‹ La paternité chrétienneChapitre 17 sur 57 · III · texte numérisé non relu

III

170 TRENTIÈME CONFÉRENXE.

l'humanité. Il y a donc une gloire extérieure qui rejaillit sur Dieu par le fait de l'homme. Mais cette gloire est purement accidentelle et ne tient pas, pour ainsi dire, à l'Être divin ; sorte de manteau brillant, qu'il prend ou rejette sans être le moins du monde affecté en ce qui le touche ; pur superflu, dont il n'a que faire pour lui-même, et qu'il ne désire que dans l'intérêt de sa créature.

A peu près comme un homme opulent, qui se suffit pleinement avec ses revenus ordinaires, et qui laisserait néanmoins certains fonds engagés dans des entreprises industrielles, uniquement pour faire du bien ; lorsqu'elles prospèrent, il n'en est pas plus riche ; et si ces sommes viennent à périr, la perte qu'il fera, n'intéresse point son bien-être, ni celui de sa famille, mais seulement les œuvres extérieures qui en étaient alimentées.

De là, pour l'amour divin, un privilège incommunicable. Il est le seul absolument gratuit, le seul qui n'a d'autre motif que sa propre libéralité et son mouvement généreux . loin de trouver dans l'objet auquel il s'atta-

che, un bien préexistant qui l'excite et qui l'attire, c'est Lui qui, en se penchant vers cet objet, y met du sien et y suscite tout ce qu'il y veut voir. En sorte qu'il ne peut se complaire que dans ses dons ; de quelque côté qu'il se tourne, son regard ne se repose jamais que sur ses bienfaits.

jNous, au contraire, nous avons toujours besoin des autres; nous les aimons pour nous trop souvent, pour eux quelquefois, mais non encore sans quelque mélaoge de recherche personnelle. Moins cet alliage entre dans nos amours, plus ils sont parfaits. Leur désintéressement les élève, les épure; il les rapproche peu à peu de cette façon d'aimer dont nous venons de parler, et qui est celle de Dieu. Et c'est de cette ressemblance que vient surtout leur dignité et leur mérite.

Voilà pourquoi la tendresse paternelle est, de sa nature, plus noble que la piété filiale. Elle est plus gratuite, plus libre de toute vue égoïste ; et pourtant oserons-nous bien affirmer qu'elle n'attend absolument aucun retour ?

Î72 TRENTIEME CONFERENCE.

Ce n'est pas seulement une juste réciprocité qu'elle cherche. Prenez le père le plus aimant, celui qui se dévoue avec l'oubli le plus complet de lai-même ; dans ce fils pour lequel il se sacrifie chaque jour avec une abnégation qu'on pourrait appeler héroïque, il voit par avance l'honneur de son nom, le soutien de sa race, la consolation de sa vie et son légitime orgueil. C'est ce qui le raffermit dans ses peines ; c'est ce qui rend légères les immolations auxquelles il se condamne.

Une mère, de son côté, s'estime amplement payée de ses fatigues par le bonheur qu'elle trouve à s'occuper de ses enfants, à les serrer entre ses bras et sur son cœur, à sentir qu'elle en est aimée comme elle les chérit elle-même.

Ainsi ces affections, si pures et si élevées qu'elles soient, gardent toujours le caractère qui appartient essentiellement à celles de l'homme. Elles sont marquées à son effigie, et portent sur elles-mêmes ce cachet de pauvreté, que la créature imprime à tout ce qui dérive d'elle.

Quand la mort vient à briser ce commerce

de sympathies réciproques, elle nous enlève, il est vrai, l'occasion de nous dévouer; mais elle prend aussi sur ce qui nous était le plus nécessaire. C'est une portion de nous-mêmes, et la plus chère sans contredit, qu'elle nous arrache. Notre vie, qui ne semblait d'abord qu'une ébauche, avait trouvé son Complément ; elle avait découvert son but, compris sa signification et sa portée. Lorsque toutes ces choses commencent à nous manquer à la fois, on dirait que le monde rentre pour nous dans le néant.

Encore si" l'édifice qu'on était en train de construire, n'avait fait que s'écrouler! Mais les ruines sur lesquelles on marche, demeurent, eu quelque sorte, comme une énigme dont on nra plus le sens. Foudroyé par la perte qu'il a faite, un chef de famille, un époux ne savent comment s'orienter dans ce vide immense qui les enveloppe. Il semble que l'humanité entière ait disparu pour eux; et la triste existence qu'ils ont encore à traîner ici-bas, leur paraît ne plus avoir ni explication possible, ni raison d'être.

I7i TRENTIÈME CONFÉRENCE.

On a raison de le dire : ia plupart des autres épreuves ne sont pas irréparables, de leur nature. Une fortune compromise peut se refaire; l'honneur un instant obscurci peut se reconquérir; et même il n'est pas sans exemple que des cœurs longtemps désunis se rapprochent. Seul le tombeau une fois fermé estimpitoyable; ni pleurs, ni désolations, ni prières ne fléchissent cette mort, qui prend un cruel plaisir à nous. enlever ceux que nous aimons le plus tendrement, Ses victimes les plus à plaindre ne sont pas celles qu'elle arrache de ce monde, mais bien plutôt celles qu'elle y laisse meurtries des coups qu'elle a frappés, atteintes dans leurs affections, amoindries dans leur propre existence, et n'ayant plus, pour adoucissement à leurs chagrins, que la perspective de les voir durer toujours.

Ne saurait-on leur fournir quelque allégement et quelque consolation?

ÎI

S'il est une action préventive à exercer contre le rude adversaire dont nous parlons, vous voyez, Messieurs, combien il importe de la connaître. Or, cette action est possible, et elle ressort clairement de la distinction que nous avons expliquée tout à l'heure.

Le meilleur moyen d'être armé contre les assauts de la mort, c'est d'imiter, autant qu'il se peut, la manière d'aimer qui est propre à Dieu. Et, comme nous l'avons dit, nos affections s'en rapprocheront d'autant plus, qu'elles seront plus dégagées de considérations personnelles. Moins nous pensons à nous, à nos satisfactions, à tout ce qui peut nous revenir en propre de la donation que nous faisons de nous-mêmes, plus notre amour grandit et s'élève vers les régions supérieures.

Mais, hélas ! combien d'entre nous veulent se reposer dans les êtres créés, y cherchent

leur plaisir, ou encore en font leur propriété, et s'imaginent qu'on ne les leur saurait enlever sans injustice i

Ignorez-vous donc que vos enfants euxmêmes ne sont qu'un simple dépôt, qui peut vous être redemandé à toute heure? La présence de ces parents, la compagnie de cette épouse, vous ont été accordées pour un petit nombre d'années toujours incertain. A chaque instant, la nature peut vous retirer des mains ce qu'elle vous avait prêté, et le Créateur peut réclamer ce dont il est seul le maître. Ce sont là des vérités que le spectacle des choses humaines nous remet sans cesse sous les yeux; et pourtant ni l'expérience quotidienne, ni les coups de foudre que la Providence frappe à nos eûtes, n'arrivent à leur donner sur notre vie une influence véritable.

Nos amours, même les meilleurs, renferment presque toujours deux éléments opposés. Autant l'un est spirituel et presque divin, autant l'autre est terrestre, humain et par conséquent personnel, égoïste. La proportion qui existe entre ces deux composants, varie singu-

lièrement d'homme à homme ; et comme, à proprement parler, c'est le second seul qui est atteint par les ravages de la mort, la plus sûre manière de ne pas donner prise sur nous à cette implacable ennemie, serait de nous débarrasser, autant que possible, de cet al liage et d'en purifier de plus en plus nos atta chements.

Heureux mille fois ceux qui aiment, en euxmêmes et dans les autres, non ce qui passe, mais ce qui demeure! Heureux ceux qui ont pris comme direction de leur vie la parole évangélique ; voyant combien toutes choses ici-bas sont périssables, ils ont établi leur trésor là où la rouille ne pénètre pas, où la vétusté ne détériore pas, où les voleurs ne sauraient exercer leurs rapines : JJbi neque œrugo , neque tinea demolitur etubi fures non effodiunt nec furantur l.

S'aimer en Dieu et pour Dieu, pensez-vous que ce soit diminuer nos affections, leur en-

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