CHAPITRE QUATRIEME
L'intégration plus intense des énergies marchant de pair avec leur différenciation toujours plus spécialisée constitue les fondements de la loi d'évolution progressive non seulement pour la vie organique^ mais pour la totalité des phénomènes de la nature. Dans la sphère économique de la société humaine cette loi se manifeste par une production^ un échange et une consommation toujours plus intenses et plus spécialisées des richesses et des services. Pour que les forces économiques se produisent avec une intensité et une différenciation croissantes, il faut que d'un côté le système nerveux social dans son ensemble et dans ses parties élémentaires, les cellules humaines, agisse avec une vigueur spécifique toujours plus intense et que la substance intercellulaire sociale s'accumule et se spécialise
toujours plus fortement. La coopération de ces deux facteurs^ dont se compose la vie économique de la société, donne naissance au capital^ à la division de travail, à Téchange des produits, à la consommation de valeurs toujours plus variées. Tout cet agencement complexe de forces physiologiques, dont est, accompagnée l'évolution progressive de la vie économique de la société, nous l'avons résumé dans la formule :
Augmentation de la propriété marchant de pair avec une liberté économique toujours plus large.
Nous avons choisi cette formule parce qu'elle exprime de plus près l'analogie de l'action des forces économiques au sein de la société humaine avec celle des forces physiologiques des organismes de la nature et surtout du corps humain^ comme le plus parfait de ces organismes. La formule correspond en même temps aux deux princiges élémentaires dont les manifestations constituent le monde phénoménal qui nous entoure dans sa totalité et dans ses modulations infiniment variées : le principe de consistance, de concentration et de limitation que nous nommons matière, et le principe d'action, de propagation et d'échange que nous nommons force. La propriété c'est le travail concentré, accumulé, délimité; la liberté, c'est l'action des énergies se manifestant au dehors, se propageant, s'échangeant; c'est en conséquence la matière animée sociale en action.
Sous le terme de la formule : augmentation de propriété^ il faut sous-entendre une augmentation de valeurs non seulement en quantité mais encore et surtout en qualité; une concentration de valeurs non pas entre un nombre limité d'individus, mais entre les mains d'un nombre toujours croissant de membres de la société. De grandes fortunes
isolées vis-à-vis d'une population nécessiteuse de prolétaires constituent un état social pathologique. Un tel accroissement de la propriété se trouve en contradiction avec la liberté économique et ne peut se développer qu'à ses dépens. En effet, une population ouvrière vivant au jour le jour et forcée de livrer son travail à vil prix sous peine de mourir de faim, peut-elle être considérée comme jouissant de quelque liberté que ce soit dans ses rapports économiques ?
La masse de la population se vouant à un travail toujours plus énergique et en même temps propriétaire^ voilà l'idéal d'évolution progressive vers lequel tend la société humaine et qu'indique la formule que nous venons d'énoncer.
Cette formule n'a rien cependant à faire avec les tendances communistes qui ne sauraient être réalisées que par une distribution des richesses violente et arbitraire. Elle n'a pas non plus en vue l'égalité dans la distribution des richesses comme idéal économique d'une société qui progresse. Une égale répartition des fortunes est aussi irréalisable que l'identité physique des personnes et l'égalité de leurs qualités morales. Celles-ci, comme les fortunes, peuvent être acquises ou héréditaires. L'école la moins avancée des communistes, en admettant la légitimité de la fortune acquise, dénie celle de la fortune héréditaire. Ce n^est, d'après leur opinion, qu'un arrangement artificiel créé par des lois arbitraires dans le but d'enrichir les classes privilégiées au détriment de la masse des prolétaires. Est-il juste, demandent-ils, de garantir la jouissance de richesses, quelquefois énormes, au profit d'un petit nombre d'héritiers appartenant aux classes élevées de la société, tandis que la masse populaire se trouve dénuée des moyens nécessaires pour satisfaire les besoins môme les plus urgents? — H^n'y a qu'une réponse à de pareils arguments : L'hérédité des
fortunes n'a pas dès le commencement été instituée par la loi écrite et conventionnelle^ mais par la nature même des relations sociales, qui' elles* mêmes découlent d<es lois nécessaires qui président à la vie organique en général. La loi écrite ne fait sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres^ que sanctionner, régulariser et déterminer avec plus de précision la loi naturelle. L'hérédité des fortunes a existé de tout temps, avant toute législation coulumiére ou formelle^ dès que l'humanité fut sortie de l'état primitif et barbare, dont le trait caractéristique consistait justement en ce qu'il n'y avait pas de propriété et en ce qu'il n'y avait conséquemment point d'objets à hériter. L'hérédité des fortunes n'est que le résultat de l'objectivation physique^ intellectuelle et morale de la solidarité des générations entre elles. Quant au principe de la justice^ il en peut être aussi peu question quant à Thérédité des fortunes que quant à l'hérédité des qualités physiques et psychiques individuelles. Est-il juste que cet enfant vienne au monde robuste et sain et que cet autre naisse chétif et maladif? Que ce couple donne naissance à des individus doués dé capacités brillantes, tandis qu'un autre ne met au monde que des médiocrités et des demi-idiots? — L'hérédité, instituée par des lois immuables de la nature, non seulement se soustrait aux principes de la justice égalitaire, mais a su encore de tout temps se dérober à la loi positive dès que celle-ci a voulu l'abolir ou même la limiter par rapport à certaines formes de la propriété. Abolissez l'hérédité de la fortune foncière, et les biens-fonds n'auront de valeur qu'en tant qu'ils présentent une rente viagère, tandis que le prix des richesses mobilières, devenues les seuls représentants des valeurs héréditaires, s'élèvera. Avec l'abolition du droit d'héritage, même pour celles-ci, les épargnes cesseront tout à fait ou bien
raccumulation des richesses prendra des formes insaisissables pour la loi spoliatrice. Les héritages se feront en cachette^ en argent comptant ou en pierres précieuses^ au lieu de passer à la postérité au grand jour. — Les individus étant doués d'aptitudes et de capacités infiniment variées et les générations qui se suivent étant indissolublement liées les unes aux autres par une loi immuable de la nature^ vouloir égaliser les effets de cette inégalité et limiter cette solidarité en tant qu'elles se produisent et s'objectivent au dehors, dans l'espace et le temps, c^est mutiler une loi naturelle et faire subir à la société les conséquences que doit nécessairement entraîner une telle mutilation^ savoir : l'anéantissement de la liberté individuelle^ la cessation de toute initiative d'action, de tout esprit d'entreprise, de toute épargne et de toute accumulation de capitaux au-delà de ce qui est nécessaire pour les satisfactions personnelles pendant la courte durée de la vie individuelle.
Tout ce qui concerne la substance sociale intercellulaire n'étant que la projection des énergies du système nerveux social, il faudrait, pour atteindre une égale distribution des richesses, réaliser préalablement l'égalité des énergies de tous les éléments anatomiques qui font partie du système nerveux d'une communauté. Or y a-t-il deux individus qui, sous le rapport physique, intellectuel ou moral, soient identiques? A commencer par l'enfant, encore inconscient de sa propre existence, jusqu'à l'homme mùr dont Tintelligence s'est élevée au niveau de la civilisation de son siècle^ à commencer par le crétin jusqu'à l'homme de génie, l'humanité entière et chaque communauté, prise séparément, ne présentent-elles pas une hiérarchie d'aptitudes et de capacités infiniment variées et différenciées d'une manière distincte? L'égalité des fortunes ne saurait en conséquence
être réalisée qu'à une condition : c'est par la restriction de la liberté d'action des membres les mieux doués et les plus actifs^ ou par une réglementation despotique de l'activité de chaque membre pris séparément. C'est ce que font les commimautés religieuses basées sur le principe de la discipline monastique, de la pauvreté obligatoire et du célibat. Mais l'existence de pareilles communautés qui, en leur qualité de corporations, disposent elles-mêmes de moyens d'existence et de valeurs mobilières et immobilières quelquefois importantes, n'est possible qu'au sein d'une société qui leur garantit leur droit de propriété et où la communauté religieuse puise le personnel pour renouveler ses rangs.
L'égalité des fortunes se présentant comme une utopie irréalisable, c'est tout au contraire vers la plus grande inégalité dans la distribution des richesses que tend une société dans sa marche progressive; et c'est elle qui se présente comme l'idéal de sa plus grande perfectibilité. Mais qu'on ne s'effraye pas ! Ce n'est pas une inégalité désordonnée et incohérente, passant abruptementd'un extrême à l'autre, c'est une inégalité graduée, formant une échelle ininterrompue de termes moyens, qui doit être l'idéal d'une société se trouvant en harmonie avec la loi progressive. Non seulement une telle société doit disposer d'une population de travailleurs qui soient en même temps propriétaires de biens-fonds ou de valeurs mobilières s'accroissant sans cesse par la production et l'épargne, mais il faut encore que de grandes fortunes concentrées entre un petit nombre de mains lui donnent l'autorité, la puissance et l'indépendance financière, commerciale et industrielle. Une telle concentration est absolument nécessaire pour unifier l'action des différents facteurs économiques à l'intérieur, pour leur
donner la solidité^ la consistance et la continuité hors desquelles tout progrès organique n'est qu'éphémère et illusoire^ enfin pour soutenir avec succès la lutte économique à l'extérieur, vis-à-vis des autres communautés, ainsi que sur le marché du monde entier. C'est à une pareille concentration de richesses entre les mains d'une ploutocratie entreprenante et intelligente que l'Angleterre, la France et l'Allemagne sont redevables du rôle qu'elles jouent dans les relations internationales et qu'elles parviennent à garantir la prospérité et la sécurité de leur industrie à l'intérieur. La loi de l'évolution progressive dans la sphère économique découle des mêmes principes généraux que ceux qui président à la sphère juridique et politique; c'est, comme nous l'avons déjà énoncé, une intégration toujours plus intense des forces vitales marchant de pair avec une différenciation toujours plus spécialisée. Une communauté, privée d'une forte autorité judiciaire et d'un gouvernement indépendant et puissant, présentera toujours un organisme en proie à des crises, des déséquilibrations et des anémies incessantes, comme cela sera de même le cas pour toute association financière, commerciale et industrielle privée de capitaux et de crédit. Dans la lutte pour l'existence et en cas de concurrence^ de telles communautés ne manqueront pas de succomber à la longue fatalement, si même les forces vitales dont elles disposent^ prises ensemble, mais éparpillées sur différents points^ l'emportaient sur la somme des énergies moindres, mais plus concentrées, dont disposent leurs adversaires. C'est que la concentration même des forces constitue un principe nécessaire de progrès et de succès, tant pour la société humaine, qu'en ce qui concerne la vie organique en général.
La réunion des richesses entre les mains d'un nombre
plus OU moins limité d'individus et de corporations n'impliquera pas un symptôme pathologique si, à côté des grands propriétaires de biens-fonds et des grands capitalistes, il existe un nombre suffisant de propriétaires et de capitalistes moyens qui serviront de liaison entre ceux-là et la masse des petits propriétaires et des petits rentiers. Ceux-ci, en se groupant autour des représentants des fortunes moyennes, en s'en servant comme soutiens et comme centres d'action, pourront plus facilement se prémunir contre la prédominance excessive des intérêts économiques de l'aristocratie foncière et de la haute bourgeoisie et préserver la communauté des anomalies qu'une telle prédominance entraine. La petite propriété et la moyenne formeront en même temps la base large et solide où les hautes classes de la société pourront puiser et renouveler leurs forces sans épuiser le sol et sans dégénérer elles-mêmes en parasites. Ce n'est que la dégénérescence de la grande fortune dans ce sens qui implique un état pathologique avec toutes ses conséquences désastreuses.
Mais ce n'est pas seulement sous le point de vue économique que la grande fortune manifeste une influence décisive au sein d'une société. Cette influence se fait sentir dans toutes les sphères : intellectuelle, éthique, esthétique et politique. Un pays sans une concentration de richesses, sous quelque forme que ce soit, serait un pays d'ouvriers, d'artisans et de paysans, non seulement sans grande culture agricole, sans grandes entreprises industrielles et commerciales, mais encore sans une haute culture intellectuelle et sans idéal dans l'art. En fermant à l'individu tout espoir de s'élever au-dessus de ses semblables par son travail, ses aptitudes et ses talents, une communauté basée sur l'égalité des fortunes serait une société où régneraient l'u-
niformité^ Tennui, Tenvie, l'apathie intellectuelle, serait une société dénuée de tout entrain et de joute initiative. Ce n'est pas non plus du principe d'égalité que s'est servie la nature pour la réalisation de l'évolution progressive des forces, tant organiques qu'inorganiques. C'est le plus fort et le plus capable qui, dans le règne végétal et animal, a survécu; c'est la quantité et la qualité des substances nutritives et leur concentration en faveur d'individus et d'organes privilégiés^ les plus capables d'en user et même d'en abuser, qui ont décidé delà victoire dans la lutte pour l'existence. Pour la société humaine le principe et le point de départ sont les mêmes. L'histoire entière et l'état dans lequel se trouvent encore aujourd'hui les peuplades sauvages en rendent témoignage. Mais à mesure de l'évolution progressive de la société ce sont les capacités intellectuelles et les qualités morales qui entrent en une proportion toujours plus grande comme coefScients pour décider de la victoire dans la lutte tant entre les individus qu'entre les différentes associations et les États indépendants. On ne saurait douter qu'à l'avenir de même la lutte s'élèvera à des sphères dans lesquelles le facteur psychique l'emportera dans une proportion toujours plus forte sur les tendances physiques et purement animales.
Une société sans conflits d'intérêts, sans concurrence dans la production, sans lutte pour l'existence, serait une société vouée à la mort ; mais l'opposition des intérêts, la concurrence et la lutte ne doivent jamais perdre leur caractère organique dont le principe repose dans une transformation continue et systématique des facteurs vitaux sans les détruire et même sans affaiblir leur action. Ce n'est que par ce chemin que les résultats les plus productifs peuvent être atteints avec le moins de perte d'énergies vitales ; ce n'est
que dans cette voie que la société peut avancer en se développant d'une manière progressive selon la loi d'évolution. Une déviation de cette loi implique toujours un mouvement de i*égression, un état pathologique^ une maladie. Le parasitisme sous toutes ses formes^ l'affaiblissement de l'action physiologique^ la distribution anormale des richesses^ la prédominance d'utilités neutres et négatives sur les valeurs d'utilité positive, voilà les symptômes de désorganisation et de dégénérescence de toute association humaine dans la sphère économique, symptômes qui impliquent toujours en même temps une augmentation partielle de la propriété au détriment de la liberté ou vice versa un élargissement de la liberté économique dégénérée en licence aux dépens de la propriété.
L'économie politique a étudié tous ces cas d'anomalies économiques d'une manière très détaillée^ mais elle les a considérés hors de toute analogie avec les phénomènes correspondants que présentent les organismes de la nature. Il en est résulté un édifice scientifique privé de la base solide des lois naturelles.
L'argent et le crédit présentent les phénomènes sociaux qui, à première vue^ semblent se prêter le moins à des analogies quelconques avec tout ce qui se passe au sein des organismes de la nature. Pour les expliquer il suffit cependant de se rappeler que les transformations que subit la substance intercellulaire sociale par l'action du système
nerveux social ne constituent que la/>royec/ton des énergies psychophysiques de celui-ci. Or, ces énergies manifestent constamment la tendance vers l'unification, qu'elles réalisent en formant des organes centraux, ^di^:(|i:ter.l0 gouvei^;" nement, les tribunaux, le commandermept désarmée, étc*. Cette tendance vers l'unification se pF0jéi;i6Aude^àr^jb(Vè: O réalise par rapport aux richesses produites, échangées et consommées, par la création d'une mesure commune à toutes les valeurs. Avant d'atteindre cette unification dans les formes qu'elle présente aujourd'hui, avant de s'arrêter aux métaux précieux et aux signes qui les représentent, l'esprit humain a passé par différents essais d'unification incomplète. Les peuples sauvages en Afrique reconnaissent encore aujourd'hui, comme mesures d'échange, du sel, du tabac, du rhum, des perles, des pièces d'étoffe. Les métaux précieux, par leur indestructibilité et par leur divisibilité toujours proportionnelle à la valeur des parties divisées, se prêtent le mieux à servir de mesure d'échange. Aussi l'action unificatrice du système nerveux social s'est-elie définitivement arrêtée aux métaux précieux en projetant sur eux d'un commun accord le centre d'action, autour duquel gravitent toutes les autres valeurs qui circulent dans la société. La meilleure preuve que le prix des produits exprimé en argent présente un phénomène psychophysique dont la source gît dans les tendances unificatrices du système nerveux social, est donnée par tous les signes, d'une valeur intrinsèque nulle, dont la société se sert pour suppléer aux métaux précieux en leur qualité de mesure de la valeur. Il n'est pas nécessaire que les billets de crédit, les obligations, le papier-monnaie soient réalisables à vue ou à quelque terme désigné d'avance. Il suffit que l'opinion pubUque attache à ces signes une valeur d'échange relati-
ve^ pour les rendre propres à servir de mesure d'échange. Si les signes de crédit ont cours au-dessous de leur valeur nominale^ c'est que Topinion publique n'est pas sûre de ' t^iiser ci^s'^^a^ft, taéme dans l'avenir ; mais l'espoir une fois raffermi^' le j)%pi6r^monnaie^ par l'action psychophysi- K]ucf j3^ 'J^^^t^e: IleV^eùx social^ peut servi^ de mesure de valeur pendant un temps indéfini à l'égal des métaux précieux. Les signes d'argent ont dans la sphère économique la même signification que l'écriture dans la sphère intellectuelle et les objets d'art dans la sphère esthétique. Comme ceux-ci représentent des projections de l'action des cellules nerveuses du cerveau humain, de même les signes d'argent ne sont que la projection du système nerveux social dans la sphère économique.
Se trouve-t-il au sein de notre organisme quelque chose qui corresponde à une pareille projection ? Sans nul doute. Le sang des veines et celui des artères est^ pour chacun de ces deux systèmes» de composition uniforme^ et c'est par une action d'intégration du système nerveux^ que cette uniformité est produite. Il en est de même de l'égalité de température que le corps humain soutient constamment dans toutes ses parties. Le système nerveux individuel se sert de réflexes comme moyen de communication entre les organes centraux et les dififérentes parties ; la nature des réflexes^ leur essence n'a pas encore été saisie par la physiologie et la psychologie; on ne saurait cependant douter que par leur essence et leur analogie avec l'action du télégraphe électrique ils ne portent plutôt le caractère de signes que celui d'une action physico-chimique. L'action des réflexes dans le corps humain est en outre causée par le système nerveux individuel directement^ celui-ci étant lié dans ses parties et dans le tout mécaniquement. Il n'a pas besoin de
se servir de signes indirects semblables à récriture, comme c'est le cas pour le système nerveux social. Par la même raison, le système nerveux individuel ne se sert pas de moyens indirects pour unifier la substance intercellulaire. Il en est autrement du système nerveux social. Ses rapports avec la substance intercellulaire sociale sont beaucoup plus compliqués et portent, par suite de l'échange des produits qui circulent, le caractère d'une action indirecte. Il a en conséquence besoin de signes indirects pour unifier l'échange. Pour y parvenir il concentre Son attention sur un petit nombre d'objets propres à être échangés contre le plus grand nombre possible de valeurs. Ces objets sont représentés par les métaux précieux et par les signes qui servent d'équivalent à l'argent. Ces objets et ces signes n'ont de valeur comme argent que grâce à cette tension concentrée et unificatrice du système nerveux social. Qu'un gouvernement révolutionnaire soit renversé, et les signes d'argent qu'il a émis perdent toute leur valeur, comme cela a eu lieu en Hongrie en 1849; qu'on découvre demain un métal plus propre à remplir le rôle de valeur universelle échangeable, et l'or et l'argent n'auront de valeur que comme produits industriels.
Le crédit, encore plus que l'argent, découle de la source primaire de toute action physiologique et économique, le système nerveux. Seulement dans ce cas il s'agit non d'une action patente mais d'énergies latentes. Le crédit a toujours en vue une action future, la dépense de forces actuelles qui doivent être rétablies dans un avenir plus ou moins prochain. Les énergies patentes font, par leur action, crédit aux énergies latentes dans l'espoir d'en être indemnisées dans l'avenir. Cette opération ne devient possible au sein de l'organisme individuel que par l'action régulatrice et
rémunératrice du système nerveux qui veille à ce que les obligations de la part de tous les organes, de tous les tissus et de toutes les cellules soient remplies à terme et que les frais des avances faites par les unes soient compensées par le travail des autres.
Le crédit particulier ainsi que toutes les institutions de crédit public et gouvernemental reposent au sein de l'organisme social en dernier lieu sur le même principe. Quand un gouvernement fait un emprunt chez la maison Rothschild, celleci, en lui prêtant en métaux précieux ou en signes d'argent la somme demandée, lui avance le travail national accumulé sous la forme d'argent dans Tespoir d'en être indemnisée par le payement d'intérêts et par Tamortissement de la dette contractée, c'est-à-dire par des services et du travail qui doivent se produire encore dans un avenir plus ou moins prochain. La maison Rothschild agit, dans cette occasion, parfaitement en analogie avec l'action d'un groupe de cellules qui, dans le corps humain, coopèrent à la production du sang nécessaire à Talimentation du cerveau dans Tespoir d'en être indemnisées par une réaction des cellules de la substance grise dont ils ont besoin pour s^activer de nouveau et accumuler de nouvelles énergies.
C'est pour avoir méconnu le caractère psychophysique de l'argent et du crédit, c'est pour avoir considéré les phénomènes économiques, produits par ces facteurs^ comme des phénomènes originaires et non comme de simples projections du système nerveux social, que les économistes ont souvent fait fausse route dans leurs recherches scientifiques et que les hommes d'État, par de fausses mesures, ont amené des crises financières.
Puisque l'argent et le crédit représentent des phénomènes de projection psychophysique qui découlent de la tendance
ANOMALIES DE LA SPHÈRE ÉCONOMIPUE l<tô
du système nerveux social à unifier la substance intercellulaire^ puisque la réalisation de cette tendance unificatrice exige la coopération des éléments nerveux sociaux pris dans leur ensemble^ il [^'ensuit qu'une désorganisation et une dégénérescence de ces éléments doit se faire sentir avant tout et avec le plus de puissance sur la partie de la substance intercellulaire qui est l'objet de l'action unificatrice, savoir sur les valeurs d'argent et sur le crédit. Aussi les bourses sont-elles les baromètres qui reflètent les moindres perturbations psychiques de la société. Elles reflètent, en conséquence, nécessairement aussi, toutes les anomalies nerveuses : surexcitation, suractivité, abattement, panique, crises hystériques, mdnomanies de grandeur et de persécution, paralysie^ folie lucide et raisonnée. L'argent et le crédit représentent non seulement des valeurs d'échange à l'égal d'autres produits, mais la valeur d'échange intégrée, universelle, échangeable contre toutes les autres valeurs. Il s'ensuit que la quantité et la qualité de pareilles valeurs, ainsi que leurs fluctuations plus ou moins violentes, doivent, par contre-coup, affecter toutes les autres valeurs d'échange soit en haussant le prix, soit en le baissant^ soit en en activant, soit en en déprimant la circulation. L'action, partant de ces centres d'échange, se répand dans toutes les directions par contre-coups subits ou continus sur un rayon plus ou moins étendu en analogie du processus de surexcitation ou de dépression que subissent les différents groupes de cellules sous l'influence des centres nerveux qui règlent la vie physiologique de l'organisme individuel. En effet, la bourse centrale d'un pays ainsi qu'une banque nationale, en tant qu'elles représentent^ non pas seulement ^es valeurs concentrées^ mais aussi des personnalités qui en disposent^ correspondent à
ces centres nerveux réellement et non pas seulement au sens figuratif. L'anatomie et la psychologie ne sont pas encore parvenues à déterminer les parties du cerveau où ces éléments nerveux se trouvent concentrés. Dans l'organisme social ces centres physiologiques sont représentés par des organes spécifiques, que Ton pourrait désigner comme le cerveau de la sphère économique de la société. C'est de ces centres que part l'action régulatrice et unificatrice de la vie économique d'un pays ou d'un État. D'après les expériences et les observations récentes faites dans le domaine de la physiologie et de la psychiatrie, il a été prouvé qu'à chaque partie et à chaque fonction du corps correspond un groupe spécial de cellules nerveuses du cerveau. Dans le corps humain ces groupes spéciaux sont cependant réunis dans un organe central qui, comme dit Th. Ribot, apparaît comme un lacis prodigieusement enchevêtré et inextricable. Dans l'organisme social les différentes sphères: économique, juridique et politique disposent chacune d'organes centraux distincts qui en règlent l'action et qui présentent une hiérarchie de cerveaux. Le faîte de cette échelle est occupé par le gouvernement, organe central de la sphère politique, dont la destination consiste dans l'unification de toutes les manifestations spéciales de l'organisme social, les organes spécifiques de la sphère économique et juridique y inclus.
Par suite de cette intégration des intérêts économiques dans des organes centraux à part, représentés par les bourses, et grâce à l'irritabilité et à la variabilité des- éléments qui en font partie, ces centres économiques sont les plus exposés à des maladies. En effet, nulle pari le parasitisme sous toutes ses formes ne trouve une arène aussi favorable qu'à la bourse. Nulle part l'ignorance, l'imprévoyance,
rimprudence ne sont exploitées avec autant de cynisme, nulle part le faible ne se trouve tellement à la merci du plus fort, du plus adroit et du plus rusé, nulle part le hasard et la conjoncture fortuite ne décident à un tel degré de la victoire. La propriété n'y est souvent qu'un accaparement et la liberté ne s'y fait jour que par une spéculation déréglée et le jeu de bourse.
Si le rôle des bourses se bornait à manifester un agencement morbide pareil, il faudrait les supprimer comme des centres pathogénésiques dangereux, qui ne servent qu'à ré^ pandre au sein de l'organisme social des sécrétions venimeuses d'intoxication. Cependant, malgré les anomalies nombreuses auxquelles sont sujettes les bourses à cause de leur incitabilité maladive, un pays de haute culture économique ne saurait s'en passer. Si elles sont une source de déséquilibration et de malformation, elles servent, par contre, dans leur état normal, à régler, à alléger et à mettre en harmonie la circulation des valeurs qui sont produites, échangées et consommées au sein de la société. Les efifets échangés à la bourse sont appelés à répandre dans le pays les capitaux qui font fructifl^er l'industrie ; ils éveillent l'esprit d'entreprise, allègent le commerce, animent le crédit; ce n'est que quand la bourse se trouve dans un état pathologique qu'elle inonde le pays de valeurs imaginaires, et encourage une spéculation basée exclusivement sur le hasard et la c<hifiance aveugle d'un public ignorant. Un pays cultivé, indus» triel et commerçant ne saurait, en conséquence, comme nous venons de le dire, se passer de l'institution des banques et des bourses ; mais malheur au pays où ce cerveau de sa vie économique est atteint d'une diathèse ou d'un état morbide chronique.
Par quels moyens serait-il possible de parer à un tel état
morbide ou au moins de mitiger les conséquences désastreuses qui en résultent?
Les éléments spécifiques nerveux, concentrés dans les institutions de crédit, qui règlent la vie économique d'un pays, correspondent, comme nous Tavons indiqué, aux parties cérébrales de l'organisme individuel qui président à sa vie physiologique. Ces parties spécifiques du cerveau sont disciplinées par l'organe central, le cerveau entier, qui règle et unifie l'action de toutes les forces vitales du corps tant physiologiques que morphologiques et unitaires. Dans l'organisme social cet organe central est représenté par le gouvernement, comme dans l'organisme individuel par le cerveau entier. L'unité d'action dans l'organisme social ne saurait en conséquence se réaliser que si les organes centraux secondaires : économique, juridique et politique, suivent la direction de l'organe central qui représente l'unité de l'organisme social entier. C'est donc au gouvernement de veiller à ce que les banques, les bourses et toutes les institutions de crédit ne -dépassent pas les limites que leur assigne l'intérêt de l'Etat et de la communauté, que leur action ne soit pas entachée de parasitisme, qu'elles ne prospèrent pas au détriment de la propriété et de la liberté^ privée et publique. Toutes les anomalies, toutes les crises financières, ont été plus ou moins causées par un manque de contrôle et de direction de la part des gouvernements vis-à-vis des institutions de crédit publiques et privées. Si d'un côté une réglementation trop minutieuse et trop sévère peut paralyser et étouffer l'esprit d'entreprise et de spéculation, il n'en est pas moins de première nécessité que la vie économique, en ce qui concerne surtout les organes centraux, soit réglée par le gouvernement sous peine de subir des anomalies qui peuvent gagner par degré l'organisme entier et tarir les sources mêmes où il puise ses forces.
Les opinions des économistes sur les avantages de la grande propriété immobilière opposée à la petite et de celle-ci vis-à-vis de la première sont très divisées et quelquefois contradictoires. Ceux qui penchent vers les idées démocratiques se prononcent d'une manière décidée en faveur de la petite propriété, tandis que les adeptes des tendances conservatrices et aristocratiques se déclarent en faveur de la grande propriété immobilière. Malgré le grand nombre d'arguments que les uns et les autres énoncent pour défendre leur thèse^ la question en litige n'a pu encore être tranchée par l'économie politique. C'est que la préférence qu'on devrait donner à Tune ou à l'autre de ces deux formes de propriété ne saurait être déterminée théoriquement. Elle dépend d'un grand nombre de facteurs physiques et psychiques : de la configuration du sol^ du climat, des influences atmosphériques, du développement historique d'une communauté, de sa constitution politique, etc. Sur un sol, comme celui de la Chine centrale, qui se prête au jardinage au moyen de la main-d'œuvre et d'outils très simples, la petite propriété peut prospérer. Mais si la Chine était couverte de terre glaise qui ne peut être labourée qu'au moyen d'un grand nombre de bestiaux, la grande propriété ou du moins la propriété moyenne y aurait présenté des avantages plus grands. Dans un pays à irrigation artificielle, la petite propriété ne saurait prospérer que si l'État se charge des grands travaux d'irrigation et en règle tout le système.
Dans ce cas, c'est donc l'État qui supplée à l'insuffisance de la petite propriété et se comporte comme le grand propriétaire unique du sol. Par contre^ dans un pays couvert de marécages, de grandes forêts et de pâturages impropres à la culture , la grande propriété présenterait des avantages décisifs sur la petite. Et toutes les sphères sociales étant, en ce qui concerne leur évolution et leur action réciproque, solidaires entre elles, il s'ensuit que la formation de la propriété immobilière dépend en outre de la constitution politique de l'État et de l'évolution historique par laquelle il a passé. Une société aristocratique ne peut être assise solidement et jeter des racines profondes qu'à condition de s'appuyer sur la grande propriété foncière, tandis que la petite propriété immobilière correspond le plus à une société organisée démocratiquement.
Les mêmes facteurs géologiques, topographiques, atmosphériques, historiques et constitutionnels doivent décider des avantages que présente la propriété commune du sol vis-à^vis de la propriété immobilière personnelle et vice versa. La propriété commune du sol existe encore aujourd'hui dans la Russie centrale et orientale, aux Indes, en Suisse et dans plusieurs autres pays. — La propriété commune du sol présente^ sans nul doute, des désavantages marqués pour ce qui concerne l'exploitation agricole des biens*fonds, mais la valeur la plus grande d'un pays est représentée non par les produits échangeables, mais par sa population. Or, quant à celle-ci^ la propriété commune présente, sur un sol encore vierge et pour un pays qui se trouve encore en marche vers la civilisation, des avantages tellement importants que ce n'est qu'avec la plus grande circonspection qu'on devrait y porter la main. Certainement, à mesure du développement progressif d'une communauté.
la propriété commune tend à se dissoudre en petites propriétés personnelles. Une législation sage devrait en conséquence avoir en vue non une dissolution abrupte et violente de la communauté du sol, mais révolution naturelle de la propriété immobilière en harmonie avec son développement historique et le génie national de la masse populaire.
Conformément au principe que nous avons énoncé plus haut, que ce n'est pas l'égalité^ mais une plus grande inégalité qui caractérise un degré plus élevé de l'évolution sociale, nous sommes d'avis qu'un pays qui réunit en lui toutes les formes de propriété immobilière^ la grande à côté de la moyenne et de la petite^ et la propriété communale du sol à côté de la propriété personnelle^ présente le plus de garanties de prospérité et de progrés vis-à-vis de tout autre pays dont la constitution physique et sociale ne permettrait de réaliser qu'une seule de ces formes de propriété immobilière. Un tel pays à propriété uniforme serait privé des ressources et des avantages que présentent les autres formes de propriété immobilière et serait exposé à des malform'S ions économiques et politiques de nature très grave. Ce n'est que la multiplicité des formes qui, dans la nature» ainsi que dans la société^ garantit la plénitude du développement des énergies vitales.
La multiplicité des formes de la propriété immobilière sert également d'immunité pour un pays contre toute une série d'anomalies économiques. La prépondérance excessive d'une de ces formes entraine presque toujours la sup' pression et la ruine de toutes les autres formes. Ainsi les' latifundia de l'ancienne Rome ont absorbé et dissous la petite propriété en Italie, en sapant en même temps les fondements les plus sûrs de TÉtat romain. Au nord de la Finlande^ où prédomine la petite propriété^ la grande propriété
foncière a complètement disparu. En Russie^ la lutte entre la grande et la petite propriété foncière est engagée depuis Témancipation des serfs^ et dans plusieurs parties -de l'empire elle finit par la ruine des grands propriétaires. Ce serait un malheur irréparable pour la Russie^ si la grande propriété finissait par sombrer définitivement.
La propriété immobilière est sujette à un état pathologique d'une autre nature encore. C'est Tendettement excessif des biens-fonds. Dans quelques pays^ les hypothèques atteignent des dimensions qui surpassent la valeur même des biens-fonds. Le propriétaire^ dans ce cas, n'est que le fermier du capitaliste, entre les mains duquel se trouvent les obligations hypothécaires. Cette anomalie est surtout au désavantage d'un pays lorsque ces obligations se trouvent entre les mains de Tétranger. C'est sous une autre forme un véritable impôt dont est surchargé la propriété immobilière d'un pays en faveur de l'étranger. C'est la suppression de la propriété nationale par le capital cosmopolite.
Ce que nous venons d'énoncer concernant la propriété immobilière s'étend également à la grande industrie dans ses rapports avec les arts et métiers et la petite industrie, surtout celle exercée à domicile. L'absorption de celle-ci et la ruine des arts et métiers par la grande industrie constituent toujours un état pathologique pour le pays qui en est atteint. Un état morbide pareil ne saurait être prévenu que par des voies naturelles et jamais au moyen de mesures arbitraires et spoliatrices. Or l'évolution nifturelle d'une société qui progresse économiquement consiste daps la réalisation du principe de la plus grande inégalité dans le sens que nous venons de lui donner. Ce principe implique une transition graduelle entre les extrêmes de concentration et de dénûment et une multipUcité toujours croissante des
ANOMALIES DE LA SpHÈRE ÉCONOMIQUE 113
rapports qui en résultent. Ce n*est que quand la grande industrie est liée, par une chaîne ininterrompue de nœuds transitoires représentés par l'industrie moyenne, aux arts et métiers et à la petite industrie^ que celle-ci peut trouver des garanties suffisantes contre son absorption par le grand capital cosmopolite. Ce n'est qu'à cette condition que Tindustrie^ s'appuyant sur une base plus large^ peut acquérir une certaine fixité et une indépendance relative vis-à-vis des influences flottantes du marché international. Ce n'est enfin qu'à cette condition que l'industrie d'un pays peut conserver son caractère national sans être privée de la concentration des forcées économiques nécessaire pour soutenir la concurrence au dehors. L'idéal du progrès économique auquel^ en conséquence^ toute communauté doit tendre^ c'est la dififusion la plus large^ dans la masse de la population^ des aptitudes industrielles, de l'esprit d'entreprise et d'invention, de prévoyance et d'épargne, afin que chaque ouvrier ait la possibilité de devenir rentier lui-même et de prendre comme capitaliste une part active au mouvement industriel. Par la réunion, dans la même personne, de la main-d'œuvre 'et du capital^ la* question d'antagonisme^ à première vue irréductible, entre le travail et le capital, sera résolue par la vie réelle elle-même. Les associations coopératives d'ouvriers, industrielles, commerciales et financières, de production et de consommation, caisses d'épargnes^ institutions de crédit mutuel, etc., qui de nos jours ont pris dans la plupart des pays d'Europe un grand essor^ en rendent témoignage.
Cependant, malgré ce mouvement réparateur et médicateur, l'antagonisme entre le travail et le capital soulève encore dans les classes engagées dans la lutte des passions orageuses. Le sentiment de solidarité, condition sine qua
non de toute action sociale, [ainsi que de toute entreprise industrielle, devrait servir de contrepoids aux divergences d'intérêts des différents facteurs qui y coopèrent. Cependant ce sentiment ne fait que faiblir de jour en jou^, obscurci qu'il est par l'excitation qui a gagné la classe ouvrière. C'est que la prédominance de la grande industrie présente pour un pays des dangers plus sérieux encore que ceux qu'entraîne la grande propriété foncière. La transmigration de la population agricole dans les grandes villes et son entassement dans les grands centres industriels avec tous les désavantages et les périls qui en résultent sous le rapport hygiénique, moral et économique, ont donné aux questions sociales le caractère aigu et passionné qui les distingue de nos jours et qui présage dans l'avenir des orages nombreux. La déséquilibration sociale qui en est le résultat a donné naissance à ce qu'on entend de nos jours par la question sociale proprement dite, quoique les phénomènes qu'elle embrasse ne constituent qu'un domaine spécial et très limité de la vie organique de la société moderne.
La raison en est claire. Sur le terrain de la grande industrie, le capital, ce représentant cosmopolite de la fortune mobilière, se trouve placé immédiatement vis-à-vis du travail d'une population concentrée sur certains points du territoire en masses compactes. Les intérêts du travail et du capital se heurtent sur ce terrain limité de \>lus près et avec le plus d'énergie. Pour l'agriculture, cette opposition d'intérêts n'est pas aussi prononcée, surtout dans les pays où la petite propriété foncière s'est raffermie et où la propriété moyenne sert de liaison et de transition entre la grande et la petite propriété immobilière. L'exploitation agricole est plus disséminée que celle de \^ grande indus- .
trie ; elle est en outre dans la plupart des pays^ en ce qui concerne surtout les rapports entre propriétaires et fermiers^ réglée^ sinon par la loi écrite^ au moins par des habitudes et coutumes traditionnelles^ mitigées encore par Tesprit conservateur de la population agricole. Le grand propriétaire, comme aussi le moyen et le petit, sont des personnalités placées vis-à-vis de la population locale. Le capital engagé dans la grande industrie moderne est, au contraire, dans la plupart des cas, impersonnel, anonyme, cosmopolite. Les directeurs des compagnies d'actionnaires ne sont souvent que des mercenaires qui font marcher Tentreprise dans le but unique de procurer des intérêts aussi élevés que possible aux détenteurs d'actions disséminés dans le monde entier, et les actions, cotées à la bourse, passent de mains en mains en dehors de tout contact avec la population ouvrière engagée dans l'entreprise. Que le prix du travail baisse, le taux du capital et la valeur des aetions — toutes les autres conditions supposées égales — s'élèveront nécessairement. Le capital étant impersonnel, représentant une chose et non une personne, peut donc manifester, lorsqu'il trouve les conjonctures favorables, des tendances à déprimer le prix du travail jusqu'au dessous du niveau de ce que les Anglais appellent standard of life^ c'est-à-dire audessous de ce dont le travailleur a besoin pour exister. C'est cette tendance du capital à déprimer le prix du travail que les socialistes nomment la loi d'airain, sous laquelle, disent-ils, gémit la population ouvrière grâce à l'organisation économique de la société moderne. Ont-ils raison de prêter ce caractère à la loi qui règle l'offre et la demande de travail ? Sous un rapport, oui. Car toutes les lois naturelles sont nécessaires, immuables et, pour ainsi dire> fatales. La loi d'hérédité ne porte-t-elle pas encore
plus ce caractère et ne faudrait-il pas avec encore plus de fondement la désigner comme une loi d'airain ? Dans la coopération ainsi que dans la lutte du capital avec le travaily il y a deux facteurs sous beaucoup de rapports mutuellement incommensurables : la chose et la personnalité. Le capital est impersonnel , tandis que le travailleur constitue une individualité de chair et d'os. Le capital appartient à la substance sociale intercellulaire^ tandis que le travailleur fait partie du système nerveux social. Le tort des socialistes consiste^ non en ce qu'ils désignent la loi qui règle l'offre et la demande du travail, comme une loi immuable, mais en ce qu'ils la marquent comme une élucubration artificielle- de la société moderne, comme le fruit de l'égoïsme, de l'arbitraire et du despotisme, comme une loi enfin qui peut être abolie par des réglementations législatives ou administratives. Or ce n^est pas par ce chemin que cette loi naturelle peut dans son application et ses conséquences être mitigée et transportée dans des sphères d'évolution plus élevées. Ce résultat ne peut être atteint que^ par des moyens de même nature que ceux dont est issue la loi elle-même, par des voies organiques. Et c'est justement par ces voies que la partie saine de la population ouvrière cherche de nos jours à y remédier. Nous avons indiqué plus haut les tendances de la population ouvrière à s^organiser, d'une manière indépendante, au moyen ^'associations coopératives. Il nous reste encore à marquer le caractère international dont se sont investies quelquesunes de ces tendances.
Ce n'est pas fortuitement que de nos jours le mouvement dont est agitée la classe ouvrière porte un caractère international. L'adversaire qu'elle croit devoir refouler étant investi d'un caractère cosmopolite, ce n'est que sur le même
terrain et avec les mômes armes qu'elle peut espérer le combattre avec des chances de succès. Pour contrebalancer les intérêts internationaux des capitalistes et des grands industriels, soit qu'ils s'appuient sur des associations ouvertement constituées^ soit qu'ils agissent de commun accord tacitement, la. classe ouvrière organise de son côté des syndicats chargés de veiller à ses intérêts et les délégués de ces associations forment la contre-partie aux relations des représentants de ]a grande fortune mobilière sur le marché du monde. Ce sont de nouveaux organes en voie de formation d'après les mêmes principes vitaux qui ont présidé à la genèse et au développement de tous les organes spécifiques de l'organisme individuel, ainsi que social, destinés à régler et à équilibrer l'action des différents facteurs dont la coopération ou l'antagonisme détermine l'agencement physiologique d'un organisme. Ces nouveaux organes extérieurs, après s'être constitués en conformité avec la loi d'adaptation au milieu ambiant, fonctionneront avec les mêmes moyens et dans le même but que les organes coordinateurs intérieurs de l'organisme. En réprimant les excès d'action et en excitant les énergies encore latentes en ce qui concerne l'économie internationale, ces nouveaux organes correspondront parfaitement aux organes de dépression et d'excitation qui règlent toute la vie intérieure des organismes individuels. La science sociale, guidée par les lois naturelles, ne saurait refuser à cette action le droit de se produire et de se développer. Ce ne sont que les anomalies qu'elle manifeste et leurs conséquences désastreuses que la pathologie sociale est appelée à étudier Qt à constater. C'est ce dont nous allons nous occuper.
La thèse fondamentale, qui sert de point de départ aux socialistes et même aux communistes, c'est le principe que
le salaire de Touvrier doit suffire aux nécessités urgentes de son existence. Rien de plus juste. C'est avant tout la science sociale qui reconnaît les lois naturelles comme base de toute action organique qui y doit souscrire. L'individu constituant l'élément anatomique le plus précieux de Porganisme social en sa qualité de cellule élémentaire^ source de toute action vitale, la science sociale positive en déduit que c'est à la conservation, au développement et à l'accumulation des énergies qui l'animent que doit coopérer avant tout l'action de l'organisme social. Mais ce but peut- il être atteint hors de l'action de la cellule elle-même? la cellule peutelle conserver et développer ses énergies indépendamment de l'exercice autonome de ses propres forces? Non, toute la nature organique nous en rend témoignage. Il faut en conséquence que l'individu^ pour conserver» développer et accumuler ses énergies vitales, travaille et que son travail soit d'autant plus autonome et plus intense qu'il veut s'élever plus haut sur l^échelle des êtres. C'est ici que le chemin que poursuit la science sociale se sépare de la voie qu'ont choisie le communisme, le collectivisme et le socialisme. C'est la réglementation du travail d'un caractère plus ou moins coercitif que ces écoles préconisent, tandis que la science sociale positive montre, comme l'idéal vers lequel doit tendre toute société dans son évolution progressive^ le travail libre.
Le standard of life présente deux côtés différents. Il peut être considéré et évalué sous le point de vue de la production ou sous celui de la consommation.
Quant à la production, la norme du standard of life a été déterminée de nos jours par les représentants de la classe ouvrière en ces termes : huit heures de travail, huit heures de repos et huit heures de sommeil.
Si cette formule n'exprimait qu'une norme idéale de la-
quelle toutes les branches industrielles devraient s'approcher autant que possible^ il n'y aurait rien à redire. Mais, sous le point de vue pratique^ la réalisation de ce pium desU derium se heurte contre des difficultés sérieuses et quelquefois insurmontables. Il y a des branches d'industrie qui ne peuvent s'y prêter sans être infailliblement ruinées. Telles sont la plupart des professions soi-disant libres^ telle est surtout rindustrie agricole. Le paysan du nord de la Russie travaille pendant les longues journées et les nuits claires de l'été jusqu'à 16 et 18 heures par jour pour utiliser l'espacé de temps très court que le climat septentrional lui mesure pour la culture des champs, sauf à se dédommager plus tard par un repos prolongé en hiver. Un pays, privé de capitaux et avec une industrie manufacturière naissante, ne peut soutenir la concurrence étrangère, lorsque celle-ci dispose de capitaux plus forts et d'une industrie plus développée, qu'en y suppléant par un travail plus assidu et plus prolongé. En forçant la population d'un tel pays à ne travailler que huit heures par jour, on vouera des branches entières de son industrie naissante à une ruine certaine et la population qui s'en nourrit à la famine. Ce n'est pas tout. Le but que la formule énoncée plus haut a en vue : la prospérité matérielle et le développement intellectuel et moral de la population ouvrière, ne pourra être atteint qu'à condition que les huit heures de repos seront effectivement vouées à relever le niveau matériel et immatériel du peuple. Si les huit heures de repos sont vouées au désœuvrement, à l'intempérance, aux agitations politiques, le niveau général de prospérité d'un pays baissera nécessairement au lieu de s'élever. Il en résultera un état pathologique qui consumera par degrés les forces vitales du pays. C'est que le taux des salaires par lui-même ne peut jamais servir de mesure pour dé-
terminer le degré de prospérité réelle de la population ouvrière d'un pays. Car ce n'est pas la valeur des produits, comme nous l'avons démontré, qui décide du développement progressif du système nerveux social dans son ensemble et dans ses parties, représentées par les individuscellules^ maïs c'est de l'utilité positive, neutre ou négative que dépend la prospérité ou la dégénérescence d'une population. Des salaires élevés n'ont souvent servi qu'à une consommation plus forte d'utilités neutres et même négatives en entraînant la population ouvrière à l'intempérance, au désœuvrement et à la dissipation. Le bas prix des salaires au contraire a servi quelquefois de frein salutaire aux mauvaises passions et a ramené le peuple à une discipline plus sévère du travail. Les populations qui se trouvent placées au bas de l'échelle de civilisation ne font ordinairement preuve d'énergie que lorsqu'elles sont pressées par des besoins urgents et de première nécessité. Pour elles une élévation de salaire ne serait qu'une prime à l'inactivité et leur prospérité marcherait en proportion inverse de cette élévation. C'est que la formule qui doit exprimer le niveau du standard of life est composée de deux coefficients : la hauteur des salaires et le niveau moral et intellectuel de la population qui en jouit; Lorsque ces deux coefficients croissent simultanément^ ils donnent lieu à une évolution progressive en même temps matérielle et psychique. Si le niveau intellectuel et moral d'une population baisse, le haut prix des salaires ne peut servir qu'à accélérer la marche rétrograde; tandis qu'une population intelligente et morale peut souffrir matériellement par suite de l'abaissement du prix du travail sans se dégrader et sans donner lieu à une dégénérescence du système nerveux social.
Mais, dira-t-on, bien des membres des hautes classes de
la société moderne, surtout dans les pays qui jouissent d'une haute culture et disposent de beaucoup de richesses^ ne font que chômer toute leur vie grâce aux valeurs, quelquefois énormes, qui se trouvent concentrées entre les mains d'un petit nombre d'individus. La population ouvrière n'estelle pas induite par leur exemple à repousser le travail comme un poids dont elle est accablée arbitrairement, et ne serait-il pas injuste de traiter trop sévèrement son désir de participer de son côté aux jouissances de la vie ? C'est la science sociale dont nous sommes les adeptes qui se refuse le moins à reconnaître à la classe ouvrière le droit de se récréer et de raviver ses forces, dépensées au travail, par un repos suffisant et par des distractions, à condition seulement que celles-ci ne se trouvent pas en contradiction avec les règles de l'hygiène et les préceptes de la morale. Les cellules de l'organisme végétal et animal ne se reposentelles pas également par des intervalles plus ou moins réguliers afin de régénérer les énergies dépensées par le travail organique? Quant aux fèteurs, nous en avons déjà, dans la première partie de notre étude, relevé le caractère éminemment parasitique qui les livre à la déconsidération publique. Or, une société cultivée et riche peut, sans déchoir, se permettre le luxe d'un parasitisme pareil lorsqu'il est pratiqué par une classe d'individus peu nombreuse. Mais lorsque la masse de la population tend à se revêtir du même caractère, nulle communauté, quelles que soient sa culture et ses richesses, ne pourrait supporter un tel déchet de ses forces, sans être vouée infailliblement au dépérissement et à un appauvrissement général.
L'excitation de la population ouvrière à exiger des salaires toujours plus élevés, en faisant même abstraction des con* séquences désastreuses qu'une telle agitation peut entraîner
lâS ANOMALIES DE LA SPHÈRE ÉCONOMIQUE
pour la classe ouvrière elle-même^ ne manque pas de causer encore d'autres perturbations purement économiques. Une élévation excessive des salaires doit nécessairement entraîner^ eœteris paribus, rabaissement correspondant du revenu du capital. Celui-ci, quoique n'étant par lui-môme qu'une chose et, comme telle^ ne constituant qu'une partie de la substance sociale intercellulaire, n'en représente pas moins les intérêts vitaux d'une autre partie de la population, ceux des grands et des petits rentiers. Ceux-ci, de même que les ouvriers, constituent les éléments primaires du système nerveux social. En abaissant le revenu du capital on les prive d'une partie notable de leurs moyens d'existence et la dépression des valeurs peut même, surtout en ce qui concerne les petits rentiers, rabaisser ces moyens jusqu'au-dessous de leur standard qf life. En abaissant le revenu du capital engagé dans l'industrie, on peut de plus l'en chasser tout à fait, au grand détriment des intérêts de la population ouvrière elle-même. En même temps on décourage l'esprit d'économie et d'épargne et on stimule les tendances d'imprévoyance qui portent l'individu à dépenser ses revenus improductivement. Or, ce n'est que par l'épargne que peut être conservé et augmenté le capital national qui fait fructifier l'industrie, la grande autant que la petite. Toute autre voie de former le capital et de le mettre à la disposition de l'industrie est illusoire. L'État lui-même, s'il devenait le seul entrepreneur industriel d'un pays, ne pourrait se procurer le capital nécessaire que par des impôts et des emprunts, c'est-à-dire en ayant recours aux épargnes forcées ou volontaires de la population même.
Dans le but de mettre fin aux exigences excessives de la classe ouvrière et de les concilier avec les intérêts du capital, dans plusieurs pays à grande industrie se sont constitués
des comités d'arbitrage^ chargés de résoudre les questions en litige entre les patrons et les ouvriers, entre le capital et le travail. Ces comités représentent de nouveaux organes qui ont pris naissance et qui se sont formés sur le même principe et d'après la même nécessité vitale que tous les organes appelés à régler Taction physiologique au sein de la société humaine. Ces organes, nouvellement créés, n'ont cependant pas encore acquis la consistance et l'intensité nécessaires pour réprimer la surexcitation qui a gagné une grande partie de la population ouvrière. Des grèves ruineuses continuent & produire leurs ravages, en marquant leur chemin par des ruines et des souffrances matérielles et morales. Les pertes énormes que les dernières grèves d'ouvriers ont causées en Amérique en rendent témoignage.
L'antagonisme naturel entre le capital et le travail se complique encore d'une multiplicité de causes occasionnelles et fortuites. Aucune entreprise ne saurait exister longtemps^ si les frais de production des denrées qu'elle dé* bite ne sont couverts parles valeurs produites. Or la valeur des produits est fixée par Toffre et la demande, qui à leur tour dépendent d'un grand nombre de conjonctures déterminées par la concurrence, ^énergie de la consommation et d'autres facteurs, quelquefois tout à fait incalculables. Tous ces facteurs peuvent non seulement rabaisser outre mesure et même réduire à zéro l'intérêt du capital engagé, mais encore forcer l'entrepreneur à congédier une partie des ouvriers dans le but de restreindre la production^ ou bien à réduire le salaire des ouvriers jusqu'au-dessous de la norme de leurs frais d'entretien. L'entreprise une fois sombrée, il ne s'agit plus d'antagonisme entre le capital et le travail, mais de la ruine de l'un et de l'autre. Si la ruine n'atteint que des entreprises isolées, la crise peut conserver
un caractère temporaire et local. Mais quelquefois des branches entières d'industrie en sont atteintes et alors l'état pathologique peut prendre un caractère chronique et retentir dans l'organisme entier- d'une société. C'est aux hommes d'État de prévenir de pareilles crises générales et de parer à leurs suites désastreuses par des mesures financières^ législatives et internationales. Quant à la Pathologie sociale, elle n'a qu'à les analyser et à rechercher les lois qui président à ces anomalies dans la sphère économique.
Nous avons déjà énoncé plus haut que^ selon les principes étabhs par la Pathologie cellulaire de Virchow, il n'existe pas de différence absolue entre l'état normal et l'état pathologique d'un organisme. L'état anormal ne consiste qu'en ce que les cellules manifestent une action intempestive, déplacée^ ou bien qu'elles agissent avec une énergie soit excessive^ soit insuiHsante. Une maladie^ en d'autres termes^ n'est toujours qu'une aberration d'un certain groupe de cellules soit dans le temps^ soit par rapport au lieu^ soit par l'excès ou le manque d'énergie d'action (1).
Toutes les anomalies dans la sphère économique de la société se réduisent également à l'une de ces trois catégories d'aberrations. Une entreprise financière, commerciale, industrielle ou agricole ne vient à faiblir et à dégénérer que lorsque la production, la distribution ou la consommation des valeurs sont intempestives, déplacées ou qu'il y a excès ou manque de production ou de consommation. Analysez les crises financières qui ont sévi en Angleterre vers le milieu de notre siècle par suite de la construction hâtive et prématurée des chemins de fer et vous trou-
(1) Tome IX, chap. VII.
verez qu'elles ont eu pour source principale une aberration dans le temps. La Russie souffre encore aujourd'hui du déplacement à l'étranger des capitaux représentés par les emprunts d'État ou hypothéqués sur la propriété foncière. C'est donc une aberration d'espace. La crise agricole^ à laquelle est en proie de nos jours une grande partie de l'Europe^ est causée par une surproduction de céréales marchant de pair avec un manque de consommation. Par contre, en temps de guerre^ un phénomène opposé se produit ordinairement. La demande et la consommation des objets nécessaires pour la défense du pays sont excessives et urgentes; rÉtat, et en dernier compte la nation, sont obligés de payer ces objets à un prix outre mesure au-dessus des frais de leur production en enrichissant les entrepreneurs au détriment des finances de l'État. II y a dans ce cas excès anormal de consommation vis-à-vis d'une sous-production des valeurs qui sont demandées. Ce sont donc des aberrations d'énergie.
Des crises analogues sont quelquefois causées^ non par des fluctuations subites et imprévues dans l'offre et la demande^ comme c'est le cas en temps de guerre^ mais par une transformation et une dislocation lente des conditions dans lesquelles se trouve le marché. La crise agricole de nos jours n*a pas éclaté subitement sur l'Europe; elle s'est annoncée par des pronostics plusieurs années d'avance. Ce n'est qu'à l'imprévoyance de leurs gouvernements que les agriculteurs doivent imputer les désastres auxquels ils sont en proie. Plus le marché s'étend^ plus la supputation et Tappréciation des facteurs qui déterminent l'offre et la demande d'un produit sont difficileset sujettes à des mécomptes. Delà aussi tant de branches d'industrie qui, de nos jours^ se trouvent en souffrance sans qu'on puisse en approfondir les
causes. La complexité des intérêts^ l'excès de la concurrence, les déplacements et les fluctuations violentes et imprévues que subit le capital et la main-d'œuvre sont tels que le besoin de régler les intérêts en conflit se fait sentir de plus en plus. Les syndicats des capitalistes et des entrepreneurSi les associations d'ouvriers, locales et internationales, qui se sont formées de nos jours, en rendent témoignage.
Cette partie de la question sociale a déjà été l'objet de tant d'études spéciales que nous croyons pouvoir nous borner à ces indications générales. Elles suffiront pour orienter le lecteur dans le dédale si compliqué de l'agencement et de la connexion des forces sociales et pour le placer au point de vue dont nous considérons la vie économique de la société dans ses manifestations normales et pathologiques.
Individualité et solidarité, ce sont les deux pôles autour desquels tourne toute vie organique et sociale (1). Quoique opposés l'un à l'autre, ces deux pôles n*en constituent pas moins la cheville ouvrière de l'évolution de toute société. L'harmonie, l'unité de l'action constituent certainement le but final de tout être vivant ; mais conformément aux lois immuables de la nature, elles ne sauraient être réalisées qu'au moyen de la lutte des différents éléments qui font partie de tout être organisé.
Dans l'état normal, qui est toujours le symptôme d'une évolution progressive, selon la formule que nous avons énoncée, savoir : accroissement de propriété et de liberté, la lutte ne saurait donner en dernier résultat que des plusvalues tant pour les éléments anatomiques qui forment le
(1) Tome II, p. 421; t. III, p. 380 et 421; t. IV, p. 61, 87, 203 et 386; t. V, p. 368.
système nerveux social que pour ceux qui constituent sa substance intercellulaire ; les anomalies et les déviations de la loi de progrès entraînent au contraire toujours la dépression et la dégénérescence des énergies vitales représentées par la population, ainsi que la dévaluation des richesses en circulation au sein de la société. Rechercher la solution de la question sociale hors des lois naturelles qui règlent la vie économique de la société en conformité avec la vie organique générale^ c'est construire des utopies, s'occuper de rêves irréalisables, c'est se placer hors du domaine de la science et de la réalité des choses. — La science sociale exclut-elle les considérations éthiques qui doivent régler les rapports du patron et du capital avec le client et l'ouvrier? Celle qui a proclamé comme dogme l'individualisme exclusif et la lutte pour l'existence sans trêve ni merci, s'en est rendue coupable. Mais la science sociale de l'avenir qui reconnaîtra la société en sa qualité d'organisme rée], proclamera, à côté du principe d'individualisme, celui de soUdarité, et celui-ci est un principe éthique par sa nature même. A mesure que le principe de solidarité atteindra des régions plus élevées, il y entraînera le principe d'individualisme lui-même et l'un et l'autre, dans cette évolution progressive, se satureront mutuellement du principe idéal de toute société humaine, delà charité chrétienne. C'est donc dans cette direction que doit marcher toute concurrence économique, c'est vers ce. but que doit tendre la lutte pour l'existence des membres de la société. Toute autre direction impliquerait une marche rétrograde, une concurrence à rebours, une lutte improductive et ruineuse autant pour les énergies vitales concentrées dans le système nerveux social, que peur les valeurs représentées par la substance sociale intercellulaire.
138 Anomalies de la sphère économique
Noâ recherches sur les anomalies qui se produisent dans la sphère économique^ doivent-elles être suivies d'une étude détaillée des doctrines qui agitent et passionnent les esprits de la génération contemporaine : l'anarchisme, le communisme, le socialisme d'État et le collectivisme ? Nous ne le croyons pas. Il suffira de résumer les arguments que nous avons déjà énoncés pour élucider le point de vue que la science sociale guidée par la méthode d'induction occupe vis-à-vis de ces différentes écoles. L^anarchie est la négation absolue delà société elle-même et le communisme implique la négation de toutes les lois qui président à la pro- .duction et à la distribution des richesses. Ces doctrines se jugent donc par elles-mêmes. Quant au socialisme d'État et au collectivisme surnommé improprement socialisme, il en existe autant de systèmes qu'ils comptent d'adhérents^ et chacun de ces systèmes pàtit encore de contradictions intérieures irréductibles. Les uns proposent la réglementation à outrance de la production de la part de l'État, les autres celle de la distribution des richesses par les mêmes moyens, les troisièmes l^une et l'autre, sans cependant expliquer comment une réglementation de la production et de la distribution des richesses sera possible sans une réglementation de la consommation ; car c'est la consommation qui décide en dernier lieu de la quantité et de la qualité des objets qui doivent être produits et distribués (1). Ainsi l'État
(1) T. III, chap. IX.
en se chargeant de l'acquisition et de la distribution des produits nécessaires à l'armée^ en règle en même temps d'une manière précise la consommation. Si chaque soldat pouvait exiger un logement, un habillement ou la nourriture à son gré^ l'État pourrait-il y suffire? Or une réglementation de la consommation par rapport à une population entière, ne saurait être réalisée que par une armée d'employés et de contrôleurs et par un système infiniment compliqué de règles minutieuses et tyranniques à l'instar des ordres religieux les plus sévères. Cependant les adeptes d'un tel système se posent en même temps comm^ défenseurs de la liberté individuelle et publique. Il y a donc contradiction absolue entre les prémisses et les déductions dans ce qu'ils proposent.
Il y en a qui proposent l'abolition de la propriété foncière sans expliquer de quelle manière les propriétaires actuels seront indemnisés^ sur quel principe les terres confisquées par l'État seront distribuées parmi la masse de la population et ce que Ton fera des dettes hypothéquées sur les biens-fonds, fortune mobilière immense, dont les détenteurs se trouvent éparpillés parmi toutes les classes de la population. Faut-il appuyer encore sur la perte considérable et la dévaluation des capitaux engagés dans l'agriculture qu'un morcellement violent du sol, entrepris dans un but et sur des principes purement théoriques, entraînera nécessairement ?
Il y en a qui veulent abolir le capital sans cependant préciser ce qu'ils sous-entendent sous ce terme. Est-ce le capital en général dans sa totalité ? Alors c'est le communisme qu'ils prêchent. Est-ce exclusivement le capital engagé dans l'industrie, et alors comment les richesses seront elles produites? Par les moyens de l'État? Mais où les puisera-
t-il^ si ce n'est en faisant des emprunts et en augmentant les impôts ? L'État deviendra dans cet ordre de choses non seulement le seul capitaliste^ mais encore le seul entrepreneur d'industrie. Il en résultera un monopole industriel concentré entre les mains de l'Etat^ qui étouffera toute initiative individuelle^ tout esprit d'entreprise^ d'action et de progrès. Le capital devra- t-il au contraire être livré par des associations ouvrières libres? Rien ne s'y oppose même dans l'organisation actuelle de la société. De telles associations ne représenteraient, comme aujourd'hui^ que des compagnies d'actionnaires. Si au contraire elles devaient être formées sur un principe coercitif, c'est de nouveau l'État qui en devrait être chargé.
Karl Marx propose de distribuer les produits d'après la quantité d'heures de travail employées à la production sans prendre en considération l'énergie et la qualité du travail. Il en résultera que les ouvriers laborieux et capables seront rémunérés à l'égal des travailleurs paresseux et inhabiles; il en résultera une concurrence à l'envers, l'inertie, l'incapacité l'emportant sur l'énergie, le savoir, l'habileté, la prévoyance et la moralité, et une pareille concurrence négative ne pourra avoir pour suite inévitable qu'un abaissement général du niveau du travail national. D'autres espèrent réaliser la prospérité générale par une distribution des richesses non en proportion de la quantité et de la qualité du travail, mais en proportion des besoins qu'on devrait satisfaire. Or tout travail consiste dans des efforts physiques et intellectuels, circonscrits dans un cercle très restreint, tandis que les besoins croissent d'une manière indéfinie à mesure de leur satisfaction, et leur satisfaction est toujours accompagnée de plaisir. Dans cet ordre de choses, la consommation augmentera donc toujours au détriment de la
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production qui ira toujours en s'abaissant. Toutes ces doctrines et ces projets ne sont que des rêves et des fantaisies nébuleuses. Une science positive, comme la Sociologie, ne peut s'occuper que d'entités réelles. Son idéal, c'est la vérité scientifique^ qu'elle tend à réaliser en étudiàht les faits historiques et les données que présente la réalité. En étudiant les anomalies sociales, la Pathologie sociale doit, sans aucun doute, rechercher en même temps les remèdes qui pourraient rétablir l'état normal d'une communauté. Mais ce n'est qu'en constatant les lois nécessaires qui président au développement de la société humaine qu'elle peut s'en charger. L'application môme de ces remèdes est du domaine de l'art. C'est aux hommes d'État, dans l'acception la plus large de ce terme, de s'en occuper. C'est aussi à eux de prendre en considération les besoins, les tendances et les exigences enfantées par les conditions nouvelles de la vie sociale de notre temps, d'en éliminer ce qui se trouve en contradiction avec les lois constatées par la science et de 4onner raison à tout ce que, dans les aspirations des difPé* rentes doctrines économiques, juridiques et politiques, il y a de réalisable. La législation de plusieurs États s'en occupe déjà et il est à espérer qu'on ne s'arrêtera pas à ces premiers pas. L'individu étant l'élément primaire de toute vie sociale, étant la source où toute communauté puise ses énergies vitales, ce n'est qu'en élevant le niveau physique, moral et intellectuel de l'individu qu'il sera possible d'améliorer le sort de la masse populaire. La Pathologie sociale étant, à l'égal de la médecine moderne, une pathologie de préférence cellulaire, se place au même point de vue. Elle est d'accord sous ce rapport avec le christianisme qui, de même, se fonde avant tout sur la régénération morale de l'individu. Toutes les mesures d'amélioration qui pourraient amener
dans leur suite [un affaiblissement de la responsabilité^ de l'initiative et de l'énergie d'action individuelles ne seraient que des mesures palliatives, dont les conséquences seraient pires que le mal qu'elles seraient appelées à guérir.
Toute communauté^ comme unité, n'étant que la résultante des actions individuelles, il s'en suivra nécessairement une dégénérescence du système nerveux social dans son ensemble et, comme suite secondaire mais également inévitable d'une telle dégénérescence, un dépérissement en quantité et en qualité de la substance sociale intercellulaire^ c'est-à-dire un appauvrissement général. Les communautés qui se seront préservées d'une telle dégénérescence individuelle et générale supplanteront alors, dans la lutte pour l'existence, les organismes sociaux affaiblis et incapables de leur résister. La victoire sera décidée soit par des moyens violents, tels que l'annexion d'une partie du territoire, l'imposition de ruineuses obligations financières, commerciales ou industrielles, la conquête du pays entier^ soit par une action lente et pacifique, telle qu'une 'concurrence économique victorieuse, une exploitation usuraire dans la sphère économique ou une immigration excessive d'éléments étrangers. Une forte centralisation administrative, une armée nombreuse, des conjonctures politiques favorables pourront retarder la désorganisation, ajourner l'avènement de la catastrophe définitive, mais ce ne sera toujours qu'un délai de grâce accordé à Texécution d'un arrêt inappellable, qui sera prononcé par le tribunal inexorable de l'histoire conformément aux lois naturelles auxquelles aucun organisme social ne saurait essayer de se soustraire sous peine d'en subir les conséquences inévitables.