‹ La paternité chrétienneChapitre 19 sur 57 · Sainte Jeanne-Françoise de Chaulai · texte numérisé non relu

Sainte Jeanne-Françoise de Chaulai

mensité de sa souffrance j'a laissée debout; si bien qu'elle viendra elle-même tenir sur les fonts baptismaux l'enfant du meurtrier, dont l'imprudence ou la maladresse l'a rendue si malheureuse.

Quelle force cachée soutenait ces âmes et produisait en elles cet héroïsme? Messieurs, n'en cherchez point d'autre que la pureté même de leur amour. S'il s'était traîné terreà-terre comme le nôtre, il se serait montré faible et défaillant. Au contraire, parce qu'il prenait ses inspirations au ciel, sa fermeté ne se démentait point, même dans les circonstances les plus difficiles.

Mais je sens le besoin de répondre à une objection secrète, que la délicatesse de vos sentiments pourrait vous suggérer.

11 est possible, en effet, que quelqu'un me dise : Du moment que la disposition dYime dont vous parlez, serait un moyen de moins souffrir à la mort de nos proches, à Dieu ne plaise que nous y recourions! Loin de là, cette perte cruelle, nous la voulons sentir dans toute la mesure de notre amour ; et s'il

arrivait jamais que nous pussions nous en consoler, c'est de cela même que nous serions inconsolables.

A celui qui éprouverait ce scrupule, je dirai : Soyez tranquille, et ne vous imaginez pas que, pour devenir plus fortes, vos affections seront moins ardentes.

Sous l'influence des idées religieuses, la douleur ne s'affaiblira pas, elle ne sera ni moins profonde, ni moins intense ; mais elle changera de caractère et, pour ainsi parler, de milieu. Le cœur souffrira peut-être autant, les sens ne seront pas aussi ébranlés. Les regrets auront gravi plusieurs échelons et seront arrivés à une sphère supérieure, où l'homme, si éprouvé qu'il soit, ne se sentira ni troublé, ni déconcerté, ni abattu. On devra le plaindre, mais en admirant son courage: car jusque dans l'immensité de ses tristesses, il aura* conservé toute l'énergie de sa vertu ; à vrai dire, jamais il n'aura paru aussi grand qu'au jour où on le voit rudement frappé ; et les ombres de la mort qui l'environnent, ne serviront qu'à faire resplendir la lumineuse

sérénité dans laquelle se maintient sa vie. C'est ainsi que la préparation chrétienne à ces nécessaires séparations en émousse l'aiguillon, en adoucit l'amertume. En outre, il importe de scruter plus à fond le mystère en présence duquel notre deuil nous laisse.

Qu'est-ce que la mort ? Le terme définitif de cette période de notre existence, dont ce monde est le théâtre, dont le temps est la mesure, mais qui ne compte, somme toute, que pour un douloureux préliminaire.

Même dans l'état d'innocence, il aurait bien fallu que ce terme arrivât; la séparation aurait eu lieu comme aujourd'hui, quoiqu'elle eût dû se faire dans d'autres conditions et d'une autre manière. Et pourtant alors il n'y aurait pas eu de souffrance. Pas de souffrance, lorsque l'union des pères et des fils aussi bien que celle des époux aurait été m. Il

brisée tout à coup ! Gomment expliquer cet étrange phénomène ?

Messieurs , c'est que l'amour aurait été plus pur, plus désintéressé qu'il ne l'est parmi nous. Ceux qui seraient restés dans leur exil' auraient compris si clairement le bonheur de ceux qui leur étaient enlevés, qu'ils n'auraient pu que s'en réjouir avec eux, et qu'ils auraient rougi de mêler leur deuil à tant de gloire.

Il n'en est plus ainsi pour l'humanité déchue. Élizée, voyant son maître transporté loin de lui sur un char de feu, ne peut s'empêcher de s'écrier avec un regret profond : 0 mon père, 6 mon père, vous le véhicule d'Israël et son guide inspiré1 ! Mais remarquez, Messieurs, qu'Élie ne monte pas au ciel. Et d'ailleurs, son disciple n'appartient pas à cet ordre privilégié, où l'homme eût été exempt de tristesses et de douleurs.

Les heureux habitants du paradis terrestre

1. Pater mi, pater mi, currus Israël et auriga ejus. (I Reg., 2, 12.)

n'auraient pas connu autant que nous cet amour indigent, qui mendie pour lui-même, tandis qu'il se prodigue aux autres. Us n'auraient pas éprouvé comme aujourd'hui les angoisses du délaissement, les difficultés de la vie isolée, les anxiétés de la lutte perpétuelle avec soi-même et avec toutes choses. Quoi qu'il en soit, c'est en nous rapprochant de leurs sentiments, que nous pouvons espérer d'être moins vulnérables.

Remarquez, en effet, quelle est la suprême souffrance que la mort de nos proches nous apporte.

Ce qui cause nos plus graudes désolations, sont-ce ces avant-coureurs pénibles, qui s'appellent les maladies, les langueurs, les défaillances physiques ou morales? Est-ce tout ce lugubre appareil, les humiliations de la nature à ses derniers moments, les hontes d'une dissolution prochaine et les tristes mystères du sépulcre?

Oui assurément, il est cruel de voir souffrir ceux qu'on aime ; plus cruel encore de pressentir ces phases de destruction, que leur être

matériel commence à traverser, et que nul regard n'aura le courage de suivre jusqu'au bout. Néanmoins, j'ose le dire, ce D'est point par tous ces détails que la mort est surtout redoutable.

Ce que sou glaive opère de plus déchirant, c'est la division de ces vies qui se tenaient si étroitement embrassées. Siccine séparât amara mors1'} 0 mort, si tu es si amère, c'est principalement parce que tu nous sépares. La perspective de cet éloignement définitif, la vue de ce mur infranchissable, qui va s'élever entre nous et ceux qui nous sont chers : voilà ce qui nous fait trembler d'avance, voilà ce qui nous laisse consternés, parfois désespérés, au moment où se consomme l'affreux sacrifice.

Mais s'il est vrai, comme nous l'avons dit, que dans L'ère d'innocence, cette même séparation aurait existé, qu'on l'aurait envisagée sans trouble et subie sans peine, ne peut-on espérer qu'elle deviendrait moins dure pour ceux qui se rapprocheraient de cet état, par

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