‹ La paternité chrétienne (volume 3)Chapitre 4 sur 14 · Va tibi terra cxtjus rex puer est. (Eccle., x · texte numérisé non relu

Va tibi terra cxtjus rex puer est. (Eccle., x

Tout ce que nous venons de dire nous amène à parler d'un excès opposé au premier et qui ne saurait pas davantage procurer ou conserver l'unité véritable.

in.

Loin de briguer la domination, il est des chefs de famille qui abdiquent. Quelquefois c'est de guerre lasse, par ennui de la lutte et par amour de la paix. Désespérant d'arriver autrement à une solution, ils abandonnent le champ de bataille et signent une paix honteuse. De ce jour-là date leur déchéance; et d'ordinaire cette déchéance est sans espoir de restauration dans l'avenir.

D'autres se laissent aller à la faiblesse de leur caractère. Faits pour être conduits, ils semblent ne chercher autre chose qu'une volonté qui les mène. Plaise à Dieu qu'ils rencontrent juste et qu'au milieu des nombreux aspirants ou aspirantes qui ne manquent guère de se présenter, ils n'aillent point renverser

l'ordre naturel et créer auprès d'eux une autorité irrégulière. Parmi les causes qui introduisent au foyer domestique une multitude de douleurs, il faut placer au premier rang les jalousies de pouvoir et d'influence, et toutes ont leur raison d'être dans l'abdication partielle ou totale des chefs naturels de la famille; aussi, quel qu'en soit le motif, elle sera toujours un malheur.

Le père a une place importante que lui seul peut occuper ; il doit exercer une action qu'aucun autre ne suppléera. Ce que serait un navire sans pilote, ce que serait un état sans gouvernement, c'est ce que deviendra la famille où manque la direction du chef, où ne se fait plus sentir l'impulsion salutaire qu'il devait donner à tous. Malgré les efforts et le dévoûment de ceux qui s'intéressent à son sort, il est à craindre qu'elle ne sombre bientôt dans le désordre et dans l'anarchie.

Qui pourrait, comme un père, former l'esprit de l'enfant et surtout celui du jeune homme? Si personne ne veille sur le seuil, mille idées fausses trouvant la porte ouverte viendront

prendre domicile dans les jeunes intelligences. Des leçons d'un caractère suspect les auront introduites; des affirmations téméraires et insensées, contre lesquelles rien ne réagit, ne manqueront pas de les appuyer. Les lectures se feront au hasard, ou plutôt, parce que l'attrait naturel a sa puissance élective, toujours tournée de préférence vers ce qui flatte la passion. les écrivains les plus écoutés seront ceux dont la voix est plus dangereuse, ceux qui faussent les principes et inoculent l'erreur à la place de la vérité, ceux qui distillent, sous l'apparence d'un breuvage innocent, des poisons subtils et mortels. Les idées de l'adolescent sont flexibles comme ces branches nouvelles de l'arbuste sur lequel repose l'espoir de l'avenir; si vous les déployez avec art, si vous les assu> jétissez doucement sans les rompre, vous assurez leur fécondité en même temps que vous favorisez leur croissance. C'est un travail qui veut être fait avec habileté, mais surtout avec amour; je ne craindrai point de dire qu'il devient le plus souvent impossible, nonseulement si l'action paternelle le contrarie,

mais encore si elle s'efface, si elle n'a pas le soin de maintenir au moins l'ordre établi, de ramener à la position normale ces rameaux vigoureux, indomptés, que la puissance de leur sève entraîne et qu'elle menace de faire échapper à toute discipline.

La famille où le pouvoir paternel abdique, ressemble bientôt à ces forêts vierges où la végétation laissée à elle-même mêle et brouille à plaisir comme un inextricable écbeveau; c'est seulement en employant le fer et le feu que l'homme pourra s'y frayer un passage. Ainsi, tout en croissant dans le même sol, les esprits vont à l'aventure ; leurs idées se croisent, s'embarrassent, s'étouffent peut-être mutuellement; c'est la lutte pour la vie dont nous parlent les naturalistes, où le plus fort l'emporte sur le plus faible, en attendant qu'il périsse lui-même victime de ses propres excès; s'il y a des semblants de concorde, ce ne seront- que des apparences trompeuses; car dans l'absence de toute entente entre les idées qui se sont établies au même foyer, la paix ne consistera que dans un silence diplomatique

incompatible avec la vraie effusion, ou dans une sorte de désintéressement absolu qui ressemblera trop à l'indifférence.

0 père, qu'avez-vous fait de ce sacerdoce que Dieu vous avait donné et qui constituait pour vous un mandat personnel? L'instituteur, l'établissement public lui-même ne pouvaient vous décharger de vos obligations, car votre parole a un accent inimitable, votre autorité une force souveraine , pour fonder dans vos fils l'honneur, la vertu, pour buriner dans leurs consciences les idées nobles et élevées. Grâce à votre abstention coupable, il n'y a plus chez vous ni traditions, ni unité. Nouvel Héli, vous avez laissé l'iniquité pénétrer dans le sanctuaire; l'ennemi va venir, l'arche d'alliance elle-même sera prise; et c'est \ous qui porterez la responsabilité de ces désastres et devant Dieu, et sans doute aussi devant les hommes.

Le système de l'effacement ne pouvant pas plus être admis que celui de la domination absolutiste, il nous faut chercher un antre moyen pour conserver dans la famille l'entente et l'unité des esprits.

Ce moyen, je l'appelle de son nom propre, à savoir la fusion. Et par cette fusion j'entends deux choses: 1° que les idées de chacun devront se produire et être mises en commun; 2° que, sans dépasser une juste mesure, il faudra s'efforcer de concilier leurs dissidences et de les ramener à l'unité morale.

Pour que la première condition se réalise, l'expansion et la liberté sont nécessaires à la famille. Il est des âmes qui restent fermées soit par tempérament, soit par crainte ; tout ce qui se passe en elles demeure concentré à l'intérieur; ou si leurs affections trouvent encore à se faire jour, du moins leurs pensées s'enveloppent dans un impénétrable secret ou affectent de se couvrir d'un épais nuage.

o8 DEUXIÈME CONFÊRENXE.

Avec cette disposition, point d'échange possible des appréciations et des jugements, il faut briser cette glace et forcer cette enceinte. Mais, prenez garde, Messieurs, ce n'est point, par la contrainte que tous pratiquerez ici une ouverture et que vous parviendrez à voir ce qui se passe au dedans. Le rempart dont je parle est comme celui de l'antique Jéricho; il tombe non point devant l'appareil de la force guerrière, mais plutôt devant les pacifiques démonstrations qu'inspire un amour religieux. Oui, faites, s'il le faut, jusqu'à sept fois le tour de cette âme qui ferme ses avenues et se retranche en elle-même; triomphez de ses lenteurs par la patience, de ses appréhensions par les accents sympathiques dans lesquels vous l'envelopperez; prise, en quelque sorte, dans ces filets de vos prévenances et de vos tendresses, assiégée par cette confiance qui s'obstine sans irriter et qui renouvelle chaque jour ses assauts sans coup férir, force lui sera enfin d'ouvrir ses portes et vous deviendrez maître de la place.

Une fois que chacune de ces cités vivantes

aura désarmé et livré ses secrets, il sera temps d'aviser à la pacification générale. C'est ici qu'intervient un travail toujours délicat et parfois difficile. Vous aurez un triage à faire entre les idées qui avaient pris possession des esprits. Quelques-unes sont tout à fait réfractaires ; elles se refusent absolument à la fusion et ne sauraient entrer en société avec les autres. Celles-là seront mises de côté; il faudra les arracher impitoyablement, comme on arrache les herbes inutiles et parasites du champ qu'elles infestent.

Mais cette opération même, toute nécessaire qu'elle est, exige de notre part des précautions. Gardons-nous, en voulant déraciner l'ivraie, d'enlever ou d'ébranler le bon grain. Ayons soin, en retranchant le mal, de ménager l'organe qu'il affecte et de ne lui point causer une-cruelle blessure. L'extirpation des opinions fausses dans l'esprit de l'enfant ou du jeune homme est encore une œuvre de persuasion. Plus vous vous y prendrez de bonne heure, moins vous y rencontrerez de résistance; mais si à votre insu, et malgré

vos efforts, quelqu'une de ces racines amères dont parle saint Paul avait germé dans l'ombre et produit la tige d'un préjugé, d'une erreur funeste, nulle main assurément, n'est mieux en état que celle d'un père, de la saisir et de la retirer, parce qu'aucune autre n'a plus de dextérité et plus de douceur, que nulle autre ne se montre aussi zélée et aussi intelligente. '

Ceci suppose que le chef de la famille apportera le plus grand soin à se tenir lui-même dans les strictes limites de la vérité. Si éclairé qu'il puisse être, il n'aura garde de se croire infaillible; il saura se défier de ses lumières, douter de ses opinions, redresser ses propres erreurs; surtout il ne s'attribuera point une sorte de science universelle et ne s'ingérera pas dans les choses qui dépassent sa compétence. Là seulement où il sent que son pied pose sur un terrain inébranlable, qu'il s'établisse avec fermeté, qu'il avance sans hésitation; du lieu élevé qu'elles occupent, ses convictions deviendront comme le phare vers lequel devront se diriger les opinions flot-

UNITÉ DES IDÉES DANS LA FAMILLE. 6t

tantes, les idées qui erraient au hasard sans boussole et sans règle précise.

Or, comme nous l'avons dit, la convergence des esprits est surtout nécessaire dans la question par excellence, à savoir celle de l'éducation. A chaque instant il arrive que l'entreprise échoue parce que ceux qui en étaient chargés avaient chacun leur système. Système sévère d'une part ; de l'autre, parti pris d'une indulgence excessive et ruineuse; opinions préconçues sur la prédominance de tel ou tel moyen; craintes mal fondées ou espérances chimériques. Bien que l'expérience ne soit point là pour justifier ces idées, on s'y cramponne et on s'y obstine, sans rien céder, ni à la raison, ni à la paix, et sans que les plus tristes résultats en puissent rien faire démordre.

L'éducation devient alors une œuvre contradictoire, où deux volontés se combattent et deux influences se neutralisent. Véritable travail de Pénélope qui recommence sans cesse et qui n'avance jamais, parce que, des deux mains qui s'y emploient, l'une détruit immédiatement ce que l'autre s'était efforcée de

faire. L'autorité divisée se rend bien vite méprisable. Tiraillé en sens opposés ou laissé à lui-même entre des directions qui s'annulent, l'enfant grandit au hasard et n'a définitivement pour règle que ses propres préférences, c'est-à-dire ses passions et ses caprices. Ce n'est pas le moment de dérouler sous vos yeux le triste tableau de cette formation manquée et de cette éducation devenue impossible. S'il est une matière où la contradiction soit désastreuse, c'est celle-là, jamais l'entente des esprits est non seulement désirable, mais, absolument nécessaire,, c'est bien sans doute quand il s'agit pour la famille de pétrir de concert cette matière mobile, qui s'appelle l'enfant, et de modeler en lui la statue de l'homme.

Laissez-moi, en finissant, appeler vos regards sur la famille modèle que mettent sous nos yeux les mystères bénis de ces solennités. C'est à Marie et à Joseph rapprochés encore, rattaches l'un à l'autre par le trait d'union divin de l'enfantement virginal, qu'il faut aller demander l'éloignement de toute dissi-

dence et l'unité parfaite de nos pensées. Heureuse la maison qui se forme elle-même sur ce modèle! Heureux les époux qui, prenant pour ciment de leur mutuelle affection ces saints amours descendus du ciel, savent aussi accorder leurs intelligences en les montant, pour ainsi dire, au ton de celles que nous voyons réunies à la crèche ! Le Yerbe incarné est comme le diapason auquel il faut recourir; c'est lui qui nous donne cette note normale, cet accord fondamental, principe de la véritable harmonie. Toute idée qui détonne est fausse; toute opinion qui se trouve en dissonance avec le cantique divin est par là même en contradiction avec la vérité. Que nos oreilles soient délicates pour saisir les moindres discordances, nos voix promptes à les résoudre au plus vite. Les instruments vivants que Dieu a mis dans la famille formeront alors 'un délicieux concert, prélude de celui auquel nous sommes conviés et auquel les anges mêleront leurs accords, lorsqu'euxmêmes avec nous ne formeront plus qu'une famille immortelle.

De l'unité des idées dans la famille.

Les obstacles.

Messieurs,

Vous avez compris l'importance de l'accord des esprits dans la société domestique. La paix du foyer, le bonheur de la vie en dépendent. S'il est vrai que les premiers chrétiens donnèrent le spectacle , unique au monde, d'une immense famille où il n'y avait qu'un cœur et qu'une âme, cor unam, anima una, n'est-ce pas parce qu'en eux vivait une même foi, et parce que toutes les bouches se ren-

contraient dans la confession de la vérité chrétienne ?

Répétons encore qu'il ne s'agit point pour notre maison d'une sorte d'unité minutieuse, étroite, qui ne souffrirai t aucune dissidence même sur des matières libres, qui voudrait tailler toutes les idées sur le même patron et réduire tous les esprits à la stricte égalité d'une même mesure. Rappelons aussi que cette unité ne s'obtiendra ni par l'absolutisme qui violente, ni par le laisser aller qui abdique ; mais bien par ces sollicitudes éclairées, qui. imitant la conduite de la Providence divine, traitent la liberté des esprits avec révérence et les conduisent, par les voies de la persuasion. à la conformité dans la lumière. Unité vraie, mais large, où tous se trouvent à l'aise, où ils peuvent se mouvoir sans embarras etsans contrainte; elle ressemble à celle que l'Eglise catholique poursuit et dont saint Augustin a donné la formule: In dubiis libertas, in necessariis imitas: dans les choses douteuses, la liberté, mais dans les nécessaires l'unité. Cependant il faut le confesser, elle devient

de plus en plus rare aujourd'hui au sein des familles. A quoi tient cette absence ? où en faut-il chercher la raison secrète? Est-ce au dedans? est-ce au dehors?

Parmi les obstacles intérieurs, le premier qui se présente, ce sont les antécédents opposés et les traditions diverses.

En effet, la famille se forme à son début par le concours d'éléments étrangers l'un à l'autre et parfois hétérogènes. Deux branches empruntées à des arbres divers se trouvent toutà-coup étroitement unies et greffées sur le même tronc ; chacune d'elles apporte nécessairement sa sève, je veux dire ses dispositions naturelles, ses affinités, ses tendances originelles ou acquises. Qui sait si dans un de ces rameaux vivants nous ne trouverons pas absence complète de ce qui vivifie l'autre ?

Les considérations de fortune, de rang, de

convenances sociales auront exclusivement prévalu dans la question du mariage; et on n'a pas reculé devant la pensée d'associer nonseulement des natures antipathiques, mais encore des habitudes, des principes entièrement contraires.

Voilà deux courants qui se rejoignent; leurs eaux n'ont ni les mêmes propriétés, ni la même couleur ; ne feront-elles pas comme celles de certains fleuves, qui, tout en coulant dans le même lit. n'en viennent jamais à se mêler, chacun d'eux continuant à s'alimenter à part et conservant son individualité propre? Vous avez associé deux vies sans les unir, parce qu'il y a entre elles trop de dissemblances. Sur toutes les questions capitales je vois des contradictions que rien ne pourra concilier, des oppositions d'idées, de croyances, qui touchent aux intérêts les plus sacrés, mais qui sont à peu près irréductibles, parce que, de part et d'autre, elles dérivent du canal traditionnel par lequel l'enfance a été misé en communication avec les réalités de la vie.

Les années fécondes, décisives, qui gravent

d'ordinaire dans les esprits d'ineffaçables convictions avaient agi des deux côtés en sens inverse. Elles avaient fait deux œuvres disparates s'appliquant, pour ainsi dire, à les mettre en désaccord sur tous les points ; et ce sont ces deux œuvres que vous juxtaposez au hasard, prétendant qu'elles vont s'harmoniser pour n'en faire qu'une, se fondre ensemble, s'identifier en se complétant l'une l'autre !

Peut-on l'attendre? faut-il l'espérer? Et si jamais cette réduction à l'unité s'opérait, ne serait-ce point aux dépens de ce que l'une des parties — la plus faible, sans doute — a de plus précieux, je veux dire ses pratiques ou même ses croyances religieuses?

Ce qui ne saurait être douteux, c'est que cette situation engendrera bien des luttes et causera bien des douleurs.

Supposons que, grâce à de mutuelles concessions, les premières années se soient écoulées dans le calme. L'heure solennelle arrive où la nouvelle famille s'est développée, où elle doit à son tour communiquer sa forme, imprimer son cachet, en un mot, perpétuer sa tradition

dans les enfants que Dieu lui donne. C'est ici surtout qu'on sent le besoin d'unité ; car l'œuvre ne saurait réussir que par le concours et le concert de toutes les forces qui s'y emploient. Si celles-ci entrent en conflit, que deviendra-t-elle? Comment pourra-t-elle s'accomplir, si les idées qui y président conservent leur antagonisme, et tendent sans cesse à se supplanter mutuellement ?

Certes, il est facile d'écarteler un écusson. On parvient vite à réunir en un même blason les armes et les attributs de deux familles qui s'unissent. Est-il également aisé de fondre ensemble des principes opposés? Et n'est-ce point à raison même de l'impossibilité qu'on y rencontre, que l'œuvre de l'éducation abou tit si souvent à de tristes avortements?

S'il remonte l'une des lignes qui constituent sa parenté, l'enfant ne trouve que des exemples de foi, de religion éclairée, de piété solide; douce et salutaire influence dont il reçoit l'impression, dont il reflète, quelque temps du moins, la vive lumière. A mesure qu'il grandit, il s'aperçoit du contraste qu&

présente avec cette première source de sa vie une autre qui ne le touche pas de moins près et dans laquelle il doit également chercher le secret de ses origines. Là point de prière, point de culte, point de Dieu. Le regard ne s'y élève jamais vers le ciel, et les préoccupations n'ont d'objet que le bien-être, les jouissances de la terre. Des deux côtés, du reste, égale chaleur d'affection ; des deux côtés, démonstrations égales de dé voûment et de tendresse ; peutêtre même, là où le Christ n'apparaît pas, une parole moins austère et plus flatteuse, des maximes plus en rapport avec l'instinct inné du plaisir ; des horizons qui sourient davantage à l'esprit d'indépendance et aux premières aspirations de la passion naissante.

Entre ces deux traditions et ces deux autorités quel choix l'adolescent va-t-il faire? De ces deux voies où son coeur lui montre pareillement ce qu'il a de plus cher, laquelle sera la sienne? Jusqu'à présent, je le veux bien. ;1 a suivi celle de sa mère, le moment n'est-il pas venu où il va commencer à être ce que son père lui apparaît, ce qu'ont été et sont encore

plusieurs des ancêtres dont il porte le nom et dont la vie lui est donnée comme modèle?

Messieurs, quelle tentation pour cette jeune âme, surtout au moment où la voix de la nature parle plus haut, alors qu'une sorte de fermentation inconnue Tient à se faire sentir sourdement au fond de lui-même ! Ce Dieu que la leçon maternelle lui a révélé, il est aimable sans doute; mais il est exigeant. Combien semble plus souriante et plus facile cette voie large, fleurie où marchent, sans s'occuper du ciel, plusieurs de ceux auxquels il doit aussi respect et obéissance! Sans compter que plus d'une fois peut-être il aura surpris sur leurs lèvres peu retenues la parole de l'indifférence ou le sourire du scepticisme.

Ah! n'en doutons point, son choix sera bientôt fait ; puisse-t-il n'être pas décisif! La famille n'a exercé vis-à-vis de l'enfant que la moitié de l'influence religieuse qu'elle lui devait; cette action tronquée est insuffisante et l'on ne tardera pas à s'apercevoir qu'elle a été nulle.

Les phénomènes naturels dont nous som-

mes témoins tous les jours suffiraient, au besoin, pour nous le montrer. Voyez le faisceau lumineux que nous envoie le soleil, il se distingue par une remarquable unité; et pourtant la plupart des objets qu'il atteint sont doués d'une puissance élective qui le brise et le partage; une partie des rayons est absorbée, d'autres sont réfléchis, comme si ce choix était déterminé par leur caractère, plus ou moins sympathique à la surface qu'ils rencontrent. Combien plus la double tradition de la famille , faisceau mal uni, assemblage incohérent, ne sera-t-elle pas analysée, divisée par l'esprit de l'enfant et du jeune homme! Intéressé à repousser ce qui le gêne, à conserver uniquement ce qui lui plaît, il arrivera bien vite à rejeter au dehors l'ensemble des habitudes et des croyances chrétiennes; ce qu'il retiendra, ce seront seulement ces influences obscures, ténébreuses, qui lui apportent le doute ou du moins l'affranchissent de toute pratique difficile.

Outre la diversité des traditions, l'unité rencontre un obstacle dans la variété des dispositions personnelles.

Chaque esprit a ses yeux propres. Tous ne voient pas sous le même angle, dans le même jour, ni de la même manière. Il y a des myopes de l'ordre intellectuel qui n'aperçoivent les choses que de près; il y a aussi des presbytes qui voient double et qui ne savent pas toujours corriger leur erreur. Plusieurs ont un prisme par lequel toute lumière passe avant d'arriver à leur regard; Dieu sait de combien de couleurs étrangères les objets se teignent pour eux, et dans quelle proportion leur forme, leur vérité s'altère. Les mêmes causes sont loin de produire en tous les mêmes effets; dans le domaine des impressions surtout, ce sont souvent les condi-

tions subjectives qui décident, et rien n'est plus vrai que le vieil adage : Quidquid recipitur, recipitur ad modum recipîentis, ce qui veut dire que dans toute action, il ne faut pas considérer seulement la force qui entre en mouvement, mais encore et bien plus, la disposition de celui sur qui elle s'exerce.

De là il arrive qu'en toutes matières les hommes sont divisés d'opinions. Le même spectacle est vu par eux diversement; et si vous leur en demandez compte, il y aura d'ordinaire dans leurs récits des oppositions étranges. Ainsi nous sommes faits. Ainsi sont faits ceux-là mêmes qui doivent vivre ensemble et n'avoir qu'une pensée, puisqu'ils n'ont qu'un intérêt. Sans parler de cette pente naturelle de l'homme à la contradiction, qui s'augmente encore dans un perpétuel tête-à-tête; car l'union engendre bien vite la monotonie; on en souffre; alors la lutte se présente à l'esprit comme le signe de l'affranchissement, comme la preuve de l'indépendance.

Le jeune homme, l'enfant même prendra

volontiers le contrepied de ce que l'autorité paternelle lui impose. Il éprouve le besoin de contredire, et commence à croire à sa personnalité le jour où il ose avoir un avis à part. Le oui dans la bouche de la parenté provoque en quelque sorte spontanément le non dans la sienne. Seule la confiance sans bornes qu'inspire l'amour sera capable de réagir contre ce goût inné d'opposition, que porte en elle notre nature.

Ajoutez que cet instinct se complique souvent de mille petites passions secrètes, et que la vivacité même des affections de famille ne parvient pas toujours à les exclure. Ce sera un sentiment d'envie provoqué par certaines préférences vraies ou apparentes; ce sera une répulsion native et je ne sais quelle antipathie partielle qui, jusque dans une personne aimée, poursuit un défaut, souvent une qualité, ou simplement une manière indifférente de penser et de faire.

L'amour-propre intervient; la susceptibilité qui en est comme inséparable, ne tarde pas à lui prêter main-forte. Un refroidissement, qui

n'avait été que léger à l'origine, amène bientôt après lui une secrète blessure, que les circonstances les plus insignifiantes ravivent et que le seul contact de tous les jours semble aggraver.

De là une opposition systématique dans la sphère des idées; car les conflits qui se produisent de ce côté ont souvent leur source ailleurs; on est aujourd'hui divisé d'opinions, parce qu'hier une parole, une expression de visage a fait passer une impression pénible dans les âmes; si le remède se fait attendre, on va peut-être voir se former comme des partis rivaux et légèrement hostiles. Qui sait même si la famille n'en viendra pas à donner le spectacle d'un de ces schismes intérieurs dont nous avons de tristes exemples jusque sous le toit des patriarches? L'amour-propre blessé des fils de Jacob ne pardonnait pas à un frère plus jeune les manifestations malheureusement trop évidentes de la préférence paternelle; une aversion profonde s'était emparée d'eux et ils ne pouvaient lui adresser une parole exempte de colère :

Oderant eu m nec poterant ei quidquam pacifiée loqui (I).

La société domestique où le mal dont je parle se fait sentir ne peut manquer d'éprouver un grand malaise. Elle ressemble à ces infirmes chez qui un des organes principaux est atteint; ou encore à ces personnes assez saines d'ailleurs, mais dont la constitution a un côté faible et dont le corps est sujet à quelque douleur; on ne peut faire fonctionner tel membre, se tenir de telle ou telle façon sans éprouver une vive souffrance. Tandis que tout devait être paix, harmonie et joie commune dans la vie d'intérieur, à chaque instant on tremble de voir s'élever des orages. Il est des matières qu'on n'ose aborder, il est des moments qu'on craint de voir venir; pour éviter un choc, il faudra bien souvent se renfermer dans le silence. Mais ce silence luimême pèse, il est inquiétant comme celui de ces citadelles soigneusement fermées, où l'on a rassemblé des armes et des engins de guerre ; à un moment donné la porte pourrait s'ouvrir

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