‹ La paternité chrétienneChapitre 4 sur 57 · LXXII · texte numérisé non relu

LXXII

LES ÉPREUVES DE LA FAMILLE. 1o

■où il y a plus de péril à braver et plus de gloire à conquérir, vous vous sentirez doublement portés à l'accomplissement de vos devoirs, et par le mérite qu'il vous font acquérir, et par les épreuves mêmes qu'ils peuvent vous promettre

S'il est bon de prévoir ces grandes luttes et de les attendre de pied ferme, c'est à la condition qu'on n'aura rien négligé des préparations nécessaires ni des dispositions opportunes.

« Mon fils, dit la Sainte Ecriture, en abordant le service du Seigneur, prépare d'avance ton âme à la tentation qui va venir *. » Cette préparation, on le voit, est intérieure. Elle doit s'accomplir à la fois dans les deux principales facultés que nous tenons de la nature.

1. Fili, accedens ad servitutem Dei,... prœpara animarn tuam ad tentationem. (Eeclî., n, 1.)

Il y a par conséquent celle de l'intelligence ; et avec elle il y a aussi celle du cœur.

Et d'abord, que d'idées fausses à redresser dans notre esprit!

Nous éprouvons une propension presque invincible à nous regarder comme maîtres absolus de toutes ces choses, que la libéralité divine nous a remises entre les mains. Il semble que l'homme s'identifie avec sa maison, ses domaines et les divers éléments qui constituent sa richesse. Une fois acquis, ces biens lui paraissent faire, en quelque sorte, partie de sa personnalité ; si bien que la pensée ne lui vient même pas qu'il en puisse être dépossédé autrement que par injustice.

Et pourtant ce que nous appelons propriété, n'est, à vrai dire, qu'un dépôt temporaire. C'est un prêt à terme qui nous a été fait ; et lorsque arrive le jour marqué pour la restitution, le véritable Maître vient réclamer ce qui est à lui. Comme le dit saint Augustin, la fortune, la nature, qui agissent au nom du Seigneur, font entendre leurs revendications, et reprennent ce qu'elles nous avaient confié momen-

tanément: Quodcommodavit fortuna,tollet ; quoi mutnavit natura repetet*. Prévoir d'avance ce dépouillement, se persuader à soi-même que l'heure eu est marquée, et que nous n'avons aucun moyen, soit d'échapper, soit seulement d'obtenir un sursis ; c'est ce que j'appelle la préparation de l'intelligence aux épreuves dont nous sommes le plus souvent menacés.

Au lieu de considérer, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, la Providence comme engagée vis-à-vis de nous par ce qu'elle a déjà fait, la vérité demande que nous nous regardions, en toute hypothèse, comme les obligés de la Providence. C'est elle qui a tous les droits, nous qui avons tous les devoirs, sans possibilité, en aucun cas, de faire entendre une récrimination légitime.

Ces maximes semblent claires en théorie ; et pourtant si vous examinez ce qui se passe dans le monde, vous verrez que les hommes en prennent constamment le contre-pied et

y 4. Aug. in ps., xlviii, Serm. 1.

ne peuvent arriver à les comprendre dans la pratique.

Quoi de plus ordinaire que ces plaintes amères qui nous échappent aussitôt que nous sommes malheureux ? De quelque nature que soit le coup qui vient à nous frapper, nous éclatons en murmures, nous accusons les hommes, les événements, les éléments insensibles eux-mêmes; notre indignation remonte plus haut ; elle s'en prend à la cause suprême de tout ce qui arrive ici-bas ; et, dans notre délire, nous allons jusqu'ànous révolter contre Dieu. Que dis-je? s'il existait un tribunal où il nous fût possible de déférer ses actes, je ne sais, en vérité, si nous n'aurions pas parfois l'audace d'y porter nos griefs; nous citerions le Créateur, nous nous sentirions le triste courage de plaider contre lui, et nous espérerions peut-être de le faire condamner comme injuste.

Injuste! Peut-il donc l'être en retirant une partie des dons qu'il avait accordés gratuitement? Quoi qu'il nous enlève, nous ne pouvons jamais nous dire privés que de ses bien-

faits; et tant qu'il ne nous fait pas rentrer dans ce néant, qui est notre seule origine, ce qu'il nous laisse constitue encore de sa part . un don immérité, pour lequel nous avons à lui payer un tribut de reconnaissance.

Aux personnes mêmes qui semblent le plus accablées, il reste encore un sujet d'immense gratitude. Car la seule existence, envisagée au point de vue chrétien et avec les perspectives ultérieures que la religion ouvre devant nous, est un trésor d'une valeur infinie. L'éternité ne suffira pas pour en rendre à son Auteur de digues actions de grâces. Ce moment d'amertume, d'angoisses, que vous maudissez peut-être, tant il vous semble déshérité et rempli de désespoir, sachez pourtant qu'en réalité, il est d'un prix inestimable. Ce qu'il peut procurer dépasse toute pensée humaine ; ce qu'il est capable d'enfanter, c'est une vie et une gloire qui se mesurent à la vie, à la gloire même de Dieu.

Vous parlez de justifier la Providence ; je vous réponds avec le Psalmiste que tous ses jugements sur les hommes sont marqués au

coin de la vérité et portent leur justification en eux-mêmes *. Trouvez-moi dans l'humanité un être si cruellement éprouvé, qu'il n'ait à louer mille fois le Seigneur, s'il se rend bien compte de la condition qui lui est faite. Qu'il soupire donc, mais que ses gémissements soient mêlés de confiance ; qu'il pleure, mais que ses larmes ne soient ni sans espérance, ni sans consolation. Avec le grand patient de nos Écritures, il comprendra que venant de la main de Dieu, l'épreuve et la joie sont deux bienfaits équivalents, qui tous deux demandent de notre part la même reconnaissance. Si nous recevons l'une avec empressement, pourquoi ne pas accepter l'autre avec résignation; le Seigneur nous avait donné, le Seigneur nous a enlevé; le seul cri qui doit sortir de notre cœur, doit être un cri d'amour et un hymne de bénédiction -.

Vous le voyez, c'est cette lumière, dissipant

1. Judicia Domini vera, justificata in semetipsa. (Ps. xviii, 10.)

-2. Dominus dédit, Domimis abstulit... sit nomea Domini benedictum. (Job., i, 21; n, 10.)

tous les brouillards de nos vaines pensées, qui constituera la préparation de notre intelligence. N'attendons pas l'arrivée de la tribulation pour la faire luire. Outre que nous pourrions être surpris et saisis au dépourvu, il est plus difficile de voir clair, quand la nuit tombe, ou lorsque le ciel devient nébuleux. C'est dans le plein jour de la prospérité, c'est dans la sérénité d'une existence calme et heuseuse, qu'il faut se munir de ces convictions, si nécessaires plus tard dans la mauvaise fortune.

11 est nécessaire d'y joindre ce que j'appelle la préparation du cœur ; et celle-ci se traduira par une disposition intime de confiance filiale sans limites.

Ce n'est pas tout que les adversités ne nous enlèvent pas nos meilleures espérances, qu'elles puissent même les confirmer et les servir puissamment; il nous importe de savoir si l'épreuve sera toujours mesurée à nos besoins ; si elle nous sera amoureusement ménagée, et si le secours nous viendra en temps opportun.

lî VINGT-CINQUIÈME GONFÉRENGÏ.

Or, le chrétien a appris, à n'en pouvoir douter, que rien n'arrive ici-bas sans la permission de Celui auquel il donne le nom de Père.

Qu'y a-t-il de plus petit qu'un passereau, dont le prix n'égale pas même une obole? Et pourtant, nous dit le Sauveur, le plus faible de ces oiseaux ne tombe pas à terre, que le Père céleste ne le sache et n'y consente. Quant à vous, ajoute-t-il, qui êtes d'une valeur mille fois supérieure à ces êtres sans raison, tous les cheveux de votre tête ont été comptés par lui, et un seul ne peut disparaître sans son assentiment1. Ce qui veut dire. Messieurs, que les moindres accidents de notre vie ont un retentissement dans la pensée divine; qu'ils y ont été combinés, ordonnés, non-seulement avec une admirable sagesse, mais aussi avec une tendresse infinie ; qu'ils doivent conspirer tous ensemble, et chacun pour sa part, à un but commun, à un résultat final et unique,

■ i. Matlh., x, -29, 30.

Ce but, quel est-il? Ce résultat, pouvez-vous l'assigner? Oui, sans doute. C'est le seul que la Providence ait constamment en vue, à savoir le plus grand bien de ceux qui sont ses enfants.

Il y a ici deux vérités qui doivent toujours rester debout dans notre esprit, parce qu'elles sont comme les deux colonnes qui portent l'édifice de notre confiance.

La première, c'est que Dieu sait mieux que nous ce qui peut procurer notre bonheur. En effet, que de données fausses ne sommes-nous pas exposés à introduire dans la solution de cette question capitale? Combien d'hommes soupirent ardemment après des biens illusoires, qui ne sont capables que de leur nuire ! Combien cherchent avec passion leur propre abaissement, ou se précipitent tête baissée à leur propre ruine ! Nous nous trompons, nonseulement parce que nos prévisions sont courtes, mais aussi parce que mille appétits mal réglés nous aveuglent et nous entraînent. Nous ne sommes ni assez désintéressés pour voir juste, ni assez raisonnables pour suivre

les conseils que l'évidence même nous impose. S'il est vrai qu'il nous soit souvent nécessaire de recourir à des avis étrangers pour apprécier, comme il convient, nos propres intérêts ; quel œil pourra se flatter de pénétrer ce mystère, à l'égal de Celui à qui rien n'est caché dans l'avenir aussi bien que dans le présent? Il n'y a qu'un regard qui embrasse à la fois le principe des choses et leurs dernières conséquences ; il n'y a aussi qu'une volonté qui dispose tous les accidents de notre vie, comme autant de moyens pour nous conduire suavement à notre but définitif.

La seconde vérité, que nous tenons de saint Paul, c'est que Dieu ne permet jamais que nous soyons tentés au delà de nos forces. Les épreuves mêmes qu'il nous envoie, sont, dans sa pensée, des instruments plus puissants encore que les joies. Il se sert des unes et des autres selon la mesure la plus [favorable ; il mêle dans une admirable proportion les amertumes aux douceurs, sachant bien que la potion des infirmes n'est pas le breuvage de ceux qui sont en santé ; usant de remèdes ap-

propriés à nos maladies, d'antidotes opposés aux poisons qui nous travaillent. En un mot, il ne néglige rien de ce qui peut tremper les âmes ; et suivant que se multiplient les assauts, il augmente d'autant leur vigueur pour qu'elles en sortent victorieuses.

Avec ces deux principes, l'homme de la foi se sentira fort, quelles que soient les luttes qu'il pourra subir. Exempt de sollicitudes exagérées pour un avenir qui ne lui appartient pas et dont le Père Céleste a le secret, il n'aura ni ces craintes excessives, qui font de l'existence un tourment, ni ces déplorables défaillances, qui lui enlèvent toute dignité.

Sans doute, il se gardera bien de tenter- Dieu par son imprévoyance et son incurie. La confiance qu'il porte dans son cœur ne l'autorise point à s'abandonner ; et il sait qu'on ne doit compter sur le ciel qu'à la condition de s'aider soi-même. Mais après avoir fait tout ce qui est en son pouvoir, comme si le résultat ne dépendait que de lui, il aimera à s'en reposer sur la Providence, comme si, en réalité, c'était elle qui dût tout faire. C'est la m. 2

26 VINGT-CLN'nUIEMi. CONFERENCE.

maxime de saint Ignace ; elle n'absout aucune indolence, elle ne permet aucune désertion; mais en même temps, elle exclut toute présomption orgueilleuse, et elle est de nature à bannir toute défiance.

Disons plutôt que cette façon d'agir fera voir en acte, et comme dans un tableau vivant, l'accomplissement de ces paroles de nos Saintes Écritures :

Le bien-aimé du Seigneur habitera en lui avec une pleine confiance ; il reposera tout le jour sur son sein, comme sur une couche délicieuse, et dans ses bras il trouvera la paix parfaite: Amantissimus Domini habitabit conpdenter in eo; quasi in thalamo tota die morabitur et inter humeros Ulius requiescet*.

i. Dtut., IXXll/ 1-2.

Mais s'il arrive que le Seigneur juge expédient d'interrompre cette paix; si ce doux sommeil de la confiance chrétienne est suivi d'un réveil terrible, parce que l'adversité frappe rudement à la porte, ou que déjà on se sent broyé sous sa main de fer ; qu'y aura-t-il à faire, Messieurs? Quel sera, dans ces circonstances douloureuses, le rôle particulier du père de famille ?

A lui surtout l'obligation de donner à tous l'exemple de la patience.

Il est des hommes qui, se voyant atteints, cèdent à certaines pensées funestes que le dé« couragementjeur inspire. Déçus dans leur attente, lésés dans leurs intérêts, ils cherchent à s'étourdir, et vont peut-être demander à la volupté de compenser les souffrances qui les étreignent ou les inquiétudes qui les assiègent.

A Dieu ne plaise que nous nous démen-

tions jamais de la sorte! C'est debout, c'est le cœur haut et ferme, qu'il confient de recevoir les coups qui nous sont portés. La véritable grandeur d'urne se reconnaît à cette heure décisive; alors seulement on discerne le vrai chrétien, de ceux qui n'ont servi Dieu qu'avec des intentions mercenaires.

De quelque côté que nous soyons frappés, nous saurons répéter la parole que Jésus- Christ lui-même a placée sur nos lèvres. Nous dirons au Père Céleste : Que votre volonté soit faite1; c'est-à-dire qu'elle s'accomplisse sur nous, sur ceux qui nous appartiennent, aussi bien quand elle nous crucifie, que quand elle nous comble de bienfaits ; non-seulement lorsqu'elle nous mène au Thabor, mais encore quand elle nous conduit au Calvaire. Nous adorerons les desseins du Ciel, alors même que nous ne sommes pas en état de les comprendre. Nous ferons effort pour nous élever à ce niveau de résignation calme et sereine, où l'on retrouve la lumière, tandis

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