‹ La paternité chrétienne (volume 3)Chapitre 5 sur 14 · Geu., xxxvii · texte numérisé non relu

Geu., xxxvii

et l'on tremble de voir commencer les hostilités. Aussi les esprits s'observent-ils avec défiance. Pourquoi n'en pas venir plutôt à désarmer franchement? Pourquoi ne pas signer une paix indispensable à leur bonheur?

Qu'importe après tout la différence des natures? qu'importe même l'inévitable cliquetis des idées sur certains points de détail?

Si l'union n'était possible qu'entre les intelligences qui coïncident dans toute leur étendue, il faudrait renoncer à la trouver parmi les hommes. A ceux qui sont d'accord pour le fond, il sied bien de négliger certains accessoires. Si le père de famille ne veut point que la tranquillité soit troublée dans sa maison, tout en exigeant la soumission, le respect, qu'il sache parfois se laisser contredire. Que tout en formant les esprits, il ne cherche point à les dépouiller de leur personnalité ; à cette vapeur frémissante qu'il captive et qu'il discipline il se souviendra en même temps de ménager des issues et de fournir de faciles passages; autrement la compression même préparerait des tempêtes;

et plus la liberté des idées aurait été refoulée dans un espace étroit, plus leur explosion, tardive peut-être mais certaine, pourrait un jour causer de tristesses.

Après les obstacles intérieurs, il nous faut signaler ceux du dehors, lesquels, bien que multiples et divers, peuvent être compris sous une seul dénomination. Ce sont les mauvaises influences au point de vue des idées et des doctrines.

Rappelons en premier lieu l'influence des lectures.

Ai-je besoin de vous dire, Messieurs, que la presse est aujourd'hui une large voie sur laquelle se rencontrent, se coudoient, se poussent toute sorte de systèmes et de théories? Là comme ailleurs et plus qu'ailleurs, ce qu'il y a d'honnête et de juste ne forme pas la majorité; à part un groupe relativement peu nombreux d'idées saines et vraies qui essayent

de se produire sur cette grand arène de la publicité, la foule représente non la vérité mais le mensonge, et souvent le mensonge habillé en docteur, le mensonge séduisant la multitude par de flatteuses promesses, la fascinant par son charlatanisme et lui vendant comme remèdes les poisons les plus actifs, les toxiques les plus délétères.

Tous ceux qui savent lire traversent cette voie publique et sont en butte à ce nombre infini de solliciteurs. Vos enfants y viennent à leur tour; pouvez-vous les y laisser errer sans contrôle?

Remarquez que d'ordinaire le bon livre passe son chemin modestement; sûr du bien qu'il peut faire, il ne cherche point le bruit et n'allèche pas la clientèle à grands renforts de réclames; le mauvais livre au contraire aime le fracas; il marche, pour ainsi dire, en sonnant devant lui de la trompette et ne tarde point à obtenir les bravos d'une* foule imbécile; en possession de la vogue, il pique la curiosité, il donne envie à tous de faire sa connaissance, ne fût-ce que pour savoir ce dont

tout le monde parle et pour être au courant des conversations à la mode.

Or, Messieurs, c'est là ce qui s'appelle une connaissance dangereuse. Vous craignez à juste titre pour vos fils la société d'un jeune homme imbu de faux principes et élevé, à l'école de l'incrédulité ; faudra-t-il moins redouter cette autre compagnie plus fatale encore parce qu'elle est plus assidue? Faudrat-il regarder comme plus inoffensif ce dialogue silencieux qui s'établit pendant des heures entre L'âme de vos enfants et l'ouvrage irréligieux ou immoral? partie inégale engagée entre la simplicité désarmée et le sophisme pourvu de tous ses artifices, entre la pudeur ingénue et le vice qui se déguise en se parant de tous ses charmes. Croyez-le, Messieurs, ce tête-à-tête sera malheureux; et parfois une seule rencontre suffira pour faire une blessure mortelle. On sortira de cette entrevue imprudente avec une foi ébranlée, avec un attachement moins fort et moins sûr aux principes et aux traditions de la famille, avec je ne sais quel dégoût de la vie (Tinté-

rieur, avec un attrait plus vif pour les plaisirs du monde, avec le germe du rêve, avec des ressouvenirs qui susciteront mille tableaux fantastiques et qui se traduiront en mille tentations délicates. Nous-mêmes hélas î quoique plus solides et plus mûrs, nous avons peine parfois à tenir bon contre les assauts du livre antichrétien; comment voulezvous qu'il n'y ait point de péril dans ce duel que vous lui laissez engager avec la jeunesse et l'inexpérience?

Et ce que je dis du livre, il faut assurément l'appliquer au journal, instrument plus fréquent e'ncore de division dans les idées de la famille. On a beau se croire affermi dans ses convictions ; on a beau l'être en réalité ; l'action exercée tous les jours par cette feuille dans l'intimité de laquelle on vit, finira par être sensible. A votre insu elle vous dépouille peu à peu de vos opinions et vous fait partager les siennes. C'est la goutte d'eau qui tombe constamment au même endroit et qui finit par entamer le marbre le plus dur, c'est le sel de salpêtre filtrant à travers les pores de la pierre

humide et transformant peu à peu toute la muraille.

Si telle est l'influence que le journal exerce, si la couleur dont il est imprégné déteint généralement sur l'esprit de ses lecteurs, vous voyez de quelle importance sera le choix à faire, et combien vous devez vous garder d'introduire chez vous un ennemi domestique.

Qui sait si l'œuvre de l'unité ne serait point entamée par lui ou compromise? Tandis que vous bâtissez, il démolirait ; tandis que vous défendez, il attaquerait ; tandis que vous protégez et couvrez d'une égide, il séduirait, il perdrait peut-être ce que vous avez le plus à cœur de sauver.

Et ne me dites pas que cette lecture n'est que pour vous. Quand un journal a franchi votre seuil, il vous est difficile de savoir tous les lieux ou il pénètre. Plus il sera sévèrement interdit, plus il trouvera d'intelligences secrètes qui le feront échapper à la surveillance; vos enfants, vos domestiques ne verront point près d'eux ce fruit défendu sans être tentés d'y porter la main ; votre maison fût-

elle le séjour de l'innocence, à chaque instant vous auriez à craindre que la scène du paradis terrestre ne s'y renouvelle et n'amène comme résultat quelque déchéance.

Ainsi le livre ou le journal avec lequel nous conversons, arrive aisément à nous imprimer sa forme; mais que dire des cercles, des sociétés habituelles avec lesquelles nous sommes en rapports de tous les jours? Une certaine communion de pensées s'établit d'elle-même insensiblement parmi ceux qui les fréquentent. Or tel est aujourd'hui l'esprit général que souvent l'air qu'on y respire est saturé d'erreurs, qu'il se trouve vicié par ces idées fausses et ces préjugés dangereux qui pullulent dans le monde. Exposez le tempérament même le plus robuste à l'action lente peutêtre, mais à peu près irrésistible, de ce milieu, vous le verrez perdre graduellement ses forces. , L'atmosphère épaisse et chargée de vapeurs dans laquelle il vivra ordinairement répandra un nuage sur son regard autrefois si limpide ; la vérité s'obscurcira et semblera graduellement s'éloigner; les principes chrétiens ne

jetteront plus dans cet esprit préoccupé qu'une demi-lumière, qui s'affaiblissant chaquejour, menacera bientôt de s'éteindre.

Quelle épreuve pour l'adolescent dont l'esprit n'est point définitivement assis ! Le premier devoir d'un père , n'est-ce pas de se rendre compte des sociétés qu'il fréquente, de lui fournir des amis sûrs, d'écarter autant qu'il se peut de cette intelligence encore malléable et flexible, tout ce qui la déformerait ou lui ferait contracter un pli funeste?

Et quant à nous-mêmes, Messieurs, sommesnous tellement inaccessibles à ces influences que nous puissons toujours les affronter sans précautions? J'entends dire que tel homme, toutes les fois qu'il revient de telle réunion, de telle compagnie n'est plus reconnaissable. Sa femme , ses enfants ne sont que trop avertis du contact qu'il a subi ; ils le devinent à cet air sombre, à cette parole sèche, à ce pli particulier du visage qui indique une préoccupation spéciale ; peut-être à ce caractère aigri qui révèle un trouble secret, à ces démonstrations moins affectueuses qui lais-

sent craindre une passion cachée. Ah! que de fois une influence invisible pèse de tout son poids sur la famille et en détruit la paix ! La main qui agit est dans l'ombre, mais elle ne se fait que trop sentir au grand jour; et les coups qu'elle porte, pour chercher à se dissimuler, n'en sont ni moins cruels, ni moins inguérissables. Et ce n'est pas toujours le cœur qu'elle atteint, ce sont bien souvent aussi les idées qui se modifient, qui se transforment, qui deviennent bientôt tout autres qu'elles n'étaient autrefois ; prenant désormais le ton au dehors, elles ne se trouvent plus en harmonie avec la note dominante de la famille. Vous le voyez, cette précieuse et sainte unité qui fait notre joie est exposée de toutes parts; elle ne peut se conserver, ni même exister sans combats. Il faut un œil vigilant qui soit toujours ouvert sur ses périls ; il faut un bras dévoué qui soit toujours prêt à s'étendre pour sa défense; surtout il faut un zèle ardent qui embrasse cette cause et la fasse triompher de tous ses ennemis.

C'est le rôle du père chrétien ; et il l'exer-

cera d'abord en abritant la famille contre l'invasion des idées étrangères. A la porte de son propre esprit comme à la porte des esprits qui lui sont confiés, il établira un contrôle sévère, une sorte de douane rigoureuse, chargée d'examiner tout ce qui tente à chaque instant de s'introduire. Le libre-échange ne pourrait être ici que ruineux. Sans mettre l'enceinte protégée en dehors du commerce et du mouvement général, que sa barrière soit gardée fidèlement, qu'on y discerne avec soin les denrées qui doivent être admises et celles qui sont prohibées.

Ce sera le fait de l'autorité d'empêcher la contrebande des livres dangereux et des compagnies funestes.

Mais bon gré, mal gré, des idées de toute espèce arriveront jusqu'au seuil, et ce n'est point par la violence qu'on les écartera. Si le père veut que le triage se fasse, qu'il tienne luimême à la main le flambeau de la foi. Qu'aux clartés vives de cette lumière que lui prête l'Église, il éclaire soigneusement et les replis des intelligences et les fantômes qui cherche-

raient à s'y cacher à la faveur des ténèbres. Plus la vérité brillera, plus on verra se dissiper aisément ces ombres fugitives qui n'oseront tenir en sa présence.

Oui, Messieurs, le secret, le grand secret pour que votre maison tout entière demeure lumineuse c'est que vous y soyez vous-même un foyer étincelant. C'est que toutes les obscurités qui pourraient s'y produire viennent se fondre dans la sérénité de ces convictions que vous ne vous contenterez pas d'avoir en vousmêmes, mais que vous ferez partager aux autres. Cette parole évangélique dite par J.-C. même du précurseur : Erat lucerna ardens et lucens, c'était une lampe ardente et qui éclairait tout autour de lui, il faut vous en emparer pour vous mêmes et en faire la devise de votre vie. Le même Sauveur disait à tous : Que la lumière de vos œuvres brille d'un si vif éclat devant les hommes qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux: Sic luceat lux vestra coram hominibus ut glorificent Patrem vestrum qui in cœlis est. Laissez-moi vous dire dans un sens plus restreint, et avec

un accent plus pressant encore: Oui, que votre enseignement et vos paroles, que vos actes et votre conduite soient, au sein de la famille, comme un centre radieux dont les rayons se reflètent sur tous les visages; afin qu'illuminés par vous, tous ceux qui vous appartiennent soient vraiment de ceux que l'Écriture appelle les fils de la lumière: Filii lucis, ou encore les enfants du jour, qui n'ont rien de commun avec la nuit, ni avec les ténèbres : Filii dïei, non nociis, neque tenebrarum; marque privilégiée à laquelle on reconnaîtra qu'ils se rattachent à Dieu comme à leur premier Père et qu'ils l'honorent ici-bas d'un culte filial: Ut glorifient Patrem vestrum qui in cœlis est; magnifique unanimité des esprits, présage de celle qui doit être un jour plus admirable encore et plus complète.

De l'unité de» Idées dans la famille (suite). Les movens.

Messieurs,

Je suis loin d'avoir tout dit sur l'importante matière par laquelle nous avons abordé la question de l'unité dans la famille. De fait. il est peu de parentés si homogènes où l'on ne trouve un peu plus près, un peu plus loin, quelques membres qui ne partagent pas la pensée commune, même sur les sujets les plus graves. Ils se sont fait sur la religion, en particulier, des convictions à part; ou peutêtre ce qui domine, c'est l'absence complète

de toute coirviction, comme de tout culte. Et ce sont précisément ceux-là qui sont plus disposés à mettre en avant leurs préjugés, eux qu'on trouve toujours prêts à faire leur profession de foi négative ou sceptique, eux qui prétendent rallier tous les autres à leur manière de voir, et remettent sans cesse sur le tapis les mêmes discussions, les mêmes problèmes.

Or, si grande que soit la distance qui nous sépare moralement de ces personnes, souvent le contact avec elles est obligé et les relations nécessaires. On se voit à la ville ou à la campagne; on se rencontre aux eaux, on se retrouve chez des amis communs; les liens du sang, les convenance? sociales défendent de se fuir; et une rupture absolue ne saurait s'opérer sans produire dans le monde une sorte de scandale. Peut-être aussi des intérêts sacrés s'y opposent. Et pourtant la fréquentation de pareils hommes crée pour plusieurs un vrai péril. On ne le constate que trop à certains symptômes déjà manifestes, qui semblent accuser une transformation graduelle.

C'est un adolescent dont les idées prennent peu à peu l'empreinte de celles qui lui sont exposées avec tant d'assurance. C'est une fille, ou même une jeune femme qui sort de ces conversations moins pieuse et plus mondaine, se rapprochant d'autant plus de l'amour des choses futiles qu'elle commence à s'éloigner davantage des horizons- chrétiens. L'esprit religieux diminue sensiblement; les blessures qu'il reçoit fréquemment rendent la foi plus faible et il est même à craindre qu'elle ne finisse pas être ébranlée. La difficulté que je signale devient bien plus grande encore quand elle constitue un état permanent et habituel. Combien de ces jeunes gens, que la famille et l'école avaient réussi à protéger contre l'invasion des idées malsaines, se trouvent subitement transportés dans un milieu insalubre et tout différent de celui qu'ils avaient connu jusqu'alors ! Le bureau où ils sont entrés, l'étude où ils travaillent n'apporte à leurs oreilles que des discours irréligieux, avec l'antipathie la plus prononcée pour tout ce qui est catholique.

9i QUATRIEME CONFERENCE.

Je n'aborde pas le côté moral, ou si tous aimez mieux, le côté immoral de ces entretiens; je n'y considère que l'influence fâcheuse qu'ils peuvent exercer sur les croyances. On a vu plus d'une intelligence naïve y laisser la simplicité de sa foi ou même y perdre entièrement ce que la famille lui avait donné de principes.

Un père attentif et vigilant ne saurait considérer sans alarmes ces situations qu'il ne dépend pas toujours de lui d'éviter à ses enfants. Il ne s'agit pas sans doute de les retirer du champ de bataille, puisque aussi bien le champ de bataille est partout. Mais la lutte étant devenue nécessaire, il s'agit d'y préparer de vigoureux champions. S'il est clair qu'aujourd'hui plus que jamais, le chrétien doit être soldat, il a besoin d'être de bonne heure armé de toutes pièces et accoutumé à la manœuvre. Le chef de famille devient, par la force même des choses, comme un capitaine instructeur, chargé déformer les jeunes recrues qu'il a sous la main et de les dresser aux exercices militaires. Trois nécessités sur-

tout s'imposent à lui, parce que là se trouvent les garanties de l'avenir. Ce sont elles qu'il nous faut aujourd'hui examiner.

Première nécessité : établir plus solidement dans les esprits les idées traditionnelles.

En certaines contrées riveraines de la mer, où toute maison doit s'attendre à subir l'effort des vents et des tempêtes, l'art de la construction a des procédés spéciaux; il creuse des fondations plus profondes, il établit des charpentes plus lourdes, plus résistantes, et souvent il va jusqu'à lier avec le fer les diverses parties de l'édifice. Que sera-ce si le monument qu'on élève doit se trouver au milieu des flots? Alors les précautions que nous venons de dire ne suffisent plus. Il faut un ciment particulier; il faut une base plus large, plus affermie; on ne craindra point d'y rassembler et d'y sceller indivisiblement d'énor-

mes quartiers de roche; c'est seulement devant ces masses formidables qu'on peut espérer de voir la vague se déchaîner sans succès; c'est sur elles que l'orage passera sans rien détruire.

Pères qui m'écoutez, sachez bien que l'édifice dont vous êtes les architectes ne doit pas seulement être exposé sur le rivage aux coups de vent qui arrivent des profondeurs de l'océan; non. c'est au milieu même des flots en fureur qu'il doit rester debout, secoué, battu, immergé de toutes parts; devenu comme le point de mire où convergent tous les coups de la tempête. Si vous voulez que ses murailles tiennent bon, voyez quelles proportions il s'agit de leur donner et sur quels fondements il les faut asseoir.

Certes, Messieurs, à aucune époque, l'éducation religieuse et morale de l'enfance n'a eu besoin d'être aussi forte que de nos jours. Autrefois sans doute les périls inhérents à la nature humaine existaient comme aujourd'hui, mais la société prise en masse était croyante; et si les volontés pouvaient être en-

traînées au mal, les esprits du moins conservaient ordinairement leurs convictions et leurs principes.

La partie la plus menacée maintenant, c'est précisément cette base qui porte tout le reste. Les grandes notions d'autorité, de devoir, de religion de vertu sont comme les quatre pierres angulaires qui se rejoignent, se soudent l'une à l'autre pour la former. Dites-moi, donc s'il en est une seule que ne cherchent pas à renverser les négations radicales de notre . époque. Je ne sais quel scepticisme désolant remplit l'atmosphère; il s'introduit dans les interstices des âmes, il filtre, pour ainsi, dire à travers les pores de nos pensées, si bien qu'on voit peu à peu se détériorer et se dissoudre le roc des traditions qui semblaient les plus fermes et les plus inébranlables.

Et pourtant, au lieu de fortifier ces assises premières, nous les posons mal ou nous les abandonnons dans un déplorable état de faiblesse. L'autorité a peur de se faire sentir, elle se dissimule, elle s'efface. Le devoir craint de

seprésenter avec son front austère, il se masque

et prend une autre figure, si toutefois il ne cède pas entièrement la place au plaisir. De religion on ne prend que le strict nécessaire, tant on se persuade qu'il serait dangereux de dépasser pour l'enfant une dose restreinte et insuffisante. Pour la vertu, on se contente d'un à peu près, et il arrive même souvent qu'on transforme en mérite ce qui devrait être regardé comme le fait du caprice ou des pas* sions naissantes.

Et c'est sur de pareilles fondations qu'on prétend construire ! De grâce, que voulezvous y mettre? Que produira l'éducation en vogue aujourd'hui qui puisse avoir des chances de durée? Elle a la prétention de façonner le caractère: elle ne nous donne que des natures molles, sans énergie, des âmes de cire qui prendront toutes les formes qu'on voudra leur imprimer, parce qu'elles sont hors d'état d'en avoir une qui leur soit propre. Au lieu de faire des hommes, elle n'aboutit qu'à perpétuer l'enfance; avec la fougue de plus, avec l'ingénuité de moins, ce sera toujours l'enfance emportée, capricieuse, impuissante à se

modérer, incapable de discipline ; ce qui n'était qu'instinct s'est changé en passion ; les jeux sans conséquence ont été remplacés par des jeux terribles; du reste, aujourd'hui comme hier, absence de raison, recherche effrénée de plaisir, esprit ouvert à toutes les erreurs et désormais fermé à la vérité chrétienne : tel est le triste spectacle que nous donne cette jeunesse dont la religion n'a pas guidé les premiers pas ou qu'elle a été forcée d'abandonner, pour ainsi dire, au seuil de la vie raisonnable.

Si elle est restée plus longtemps près de la jeune fille, plaise à Dieu qu'elle n'ait point créé en elle seulement une piété d'impressions et qu'elle y ait établi autre chose qu'une sorte de religiosité toute superficielle î sorte de vernis extérieur qui pourra faire illusion au dehors, mais ne conservera rien au dedans, et qui, s'il ne tombe pas au contact du monde, sera du moins impuissant à préserver de ses funestes atteintes. Vous le voyez, dans cette œuvre d'où dépend tout l'avenir, l'important est de pénétrer plus avant, d'aller au fond

même de l'âme ; autrement, ce que vous essayez d'édifier demeure comme suspendu sur le vide ; l'esprit, oscillant sans cesse, restera dans cet état ébauché et inconsistant dont parle saint Paul, il sera emporté au hasard, il flottera à tout vent de doctrine : Tanquam parvuli fluctuantes omni vento doclrinœ; c'est pour qu'il n'en soit point ainsi que Jésus-Christ a établi dans son Église des pasteurs et des docteurs ; c'est pour la même raison qu'il a placé au foyer de chaque maison chrétienne une autorité enseignante, qu'aucune autre ne saurait dispenser de remplir son mandat et d'exercer son auguste ministère.

Mais ce ne sera pas assez d'avoir de bonne heure préparé l'enfant à la résistance. Il faudra que le regard paternel suive avec une constante sollicitude toutes les phases que traverse son esprit, à mesure qu'il se trouve jeté au milieu du péril. Comme le navire de

guerre, sur lequel se fonde l'espoir de nos succès maritimes; non-seulement dans sa construction on n'a rien ménagé pour assurer la solidité de sa coque et revêtir ses flancs d'une cuirasse impénétrable ; après chaque voyage, après chaque combat, on visite avec soin toutes ses parties; si dans la muraille une fissure s'est déclarée, si l'armure d'airain paraît faiblir en quelque endroit, aussitôt l'avarie est réparée, et l'on se garde bien d'attendre, avant d'y pourvoir, qu'il soit survenu un plus grand dommage ; et pourtant, Messieurs, les risques que doit courir ce vaisseau ou cette frégate sont-ils à comparer avec ceux qui attendent le jeune homme sur une autre mer infiniment plus agitée, où les luttes sont mille fois plus terribles? Combien, par conséquent, n'est-il pas plus nécessaire de veiller sur tout accident et de réparer à temps ses moindres pertes !

Vous me direz peut-être que les profondeurs d'une âme ne peuvent être mises à nu comme celles du bâtiment rentré dans le port. Je réponds que, tout au contraire, la maison pa-

teroelie devrait être comme ce dock réparateur, où l'on ramène de temps en temps le navire fatigué de tenir la mer, désemparé par les feux ennemis, peut-être même à demi fracassé par ces coups d'éperon, qui paraissent être ce que la marine moderne a de plus redoutable. S'il est un œil qui puisse visiter en détail chacune des blessures faites à une jeune âme, ne sera-ce pas avant tout l'œil d'un père ? Est-ce que la nature ne lui a pas donné une perspicacité à part? X'a-t-elle pas doué le chef de famille d'un sens particulier qui lui fait deviner les souffrances, les épreuves et, en même temps, les fautes, les malheurs de ceux qui sont soumis à sa direction ?

Messieurs, ce n'est pas pour rien que vous avez sur vos enfants cette avance considérable de vingt-cinq années ou davantage, qui vous a fait parcourir avant eux la voie où ils sont appelés à marcher, qui vous en a révélé les périls, les tentations, les écueils, qui vous a donné, dans l'expérience de ses combats et peut-être de ses revers, la science nécessaire pour prémunir ceux qui viennent après vous

et leur épargner de tristes défaites. Près de l'adolescent encore étranger à la connaissance de la vie, Dieu vous a placés avec une sagesse pratique qui est le fruit de votre passé. Initiés à tout un ordre de choses encore mystérieux pour le premier âge, vous assistez comme témoins à la révélation graduelle qui va se faire ; vous pouvez en surveiller chaque phase, en voir se dérouler successivement toute la progression. Un mot, un geste, moins que cela encore, un pli du front, une expression de visage, tout aura pour vous un langage clair et intelligible et vous fera comprendre le travail secret qui s'accomplit au dedans. Bien plus, sans aucun symptôme extérieur, je ne sais quel instinct divinatoire vous avertira de ce qui se passe.

D'ailleurs, si, tout en évitant de compromettre son autorité, le père a eu soin de se faire l'ami, le confident de ses fils, leur cœur naïf s'ouvrira de lui-même et laissera lire aisément jusque dans ses replis les plus cachés. Yous enverrez, Messieurs, les premiers troubles; vous n'aurez pas de peine à en comprendre la

première fermentation, à en soupçonner les premières atteintes. Les rapports si simples, si naturels, que vous avez tous les jours avec vos enfants, deviendront comme un miroir fidèle où leur âme se peindra en quelque sorte tout entière. Une certaine réserve, une froideur inaccoutumée, une gène, un embarras seront pour vous autant de pronostics non équivoques et de signes révélateurs. Car Dieu a voulu que cette providence visible, qui s'assied au foyer domestique, eût, en quelque sorte, le privilège de l'invisible Providence qui gouverne le monde et. que de l'une comme de l'autre on pût dire : Omnia nuda et aperta surit oculis ëjus : toutes cboses sont à découvert et sans voiles devant son regard '.

Or. de même que la première sait empêcher les envahissements du désordre et maintient dans l'équilibre l'économie de l'univers ; de même aussi la seconde ne doit pas se contenter de constater la présence du mal; elle est surtout établie pour y porter remède. C'est à

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