‹ La paternité chrétienneChapitre 11 sur 57 · PS. XXII · texte numérisé non relu

PS. XXII

Les épreuves qni viennent dn défaut d'entente,

Messieurs,

Quelque pénibles que puissent être les épreuves qui nous viennent du dehors, on sera toujours armé contre elles, et la force ne manquera pas pour les supporter, si on vit dans l'unanimité des sentiments, si l'harmonie règne entre les âmes. Au contraire, la prospérité elle-même perd tous ses charmes, lorsque l'entente mutuelle fait défaut.

La famille aura beau être comblée de biens et d'honneurs; c'est en vain que tout lui réus-

sirait extérieurement, si elle est minée à l'intérieur par de secrètes discordes. Elle ressemblerait à ces embarcations construites par une main inhabile, qui ont bien été placées à l'abri des vents et de la tempête ; mais parce que leurs flancs sont disjoints et que l'eau y pénètre par mille fissures, même dans le port, elles sont sans cesse en danger d'être englouties.

Il est une foule d'unions qui semblent heureuses, et qui pourtant sont travaillées d'un mal invisible. Comme aucun indice, je suppose, n'a transpiré aux yeux des étrangers, elles passent pour n'avoir rien à envier à qui que ce soit; ou plutôt leur prétendu bonheur devient pour tous un objet d'envie. De fait, le ciel s'est plu à leur prodiguer beaucoup de faveurs. Et l'on a pu croire, à un moment donné, que toutes les chances étaient pour elles. Mais elles ont manqué une occasion qui ne reviendra plus.

Les cœurs, qui avaient été si près de s'entendre, se sont trouvés éloignés et séparés, on ne sait trop comment. Ce n'était peut-être tout d'abord entre eux: qu'un grain de sable ;

peu à peu le grain de sable a grossi, il est presque devenu une montagne ; l'intervalle s'est accru ; la distance est désormais si considérable que, selon toute apparence, elle ne sera pas franchie. Eo vain la table où l'on s'assied, est servie copieusement; on n'y mange qu'un pain amer et plus d'une fois détrempé de larmes. Ces larmes, on a beau les dissimuler, les dévorer en silence ; elles n'en sont ni moins abondantes, ni moins difficiles à sécher.

Et remarquez que, pour produire ces tristesses, il n'est pas nécessaire que les dissidences s'étendent bien loin.

Une seule note fausse trouble toute l'harmonie d'un concert. Une seule corde de la cithare, qui n'a pas été montée au même diapason que les autres, empêche l'instrument d'être juste et le rend insupportable à l'oreile. Combien de ces cithares animées, qu'on appelle les familles, ne sont pas d'accord! Toutes les fois qu'on les fait vibrer, on éprouve une sensation péoible, qui accuse quelque dissonance.

Comme nous avons déjà signalé ces souffrances intimes, et indiqué les sphères diverses où l'absence d'unité se fait le plus souvent sentir, je ne reviendrai pas aujourd'hui sur ces détails. J'aimerais mieux rechercher avec vous les causes les plus ordinaires de ce mal profond, souvent incurable. Surtout je voudrais vous faire toucher au doigt la part de culpabilité qui peut nous en revenir à nousmêmes; car la vérité est que nous en sommes trop souvent ou les complices ou les auteurs.

J'aborde une matière délicate en même temps qu'un terrain pratique. Vous me permettrez, comme d'habitude, de lever les voiles et d'entrer d'emblée dans le sujet.

La première cause qui influe d'une manière désastreuse sur l'entente mutuelle des époux, c'est la façon dont on procède généralement dans la question des mari;

A qui de vous devrai-je apprendre que la légèreté et l'inconséquence sont en possession de déterminer la plupart des unions? Non pas, j'en conviens, que le problème ne soit abordé fort sérieusement par certains côtés. La situation financière est étudiée avec soin; les données qui expriment soit l'honorabilité de la famille, soit la position qui lui appartient dans le monde, ne sont pas toujours négligées. Quand il s'agit de mettre sur ses pieds cette équation formidable, d'où va sortir le bonheur ou le malheur de deux vies, il n'y a, à proprement parler, qu'une seule inconnue : c'est la personne même que vous allez unir à l'un de vos enfants. Voilà l'X redoutable dont vous ne savez pas la valeur; car vous ne la déterminez que sur des renseignements vagues, insuffisants, fournis par complaisance, peutêtre dictés par des pensées égoïstes.

Vous me direz qu'on a mis en présence l'une de l'autre les parties intéressées.

Il est vrai qu'une fois ou deux, elles se sont entrevues. Dans quelles conditions, nul ne l'ignore. Si l'on avait cherché tout exprès

des combinaisons ingénieuses pour que ces rencontres ne fournissent aucune lumière, il eût été difficile de mieux s'y prendre et de ussir plus complètement.

Le milieu où l'on se trouve, l'appareil qu'on y apporte, la gêne qui se glisse nécessairement dans ces occasions, enlèvent d'ordinaire tout naturel de part et d'autre. Si les personnes ne posent pas toujours, elles sont presque infailliblement surfaites ou contraintes. C'est une représentation qui tient du théâtre. Ou l'on a un langage d'emprunt, ou l'on se renferme dans un mutisme presque absolu. Nul abandon, nulle révélation vraie des tendances, des caractères. Que se cachet-il sous ce flegme apparent? Quel volcan dort peut-être sous cet extérieur composé? On l'ignore. Ce sont deux mystères qui s'abordent, et qui n'arriveront à se pénétrer que quand il sera trop tard. Car le temps presse. Suivant les convenances de notre monde et les habitudes qu'il a créées, il est impossible défaire attendre une réponse. Différer serait rompre ; demander à voir plus clair passerait

pour une exigence intolérable. On ira donc à l'autel, on confondra ses destinées, avant de s'être rendu compte de la possibilité de les faire marcher de pair.

Contracté de la sorte, le mariage, tel qu'il se fait parmi nous, devient, pour ainsi dire, un jeu de hasard ; on dirait presque une loterie. Heureux qui a la chance pour lui et qui tombe sur un bon numéro! Mais pour un seul qui gagne, combien doivent s'attendre à ne rapporter de ià que leur condamnation. Ils se sont lancés, sur la foi d'étoiles trompeuses, à travers une mer inexplorée et vers des rivages inconnus ; plaise à Dieu qu'ils n'y trouvent pas ce que tant d'autres y ont rencontré avant eux, je veux dire la solitude, Fennui,avec ce cortège de tentations funestes que la déception entraîne à sa suite t

En vous signalant ces périls, ne croyez pas, Messieurs, que je me range à l'avis de ceux qui se déclarent exclusivement pour ce qu'on est convenu aujourd'hui d'appeler les mariage* d'inclination. S'il est vrai que ceux-ci présentent certaines garanties qui manquent aux

autres, ce sera seulement lorsque l'attrait qui les détermine, est né dans des conditions honorables et avec une viabilité sérieuse. Autrement ils ne seraient point faits pour inspirer la confiance: iis trahiraient en peu de temps les espérances qu'ils avaient fait concevoir.

Avant de leur accorder son* consentement, le père de famille devra penser à ce lendemain, qui suit presque toujours un premier moment d'ivresse. Le charme tombera d'autant plus vite que l'entraînement aurait été plus' imprévu, et-, en apparence, plus spontané. L'enivrement passé, que reste t-il? Les sacrifices que Ton a faits imprudemment, et dont on commence à sentir tout le poids. On se trouve face à face avec ces incompatibilités d'âge, de situation sociale, de tempérament et d'humeur, dont on avait cru pouvoir faire bon marché, en considération d'une flamme malheureusement éphémère. L'expérience montre que la réaction est parfois terrible ; le dégoût prend alors la place de ces affections sans racines: et l'union qui s'annonçait

avec des perspectives si douces, n'a tenu aucune de ses brillantes promesses.

Mieux vaudra bien souvent un choix qui procède du calme, de îa réflexion, pourvu toutefois qu'il laisse entrevoir de solides probabilités de sympathies mutuelles,

Les mœurs contemporaines rendant si cile, aux jeunes gens comme aux jeunes filles, cette pénétration véritable des sentiments et des pensées, qui engendrerait une connaissance réciproque, n'est-ce pas un motif de plus pour que la parenté ait l'œil ouveit? Un père, une mère savent par cœur leurs enfants. Ils n'ignorent pas ce qu'ils ont besoin de rencontrer pour être heureux, du moins pour ne pas trop souffrir. A eux de se rendre compte des partis qu'on propose ; à eux d'éclairer ce qui peut y rester obscur. Qu'ils ne se contentent pas d'effleurer la question, mais qu'ils en sondent, pour ainsi dire, les entrailles et les dernières profondeurs.

Que de fois l'extérieur les éblouit ! C'est la fortune qu'ils regardent; et les désirs qu'elle allume, leur font fermer les yeux sur toute

ainre considération. Ou bien ce sont certaines relations qu'ils convoitent, et avec elles, les plus sérieux desiderata ne comptent plus que pour peu de chose.

Insensés ! oubliez-vous donc ce dont il s'agit avant tout ? Les âmes que vous voulez lier ensemble, ne sont pas moins réfractaires que certaines matières entre lesquelles il n'y a pas de fusion. Vous tentez un alliage impossible, qui n'existera qu'en apparence ou qui sera toujours précaire.

Vous allez associer des vies qui se repoussent mutuellement, et que la grâce du sacrement elle-même ne sera pas en état de réconcilier. Car ce n'est point ici qu'il faut dire: Le loup et l'agneau vivront pacifique ment ; le jeune chevreau et le léopard feront maison commune '.

Vous n'avez pas cette puissance divine, qui rapproche les extrêmes opposés ; et l'œuvre que vous accomplissez imprudemment, au

1. Habitabit lupus cuni agno et leopardus cutnhœdo accubabit. (Is., xi, 6.)

. L£o ÉPREUVES DU DEFAUT D'ENTENTE. 109

lieu d'être une œuvre d'harmonie, ne sera qu'une œuvre de discorde. Vous créez un chaos, d'où le désordre seul peut sortir ; et qui, loin de se débrouiller peu à peu, se compliquera tous les jours davantage, par la fermentation des éléments ennemis. Hélas ! ce n'est point d'ordinaire l'Esprit de Dieu qui plane sur ces eaux ténébreuses ; c'est plutôt l'esprit de l'abîme, qui cherche à les soulever en flots tumultueux, au grand péril de la vertu, à la ruine presque certaine de la paix domestique.

Voyez, de grâce, notre inconséquence.

S'agit-il de construire un édifice ; notre premier soin sera d'avoir un plan arrêté et homogène. Nous nous garderons bien d'accoler ensemble des styles qui n'ont entre eux aucun rapport ; nous ne donnerons pas aux diverses parties des proportions disparates, qui les feraient rougir de se trouver juxtaposées. Et quand il s'agit, non de la demeure matérielle, mais de l'édifice moral, non du toit sous lequel il faudra vivre, mais de ceuxlà mêmes qui y seront abrités, toute recherche m. 7

de l'unité semble superflue ; on se décide au hasard, on ne craint pas d'associer ce qu'il y a au monde de moins conciliable et de plus antipathique.

Doit-on s'étonner qu'il y ait tant de foyers condamnés d'avance? Rien qu'à les voir, dès le premier jour, vous pouvez prédire qu'ils seront le rendez-vous de toutes les douleurs, peut-être de toutes les hontes.

Cependant, Messieurs, il s'en faut bien que des divergences même sérieuses doivent toujours faire desespérer de l'union des cœurs. Ceux d'entre vous qui sont musiciens, savent que l'oreille ne hait point certaines dissonances, pourvu qu'elles ne se prolongent pas outre mesure, et qu'elles soient bientôt résolues dans un harmonieux accord. L'art consiste à opérer cette réduction, sur laquelle l'auditeur se repose. Or, dans la matière qui nous occupe, il y a pour cela un temps décisif. Tout dépend des débuts; et c'est ici, je dois le dire, que l'homme est loin de comprendre toujours suffisamment son rôle.

L'époux qui veut assurer son bonheur, pren-

LES ÉPREUVES DU DEFAIT D'ENTENTE, lit

dra en main, avec une délicatesse infinie, cette seconde éducation qui reste à faire pour la jeune femme, après celle de la famille ou du pensionnat. C'est à lui, en effet, qu'il appartient de diriger, dans ses voies nouvelles, la compagne qu'il s'est choisie; de la façonner peu à peu, de l'amener graduellement à reproduire, autant que possible, l'idéal qu'il s'était proposé, et pour cela, d'imprimer le sceau qui lui est piopre. Il y a là une œuvre difficile, mais d'où dépend tout l'avenir.

On a affaire peut-être à une nature encore naïve et inexpérimentée, capable de prendre toutes les formes, surtout sous l'action de cette flamme virginale, qui s'appelle un premier amour. Ou bien, au contraire, on se trouve en présence d'idées toutes faites, de partis pris sur lesquels il n'est pas à espérer de faire revenir ; on se heurte à des aspérités de caractère, à des obstinations d'enfant gâté, qui, en sus des caprices du premier âge, ont contracté une singulière ténacité, par l'habitude de ne rencontrer aucune résistance.

Beaucoup de défauts se révèlent; mais aussi,

112 VINGT-HUITIÈME CONFEBENGE.

je suppose, ils sont compensés par quelquesunes de ces qualités solides, qui constituent la meilleure dot de nos jeunes filles chrétiennes.

Un époux intelligent ne précipitera rien ; il étudiera, avec une affectueuse sollicitude, les côtés bons et mauvais du sujet sur lequel il doit travailler; puis, prenant à cœur une réforme, dans laquelle il se comprendra luimême, visant une perfection relative, dont il sentira le besoin de donner tout d'abord l'exemple, avec mille précautions et mille ménagements, sans heurter, sans contrister, sans oublier que le mieux est souvent l'ennemi du bien, et que, pour aller trop vite au départ, on compromet souvent le reste du voyage; armé d'une patience infatigable et d'une longanimité à toute épreuve, il s'efforcera de conquérir chaque jour un peu de terrain, de regagner, à la première occasion, celui qu'il aurait précédemment perdu; au moyen d'une douce persuasion, par des conseils dissimulé», pour ainsi dire, sous des effusions de tendresse, il persévérera dans son entre-

prise, jusquà ce qu'il ait enfin accompli l'initiation, et marqué cette existence à sa propre effigie.

Certes, il y a là de quoi tenter l'ambition d'un homme. Celui qui voudra commencer, a des chances sérieuses de réussir, pourvu qu'il prenne la religion comme auxiliaire, ou plutôt qu'il en fasse la base de la transformation tant désirée.

Mais, au lieu de ce travail intelligent, que voyons-nous?

A un enivrement qui n'a pas connu de limites, succèdent des découragements qui n'ont aucune raison d'être. Bien ou mal partagé, on s'arrête à ce que l'on a, sans se demander ce qui en pourrait sortir. Les affaires absorbent, les relations entraînent, le cercle attire, on vit au dehors, et trop souvent le foyer reste désert.

Même parmi ceux qui lui consacrent une part de leur temps, n'en est-il point, hélas! qui se prennent à regretter la liberté d'une autre époque? Quand ils y reviennent, c'est sans idée arrêtée; ils n'y impriment aucune

direction, et. à vrai dire, ils n'y sont d'aucun secours. Dépourvue de point d'appui, la jeune épouse souffre de ne se sentir ni conduite, ni soutenue; elle va au hasard, comme un char qu'aucune main ne guide; et peut-être subitelle déjà des influences étrangères, qui ne demandent qu'à usurper la place laissée vide par le pouvoir légitime.

On s'en apercevra trop tard, quand le mal sera fait, quand il devi^ulra impossible d'y porter remède. A qui la faute, sinon à celui qui s'est montré si peu soucieux de ses propres intérêts, ou plutôt si négligent dans l'accomplissement de son devoir1?

Vous le voyez, il en est qui donnent leur démission avant même d'avoir essayé de prendre en main le sceptre domestique. D'autres compromettent leur cause, à raison de leur peu d'adresse et de leur manque complet de savoir-faire.

Je ne dirai rien de ceux qui apportent à entreprise, où il faudrait un tact exquis, la brusquerie et la violence de leur caractère. nr certain qu'ils n'atteindront

leur but. Ils froisseront et ne corrigeront pas. En supposant qu'ils obtiennent un silence de pure contrainte, ce silence est de plus mauvais augure que l'éclat même auquel ils avaient prétendu remédier.

Mais j'appelle votre attention sur un autre écueil assez fréquent parmi nous. A l'extrême opposé de ce système de non-intervention, pratiqué par plusieurs, nous remarquons cer= tains excès d'ingérence et certains abus de pouvoir, qui apportent avec eux le malaise.

Qui ne connaît ces hommes naturellement minutieux et tracassiers ? Sous prétexte d'exercer leur autorité, ils la commettent en une foule de détails, qui ne sont point de leur compétence. Rien ne leur plaît, rien n'est à leur goût, il faudrait à chaque instant bouleverser toutes choses, si l'on voulait se mettre d'accord avec leurs fantaisies. N'intervertissons pas les rôles, Messieurs. Que le chef de famille demeure à la tête du gouvernement, et n'aille pas s'embarrasser dans des questions de chiffons ou de cuisine. La prétention d'imposer vos idées dansées infiniment petits

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de l'existence rabaisse votre dignité , harcelle, fatigue les personnes préposées à ces départements, et finit par étouffer en elles toute initiative.

L'administration du foyer, aussi bien que celle des États, a besoin d'une certaine largeur. Les choses y doivent être prises de haut ; et une liberté raisonnable doit être laissée à chaque chef de service.

>sous appliquerons ici le principe de la division du travail. L'homme, se renfermant dans ses attributions naturelles, gagnera en considération et en crédit tout ce qu'il laissera à sa femme de légitime indépendance. Il ne s'exposera point, par des observations réitérées et taquines, à déconcerter ses efforts, à décourager sa bonne volonté, à l'entendre déclarer avec larmes qu'elle se sent incapable de le satisfaire.

Félicitez la maison où l'époux, absorbé par la multiplicité de ses affaires, n'a pas le temps de penser à ces atomes microscopiques. Il sera, par la force des choses, préservé d'un travers où tombent quelques autres, qui se

rendent bientôt insupportables. Aussi, Messieurs, vous ne trouverez pas trop étrange cette invocation, que certaines jeunes filles ajoutent, nous dit-on, à leurs litanies : D'un mari inoccupé, Délivrez-nous, Seigneur! J'ajoute que ce mari, s'il existe, devrait bien aussi demander à être délivré de lui-même.

Quand l'entente mutuelle ne s'est pas, pour ainsi dire, établie de plain-pied, quand elle n'est pas née spontanément du contact de natures sympathiques, comment s'y prendre pour suppléer à cette lacune ?

La première chose à faire, nous l'avons dit, c'est d'étudier les dispositions avec lesquelles vous êtes en rapport. Si fermée que puisse paraître une âme, il y a pourtant une ou plusieurs portes pour entrer chez elle. Ceux qui connaissent ces avenues, n'ont qu'à s'y présenter pour être introduits ; tout au plus

devront-ils posséder certain mot d'ordre pour se faire admettre. Essayent-ils, au contraire, de pénétrer par d'autres endroits, ils échoueront probablement, ou du moins ils rencontreront de vives résistances.

Lorsqu'on a dû se résoudre à faire un siège en règle autour d'un cœur, lorsque, pour arriver jusqu'à lui, on a de nombreux assauts à livrer, peut- être des murailles à abattre, il faut bien s'attendre que le succès ne s'obtiendra pas sans souffrances.. Or, il est à craindre que les chocs pénibles qu'on n'aura pu éviter, ne laissent après eux de ces blessures, qui ne Irisent pas aisément. Sans compter que cette manière de procéder est loin d être sûre ; car, en réalité, la violence a peu de prise sur le fond des pensées d'autrui ; et ce n'est pas à la pointe du glaive qu'on peut se flatter de conquérir la confiance.

Mieux vaut prendre un autre chemin.

Mieux vaut étudier tout d'abord les côtés accessibles de la place.

Pour le plus grand nombre des cas, un abandon plein de franchise, l'ouverture de

cœur, la parfaite sincérité finiront par faire découvrir ces routes restées jusque-là inconnues. Les confidences auxquelles on se livre, en provoquent naturellement de semblables. L'affection vraie appelle la réciprocité ; peu à peu s'établit ce commerce intime, auquel la personne tout entière appartient, et qui doit faire le charme de la vie.

En effet, que signifierait la mise en commun des biens matériels, si elle n'était accompagnée de la fusion des esprits? C'est dans l'union étroite des idées et des sentiments, bien plus que dans la cohabitation sous un même toit, que l'alliance des époux atteint sa réalité. Tel est le but véritable, par rapport auquel tout le reste doit être considéré seulement comme moyen. Aussi lorsque la famille atteint son idéal, c'est cette compénétration mutuelle qui en forme le caractère. Les âmes y sont, en quelque sorte, transparentes. Le regard plonge dans leurs profondeurs, comme si elles étaient un cristal très-pur. Rien ne se passe dans l'une d'elles, qui ne soit aussitôt aperçu des autres; et en même temps il n'en

est aucune en qui toutes ne puissent distinguer comme le reflet de leur propre image.

C'est que personne n'a d'intérêt à cacher quoi que ce soit. La vie du père, en particulier, est pour tous les siens un livre ouvert ; ils en peuvent librement tourner tous les feuillets ; ils en liront toutes les pages, sans y trouver autre chose que ce qui élève et édifie.

Si par hasard il y avait là quelque chapitre soigneusement tenu dans l'ombre, avouez, Messieurs, que ce serait un indice peu rassurant. L'obscurité même dont on chercherait à le couvrir, pourrait bien piquer la curiosité et éveiller les soupçons. Un jour ou l'autre, quelque main téméraire arriverait peut-être à briser le sceau fatal. Et quand même sous ce pli ne se cacherait rien de bien répréhensible, la seule existence d'un secret aurait causé du malaise; elle aurait, en plus d'une occasion, jeté une semence de discorde.

Toutefois, je le sais, on ne peut pas toujours procéder avec cette sereine désinvolture.

Le jeune homme qui vient de fixer sa destinée, s'apercevra parfois qu'il a transporté dans son jardin une de ces plantes, d'une délicatesse et d'une sensibilité extrêmes, auxquelles il ne faut toucher qu'avec les plus grandes précautions. La susceptibilité, nous vous l'avons dit précédemment, s'introduit furtivement à travers les qualités les plus estimables ; elle se greffe sur des natures exquises, d'autant plus exposées à ses envahissements que leurs impressions sont plus multiples ou plus profondes. Avec quelle prudence ne faudra-t-il pas procéder, lorsqu'on aura devant soi ce tempérament féminin toujours prêt à prendre ombrage !

Rappelez-vous que nous sommes à la première période de la vie en commun.

La connaissance mutuelle que les époux ont l'un de l'autre, n'est point encore assez complète pour racheter certains détails, et faire passer outre, sans qu'on en tienne compte. Alors, au contraire, les moindres circonstances ont leur va]eur. Qui ne sait la persistance des impressions produites à ces débuts, et la dit»

fi culte qu'on aura à revenir sur certaines opinions formées tout d'abord ? Un mot, un procédé, parfois moins que cela, un signe, une expression de visage suffirait pour déterminer un froissement, pour occasionner une agitation, qui compromettrait l'intimité en fermant le cœur, au moment même où il allait s'ouvrir.

D'autres fois, nous l'avons vu, on se heurte à des idées inflexibles, auxquelles sont rivées des habitudes qu'il semble inutile de vouloir

déraciner.

L'entêtement est d'ordinaire en raison inverse de la portée intellectuelle. Il tient aussi à l'éducation, au milieu dans lequel on a vécu et aux opinions qu'on a partagées. A force r entendu répéter certaines affirmations, il s'est produit dans l'esprit comme une impossibilité de comprendre les choses d'une autre manière. S'il faut toucher à ces convictions chéries, avec quelle circonspection et quels ménagements ne devrez- vous pas y porter la main, sous peine d'envenimer le mal bien loin de le guéri)-.

Qui ne Je sait, Messieurs, que, à part d'honorables exceptions, ce qui caractérise les natures féminines, ce n'est pas la prédominance de la logique ? Vouloir les diriger exclusivement par la raison serait se condamner à d'inévitables échecs.

S'il est vrai que, même chez l'homme, un jugement ferme et droit ne se rencontre pas tous les jours; si Ton a pu dire que, dans les multitudes, le bon sens est rare, parce que peu de personnes voient juste, et qu'un plus petit nombre encore savent tirer de ce qu'elles voient les conclusions nécessaires; faudra-t-il nous étonner que le sexe le plus faible obéisse souvent à ses impressions, qu'il se laisse guider par ses affections plutôt, que par la vérité ou la sagesse; et que chez lui, le cœur ait, pour ainsi dire, le dernier mot en toutes choses ?

Or, le cœur, laissé à lui-même, est un grand aveugle. Il s'insurge souvent contre la lumière, qui contrarie sa passion, et refuse absolument de la recevoir. En outre, il est mobile, capricieux ; la satiété qu'il ressent, le

fait changer d'objet ; il se dégoûte bientôt de ce qu'il possède, et se laisse éprendre de ce qu'il n'a pas. Les joies qui lui sont permises, lui deviennent fades; il les méprisera peutêtre, taudis que l'attrait de l'inconnu et de l'illicite exerce sur lui une sorte de fascination,

C'est ce que ne savent pas voir ces hommes maladroits qui, dès le premier jour, ont perdu leur prestige. C'est ce que ne comprennent pas assez les imprudents qui font, en quelque sorte, de leur bonheur, l'enjeu d'une partie redoutable, où ils auront l'art de mettre contre eux toutes les chances.

Il y a ici, Messieurs, dans nos usages, des inconséquences singulières.

Tant que la jeune fille est demeurée près de ses parents. Dieu sait avec quelle pieuse sollicitude on a veillé sur elle et sur sa vertu ; aucune précautionne paraissait excessive ; où qu'elle allât, le regard d'une mère la suivait, plein d'anxiété et de vigilante tendresse.

Mais à peine le mariage l'a-t-elle transportée dans un autre foyer, qu'un changement à vue

.s'opère, et que tout contrôle a entièrement disparu. A l'heure la plus critique de sa vie, au moment où elle aurait le plus besoin de protection, la jeune femme se trouve jetée sans défense au milieu de ces périls, qu'on craignait tant pour elle alors qu'ils étaient moins imminents. Parce que sa condition a changé, il semble que la nature des choses ne soit plus la même. Sans doute, désormais, le feu ne brûle plus, puisqu'on n'a pas peur de l'y exposer. Spectacles immoraux, rapprochements dangereux, plaisirs malsains et remplis de poisons subtils; elle pourra dorénavant tout affronter; et peut-être celui qui doit être son guide, sera le premier à l'y précipiter en aveugle.

L'imprudent ! Il se croyait apparemment arrivé au port, mais il pourrait bien se retrouver au milieu des orages. Avant que ses affections domestiques aient jeté l'ancre, il les lance au hasard à travers mille écueils. Surtout si le rêve caressé depuis si longtemps n'a pas paru entièrement réalisé; si l'épouse n'a pas rencontré tout d'abord cet éden merveilleux, que

s'était promis la jeune fille; qui ne voit les tempêtes auxquelles on l'expose!

Elle, si inexpérimentée, si confiante, marchant avec cette sécurité que lui donnent sa jeunesse vertueuse , et l'heureuse ignorance où elle est encore du mal; ne craignez-vous point qu'elle ne sache pas toujours éviter les pièges ; qu'elle n'ait peine à retrouver sa route, dans le dédale compliqué de relations délicates que le monde a créées autour d'elle?

Au retour de ces fêtes enivrantes, où nul oeil ne veillait, vous vous apercevrez peut-être qu'un nuage a passé sur son front. Ce nuage est à peine visible, mais on sent qu'un certain obscurcissement s'est opéré. Ce qui la satisfaisait auparavant, ne la contente plus. On dirait qu'elle commence à prendre en dégoût les joies simples et pures, qui se donnent rendez-vous à son foyer. La contradiction vient plus aisément sur ses lèvres; et l'on surprend, dans les moindres détails, je ne sais quel esprit d'opposition, dont rien ne laisse deviner la cause. Ne serait-ce point que déjà le pœur s'est refroidi? Et ce

LES ÉPREUVES Dl* DÉFAUT D'ENTENTE. 127

tomes ne sont ils pas de nature à faire redouter, pour plus tard, un défaut complet d'entente et d'harmonie ?

Celui dont le regard est ouvert, saisira bien vite ces signes révélateurs; et parce qu'il en aura compris la portée, espérons qu'il sera en état d'opposer immédiatement au mal un antidote efficace. Mais le temps presse; si on laissait le germe fatal se développer, comment arriver ensuite à l'extirper entièrement?

C'est ce qu'éprouvera bientôt l'homme léger et distrait, dont la perspicacité n'a pas été éveillée au moment opportun, parce qu'il s'occupait de toutes choses, excepté de ce qui touchait à ses intérêts les plus sacrés et les plus chers. Il a été le dernier à voir. La lumière lui est arrivée lorsque depuis longtemps elle crevait, pour ainsi dire, tous les yeux. Que voulez-vous qu'il fasse? Sans une sorte de prodige, ne peut-on pas dire que son bonheur est compromis, et la paix qu'il cherchait évanouie pour toujours?

Il aurait fallu, avant tout, que l'affection

réciproque jetât dans les cœurs de profondes racines.

Vous me dites peut-être que les sympathies ne se commandent pas. Sans doute; et voilà pourquoi nous avons demandé qu'on n'associe point des natures répulsives, qui n'ont entre elles que des opposit;ons invincibles. Toutefois n'exagérons pas la difficulté. Gardons-nous de croire à je ne sais quelles influences fatales, comme si un implacable destin venait interposer sa main de fer entre des personnes faites pour s'entendre. Rappelons-nous qu'en dehors même de toute autre prédisposition, le cœur appelle le cœur, l'amour commande l'amour.

Peu d'hommes comprennent l'espèce de toute-puissance dont ils sont doués, soit pour créer, soit pour détruire. Il en est qui, par leur insouciance, ont réussi à tuer en peu de temps des affections, qui se présentaient tout d'abord avec le caractère le plus brûlant et le plus passionné. D'autres, au contraire, n'ont trouvé au commencement qu'une petite étincelle assez pâle encore, et que le moindre

LES ÉPREUVES Dl DÉPADT D'ENTKHTE. 129 souffle pouvait éteindre; mais il ont eu soin de lui fournir un aliment; et bientôt la tlamme a brillé d'un vif éclat. Parce qu'ils ont été sages et bien a\isés, le trésor originel s'est peu à peu augmenté entre leurs mains. Laissez-les faire, ils y puiseront prochainement sans mesure ; et plus ils demanderont, plus la réserve paraîtra s'augmenter ; car le véritable amour s'accroît par ses propres dons; bien loin de s'appauvrir lorsqu'il se prodigue, il n'est jamais si riche que quand il a tout livré. C'est qu'il participe des prérogatives de l'infini ; et que, comme lui, il ne peut jamais être accusé d'impuissance.

Si quelques époux, pour prix de leur tendresse, n'ont pu parvenir à rencontrer cette réciprocité pleine et entière, ils auront du moins, nous l'espérons, semé ces attachements solides et durables, qui peuvent, jusqu'à un certain point, remplacer l'amour.

Fondées sur une connaissance intime et sur une estime mutuelle, ces sympathies engendreront, elles aussi, le vrai dévoûment. Elles n'auront pas, =ans doute, les élans et les

\ LViMUTfJEME CONFÉRENCE;

transports qui caractérisent une autru inanière d'aimer; en revanche, elles seront exemptes de ces brusques retours, elles ne connaîtront ni les tourments jaloux, ni les agitations fiévreuses, qui fatiguent et dévorent. Si elles n'enivrent pas au même degré, elles ressentiront plus faiblement cette soif qui renaît sans cesse et ne peut jamais être étanchée. C'est un fou moins ardent, mais qui ne se consume pas lui-même; il suffira pour échauffer le foyer, où n'a pu s'allumer une autre flamme; et il lui procurera la somme de joie et de bien-être dont les cœurs qui s'y rencontrent, paraissent capables.

Vous le voyez, Messieurs, nous n'avons pas raison, lorsque nous rejetons nos souffrances sur je ne sais quelle destinée implacable. Au lieu de nous en prendre à des circonstances indépendantes de notre vouloir, songeons bien plutôt à être nous-mêmes les artisans de notre propre félicité II est peu d'hommes qui, à un moment donné, n'aient eu sous la main les éléments néessaires pour s'assurer une existence paisible, dans le cercle de leurs

relations domestiques. Si avec cela il y eu a un si grand nombre à s'estimer malheureux, à qui la faute ?

Si l'entente est rare, si la désunion se rencontre si souvent, si la discorde et les scandales tendent, pour ainsi dire, à devenir l'état normal ; encore une fois, où en chercher la cause et qui faut-il accuser, que nousmêmes?

Honneur aux familles chrétiennes! On les voit, Dieu merci, trancher avec éclat sur ce fond obscur et sinistre du tableau! Ce sont elles qui justifient la Providence, elles qui confondent l'injustice du monde et montrent l'inanité de ses plaintes. Non contentes d'enseigner le chemin à suivre pour pratiquer la vertu, elles signalent aussi la voie la plus sûre pour arriver au bonheur.

Los épreuves qui vieuueut de uos aJfcctlon*

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