‹ La paternite chretienne (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · Vœ libi leri'a cujus rex puer est. (Eccle., x · texte numérisé non relu

Vœ libi leri'a cujus rex puer est. (Eccle., x

DEUXIEME CONFERENXE.

Tout ce que nous venons de dire nous amène à parler d'un excès opposé au premier et qui ne saurait pas davantage procurer ou conserver l'unité véritable.

Loin de briguer la domination, il est des chefs de famille qui abdiquent. Quelquefois c'est de guerre lasse, par ennui de la lutte et par amour de la paix. Désespérant d'arriver autrement à une solution, ils abandonnent le champ de bataille et signent une paix honteuse. De ce jour-là date leur déchéance; et d'ordinaire cette déchéance est sans espoir de restauration dans l'avenir.

D'autres se laissent aller à la faiblesse de leur caractère. Faits pour être conduits, ils semblent ne chercher autre chose qu'une . volonté qui les mène. Plaise à Dieu qu'ils rencontrent juste et qu'au milieu des nombreux aspirants ou aspirantes qui ne manquent guère de se présenter, ils n'aillent point renverser

l'ordre naturel et créer auprès d'eux une autorité irrégulière. Parmi les causes qui introduisent au foyer domestique une multitude de douleurs, il faut placer au premier rang les jalousies de pouvoir et d'influence, et toutes ont leur raison d'être dans l'abdication partielle ou totale des chefs naturels de la famille; aussi, quel qu'en soit le motif, elle sera toujours un malheur.

Le père a une place importante que lui seul peut occuper ; il doit exercer une action qu'aucun autre ne suppléera. Ce que serait un navire sans pilote, ce que serait un état sans gouvernement, c'est ce que deviendra la famille où manque la direction du chef, où ne se fait plus sentir l'impulsion salutaire qu'il devait donner à tous. Malgré les efforts et le dévoûment de ceux qui s'intéressent à son sort, il est à craindre qu'elle ne sombre bientôt dans le désordre et dans l'anarchie.

Qui pourrait, comme un père, former l'esprit de l'enfant et surtout celui du jeune homme? Si personne ne veille sur le seuil, mille idées fausses trouvant la porte ouverte viendront

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prendre domicile dans les jeunes intelligences. Des leçons d'un caractère suspect les auront introduites; des affirmations téméraires et insensées, contre lesquelles rien ne réagit, ne manqueront pas de les appuyer. Les lectures se feront au hasard, ou plutôt, parce que raltrait naturel a sa puissance élective, toujours tournée de préférence vers ce qui flatte la passion, les écrivains les plus écoutés seront ceux dont la voix est plus dangereuse, ceux qui faussent les principes et inoculent l'erreur à la place de la vérité, ceux qui distillent, sous l'apparence d'un breuvage innocent, des poisons subtils et mortels. Les idées de l'adolescent sont flexibles comme ces branches nouvelles de l'arbuste sur lequel repose l'espoir de l'avenir; si vous les déployez avec art, si vous les assujétissez doucement sans les rompre, vous assurez leur fécondité en même temps que vous favorisez leur croissance. C'est un travail qui veut être fait avec habileté, mais surtout avec amour; je ne craindrai point de dire qu'il devient le plus souvent impossible, nonseulement si l'action paternelle le contrarie,

mais encore si elle s'efface, si elle n*a pas le soin de maintenir au moins l'ordre établi, de ramener à la position normale ces rameaux vigoureux, indomptés, que la puissance de leur sève entraîne et qu'elle menace de faire échap[er à toute discipline. .

La famille où le pouvoir paternel abdique, ressemble bientôt à ces forêts vierges où la végétation laissée à elle-même mêle et brouille à plaisir comme un inextricable écheveau; c'est seulement en employant le fer et le feu que l'homme pourra s'y frayer un passage. Ainsi, tout en croissant dans le même sol, les esprits vont à l'aventure ; leurs idées se croisent, s'embarrassent, s'étouffent peut-être mutuellement; c'est la lutte pour la vie dont nous parlent les naturalistes, où le plus fort l'emporte sur le plus faible, en attendant qu'il périsse lui-même victime de ses propres excès; s'il y a des semblants de concorde, ce ne seront que des apparences trompeuses ; car dans l'absence de toute entente entre les idées qui se sont établies au même. foyer, la paix ne consistera que dans un silence diplomatique

incompatible avec la -vraie effusion, ou dans une sorte de désintéressement absolu qui ressemblera trop à l'indifférence.

0 père, qu'avez-vous fait de ce sacerdoce que Dieu vous avait donné et qui constituait pour vous un mandat personnel? L'instituteur, l'établissement public lui-même ne pouvaient vous décharger de vos obligations, car votre parole a un accent inimitable, votre autorité une force souveraine , pour fonder dans vos fils l'honneur, la vertu, pour buriner dans leurs consciences les idées nobles et élevées. Grâce à votre abstention coupable, il n'y a plus chez vous ni traditions, ni unité. Nouvel Héli, vous avez laissé l'iniquité pénétrer dans le sanctuaire; l'ennemi va venir, l'arche d'alliance elle-même sera prise; et c'est vous qui porterez la responsabilité de ces désastres et devant Dieu, et sans doute aussi devant les hommes.

Le système de l'effacement ne pouvant pas plus être admis que celui de la domination absolutiste, il nous faut chercher un antre moyen pour conserver dans la famille l'entente et l'unité des esprits.

Ce moyen, je l'appelle de son nom propre, à savoir la fusion. Et par cette fusion j'entends deux choses: l*" que les idées de chacun devront se produire et être mises en commun; 2° que, sans dépasser une juste mesure, il faudra s'efforcer de concilier leurs dissidences et de les ramener à l'unité morale.

Pour que la première condition se réalise, l'expansion et la liberté sont nécessaires à la famille. Il est des âmes qui restent fermées soit par tempérament, soit par crainte ; tout ce qui se passe en elles demeure concentré à l'intérieur; ou si leurs affections trouvent encore à se faire jour, du moins leurs pensées s'enveloppent dans un impénétrable secret ou affectent de se couvrir d'un épais nuage.

o8 DEUXIÈME CONFÉRENCE.

Avec cette disposition, point d'échange possible des appréciations et des jugements. 11 faut briser cette glace et forcer cette enceinte. Mais, prenez garde, Messieurs, ce n'est point par la contrainte que vous pratiquerez ici une ouverture et que vous parviendrez à voir ce qui se passe au dedans. Le rempart dont je parle est comme celui de l'antique Jéricho; il tombe non point devant l'appareil de la force guerrière, mais plutôt devant les pacifiques démonstrations qu'inspire un amour religieux. Oui, faites, s'il le faut, jusqu'à sept fois le tour de cette âme qui ferme ses avenues et se retranche en elle-même ; triomphez de ses lenteurs par la patience, de ses appréhensions par les accents sympathiques dans lesquels vous l'envelopperez; prise, en quelque sorte, dans ces filets de vos prévenances et de vos tendresses, assiégée par cette confiance qui s'obstine sans irriter et qui renouvelle chaque jour ses assauts sans coup férir, force lui sera enfin d'ouvrir ses portes et vous deviendrez maître de la place.

Une fois que chacune de ces cités vivantes

UNITE DES IDEES DANS LA FAMILLE. o9

aura désarmé et livré ses secrets, il sera temps d'aviser à la pacification générale. C'est ici qu'intervient un travail toujours délicat et parfois difficile. Vous aurez un triage à faire entre les idées qui -avaient pris possession des esprits. Quelques-unes sont tout à fait réfractaires ; elles se refusent absolument à la fusion et ne sauraient entrer en société avec les autres. Celles-là seront mises de côté; il faudra les arracher impitoyablement, comme on arrache les herbes inutiles et parasites du champ qu'elles infestent.

Mais cette opération même, toute nécessaire qu'elle est, exige de notre part des précautions. Gardons-nous, en voulant déraciner l'ivraie, d'enlever ou d'ébranler le bon grain. Ayons soin, en retranchant le mal, de ménager l'organe qu'il affecte et de ne lui point causer une cruelle blessure. L'extirpation des opinions fausses dans l'espiit de l'enfant ou du jeune homme est encore une œuvre de persuasion. Plus vous vous y prendrez de bonne heure, moins vous y rencontrerez de résistance; mais si à votre insu, et malgré

Yos efforts, quelqu'une de ces racines amères dont parle saint Paul avait germé dans l'ombre et produit la tige d'un préjugé, d'une erreur funeste, nulle main assurément, n'est mieux en état que celle d'un père, de la saisir et de la retirer, parce qu'aucune autre n'a plus de dextérité et plus de douceur, que nulle autre ne se montre aussi zélée et aussi intelligente.

Ceci suppose que le chef de la famille apportera le plus grand soin à se tenir lui-même dans les strictes limites de la vérité. Si éclairé qu'il puisse être, il n'aura garde de se croire infaillible; il rjaura se défier de ses lumières, douter de ses opinions, redresser ses propres erreurs; surtout il ne s'attribuera point une sorte de science universelle et ne s'ingérera pas dans les choses qui dépassent sa compétence. Là seulement où il sent que son pied pose sur un terrain inébranlable, qu'il s'établisse avec fermeté, qu'il avance sans hésitation; du lieu élevé qu'elles occupent, ses convictions deviendront comme le phare vers lequel devront se diriger les opinions flot-

tantes, les idées qui erraient au hasard sans boussole et sans règle précise.

Or, comme nous l'avons dit, la convergence des esprits est surtout nécessaire dans la question par excellence, à savoir celle de Féducalion. A chaque instant il arrive que l'entreprise échoue parce que ceux qui en étaient chargés avaient chacun leur système. Système sévère d'une part ; de l'autre, parti pris d'une indulgence excessive et ruineuse; opinions préconçues sur la prédominance de tel ou tel moyen; craintes mal fondées ou espérances chimériques. Bien que l'expérience ne soit point là pour justifier ces idéeg, on s'y cramponne et on s'y obstine, sans rien céder, ni à la raison, ni à la paix, et sans que les plus tristes résultats en puissent rien faire démordre.

L'éducation devient alors une œuvre contradictoire, où deux volontés se combattent et deux influences se neutralisent. Véritable travail de Pénélope qui recommence sans cesse et qui n'avance jamais, parce que, des deux mains qui s'y emploient, l'une détruit immédiatement ce que l'autre s'était efforcée de

faire. L'autorité divisée se rend bien vîte méprisable. Tiraillé en sens opposés ou laissé à lui-même entre des directions qui s'annulent, l'enfant grandit au hasard et n'a définitivement pour règle que ses propres" préférences, c'est-à-dire ses passions et ses caprices. Ce n'est pas le moment de dérouler sous vos yeux le triste tableau de cette formation manquée et de cette éducation devenue impossible. S'il est une matière où la contradiction soit désastreuse, c'est celle-là; et si jamais l'entente des esprits est non seulement désirable, mais absolument nécessaire, c'est bien sans doute quand il s'agit pour la famille de pétrir de concert cette matière mobile, qui s'appelle l'enfant, et de modeler en lui la statue de l'iiomme.

Laissez-moi, en finissant, appeler vos legards sur la famille modèle que mettent sous nos yeux les mystères bénis de ces solennités. C'est à Marie et à Joseph rapprochés encore, rattachés l'un à l'autre par le trait d'union divin de l'enfantement virginal, qu'il faut aller demander l'éloignement de toute dissi-

dence et l'unité parfaite de nos pensées. Heureuse la maison qui se forme elle-même sur ce modèle! Heureux les époux qui, prenant pour ciment de leur mutuelle affection ces saints amours descendus du ciel, savent aussi accorder leurs intelligences en les montant, pour ainsi dire, au ton de celles que nous voyons réunies à la crèche I Le Verbe incarné est comme le diapason auquel il faut recourir; c'est lui qui nous donne cette note normale, cet accord fondamental, principe de la véritable harmonie. Toute idée qui détonne est fausse ; toute opinion qui se trouve en dissonance avec le cantique divin est par là même en contradiction avec la vérité. Que nos oreilles soient délicates pour saisir les moindres discordances, nos voix promptes à les résoudre au plus vite. Les instruments vivants que Dieu a mis dans la famille formeront alors "un délicieux concert, prélude de celui auquel nous sommes conviés et auquel les anges mêleront leurs accords, lorsqu'euxmêmes avec nous ne formeront plus, qu'une famille immortelle.

De l'unité des idées dans la faïuilie.

Les obstacles.

Messieurs,

• Vous avez compris l'importance de Taccord des esprits dans la société domestique. La paix du foyer, le bonheur de la vie en dépendent. S'il est vrai que les premiers chrétiens donnèrent le spectacle , unique au monde, d'une immense famille où il n'y avait qu'un cœur et qu'une âme, cor unum^ anima una, n'est-ce pas parce qu'en eux vivait une même foi, et parce que toutes les bouches se ren-

contraient dans la confession de la véritéchrétienne ?

Répétons encore qu'il ne s'agit point pour notre maison d'une sorte d'unité minutieuse, étroite, qui ne souffrirait aucune dissidence même sur des matières libres, qui voudrait tailler toutes les idées sur le même patron et réduire tous les esprits à la stricte égalité d'une même mesure. Rappelons aussi que cette unité ne s'obtiendra ni par l'absolutisme qui violente, ni par le laisser aller qui abdique ; mais bien par ces sollicitudes éclairées, qui, imitant la conduite de la Providence divine, traitent la liberté des esprits avec révérence et les conduisent, par les voies de la persuasion, à la conformité dans la lumière. Unité vraie, mais large, où tous se trouvent à l'aise, où ils peuvent se mouvoir sans embarras etsans contrainte; elle ressemble à celle que l'Eglise catholique poursuit et dont saint Augustin a donné la formule : In dubiis libertas^ in ne-' cessariis imitas; dans les choses douteuses, la liberté, mais dans les nécessaires l'unité. Cependant il faut le confesser, elle devient

de plus en plus rare aujourd'hui au sein des familles. A quoi tient cette absence ? où en faut-il chercher la raison secrète? Est-ce au dedans ? est-ce au dehors ?

Parmi les obstacles intérieurs, le premier qui se présente, ce sont les antécédents opposés et les traditions diverses.

En effet, la famille se forme à son début par le concours d'éléments étrangers Tun à l'autre et parfois hétérogènes. Deux branches empruntées à des arbres divers se trouvent toutà-coup étroitement unies et greffées sur le même tronc ; chacune d'elles apporte nécessairement sa sève, je veux dire ses dispositions naturelles, ses affinités, ses tendances originelles ou acquises. Qui sait si dans un de ces rameaux vivants nous ne trouverons pas absence complète de ce qui vivifie Tautre ?

Les considérations de fortune, de rang, de

convenances sociales auront exclusivement prévalu dans la question du mariage; et on n'a pas reculé devant la pensée d'associer nonseulement des natures antipathiques, mais encore des habitudes, des principes entièrement contraires.

Voilà deux courants qui se rejoignent; leurs eaux n'ont ni les mêmes propriétés, ni la même couleur ; ne feront-elles pas comme celles de certains fleuves, qui, tout en coulant dans le même lit, n'en viennent jamais à se mêler, chacun d'eux continuant à s'alimenter à part et conservant son individualité propre? Tous avez associé deux vies sans les unir, parce qu'il y a entre elles trop de dissemblances. Sur toutes les questions capitales je vois des contradictions que rien ne pourra concilier, des oppositions d'idées, de croyances, qui touchent aux intérêts les plus sacrés, mais qui sont à peu près irréductibles, parce que, de pan et d'autre, elles dérivent du canal traditionnel par lequel l'enfance a été mise en communication avec les réalités de la vie.

Les années fécondes, décisives, qui gravent

d'ordinaire dans les esprits d'ineffaçables convictions avaient agi des deux côtés en sens inverse. Elles avaient fait deux œuvres disparates s'appliquant , pour ainsi dire , à les mettre en désaccord sur tous les points; et ce sont ces deux œuvres que vous juxtaposez au hasard, prétendant qu'elles vont s'harmoniser pour n'en faire qu'une, se fondre ensemble, s'identifier en se complétant l'une l'autre!

Peut-on l'attendre? faut-il l'espérer V Et si jamais cette réduction à l'unité s'opérait, ne serait-ce point aux dépens de ce que l'une des parties — la plus faible, sans doute — a de plus précieux, je veux dire ses pratiques ou même ses croyances religieuses?

Ce qui ne saurait être douteux, c'est que cette situation engendrera bien des luttes et causera bien des douleurs.

Supposons que, grâce à de mutuelles concessions, les premières années se soient écoulées dans le calme. L'heure solennelle arrive où la nouvelle famille s'est développée, où elle doit à son tour communiquer sa forme, imprimer son cachet, en un mot, perpétuer sa tradition

dans les enfants que Dieu lui donne. C'est ici surtout qu'on sent le besoin d'unité ; car l'œuYre ne saurait réussir que par le concours et le concert de toutes les forces qui s'y emploient. Si celles-ci entrent en conflit, que deviendra-t-elle? Comment pourra-t-elle s'accomplir, si les idées qui y président conservent leur antagonisme, et tendent sans cesse à se supplanter mutuellement?

Certes, il est facile d'écarteler un écusson. On parvient vite à réunir en un même blason les armes et les attributs de deux familles qui s'unissent. Est-il également aisé de fondre ensemble des principes opposés? Et n'est-ce point à raison même de l'impossibilité qu'on y rencontre, que l'œuvre de l'éducation abou tit si souvent à de tristes avorte m en ts ?

S'il remonte l'une des lignes qui constituent sa parenté, l'enfant ne trouve que des exemples de foi, de religion éclairée, de piété solide; douce et salutaire influence dont il reçoit l'impression, dont il reflète, quelque temps du moins,, la vive lumière. A mesure qu'il grandit, il s'aperçoit du contraste quo

UNITÉ DES IDÉES DANS LA FAxMILLE. 71

présente avec cette première source de sa vie une autre qui ne le touche pas de moins près et dans laquelle il doit également chercher le secret de ses origines. Là point de prière, point de culte, point de Dieu. Le regard ne s'y élève jamais vers le ciel, et les préoccupations n'ont d'objet que le bien-être, les jouissances de la terre. Des deux côtés, du reste, égale chaleur d'affection ; des deux côtés, démonstrations égales de dévoiiment et de tendresse ; peutêtre même, là où le Christ n'apparaît pas, une parole moins austère et jjIus flatteuse, des maximes plus en rapport avec l'instinct inné du plaisir ; des horizons qui sourient davantage à l'esprit d'indépendance et aux premières aspirations de la passion naissante.

Entre ces deux traditions et ces deux autorités quel choix l'adolescent va-t-il faire? De ces deux voies où son cœur lui montre pareillement ce qu'il a de plus cher, laquelle sera la sienne? Jusqu'à présent, je le veux bien, il a suivi celle de sa mère, le moment n'est-il pas venu où il va commencer à être ce que son père lui apparaît, ce qu'ont été et sont encore

plusieurs des ancêtres dont il porte le nom et dont la vie lui est donnée comme modèle?

Messieurs, quelle tentation pour cette jeune âme, surtout au moment où la voix de la nature parle plus haut, alors qu'une sorte de fermentation inconnue vient à se faire sentir sourdement au fond de lui-même! Ce Dieu que la leçon maternelle lui a révélé, il est aimable sans doute; mais il est exigeant. Combien semble plus souriante et plus facile cette voie large, fleurie où marchent, sans s'occuper du ciel, plusieurs de ceux auxquels il doit aussi respect et obéissance I Sans compter que plus d'une fois peut-être il aura surpris sur leurs lèvres peu retenues la parole de l'indifférence ou le sourire du scepticisme.

Ah! n'en doutons point, son choix sera bientôt fait ; puisse-t-il n'être pas décisif! La famille n'a exercé vis-à-vis de l'enfant que la moitié de l'influence religieuse qu'elle lui devait; cette action tronquée est insuffisante et l'on ne tardera pas à s'apercevoir qu'elle a été nulle.

Les phénomènes naturels dont nous som-

mes témoins tous les jours suffiraient, au besoin, pour nous le montrer. Voyez le faisceau lumineux que nous envoie le soleil, il se distingue par une remarquable unité; et j pourtant la plupart des objets qu'il atteint sont doués d'une puissance élective qui le brise et le partage; une partie des rayons est absorbée, d'autres sont réfléchis, comme si ce choix était déterminé par leur caractère, plus ou moins sympathique à la surface qu'ils rencontrent. Combien plus la double tradition de la famille , faisceau mal uni, assemblage incohérent, ne sera-t-elle pas analysée, divisée par l'esprit de l'enfant et du jeune homme! Intéressé à repousser ce qui le gêne, à conserver uniquement ce qui lui plaît, il arrivera bien vite à rejeter au dehors Tensemble des habitudes et des croyances chrétiennes; ce qu'il retiendra, ce seront seulement ces influences obscures, ténébreuses, qui lui apportent le doute ou du moins l'affranchissent de toute pratique difficile.

74 TROISIÈiME CONFÉRENCE.

Outre la diversité des traditions, l'unité rencontre un obstacle dans la variété des dispositions personnelles.

Chaque esprit a ses yeux propres. Tous ne voient pas sous le même angle, dans le même jour, ni de la même manière. Il y a des myopes de l'ordre intellectuel qui n'aperçoivent les choses que de près; il y a aussi des presbytes qui voient double et qui ne savent pas toujours corriger leur erreur. Plusieurs ont un prisme par lequel toute lumière passe avant d'arriver à leur regard; Dieu sait de combien de couleurs étrangères les objets se teignent pour eux, et dans quelle proportion leur forme, leur vérité s'altère. Les mêmes causes sont loin de produire en tous les mêmes effets; dans le domaine des impressions surtout, ce sont souvent les condi-

tions subjectives qui décident, et rien n'est plus vrai que le vieil adage ; Quidquid recipiiur, recipilur ad modum recipientis^ ce qui veut dire que dans toute action, il ne faut pas considérer seulement la force qui entre en mouvement, mais encore et bien plus, la disposition de celui sur qui elle s'exerce.

De là il arrive qu'en toutes matières les hommes sont divisés d'opinions. Le même spectacle est vu par eux diversement; et si vous leur en demandez compte, il y aura d'ordinaire dans leurs récits des oppositions étranges. Ainsi nous sommes faits. Ainsi sont faits ceux-là mêmes qui doivent vivre ensemble et n'avoir qu'une pensée, puisqu'ils n'ont qu'un intérêt. Sans parler de cette pente naturelle de l'homme à la contradiction, qui s'augmente encore dans un perpétuel tête-à-tête; car l'union engendre bien vite la monotonie; on en souffre; alors la lutte se présente à l'esprit comme le signe de raffranchissement, comme la preuve de l'indépendance.

Le jeune homme, l'enfant même prendra

volontiers le contrepied de ce que l'autorité paternelle lui impose. 11 éprouve le besoin de contredire, et commence à croire à sa personnalité le jour où il ose avoir un avis à part. Le oui dans la bouche de la parenté provoque en quelque sorte spontanément le non dans la sienne. Seule la confiance sans bornes qu'inspire Tamour sera capable de réagir contre ce goût inné d'opposition, que porte en elle notre nature.

Ajoutez que cet instinct se complique souvent de mille petites passions secrètes, et que la vivacité même des affections de famille ne parvient pas toujours à les exclure. Ce sera un sentiment d'envie provoqué par certaines préférences vraies ou apparentes; ce sera une répulsion native et je ne sais quelle antipathie partielle qui, jusque dans une personne aimée, poursuit un défaut, souvent une qualité, ou simplement une manière indifférente de penser et de faire.

L'amour-propre intervient; la susceptibilité qui en est comme inséparable, ne tarde pas à lui prêter main-forte. Un refroidissement, qui

n'avait été que léger à l'origine, amène bientôt après lui une secrète blessure, que les circonstances les plus insignifiantes ravivent et que le seul contact de tous les jours semble aggraver.

De là une opposition systématique dans la sphère des idées; car les conflits qui se produisent de ce côté ont souvent leur source ailleurs; on est aujourd'hui divisé d'opinions, parce qu'hier une parole, une expression de visage a fait passer une impression pénible dans les âmes; si le remède se fait attendre, on va peut-être voir se former comme des partis rivaux et légèrement hostiles. Qui sait même si la famille n'en viendra pas à donner le spectacle d'un de ces schismes intérieurs dont nous avons de tristes exemples jusque sous le toit des patriarches? L'amour-propre blessé des fils de Jacob ne pardonnait pas à un frère plus jeune les manifestations malheureusement trop évidentes de la préférence paternelle; une • aversion profonde s'était emparée d'eux et ils ne pouvaient lui adresser une parole exempte de colère :

Oderant eum nec poterant ei quidquam pacifice loqui (I).

La société domestique où le mal dont je parle se fait sentir ne peut manquer d'éprouver un grand jnalaise. Elle ressemble à ces infirmes chez qui un des organes principaux est atteint; ou encore à ces personnes assez saines d'ailleurs, mais dont la constitution a un côté faible et dont le corps est sujet à quelque douleur; on ne peut faire fonctionner tel membre, se tenir de telle ou telle façon sans éprouver une \'ive souffrance. Tandis que tout devait être paix, harmonie et joie commune dans la vie d'intérieur, à chaque instant on tremble de voir s'élever des orages.' Il est des matières qu'on n'ose aborder, il est des moments qu'on craint de voir venir; pour éviter un choc, il faudra bien souvent se renfermer dans le silence. Mais ce silence luimême pèse, il est inquiétant comme celui de ces citadelles soigneusement fermées, où l'on a rassemblé des armes et des engins de guerre ; à un moment donné la porte pourrait s'ouvrir]

i. Gen., XXXVII, 4.

et l'on tremble de roir commencer les hostilités. Aussi les esprits s'observent-ils avec défiance. Pourquoi n'en pas venir plutôt à désarmer franchement? Pourquoi ne pas signer une paix indispensable à leur bonheur?

Qu'importe après tout la différence des natures? qu'importe même l'inévitable cliquetis des idées sur certains points de détail?

Si l'union n'était possible qu'entre les intelligences qui coïncident dans toute leur étendue, il fondrait renoncer à la trouver parmi les hommes. A ceux qui sont d'accord pour le fond, il sied bien de négliger certains accessoires. Si le père de famille ne veut point que la tranquillité soit troublée dans sa maison, tout en exigeant la soumission, le respect, qu'il sache parfois se laisser contredire. Que tout en formant les esprits, il ne cherche point à les dépouiller de leur personnalité ; à cette vapeur frémissante qu'il captive et qu'il discipline il se souviendra en même temps de ménager des issues et de fournir de faciles passages; autrement la compression même préparerait des tempêtes;

et plus la liberté des idées aurait été refoulée dans un espace étroit, plus leur explosion, tardive peut-être mais certaine, pourrait un jour causer de tristesses.

Après les obstacles intérieurs, il nous faut signaler ceux du dehors, lesquels, bien que multiples et divers, peuvent être compris sous une seul dénomination. Ce sont les mauvaises influences au point de vue des idées et des doctrines.

Rappelons en. premier lieu l'influence des lectures.

Ai-je besoin de vous dire, Messieurs, que la presse est aujourd'hui une large voie sur laquelle se rencontrent, se coudoient, se poussent toute sorte de systèmes et de théories? Là comme ailleurs et plus qu'ailleurs, ce qu'il y a d'honnête et de juste ne forme pas la majorité; à part un groupe relativement peu nombreux d'idées saines et vraies qui essayent

de se produire sur cette grand arène de la publicité, la foule représente non la vérité mais le mensonge, et souvent le mensonge habillé en docteur, le mensonge séduisant la multitude par de flatteuses promesses, la fascinant par son cbarlatanisme et lui vendant comme remèdes les poisons les plus actifs, les toxiques les plus délétères.

Tous ceux qui savent lire traversent cette voie publique et sont en butte à ce- nombre infini de solliciteurs. Yos enfants y viennent à leur tour; pouvez-vous les y laisser errer sans contrôle?

Remarquez que d'ordinaire le bon livre passe son chemin modestement; sûr du bien qu'il peut faire, il ne cherche point le bruit et n'allèche pas la clientèle à grands renforts de réclames; le mauvais livre au contraire aime le fracas; il marche, pour ainsi dire, en sonnant devant lui de la trompette et ne tarde point à obtenir les bravos d'une foule imbécile; en possessioude la vogue, il pique la curiosité, il donne envie à tous de faire sa connaissance, ne fût-ce que pour savoir ce dont

tout le monde parle et pour être au courant des conversations à la mode.

Or, Messieurs, c'est là ce qui s'appelle une connaissance dangereuse. Vous craignez à juste titre pour vos fils la société d'un jeune homme imbu de faux principes et élevé à l'école de l'incrédulité ; faudra-t-il moins redouter cette autre compagnie plus fatale encore parce qu'elle est plus assidue? Faudrat-il regarder comme plus inofTensif ce dialogue silencieux qui s'établit pendant des heures entre l'âme de vos enfants et l'ouvrage irréligieux ou immoral? partie inégale engagée entre la simplicité désarmée et le sophisme pourvu de tous ses artifices, entre la pudeur ingénue et le vice qui se déguise en se parant de tous ses charmes. Croyez-le, Messieurs, ce tête-à-tête sera malheureux ; et parfois une seule rencontre suffira pour faire une blessure mortelle. On sortira de cette entrevue imprudente avec une foi ébranlée, avec un attachement moins fort et moins sûr aux principes et aux traditions de la famille, avec je ne sais quel dégoût de la vie d'inté-

rieur, avec un attrait plus vif pour les plaisirs du monde, avec le germe du rêve, avec des ressouvenirs qui susciteront mille tableaux fantastiques et qui se traduiront en mille tentations délicates. Nous-mêmes hélas I quoique plus solides et plus mûrs, nous avons peine parfois à tenir bon contre les assauts du livre anticlirétien; comment' voulezvous qu'il n'y ait point de péril dans ce duel que vous lui laissez engager avec la jeunesse et l'inexpérience?

Et ce que je dis du livre, il faut assurément l'appliquer au journal, instrument plus fréquent encore de division dans les idées de la famille. On a beau se croire affermi dans ses convictions ; on a beau l'être en réalité ; l'action exercée tous les jours par cette feuille dans l'intimité de laquelle on vit, finira par être sensible. A votre insu elle vous dépouille peu à peu de vos opinions et vous fait partager les siennes. C'est la goutte d'eau qui tombe cunstamment au même endroit et qui finit par entamer le marbre le plus dur, c'est le sel de salpêtre filtrant à travers les pores de la pierre

humide et transformant peu à peu toute la muraille.

Si telle est l'influence que le journal exerce, si la couleur dont il est imprégné déteint généralement sur l'esprit de ses lecteurs, vous voyez de quelle importance sera le choix à faire, et combien vous devez vous garder d'introduire chez vous un ennemi domestique.

Qui sait si l'œuvre de l'unité ne serait point entamée par lui ou compromise? Tandis que vous bâtissez, il démolirait ; tandis que vous défendez, il attaquerait ; tandis que vous protégez et couvrez d'une égide, il séduirait, il perdrait peut-être ce que vous avez le plus à cœur de sauver.

Et ne me dites pas que cette lecture n'est q.ue pour vous. Quand un journal a franchi votre seuil, il vous est difficile de savoir tous les lieux ou il pénètre. Plus il sera sévèrement interdit, plus il trouvera d'intelligences secrètes qui le feront échapper à la surveillance; vos enfants, vos domestiques ne verront point près d'eux ce fruit défendu sans être tentés d'y porter la main ; votre maison fût-

elle le séjour de rinnocence, à chaque instant \ous auriez à craindre que la scène du paradis terrestre ne s'y renouvelle et n'amène comme résultat quelque déchéance.

Ainsi le livre ou le journal avec lequel nous conversons, arrive aisément à nous imprimer sa forme; mais que dire des cercles, des sociétés habituelles avec lesquelles nous sommes en rapports de tous les jours? Une certaine communion de pensées s'établit d'elle-même insensiblement parmi ceux qui les fréquentent. Or tel est aujourd'hui l'esprit général que souvent l'air qu'on y respire est saturé d'erreurs, qu'il se trouve vicié par ces idées fausses et ces préjugés dangereux qui pullulent dans le monde. Exposez le tempérament même le plus robuste à l'action lente peutêtre, mais à peu près irrésistible, de ce milieu, vous le verrez perdre graduellement ses forces. L'atmosphère épaisse et chargée de vapeurs dans laquelle il vivra ordinairement répandra un nuage sur son regard autrefois si limpide ; la vérité s'obscurcira et semblera graduellement s'éloigner; les principes chrétiens ne

jetteront plus dans cet esprit préoccupé qu'une demi-lumière, qui s'affaiblissant chaque jour, menacera bientôt de s'éteindre.

Quelle épreuve pour l'adolescent dont l'esprit n'est point définitivement assis ! Le premier devoir d'un père , n'est-ce pas de se rendre compte des sociétés qu'il iréquente, de lui fournir des amis sûrs, d'écarter autant qu'il se peut de cette intelligence encore malléable et flexible, tout ce qui la déformerait ou lui ferait contracter un pli funeste?

Et quanta nous-mêmes, Messieurs, sommesnous tellement inaccessibles à ces influences que nous puissons toujours les affronter sans précautions? J'entends dire que tel homme, toutes les fois qu'il revient de telle réunion, de telle compagnie n'est plus reconnaissable. Sa femme , ses enfants ne sont que trop avertis du contact qu'il a subi; ils le devinent à cet air sombre, à cette parole sèche, à ce pli particulier du visage qui indique une préoccupation spéciale ; peut-être à ce caractère aigri qui révèle un trouble secret, à ces démonstrations moins affectueuses qui lais-

sent craindre une passion cachée. Ah! que de fois une influence invisible pèse de tout son poids sur la famille et en détruit la paix I La main qui agit est dans l'ombre, mais elle ne se fait que trop sentir au grand jour ; et les coups qu'elle porte, pour chercher à se* dissimuler, n'en sont ni moins cruels, ni moins inguérissables. Et ce n'est pas toujours le cœur qu'elle atteint, ce sont bien souvent aussi les idées qui se modifient, qui se transforment, qui deviennent bientôt tout autres qu'elles n'étaient autrefois ; prenant désormais le ton au dehors, elles ne se trouvent plus en harmonie avec la note dominante de la famille. Vous le voyez, cette précieuse et sainte unité qui fait notre joie est exposée de toutes parts; elle ne peut se conserver, ni même exister sans combats. Il faut un œil vigilant qui soit toujours ouvert sur ses périls ; il faut un bras dévoué qui soit toujours prêt à s'étendre pour sa défense; surtout il faut un zèle ardent qui embrasse cette cause et la fasse triompher de tous ses ennemis.

C'est le rôle du père chrétien ; et il l'exer-

cera d'abord en abritant la famille contre rinvasion des idées étrangères. A la porte de son propre esprit comme à la porte des esprits qui lui sont confiés, il établira un contrôle sévère, une sorte de douane rigoureuse, 'cbargée d'examiner tout ce qui tente à chaque instant de s'introduire. Le libre-échange ne pourrait être ici que ruineux. Sans mettre l'enceinte protégée en dehors du commerce et du mouvement général, que sa barrière soit gardée fidèlement, qu'on y discerne avec soin les denrées qui doivent être admises et celles qui sont prohibées.

Ce sera le fait de l'autorité d'empêcher la contrebande des livres dangereux et des compagnies funestes.

Mais bon gré, mal gré, des idées de toute espèce arriveront jusqu'au seuil, et ce n'est point par la violence qu'on les écartera. Si le père veut que le triage se tasse, qu'il tienne luimême à la main le flambeau de la foi. Qu'aux clartés vives de cette lumière que lui prête l'Église, il éclaire soigneusement et les replis des intelligences et les fantômes qui cherche-

raient à s'y cacher à la faveur des ténèbres. Plus la vérité brillera, plus on verra se dissiper aisément ces ombres fugitives qui n'oseront tenir en sa présence.

Oui, Messieurs, le secret, le grand secret pour que votre maison tout entière demeure lumineuse c'est que vous y soyez vous-même un foyer étincelant. C'est que toutes les obscurités qui pourraient s'y produire viennent se fondre dans la sérénité de ces convictions que vous ne vous contenterez pas d'avoir en vousmêmes, mais que vous ferez partager aux autres. Cette parole évangélique dite par J.-G. même du précurseur : Erat lucerna ardens et lucens^ c'était une lampe ardente et qui éclairait tout autour de lui, il faut vous en emparer pour vous mêmes et en faire la devise de votre vie. Le même Sauveur disait à tous : Que la lumière de vos œuvres brille d'un si vif éclat devant les hommes qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux : Sic luceat lux vestra coram hominibus ut glorificent Patrem vesfrum qui in cœlis est. Laissez-moi vous dire dans un sens plus restreint, et avec

UQ accent plus pressant encore: Oui, que Yotre enseignement et vos paroles, que vos actes et votre conduite soient, au sein de la famille,' comme un centre radieux dont les rayons se reflètent sur tous les visages; afin qu'illuminés par vous, tous ceux qui vous appartiennent soient vraiment de ceux que l'Écriture appelle les fils delà lumière: Filii lucis, ou encore les enfants du jour, qui n'ont rien de commun avec la nuit, ni avec les ténèbres : Filii diei^ non noclis^ neque tenehrarum; marque privilégiée à laquelle on reconnaîtra qu'ils se rattachent à Dieu comme à leur premier Père et qu'ils l'honorent ici-bas d'un culte filial : Ut glorificent Patrem vesirum qui in cœlis est; magnifique unanimité des esprits, présage de celle qui doit être un jour plus admirable encore et plus complète.

De l'imité des Idées dans la famille (suite). Les movens.

Messieurs,

Je suis loin d'avoir tout dit sur l'importante matière par laquelle nous avons abordé la question de l'unité dans la famille. De fait, il est peu de parentés si homogènes où l'on ne trouve un peu plus près, un peu plus loin, quelques membres qui ne partagent pas la pensée commune, même sur les sujets les plus graves. Ils se sont fait sur la religion, en particulier, des convictions à part; ou peutêtre ce qui domine, c'est l'absence complète

de toute coiiYiction, comme de tout culte. Et ce sont précisément ceux-là qui sont plus disposés à mettre en avant leurs préjugés, eux qu'on trouve toujours prêts à faire leur profession de. foi négative ou sceptique, eux qui prétendent rallier tous les autres à leur manière de voir, et remettent sans cesse sur le tapis les mêmes discussions, les mêmes problèmes.

Or, si grande que soit la distance qui nous sépare moralement de ces personnes, souvent le contact avec elles est obligé et les relations nécessaires. On se voit à la ville ou à la campagne; on se rencontre aux eaux, on se retrouve chez des amis communs; les liens du sang, les convenance? sociales défendent de se fuir; et une rupture absolue ne saurait s'opérer sans produire dans le monde une sorte de scandale. Peut-être aussi des intérêts sacrés s'y opposent. Et pourtant la fréquentation de pareils hommes crée pour plusieurs un vrai péril. On ne le constate que trop à certains symptômes déjà manifestes, qui semblent accuser une transformation graduelle.

C'est un adolescent dont les idées prennent peu à peu l'empreinte de celles qui lui sont exposées avec tant d'assurance. C'est une fille, ou même une jeune femme qui sort de ces conversalions moins pieuse et plus mondaine, se rapi)rochant d'autant plus de l'amour des choses futiles qu'elle commence à s'éloigner davantage des horizons chrétiens. L'esprit religieux diminue sensiblement; les blessures qu'il reçoit fréquemment rendent la foi plus faible et il est même à craindre qu'elle ne finisse pas être ébranlée. La difficulté que je signale devient bien plus grande encore quand elle constitue un état permanent et habituel. Combien de ces jeunes gens, que la famille et l'école avaient réussi à protéger contre l'invasion des idées malsaines, se trouvent subitement transportés dans un milieu insalubre et tout différent de celui qu'ils avaient connu jusqu'alors I Le bureau où ils sont entrés, l'étude où ils travaillent n'apporte à leurs oreilles que des discours irréligieux, avec l'antipathie la plus prononcée pour tout ce qui est catholique.

Je n'aborde pas le côté moral, ou si vous aimez mieux, le côté immoral de ces entretiens; je n'y considère que l'influence fâcheuse qu'ils peuvent exercer sur les croyances. On a Yu plus d'une intelligence naïve y laisser la simplicité de sa foi ou même y perdre entièrement ce que la famille lui avait donné de principes.

Un père attentif et vigilant ne saurait considérer sans alarmes ces situations qu'il ne dépend pas toujours de lui d'éviter à ses enfants. Il ne s'agit pas sans doute de les retirer du champ de bataille, puisque aussi bien le champ de bataille est partout. Mais la lutte étant devenue nécessaire, il s'agit d'y préparer de vigoureux champions. S'il est clair qu'aujourd'hui plus que jamais, le chrétien doit être soldat, il a besoin d'être de bonne heure

armé de toutes pièces et accoutumé à la manœuvre. Le chef de famille devient, par la force même des choses, comme un capitaine instructeur, chargé de former les jeunes recrues qu'il a sous la main et de les dresser aux exercices militaires. Trois nécessités sur-

UNITÉ DES IDÉES DANS LA FAMILLE. 9o

tout s'imposent à lui, parce que là se trouvent les garanties de l'avenir. Ce sont elles qu'il nous faut aujourd'hui examiner.

Première nécessité : établir plus solidement dans les esprits les idées traditionnelles.

En certaines contrées riveraines de la mer, où toute maison doit s'attendre à subir l'effort des vents et des tempêtes, l'art de la construction a des procédés spéciaux; il creuse des fondations plus profondes, il établit des charpentes plus lourdes, plus résistantes, et souvent il va jusqu'à lier avec le fer les diverses parties de l'édifice. Que sera-ce si le monument qu'on élève doit se trouver au milieu des flots? Alors les précautions que nous venons de dire ne suffisent plus. Il faut- un ciment particulier; il faut une base plus large, plus affermie; on ne craindra point d'y rassembler et d'y sceller indivisiblenient d'énor-

mes quartiers déroche; c'est seulement devant ces masses formidables qu'on peut espérer de voir la vague se déchaîner sans succès; c'est sur elles que l'orage passera sans rien détruire.

Pères qui m'écoutez, sachez bien que l'édifice dont vous êtes les architectes ne doit pas seulement être exposé sur le rivage aux coups de vent qui arrivent des profondeurs de Tocéan; non, c'est au milieu même des flots en fureur qu'il doit rester debout, secoué, battu, immergé de toutes parts; devenu comme le point de mire où convergent tous les coups de la tempête. Si vous voulez que ses murailles tiennent bon, voyez quelles proportions il s'agit de leur donner et sur quels fondements il les faut asseoir.

Certes, Messieurs, à aucune époque, l'éducation religieuse et morale de l'enfance n'a eu besoin d'être aussi forte que de nos jours. Autrefois sans doute les périls inhérents à la nature humaine existaient comme aujourd'hui, mais la société prise en masse était croyante; et si les volontés pouvaient être en-

traînées au mal, les esprits du moins conservaient ordinairement leurs convictions et leurs principes.

La partie la plus menacée maintenant, c'est précisément cette base qui porte tout le reste. Les grandes notions d'autorité, de devoir, de religion de \ertu sont comme les quatre pierres angulaires qui se rejoignent, se soudent l'une à l'autre pour la former. Dites-moi, donc s'il en est une seule que ne cherchent pas à renverser les négations radicales de notre époque. Je ne sais quel scepticisme désolant remplit l'atmosphère; il s'introduit dans les interstices des âmes, il filtre, pour ainsi, dire à travers les pores de nos pensées, si bien qu'on voit peu à peu se détériorer et se dissoudre le roc des traditions qui semblaient les plus fermes et les plus inébranlables.

Et pourtant, au lieu de fortifier ces assises premières, nous les posons mal ou nous les abandonnons dans un déplorable état de faiblesse. L'autorité a peur de se faire sentir, elle se dissimule, elle s'efface. Le devoir craint de seprésenter avec son front austère, il se masque

et prend une autre figure, si toutefois il ne cède pas entièrement la place au plaisir. De religion on ne prend que le strict nécessaire, tant on se persuade qu'il serait dangereux de dépasser pour l'enfant une dose restreinte et insuffisante. Pour la vertu, on se contente d'un à peu près, et il arrive même souvent qu'on transforme en mérite ce qui devrait être regardé comme le fait du caprice ou des passions naissantes.

Et c'est sur de pareilles fondations qu'on prétend construire ! De grâce, que voulezvous y mettre? Que produira l'éducation en vogue aujourd'hui qui puisse avoir des chances de durée ? Elle a la prétention de façonner le caractère; elle ne nous donne que des natures molles, sans énergie, des âmes de cire qui prendront toutes les formes qu'on voudra leur imprimer, parce qu'elles sont hors d'état d'en avoir une qui leur soit propre. Au lieu de faire des hommes, elle n'aboutit qu'à perpétuer l'enfance; avec la fougue de plus, avec l'ingénuité de moins, ce sera toujours Tenfance emportée, capricieuse, impuissante à se

modérer, incapable de discipline ; ce qui n'était qu'instinct s'est changé en passion ; les jeux sans conséquence ont été remplacés par des jeux terribles; du reste, aujourd'hui comme hier, absence de raison, recherche effrénée de plaisir, esprit ouvert à toutes les erreurs et désormais fermé à la vérité chrétienne : tel est le triste spectacle que nous donne cette jeunesse dont la religion n'a pas guidé les premiers pas ou qu'elle a été forcée d*abandonner, pour ainsi dire, au seuil de la vie raisonnable.

Si elle est restée plus longtemps près de la jeune fille, plaise à Dieu qu'elle n'ait point créé en elle seulement une piété d'impressions et qu'elle y ait établi autre chose qu'une sorte de religiosité toute superficielle I sorte de vernis extérieur qui pourra faire illusion au dehors, mais ne conservera rien au dedans, et qui, s'il ne tombe pas au contact du monde, sera du moins impuissant à préserver de ses funestes atteintes. Vous le voyez, dans cette œuvre d'où dépend tout l'avenir, l'important est de pénétrer plus avant, d'aller au fond

même de l'âme ; autrement, ce que vous essayez d'édifier demeure comme suspendu sur le vide ; l'esprit, oscillant sans cesse, restera dans cet état ébauché et inconsistant dont parle saint Paul, il sera emporté au hasard, il flottera à tout yent de doctrine : Tanquam parvuli fluctyantes omni vento doctrinœ; c'est pour qu'il n'en soit point ainsi que Jésus-Christ a établi dans son Église des pasteurs et des docteurs ; c'est pour la même raison qu'il a placé au foyer de chaque maison chrétienne une autorité enseignante, qu'aucune autre ne saurait dispenser de remplir son mandat et d'exercer son auguste ministère.

Mais ce ne sera pas assez d'avoir de bonne heure préparé l'enfant à la résistance. Il faudra que le regard paternel suive avec une constante sollicitude toutes les phases que traverse son esprit, à mesure qu'il se trouve jeté au milieu du péril. Comme le navire de

guerre, sur lequel se fonde l'espoir de nos succès maritimes; non-seulement dans sa construction on n'a rien ménagé pour assurer la solidité de sa coque et revêtir ses flancs d'une cuirasse impénétrable ; après chaque voyage, après chaque combat, on visite avec soin toutes ses parties; si dans la muraille une fissure s'est déclarée, si l'armure d'airain paraît fail)lir en quelque endroit, aussitôt Tavarie est réparée, et l'on se garde bien d'attendre, avant d'y pourvoir, qu'il soit survenu un plus grand dommage,; et pourtant. Messieurs, les risques que doit courir ce vaisseau ou cette frégate sont-ils à comparer avec ceux qui attendent le jeune homme sur une autre mer infiniment plus agitée^ où les luttes sont mille fois plus terribles? Combien, par conséquent, n'est-il pas plus nécessaire de veiller sur tout accident et de réparer à temps ses moindres pertes !

Vous me direz peut-être que les profondeurs d'une âme ne peuvent être mises à nu comme celles du bâtiment rentré dans le port. Je réponds que, tout au contraire, la maison pa-

teriielle devrait être comme ce dock réparateur, où l'on ramène de temps en temps le navire fatigué de tenir la mer, désemparé par les feux ennemis, peut-être même à demi fracassé par ces coups d'éperon, qui paraissent être ce que la marine moJerne a de plus redoutable. S'il est un œil qui puisse visiter en détail chacune des blessures faites à une jeune itme, ne sera-ce pas avant tout l'œil d'un père ? Est-ce que la nature ne lui a pas donné une perspicacité à part? N'a-t-elle pas doué le chef de famille d'un sens particulier qui lui fait deviner les souffrances, les épreuves et, en même temps, les fautes, les malheurs de ceux qui sont soumis à sa direction ?

Messieurs, ce n'est pas pour rien que vous avez sur vos enfants cette avance considérable de vingt-cinq années ou davantage, qui vous a fait parcourir avant eux la voie où ils sont appelés à marcher, qui vous en a révélé les périls, les tentations, les écueils, qui vous a donné, dans l'expérience de ses combats- et peut-être de ses revers, la science nécessaire pour prémunir ceux qui viennent après vous

et leur épargner de tristes défaites. Près de Tadolescent encore étranger à la connaissance de la vie, Dieu vous a placés avec une sagesse pratique qui est le fruit de votre passé. Initiés à tout un ordre de choses encore mystérieux pour le premier âge, vous assistez comme témoins à la révélation graduelle qui va se faire ; vous pouvez en surveiller chaque phase, en voir se dérouler successivement toute la progression. Un mot, un geste, moins que cela encore, un pli du front, une expression de visage, tout aura pour vous un langage clair et intelligible et vous fera comprendre le travail secret qui s'accomplit au dedans. Bien plus, sans aucun symptôme extérieur, je ne sais quel instinct divinatoire vous avertira de ce qui se passe.

D'ailleurs, si, tout en évitant de compromettre son autorité, le père a eu soin de se faire l'ami, le confident de ses fils, leur cœur naïf s'ouvrira de lui-même et laissera lire aisément jusque dans ses replis les plus cachés. Vous enverrez, Messieurs, les premiers troubles; vous n'aurez pas de peine à en comprendre la

première fermentation, à en soupçonner les premières atteintes. Les rapports si simples, si natm^els, que vous avez tous les jours avec vos enfants, deviendront comme un miroir fidèle où leur âme se peindra en quelque sorte tout entière. Une certaine réserve, une froideur inaccoutumée, une gêne, un embarras seront pour vous autant de pronostics non équivoques et de signes révélateurs. Car Dieu a voulu que cette providence visible, qui s'assied au foyer domestique, eût, en quelque sorte, le privilège de l'invisible Providence qui gouverne le monde et, que de l'une comme de l'autre on pût dire : Omnia nuda et aperta sunt oculis éjus : toutes choses sont à découvert et sans voiles devant son regard *.

Or, de même que la première sait empêcher les envahissements du désordre et maintient dans l'équilibre l'économie de l'univers ; de Aie me aussi la seconde ne doit pas se contenter de constater la présence du mal; elle est surtout établie pour y porter remède. C'est à

• i. Héb.,iv, 13.

l'origine des déviations qu'il faut s'y prendre. Un esprit commence-t-il à ne plus se tenir aussi ferme; y sent-on un ébranlement, une agitation intérieure ; n'a-t-il plus pour les idées fausses la même répulsion et pour les théories mensongères le même éloignement ; a-t-on lieu de craindre que certains discours irréligieux soient écoutés avec complaisance, que certains livres d'une doctrine mauvaise soient accueillis avec plaisir; c'est au moment même de ces premières manifestations qu'un père intelligent interviendra avec prudence.

Sa tâche est délicate; il faut éviter de froisser cette indépendance naturelle qui, dans le jeune homme aussi bien que dans un coursier vigoureux, se cabre aisément et, une fois effarouchée, ne se rend plus même à la main qui caresse et qui flatte. Nous l'avons dit déjà bien des fois, ce n'est point comme d'assaut qu'on pourra emporter la place. Qu'on étudie plutôt ses diverses avenues, qu'on se rende compte du chemin à prendre pour y pénétrer sans violence. Il est assurément plusieurs portes dont un père dévoué et tendre ne peut

manquer d'avoir la clé. Il attendra, s'il le faut,, les moments favorables ; il ne craindra point, si la chose est opportune, d'allonger sa route et de faire un détour. Tantôt obliquement, antôt d'une manière directe, il abordera la difficulté ; il opposera aux influences du dehors son influence personnelle et victorieuse ; puis, ramenant doucement. à son centre l'esprit qui s'en était écarté, il l'assoira de nouveau dans la solide et immuable vérité des principes chrétiens et des traditions de famille. S'il s'est fait dans ses idées une lacune, il la comblera ; s'il reste dans son intelligence une souffrance, il s'efforcera de la guérir; après avoir cicatrisé les plaies, il visitera l'armure offensive et défensive, pour la réparer, ou encore, pour aviser aux moyens d'ajouter ce qui y manque. Certes, Messieurs, il faut proclamer heureux le jeune homme qui vit sous l'égide d'un semblable père ; plus que tout autre, il peut se féliciter d'être à couvert de l'erreur, et si jamais il en devient victime, on ne devra l'imputer qu'à sa volonté mauvaise, à ses résistances obstinées.

Nous voyons des plantes qui se nourrissent à peu près exclusivement par leur feuillage. Elles ont à peine besoin de racines, et celles dont elles se pourvoient ne sont jetées qu'à fleur de terre. Un pan de muraille, un roc presque nu leur suffisent pour naître et se développer à l'aise. Mais aussi semblent- elles indifférentes au séjour qu'elles ont choisi; vous les transporteriez ailleurs qu'elles s'apercevraient à peine du changement ; elles continueraient à y vivre sans regret, à y fleurir sans amère comparaison et sàns aucune manifestation de tristesse. Tout différents sont ces arbres vigoureux qui nous charment par leur taille élancée et par leur épais ombrage; si vous voulez les transplanter sans péril, il faudra les tromper en quelque sorte en transportant avec eux le sol où ils ont crû et dont ils sont devenus désormais comme inséparables. Cette terre leur est nécessaire parce

qu'ils y plongent profondément et qu'ils y puisent toute leur vie. Ainsi en doit-il être aujourd'hui plus que jamais pour chacun des membres de la famille.

Autrefois, quand l'esprit chrétien formait comme l'atmosphère générale des sociétés, peut-être la plante restée chez elle sans racines avait-elle encore chance de rencontrer ailleurs son climat natal; maintenant presque partout le vent qui souffle est chargé de poisons mortels; c'est donc plus que jamais dans le milieu essentiellement salubre où la Providence a placé notre berceau, qu'il nous faut chercher l'air qui nous convient. Du reste, pour le respirer, il n'est pas nécessaire de demeurer toujours sous Te toit paternel. Au loin il nous arrive encore, apporté par nos impressions premières, appelé par nos vieux souvenirs. Comme une brise rafraîchissante que nulle distance ne saurait arrêter, et qui vient trouver le jeune homme dans les ardeurs mêmes de la passion, dans les entraînements des compagnies, des affaires, des plaisirs; souvent il lui suffira de sentir cette

action pure, vivifiante, pour ressaisir des forces qu'il était sur le point de perdre et pour recouvrer tout à coup le courage de la vertu, du devoir, de l'honneur.

Mais ceci suppose que les racines de son cœur et celles de sa vie demeurent invariablement fixées dans la famille. Remarquons-le, Messieurs, ces affections que la nature ellemême s'est chargée d'établir, ne sontpas seulement la condition de nos plus douces joies, elles sont encore la garantie la plus efficace de notre persévérance dans le bien. Oui, plus la puissance d'attraction exercée par le foyer domestique sera forte, irrésistible, plus vous aurez lieu d'espérer que partout et toujours ceux qu'on y a vus autrefois réunis se rappelleront ce qu'ils étaient et se garderont de dégénérer. Jeté peut-être au delà des océans par les hasards de sa carrière, loin de son pays, loin des siens, le jeune homme se trouvera plus d'une fois face à face avec ces séductions auxquelles ne résistent pas toujours les âmes les plus affermies. Après de longs combats et de nombreuses victoires,

une heure pourra venir, où se sentant à bout de forces, il paraîtra sur le point de céder comme tant d'autres. La religion de ses premières années serait alors trop faible si elle était seule; mais avec les vérités qu'elle rappelle, ressuscitent aussi au fond de cette âme les impressions, les réminiscences, les tradi- ^ tions des anciens jours, tout cela dominé par l'image auguste du chef de la famille et de ses vertus. Pensez-vous, Messieurs, que ce ressouvenir soit d'un médiocre secours au fort de la tentation? Ne voyez-vous pas' cette figure immaculée d'un père chrétien se dressant tout à coup devant les yeux d'un enfant prêt à faillir, et lui tenant un langage qu'aucune autre bouche ne saurait lui faire entendre? Entre son cœur et le vice il y a ce regard auquel il n'échapperait pas, cet héritage d'honneur qu'il faudrait profaner, cette tête vénérée et chérie au front de laquelle il faudrait imprimer une souillure. Si violents que soient les entraînements, ils seront réprimés, l'amour du foyer aura sauvé le jeune homme.

Mais la force de cet amour tient en grande partie à l'iinité dont nous parlons. Il tient à l'attitude qu'un chef de famille saura prendre vis-à-vis des siens, à cette unanimité de pensées, de sentiments qu'il aura réussi à établir entre tous, à ces épanchements où les âmes s'ouvrent et se versent l'une dans l'autre. Il faudrait, en quelque sorte, qu'elles fussent de cristal et que pas une de leurs dispositions ne demeurât cachée. La confiance mutuelle, une douce et respectueuse amitié qui se superp(jse aisément à l'affection plus profonde sans doute, mais aussi moins expansive, que la nature a créée entre les fils et les pères, une familiarité contenue — non point celle qu'on voudrait établir aujourd'hui sur les ruines du respect — mais celle qui rapproche les rangs sans les confondre : ce sont là assurément autant de moyens propres à attirer les cœurs et à les fixer dans la famille.

Le principal de tous, Messieurs^ c'est vousmêmes; ce sont les sympathies que vous faites naître, le charme qui s'attache à votre personne, le bonheur que l'on goûte dans votre

compagnie. Oui, le père doit être le secret aimant qui attire et qui retient ; il y a dans l'action mystérieuse qu'il est appelé à exercer quelque chose qui dépasse les industries de la tendresse et qui dépasse même la puissance de la nature. Laissez-moi vous le dire, c'est un don divin, qu'il faut obtenir par la prière, acheter par le sacrifice, mériter et conserver par la pureté de la vie. La chasteté du père de famille est peut-être ce qui contribue le plus à lui donner cet ascendant et cet empire sur les âmes. Pour lui, ce n'est point simplement une question personnelle que de fuir toute souillure; plus il en est exempt, plus la lumière de sa vie rayonne et enveloppe les siens, plus l'arôme qui s'échappe de lui les embaume et les enivre; on ne peut se défendre de l'aimer, parce que lui-même il aime d'une manière plus pure; son cœur reste plus jeune, plus entier; il a plus de fraîcheur, par conséquent plus de ressemblance avec les affections naïves qui naissent autour de lui et qu'il s'agit de développer.

Messieurs, quand il n'y aurait point d'autres

considérations, je dirais au père qui veut être digne de ce nom, je dirais à celui qui veut rattacher indissolublement à son amour l'amour de tout les siens; en un mot, à vous tous je dirais : Soyez chastes. C'est à la pureté de la vie conjugale q'ue d'avance sont dévolus d'immenses trésors de dilection ; et comme la piété dont Dieu même est l'objet, cette autre piété qui unit entre eux les époux, a pour elle toutes les promesses de la vie présente et toutes celles de la vie future.

Une difficulté m*a été signalée au sujet de certains livres plus ou moins opposés à nos croyances et qui menacent parfois d'entamer l'unité des idées dans la famille.

Il en est, me disait-on, qui font grand bruit, dont tout le monde parle, et qu'il est à peu près impossible que le jeune homme ignore. Si on les lui interdit, il les lira en secret. Ne serait-il point à propos, en certains cas, que le père prenne les devants, qu'il lise avec lui l'ouvrage dangereux, démasquautla fausseté,

releyant l'erreur, mettant l'antidote à côté du poison, en sorte que la lecture devienne inoffensive et qu'en même temps la curiosité soit satisfaite ?

Rien ne me semble plus judicieux que cette réflexion. Elle suppose, il est' vrai, un père instruit et capable; mais pourquoi ne ferait-il pas en sorte de l'être? Le monde fourmille d'hommes qui manquent de loisirs seulement parce qu'ils ne savent pas ménager leur temps; d'autres en ont, dont ils ne savent que faire et dont peut-être ils abusent. Que ne suivent-ils de plus près les études de leurs enfants, et que n'apprennent-ils eux-mêmes, ou du moins que ne rapprennent-ils assez de choses pour se trouver toujours au niveau de ceux qu'ils doivent conduire ?

Messieurs, je n'ignore pas qu'une mesure uniforme de science ne saurait vous convenir à tous. Le tourbillon des affaires en absorbe plusieurs; l'âge, les facilités ne sont point partout les mômes. Mais faut-il que l'influence paternelle se trouve diminuée, annulée par une trop grande infériorité vraie ou appa-

rente dans les questions littéraires ou scientifiques? N'est-il pas à craindre que l'orgueil de l'enfant ne soit surexcité, quand il se sentira habituellement dans une sphère que ses parents n'abordent pas? Les conversations de la famille ne sont-elles point exposées à languir, quand ce qui fait l'objet des préoccupations du fils sera totalement étranger aux préoccupations du père ?

, N'exagérons point le danger. S'il y en a un réel dans ce que je dis, il a existé de tout temps; il est devenu plus inévitable que jamais dans le déclassement propre aux sociétés démocratiques. En supposant même une différence du côté de la culture intellectuelle, un père sage, éclairé ne se désintéressera jamais de la formation morale de ses enfants, et ne laissera point échapper totalement de sa main le gouvernail des idées. C'est en ramenant toujours les esprits à la vérité, c'est en prenant pour mesure de toutes choses la sublime simplicité de la doctrine catholique, en coulant pour ainsi dire dans ce moule divin la pensée de la famille tout entière, que

le père fidèle à ses devoirs pourra répéter la parole de saint Paul : Filioli quos iterum partuî'io donec formetur Christus in vobis^. Former l'intelligence de ses enfants sur la parole même de Jésus-Christ révélée dans l'Evangile, c'est son ambition et c'est aussi son bonheur.

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