‹ La paternité chrétienneChapitre 25 sur 57 · Spinas et tribulos germinabit libi. (Gea., ni · texte numérisé non relu

Spinas et tribulos germinabit libi. (Gea., ni

de certaines plantes, auxquelles ils ont donné le surnom de carnivores, parce qu'elles semblent faire la chasse aux insectes, pour vivre à leurs dépens et se nourrir de leur chair. Maiheur au pauvre imprudent, qui s'est laissé affrianderpar la liqueur visqueuse et sucrée que sécrètent leurs tentacules ! A mesure qu'il s'engage sur ces lèvres tremblantes, il les sent se replier sur lui et bientôt lui fermer toute voie à la fuite; enveloppé de toute part, saisi et broyé comme sous des dents meurtrières, il meurt dans la prison qu'il s'est faite, et devient la proie du végétal auquel il venait lui-même demander son aliment.

N'est-ce pas une image frappante de ce qui arrive sans cesse autour de nous ? La plupart des joies de ce monde sont-elles autre chose qu'une amorce jetée aux imprévoyants, une tentation où ils rencontrent la mort, à la * place des délices qu'ils s'étaient promises?

Parmi toutes ces productions malsaines, où trouver la fleur immaculée, dont le sourire ne cache pas un artifice ?

Si vous l'apercevez quelque part, ce sera seu-

lement dans cejardin fermé qui se nomme la famille. Les joies qui habitent là, sont sereines, parce que ce sont celles que Dieu luimême a faites.

L'homme s'y prend mal quand il veut usurper ce privilège. Les joies de sa création sont fardées et factices: elles sont trop souvent coupables et honteuses. Lors même qu'elles enivrent un instant, elles laissent après elles un arrière-goût plein d'amertume. Le résultat le plus certain auquel elles aboutissent, ce sont ces remords, ces troubles, ces ennuis mortels, qui s'emparent de l'âme et y sèment des germes de désespoir. Expérience funeste , qu'on n'avait jamais vue se renouveler aussi souvent que dans notre siècle; témoin cette multiplicité de suicides qui va toujours croissant, cette manie d'attenter à ses jours, qui gagneparfois jusqu'à l'enfance elle-même.

Les jouissances dignes de l'homme sont celles que la Providence lui a préparées et que la religion a bénies. L'Écriture Sainte ne tarit pas sur leur éloge ; elle en célèbre la douceur dans les termes les plus sympathique?.

« Buvez, dit-elle à l'homme, les eaux de la citerne qui vous appartient, désaltérez-vous à ces sources pures, qui viennent de votre puits... Gardez-les pour vous seul, et que personne ne les partage avec vous. Que la veine qui vous est ouverte, reçoive la bénédiction d'en haut; et vous-même réjouissez-vous avec l'épouse de votre adolescence*. » Et encore : « Goûtez la vie en commun avec la femme que vous aimez, tous les jours que Dieu accordera à votre fragile existence., car telle est la part qui vous revient dans la vie et le salaire de votre travail2 »

Rien ne serait plus facile que démultiplier indéfiniment ces citations. L'Esprit-Saint qui nous instruit par la bouche des écrivains inspirés, semble n'avoir aucun objet plus à cœur que de nous enseigner où se trouvent

1. Bibe aquas de cisterna tua et tluenta putei tui... 11abeto eas solus nec sint alieni participes tui... Sit vena tua benedicta et lsetare cum muliere adolescente tuœ. (Prov.,

<2. Perfruere vita cum uxore quaru diligis, cunctis diebus vitse instabilitatis tu*... Haec est enim pars in vita et labore tuo. (Eccle., ix. 9

ici-bas les joies pures et sans péril pour la vertu. Lui-même nous les indique du doigt; lui-même prend à tâche de nous les faire aimer exclusivement; et le lieu où il nous les montre constamment rassemblées, le sanctuaire où il les faut chercher, parce qu'elles y font leur séjour, n'est autre, vous le voyez bien, que le foyer domestique.

Ce ne serait point assez que ces joies fussent inoffensives, si elles n'étaient en même temp? les plus solides et les plus vraies.

Qui de vous ne distingue, à première vue, les parures d'un grand prix de celles qui ne sont qu'une imitation plus ou moins habile? La pierre fine, œuvre admirable de la nature-, porte avec elle-même son certificat, qui ne permet point de se tromper sur sa valeur; elle n'a qu'à se montrer pour confondre toutes ces contrefaçons qui voudraient bien, s'il était

possible, usurper sa place et la détrôner. Il arrive pourtant que quelques ignorants s'y abusent. Un reflet brillant leur fait illusion ; ils se laissent prendre à un vain éclat et croient à des richesses imaginaires. La déception est bien plus à craindre, quand il s'agit de faire un autre discernement, je veux dire lorsqu'il faut distinguer les joies solides de celles qui n'ont qu'une stérile apparence.

Où sont ici les connaisseurs, dont l'appréciation sera sûre? Où est l'expert attitré qui prononcera sans danger d'erreur? Ou bien encore, qui nous mettra en main un instrument de précision, capable de nous renseigner exactement en une matière aussi délicate?

Tout d'abord, Messieurs, nous laisserons à part ces joies d'une nature supérieure, qui descendent directement du ciel et sont produites en nous par l'Esprit-Saint. Ai-je besoin de vous dire que, si elles sont les plus délicieuses de toutes, elles ne tombent pas sous notre contrôle, et n'entrent point, si je puis ainsi parler, dans le domaine public? De quelque nature qu'elles puissent être, elles restent m. 12

le secret des âmes et leur bien propre; avec charge pour elles de les soumettre à la direction spirituelle qu'elles ont choisie, mais mais sans qu'aucun regard profane ait le droit de pénétrer dans ces profondeurs essentiellement réservées.

C'est des joies naturelles seulement que nous voulons nous occuper ; et celles-ci se rangent, comme d'elles-mêmes, en trois catégories distinctes, d'après leur origine. 11 y a, en effet, celles qui viennent du vice, celles que procure la fréquentation d'un monde honnête, et enfin celles que fournissent les relations de famille. Ce sont ces trois groupes qu'il nous faut parcourir rapidement, si nous voulons reconnaître où sont les meilleures.

Je vous entends me dire que le premier ne mérite pas même de fixer un instant notre attention. Quels plaisirs dignes d'envie pourrait fournir la violation des lois les plus saintes? Ne sait-on pas que tout ce qui vient de là, est marqué d'un stigmate honteux; qu'il n'en sort aucune joie qui ne se convertisse bientôt en amère tristesse? Jamais un cœur

noble et droit ne s'avisera d'aller frapper à cette porte. Le fruit défendu, si beau qu'il puisse paraître, ne fera point faillir les âmes bien nées. Mais plutôt elle s'écrieront avec le prophète : « Que ma langue s'attache à mon palais, que ma droite se dessèche et refuse tout mouvement, si jamais je pouvais perdre le souvenir de la cité d'en haut, et si elle ne tenait pas la première place dans chacune de mes allégresses1. » Nous fuirons donc cette source souillée; nous mépriserons ces eaux fangeuses, et nous tournerons nos regards vers des courants plus purs.

Voici du moins des satisfactions qui n'obligent point à rougir. Ce sont celles qui flattent une ambition légitime, celles qui couronnent de longs efforts et leur assurent une récompense méritée. L'homme n'a-t-il pas le droit de se complaire dans la possession d une renommée laborieusement acquise ? Lui défen-

1. Si oblilus fuero tui, Jérusalem, oblivioni detur dextera mea ! Àdhaereat lingua mea faucibus meis si non meminero tui; si non proposuero Jérusalem in principio latitia meœ ! (Ps. cxxxvi, 5, 6.)

dez-vous de se trouver à l'aise sur ce piédestal que lui ont dressé les respects de tous? Ne pourra-t-il savourer les honneurs qu'on lui décerne et l'estime qui s'attache à sa personne ? Surtout les sympathies qu'il rencontre au milieu de ses semblables, deviennent l'occasion des plus douces jouissances. Il se sent heureux d'être accueilli favorablement par la foule qui l'environne, plus heureux encore d'y compter quelques amis.

Si, en même temps, il lui est donné de réussir dans ses entreprises, de servir utilement sa famille, son pays, d'y remplir un rôle plus ou moins important, avec l'approbation des gens de bien; vous ne pouvez nier que, de toutes ces circonstances, ne découle pour lui un contentement, qui fera peut-être de nombreux jaloux ; la fortune lui sourit, les chances ont tourné en sa faveur, son mérite est reconnu, et tout semble s'unir pour accroître ce que l'on nomme sa prospérité.

Ce sont là, vous le savez, des situations exceptionnelles. Leur rareté ajoute beaucoup au prix que nous y attachons et aux désirs ar-

dents qu'elles excitent. Pourtant, comment ne pas voir combien ces joies sont insuffisantes et éphémères ?

Oui, je l'avoue, ceux qui en sont privés, les considèrent comme l'idéal de la félicité ici bas; oui encore, ceux qui les ont obtenues y trouveront de quoi se distraire quelque temps de leurs peines et oublier les préoccupations passées. Mais leur ivresse même parviendrat-elle aies désaltérer? N'est-ce point là cette eau terrestre, dont le Sauveur dit, dans l'Évangile, qu'elle n'étanche un instant la soif que pour la faire renaître1? Avez-vous entendu ces hommes se déclarer pleinement satisfaits? Leur ambition n'avait- elle plus rien à souhaiter? Leur popularité les laissait-elle parfaitement sereins et tranquilles? Au pinacle aujourd'hui, sont-ils sûrs d'y être encore demain ? L'opinion est capricieuse ; les chances du sort mobiles; les affections humaines exposées à d'étranges retours, et tra-

1. Omnis qui bibit ex aqua hac sitiet iterum. 'Joan., îv 13.)

vaiilées de je ne sais quel besoin de changement.

Mettons tout au mieux*, et supposons que tous les éléments de ce bonheur persévèrent. Combien de temps leur donnez-vous pour qu'ils laissent paraître leur vanité et leur impuissance? Ceux-là se préparent de cruelles déceptions, qui y avaient placé leur espoir ; car ils ne tardent pas à reconnaître l'impossibilité absolue d'en retirer ce qu'on leur demande.

En effet, Messieurs, des décors, si brillants qu'ils soient, ne changent pas pour cela de nature. L'accessoire reste accessoire et ne saurait tenir la place du principal. Yous avez de splendides draperies; encore faut-il des murailles sur lesquelles vous les puissiez étendre ; vous possédez un riche mobilier ; à quoi vous servira-t-il, si vous n'avez d'abord une maison, du moins un appartement où ii puisse figurer avec avantage? Ainsi il y a dans la vie humaine ce qui en fait le fond, je veux dire le nécessaire, que rien au monde ne saurait remplacer. Et ce fond de notre vie,

son point d'appui indispensable, c'est la famille, avec les affections qui lui appartiennent, avec les joies quelle nous assure, et que seule elle est en état de nous procurer.

Le langage vulgaire le dit ingénument, c'est à son foyer que l'homme est chez lui. On peut ajouter que c'est là aussi qu'il est lui-même. Partout ailleurs nous sommes plus ou moins surfaits ou empruntés; nous jouons un rôle, nous revêtons pour ainsi dire un costume et nous représentons un personnage. Que de fictions dans la société, même la plus simple et la plus franche ! que d'arrière-pensées dans nos entretiens !. que de masques dans nos réunions !

Si ce n'est pas le mensonge qu'on exploite, du moins on ne montre qu'un côté du vrai. Jamais nous ne laissons voir, de la réalité, que la partie qui peut nous être avantageuse. L'un fait parade de sa science, l'autre étale avec une complaisance secrète les ressources de son habileté ou les reflets brillants de sa parole. On connaît de celui-ci son esprit qui pétille ; de cet autre, une conversation variée

'2\'l TRENTE ET UNIEME CONFERENCE.

et toujours agréable. Voilà ce que le monde voit de nous : des dehors, des superficies, souvent de Simples apparences. En revanche, que peut-il nous donner, sinon des plaisirs artificiels et qui n'atteindront pas les profondeurs de notre être ?

Rentrez dans votre maison, tout aussitôt vous voilà vous-mêmes, et vous tout entiers. Plus de ftinte, ni de déguisement; vous y apparaissez tels que vous êtes, avec vos qualités et vos défauts, avec ce mélange de bien et de mal qui ne manque guère de se rencontrer en chacun. C'est donc ici vraiment le théâtre de votre vie personnelle, de celle que vous menez pour votre compte, et non pas pour le compte des autres. C'est ici qu'il n'y a rien d'officiel, rien qui soit d'apprêt ou de commande. Ce qui se passe dans ce sanctuaire fermé, vous appartient en propre ; nul ne peut venir vous en disputer la possession.

Eh bien, Messieurs, c'est là que vous avez besoin de trouver votre repos. Si vos joies n'habitaient pas ce lieu réservé, s'il fallait, pour les rencontrer, aller au dehors, je vous

plaindrais doublement. Car d'une part, vous seriez privés de ce qu'il y a de plus doux dans la vie ; et d'autre part, ce que vous essayeriez de mettre à la place, pourrait bien vous rendre malheureux, et, en attendant, vous rendre coupables.

Dieu merci, je n'ai point à redouter, de vous, ces tristes déviations. Aussi mon langage doit bien plutôt être celui du propbète : A qui, s'écriait-il , 'est réservé ce qu'il y a de meilleur en Israël ? N'est-ce pas à vous et à la maison de votre père* ? Ce qu'il y a de meilleur, sans contredit, ce sont ces satisfactions intimes, qu'on'chercherait vainement ailleurs que sous son propre toit.

Ceux qui les ont une fois goûtées, leur reconnaissent une saveur si exquise, que toutes les autres, en comparaison, leur semblent fades et presque insupportables. Quelques fêtes qu'on leur offre, la plus belle pour eux est celle qui se célèbre sans interruption

1. Cujus erunt optima quseque Israël? Nonne tibi et omni domui patris tui? (I Reg., ix,20 )

à leur foyer. Ils y reviennent avec empressement, après chaque distraction; loin de se sentir entraînés vers les réunions mondaines, ils ont hâte de s'y dérober, pour rentrer dans le lieu de prédilection où ils trouvent leurs délices. Le dirai-je? les ennuis mêmes de leur intérieur leur semblent préférables aux amusements du dehors; parce que, en effet, un chagrin qu'on épanche et qu'on partage vaut mieux que ces tressaillements, où l'on n'est pas sûr que les cœurs soient- en harmonie. Épreuves ou jouissances, ce qui appartient à leur maison, leur est toujours cher, toujours précieux; tandis qu'ils ne ressentent souvent que du dégoût pour les joies que leur promettent les compagnies étrangères.

Telle est la béatitude que nos Saints Livres attribuent à l'homme qui craint le Seigneur: Ecce sic benedicehir homo qui limet Dominum* . Sa demeure est comparée à un champ fertile, où ne manquent ni la vigne féconde, ni les plants d'olivier, annonçant pour l'avenir une

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