner; qu'il s'agisse de relations à choisir ou de plaisirs à permettre, souvent la réponse variera suivant qu'on se sera tenu au point de vue chrétien ou qu'on se mettra au point de vue du monde. Entre les époux qui doivent décider, si l'un se déclare incapable d'abandonner le premier, et si l'autre s'obstine à se placer exclusivement au second, quel accord peut-il y avoir, à quelle entente pouvez-vous prétendre?

On vivra, me direz-vous, sous le régime de la tolérance. Plaise à Dieu que cette tolérance

soit équitable et vraie ! Plaise à Dieu qu'elle n'exige pas, de la partie la plus faible, des concessions que la conscience réprouve et que l'intérêt bien compris de la famille devrait impitoyablement écarter! On ne sait pas ce qui s'accumule de douleurs dans l'âme d'une mère obligée de livrer elle-même ce qu'elle a de plus cher à cette éducation antichrétienne dont elle est trop autorisée à n'attendre que des malheurs, à ces fêtes prématurément dangereuses et corruptrices, qui peuvent flétrir en un moment la fleur cultivée avec tant de soin, préservée avec tant d'amour et tant de sollicitudes. Placée entre des exigences contradictoires, elle cède aujourd'hui, elle cédera demain dans l'intérêt de la paix. Qu'on ne s*y trompe point, cette paix n'est qu'extérieure. Pendant qu'au dehors tout est silence, ce qui gronde au dedans, ce sont les troubles et les agitations; ce qui se prépare pour l'avenir, ce sont souvent de terribles orages?

J'indique ici le terrain principal sur lequel doit se faire l'unité dans les idées. Auprès de celui-là les autres sont accessoires. Que dans

la sphère politique ou dans les autres sphères profanes, les conflits d'opinions puissent nuire momentanément au calme parfait, je ne le nierai point et nous aurons plus tard occasion d'en parler. Mais jamais l'inconvénient n'ira aussi loin; jamais la tranquillité intérieure de la maison ne sera aussi profondément compromise.

Toutefois, il faut bien le dire, plus les esprits seront rapprochés, même par ces côtés purement humains, plus leur union sera facile et plus les cœurs eux-mêmes auront d'entraînement à graviter les uns vers les autres, suivant la loi d'une attraction invincible. Tout en respectant leur légitime liberté, le père de famille ne saurait perdre de vue cet intérêt supérieur ; son désir le plus ardent, du moins son rêve et son idéal, ce serait que ceux qui sont dans sa maison réalisent la parole de l'apôtre : qu'ils n'aient qu'une même pensée, qu'ils ne tiennent aussi qu'un seul langage.

Mais n'est-ce pas là une pure utopie?

Parmi les voies où l'on s'engage pour arriver à cette pacification des esprits, il en est deux entièrement opposées l'une à l'autre, également fausses, du reste, et ne pouvant conduire qu'à un simulacre d'unité. Il faut vous signaler ces deux excès contraires où tombent trop souvent ceux qui sont chargés de la direction morale de la famille.

Le premier est l'absolutisme, qui s'exerce dans l'ordre des idées.

Certes mon intention n'est ici ni de nier, ni de diminuer le prestige qui s'attaclie à l'autorité paternelle. En dehors même du pouvoir incontestable qu'elle tient de Dieu, l'expérience, la réflexion, une connaissance plus large et plus approfondie des hommes et des choses, en un mot, tous les avantages dont elle est en possession lui créent non seulement le droit, mais encore le devoir de prendre en main la direction des intelligences.

comme elle a nécessairement celle des volontés et des actes. Le père, digne de ce nom, a ses conyictions solides qu'il asseoit fortement dans les jeunes esprits ; à lui d'y graver en caractères ineffaçables les certitudes, qui font en tout temps l'honneur de la vie humaine, les croyances qui formeront son rempart contre les tentations de la prospérité, et qui deviendront sa consolation dans la visite du malheur.

Toutefois, Messieurs, ne l'oublions pas, le gouvernement des esprits est une tâche délicate, difficile. La violence seule n'y pourra rien, si ce n'est rendre odieuse la vérité ellemême. Pour redresser les idées, c'est donc à la persuasion qu'il faudra recourir; elle a sa lumière, elle échauffe en même temps qu'elle brille, et non contente d'obtenir l'adhésion des intelligences, elle les enchaîne par des liens dont les attaches secrètes sont prises au fond même des cœurs.

Mais il est des caractères absolus qui substituent leur volonté propre au rayonnement du vrai, ne s'apercevant pas que cette

interposition produit une ombre et empêchela clarté de parvenir jusqu'aux yeux qui de- Yraient la voir. Ceux dont je parle se prennent eux-mêmes pour la règle infaillible. Seules leurs idées sont justes, seules leurs vues sont raisonnables, Quiconque hésite à adopter leur sentiment se trompe; et quiconque refuse de se ranger à leur avis tombe par là même dans une impardonnable erreur. Sur toutes choses il faut qu'on pense comme eux, sous peine- d'encourir leur indignation et de susciter des orages. La contradiction les irrite; une simple observation, si modeste qu'on la suppose, suffit pour les chagriner. Si l'on est ami du repos, on devra accepter sans examen et sans contrôle tout ce qui tombera de leur bouche. Chacune de leurs paroles devra, être reçue comme l'oracle même de la vérité;- Vous le voyez, c'est le gouvernement personnel transporté dans la famille et établi dans la région même où il est le plu& déplacé. Car, s'il y a un domaine où les hommes jouissent naturellement d'une indépendance réciproque, c'est celui de la vérité. Les

seules voix qui aient grâce d'état pour imposer des croyances sont celles que Dieu inspire, celles qu'il a autorisées par ses promesses, celles qu'il soutient et qu'il consacre par un privilège spécial.

Que le père de famille use de son influence pour faire respecter leurs enseignements, à la bonne heure I Que, soumis le premier à ce pouvoir doctrinal, il apprenne aux autres à V chercher la règle de leurs pensées, il sera pleinement dans son rôle et nul ne pourra lui reprocher d'empiéter sur les droits des intelligences. Il pourra même aller plus loin. Naturellement il deviendra l'initiateur des jeunes esprits qui l'entourent. Sa femme, ses enfants apprendront de lui ce qu'il faut penser d'une multitude de choses qu'ils ignorent; et après leur avoir rompu le pain matériel, volontiers il mettra à leur disposition cette nourriture plus substantielle, fruit de ses études, de ses méditations, de son expérience. Mais, en tout cela, il sera d'autant plus fort qu'il songera moins à s'imposer; sa parole aura d'autant plus d'empire pour convaincre qu'elle fuira

davantage tou t ce qui ressemble à la contrainte morale.

N'auriez-Yous pas connu de ces hommes souples, aimables au dehors, dont le commerce avec les étrangers est facile et plein de charmes? A peine sont-ils rentrés à leur foyer qu'une métamorphose s'opère; de suavité, d'indulgence, parfois même de justice, il n'en est plus question; ce qui reste, ce sont des exigences inouïes et toute la rigidité de l'intolérance.

Pourquoi ne l'ajouterais-je pas? On rencontre des hommes religieux qui portent jusque dans la piété cet absolutisme tranchant et inflexible. Ce n'est pas assez d'êtie chrétien, si on ne l'est à leur façon. Oubliant que les âmes ont plusieurs voies, ils veulent que toutes passent par celle qu'ils ont adoptée. Est-ce le chemin du rigorisme? il faudra qu'une épouse, qu'une fille se retranchent impitoyablement certaines pratiques, dont leur nature plus expansive aurait eu besoin. Est-ce au contraire un sentier plus large? ils condamneront à y marcher ceux mêmes qui

auraient préféré une route un peu plus étroite.

N'insistons point sur ces détails. Quelque part que l'absolutisme se produise, les souffrances se multiplieront autour de lui. Je le ^'eux bien, l'obéissance passive ne lui' fera pas défaut, mais sous cette absence apparente d'opposition, que de révoltes I que de murmures! Le silence qu'il réclamait il l'aura obtenu; c'est un silence forcé, violent, recouvrant d'un air d'adhésion des dissentiments réels; ces bouches fermées par la crainte s'ouvriront dès qu'elles se sentiront libres, et l'explosion des idées sera d'autant plus forte qu'on les aura plus longtemps comprimées.

Sans compter. Messieurs, que si/ces prétentions despotiques rencontrent en face d'elles un caractère indépendant et des convictions arrêtées, il est à craindre qu'il n'en résulte des chocs incessants et qu'on ne voie éclater tôt ou tard des collisions douloureuses; vous aurez là une source féconde de tristesses à l'intérieur et peut-être aussi de scandales qui éclateront aux yeux du monde.

Que serait-ce si Tesprit dominateur, au lieu d'être le fait de l'homme, avait passé, comme il arrive assez souvent, du côté de celle qu'il a prise pour épouse ? Le drame que présente en pareil cas la vie de famille ressemble h ces pièces d'un genre moins sévère où l'élément tragique se mêle à l'élément comique, sans qu'on sache bien ce qui l'emporte du pathétique ou du ridicule. Il y a presque toujours dans ces scènes d'intérieur un rôle effacé, pour ne pas dire niais ; c'est celui d'un mari qui chez lui n'ose avoir une opinion, ni exprimer une pensée. A Tinverse des hommes dont nous parlions tout-à-l'heure, au dehors peut-êlre il ne manque ni d'énergie, ni d'initiative; rentré dans sa maison, il se tait, parce qu'ayant affaire à trop forte partie, il aime mieux perdre ses procès que de plaider toujours, et préfère se résigner à Li nullité plutôt que d'être condamné à une éternelle bataille.

î^e devrions-nous pas, Messieurs, montrer un renversement encore plus étrange dont notre siècle semble avoir le privilège? Ici le

despotisme est en bas. C'est sur le caprice d'un enfant que se moule non-seulement la volonté des parents, mais encore peut-être leur pen sée. Tyrannie d'autant plus fâcheuse qu'elle est plus aveugle! Malheur, s'écrient nos Saints Livres, au peuple dont le roi est un enfant (1)1 N'est-ce point à la famille que s'adresse cette parole? Une tendresse cruelle et malavisée y à renversé toute hiérarchie. Ceux qui devaient veiller s'endorment, et ceux qui devaient tenir les rênes se laissent conduire. On regarde les déviations présentes comme sans conséquence. On rit de voir- dans la main d'un adolescent un sceptre de roseau qu'on se flatte de briser quand on voudra et sous lequel en attendant on se courbe sans résistance. Prenez garde; le temps marche, avec les années le roseau s'affermit. Pour peu que vous tardiez encore , il va se changer bientôt en un sceptre de fer; c'est sous celui-là qu'il vous faudra vivre ; et la servitude que vous n'avez pas su secouer rivera un jour à vos pieds et à vos mains une chaîne insupportable.

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