Ibid. i
rets les plus sérieux, il a, en quelque sorte, dissipé d'avance ses trésors, compromis son avoir moral, et par conséquent son avenir. 11 était de ceux qui vivent peu pour leurs proches, tandis qu'ils se prodiguent à tout venant ; qu'on rencontre partout à l'extérieur, tandis qu'ils sout rares à leur foyer; qui s'occupent d'une foule de discussions étrangères ou insignifiantes, tandis qu'ils négligent la question où ils sont engagés personnellement, et qu'aucun autre ne saurait résoudre à leur place ; je veux dire celle de leurs relations domestiques, celle de leur situation visà-vis d'une jeune épouse et des autres membres de la famille.
Pendant une période plus ou moins considérable, l'homme, dont je parle, s'apercevra sans doute assez peu de la profonde lacune qu'il introduit de gaieté de cœur dans sa vie. L'existence libre, fastueuse peut-être, qu'il s'est faite; la multiplicité des rapports, des affaires, des divertissements; ce tourbillon d'une vie où les choses les plus disparates se succèdent sans intervalle, laissant à peine le
loisir de respirer, bien moins encore le temps de réfléchir ; c'est apparemment plus qu'il n'en faut pour absorber les pensées et les forces. Toutes les journées ayant été remplies, on a pu s'imaginer que la vie l'était de même ; il n'y a point eu de vide dans l'imagination! ni même peut-être dans l'esprit; on se sera persuadé qu'il n'y en avait pas davantage dans le cœur.
Mais un pareil mouvement lasse vite ; car vous avez beau faire, l'agitation perpétuelle ne saurait être la loi de notre nature. Quiconque s'est livré à un exercice violent, éprouve bientôt le besoin impérieux de se reposer; et parmi les supplices que Dante rassemble dans son enfer, il en est un, on s'en souvient, qui consiste à marcher sans cesse et à ne s'arrêter jamais.
De l'époux qui n'a pu se préparer, dans ses affections domestiques, ce milieu béni où l'on se console de toutes les déceptions, que pourrons-nous dire, sinon qu'il n'a pas où appuyer sa tête : non habet ubi caput rertinet * ?
i. Matt., vin, 2'».
A mesure qu'il avance dans sa vie, ce qui
L'avait d'abord charmé ne lui apporte plus que l'ennui. La satiété commence à se faire sentir, et il constate, par sa propre expérience, combien cette existence factice et tourmentée est loin de suffire aux exigences de notre nature.
D'autres aspirations, qui avaient pu paraître étouffées, se réveillent impérieusement et demandent à être satisfaites. L'homme ne vit pas seulement d'affaires ou de plaisirs ; il vit surtout d'attachements solides et sincères, auxquels il puisse se confier sans crainte; il vit de cesjouissances intimes, où se trouve une compensation à tous les ennuis qu'engendre le commerce du monde.
Ainsi le temps est la pierre de touche pour discerner les véritables joies. Celles qui ne résistent pas à cette épreuve, n'avaient pour elles que de vaines apparences.
Eh quoi ! s'écriait le prophète Isaie, vous mettez votre confiance dans un roseau fragile et déjà brisé... Vous ne voyez pas que si on s'y appuie, il entrera dans la main et la trans-
percera1. Voilà l'histoire de ces amitiés mensongères, après lesquelles tant d'insensés courent éperdument. Elles sont hérissées de pointes aiguës, qui traversent non pas seulement la main qui s'y appuyait, mais le cœur qui avait voulu s'y reposer. Cherchées hors de l'enceinte sacrée de la famille, peut-être même hors des limites saintes tracées par le dévoie, elles ne résisteront pas aux ravages que les années, en s'écoulant, produisent dans tout ce qui n'a pas un caractère de perpétuité.
Mais celles qui portent en elles-mêmes ce signe divin, sont au-dessus des atteintes de la durée. Loin de diminuer avec le temps, les joies de famille deviennent de jour en jour plus douces et plus chères. Comme un fruit conservé avec soin, et qui mûrit ene loin du soleil; comme un vin généreux, qui se fait dans les celliers où on le garde, et qui trouve, dans son âge déjà avancé, un mérite 'que ne connaissait pas sa jeunesse; chaque
1. Ecce confidis super baculum arundineum confraotum... cui si inoixus fuerit homo, intrabit in manum ejus et perforabil eain. ^is., xxxvi, G.)
année qui s'écoule, ajoute à sa valeur, parce que, s'il est dépouilé de sa verdeur première, en revanche, il acquiert une suavité qui lui laisse toute sa force.
Rappelez-vous, Messieurs, ces familles d'autrefois, si nombreuses pour l'ordinaire et si étroitement unies, avec leurs traditions toujours vivantes, avec leurs mœurs patriarcales, que l'esprit révolutionnaire n'avait point encore entamées.
Gomme les vieux parents se sentaient heureux, lorsqu'ils voyaient se grouper autour d'eux plusieurs générations d'enfants, en qui il leur semblait revivre ! Quelle joie plus douce que celle de l'aïeul respecté et chéri, devenu le centre et comme le roi de toute une multitude, empressée à lui apporter le tribut de sa tendresse ?
Cette longévité féconde et cette vieillesse couronnée de bénédictions nous est souvent proposée, dans la sainte Écriture, comme le type du bonheur terrestre, comme la somme de félicité la plus complète qu'on puisse ambitionner ici-bas. C'est aussi le souhait gracieux
que l'Église adresse à ceux qui viennent au pied de ses autels, pour unir leurs destinées. Puissent-ils voir tous deux, s'éerie-t-elle, les enfants de leurs enfants, jusqu'à la troisième et à la quatrième génération ; puissent-ils atteindre une vieillesse que chacun leur envie l !
Tel est, en effet, le digne couronnement d'une vie chrétienne. Lorsque Dieu l'accorde à ses amis, il nous y fait voir comme un prélude, il nous y donne comme un avant-goût des récompenses à venir. Car rien, en ce monde, ne ressemble aux joies du ciel comme celles de la famille.
Oui, Messieurs, c'est votre gloire et votre privilège. Que votre maison soit le sanctuaire de la paix, et dès lors elle deviendra une image de la céleste Jérusalem. Que les cœurs y soient à l'unisson^ et l'on y verra quelque chose de cette fraternité des élus, rassemblés dans une même patrie.
Lorsque viendront les jours de fête, la séré-
f. Videant auibo filios filiorum suorum usque in tertiam et quavtam geuerationem et ad optatam perveniant senectutem (Missa pro sponso et sponsa.)
uité qui illuminera tous les fronts, sera si pure; le bonheur qui remplira les âmes, sera I. si solide, si durable, que vous pourrez vous attribuer à vous-même le cantique fait pour célébrer les saintes allégresses de Sion : Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres m unum \ Y a-t-il rien de délicieux, y a-t-il rien d'admirable comme de voir cette unanimité des frères habitant sous le même toit, mais bien plus encore rassemblés en un seul cœur? Le parfum qui s'exhale de leur réunion, est semblable à cette huile odorante, qui embaumait toute la personne du grand prêtre ; la fraîcheur de leur amitié rappelle la rosée du ciel, descendant des sommets de THermon sur la colline sacrée où le Seigneur a choisi son temple. C'est ici que Dieu a répandu sa bénédiction féconde; c'est ici qu'ii fait fleurir une vie destinée à ne jamais s'éteindre 2.