Cant., vu, G
de submerger ce feu sous les grandes eaux qui détruisent tout le reste, vous ne parviendrez pas à l'éteindre1. Le sentiment qui survit en nous au décès de nos proches, ne saurait admettre qu'il ne trouve plus en eux aucun écho. A cette mère, dont les yeux vont se fermer pour toujours, et qui n'a jamais si tendrement aimé qu'en cette dernière heure, vous auriez beau affirmer que tout est fini pour sa tendresse, qu'elle ne gardera plus aucun souvenir de ceux qu'elle a chéris plus qu'elle-même ; en vérité, je vous le déclare, vous pourrez l'affliger, vous nelapersuaderez pas. Ses enfants, ses amis ne vous croiront pas davantage; rien ne les empêchera de chercher encore, dans leur douleur, cet amour maternel, dont l'organe extérieur s'est glacé à leurs yeux. Ils le demanderont, ils le poursuivront au delà de la tombe; et si la religion ne répond pas à ce vœu irrésistible de la nature, plutôt, que de le laisser inassouvi, ils
i. Àquœ muliœ non potuerunt extinguere charitatem, Caut., vu, 7.
s'adresseront peut-être aux pratiques superstitieuses, ils auront recours à de coupables évocations. Nous l'avons vu de nos jours, et la loi est la même dans tous les temps, chez tous les peuples. Ne vous en étonnez point. L'humanité peut bien se tromper dans les moyens qu'elle emploie, et dans les procédés qu'elle adopte ; mais au fond, l'instinct qui la guide est sûr ; jusque dans ses erreurs, on sent encore à quel point elle a besoin de la vérité.
Eh quoi ! s'il ne s'agissait pour les membres de la famille que d'une rencontre passagère, pensez-vous que le Créateur aurait fait, en sa faveur, ce que j'appellerai une telle dépense de forces?
Dans ce monde, où tout est mesuré avec une si sage économie, où les moyens sont toujours dans une proportion si juste avec la fia qu'ils doivent atteindre, seul, l'amour maternel, l'amour conjugal seraient sans harmonie avec leurs réelles destinées ! D'une part, tout serait immense, infini ; de l'autre, tout resterait, mesquin et. étroit: sur des fondations d'une profondeur et d'une solidité sans égales, on
n'aurait élevé qu'un édifice fragile, temporaire, une construction dépourvue d'ampleur, que le premier coup de vent emporterait et détruirait pour toujours !
Trouvez-vous que les joies permises à nos affections, ou même les devoirs qu'elles ont à remplir, égalent en intensité nos affections elles-mêmes? Ne voyez-vous pas du côté de celles-ci, une surabondance qui déborde, une plénitude qui n'a pas d'emploi, et qui attend toujours plus qu'elle ne pourra obtenir? Ne craignons point de le proclamer bien haut, si tout se borne pour l'homme à l'existence présente, la nature s'est trompée ; et c'est nous, en même temps, qu'elle trompe, qu'elle abuse. Elle nous force à croire qu'elle travaille pour l'éternité, quand tout se borne à quelques ours; elle élève un échafaudage qui monte jusque dans les cieux, et son intention n'es que de bâtir à fleur de terre.
Ou plutôt, Messieurs, disons qu'il y a là une promesse infaillible, contre laquelle s'insurgent en vain les doutes et les négations de notre siècle.
On a beau la repousser, elle revient à la charge; chassée de l'intelligence, elle reparaît dans le cœur et se révèle au travers de tous nos attachements. Il faut l'écouter, car elle apporte avec elle l'adoucissement à nos grandes épreuves. C'est elle qui, avec l'aide de la religion, vient se placer entre nous et ceux qui ne sont plus, pour rétablir un commerce interrompu par la mort, pour renouer une chaîne qui semblait à jamais brisée. Elle brille, comme une douce lumière, dans la nuit de cette voie ténébreuse par laquelle on sort du monde présent. Elle vient se graver sur le marbre des tombeaux, et fait que cette pierre si muette rend encore pour nous un son 'd'espérance. Ne craignez point, semble-t-elle nous dire, tout ce que vous avez perdu, vous sera rendu un jour. Ce qui est tombé se relèvera; ce qui a péri ressuscitera; et comme preuve, c'est qu'il est une chose qui n'est point tombée, qui n'a point péri, parce que les coups de la mort n'ont pu ni la détruire, ni même l'atteindre. Les saintes affections survivent au désastre final; elles sont aujourd'hui ce
qu'elles étaient hier ; comme autant de colonnes qui, dans la ruine d'un temple, sont demeurées debout, afin que, étant l'heure venue, on puisse le reconstruire avec plus de magnificence.
Nous nous attacherons, Messieurs, à ces colonnes. Nous les tiendrons étroitement embrassées, tant que dureront les jours de deuil. Cette période, vous le savez, quelque pénible qu'elle soit, ne se prolongera pas indéfiniment. Pour ceux qui s'aiment selon Dieu, les séparations ne sont que momentanées et la réunion sera éternelle.
Les joies de la famille en général.