ANOMALIES SOCIALES, CAUSÉES PAR LE SYSTÈME NERVEUX SOCIAL
Les anomalies, auxquelles est sujet le système nerveux social, prenant toujours le caractère de maladies psychophysiques, c'est à la psychiatrie que le domaine de la pathologie sociale touche de plus près.
La substance corticale du cerveau humain contient, à elle seule, de 500,000 à un million de cellules nerveuses qui donnent naissance à un nombre presque dix fois plus grand de fibres nerveuses. Il suffit, souvent, de la lésion d'une seule de ces cellules ou de ces fibres pour que son état anormal retentisse dans le système nerveux entier. Il en est de même du système nerveux social. Parmi les millions de membres dont est formée une nationalité ou un État, il suffit souvent de Tètat pathologique, intellectuel ou moral, d'un seul individu pour que l'anomalie se communique à
d*autres cellules-individus et définitivement au système nerveux social entier^ par les mille voies et les mille moyens dont dispose Thomme pour influencer ses semblables. Un individu est soudainement pris de Tidée fixe de la venue de la fin du monde, à un jour déterminé très proche. Il cesse de travailler, dilapide tout ce qu41 possède et ne s'occupe qu'à réciter des litanies. C'est un cas de monomanie subjective qui fait l'objet de la psychiatrie. Mais au dixième siècle de notre ère, cette conviction se répandant par la parole et par l'écriture de proche en proche, avait fini par saisir des populations entières qui quittaient leurs occupations habituelles, léguaient leur propriété aux églises et aux couvents et émigraient en Palestine pour y attendre le jour du jugement dernier. C'est un cas patho-^ logique social. Qu'une femme empoisonne son mari^ voilà un crime isolé qui ne touche que la justice criminelle. Mais le procès de la Brinvilliers, par le retentissement qu'il a eu de son temps, a donné lieu à toute une série de crimes de même nature jusqu'à pousser les femmes à organiser des associations dans le but d'empoisonner leurs maris. Le cas implique donc une maladie sociale. Il en es t de même de toute idée maladive, de tout sentiment pervers, de toute passion déréglée dès que, par des réflexes directs ou indirects, ils gagnent un nombre plus ou moins grand d'individus ou de groupes d'individus.
Comme l'intelligence et la volonté individuelles ne sont que la résultante de toutes les cellules nerveuses dans leur ensemble, de même l'intelligence et la volonté sociales ne présentent que la résultante de l'action des membres de la société, a Si Pon est bien pénétré, dit M. Ribot (1), de l'i-
(1) Th. Ribot : Les Maladies de la Personnalité, p. 123.
dèe que la personnalité est un consensus^ on n'aura pas de peine à admeitre^que la masse d'états conscients^ subconscients et inconscients qui la constituent^ se résume^ à un moment donnée en une tendance ou un état prépondérant qui, pour la personne elle-même et pour les autres^ en est l'expression momentanée. Aussitôt cette même masse d'éléments constituants se résume en un état central qui passe au premier plan... L'état de conscience prépondérant à chaque instant est pour l'individu et pour les autres sa personnalité. C'est une illusion naturelle dont il est difficile de se défaire, mais une illusion qui repose sur une conscience partielle. En réalité il n'y a que deux attitudes successives^ c'est-à-dire une différence de groupement entre les mêmes éléments avec prédominance de quelques-uns et ce qui s'en suit y>.
Il en est de même de la personnalité d'un agrégat social. Son état peut être conscient, subconscient ou inconscient selon le groupement des éléments sociaux 0t selon le degré et la direction que prend l'action réflexe des différentes parties du système nerveux social. L'action devient*elle anoripale, il en résulte des états morbides qui atteignent plus ou moins profondément la personnalité sociale comme unité, comme système.
Ce n'est qu'au sens figuratif qu'on a désigné jusqu'aujourd'hui Tétat d'un pays en proie à une crise économique, juridique ou politique, comme un état de démence, de délire ou de paralysie. Après la constatation de l'existence effective d'un système nerveux social, ce n^est plus ôgurativement qu'il faut concevoir ces états, mais dans un sens parfaitement réel.
Sous la dénomination de folie ou de démence, la psychiatrie sous-entend toutes les anomalies du système nerveux
individuel. La folie peut l'embrasser en entier ou bien se borner à la sphère sensible^ psychomotrice, intellectuelle ou morale. Elle peut prendre la forme de l'hystérie, de l'asthénie, de la paralysie^ de la monomanie, de l'amnésie, dont chacune se subdivise encore en différentes catégories. Grâce au degré plus haut de développement du système nerveux social, il est exposé à des troubles plus variés et plus fréquents que le système nerveux individuel^ par la thème raison par laquelle l'individu civilisé est plus sujet à devenir la 'proie de la démence que le sauvage et celui-ci plus que l'animal.
Les troubles dans le système nerveux individuel peuvent être engendrés, soit par un désordre dans la substance cérébrale, soit par la souffrance d'un organe périphérique. Dans ce dernier cas, les' folies sont désignées par la psychiatrie comme folies sympathiques.
Pour ce qui concerne les états pathologiques du système nerveux social, ils doivent être tous considérés comme des troubles cérébraux en même temps que sympathiques. Les éléments anatomiques nerveux, les individus humains, n'étant pas liés dans la société mécaniquement les uns aux autres comme dans lé système nerveux individuel, tout le système nerveux social peut être considéré sous un certain rapport comme un cerveau dont les parties réagissent les unes sur les autres» à l'égal des cellules cérébrales (1). Mais, comme' en même temps la société dispose d'organes spéciaux qui correspondent aux organes périphériques du système nerveux individuel^ leur action peut être considérée simultanément comme périphérique et sympa-
(1) Tome II, chap. I et suiv.
thique. C'est ia position et la connexion des groupenients et des stratifications sociales qui^ pour chaque cas, décidera du caractère central ou périphérique, normal ou pathologique, du système nerveux social.
Quant au processus pathologique lui-même, il commence toujours par une surexcitation morbide d'une ou de plusieurs cellules nerveuses, suivie par une dégénérescence et une inertie temporaire ou définitive.
c Quand un groupe de cellules, dit M. T. Luys (1), en état d'éréthisme permanent arrive d'une façon hâtive à un état de délabrement organique, ce groupe de cellules dégénérées, impropre à la transmission des courants nerveux, rayonne à distance, frappe d'inertie les éléments nerveux du voisinage, et, comme une tache d'huile qui se répand^ il frappe d'une sorte de désorganisation progressive les territoires ambiants.
« Tous les actes intermédiaires de la folie sont compris entre les deux termes : l'irritation incoercible de la cellule nerveuse au début, et sa nécrobiose, fatalement associée, dans un temps plus ou moins prolongé, à cette irritation primordiale.
« Quand un foyer d'excitation prend naissance dans un coin du cerveau (idée fixe, obsession), les éléments actifs sont, par cela même, amenés à dépenser rapidement leurs réserves. Ils passent d'une façon hâtive â l'état d'éléments usés par un surmenage intempestif, ils subissent la dégénérescence nécrobiotique, et dans un temps rapide, deviennent des non- valeurs cérébrales (2). »
(1) T. Luys : Le traitement de la folie, p. 51. (2)Id.,p.49.
Il suffit de changer les termes de cette exposition du processus pathologique individuel^ en y introduisant les coefficients socijtux : individu-cellule et réflexes indirects, pour trouver le parallélisme entre l'action morbide qui se produit au sein du système nerveux individuel et celle dont peut être attaqué le système nerveux social.
Tâchons maintenant de nous rendre un compte plus exact des analogies que présentent les différentes formes de folie et de démence chez les individus et chez les différentes communautés sociales.
M. le D"* Edmond Dupouy définit l'hystérie^ comme une névrose caractérisée par des troubles variables et complexes du système nerveux de la vie de relation et de la vie organique. L'hystérie convulsive est toujours accompagnée d'une action irrégulière et violente du système musculaire. La société humaine, n*étant formée que d'un système nerveux et d'une substance intercellulaire, ne peut pas à, l'égal de l'individu, manifester des troubles hystériques par des convulsions musculaires. C'est la simple dislocation mécanique des individus et des richesses qui supplée dans la société au travail des muscles. Aussi toute action irrégulière et violente du système nerveux social est-elle dans la plupart des cas accompagnée d'un mouvement de dislocation inusité et violent des individus et des produits qui circulent au sein de la société. Une disette, une crise financière, industrielle et commerciale^ une guerre surtout sont toujours précédées ou suivies d'une dislocation
plus OU moins violente et irrégulière d^une grande partie de la population et des valeurs du pays.
Mais ce sont surtout les troubles psychiques, causés par rhystérie dans l'organisme individuel^ qui présentent des analogies nombreuses avec Tétat pathologique d'une société^ dont le système nerveux est attaqué de ce mal. M. Dupouy caractérise de la manière suivante l'état intellectuel et moral des femmes attaquées de folie hystérique :
« Femmes, elles sont fantasques, paradoxales, ergoteuses, acariâtres, superstitieuses, avides de notoriété et d'émotions. Elles manquent presque toujours de sens moral. On les voit rechercher avec le même empressement le sermon d'un grand prédicateur, les péripéties d'un procès scandaleux, les joies de la charité et le triste spectacle d'une exécution capitale. Mobiles dans leurs sentiments, elles passent très facilement des larmes au rire, de la joie excessive à la tristesse, de la tendresse passionnée à la colère hautaine, de la chasteté aux propos lascifs et aux idées lubriques. Elles adorent la publicité, et pour arriver à faire parler d'elles, elles emploient tous les moyens, la dénonciation, la simulation d'infirmités, de maladies^ et le revolver; elles sont heureuses de passer pour être victimes de quelque chose ; elles disent avoir été violées. Pour arriver à leurs fins, elles {rompent tout le monde : mari, famille, confesseur, juge d'instruction, et leur médecin au besoin, s'il veut bien consentir à être dupe de leurs affirmations ridicules. »
Cet agencement de la femme hystérique n'est-il pas parfaitement analogue à la manière dont se comporte la population d'une grande ville pendant une crise financière ou à l'occasion de perturbations politiques? Ne présente-t-il pas un tableau fidèle de l'agitation des partis pendant les
élections? Et dans le passé ne trouve- t-on pas le même agencement désordonné des forces intellectuelles et morales^ causé par des réflexes convulsifs et contradictoires du système nerveux social à l'occasion de toutes les révolutions religieuses^ économiques et politiques dont l'humanité a été assaillie?
L'hystérie n'est jamais la suite d'une dégénérescence du système nerveux dans sa totalité ; il suffit, pour que le mal éclate, de l'action désordonnée et violente d'un petit groupe de cellules, surtout de celles des centres nerveux. C'est par des réflexes irréguliers et convulsifs qu'ils entraînent les autres parties encore saines du système nerveux dans le cercle de leurs perturbations. Il en est de même de la société. Les crises et les révolutions n'ont été pour la plupart causées que par un petit nombre de personnalités ambitieuses, inquiètes ou fanatisées. C'est par la parole, l'écriture, la presse qu'elles ont entraîné les masses à des actions violentes, quelquefois salutaires s'il s'agissait de combattre un mal plus dangereux, mais pour la plupart destructives et pernicieuses.
L'action réflexe des personnalités historiques qui ont causé des perturbations dans la marche des sociétés a de tout temps porté le caractère de suggestions psychiques pareilles à celles qui sont produites de nos jours sur les sujets hypnotisés. La masse populaire n'a été de tout temps qu'un troupeau inintelligent qui a suivi aveuglément les mots d'ordre dictés par ses chefs.
A la question : qu'est-ce que la suggestion hypnotique, réduite à sa formule la plus simple ? M. T. Luys répond (1) :
(1) Le traitement de la folie, p. 75.
a C'est le cerveau d'un sujet hypnotisé qui est actionné par le cerveau d'autrui ; — c'est la pensée, la volonté de l'hypnotiseur transmise à l'hypnotisé, et mettant directement en action les forces cérébrales automatiques par un véritable artifice expérimental. Si bien que sous cette incitation impérative, d'origine extérieure (altruiste), le cerveau de l'individu hypnotisé complètement inconscient, dont la personnalité consciente sommeille^ se met en action, automatiquement, comme un appareil mécanique. »
Les grands conquérants et législateurs^ les hommes d'État éminents, les fondateurs de nouveaux systèmes religieux qui ont dominé leur siècle et ont entraîné l'humanité dans des voies nouvelles, n'ont-ils pas été des hypnotiseurs qui ont agi sur le système social nerveux de leur temps^ comme l'hypnotiseur de nos jours influe par suggestion sur la volonté et l'intelligence du sujet hypnotisé ? Les efiPets bienfaisants ou pernicieux de ces grandes suggestions historiques ont dépendu de la source, pure ou trouble, qui leur a donné naissance. L'histoire nous apprend que des États, des nationalités et des races entières ont été relevées de leur abaissement par le génie d'un seul grand homme, tandis que d'autres ont dégénéré sous l'influence de faux systèmes religieux, d'une législation dégradante ou par l'action désordonnée et perverse des chefs.
Toutes les crises violentes, auxquelles est sujet le système nerveux tant individuel que social, sont nécessairement suivies par des état de prostration et d'exténuation des forces vitales.
Uasthénie ou Vadynamie constitue un état d'abattement et de prostration générale des forces de l'individu. Elle est caractérisée par un ralentissement et une atténuation des fonctions psychophysiques du système nerveux dans sa
totalité, mais ce sont de préférence les centres nerveux qui en sont frappés d'abord et plus facilement. Cet état peut survenir sans aucune lésion des organes et des cellules et sans s'annoncer par aucune douleur sourde ou aiguë. L'asthénie n'en constitue pas moins un état pathologique qui sous l'influence de conditions défavorables peut entraîner des suites fâcheuses. Une légère indisposition, une émotion peu violente, sans effet pernicieux pour un organisme sain et robuste, peuvent causer des perturbations profondes à un organisme qui se trouve dans un état de prostration nerveuse. La mélancolie et l'hypochondrie peuvent être considérées comme des cas spéciaux d'asthénie, causées qu'elles sont par un ralentissement et une dépression générale des fonctions psychophysiques.
Cet état d'asthénie, le système nerveux social le subit également et il survient, comme aussi che2 l'individu, après de fortes commotions psychophysiques. Les énergies vitales ayant été excitées démesurément^ l'équilibre des forces nerveuses ayant été ébranlé trop profondément, la dépense subite du capital nerveux exige, par une réaction naturelle des éléments en souffrance, une réintégration des forces vitales. Une crise économique, un ébranlement politique sont toujours accompagnés d'une dépense excessive des énergies vitales dont dispose une société. Aussi les suites inévitables de telles crises et de pareils ébranlements ont été de tout temps des états d'abattement et de prostration économique ou politique, intellectuelle ou morale.
L'amnésie ou la perte totale ou partielle de la mémoire constitue un cas spécial de prostration nerveuse. Dans la société l'amnésie, comme maladie sociale, se manifeste par un manque de sens pour les traditions historiques et nationales, un manque de vénération pour les faits et les
gestes, les monuments de Part et la science des ancêtres, par un manque de gratitude pour les bienfaiteurs et les grands hommes de la nation et de Phumanitô. Cet état peut témoigner soit d'une extrême jeunesse, soit d'une décrépitude sénile. Aussi l'humanité dans son enfance et les différentes communautés au premier âge ont toujours fait preuve d'amnésie^ et il en sera probablement de même aux derniers jours de l'humanité vieillissante. Mais ce sont des états naturels d'évolution psychophysique. L'amnésie d'une société dans la plénitude de ses forces ne peut être causée que par des états pathologiques qui correspondent aux crises hystériques du système nerveux individuel. Aussi le trait caractéristique de toutes les révolutions, c'est le manque de considération et d'attachement pour les traditions et les fondements historiques de la nation et de l'État. C'est que toute révolution implique un état pathologique dont les suites, pour la société qui en est tombée victime, sont les mêmes que pour les individus en proie à la névralgie.
Quant aux monomanies, qui constituent des cas de délire partiel causé par l'état morbide d'une partie de la substance grise du cerveau, il n'est pas difficile, après tout ce qui vient d'être exposé, d'en trouver les analogies avec les états pathologiques de la société qui y correspondent. La monomanie intellectuelle de l'individu peut se manifester sous la forme d'une monomanie religieuse, ou comme une monomanie de persécution ou de grandeur. L'histoire, de son côté, ne nous montre-t-elle pas des communautés, des nationalités, des races entières dominées par le fanatisme religieuXj entraînées par des idées de gloire et de domination universelle ou bien s' affaissant sous un abattement moral, saisies de paniques subites ? Il en est de même des mono-
manies de la sphère psychomotrice. Les hordes d'Attila, de Tchingis-Kan, de Tamerlan, féroces ^ rapaces et incendiaires, ne présentent-elles pas, comme systèmes nerveux sociaux^ des analogies exactes avec tes états morbides qui dans les individus enfantent la monomanie homicide, la kleptomanie et la pyromanie f Un grand nombre de communautés de l'antiquité ont péri par les suites de Vérotomanie on nymphomanie, favorisée qu'elle était non seulement par des institutions publiques, mais encore par le culte religieux du paganisme. Des classes entières de la société moderne tombent victimes de la dipsomanie, La consommation des liqueurs fortes a. dans quelques pays pris des dimensions telles qu'il ne s'agit plus d'un mal qui frappe l'individu^ mais d'un fléau social.
Toutes les formes de démence que nous venons d'ènumérer peuvent être accompagnées de délire. Le délire n'est ordinairement qu'un symptôme d^une surexcitation ou d'une dépression excessive du système nerveux. Dans le premier cas, c'est le délire furieux qui éclate ; dans le second cas, le délire est tranquille. Les associations humaines ne sont elles pas également sujettes au délire ? Toutes les guerres religieuses et les révolutions n'en sont-elles pas accompagnées ? Toute crise violente, économique, juridique ou politique^ implique une surexcitation, suivie d'une prostration nerveuse ; elle prédispose donc le système nerveux social, à l'égal de celui de l'individu^ au délire furieux d^abord et tranquille ensuite. v
Les anomalies que nous venons d'énumérer ne présentent cependant pas des états pathologiques inguérissables. Il en est autrement de la paralysie. Elle indique toujours une dégénérescence et une altération profonde des centres nerveux et des fonctions du système nerveux, La paralysie
peut se borner à une partie seulement du système nerveux et alors elle est locale ; elle peut au contraire se propager de plus en plus et alors la paralysie devient progressive. — Des communautés sociales peuvent manifester des symptômes analogues. Un peuple^ un État qui né prêteraient aucune résistance à une invasion eflnemie^ ne devraient-ils pas être considérés comme frappés de paralysie? Et les peuplades sauvages qui disparaissent sous Tinfluence et au contact de la civilisa,tiony ne présentent-ils pas le tableau d'une paralysie progressive, qui les rend incapables de réagir contre le nouveau milieu ambiant qui les entoure?
Après avoir déterminé les analogies que présentent les anomalies du système nerveux social avec celles du système nerveux individuel^ il faut en noter aussi les dififérences. Sans être absolues et essentielles^ elles n'en sont pas moins assez profondes et croissent en raison du développement progressif de Torganisme socis^l. — Un aliéniste a eu raison de remarquer que le cerveau de chaque homme, même le mieux constitué, contient un grain de folie. C'est que toute idée fausse et toute anomalie morale implique déjà le commencement de la folie. Si celle-ci n'éclate pas toujours en symptômes pathologiques précis et saisissables, c^est que, par la réaction d'autres éléments nerveux, le grain morbide est étouffé dans son origine même avant qu'il ait le temps et la possibilité de jeter des racines plus profondes. Ce n'est que quand cette réaction vient à man-
quer ou se trouve impuissante à rétablir l'équilibre psy^ chophysique, que le mal se répand et étend ses ravages sur un domaine plus large d'éléments nerveux. Mais même alors ces éléments^ porteurad*idées fausses, peuvent agir sans causer de perturbation générale physiologique ou morphologique et isans désorganiser Tunité physique du corps. II y a des fous parfaitement bien portants. Ce n'est que lorsque les anomalies atteignent un très haut degré qu'elles finissent par désorganiser le physique. Un philosophe qui aurait acquis la conviction qu'il n'existe rien de réel hors de lui dans l'espace et le temps n'en pourrait pas moins vivre à son aise et jouir de tous les bienfaits que la nature et la société lui offriraient. Ce n'est que si cette conviction prenait la consistance d'une idée fixe et amenait ce philosophe à refuser toute nourriture et tout mouvement, que cette idée pourrait indirectement être cause d'une désorganisation de ses forces corporelles'.
Il en est autrement de la société humaine. Celle-ci ne consistant qu'en un système nerveux dont la substance intercellulaire sociale n'est que la projection^ les éléments nerveux dont elle est formée détermineront directement par les énergies spécifiques qui les animent l'action physiologique (économique)^ la structure (juridique), ainsi que l'unification (politique) du corps social. Les idées fausses et les anomalies morales qui prennent naissance au sein de la société et qui se propagent en gagnant un nombre toujours plus grand d'adeptes, sans rencontrer une réaction de la part d'autres individus ou associations, peuvent causer immédiatement des perturbations profondes dans la sphère économique Juridique ou politique. C'est à la société humaine que la locution « les idées gouvernent le monde » doit être appliquée dans sa conception la plus large.
Suggérez à la masse populaire qu'elle a un droit absolu à Texistence et que c'est la communauté qui en est respousable et doit lui en fournir les moyens^ et les énergies sociales se dirigeront dans la sphère économique vers la consommation au détriment de la production des richesses. Il en serait de même de l'idée du droit au travail que la communauté serait obligée de fournir aux individus et dont elle serait responsable. D'un autre côté^ le sentiment de responsabilité individuelle^ renforcé du principe d^association et de solidarité^ peut rehausser et raffermir l'action productive^ régler d^une manière plus juste et plus adéquate la distribution et la consommation des richesses.
Si dans la sphère juridique le sens de ce qui est juste se perdait^ cette perte agirait d'une manière dissolvante sur toutes les relations fondées sur le droit établi. La structure histologique de la société en serait ébranlée et disjointe.
L*unité nationale^ l'attachement à la dynastie régnante^ le respect pour la constitution de l'État reposent sur des idées et des sentiments populaires qui se manifestent dans la sphère politique et qui, affaiblis, faussés ou pervertis donnent lieu à des anomalies ou à des diathèses politiques' . qui réagissent à leur tour sur les sphères économique et juridique.
L'élasticité du système nerveux social, la faculté des éléments nerveux de vicarier les uns pour les autres^ la capacité d'accumuler les énergies vitales et de les dépenser à un degré plus grand, voilà ce qui distingue la vie sociale de celle du système nerveux individuel, tant dans son état normal, que dans ses manifestations anormales.
Mais, dira-t-on, si les idées, les convictions et les sentiments individuels et populaires ont une telle puissance par rappport à la société humaine, quelle valeur peuvent avoir