‹ La pathologie socialeChapitre 35 sur 48 · CHAPITRE PREiMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREiMIER

De tous les agrégats organiques^ c'est la société humaine qui manifeste les connexion et coopération de forces les plus variées et les plus compliquées. La loi générale^ d'après laquelle les organismes de la nature s'élèvent sur l'é* chelle hiérarchique des êtres à mesure de l'intégration toujours plus intense et de la différenciation toujours plus spécialisée des énergies vitales^ désigne à la société le rang le plus élevé parmi tous les êtres organiques. C'est d'après cette même loi que les différentes communautés sociales elles-mêmes se rangent les unes vis-à-vis des autres dans un ordre hiérarchique selon le degré de leur développement et de leur perfection.

Toute association humaine, comme tout organisme de la nature, est formée par des êtres primaires» indivisibles comme unités organiques. Quant aux organismes du régne végétal et animal, la biologie appelle ces unités primaires, cellules. Les cellules de l'organisme social sont représen-

tées par les individus des deux sexes qui, en s'associant^ forment la famille, la tribu, la nationalité^ les associations

in^ustriçlleSj.le8;Corporations, les classes, les corps politi- 't[U6S, enfin lêij léiats indépendants, représentés par leurs

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Farml leV formations infiniment variées de cellules c'est le système nerveux, dont sont doués les animaux des espèces plus élevées, qui présente le plus d'intégration et de spécialisation d'énergies vitales dans ses parties et comme unité. La qualité spécifique qui caractérise tout système nerveux consiste dans une incitabilité qui progresse en proportion de la perfection de l'organisme et qui se propage d^un bout du système à l'autre au moyen de fils nerveux, en se concentrant chez les animaux des espèces plus élevées et chez l'homme dans un organe spécial, le cerveau. Le processus nerveux, par lequel lés parties communiquent entre elles et avec l'organe central, est désigné par la science comme action réflexe. Les systèmes lymphatique, musculaire^ osseux, par leur inertie et leur consistance relativement plus fortes, appartiennent à des catégories d'associations cellulaires inférieures quoique nécessaires à l'existence des organismes individuels. L'homme, comine individu, ne peut s'en passer non plus. Il en est autrement de la société humaine. Formée d^mdividus, qui par eux-mêmes présentent déjà des centres nerveux plus ou moins développés^ la société humaine ne dispose que d'un système nerveux (1). Comme en outre les individus associés ne sont pas liés mécaniquement les uns aux autres ou attachés d'une manière irrévocable à des parties déterminées du corps

(1) Tome I, chap. XVI.

social^ Taction réflexe sociale ne se propage pas par des chemins fixés d'avance : de directe, comme on peut la désigner pour le système nerveux individuel, elle se transforme dans la société humaine en réflexes indirects (1). C'est en se servant de différentes substances, fournies par le milieu ambiant, qu'au sein de la société Taction réflexe passe d'un individu à un autre^ d'un groupe de cellules sociales à d'autres et aux organes centraux. Dans l'organisme individuel, quand un nerf sensible est excité par une impression, venue du dehors par l'intermédiaire du loucher, de l'œil, de l'oreille, de l'odorat ou du goût, il irrite un nerf moteur, qui à son tour par une action psychophysique en fait part au système musculaire, vasomoteur, lymphatique etc, au moyen de fils nerveux. Mais quand un membre de la société communique avec ses semblables, il se sert de la parole, de Técriture, de la presse, des produits de l'art etc. L'action dans ce cas implique également un processus psychopbysique aussi réel que celui qui se produit au sein Aq tout organisme individuel doué d'un système nerveux : psychique en proportion du contre-coup émotif^ passionnel ou intellectuel, qu'une cellule sociale communique à d'autres; physique en proportion des moyens matériels qu'on y emploie et des transformations matérielles que les nerfs afférents ou sensitifs^ efférents ou moteurs, ainsi que les organes centraux des cellules excitées subissent. L'innervation sociale, comme aussi l'innervation individuelle, ne peut jamais se produire comme un procédé exclusivement physique ou exclusivement psychique : les deux facteurs

(1) Chap. XVII.

y sont indissolublement liés comme dans Faction de Tàme > et du corps (1).

Le principe primaire de tout mouvementi l'élément mécanique, ne manque pas non plus à l'agencement psychophysique du système nerveux social. Comme la matière nutritive^ et spécialement le sang en sa qualité de véhicule par excellence des substances nutritives, circule dans les veines et les artères grâce au travail mécanique enfanté par les battements du cœur et le système entier des muscles vasomoteurs, de même les ricUesses, produites au sein de la société^ sont, avant d'atteindre le consommateur, transportées mécaniquement au moyen des voies de communication et de tout un appareil d'instruments et de machines qui suppléent au travail musculaire de l'homme. C'est aussi grâce à ces moyens de transport que le consommateur lui-même peut de son côté se rapprocher des pro* duits propres à satisfaire ses besoins. Dans la société primitive cette double locomotion exigeait, par l'absence de machines locomotrices perfectionnées, beaucoup plus d'efforts musculaires de la part du producteur ainsi que du consommateur. La civilisation n'a fait qu'alléger le travail mécanique de l'homme sous ce rapport, comme sous tous les autres, sans cependant pouvoir écarter la nécessité du mouvement mécanique lui-même.

Par suite de cette double locomotion, toujours plus libre, les contours mécaniques de l'organisme social deviennent plus variables et plus flottants à mesure de l'évolution progressive de la société, tandis que le phénomène contraire se produit par rapport aux organismes de la nature. Ce sont les espèces

(1) Tome III, chap. IV-X.

plus élevées delà nature organique qui présentent des formes plus nettes et plus symétriques: les animaux préférablement aux plantes et les vertébrés préférablement aux mollusques. Mais la variabilité des formes et des contours extérieurs de la société, loin de marquer son infériorité vis-à-vis des orga-^ nismes de la nature, témoigne tout au contraire de sa plus grande perfection. En proportion deTélévation de la culture humaine c'est le facteur psychique qui dans l'agencement social crott sans cesse au détriment du facteur physique en le dominant de plus en plus; c'est la liberté qui s'élargit dans toutes les sphères sociales, et avant tout dans la sphère des relations matérielles, en rompant et écartant les entraves purement physiques. L'intégration et la différenciation des forces en proportion de leur supériorité, ne sauraient en conséquence être évaluées par des qualités accidentelles^ telles que les formes et les contours extérieurs, mais dépend des qualités essentielles, telles que la prédominance tou* jours croissante du facteur psychique sur les éléments ma* tériels. Peut-on affirmer qu'un corps dur soit, grâce à ses contours invariables, plus parfait qu'un corps liquide ou gazeux ? Non, parce que l'immobilité des contours^ la persistance des formes extérieures n^impliquent que des qualités accidentelles, qui ne décident en rien du degré de développement. Vouloir, en se fondant sur ces qualités accidentelles, refuser à l'organisme social les qualités essentielles d'un corps, c'est refuser les mêmes qualités aux corps liquides, et gazeux. Mais il y a des esprits qui refusent au système nerveux social les qualités essentielles même d^un système réel par la raison que les individus, faisant partie de ce système, peuvent s'en détacher à volonté. Cette volonté cependant n'est que relative, et jamais absolument libre. Refuser les qualités essentielles d'un système à l'or-

ganisme isocial en se basant sur la facilité plus grande pour les individus de quitter la sphère sociale à laquelle ils appartiennent, c*est les refuser à la réunion des corps qui gravitent autour du soleil par la raison qu'il existe des corps errants, comme les comètes, qui en peuvent sortir et y rentrer librement sans être arrêtés dans leur cours.

Les contours fermes et arrêtés des organismes individuels ne constituant qu'une qualité accidentelle de la vie organique, la société humaine, qui manifeste, dans un degré supérieur à tous les êtres de la nature, les qualités essentielles de supériorité organique^ savoir la prédominance du facteur psychique sur le principe physique, constitue, par cela même, Torganisme réel en même temps qu'idéal par excellence vis-à-vis duquel les organismes individuels ne présentent que des ébauches embryonnaires et imparfaites.

Le facteur primaire qui constitue toute association humaine, en commençant par la famille et en s'élevant jusqu'à l'état et rhumanité entière, c'est le système nerveux, source de toute action sociale. Mais la société dispose encore d'un facteur secondaire, qui correspond à la substance intercellulaire des organismes individuels dans l'acception la plus large de ce terme; ce sont les riches.ses produites, échangées et consommées (1). Le procédé de la production, de l'échange et de la consommation des richesses dans la société, en impliquant une action du $ystème nerveux social sur le milieu ambiant, ne peut être par cela même qu'un procédé simultanément psychique et physique. Il en est de même de l'action physiologique des organismes individuels, doués d'un système nerveux. Ce sont les

(1) Toipe II, chap, IV-VI.

nerfs vasomoteurs ou trophiques appartenant au grand sympathique, qui en agissant sur les vaisseaux président à la nutrition des tissus dont est formé l'organisme individuel. II a été prouvé que les cellules, qui tapissent les tissus intérieurs de l'estomac^ ont la faculté de choisir celles des substances nutritives qui leur conviennent. Les globules blancs et rouges du sang sont ()ortés vers les tissus et les organes lésés ou malades en quantité et en qualité nécessaires pour y rétablir l'état îiormal. Il en résulte que non seulement l'individu comme unité organique est doué de volonté, mais qu'il en est de même de chacune de ses parties et que c'est la somme de l'action des volontés cellulaires qui donne naissance à la volonté commune. Cette vérité, acquise par la biologie, est confirmée par l'action des forces psychophysiques au sein de la société, dont l'unité est encore plus manifestement le résultat de la somme des volontés individuelles, représentées parles cellules humaines. C'est par l'agencement de ces volontés individuelles, dirigées par une volonté commune à toutes^ que les richesses sont produites, échangées et consommées au sein de la société, de même que c'est par l'action des cellules, en leur qualité d'élément primaire de la vie organique, qu'est acquise^ digérée, transformée et adaptée aux besoins de cha-* que partie de Torganisme individuel la substance intercellulaire. La différence n'est pas essentielle et n'implique qu'une prédominance plus décisive de l'élément psychique sur le facteur physique par rapport à la substance intercellulaire sociale.

Et comme il n'existe pas de corps inorganique sans action mécanique et chimique, sans forme et sans unités comme il n'y a pas d'organisme sans action physiologique^ sans délimitation morphologique et sans unification des

procès organiques^ de même toute association humaine manifeste nécessairement et simultanément trois sphères de vie sociale^ indissolublement liées entre elles^ immanentes les unes aux autres : les sphères économique^ juridique et politique. Entre celles-ci et les côtés correspondants de la manifestation des forces organiques de la nature, Tanalogie est réelle et essentielle. La concevoir d'une manière abstraite ou figurative équivaudrait à nier la réalité même de l'existence d'un organisme social. L'identité des lois qui régissent l'évolution des forces sociales avec celles qui président au dé veloppement des forces de toute la nature organique, confirme d*une manière péremptoire la vérité fondamentale de tout notre système, à savoir que la société humaine constitue un organisme réel et que la loi générale qui la régit consiste dans une intégration toujours plus intense des énergies- forces marchant de pair avec une différenciation toujours plus spécialisée (1).

Mais en admettant même l'existence d'une analogie réelle entre les trois sphères correspondantes, par lesquelles se manifeste l'action des forces sociales et organiques, on pourra cependant remarquer que l'individu est doué d'intelligence et de facultés morales, qu'il dispose d'organes spéciaux r de l'œil pour la vue^ de l'oreille pour l'ouïe, du nez pour l'odorat, du palais pour le goût, de la peau pour le toucher. Qu'y a-t-il, demandera-t-on^ dans l'organisme social, qui corresponde à ces facultés et à ces organes du corps humain? Nous répondons : ce sont les énergies spécifiques du système nerveux social dans ses parties et dans

(1) Tome I, chap. IX,

sa totalité qui y répondent^ non seulement dans un sens figuratif, mais réellement. Ces énergies manifestent leur action chacune par des réflexes d'un ordre spécial, et se matérialisent au dehors, dans Tespace et le temps, chacune par une projection qui lui est propre. Cette projection psychophysique se fixe dans la substance intercellulaire en s'en servant comme intermédiaire pour des réflexes, dont chacun répond aux organes spécifiques du corps humain. L'intelligence se sert de la parole et de l'écriture ; la musique, les arts plastiques, la cosmétique, l'art culinaire, transforment de leur côté le milieu ambiant, représenté par la substance intercellulaire sociale, de manière à satisfaire les besoins qui répondent aux énergies spécifiques individuelles et sociales. Quant au toucher, par lequel l'homme reçoit la connaissance de l'espace, c'est par les moyens de locomotion, par les instruments et les machines que l'homme projette en société les énergies spécifiques qui y répondent, tout instrument et toute machine servant à alléger le travail mécanique de l'homme. — Les énergies spécifiques du système nerveux individuel communiquent avec le milieu ambiant par des organes spéciaux attachés à l'organisme' même. Les énergies spécifiques du système nerveux social se projettent hors d'elles en usant dans le même but de la substance intercellulaire sociale. La parole, l'écriture, les arts, rindustrie, constituent les moyens à l'aide desquels le système nerveux social reçoit les impressions du dehors et manifeste ses énergies spécifiques. Par leur nature et leur essence, elles sont les mêmes pour l'individu et pour la société.

Les organes du corps humain, remarquera-t-on, sont formés non seulement d'une substance intercellulaire spécialisée, mais encore de cellules douées d'énergies spéci-

fiques qui constituent la source même de leur activité. — Il en est de même de l'organisme social. Une académie des sciences et des belles- lettres n'est-elle pas formée d'individus dont les énergies spécifiques associés en une corporation constituent l'organe social qui correspond aux facultés intellectuelles de l'individu, et cet organe ne dispose-t-il pas en outre d'une substance intercellulaire : les bibliothèques, les instruments scientifiques^ etc., adaptés à satisfaire les besoins intellectuels de la société? Il en est de même d'une académie de musique et de l'opéra, organes sociaux qui correspondent à l'organe de l'ouïe du corps humain. Il en est de même des instituts de peinture et des arts plastiques qui correspondent à l'organe de la vue, etc. C'est grâce à ce même principe de spécialisation des énergies psycho-physiques que le gouvernement d'un pays représente la conscience et la volonté communes de la population et correspond à la partie du cerveau dans laquelle se concentrent la conscience et la volonté individuelles. Les organes spécialisés sociaux sont, en comparaison des organes correspondants du corps humain, plus mobiles et plus variables dans leurs 'contours extérieurs et quant à leur consistance mécanique par suite de la liberté et de l'indépendance plus grande des différentes parties du système nerveux social, mais leur essence est la même : ils servent d'expression et d'intermédiaire pour les énergies spécifiques des individus et de la société.

La capitalisation même des énergies se produit au sein du système nerveux social d'après les mêmes lois que l'accumulation des énergies-forces dans le corps humain. — Par une action réflexe ininterrompue depuis les temps primi- .^ifs, les éléments nerveux sociaux ont été formés et développés par couches successives au moyen de la langue et

de l'écriture^ par l'exemple et l'enseignement, par la science^ Tart et la religion. Chaque génération a déposé son contingent nerveux qui, en se condensant sous la pression et l'influence de nouvelles couches, forme le capital intellectuel et moral que l'humanité actuelle a hérité de ses ancêtres. Les éléments nerveux, porteurs de l'intelligence et des facultés morales de' l'homme, présentent ainsi une stratification consécutive d'énergies latentes en analogie avec celles de Tembryon animal; et comme celui-ci en se développant passe par toutes les phases consécutives du développement de ses ancêtres, de même tout homme, depuis son enfance jusqu'à son âge mûr^ parcourt dans des espaces de temps minimes, réellement et non pas seulement dans un sens figuratif, toute l'histoire de l'humanité. L'enfant^ en ce qui concerne les éléments nerveux, porteurs de son intelligence et de ses facultés morales, c'est l'homme primitif. L'adolescent, c'est l'humanité ayant déjà atteint l'âge héroïque et mythologique. Les générations futures^ par de nouveaux éléments nerveux, se condensant toujours sous le poids et l'influence de nouvelles stratifications, atteindront les mêmes périodes de développement plus tôt que nous ne le faisons à l'heure actuelle. La série des couches nerveuses augmentant à chaque génération, la jeunesse^ après des milliers d'années^ passera peut-être à l'âge de dix ans par les phases que nous avons traversées à vingt ans, à vingt ans par les phases que nous traversons à quarante, et ainsi de suite j usqu'à la fin des siècles ; et la raison en est que chaque génération suivante doit nécessedrement dans le même laps de temps parcourir un plus ^rand nombre de phases que la génération précédente. Ces formations nerveuses subissent dans le cours de leur développement des interruptions, des dégénérescences, des dépla-

céments et des ruptures. Elles se transforment et se spécialisent; comme c'est le cas pour toutes les stratifications géologiques et organiques; mais la loi générale qui préside à la capitalisation et à la condensation des énergies nerveuses au sein de la société humaine n'en reste pas moins la loi génésique de l'histoire humaine, la loi primaire de l'évolution progressive du genre humain (1). Par l'adaptation au milieu physique et social^ par la lutte pour l'existence^ la sélection et la ségrégation^ cette loi est modifiée en analogie avec les procès physiologique» morphologique et unitaire qui président au développement des cellules au sein de l'organisme individuel» sans par cela-méme perdre son caractère de nécessité et d'universalité.

La substance intercellulaire sociale peut également être capitalisée. Cqmme dans la nature toute accumulation d'énergies est un résultat de l'action de forces concentrées et non dépensées, de même toute capitalisation de richesses, sous quelque forme que ce soit, implique toujours en dernier lieu une condensation de travail humain, une production de richesses épargnées et non consommées immédiatement. Par leur caractère secondaire, les lois de la capitalisation de la substance intercellulaire sociale ne présentent que les reflets des lois primaires de la capitalisation des énergies du système nerveux social. Le capital fixe et circulant, l'ofifre et la demande, la valeur et l'utilité des produits échangés et consommés, l'argent et le crédit, la spéculation et la concurrence^ toutes les transformations enfin que subit la substance intercellulaire sociale ne présentent que la projection des procès psychophysiques aux-

(1) Tome I^ chap. XXII ; tome II, chap. IX et suiv.

quels est [sujet le système nerveux social (1)< Les instruments et les machines mêmes employées à la production, à commencer par le levier et en finissant par la machine à vapeur la plus compliquée^ ne sont que des projections des différentes parties et des moyens d^action de notre organisme physique. C'est faute d'avoir conçu cette vérité, c'est pour avoir considéré les lois qui règlent la production^ la distribution et la consommation des richesses comme des lois indépendantes et nécessaires par elles-mêmes que l'économie politique a construit un édifice auquel le fondement naturel des lois de la nature fait défaut.

L'organisme social manifestant de tous les êtres vivants la connexion de forces la plus compliquée et la plus parfaite, les parties et le tout y agissant avec le plus d'indépendance, il s'ensuit nécessairement qu'il doit être exposé à des déviations plus fréquentes et plus variées de l'état normal et de la loi d'évolution progressive (2). Ces déviations impliquent toujours un état pathologique pour la société qui les subit et donnent naissance à toute une série d'anomalies qui portent le caractère de maladies sociales dans l'acception stricte de ces termes. Cependant cette branche spéciale de

(1) Tome IV, chap. I-VI.

(2) Tome I, chap. XV; tome III, chap. XII; tome IV, chap. VII.

la sociologie, malgré son importance, n'a pu encore se former par la raison que la société humaine n'a pas été appréciée jusqu'à ce jour comme organisme dans le sens réel de ce mot. Comme en conséquence les lois naturelles de révolution sociale n'ont pu être découvertes, de même les déviations de ces lois n'ont pu faire l'objet d'une branche spéciale de la science sociologique. La Pathologie sociale, de même que la sociologie positive en général, ne saurait faire un pas sans rechercher, à l'aide de la méthode inductive, des analogies parmi les phénomènes biologiques des organismes de la nature. Ce n'est que par ces analogies que peut être éclairé le dédale inextricable de l'agencement des forces sociales surtout en ce qui concerne leur déviation de l'état normal. Or, la recherche de toute analogie exige la présence d'au moins deux membres d'une proportion. Ce n'est que par la conception de la société humaine comme un organisme réel que le second membre de la proportion, nécessaire pour l'application de la méthode inductive à la sociologie» peut être établi.

La Pathologie sociale, en étudiant les anomalies psychophysiques que manifestent les énergies vitales au sein de la société humaine, en analogie avec les maladies que subissent les organismes de la nature et spécialement le système nerveux des animaux et de l'homme, ne manquera pas de son côté d'éclairer sur beaucoup de points les domaines de la biologie, de la psychiatrie et de la psychologie positive. C'est que la cellule, qui est la source de toute vie et de toute maladie organique, se présente pour ainsi dire à nu dans l'organisme social, représentée qu'elle est par l'individu humain, tandis que l'action isolée des cellules dans les organismes individuels se cache et se dérobe à l'observation. Si grâce aux analogies, tirées de l'action des

nerfs sensitifs sur les nerfs moteurs et de la réaction des centres nerveux sur ceux-ci, a pu être expliqué l'agencement des forces sociales, nous croyons que la psychiatrie à son tour pourra expliquer beaucoup de perturbations, qui prennent naissance dans le système nerveux individuel, par les analogies tirées de la Pathologie sociale.

Mais la Pathologie sociale a une plus grande impprtance encore pour les sciences historiques. L'histoire humaine ne présente qu'une série de guerre^ et de crises extérieures et intérieures, économiques, juridiques et politiques^ auxquelles les différentes associations humaines ont été en proie dès le commencement jusqu'à nos jours. C'est donc l'état pathologique qui a été dominant pendant l'évolution historique de l'humanité à travers les siècles. La Pathologie sociale, en découvrant les lois naturelles qui président au développement de toutes les anomalies sociales, explique par là même toute l'histoire humaine. Mais pour que la Pathologie sociale puisse devenir réellement la science auxiliaire, par excellence, de l'histoire, il faut que celle-ci dirige ses études vers l'élément primaire de toute association humaine, le système nerveux social. Jusqu'aujourd'hui l'histoire a étudié de préférence les {faits et gestes historiques isolés ou seulement dans leurs rapports extérieurs et accidentels. Elle s'est en outre occupée principalement des mouvements de la littérature, de l'architecture, de l'art en général, c'est-à-dire de la substance sociale intercellulaîre, qui nous a été léguée par les générations précédentes. Mais cette substance n'a été que le reflet et la projection des systèmes nerveux de communautés dont la plupart n'existent plus, mais qui dans le passé ont vécu d'une vie réelle, ont été dirigées par une volonté et une conscience communes. Il s'agit donc pour l'histoire de reconstruire

ces organismes d'après les monuments et les documents qui nous sont parvenus, comme le font le géologue et le zoologue en construisant un animal antédiluvien d'après Jes restes d'un os^ d'une aile ou d'une empreinte. Ce n'est qu'à cette condition que l'histoire pourra devenir réellement la science sociale du passé de l'humanité et expliquer la vie humaine pendant le cours de son évolution historique.

Les lois naturelles de cette évolution^ c'est à la Sociologie générale de les découvrir et de les constater, et la Pathologie sociale peut lui rendre des services inestimables sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres. La plus grande partie des lois biologiques et psychophysiques n'a été découverte en ces derniers temps que grâce à l'observation d'anomalies que présentaient des individus du règne végétal et animal et l'homme lui-même dans des cas exceptionnels. C'est ainsi que la loi d'hérédité a été définitivement prouvée et confirmée par la transmission à la postérité des difformités physiques et des anomalies intellectuelles et morales. La psychologie positive et la psychiatrie n'ont pu éclairer plusieurs côtés obscurs dans l'action du système nerveux que grâce aux observations faites sur les hystériques et à l'aide de Thypnotisme. On ne saurait douter que la Pathologie sociale ne fournisse de son côté à la Sociologie gêné* raie une riche moisson de faits et de données qui pourraient contribuer à la découverte des lois naturelles qui régissent la société humaine dans son état normal et à la solution de problèmes sociologiques non encore résolus.

Pour que la Pathologie sociale soit à même de remplir le rôle important qui lui est dévolu^ il faut qu'elle se tienne strictement dans les limites qui lui sont désignées par sa nature même. Elle ne peut avoir pour objet que les maladies sociales dans la conception propre de ce terme. La

source première de toute socialisation humaine, — les cas de contact mécanique entre individus et d'action physiologique immédiate entre les représentants des deux sexes exceptés, — c'est Faction réflexe du système nerveux social dans ses parties et dans son unité. Tout ce qui se produit hors de cette action psychophysique n'est plus du domaine de la sociologie. L'organisme physique de l'homme fait l'objet de la biologie et de la médecine ; Thomme dans sa qualité de représentant d'une race et d'une espèce à part fait l'objet de l'anthropologie et de l'ethnographie; ses facultés intellectuelles et morales sont étudiées par tout un cycle de sciences spéciales. Toutes elles livrent les matériaux et les faits nécessaires à la sociologie; mais ce n'est qu'en tant qu'ils concernent l'action psychophysique du système nerveux social qu'ils entrent dans le domaine de la sociologie et spécialement dans celui de la Pathologie sociale. Des cas sporadiques de maladie et de mort impliquent des malheurs individuels; mais la mort de Socrate, d'Alexandre-le-Grand, de Jésus-Christ, de Charlemagne, de Pierre-le-Grand, de Napoléon est du domaine de la sociologie, par la perturbation que la disparition de ces personnalités de la scène du monde a causée dans le système nerveux de certaines nationalités, de l'humanité entière. Une épidémie qui décime la population d'un pays est du domaine de la médecine et de l'hygiène, et la sociologie doit en noter les résultats; le malheur public occasionné par une épidémie ne concerne celle-ci qu'en tant que le système nerveux social d'un tel pays manifestera un affaiblissement d'action, une dégénérescence d'énergies vitales. Les richesses d'un pays peuvent être détruites par un cataclysme géologique; celui-ci en sa qualité de phénomène de la nature devra être étudié par la géologie. Mais en tant que le système nerveux social

d'une population appauvrie peut plus facilement tomber dans un état d'affaiblissement et de maladie^ la destruction du capital national, causé par un tremblement de terre/ l'éruption d'un volcan, un ouragan, une sécheresse, etc., sera l'objet des études de la Pathologie sociale. Ce n'est qu'en se bornant à ces limites que la Sociologie et la Pathologie sociale éviteront le reproche qu'on leur pourrait faire, d'envahir des domaines déjà occupés par d'autres sciences, le reproche qu'elles se contentent de glaner dans des champs labourés et ensemencés par d'autres I

M. René Worms, par ses articles sur la Sociologie publiés dans la Revue internationale de Sociologie^ a parfaitement déterminé l'objet et les limites que la nature même de cette science lui désigne.

Forts de cette limitation, nous allons étudier les maladies auxquelles sont sujettes les associations humaines. En commençant par le système nerveux social, comme source de toute activité normale et anormale de la société, nous passerons à la substance intercellulaire sociale et à leur agencement réciproque. Nous finirons cette étude par des considérations sur les maladies sociales qui touchent spécialement Içs sphères économique, juridique él politique, sphères indissolublement unies et immanentes les unes aux autres^ comme les côtés physiologique, morphologique et unitaire des organismes de la nature, mais qui n'en présentent pas moins des phénomènes spéciaux à l'étude de la Pathologie sociale.

Par les dernières découvertes faites dans le domaine de la médecine, il a été suffisamment prouvé que tout état

pathologique du corps humain découle d*une dégénérescence ou d'une action anormale de la simple cellule^ comme l'unité anatomique élémentaire dont est construit tout organisme. La Pathologie cellulaire constitue une des conquêtes les plus éclatantes de la science moderne. D'après Virchow, il n'y a pas de différence essentielle et absolue entre l'état normal et l'état pathologique d'un organisme. La déviation de l'état normal ne consiste, d'après Virchow, qu'en ce qu'une cellule ou un groupe de cellules manifestent une action hors du temps nécessaire, hors du lieu nécessaire ou hors des limites d'excitation prescrites par l'état normal. L'état pathologique d'un organisme implique donc toujours soit une aberration par rapport au temps, soit une aberration par rapport au lieu^ soit une aberration par rapport à l'énergie d'action de la simple cellule. Ainsi une hétérologie est, d'après Virchow, toujours soit une hétérochronie, soit une hétérotopie, soit enfin une hétérométrie. Les tissus lymphatiques qui se produisent' au cerveau y naissent par suite d'une hétéropie ; une enflure des tissus lymphatiques au nombril d'un homme âgé constitue une hétérochronie; la mola hydatidosa présente une formation excessive de tissus lymphatiques de la choroïdite et implique en conséquence une hétérométrie.

Tant que la cellule ne dépasse pas certaines limites d'a^ berration, elle peut être réduite de nouveau à l'état normal^ elle peut guérir ; mais les limites extrêmes une fois passées, elle dégénère et se désorganise, elle meurt. Cependant la mort d'une simple cellule et même d'une association de cellules n'implique pas nécessairement la désorganisation ou la mort du corps entier. Les cellules dégénérées ou mortes peuvent être remplacées par d'autres nou-

vellement nées ou régénérées et alors Torganisme, loin de faiblir ou de tomber dans un état pathologique, acquiert tout au contraire de nouvelles énergies vitales. Un tel processus de régénération et d'accumulation de nouvelles énergies est commun à tous les organismes et constitue le principe même de l'évolution progressive et de la vie organique. La vie, comme le phœnix, s'élève régénérée des flancs de la mort. La puissance de régénération dont dispose la vie organique se fait remarquer surtout dans les espèces inférieures du régne animal. Les mollusques et les crabes ont la faculté de rétablir des organes et des membres entiers détachés de leur corps. La cicatrisation des blessures, la rejonctioD, par un procédé de croissance naturelle, des os brisés, constituent des phénomènes qui correspondent dans les organismes plus élevés à cette faculté de régénération naturelle.

Comme le principe de toute anomalie git dans l'action anormale de la simple cellule, de même toutes les maladies nerveuses commencent par une aberration quant au temps, au lieu ou à Ténergie de la simple cellule nerveuse. Les limites extrêmes des conditions vitales dépassées, la cellule nerveuse se désorganise, dégénère et meurt, et, si elle n'est pas remplacée par d'autres,* son état anormal peut se communiquer à des groupes entiers de cellules voisines et même retentir dans le système nerveux entier. La folie sous toutes ses formes, telles que la démence tranquille ou furieuse, la monomanie intellectuelle ou morale^ toutes les maladies hystériques sont des états qui découlent de la dégénérescence soit des cellules grises de Técorce cérébrale^ soit des cellules des nerfs sensibles ou moteurs, soit des nerfs vasomoteurs ou du grand sympathique. Les facultés intellectuelles et morales n'étant que des modalités d'action des

cellules cérébrales^ la conscience et le libre- arbitre ne sont à leur tour que la résultante de cette action. Il s'ensuit nécessairement que les perturbations auxquels sont sujets rinlelligence et le libre-arbitre de Thomme, ne peuvent marcher que parallèlement à la désorganisation des cellules nerveuses qui constituent leur substratum matériel. Nous avons prouvé, dans le cinquième volume de nos Pensées sur la science sociale de l'avenir^ que la constatation de ce parallélisme entre le corps et Tâme humaine ne se trouve en aucuq point en contradiction ni avec les principes de la morale, ni avec la foi en une vie future, ni même avec les dogmes de la théologie chrétienne. Ce n'est que le point de départ de la science positive pour expliquer la connexion causale des phénomènes qui est opposé au point de départ de la morale et de la religion. La science n'étudie et ne peut expliquer que la relation des phénomènes qui se présentent sous la forme soit de matière, soit de force ; leur essence lui échappe et ne peut être que l'objet de la foi.

Ainsi, en ne touchant pas au domaine de la foi et de la philosophie idéaliste, en le laissant ouvert à ceux qui y veulent chercher la satisfaction de leurs besoins métaphysiques, nous croyons devoir cependant constater ici que la parfaite analogie que présente la formation de la conscience et de la volonté sociales avec la formation de la conscience et du libre-arbitre individuels fait tomber l'argument principal dont se servent les adversaires de la conception de la société humaine comme un organisme réel. La conscience et le libre-arbitre, minimes chez l'embryon, faiblement développés chez l'enfant, ne se manifestent dans leur plénitude qu'à l'âge mûr de l'homme, quand l'action et la coopération des élé^ments cellulaires de son système nerveux atteignent leur périhélie de développement. Il en a été de

même de l'humanité. Les temps primitifs se sont effacés de sa mémoire, comme les impressions des premières années chez l'individu. La conscience et le libre- arbitre individuels constituent en outre des phénomènes intermittents, et sujets dans certains cas pathologiques à disparaître tout-à-fait. Par le sommeil et durant certains accès hystériques, la conscience et le libre-arbitre de l'homme sont interrompus temporairement; dans certains cas de folie, ils peuvent s'éclipser définitivement. Il en est de même de la société humaine. La conscience et la volonté publiques faiblissent^ sommeillent de temps en temps pour se réveiller de nouveau sous Timpreàsion d'événements extraordinaires venant du dehors, ou de crises intérieures. Une société dont la conscience et la volonté commune se sont obscurcies définitivement, est une société en pleine désorganisation. C'est un état pathologique inguérissable ; c'est la [mort.

Les principes de la Pathologie cellulaire trouvent ainsi leur confirmation et leur explication la plus positive dans les déviations de Tétat normal auxquelles est soumise la société humaine. Comme toute maladie individuelle découle d'un état pathologique de la cellule, de même toute maladie sociale a sa source dans une dégénérescence ou une action anormale de l'individu qui constitue l'unité anatomique élémentaire de l'organisme social. De même une société, attaquée de maladie, ne présente pas un état essentiellement différent de celui d'une société normale. L'état pathologique ne consiste qu'en ce que l'individu ou un groupe d'individus manifestent une activité intempestive, déplacée ou témoignant d'une surexcitation ou d'un manque d'énergie. Un pays qui dégénère économiquement, dont les éléments de droit sont ébranlés, qui est déchiré par des partis politiques, ne présente rien d'absolument différent

d'un pays dont la marche de développement est normale et progressive. Ce n'est qu'après avoir dépassé les limites extrêmes des conditions nécessaires pour la vie sociale qu'un pays dépérit définitivement, que sa maladie devient inguérissable. Mais ces limites pour l'organisme social, grâce à Pélasticité du système nereux social, sont par leur nature beaucoup plus larges que celles assignées aux simples cellules organiques. Une nation ne meurt pas aussi facilement qu^un. individu. C'est que dans l'organisme social l'individu anormal peut plus facilement, grâce à la liberté plus grande de mouvement, être remplacé par un élément sain. La société, pour y parvenir, a recours même à la violence. Quand un individu abuse de sa liberté d'action, la société, pour s'en débarrasser pour un temps ou pour toujours, a recours à une réclusion temporaire ou à la peine de mort. La cellule malade au sein d'un organisme individuel, dans la plupart des cas, n'en peut pas être éloignée; elle dégénère et meurt à la place qui lui a été pour toujours désignée et sa mort même, par suite de sécrétions nuisibles, peut causer de nouvelles maladies. Au sein de l'organisme social le même phénomène peut se produire, mais ici la propagation du mal est de nature psychophysique et peut être combattue par des moyens de même nature. Ce n'est que lorsque des générations entières deviennent la proie d'une dégénérescence progressive qu'une maladie sociale peut être déclarée inguérissable.

Cependant, sans atteindre les limites extrêmes de désorganisation et de dégénérescence, les associations humaines, comme aussi les organismes de la nature, peuvent, par suite d'influences morbides extérieures ou intérieures^ acquérir des dispositions pathologiques qui les rendent accessibles à certaines maladies préférablement à d'autres. Ces dispo-

siifons à rétat latent sont désignées par la médecine comme diatbéses. Ainsi un individu peut être atteint d'une diatbèse cancéreuse, tuberculeuse, goutteuse et dans cet état il succombe plus facilement qu'un individu bien portant à toute maladie aiguë, surtout à celles qui se rapprochent, par leur caractère, de la diatbèse dont il est atteint. Une broncbité légère peut, pour un organisme atteint de la ,diatbèse tuberculeuse, avoir des suites mortelles. Les diatbéses sociales portent toujours un caractère psycbopbysique, le système nerveux sotial étant la source de toute action sociale autant dans l'état sain que dans les états pathologiques. La société musulmane est atteinte de la diatbèse religieuse, puisque toutes les crises, même économiques et politiques, y éveillent^ aujourd'hui encore, le fanatisme religieux. Plusieurs nationalités européennes souffrent, de nos jours, de la diatbèse guerrière. Le penchant prononcé et constant de la race sémitique pour l'industrie et le commerce doit être considéré comme le synonyme d'une diatbèse économique. Tant que la spécialisation des facultés intellectuelles et morales de certaines races, nationalités ou classes, ne^dépasse pas les limites norinales, elle ne fait que coopérer à la marche progressive de l'humanité, la division du travail étant une des conditions de progrès organique en général. Ce n'est que par ses anomalies que cette spécialisation se transforme en diatbéses qui peuvent devenir la source d'une dégénérescence du système nerveux social qui en est atteint.

Une des causes essentielles de la plus grande longévité des associations nationales et historiques, consiste en ce qu'elles sont basées sur la connexité et l'alternance des générations qui se suivent en cédant la place à des éléments nouveaux et frais, en se rajeunissant pour ainsi dire sans . cesse. C'est une qualité qui distingue le système nerveux

social du système nerveux individuel, en marquant en même temps sa plus grande perfection, qualité que Ton peut désigner comme sa plus grande élasticité.

Le mouvement réflexe au sein du système nerveux individuel se propage dans un ordre hiérarchique déterminé. Une irritation modéréede la peau n'excite, en se propageant, que le groupe musculaire dont les racines motrices se trouvent à la même hauteur et sur le même côté que les filets nerveux sensibles qui viennent d'être irrités. A mesure de l'augmentation de l'irritation de la peau, l'excitation des nerfs moteurs passe d'abord à l^autre côté de l'organisme, ensuite à des nerfs et des muscles toujours plus éloignés du centre de l'excitation, jusqu'à embrasser toute la muisculature et le système nerveux entier.

Il n'en est p^s tout à fait de même du système nerveux social. Ici les cellules et les groupes de cellules sont plus mobiles et tout à fait indépendants des liens mécaniques. L'action réciproque des cellules se produit, non directement par l'intermédiaire des filets nerveux, mais plus librement au moyen de la substance intercellulaire qui, dans ce cas, sert de matière à des réflexes indirects. En lisant un livre, publié à Paris, je puis être excité à une action quelconque à Saint-Pétersbourg ou à la publication d'un autre ouvrage à Londres, et ce réflexe psychophysique, dont le livre est Id porteur, peut m'atteindre par les moyens les plus variés de l'échange et des voies de communication, peut m'impressionner de différentes manières et éveiller en moi despenâées et des sentiments distincts, même opposés. Il s'ensuit toute une série de phénomènes qui implique une plus grande élasticité du système nerveux social vis-à-vis de celui de l'organisme animal, sans cependant qu'il en résulte une distinc-

tioQ absolue dans la manière d'agir de Tua et de l'autre (1). • Nous venons de décrire la hiérarchie des différents ordres de groupes nerveux et musculaires, par laquelle les excitations se répandent au sein du système nerveux animal en proportion directe de l'énergie même de l'excitation. Mais les limites de la propagation des excitations nerveuses, ainsi que leur célérité, ne dépendent pas toujours du degré de l'irritation. Une excitation minime de la peau peut, momentanément, atteindre les centres cérébraux, tandis que d'autres excitations plus fortes peuvent se perdre tout à fait pendant leur mouvement vers le cerveau et n'éveiller aucune réaction de la part des groupes nerveux même les plus proches. C'est que chaque centre nerveux d'un ordre plus élevé peut à volonté influencer les groupes nerveux d'un ordre subordonné, de manière à rehausser ou à rabaisser leur impressionnabilité, ainsi qu'à alléger ou à entraver la communication des réflexes par les filets nerveux. Tout le système nerveux ou quelques organes peuvent, grâce à ce procédé, devenir plus aptes à recevoir des impressions d'un genre déterminé et à se fermer à d'autres quelquefois beaucoup plus fortes.

Voyez ce savant naturaliste : il est tellement absorbé par la vue d'un insecte d'espèce rare qu'il vient de trouver, qu'il est devenu insensible aux beautés du paysage qui l'en- • toure^ au. chant harmonieux qui frappe son oreille, même à la chaleur ^des rayons du soleil. C'est que son système nerveux est si impressionné par la vue de l'insecte que toutes les voies de communications pour les autres impressions ont été fermées, de manière que celles-ci ne peu-

(1) Tome m, chap. V.

vent plus atteindre les centres nerveux. Les cellules nerveuses, dans un tel état de tension exclusive dans une direction déterminée, constituent un état psychologique qu'on appelle attention. Quand un tel état devient constant, il donne à tout le système nerveux un ton spécial qui le distingue des autres systèmes nerveux individuels. Le ton nerveux qui domine chez un animal, peut correspondre à un état constant de crainte, d'irritation, de courage, de férocité, d'abnégation pour la postérité, comme chez la plupart des femelles, ou à un travail commun, comme parmi les abeilles et les fourmis, etc. De même, parmi les individus humains, il y a des guerriers» des savants, des artistes^ des industriels dont le système nerveux chez chacune de ces classes est le fruit d'une éducation, d'occupations et de vocations distinctives.

L'innervation du système nerveux social est encore moins déterminée par le degré de l'excitation primaire. Des irritations minimes peuvent, par des réflexes directs ou indirects, se propager jusqu'aux sphères les plus éloignées, tandis que des excitations psychophysiques très fortes se bornent quelquefois à des cercles sociaux très limités. C'est que le système nerveux social, doué d'une élasticité plus grande, dispose par cela même d'une faculté beaucoup plus large et plus puissante d'élever et d'abaisser, d'alléger et d'entraver l'impressionnabilité et l'action des cellules-individus et de leurs différentes réunions. La tension ou l'attention du système nerveux social en est plus .variée et plus mobile. Ce n'est pas sans raison que l'opinion publique a été de tout temps désignée comme le prototype de l'inconstance et de l'inégalité d'humeur. La tension du corps social s'étant cependant fixée dans une direction.déterminée d'une manière plus nette et plus constante,, il en résulte un ton ner-

30 PRINCIPES (SrÉNÉRAUX

veux qui imprimeà.une familloi uae classe, uae corporation» à un état ou à une nationalité entière un caractère plus ou moins décisif : caractère religieux, guerrier^ pacifique, aristocratique, démocratique, industriel ou commerçant, idéal ou pratique, patriotique ou indifférent pour les intérêts de la communauté.

Pour prouver cependantque ces procédés psychopbysiques sociaux présentent une analogie complète avec ceux qui se produisent au sein du système nerveux animal et humain, tâchons de les illustrer par un exemple.

Parmi les agents de changea la bourse de Londres (groupes de cellules- individus) se répand la nouvelle par des communications verbales (réflexes directs) ou par des lettres arrivées de Constantinople (réflexes indirects), que le gouvernement turc (groupe de cellules centrales) a suspendu le payement des coupons de la dette publique. Selon la disposition des esprits à la bourse (tension du groupe de cellules, représenté par les financiers) cette nouvelle peut produire une impression plus ou moins profonde. Elle peut se borner au groupe même des financiers directement intéressés aux payements (premier ordre de réflexes); elle peut ensuite par la voie de la presse (réflexes indirects) passer par degrés à des cercles publics toujours plus éloignés (excitation de cellules du second, troisième, etc.. ordre). Ledanger d'une crise financière est imminent; on s'attend à la faillite de plusieurs banques privées et publiques (tension de toutes les cellules-individus, directement ou indirectement intéressées au marché financier). Les affaires s'arrêtent, la spéculation s'intimide, une panique générale se répan^; l'attention du monde financier est absorbée entièrement par la crise dont il est menacé. La Chambre des députés s'émeut de cet état de choses (l'innervation atteint les organes cen-

traux). Le ministère anglais (groupe central de cellulesindividus) envoie une note énergique au gouvernement turc^ en l'invitant à remplir ses obligations (excitation par un réflexe indirect); le public anglais l'apprend par les journaux et se tranquilise (dépression de l'irritabilité par des réflexes indirects). Il en résulte la reprise des payements de la part du gouvernement turc et l'apaisement définitif de ^irritation causée par la crise.

Comparez maintenant ce processus social avec la perturbation causée par le sentiment de la crainte et de la terreur au sein d'uu organisme individuel. L'impression reçue par la vue^ l'ouïe ou le toucher se communique par des réflexes désordonnés au cerveau, aux muscles, à tout le système vasomoteur; les battements du cœur se ralentissent, la circulation du sang devient irrégulière, toute l'attention du système nerveux se concentre sur un point, dans la direction d^où le péril menace. A mesure que celui-ci devient moins imminent les réflexes reçoivent un caractère plus paisible, le cœur et le sang reprennent des mouvements plus réguliers, l'attention se dilate et se dirige vers d'autres points et d'autres intérêts. L'analogie des deux processus est parfaite et la différence ne porte que sur l'action psychophysique, relativement plus ou moins libre, des éléments nerveux qui y prennent part.

Mais l'action d'une cellule nerveuse ou d'un groupe de cellules peut non seulement se produire hors de proportion avec llmpression primaire, elle peut encore aller en s'accumulant sans cesse.

Chaque cellule,ainsiquetoutindividu,membrede la société, constitue un capital de forces psychophysiques, accumulé par toutes les générations précédentes. Ce capital peut être grossi encore par l'adaptation au milieu ou l'éducation, par

un travail intérieur ou Texercice au dehors. Il peut d'un autre côté être dépensé productivement ou improductivement. Chaque cellule^ chaque individu^ en perdant l'équilibre de ses forces^ en passant de l'état de repos ou d'énergie latente à l'état d'action ou d'énergie patente, peut non seulement dépenser lui-même une grande partie du capital accumulé ou le capital entier de forces qu'il représente, mais il suffit quelquefois d'une impulsion minime, d'un mouvement insignifiant pour rompre l'équilibre. Passant d'un centre nerveux à un autre centre, un réflexe insignifiant à son origine peut aller toujours en grossissant comme une avalanche qui descend le flanc d'une montagne. Un animal réveillé par un bruit ou un attouchement léger et se croyant en danger, fuit avec une vitesse toujours croissante, effrayé de sa propre course, souvent jusqu'à l'épuisement total de ses forces. Ce phénomène se produit avec plus d'énergie encore au sein de la société, par la raison même que Tindividu humain présente un capital incomparablement plus grand d'énergies psychophysiques propres à perdre leur équilibre et à être dépensées. Dans des moments de tension extraordinaire de la vie politique, il suffit quelquefois d'un mot jeté dans une assemblée publique pour déchaîner un orage de passions qui, passant d*un groupe de la population à un autre, peuvent l'entraîner à se jeter dans une guerre désastreuse, à changer la constitution d'un état, à renverser un trône. C'est la plus grande élasticité du système nerveux social qui est la cause de cette accumulation progressive d'action.

Mais si cette élasticité implique un plus haut degré de développement et de perfection de l'organisme social, elle est en même temps la source des dispositions pathologiques de la société humaine les plus variées et les plus fréquentes.

Une presse subversive, une littérature immorale, Tambition d'un seul ou l'égoîsme de classes entières, en accumulant par leur propagation même l'action destructive des forces sociales^ peuvent amener des crises économiques et des cataclysmes politiques dangereux, suivis comme réaction d'un état de prostration et de marasme.

La psychologie positive connaît une autre série de phénomènes psychophysiques très curieux, c'est la faculté des cellules et des différentesassociationsde cellules du système nerveux d'échanger réciproquement leur rôle d'action, de se suppléer mutuellement, de viearier les unes pour les autres (1). Les deux hémisphères du cerveau, en cas de lésion, d'apoplexie ou par suite de quelque autre état pathologique entrent en action l'une pour l'autre. Les facultés intellectuelles du malade se trouvent en ce cas un peu affaiblies sans être complètement anéanties. Les nerfs sensitifs peuvent dans certains cas viearier pour les nerfs moteurs et vieecersa. L'action de la peau supplée quelquefois à celle des membranes intérieures et celles-ci fonctionnent souvent avec plus d'énergie quand l'action de la peau est affaiblie ou supprimée. Il en résulte quelquefois des phénomènes de compensation organique :1e cœur de vienthypertrophique quand les veines artérielles se rétrécissent; il en est de même dans

(1) Tome III, p. 170 et suiv.

ciété d'entraver ou de grossir les réflexes sous l'influence de l'action qui part des centres nerveux. Le gouvernement central peut par la voie de la législation ou des mesures d'ad* ministration^ surtout dans un pays où les pouvoirs sont centralisés, non seulement modifier l'agencement des forces économiques d'un pays, transposer les limites des droits privés, élargir ou rétrécir les libertés publiques, mais il peut même changer tout à fait la constitution d'un état et transformer le caractère d'une société qui s'est formée pendant une longue série de siècles. Ce n'est que par une évolution très lente à travers des périodes très longues d'adaptation au milieu ambiant^ de sélection^ de ségrégation^ d'hérédité> . que les plantes et les espèces animales ont passé d'un type à un autre, ont changé de forme et d'action physiologique. La société humaine présente, par les raisons que nous venons d'énoncer, un tableau tout dififôrent. L'histoire nous apprend qu'une nation guerrière peut dans un laps de temps très court devenir une nation éminemment pacifique, comme la Suède après Charles XII. La France en passant par la Révolution s'est transformée d'une société aristocratique^ dont elle avait gardé le type pendant des siècles, en une société éminemment démocratique. De telles évolutions sont quelquefois causées par des secousses violentes intérieures ou venues du dehors; en d'autres cas elles sont le résultat d'une transformation lente et paisible. Dans quelques pays le système féodal a été aboli après toute une série de guerres civiles et de crises politiques; dans d'autres les mêmes résultats ont été atteints sans crises violentes^ par la force même des nouvelles conditions de la vie moderne.

De la faculté relativement plus grande de la société humaine de changer de type, de forme et d'action, on a cru pouvoir conclure à une liberté sans bornes d'organiser la

le cas de rétrécissement d'un des deux reins; alors l'autre , devient hypertrophique. Chez les animaux inférieurs, ces vicariats sont encore^ comme on sait, plus fréquents et plus importants que chez Thomme.

Au sein de la société humaine la faculté de vicarier de la part des cellules individus et des différentes réunions de cellules, mutuellement les uiies pour les autres, est relativement beaucoup plus grande et augmente en proportion des libertés mêmes, tant économiques et juridiques que politiques, dont jouit la société. Dans une société divisée en castes, les différentes classes de la population rencontrent des difficultés presque insurmontables pour vicarier les unes pour les autres. En cas de guerre ce n'est que la classe militaire qui dans un tel pays prendra les armes pour défendre la patrie en danger. Les brahmanes aux Indes ont monopolisé entre leurs mains le, culte religieux comme Tavait fait la caste des prêtres dans Pancienne Egypte. Dans les pays à constitution aristocratique les affaires publiques reposent entre les mains d'un nombre restreint de familles privilégiées à l'exclusion du reste de la population. Il en est autrement des sociétés à constitution plus libre; la faculté de vicarier y rencontre pour les différentes classes moins d'entraves. La patrie est- elle menacée d'une invasion, voilà que toutes les classes de la population saisissent les armes pour repousser l'ennemi. Que dans un pays démocratique une révolution éclate et toute la masse de la population suspend ses occupations accoutumées : l'agriculteur, l'ouvrier, l'homme de lettres se transforment en agents politiques.

Avec la plus grande faculté du système nerveux social de faire vicarier ses parties les unes pour les autres, croit proportionnellement son élasticité. Elle s'élargit encore par les moyens plus variés et plus puissants dont dispose la so-

t société selon le bon vouloir de Thomme et les inspirations de sa fantaisie. Il n'en est rien cependant. L'organisme social^ malgré l'élasticité de ses formes et la variabilité de ses fonctions^ ne saurait jamais se soustraire aux lois naturelles qui président à l'action des forces sociales et à la vie organique en général. Une association humaine, quelle que soit sa constitution et son type^ ne peut jamais supprimer Tune ou l'autre des trois sphères : économique (physiologique), juridique (morphologique) et politique (unitaire) dont l'action simultanée forme la source de toute vie, tant organique que sociale. Toute association humaine doit en conséquence obéir non seulement aux lois qui règlent l'action des forces vitales des trois sphères, prises ensemble, mais encore aux lois spéciales de chaque sphère, prise séparément. Un gouvernement qui ébranle les principes de droit est voué lui-même à la destruction. Un gouvernement, qui ignore les lois économiques, doit finir nécessairement par la banqueroute. Une association sans aucune autorité, sous quelque forme qu'elle soit, ne sera toujours qu'une utopie par la simple raison qu'une telle association implique une absurdité sous le point de vue logique, comme aussi une impossibilité sous le point de vue de la réalité organique. Les trois sphères étant immanentes les unes aux autres, il suffit de nier la nécessité des lois qui président à la vie de l'une d'elles, pour attaquer le principe vital de toutes. Ce n'est pas seulement la vie politique d'un pays qui devient impossible', toute autorité abolie; dans un tel pays doit simultanément cesser toute action économique et toute réalisation d'un droit quelconque. L'anarchie politique entraînerait nécessairement l'anarchie économique et juridique et vice versa.

Aucune société ne saurait jamais non plus se soustraire

aux lois naturelles qui président à la lutte pour l'existence^ à l'adaptation au milieu ambiant^ à la sélection^ à la ségrégation^ à l'hérédité. La nécessité de se conformer à ces lois ne saurait en outre se borner à la vie intérieure d'une association ou d'un état^ Chaque agrégat social forme lui-même un organisme plus ou moins indépendant qui^ vis-à-vis des ^utres communautés^ agit comme un individu vis-à-vis d'autres individus. C'est donc sous ce rapport également que toute association humaine subit les lois de la lutte pour l'existence et de l'adaptation.

Enfin toute association humaine doit se conformer à la loi de progrés que nous avons formulée pour chacune des trois sphères et pour toutes dans leur ensemble^ en conformité avec la loi d'évolution naturelle basée sur l'intégration et la différenciation consécutive des énergies vitales. Une société qui dévierait de cette loi^ tomberait nécessairement dans un état de régression et de maladie organique.

Or^ c'est justement à cause de l'élasticité relativement si grande du système nerveux social et de la faculté de ses parties de vicarier les unes pour les autres, que les maladies sociales ' causées par les transformations violentes^ subites et imprudentes^ sont si fréquentes. La plupart des réformes que l'opinion publique exige et que les hommes d'état réalisent, est souvent pire que le mal qui doit être guéri : telle médecine appliquée avec trop de hâte et à des doses trop fortes^ ébranle souvent l'organisme plus profondément que le mal qu'elle était appelée à combattre. Les réformateurs par trop zélés oublient ordinairement que la continuité dans l'évolution constitue une des conditions nécessaires du progrès et de la vie organique en général. La continuité de la vie intérieure d'un agrégat de cellules a pour celle-ci la même signification que Thérédité pour l'individu.

Ce ne sont pas seulement les anomalies qui passent à la postérité; elles ne constituent pour la plupart que des exceptions ; c'est surtout la force vitale^ capitalisée par une longue série de générations. Les effets bienfaisants des réformes dans la plupart des cas ne se réalisent qu'en partie et souvent ne donnent que des résultats négatifs ; ce qui est sûr^ c'est l'interruption qui est causée dans la continuité du développement social par des réformes hâtives et prématurées. Ce n'est donc qu'avec la plus grande circonspection qu'il faut toucher à ce principe fondamental de tout progrés. La médecine a recours à la vivisection et aux traitements violents in anima cili. L'homme d'état qui a affaire à un organisme formé d'être doués de conscience et d'intelligence ne doit y mettre le scalpel que dans des cas extrémes/quand tout autre moyen devient impuissant.

L'Angleterre est forte par la continuité de son développement économique, juridique et politique, interrompu par une seule révolution de courte durée et qui n'a ébranlé sa constitution qu'à la superficie. C'est aussi le principe de la continuité qui constitue la force historique des dynasties ; c'est dans ce principe que toute religion et l'église chrétienne surtout puisent leurs forces les plus vives. Il ne faut jamais oublier que si d'un côté l'élasticité du système nerveux social le rend plus apte à se modifier, à se transformer et à se régénérer, il se prête d'un autre côté avec autant de facilité à toutes les difformités qu'on voudrait lui octroyer, ainsi qu'à toutes les maladies qu*on pourrait lui inoculer avec les meilleures intentions du monde. Ce sont les recherches de la Pathologie sociale qui sont appelées à mettre de l'ordre dans l'état chaotique des esprits qui, de nos jours, ont pris pour devise la réorganisation de la société moderne dans

rintention de réaliser un état de bonheur et de prospérité universelle.

L'anthropologie et l'ethnographie^ en étudiant les lois de la lutte pour l'existence^ de l'adaptation^ de la sélection, de la ségrégation et de l'hérédité dans leur application à l'homme^ n'ont en vue que l'individu en sa qualité de représentant d'une race ou de l'espèce humaine. La Sociologie le considère comme membre de la société humaine. Or^ ces lois se modifient d'une manière profonde dans leur application à la vie sociale. La cellule, faisant partie d'un organisme individuel, lutte pour son existence ; elle s'adapte au milieu, elle est soumise à la sélection, à la ségrégation, à la loi d'hérédité, mais elle vit non-seulement comme individu, mais encore comme partie d'un tout; elle agit non-seulement dans ses propres intérêts, mais encore sous l'influence et en vue d'intérêts communs ; pour elle le milieu ambiant n'est pas seulement la nature qui l'entoure^ mais encore les forces sociales, physiques et psychiques, auxquelles elle doit s'adapter ; elle se spécialise comme unité physiologique et morphologique non-seulement par la sélection et la ségrégation individuelles, mais sous l'influence de la totalité des forces de l'organisme ; c'est sous cette influence enfin et à ces conditions qu'elle hérite des qualités physiques et psychiques de ses ancêtres et les lègue à sa descendance. Il en est do même de l'homme au sein de la société, autant en ce qui concerne son évolution progressive qu'en ce qui a

rapport aux déviations de la marche normale de développement. Quoique ces déviations se manifestent toujours par une dégénérescence physique^ intellectuelle ou morale de Tindividu^ elles n'en touchent pas moins le système nerveux ' social, dont l'individu constitue Tunité organique élémentaire.

Occupons- nous d'abord de la dégénérescence physique de l'homme en sa qualité de membre de la société.

Dans le règne végétal et animal, la lutte pour l'existence ainsi que la sélection et la ségrégation décident en dernier résultat toujours en faveur du plus capable et du plus robuste, en éliminant par des voies plus ou moins violentes les plus faibles et les moins doués. Il en est autrement de l'homme, membre de la société : c'est l'intérêt commun qui décide souvent du résultat de la lutte. Un ouvrier, physiquement faible et maladif, mais doué de capacités et de connaissances spéciales^ nécessaires pour la prospérité d*une industrie, sera plus facilement à même d'acquérir des moyens d'existence et de fonder une famille, qu'un travailleur d'une constitution physique irréprochable, mais ne pouvant offrir que le travail de ses bras. Le premier sera donc en mesure de laisser après lui une postérité plus nombreuse, quoique physiquement moins bien douée, tandis que le dernier n'en laissera peut-être pas du tout, faute de moyens d'existence. En généralisant cet exemple, on trouvera que dans une société civilisée ce n'est pas la constitution normale de l'organisme physique qui décide de la survivance, de la sélection et de la ségrégation, mais que ce sont les moyens d'existence qui, par un travail toujours plus spécialisé par l'épargne et les héritages, se concentrent souvent entre des mains débiles.

Combien d'existences qui auraient dû déjà dès l'enfance

succomber dans la lutte de la vie^ ne parviennent-elles pas à en triompher grâce à des moyens artificiels^ en léguant leurs anomalies physiques et leurs défauts moraux à une postérité nombreuse 1 Une société n'évitera donc la dégénérescence physique qu'à la condition que la partie physiquement plus saine de la population disposera aussi de plus de moyens pour fonder une famille et léguer ses qualités physiques à la postérité. Les guerres meurtrières, dont l'Europe a été le théâtre dès la fin du dernier siècle, et le service militaire universel ont eu pour résultat l'abaissement du physique des populations de l^Europe continentale. L'Angleterre, placée sur des îles inabordables pour les grandes armées continentales, a pu seule se soustraire aux guerres et aux charges du service militaire obligatoire et universel. Aussi c'est par rapport à sa population qu'une dégénérescence se remarque le moins.

Si toute la population mâle sans distinction d'âge et de santé était obligée de subir le service militaire, la loi de survivance du plus capable et de la sélection naturelle pourrait, en cas de guerre, manifester son influence; mais ce n'est que la jeunesse, c'est-à-dire la fleur de la nation sous le rapport physique, qui est vouée à l'extermination par la guerre pour la défense des faibles, des malades et des vieillards. Le résultat est le même que si dans un troupeau d'animaux c'étaient toujours les plus robustes qui s'avançaient pour défendre les individus plus faibles ou entachés de quelque défaut physique, tandis que ce seraient ceux-ci qui laisseraient une postérité plus nombreuse. Il est clair qu'un tel troupeau devrait définitivement dépérir après quelques générations. La société humaine dispose certainement de plus de moyens, tant physiques que psychiques, pour lutter contre les anomalies sociales en général^ mais elle n'en triomphe

pas toujours^ ]et la dôgônéresceace physique d'une population constitue une question d'une importance si haute qu'elle mérite d'être étudiée de la manière la plus consciencieuse par l'homme d'État et le savant.

La dégénéreseence physique réagit de son côté sur les facultés intellectuelles et morales de l'individu et de la société. Mens sana in corpore sano. C'est avant tout la constitution physique de la tète et du cerveau qui décide de la place qu'une race, une nationalité et un individu occupent dans l'échelle hiérarchique des êtres intelligents.

M. G. deLapouge^ dans une étude remarquable publiée dans la Reoue internationale de Sociologie^ sous le titre : a Lois de la Vie et la Mort des Nations »^ a parfaitement élucidé les résultats du croisement de deux nationalités ou de deux races, stratifiées l'une sur l'autre dans le môme pays par suite d'une conquête. « Supposez, dit-il, que dans un pays barbare ou occupé par un peuple déchu, de race inférieure, s'établisse une poignée de conquérants d'une race intelligente et hardie. Vainqueurs et vaincus ne font au bout d'un temps qu'un seul peuple chez qui les uns commandent et les autres travaillent. Il s'est produit comme une sorte de fécondation dans laquelle le conquérant joue le rôle d'élément mâle. Si rien ne vient troubler l'évolution anormale, il est évident que ce peuple arrivera bientôt à un degré élevé de prospérité. Les conquérants par la supériorité de leur intelligence, de leur audace, de leur courage, les sujets par le nombre de leurs bras travaillent en commun au développement de la civilisation, et cette association de la puissance cérébrale et de la force musculaire donne des résultats que chacun des éléments n'aurait pu produire

isolé. Mais les croisements que la nature humaine ne

permet pas d'éviter, altèrent la race des conquérants. Goutte

à goutte, le sang de la race supérieure s'en va dans la classe inférieure et le sang servile s'infiltre dans les familles des vainqueurs. Les uns n'ont plus les liantes qualités des ancêtres dont ils ne descendent qu'en partie ;,.. chez les autres on commence à rencontrer des individus dont la race incertaine se réclamerait plutôt des conquérants et qui souffrent d'être relégués dans la classe asservie » .

Il est clair que si la classe de vainqueurs était restée chez elle, divisée en familles et clans, elle n'aurait pas dégénéré. Cela ne s'est produit que parce qu'en formant un système nerveux à part, elle est venue se superposer sur un autre système nerveux social plus fort en quantité mais de qualité moins élevée. C^est sous Tinfiuence de ce dernier système, qui pour les vainqueurs est devenu le milieu ambiant auquel ils ont dû s'adapter, qu'est résultée leur dégénérescence.

L'exemple que nous venons de citer peut servir d'illustration pour une dégénérescence causée par le croisement sexuel. Mais la dégénérescence intellectuelle et morale peut encore être causée par la voie de réflexes nerveux, se propageant au moyen d'oeuvres d'art, de littérature, etc. C'est en étudiant les symptômes pathologiques de la substance intercellulaire sociale que nous tâcherons d'élucider la dégénérescence sous ce point de vue.

La propagation des maladies, surtout de celles qui sont connues sous la dénomination de maladies épidémiques.

est fréquemment causée par la pénétration de parasites dans l'organisme des végétaux^ des animaux et de Thomme. Ces êtres de dimensionsminimes|deviennent^lorsqu41s trouvent un terrain favorable à leur multiplication, dangereux par suite de leur tendance à se nourrir au détriment des forces vitales de l'organisme qu'ils infestent et surtout à cause des substances souvent vénéneuses qu^ils sécrètent. Les bacilles et les champignons pathogénésiques, découverts grâce au microscope perfectionné de nos jours, font aujourd'hui l'objet d'une branche spéciale et importante de la médecine. Le parasitisme est également la cause de toute une série de maladies sociales d'autant plus fréquentes et plus répandues que la société humaine^ par la mobilité des éléments dont elle est formée et par le manque de connexion mécanique, présente plus de facilité aux éléments étrangers et ennemis de pénétrer et se répandre dans son sein. Toute immigration d'éléments exploitateurs, nécessiteux ou pervers, incapables de pourvoir à leur propre existence par un travail productif et honnête, et ayant tendance à se nourrir et à s'enrichir au détriment de la population indigène, implique un cas de parasitisme social. Une telle immigration peut se produire par des voies paisibles, par degrés, insensiblement, ou bien par des moyens violents, en causant des perturbations subites et profondes à l'organisme social. L'exploitation d'une population industriellement peu développée par un pays qui dispose d'un surplus de forces intellectuelles et matérielles et qui abuse de sa supériorité; l'inondation de branches entières de l'industrie, du commerce, des arts libéraux par une classe nombreuse d'individus peu scrupuleux, ne poursuivant que leurs intérêts personnels au détriment de la prospérité générale, enfin l'usure dans l'acception la plus large de ce mot, voilà des cas

OÙ le parasitisme peut se manifester non seulement par des voies paisibles, mais encore sous l'égide de la légalité. La conquête d'un pays par une nationalité étrangère', la réduction de la population indigène à Tesclavage ou au servage, l'imposition d'obligations morales ou matérielles incompatibles avec la justice et la liberté, voilà des exemples de parasitisme réalisé par des moyens violents.

Mais le parasitisme avec toutes ses suites pernicieuses peut, au sein de la sociéié humaine, comme aussi dans tout organisme de la nature, prendre naissance indépendamment d'une immigration d'éléments pathogénésiques du dehors. Gomme chaque cellule, chaque tissu et chaque organe d'une plante ou d'un animal peuvent naître, vivre et se développer au détriment d'autres cellules, tissus et organes et même au détriment de la vie commune de l'organisme, de même dans une société tout individu ou toute association agricole, industrielle, commerciale, financière ou corporative peut [acquérir un caractère parasitique.

Cela arrivera chaque fois que les forces régulatrices de l'organisme se trouveront hors d'état de retenir l'action de ses différentes parties dans les limites qui leur sont désignées par leur nature même, et que l'équilibre des forces matérielles et morales de la communauté en sera rompu. Un gouvernement avide et partial; une noblesse oisive, s'enrichissant aux frais de l'Etat; une classe financière, industrielle et commerciale exploitant pour ses intérêts l'ignorance, les passions ou les besoins pressants de la classe ouvrière; des ouvriers désœuvrés, incapables, appauvris, vivant aux frais de leurs collègues industrieux, actifs et prévoyants ; la littérature, l'art, la presse exploitant par des représentants peu scrupuleux les mauvais penchants et les instincts immoraux d'une partie du public

pour s'en enrichir^ voilà des exemples du parasitisme intérieur donnant naissance à une grande variété d'états pathologiques sociaux. Toute vie organique consiste soit dans une tension latente des énergies vitales, soit dans une lutte patente. Gomme chaque cellule et chaque groupe de cellules ne cesse de lutter pour l'existence au sein de tout orga-: nisme delà nature, de même tout individu et toute association d'individus sont destinés par leur nature même à une lutte incessante contre les intérêts opposés de leurs semblables. Mais cette lutte n'a un caractère productif et régénérateur qu'autant qu'elle ne finit pas par l'extinction et l'épuisement des forces et des intérêts en conflit. A mesure que cette lutte atteint des sphères plus élevées, à mesure que le facteur psychique gagne du terrain sur le facteur physique dans la marche de l'évolution sociale^ la lutte perd son caractère exterminateur et inhumain et se laisse influencer de plus en plus par les principes altruistiques, par l'intérêt commun et l'amour chrétien. Gomme pour l'individu, de même pour la société entière ces principes doivent servir de phare le plus sûr pour déterminer la direction qu'il faut tenir afin de ne pas dévier de la marche progressive de développement et d'éviter les maladies sociales auxquelles toute association humaine est exposée dès qu'elle s'en écarte.

Il est prouvé maintenant qu'à chaque maladie correspond un bacille spécifique. On a déjà découvert le bacille du choléra, de la phtisie, de la diphtérie et beaucoup d'autres. Les maladies sociales sont-elles causées également par des parasites spécifiques? Sans doute. Les anomalies et les crises économiques sont, dans la sphère industrielle, commerciale ou financière, causées par les tendances du producteur à s'enrichir au détriment de la masse de la popula-

tioD et par celles du consommateur à donner à la production une direction incompatible suvec les intérêts de la communauté. Toute exploitation sous l'égide de la légalité implique un cas de parasitisme juridique; tout abus de pouvoir^ un cas de parasitisme politique. Comme Torganisme individuel est hanté par des bacilles spécifiques pour chaque maladie^ l'organisme social est infesté par des parasites économiques, juridiques, politiques. Ces trois catégories de parasites se subdivisent encore chacune en plusieurs classes et espèces dont chacune correspond à une maladie spéciale de l'organisme social. Le parasite agricole exploite dans le but d^un enrichissement immédiat la propriété foncière, en épuisant le sol, en abattant les forêts, en détériorant les bâtisses et l'inventaire, en faisant des biens-fonds un objet de spéculation. En Russie, une grande partie des biens-fonds de la noblesse ruinée par l'émancipation des serfs est exploitée par toute une classe nouvellement formée d'entrepreneurs qui aies traits caractéristiques des parasites agricoles. Tout fabricant qui fait concurrence aux producteurs de sa spécialité, en livrant des produits de qualité douteuse > peu solides, falsifiés, est un parasite industriel. Tous ceux qui s'interposent entre le producteur et le consommateur dans le but de les exploiter sans alléger réchange des produits, tels que les accapareurs de blé en vue d'une disette, les cabaretiers spéculant sur l'ivrognerie dés basses classas de la population, doivent être considérés comme des parasites commerciaux. Toutefois, les bacilles les plus dangereux de la sphère économique sont représentés par ceux qui pratiquent l'usure sous quelque forme que ce soit. Ce n'est pas à tort que la voix populaire les a toujours désignés comme des sangsues qui se repaissent du sang du peuple. La sphère juridique a aussi des spécialités parasitiques.

Tout juge partial, ignorant et improbe est un parasite juridique. Il en est de même de l'avocat qui exploite l'ignorance^, les passions ou l'état nécessiteux de sa clientèle, ou qui^ par des manipulations que prête la loi^ fait triompher une cause injuste. Tout individu, toute entreprise industrielle, commerciale ou financière qui se couvre de formes légales pour s'enrichir ou hausser ses profits aux dépens du producteur ou du consommateur, nous offre un cas de parasitisme juridique.

Enfin le parasitisme politique est représenté par tous ceux qui, parleurs capacités et leur moralité^ ne répondent pas aux exigences de leur position politique et officielle, {)ar tous les agitateurs politiques qui n'ont en vue que leur ambition ou leur intérêt personnel. Un gouvernement qui crée des sinécures ou charge le budget de l'entretien d'un nombre excessif d'employés ne fait que multiplier des parasites.

Le parasitisme social n'a pas seulement la tendance à se spécialiser dans les différentes sphères de la société; il présente encore une grande variété de degrés sous le point de vue du danger dont il menace la société. Au bas de cette échelle se trouvent tous ceux qui se mettent en opposition ouverte avec les principes mêmes sur lesquels repose la vie organique de la société, les infracteurs des lois destinées à garantir la sécurité personnelle et la propriété des citoyens. La société, afin d'écarter les dangers dont elle est menacée de la part de cette espèce de parasites, les éloigne de son sein pour un temps plus ou moins long par la réclusion ou pour toujours par la peine de mort. Dans ce dernier cas, la société en agit comme la médecine avec les parasites organiques : elle extermine l'ennemi.

L'infraction ouverte et violente aux lois constitue le trait

caractéristique de cette espèce la plus basse de parasites; aussi est-ce à la justice civile et criminelle d'y parer.

Le parasitisme légal s'élève par son côté extérieur^ par les formes sous lesquelles il se manifeste^ au dessus du parasitisme illégal de toute la distance qui sépare la légalité de rillégalité. Mais par ses effets pernicieux^ le parasitisme légal l'emporte quelquefois sur le parasitisme illégal. La voix du peuple a, de tout temps^ voué les usuriers à l'exécration publique. C'est en cédaqt à cette voix populaire que la législation moderne a institué des peines criminelles sévères contre l'usure. Aussi les usurieï*s constituentils l'espèce de bacilles pathogénésiques qui vient immédiatement sur l'échelle des parasites sociaux après les voleurs^ les brigands et les assassins.

A la classe des usuriers touche de très près, quoique d'un degré plus haut^ la classe très nombreuse des individus qui existent et prospèrent au détriment des intérêts des autres membres de la société. Les formes que prend cette espèce de parasites sont très variées ; nous en étudierons quelquesunes plus tard. Il suffit de constater ici que, dans la plupart des cas, cette catégorie de parasites se dérobe aux pour» suites de la loi positive. C'est à l'opinion pubhque de suppléer par ses arrêts à la loi formelle, dans tous les cas où le parasitisme n'en peut pas être atteint. Au sein d'une société où l'opinion publique imprime une marque d'opprobre à toute manifestation de parasitisme, sous des formes légales, le mal ne saurait prendre des dimensions alarmantes.

La concentration des richesses par l'héritage ou par suite de conjonctures extraordinaires entre des mains indignes et incapables d'en user d'une manière productive, présente une autre catégorie de parasitisme plus passif que le parasitisme précédent, mais qui n'en est pas moins d'un effet

négatif pour la vie sociale. L'opinion que le ppopriétaire d'une grande fortune peut en user ou en abuser d'après son gré sans être obligé d'en rendre compte devant qui que ce soit^ repose sur les principes proclamés par le droit romain. Sous le point de vue formel ces principes sont inattaquables; vouloir les enfreindre c'est vouloir ébranler les éléments de tout droit au sein de la société. Il en est autrement si on les considère sous le point de vue moral. Le propriétaire d'une grande fortune n'en peut jouir que parce qu'il est membre d'une société qui garantit la sécurité de sa personne et de sa propriété. Et cette protection repose non seulement sur la force matérielle^ mais encore sur des principes éthiques. Le riche ne jouit pas seulement dans une société cultivée d'avantages matériels^ il est encore plus un privilégié sous le point de vue intellectuel et moral. La société met à sa disposition non seulement des valeurs d'utilité matérielle, mais encore des biens de valeur immatérielle^ fruit d'un travail accumulé par une longue série de générations. Il ne suffit donc pas que le propriétaire d'une grande fortune paye plus d'impôts que les individus moins favorisés par la fortune, pour qu'il soit déchargé de toute obligation envers la société. Ce n'est que par un emploi digne et noble de sa fortune qu'il remplira ses devoirs publics, soit comme grand propriétaire foncier^ soit comme industriel, soit comme capitaliste. Une consommation déréglée, toujours improductive par sa nature même, déclanche un torrent de passions jamais assouvies, éveille des appétits impossibles à rassasier, dirige le travail d'une partie de la population vers la production de richesses dont la valeur est incertaine, éphémère, souvent d'utilité négative. Comme le bacille pathogénésique produit dans certains cas des maladies, non par lui-même^ mais par les substances vénô-»

neuses qu'il éécrète, de même un tel consommateur se présente comme un parasite social par Tinfluence pernicieuse 'de sa consommation.

L'absentéisme est un symptôme de parasitisme pour le grand propriétaire foncier. Ce n'est qu'en se plaçant aU milieu de ses vassaux et de ses fermiers^ ce n*est qu'en vivant en contact intime avec la population agricole de ses vastes biens-fonds^ ce n'est qu^en contribuant^ par les moyens matériels dont il dispose et par son influence morale^ au développement physique, intellectuel et mors^l de cette population qu'il se défera aux yeux de celle-ci de son caractère de parasite et qu'il s'acquittera de ses obligations envers le pays. Si le grand propriétaire foncier doit s'attacher au sol^ le grand capitaliste n'y est pas tenu. Comme le capital dont il est le représentant^ il est par sa nature un cosmopolite. Le marché d'argent avec ses succursales, les bourses, embrasse de nos jours le monde entier. Les grandes fortunes mobilières se font et se défont sui ce marché par des manipulations auxquelles président plutôt le hasard et des conjonctures accidentelles que l'intelligence. En dernier résultat, c'est le plus gros capital qui y décide de la victoire. Il en résulte que l'acquisition même des grandes fortunes mobilières par des spéculations hasardeuses porte déjà dans son origine le sceau du parasitisme. Pour s^en décharger devant l'opinion publique, le capitaliste a devant lui la large arène de la bienfaisance publique, de la protection des lettres et des arts^ de l'entreprise industrielle en grand. C'est en contribuant à l'avancement des connaissances humaines, en protégeant les arts, en se vouant à élever la prospérité matérielle, intellectuelle et morale d'une population ouvrière nombreuse que le détenteur d'une grande fortune mobilière peut se dégager devant l'opinion

publique du reprocbe^de parasitisme qui s'attache à l'origine même de sa fortune. Les dons et les legs princiers des archimillionnaires des États-Unis d'Amérique, destinés à la création d'instituts de bienFaisance, d'universités^ d'observatoires astronomiques, de bibliothèques publiques, rendent tétnoignage non seulen^ent de l'esprit élevé des donateurs, mais encore de l'influence que l'opinion publique aux États- Unis exerce sur les représentants de la ploutocratie américaine.

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