CHAPITRE NEUVIEME
Ceux qui ne sont ^as habitués à s'arrêter à la superficie des choses et de la vie humaine^ ne sauraient se refuser à la nécessité d'approfondir les causes primordiales des anomalies que subit de nos jours la société humaine. En recherchant ces causes on devra convenir que la source du mal gîl dans l'individu même et que le mal est de nature éminemment psychique. C'est de la déséquilibration à laquelle est en proie Thorame moderne dans son for intérieur le plus intime, dans sa conscience, que découlent de première source les états morbides des communautés placées à la tête de la civilisation. En se projetant au dehors, cette déséquilibration s'extériorise en luttes désordonnées et destructives et en malformations les plus variées dans les sphères économique, juridique et politique. Ballotté entre les mandements de la foi que l'église chrétienne,
cette initiatrice de la civilisation moderne^ lui impose et les démonstrations de la science que son intelligence ne saurait récuser^ l'homme moderne se débat entre ces deux puissances psychiques en perdant dans la lutte ses meilleures forces intellectuelles et morales.
On se demande par quels moyens l'équilibre dans l'individu et la société pourrait être rétabli. C'est là la question sociale par excellence, qui devrait être résolue avant toutes les autres. Une Sociologie digne de ce nom peut-elle ignorer la source primordiale dont découle toute une série de maux sociaux dont pàtit la société moderne, et la Thérapeutique sociale peut-elle se refuser à rechercher les moyens d'y remédier? Nous sommes de l'avis que la recherche de ces moyens constitue on des devoirs les plus impérieux et les plus urgents de la science sociale.
Le seul moyen de rétablir l'équilibre intellectuel et moral dans la conscience de l'individu et, comme suite nécessaire, l'équilibre dans les régions suprêmes de la vie sociale^ c^est la réconciliation entre la science et la religion. Or^ la science sociale positive^ qui reconnaît la société humaine en sa qualité d'organisme réel, occupe un terrain intermédiaire entre la théologie chrétienne et les sciences naturelles. C'est sur ce terrain que la réconciliation est possible et qu'elle doit s'effectuer dans un avenir plus ou moins proche. Nous en avons fait Tessai par notre a Théologie naturelle » qui forme le cinquième volume de nos « PenséQS sur la science sociale de l'avenir. » Nous nous bornerons^ pour conclure notre étude actuelle^ à exposer les résultats de nos recherches^ en indiquant les parties de notre ouvrage principal qui contiennent les fondements de notre s^stèmç,
Les deux pôles autour desquels tourne toute évolution sociale comme aussi toute évolution organique^ sont Vindimdualité et la solidarité. Cette vérité constitue les points de départ et d'arrivée tant de la Sociologie positive que de la Pathologie sociale. La Théologie chrétienne en fait autant.
Qu'est-ce que le péché originel d'après le dogme chrétien? — C'était la faute d'un seul dont toute l'humanité est devenue soUdaire.
La science moderne se trouve-t-elle sur ce point en contradiction avec la théologie chrétienne? — Nullement, puisque le principe d'hérédité est reconnu aujourd'hui par la biologie comme le lien qui unit toutes les générations descendant du même centre organique, non seulement dans leur développement normal^ mais de même en ce qui concerne les déviations et les anomalies.
C'est de la poussière que, d'après les Écritures Saintes, Dieu a formé le premier homme. La biologie ne cherchet-elle pas^ de son côté, à prouver que la vie organique de notre globe a été originairement le résultat de l'action des forces inorganiques?
C'est le souffle de Dieu^ dira-t-on, qui, d'après les Écri« tures Saintes, a donné la vie à l'homme, ce qui est nié par la science moderne. — Mais ce soufQe ne peut-il durer que l'espace de temps que dure le souffle de l'homme? Les Saintes Écritures elles-mêmes n'énoncent-elles pas que, devait \ek façç du Très-Ilaut<, les ^tern^tès ne sont que de^
moments, et que son souffle anime la nature entière?
Le dogme chrétien de la rédemption^ Tapôtre saint Paul le résume ainsi (Rom.^ V^ 19): «Comme par la désobéissance d'un seul homme plusieurs ont été rendus pécheurs^ ainsi^ par l'obéissance d'un seul^ plusieurs sont rendus justes. »
Exprimée en termes usuels^ cette vérité théologique pourrait être formulée de la manière suivante :
Comme^ pour les déviations de l'état normal^ il y a eu originairement un centre commun dont les à- coups se font sentir dans l'humanité entière^ de même le mouvement réparateur a dû* partir d'un individu et^ par la solidarité qui unit tous les hommes^ est devenu le patrimoine de tout le monde. Ainsi^ la doctrine chrétienne d'une régénération du genre humain par une personnalité unique, qui est devenue le centre du mouvement réparateur, ne se trouve pas non plus en contradiction avec les lois biologiques et sociales.
La Sociologie positive, en concevant la société humaine en sa qualité d'organisme réel doué d'un système nerveux et d'une substance sociale intercellulaire, et en reconnaissant l'individu comme l'élément anatomique primaire lié à l'organisme social dans son ensemble par des réflexes réels, directs ou indirects, constitue un domaine intermédiaire entre la théologie et la biologie, où les principes d'individuation et de solidarité prennent des formes concrètes communes à l'une et à l'autre de ces disciplines. Ce n'est aussi que sur ce terrain qu'un rapprochement entre les dogmes du péché originel et de la rédemption avec les démonstrations des sciences naturelles est possible.
Ce qui est remarquable, c'est que la Théologie chrétienne conçoit l'association des croyants, l'église, comme un organisme réel parfaitement dans le même sens que le fait la
Sociologie positive pour la société humaine eu général (1). D'après le Nouveau Testament^ l'église c'est le corps du Sauveur qui fait son évolution dans l'espace et le temps^ qui^ non seulement est soumis aux lois qui président au développement de la société humaine en général, mais qui en subit également les anomalies et les défectuosités.
Il suffira de citer les paroles suivantes :
Dans l'Épitre de Saint Paul aux Ëphèsiens (I, 22 et 23), l'église est désignée littéralement comme le corp« du Christ. Il en est de même dans l'Épitre aux Colossiens (1, 18, 24) et dans la première Épitre aux Corinthienâ (XII, 27). Dans l'Épitre aux Éphésiens (I, 22, 23; IV, 15; V, 23), le Christ est désigné comme le chef dans le sens d'un organe central du corps de l'Église. Dans l'Épitre aux Romains (XII, 4, 5), la di&érenciation même de ce corps est marquée. € Comme nous avons, dit Saint Paul, plusieurs membres dans un seul corps, et que tous les membres n'ont pas une même fonction, ainsi nous, quoique nous soyons plusieurs, nous sommes un seul corps en Christ ; et nous sommes chacun en particulier les membres les uns des autres. )> Et encore plus dans l'Épitre aux Éphésiens (IV, 16). L'église, le corps du Christ ce bien proportionné^ dit St-Paul, et bien joint par la liaison de ses parties qui communiquent les unes aux autres, tire son accroissement selon la force qu'il distribue dans chaque membre, afin qu'il soit édifié dans la charité. » Les états morbides de la communauté chrétienne sont relevés dans la première Épitre aux Corinthiens (VI, 15; XII, 15-27.) Il y est dit expressément : c lorsqu'un des membres souffre> tous les autres membres souffrent avec lui; et lors-
(1) T. V, chap. 1, m, IV et V.
qu'un des membres est honoré, tous les autres membres en ont de la joie, t
Quel est le lieu qui, d'après le dogme chrétien» réunit les différents membres entre eux et au corps de Tégliset Ce sont la porole et les sacrements. Or, la parole, ainsi que l'imposition des mains dans l'ordination et la bénédiction, constituent des réflexes directs; par contre, les sacrements font usage d'une partie de la substance intercellulaire (l'eau pour le baptême, le pain et le vin pour l'eucharistie, l'huile pour la confirmation et l'extrême- onction) et impliquent des réflexes indirects. Et ce qui est à noter surtout, c'est que l'église conçoit l'action de ces réflexes dans un sens tout aussi réel que la Sociologie positive. Le dogme catholique de la transsubstantiation implique en outre Tidée d'un sacrifice incessamment réitéré; elle constitue l'âme de la messe catholique. Selon la doctrine de l'église luthérienne, le pain et le vin dans l'eucharistie sont le corps et le sang du Christ. Le réflexe indirect qui s'effectue par ce sacrement y est donc conçu d'une manière plus idéale sans en nier la nature concrète. Les calvinistes au contraire ont écarté tout à fait la conception concrète de ce sacrement en ne lui donnant que la signification d'une commémoration (1).
L'^église, corps réel du Christ, est le reflet sur la terre du royaume de Dieu, dont le Christ a été l'initiateur. Les Évangiles, c'est la bonne nouvelle de l'avènement de ce royaume. L'idée d'un royaume suprême lijui est aux cieux forme le point de départ et le dernier mot, l'alpha et l'oméga de la théologie chrétienne. C'est donc un principe de sociabilité
(Ij T. y, chap. II.
LA SCIENCE ET LA RELIGION i887
qui constitue rame du christianisme. La plupart des paroles et des exhortations que Jésus adresse à ses disciples et au peuple se rapportent au royaume idéal dont l'avènement est annoncé. Et quelle est la méthode dont s'est servi Jésus pour éclairer ses contemporains sur les principes> sur lesquels reposent les fondements de ce royaume, et sur les lois par lesquelles il est gouverné? C'est de la même méthode, de la méthode d'induction, dont doit user également la Sociologie. L'évangéliste Saint l^arc le témoigne expressément (Saint Marc, IV, 341 : < Et il ne leur parlait point sans similitude. »0r, ces similitudes, ce sont les parabolesau moyen desquelles Jésus induit des évolutions de la nature organique et des relations sociales les principes et les lois de son royaume idéal. « Vous le reconnaîtrez à leurs fruits, dit-il (St-Mathieu, VII, 16.)Cueille-t-on des raisins sur des épines^ ou des figues sur des chardons? Ainsi tout arbre qui est bon porte de bons fruits; mais un mauvais arbre porte de mauvais fruits. » Comme dans cette parabole, de même dans celles du semeur, de l'ivraie, du grain de moutarde, du levain, du figuier, du cep et du sarment, c'est la nature organique qui sert de point de départ pour l'induction. Par contre, dans les paraboles des ouvriers loués à des heures différentes, des deux fils, des vignerons, des noces, du grand souper, du Samaritain, des dix vierges, des talents^ de l'enfant prodigue, du mauvais riche et de Lazare, Jésus se sert des relations sociales qui existaient de son temps pour en induire et déterminer les lois qui doivent présider aux relations dans le royaume des cieux. Ces paraboles ne sont pas de simples -allégories. Jésus a conçu par intuition ce qui n'a pu être prouvé par la science moderne que grâce à un travail d'analyse et de synthèse immense, — la connexité des manifestations de la vie dans les sphères infé*
rieures avec les mêmes manifestatioûs dans les régions les plus élevées. Et ce n'est que grâce à cette intuition que les paraboles énoncées par Jésus n'ont rien perdu de leur profondeur et de leur actualité. La terminologie dont se sont servis Jésus et ses apôtres est autre que celle de la science moderne; Tessence des choses et la méthode sont restées les mêmes.
Il en est de même de la théologie chrétienne en général. Par anticipation elle a énoncé beaucoup de vérités qui n'ont été prouvées scientifiquement que de nos jours et qui n'ont pas été reconnues comme identiques aux résultats acquis par la science seulement à cause de la différence dans la terminologie. Les mots n'ont que trop souvent donné le change aux idées, qu'ils doivent exprimer.
Tout en rapprochant la théologie chrétienne des sciences naturelles et de la Sociologie, n'oublions cependant pas que leurs domaines ne sont pas les mêmes. Toute science, quel que soit son objet, ne recherche que les rapports nécessaires entre les phénomènes. Les sciences naturelles ont pour objet les phénomènes de la nature, inorganique et organique; la Sociologie, ceux qui se manifestent au sein de la société. Même la philosophie ne peut avoir pour objet de ses investigations que des rapports : ceux des sciences entre elles, de l'esprit humain au monde visible, etc. Elle ne fait que généraliser ces rapports et unifier les résultats acquis par les disciplines spéciales. C'est en déterminant les rapports nécessaires entre les choses, les forces et les
dées que la science déduit les lois qui règlent leur évolution.
La théologie, elle aussi^ en sa qualité de science^ n'a pour objet que des rapports. Elle ne prend pas pour objet de ses études Dieu hors de ses relations avec le monde visible et l'homme. Elle détermine les voies par lesquelles Dieu s^est manifesté dans la nature et s'est révélé à l'humanité. Elle a donc pourobjet les rapports du monde visible et de l'homme avec l'Absolu. Par là elle introduit dans toutes ses considérations un élément nouveau, un principe métaphysique, l'Absolu.
L'Absolu^ dans son essence, ne saurait être conçu par l'intelligence qui ne peut saisir que des rapports. L'Absolu fait l'objet de la foi. Les sciences naturelles, elles-mêmes, dès qu'elles touchent aux causes efficientes primaires et aux derniers résultats^ aux causes finales, à l'infiniment petit et à l'infiniment grand, à l'essence delà matière et de la force, doivent avoir recours à la foi. Il en est de même de la Psychologie et de la Sociologie lorsqu'elles veulent donner une explication de l'essence du lien qui unifie l'action des forces physiques et psychiques, de Tâme et du corps. Tous les systèmes philosophiques qui s'appuient sur un principe métaphysique, le matérialisme et le monisme autant que le spiritualisme et l'idéalisme, prennent pour point de départ une idée ou une entité qui ne peut être que l'objet de la foi.
Ni la science, ni l'homme ne peuvent donc se passer de la foi. Le besoin métaphysique est inné à l'homme, comme le principe métaphysique est immanent à toute la nature (1).
(1) T. V, chap. VII.
La science ne saurait satisfaire ce besoin^ puisqu'elle n'a pour objet que des rapports; l'art non plus, puisqu'il ne constitue que la projection des aspirations subjectives de l'homme lui-même. La morale, en tant qu'elle expose et qu'elle étudie les relations des hommes entre eux, est une science^ qui n'a pour objet spécial que des rapports sociaux; par contre, en tant qu'elle énonce des préceptes, c'est un art, c'est celui de vivre en conformité avec les lois qui président à l'évolution progressive de la société. Ce n'est donc que par la religion que le besoin métaphysique de l'homme peut être satisfait.
Mais laquelle des religions nombreuses dont l'histoire fait mention ou de celles qui existent encore, répond le plus aux besoins métaphysiques de l'homme ?
Nous répondons sans hésitation aucune : c'est la religion chrétienne.
Et la cause en est, que la religion chrétienne est la religion sociale par excellence.
L'idolâtrie consiste à rechercher des rapports entre les manifestations isolées des forces de la nature avec le principe absolu. Les pierres, les arbres, les montagnes, les astres du firmament, les animaux, la personnalité humaine, comme individu, y sont l'objet du culte. Le bouddhisme n'a en vue que la perfection de l'homme pris isolément et conçoit le principe absolu comme le néant, le nirvana. La religion de Confucius n'est qu'une morale de valeur médiocre. Le Koran place l'individu vis-à-vis de la divinité hors de toutes relations sociales. Dans l'Ancien Testament, les rapports entre l'homme et Jéhovah, le dieu des Juifs, reposent sur un espèce de contrat dont les clauses sont obligatoires pour les deux parties. Les infractions à ce contrat de la part du peuple juif excitent le courroux du
Très-Haut, qui ne s'apaise qu'à force de sacrifices et de punitions sévères.
La religion chrétienne est la seule qui conçoit la société humaine comme un organisme unitaire embrassant l'humanité entière dans le passé, le présent et l'avenir et qui détermine les rapports de cet organisme avec le principe absolu. Le royaume des cieux, c'est la société humaineidéalisée, et l'église chrétienne, c'est la cité de Dieu sur la terre. Adam^ c'est l'individu dans ses rapports avec le Très- Haut dans le sens de la négation^ du mal; Jésus, c'est l'individu dans ses rapports avec Dieu dans le sens positif, dans celui du bien. Ces rapports, les uns comme les autres, sont conçus par la théologie chrétienne sous le point de vue métaphysique^ le seul qui peut être Tobjet de la religion. II en est de même de la conception de la société humaine par la théologie. Celle-ci ne constitue qu'une sociologie métaphysique^ de même que la sociologie positive elle-même n'est qu'une théologie chrétienne bornée à l'étude des relations sociales concrètes.
Le dogme de la Trinité a été de tout temps la pierre d'achoppement de tous les esprits soi-disant éclairés et libres. Ce dogme n'est cependant que le reflet de ce que la nature nous manifeste dans son ensemble et dans chacune de ses parties prises séparément. En se plaçant au point de vue théologique, il faudrait retourner l'expression et dire que toutes les manifestations de la nature sont trinitaires parce qu'elles ne sont que le reflet de la Trinité divine. En effet, le monde visible nous apparaît dans le temps, dans l'espace et comme intensité de mouvement ou de force, c'està-dire en puissance. Ces entités, tout en se manifestant chacune d'une manière spécifique^ sont néanmoins immanentes les unes aux autres. Chacune d'elles se présente à nous en
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outre sous une triple face : le temps comme passé, présent et avenir, Tespace en longueur, largeur et profondeur, le mouvement évolutif des forces et de la matière comme action physico-chimique, comme forme et comme unité hiérarchique. Dans leur évolution organique les forces et la matière se manifestent comme action physiologique^ comme structure morphologique et comme unité individuelle. Enfin révolution sociale s'effectue dans les trois sphères correspondantes : économique, juridique et politique.
Immanentes les unes aux autres, les trois sphères dans lesquelles les forces organiques font leur évolution ne forment, malgré la diversité de leurs manifestations, qu'un tout indivisible. En effet, peut-on concevoir le monde visible exclusivement en son évolution dans le temps sans prendre en considération Tespace? Peut-on identifier l^espace avec la matière et la force? Peut-on concevoir celles-ci hors de l'espace et du temps? Les systèmes philosophiques qui en ont fait l'essai ne présentent qu'un assemblage de termes soi-disant techniques dont toute la profondeur ne consiste qu'à détacher les mots de leur sens réel, de construire des idoles scéniques comme les a si bien caractérisées Bacon.
Comme le monde visible, de même l'âme humaine est, par sa nature même, trinitaire. Nous sentons, nous voulons, nous pensons. De plus, comme les éléments trinitaires du monde visible, de même les manifestations psychiques sont immanentes les unes aux autres en même temps qu'irréductibles chacune prise séparément. Tous les systèmes philosophiques qui n'ont pris pour point de départ qu'une seule des entités psychiques : la sensation, la pensée ou la volonté ont été des systèmes unilatéraux. En se combattant ils ont fini par se détruire mutuellement.
Ce n'est donc qu'une conception trinitaire du monde visible et invisible — qu'on se place au point de vue subjectif ou objectif — qui correspond à la réalité des choses et qui peut en même temps satisfaire les besoins métaphysiques de rame humaine.
La science positive elle-même a été de tout teibps trinitaire sans en avoir toujours conscience. Elle le sera toujours forcément dans l'avenir, toutes les manifestations de la nature et de l'esprit humain étaùt trinitaires. Ce n'est aussi que par la conception de la nature trinitaire de la société dans ses manifestations économiques, juridiques et politiques que la sociologie pourra devenir une science positive. La trinité des trois sphères sociales, irréductibles en ellesmêmes et immanentes lestiues aux autres, constitue la base naturelle de la sociologie positive, comme le temps, Tespace et le mouvement forment le point de départ pour les sciences naturelles. En ignorant cette classification primaire des phénomènes sociaux, en s'appuyant sur d'autres classifications, artificielles, le sociologue quitte dès les premiers pas la base solide de la réalité, détache ses conceptions sur la nature de la société des lois biologiques et tombe inmanquablement dans le vide. Ce ne sont alors que des mots et des phrases ^ui suppléent à la réalité des choses qu'ils doivent exprimer.
La conception de la société comme le résultat d'un contrat, absolument libre, entre les individus, représente, elle aussi, une des idoles dont parle Bacon. Si la vie sociale ne découlait que du principe contractuel, comment expliquer que des communautés qui se sont formées sur des terrains vierges, hors d'un contact immédiat quelconque avec d'autres associations et détachées de tous les antécédents historiques, se sont toujours constituées d'après les mêmes prin-
cipes fondamentaux et ont réalisé inmanquablement les mêmes sphères qui^ pour les autres communautés, n*ontété que le résultat d'une longue évolution antérieure? C*estque les lois naturelles et avant tout celle qui découle du principe trinitaire immanent atout ce qui existe^ senties mêmes pour la nature et la société humaine. Le libre arbitre de l'homme en sa qualité de membre de la société^ est forcé de se mouvoir dans ce cadre, comme les forces de la nature dans le temps, Tespace et la puissance d'évolution. C'est pourquoi aussi la classification des phénomènes sociaux en économiques, juridiques et politiques constitue le premier pas vers la découverte des lois qui président au développement de la société humaine, de même que la classification des phénomènes organiques en physiologiques, morphologiques et unitaires a amené les découvertes récentes dans le domaine de la biologie.
Les traits caractéristiques sous lesquels la théologie chrétienne représente chacune des trois Personnes qui forment la Trinité divine se trouvent être en parfaite harmonie avec les manifestations trinitaires de la nature et de la société humaine.
Le Dieu des chrétiens s'est révélé dans la personne du Fils, du Saint-Esprit et du Père. Il y a en Dieu, selon le dogme chrétien, trois hypostases et une seule nature. C'est donc sur un principe social que repose la conception chrétienne de l'Absolu, comme aussi celle de l'église. Le dogme de la Trinité s'élève au-dessus de la conception d'un Dieu unique
et isolé^ autant que l'organisme social représente une entité plus élevée que l'individu. Dans notre « Théologie naturelle » nous croyonfe avoir prouvé la concordance de la conception chrétienne de la Trinité divine avec les manifestations de la nature entière qui ont rapport à l'Absolu (1). Le monde visible nous révèle le principe métaphysique sous un triple point de vue : comme éternité dans le temps, comme infinité dans l'espace et comme évolution indéfinie en puissance. Irréductibles en eux-mêmes» ces principes sont immanents les uns aux autres et à toute la nature. Dans la nature organique, leur concordance et leur immanence se manifestent par les sphères physiologique, morphologique et unitaire, dans la société humaine par les sphères économique, juridique et politique, dans l'église chrétienne comme charité, dogme et unité. La Trinité céleste correspond à ces manifestations trinitaires de la nature et de la société humaine : le Fils naît dans le temps; il est la source de la charité qui, dans l'économie trinitaire, représente le principe physiologique; le Saint-Esprit se répand dans l'espace ; il institue le dogme qui implique le principe morphologique de délimitation et de structure; le Père unifie et exerce le pouvoir suprême. Les besoins métaphysiques de l'homme qui lui sont innés en sa qualité de partie intégrante de la nature et comme membre de la société, ne peuvent trouver de satisfaction que dans l'adoration d'une divinité trinitaire. La sociologie^ en concevant la société humaine en qualité d'organisme réel, rapproche la conception du royaume trinitaire céleste de l'être vivant le plus élevé de la terre, l'organisme social, et, par' son intermédiaire, de la nature entière.
(1) T. V, chap. VIII.
Quant à la personnalité de Jésus, nous croyons devoir nous borner ici à constater que^ dans sa personne, Thumanité a passé par le périhélie de son évolution morale et religieuse. Une autre morale plus élevée que celle dont Jésus a été initiateur^ est-elle possible? Peut-on imaginer une seconde vie ou une seconde mort comme celles de Jésus? L'humanité pourra peut-être produire un autre Homère, un autre Phidias, un autre Soerate, mais un autre Jésus est-il possible? Le principe idéal d'individualité et de solidarité s'est incarné en sa personne dans toute sa plénitude. Jésus est devenu par cela même la cellule centrale de la vie religieuse et morale de l'humanité. Pendant des siècles le système nerveux du genre humain s'est nourri des vérités qu'il a proclamées et confirmées par sa mort. Chaque écart de la voie indiquée par Jésus est suivi encore aujourd'hui dans toutes les sphères sociales de dégénérescence, de régression et d'états pathologiques individuels et sociaux. Ces faits suffisent pour que la sociologie positive reconnaisse à Jésus une position exceptionnelle dans la vie sociale del'humanité. Nous nous bornons à ces remarques pour ne pas sortir du cadre que nous impose la Pathologie sociale, en renvoyant le lecteur aux démonstrations exposées dans notre a Théologie naturelle ».
La Sociologie positive ne se trouve donc pas, sous ce rapport non plus, en contradiction avec la théologie chrétienne, comme celle-ci ne se trouve pas, non plus, en contradiction avec les lois de la nature et les sciences naturelles. Ce ne sont que ses procédés qui sont autres. Les sciences naturelles, en prenant pour point dé départ la forcé mécanique, poursuivent son évolution jusqu'aux manifestations les plus élevées de la vie, l'esprit humain y inclus. La théologie fait le même chemin dans un sens contraire. Elle
prend pour point de départ l'Esprit suprême et elle poursuit ses manifestations dans la nature et dans Thomme. Les sciences naturelles considèrent les énergies psychologiques comme la résultante de Faction des forces de la nature, la théologie comme leur cause primaire; la biologie constate que c'est le corps qui produit Tintelligence; la théologie affirme que c'est Tesprit qui forme le corps. Or les points de départ primaires de la théologie et des sciences naturelles sont des points métaphysiques; ils ne peuvent être que l'objet de la foi. Le mouvement opposé des deux disciplines ne saurait rien changer à la nature des choses et à leurs relations; elles doivent nécessairement se rencontrer et se réunir sur un terrain commun à toutes les deux. Ce terrain a fait défaut jusqu'à aujourd'hui. C'est la sociologie positive qui a découvert le terrain qui doit servir de lien entre les domaines occupés d'un côté par les sciences naturelles et de l'autre par la théologie chrétienne.
Quan t à Tan thropomorphisme dont, d'après l'opinion la plus répandue^ pâtit la théologie chrétienne, tous les systèmes philosophiques, le matérialisme y inclus, ainsi que toutes les sciences^ s'en rendent coupables au même degré. La raison en est simple. C'est que l'homme ne peut sentir^ penser et vouloir que subjectivement. Les conceptions sur là matière et la force ne sont-elles pas formées d'après les sensations de passivité et d'action que l'homme éprouve lui-même? L'idée d'un atome indivisible et identique à lui-même n'estil pas une entité anthropomorjrtiique, fruit d'une conception purement subjective? La dififérence entre la conception théologique d'un Être Suprême personnel et la conception matérialiste d'un atome ne consiste donc qu'en ce que la théologie élève le principe anthropomorphique à une puissance indéfinie^ tandis que la philosophie matérialiste s'arrête au
point dedépart^ àTatome, qui, pour elle, représente l'alpha et Toméga de la personnalité.
Enfin, quant aux mystères, les sciences naturelles et la sociologie en contiennent autant que la théologie. L'essence des choses et des relations estcouverte, pour l'esprit humain, d'un voile impénétrable de quelque cété qu'il dirige ses investigations. Un grain de sable, un brin d'herbe, pour être conçus dans leurs rapports avec l'Absolu, présentent autant de mystères que la destinée de l'humanité entière vis-à-vis de l'Être Suprême.
Le mal central qui cause les anomalies dont pâtit la société moderne étant reconnu, il s'agit de rechercher les moyens thérapeutiques d'y remédier. Leà contradictions entre les mandements de la foi et les postulats de l'intelligence, entre la théologie chrétienne et les sciences naturelles ne peuvent être résolues que par une évolution autonome de l'esprit humain dans le sens d'un rapprochement de ces deux puissances psychiques. Ce n'est, comme nous l'avons vu, que sur le terrain de la Sociologie positive^ qu'un tel rapprochement est possible. Mais ce rapprochement une fois effectué par la reconnaissance de la société humaine en sa qualité d'organisme réel^ il s'agira d'en faire fructifier les résultats dans le but de mettre une fin à la déséquilibration intellectuelle et morale, dont sont saisies de nos jours les masses populaires.
L'histoire nous enseigne que des communautés entières ont été régénérées par une législation sage et conséquente
appliquée à Téducation de la jeunesse. En réformant renseignement dans les écoles, un gouvernement peut transformer le type national dans un sens ou dans un autre : il peut suggérer des ! sentiments de patriotisme à une population indifférente pour Thonneur national, il peut éveiller dans une population agricole et routinière les facultés industrielles et commerciales, provoquer l'esprit d'investigation scientifique au sein d'une société qui gémit sous le joug du fanatisme religieux et de préjugés séculaires.
L'enseignement, à commencer par les écoles primaires, est de nos jours, dans la plupart des pays, organisé de ma- ^ nière que tout ce. que la jeunesse "apprend du maître d'école laïque se trouve en contradiction directe avec ce qu'il entend à l'église et ce que l'on s'évertue à lui inculquer au sein de la famille (1). Ainsi l'esprit et la conscience de la jeunesse dès son bas âge sont voués à des tiraillements incessants sens contraires. Dans les derniers temps on a voulu y remédier par l'introduction de l'enseignement de la morale dans les écoles primaires et de la philosophie dans les écoles moyennes. Mais la morale peut-elle être l'objet d'un enseignement à régal de la littérature et des sciences? Nous en doutons. Comme science, la morale fait partie de la philosophie, et il existe autant de systèmes de morale qu'il y a de systèmes philosophiques, qui, en outre, se trouvent en contradiction les uns avec les autres. Quant aux préceptes de la morale, ils sont d'une telle simplicité qu'il suffirait ,pour les inculquer à la jeunesse, de les exposer de vive voix à des occasions solennelles, anniversaires, fêtes nationales, etc.
Nous sommes partisan décidé de l'enseignement de la
.(1)T. V, chap. xm.
philosophie dans les écoles moyennes, mais à condition qu'à côté des résultats positifs acquis par Tesprit philosophique soient de même relevés les lacunes, les mécomptes et les contradictions des différents systèmes philosophiques entre eux, ainsi que Timpuissance de la philosophie en général à éclairer Thomme sur l'essence des choses et à lui dévoiler l'idée de l'Absolu.
Mais ce qui est de première urgence pour mettre fin à la déséquilibration des esprits dans la société moderne, c'est l'introduction des résultats acquis par la Sociologie positive et la Pathologie sociale dans l'enseignement des écoles autant moyennes que primaires, simultanément avec les éléments des sciences naturelles. Comme la physique^ la chimie et la biologie éclairent l'esprit sur la nature du milieu ambiant physique, de même la Sociologie positive l'éclairera sur les relations sociales dans leur connexité et leur coordination réelle. Le travail d'analyse et de synthèse par lequel l'enseignement sociologique fera passer la jeunesse, l'habituera à concevoir d'une manière saine le milieu ambiant social avec lequel tout membre de la société se trouve en contact ininterrompu depuis sa naissance et jusqu'à sa mort. Ce même travail devra en outre ouvrir les âmes aux mandements delà religion chrétienne qui, comme la Sociologie, se fonde sur les deux principes de l'individuation et de la solidarité, et qui par son essence même et par la constitution de l'église est une institution éminemment sociale dans la signification la plus élevée de ce terme, dans son sens idéal.
On pourrait objecter que les phénomènes sociaux présentent une entité trop complexe et trop difficile à saisir dans son ensemble, pour en faire l'objet d'un enseignement à des intelligences encore peu développées. Cependant ce ne
sont que les recherches et les investigations sociologiques qui exigent un travail soutenu et compliqué d'analyse et de synthèse; les résultats une fois acquis sont simples et accessibles aux esprits même médiocrement développés. Il en est de mème^ pour ne citer qu'un exemple, de l'astronomie. Quel immense labeur de calcul n'a-t-il pas fallu pour prouver et constater le mouvement de la terre et des planètes autour du soleil?; et cependant les résultats de ce travail sont si simples qu'ils font Tobjet de l'enseignement dans les écoles primaires de presque tous les pays civilisés. Une fois, de même, qu'il sera scientifiquement constaté que la société humaine forme un organisme réel, doué d'un système nerveux et d'une substance intercellulaire à l'égal du corps humain, rien de plus facile que d'empreindre cette notion dans l'esprit de la jeunesse pour lui donner un sentiment juste de la connexité des phénomènes sociaux entre eux et dans leur ensemble. S'il est facile de faire comprendre à la jeunesse que c'est la force de gravitation qui réunit les différents corps groupés autour du soleil en un système mécanique, de même il ne saurait y avoir de difficultés à éclairer les jeunes intelligences sur la nature des réflexes directs et indirects qui unissent toutes les parties du système nerveux social en un ensemble organique. En inculquant à la jeunesse dès son bas âge la conception de la société en sa qualité d'organisme réel, on façonnera les jeunes intelligences à la manière concrète en même temps que synthétique de saisir et de juger les phénomènes sociaux, méthode à laquelle se refusent absolument les esprits imbus de théories abstraites et habitués à ne saisir les phénomènes sociaux que hors de leur connexité mutuelle. Placée à ce point de vue, la génération nouvelle sera plus accessible à la conception réelle en même temps
qu'idéale de l'église telle que la conçoit la théologie chrétienne. Au moyen-âge> cette conception était présente aux esprits les plus avancés, parce que Tétude de la théologie était plus répandue. Aujourd'hui elle est négligée par les laïques^ étant devenu&la spécialité exclusive du clergé. Par l'introduction de la Sociologie positive dans l'enseignement, cette lacune sera comblée.
En concluant notre thérapeutique sociale, nous ne pouvons qu'appuyer de nouveau sur l'urgence pour la société moderne de mettre fin à la déséquilibration des intelligences, des volontés et des consciences qui a sa source dans l'antagonisme entre la science et la religion. Ilne*sera possible d'y remédier qu'en rapprochant et en mettant d'accord ces deux puissances, l'une intellectuelle et l'autre morale, également nécessaires à l'évolution progressive de la société humaine.
C'est, d'après notre avis, la question sociale par excellence, dont Isl solution doit précéder celle de toutes les autres.
Il résulte de ce qui précède que le domaine de la Sociologie touche d'un côté à la psychologie positive et, par son intermédiaire, à la biologie, et que de Tautre il est Umitrophe de la théologie en sa qualité de science qui a pour objet la communauté des hommes réunis dans le but de satisfaire leurs besoins métaphysiques. C'est avec la théologie chrétienne que la Sociologie positive trouve le plus de points de contact, puisque celle-là conçoit également la communauté des croyants comme un corps réel dont les membres sont Ués entre eux et agissent les uns sur les autres par des réflexes directs et indirects, de nature réelle^ à régal des réflexes qui se produisent au sein du système nerveux social.
Comme il n'y a pas de forces hors de toute connexion avec la matière, de même, il n'y a pas didées privées de tout substratum matériel. Tout mouvement intellectuel et moral de l'homme est accompagné d'un fonctionnement
quelconque de son corps et spécialement de son système nerveux. Mais tant que l'idée conserve son caractère purement subjectif^ elle n'est pas du domaine de la sociologie ; elle n'entre dans ce domaine que lorsqu'elle s'incarne au dehors en se fixant, par une action immédiate, dans le système nerveux des autres membres de la société ou en se reflétant dans la substance intercellulaire sociale par la création de valeurs et d'utilités matérielles ou psychiques. Pour que les recherches du savant, les aspirations de l'artiste^ les doctrines du moraliste acquièrent une valeur sociale, il faut qu'elles s'incorporent dans des paroles, des livres, des œuvres d'art ou des actes, et que les reflets de ces incarnations atteignent, d'une manière ou d'une autre^ dans un temps plus ou moins éloigné, les autres membres de la communauté et y laissent des traces plus ou moins profondes de leur action. — C'est sur le même principe qu'est basée la communauté des croyants dans l'Église chrétienne. L'idée de l'incarnation des forces spirituelles dans la matière est le fil rouge qui passe à travers toute l'histoire de l'humanité telle que la conçoit la théologie chrétienne en harmonie avec le processus d'évolution auquel obéit toute la nature organique. C'est au moyen de différents phénomènes de la nature, c'est par l'intermédiaire d'individus humains que, d'après la théologie chrétienne, Dieu a manifesté sa volonté et s'est révélé à l'humanité. Dans l'église que Jésus a fondée et qui est considérée par la théologie chrétienne comme un corps réel animé par l'esprit du fondateur, les membres sont liés entre eux et avec le tout par les sacrements, symboles matériels, dans lesquels s'incarnent la grâce et la charité divine. La théologie chrétienne, comme aussi la Sociologie positive^ s'appuient donc toutes les deux sur un substratum matériel dont l'une et l'autre ne
peuvent se passer sans tomber dans le vide des idées théoriques et purement subjectives. L'une et l'autre sont des disciplines psycho-physiques et ce n'est que le degré des énergies et des aspirations qui délimite leurs régions réciproques.
Les diflPérentes disciplines scientifiques forment ainsi une hiérarchie dont la première marche est occupée par la partie de la physique qui a pour objet le mouvement mécanique et au faite de laquelle se trouve placée la théologie chrétienne comme la science sociale dans son expression suprême. Entre la physique proprement dite et la Sociologie s'échelonne toute une série d'autres disciplines : la chimie, la physiologie, la biologie et la psychologie, dont chacune s'appuie sur la discipline précédente.
La nature organique elle-même présente trois degrés de développement et de perfection. La plante est privée de mouvements autonomes dans son ensemble et dans ses parties. L'animal n'est libre de se mouvoir d'une manière indépendante que comme individu. Un agrégat social dispose de la liberté de se mouvoir dans son ensemble ainsi que dans ses parties indépendamment du tout. Entre ces trois, degrés de l'échelle des êtres organisés, il y a des marches intermédiaires qui les relient entre eux : il existe des organismes à moitié plantes et animaux ; les essaims d'abeilles et les colonies de fourmis présentent des ébauches rudimentaires d'agrégats sociaux. Mais ce n'est que par la société humaine que la nature réalise dans sa plénitude le degré le plus élevé de la vie organique: l'autonomie dans les parties et dans l'ensemble du même organisme individuel.
Voilà donc à quelle hauteur la Sociologie est placée visà-vis des disciplines q4ii ont pour objet Tétude des phénomènes purement physiques. C'est donc à tort qu'on lui
reproche une conception parement mécanique de la vie sociale. Il est vrai que Tidéal vers lequel tend toute science positive^ c'est de devenir exacte, d'aboutir à des formules mathématiques. De tous les phénomènes de la nature^ le mouvement mécanique est celui qui se prête le plus facilement et le mieux à être exprimé et mesuré au moyen de formules mathématiques. Plus on s'élève sur l'échelle scientifique^ plus les difficultés pour l'application de la méthode mathématique augmentent. La Sociologie est donc bien éloignée encore de l'idéal d'exactitude qu'on veut bien lui prêter. Les essais qu'on a faits dans cette direction sur les recommandations d*Auguste Comte et qu'on a ornés du titre prétentieux de physique sociale, ont parfaitement échoué.
Ce ne sont cependant pas seulement les difficultés d'exprimer les lois de l'évolution par des formules mathématiques qui croissent à mesure que les différentes disciplines scientifiques s'éloignent du point de départ qui est la conception mécanique des phénomènes; dans la même proportion augmentent, pour le savant et l'observateur, les difficultés de produire des expériences dans le sens scientifique de ce terme. — Par l'expérience, le savant isole, en physique et en chimie, la portion de matière et l'action de la force qu'il veut étudier et observer; il les élimine et les soustrait à l'influence d'autres matières et d'autres forces et construit ainsi artificiellement un milieu ambiant au sein duquel les qualités spécifiques des corps et l'action des forces peuvent être observées dans toute leur pureté. La loi de l'attraction des corps vers le centre de la terre peut, de nos jours, être observée dans chaque cabinet de physique au moyen de la pompe pneumatique. Il en est de même des phénomènes de l'électricité et du galvanisme. Mais les phé-
nomènes biologiques sont si étroitement liés entre eux et avec leur milieu ambiant naturel que ce n'est que fort imparfaitement et pour des espaces de temps très courts que quelques manifestations des forces organiques se prêtent à de pareilles expériences. En Sociologie^ les difficultés deviennent, sous ce rapport, presque insurmontables, d'autant plus que l'objet qui devrait subir l'expérience^ l'individualité humaine, n'est pas propre à servir^ comme corpus vile, de matière aux expérimentations du savant et de l'homme d'État.
Le biologiste et le sociologue ont en conséquence recours, pour découvrir et vérifier les lois qui présidente l'évolution des forces organiques et sociales, à l'observation et à la recherche des analogies. Pour qu'une observation puisse servir de base aux recherches du savant, il faut que le phénomène qui en fait l'objet soit observé dans tous ses détails, dans son évolution génésique, dans ses rapports avec les autres phénomènes, dans les transformations qu'il subit sous l'influence des différents milieux qui l'entourent. Quant aux analogies, il faut qu'elle soient conçues dans un sens réel et entre des phénomènes contingents. Ce n'est qu'à cette condition que les analogies peuvent présenter une valeur scientifique et cessent d'être des allégories et des expressions figuratives.
Pour y parvenir, il est de première urgence de classer^ d'abord^ d'un manière juste et naturelle, les phénomènes à observer et à grouper d'après leurs analogies. La classification des phénomènes remplace, pour les sciences biolo giques et sociales, les cadres et les instruments qui servent au physicien et au chimiste à produire l'ex^périence par l'isolement des matières et par la délimitation plus précise de l'action des forces. Or, pour qu'une clas&ifjcation aie une
valeur scientifique, il faut, avant tout, qu'elle corresponde aux classifications des disciplines inférieures les plus rapprochées. La distinction des phénomènes sociaux en économiques, juridiques et politiques que nous avons adoptée, correspond à la classification des phénomènes biologiques en physiologiques, morphologiques et unitaires. C'est donc une classification sociale naturelle. Aussi, faute d'une telle classification, le fil réel qui doit guider le savant et l'homme d'État se perd*il dès les premiers pas dans le dédale infiniment compliqué des données et des faits sociaux. Le peu de résultats qu'a donnés la Sociologie jusqu'aujourd'hui, malgré l'application de la méthode d'induction, trouve son explication entre autres dans l'absence de classifications ou dans les classifications fausses qu'avaient adoptées les adeptes de cette méthode.
Mais la cause principale de l'infructuosité des efforts qu'on a faits jusqu'aujourd'hui pour découvrir les lois de l'évolution sociale au moyen de la méthode d'induction, c'est la recherche d'analogies entre des phénomènes trop éloignés.
Non que nous refusions au sociologue le droit de marquer la direction dans laquelle les vérités scientifiques seraientà rechercher même dans le lointain, par la désignation des points élevés^ des instances saillantes, comme les nomme Bacon, qui pourraient servir de jalons pour les conquêtes futures de la science. Nous avons nous-mème usé de ce droit. En comparant la tendance des cellules sociales à se concentrer dans des organes spéciaux destinés à régler et à unifier la vie de l'organisme social, avec la tendance des molécules inorganiques à se grouper autour d'un centre commun de gravitation, nous n'avons certes pas eu la prétention d'expliquer par cette comparaison la genèse ainsi que le proéessué physiologique des centres régulateurs so-
ciaux. Ce n'était qu'une indication lointaine, à des phénomènes analogues au bas de l'échelle de la manifestation des forces physiques. Tel le voyageur, ea's'avançant dans une terre inconnue, cherche à diriger sa marche d'après les pics les plus élevés qu'il aperçoit à l'horizon ou des cours d'eau qui se perdent dans le lointain.
Il en est autrement pour les analogies entre les phénomènes des domaines scientifiques limitrophes. Les systèmes nerveux, social et individuel, sont de ces phénomènes immédiatement contingents. Aussi nous sommes-nous évertués à poursuivre d'un bout à l'autre les analogies qu'ils présentent et à expliquer les distinctions dans leur fonctionnement en comparant le système nerveux de l'organisme social avec celui des espèces organiques les plus élevées et spécialement du corps humain doué du système her^ veux le plus accompli. Mais comparer la réunion des cellules organiques sous la forme d'amibes et de plastides au régime républicain et la constitution des vertébrés à une monarchie, c'est perdre de vue toute la série des phénomènes intermédiaires qui rendent ces rapprochements illusoires; c'est abuser du droit de rapprochement entre les points éloignés de la science.
Les adversaires de la méthode d'induction, ne trouvant pas dans les travaux de ses adeptes de cadre précis et bien déterminé pour délimiter les idées et fixer les points de vue, n'y rencontrant que des conceptions vagues, des idées nébuleuses, des comparaisons figuratives, en concluent à la fausseté et à l'infécondité de la méthode elle-même. En effet, y a-t-il de nos jours deux sociologues qui soient tout à fait d'accord, ne fût-ce que dans leur jugement sur un fait économique, juridique ou politique isolé, lorsque les causes
qui l'ont amené présentent quelque complexité? Ce n'est, tout au plus, qu'en théorie, en n'exprimant que des généralités, qu'ils parviennent à accorder leurs vues sous quelques rapports. Chaque sociologue croit de son devoir de choisir un point de départ nouveau, de construire et d'exposer sou système à lui, d'expliquer la genèse et la connexité des phénomènes sociaux à sa manière. Souvent les sociologues croient imposer par la nouveauté et l'originalité de leurs conceptions, en n*ayant recours qu'à une nouvelle nomenclature ou à une classification arbitraire des phénomènes sociaux. Le résultat en est qu'il n^y a pas de continuité dans les recherches, pas d'accuinulation du capital scientifique par l'annexion de nouvelles découvertes à celles déjà acquises, contrairement à ce qui a lieu dans les sciences naturelles. C'est un travail à recommencer toujours à neuf, comme celui de Pénélope et de Sysiphe. La Sociologie se trouve encore sous ce rapport à la phase de développement dans laquelle se débattaient les sciences naturelles dans l'antiquité et au Moyen- Age et dont ne sont pas encore sortis jusqu'à nos jours les systèmes philosophiques. Tant que durera cet ordre de choses, toute la phraséologie sur la préférence de la méthode d'induction appliquée à la Sociologie n'empêchera pas qu'elle ne reste stationnaire et qu'elle ne continue de se débattre dans le même cercle vicieux.
Pour que la Sociologie positive progresse, il faut avant tout qu'elle s'arrête à une classification claire et précise des phénomènes sociaux en conformité avec la classification des phénomènes biologiques et psychologiques. Ensuite, en recherchant et en vérifiant les lois sociales, le sociologue doit comparer l'action des forces entre les sphères de la vie qui se touchent immédiatement et saisir les phénomènes
sociaux de la même manière concrète que le fait le biologiste.
Cette manière de procéder^ en avançant la Sociologie elle-même, sera en outre d'une grande portée pour les disciplines scientifiques inférieures qui touchent immédiatement au domaine de la Sociologie, pour la psychologie et la biologie.
Tâchons de nous en rendre compte^ autant que nous le permettra le cadre de notre travail.
La psychologie positive étant la discipline qui touche de plus près à la Sociologie, c'est l'action physiologique^ morphologique et unitaire du système nerveux individuel et surtout du cerveau humain, comme l'organe le plus développé de ce système^ qui manifeste le plus d'analogies avec Taction du système nerveux social. Mais le cerveau humain présente une telle multiplicité de cellules nerveuses sur un espace limité, une telle différenciation de chaque groupe de cellules en ce qui concerne leur excitabilité et leur action physiologique, un tel enchevêtrement de tissus et d'organe^ que la science n'a pas pu encore, jusqu'à aujourd'hui, observer et éclairer d'une manière suffisante, ne fût-ce que le mécanisme extérieur des processus au moyen desquels les sensations, les volitions et les conceptions intellectuelles se répandent, s'associent et se différencient. Au sein du sys-
tème nerveux social^ un processus analogue s'effectue entre les cellules- individus et les collectivités sociales ; mais il s'y produit^ pour ainsi dire, à nu devant l'œil de l'observateur, la cellule-individu qui en forme Télément anatomique primaire étant accessible à l'observateur. Comme dans le cerveau, de même dans la société il se fait un travail incessant d'association, d'opposition et de séparation de sensations, de volitions et de conceptions, mais dans l'organisme social l'espace, le temps et la matière sont mesurés plus largement. La parole, l'écriture, les objets d'art, qui dans la société servent d'intermédiaires pour effectuer les réflexes indirects, présentent autant de jalons pour marquer les différentes phases du processus psychologique social, tandis que le mécanisme du processus analogue se dérobe dans le cerveau à l'œil de l'observateur. L'essence même du processus dans l'un et l'autre cas, comme Tessence des choses dans l'univers entier, n'est certainement pas accessible à la connaissance humaine^ mais les rapports, la connexité et la transformation des forces psycho-physiques ressortent avec plus de précision et de clarté dans le système nerveux social que dans celui de l'individu. Les études sur la localisation des pensées, des sensations et des volitions ont fait de nos Jours quelque progrès, mais il y a bien des points obscurs encore à éclairer, surtout en ce qui concerne le contact dans le cerveau et dans la moelle des nerfs moteurs et sensitifs et la transmission des excitations qui partent de la substance corticale.
Nous pensons que les analogies, tirées des processus correspondants du système nerveux social, pourront contribuer à élucider ces questions ou au moins donner quelques indications qui guideraient les physiologistes dans leurs recbercbeç.
En effets toute collectivité d'individus^ de même que chaque individu pris séparément, manifeste ses pensées^ ses volitions et ses sensations» soit par un travail physiologique intérieur qui laisse toujours des traces dans le système nerveux même, soit par une action réflexe extérieure sur d'autres individus qu'elle impressionne^ soit par la transformation d'une partie du milieu ambiant dans le but de subvenir aux besoins matériels ou psychiques^ individuels ou collectifs. Le système nerveux social dispose en conséquence^ comme le système nerveux individuel^ de cellules nerveuses dont les unes sont affectées de préférence par des sensations^ d'autres obéissent à des volitions et d'autres fonctionnent de préférence en qualité de cellules pensantes. Les enfants^ les femmes, les natures passives en général fonctionnent dans la société en analogie avec les nerfs sensitifs de notre système nerveux individuel; le pouvoir exécutif, la police, l'armée, sont les porteurs de volitions qui partent des organes centraux de l'organisme social en analogie avec la transmission par les nerfs moteurs des volitions qui ont leur source dans notre cerveau. Enfin, les savants, les artistes, le clergé, les représentants du gouvernement central font le travail qui correspond à celui de la substance corticale de notre cerveau. Les individus dans la société n'étant pas liés mécaniquement les uns aux autres, ne forment pas d'organes et de fils nerveux plastiques, comme cela a lieu dans le- système nerveux individuel, mais les individus-cellules s'associent, se groupent et se hiérarchisent, comme dans celui-ci, d'après un ordre déterminé, en organes spécifiques sensitifs, moteurs et pensants. Cependant^ malgré une telle spécification, tous les trois éléments psychiques sont toujours présents dans le même individu. Chi^que membre de la société sent, veut
et pense simultanément; ce n'est que la prédominance de l'une de ces actions qui faitqu^il représente une cellule sociale sensitive, motrice ou pensante. Il en est de même de notre système nerveux individuel. Il dispose de cellules, de préférence mais pas exclusivement sensitives^ motrices et pensantes. Ce n'est que leur localisation, leur connexion mutuelle, leur excitabilité dans une direction préférablement à d'autres qui leur impriment leur caractère spécifique. Les fils sensibles déterminent le mouvement centripète dans notre système nerveux, les fils moteurs le mouvement centrifuge, les cellules pensantes les points d'arrêt, d'accumulation et de capitalisation de ces mouvements. Chaque mouvement se spécialise en outre en conformité avec les différents organes extérieurs du corps. Les nerfs de la peau, l'œil^ Toreille^ les organes du goût et de Todorat sont affectés d'une manière distincte par le milieu qui les entoure. De même les individus sont, au sein de la société, différemment impressionnés par la parole, par un livre, un objet d'art qui font tous partie du milieu ambiant social. La parole, l'écriture, les objets d'art ne sont, il est vrai, que des signes qui servent à exciter en nous des sensations, des volitions et des pensées. Mais les phénomènes de la nature sont-ils autre chose que des signes d'un monde dont l'essence nous échappe et dont nous ne pouvons juger que d'après les imrpressions subjectives que nous en recevons (1)?
La différence dans le fonctionnement et le groupement des cellules nerveuses et des individus dans les systèmes nerveux individuel et social n'est eu conséquence que relative; elle n'est déterminée que par Tautonomie relativement plus
(1) T. I, chap. XXIX.
grande dont jouissent les individus dans l'organisme social en comparaison avec les cellules nerveuses dont est formé notre système nerveux individuel. Cette distinction une fois clairement établie^ les analogies que présentent les systèmes nerveux individuel et social doivent nécessairement amener la lumière en même temps dans les deux domaines scientifiques limitrophes : la sociologie et la psychologie. Ce double résultat découle d'un postulat logique. Toute analogie représente une proportion composée de deux membres, dont les coefficients déterminent la proportion même. Une fois qu'on fait entrer les deux membres, l'organisme individuel et l'organisme social, dans la même proportion, il s'ensuit qu'ils doivent nécessairement se déterminer et se compenser réciproquement.
Il en est de même lorsqu'on fait entrer dans la proportion, au lieu de la psychologie, la biologie dont la psychologie positive ne constitue qu'une branche spéciale. Pour le prouver, arrêtons-nous sur les hypothèses que les biologistes ont avancées pour expUquer les phénomènes de l'hérédité dans le règne végétal et animal.
Les éléments constitutifs des semences et des embryons sont de dimensions si minimes qu'on peut supposer que jamais le microscope ne parviendra à les révéler à l'œil humain avec tous les détails de leur structure et de leur action physiologique. C'est donc à des hypothèses que l'esprit humain a dû avoir recours pour expliquer le processus embryologique au moyen duquel les qualités et les anomalies organiques passent des ancêtres à la postérité la plus reculée.
Trois hypothèses attirent de nos jours l'attention des biologistes et les séparent en plusieurs camps. C'est l'hypothèse de la pangenèse de Darwin, celle de Tidioplasme de
Nœgeli et celle du plasme embryonal de Weissmann. Darwin suppose que les semences dont sort l'embryon sont formées par Pafflux de particules génératrices qui partent de toutes les parties de l'organisme en se concentrant consécutivement dans la semence. C'est ainsi que s'explique^ selon Darwin^ la transmission par l'individu à sa descendance non seulement des qualités déjà héritées des ancêtres, mais encore des qualités et, dans des cas exceptionnels, des anomalies acquises par l'individu pendant le cours de son développement. L'hypotbèse de la pangenèse touche de très près celle de l'épigen^se qui ne fait que la préciser sous plusieurs rapports. L'hypothèse de Weissmann est strictement opposée à celle dt Darwin. Il présume l'existence d'une matière ou d'un plasme préformé composé d'une série de facteurs qui concourent, d'après un ordre déterminé, à former l'organisme futur. Weissmann suppose que ces facteurs forment une échelle hiérarchique d'énergies vitales qu'il désigne comme biophores, déterminantes, ides et idantes. Le côté faible de cette hypothèse consiste à ne pouvoir expliquer la transmission à la postérité des qualités acquises pendant la vie de l'individu. L'hypothèse de Nœgeli qui suppose l'existence d'un plasme générateur répandu dans toutes les parties de l'organisme et qu'il nomme idioplasme, occupe un terme moyen entre les hypothèses de Darwin et de Weissmann.
Ces hypothèses, tout ingénieuses qu'elles puissent ètre^ n'éclairent cependant pas le processus même au moyen duquel les forces génératrices se concentrent dans la partie de l'organisme qui leur sert de foyer et de source d'alimentation. Nous pensons que c'est la comparaison avec le processus analogue qui se produit au sein du système nerveux
social qui pourrait apporter quelque lumière dans cette partie obscure de la biologie.
Les individus se multiplient au sein de l'organisme social comme les cellules dans les plantes et les animaux. La cellule primordiale parcourt toutes les phases de révolution de ses ancêtres jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée dans son développement par d'autres cellules qui lui sont superposées dans Tordre hiérarchique du type organique. En même temps la cellule primordiale se spécialise en s'adaptant à l'organe qu'elle concourt à former et finit par se fixer définitivement dans une partie déterminée de l'organisme^
Tout enfant nouveau-né, considéré non comme le représentant d'une espèce, mais comme membre de la société, est un embryon social en ce qui concerne les aptitudes intellectuelles et morales qu'il apporte avec lui au monde et qui trouvent leur substratum matériel, principalement dans les organes du cerveau formés par la vie sociale d'une série innombrable de générations antécédentes. L'enfant représente par ces organes l'homme social primitif, comme la cellule qui vient d'être enfantée au sein de l'organisme individuel constitue son élément primaire. Pour trouver les analogies entre celui-ci et les destinées de l'enfant qui vient de paraître, il ne faut, en conséquence, prendre en considération, comme nous l'avons exposé dans notre Embryologie sociale (1), que les organes humains d'origine sociale, porteurs de l'intelligence et des facultés morales de l'homme. Or, quelles sont les conditions qui concourent à les former dans leur évolution? Dès les premiers jours de l'apparition du nouveau citoyen, commence son éducation
(1) T. I, chap. XXII ; t. II, p. 6, 170 et suiv.
sous rinfluence du milieu intellectuel et moral qui TeBtoure. C'est par des réflexes directs et indirects^ c'est par Téducation^ d'abord au sein de la famille et ensuite à l'école^ que rintelligence et le moral de Tenfant se forment en conformité avec les énergies latentes qu'il avait héritées de ses ancêtres. Devenu adulte le citoyen continuera à se développer intellectuellement et moralement sous l'influence du milieu ambiant social^ de la littérature nationale, de la science^ de l'art^ des exemples qu'il aura devant lui, etc. Les individus les plus accessibles à l'influence du milieu reproduiront le mieux le type intellectuel et moral de la majorité des membres de la société, ses énergies spécifiques, ainsi que ses anomalies; ils représenteront avec le plus de netteté la synthèse de la vie sociale telle qu'elle se réfléchit dans la vie individuelle de chacun des membres de la société, ainsi que dans la collectivité entière.
Les cellules, en se développant au sein des organismes de la nature, subissent aussi, comme les membres de la société, une éducation, mais plus rigide et dans des cadres infiniment plus étroits, conformément au degré moins élevé de liberté dont jouissent les parties de ces organismes visà-vis de l'ensemble. Les semences^génératrices des plantes et des animaux constituent des centres d'action organique analogues aux foyers d'éducation sociale où se concentrent les reflets de l'organisme social. Pour qu'il y ait reflet, il n'est pas absolument nécessaire qu'il existe un système nerveux. Le système nerveux des espèces animales, même les plus élevées, n'est que la résultante des reflets primordiaux et immédiats de simples cellules entre elles et avec l'ensemble. Les fils nerveux ne marquent que les voies par lesquelles les reflets primordiaux ont marché de préférence à d'autres directions et grâce auxquelles ils se sont spécia-
lises; les nœuds nerveux ne déterminent que les points d'arrêt des courants nerveux, ainsi que leurs points de réunion et de séparation. Grâce donc à la vibration concomitante de toutes les cellules, continue ou intermittente, harmonieuse ou discordante, dont est animé chaque organisme -d'un bout à l'autre, toute action, tout changement et même toute déséquilibration de force dans une partie quelconque de l'organisme résonnent dans toutes les autres en y laissant des traces matérielles. Chaque cellule d'un organisme pourrait en conséquence être considérée comme une cellule capable de reproduire, les conditions étant favorables^ l'organisme entier, en d'autres termes, devenir une cellule génératrice. Aussi voyons-nous les parties d'une feuille de quelques plantes reproduire la plante entière et les parties de plusieurs organismes, d'espèces animales moins élevées, renouveler Tanimal entier. Dans les autres organismes, appartenant à des espèces plus élevées, ce ne sont que les cellules placées dans des conditions plus favorables pour concentrer sur elles les reflets de l'organisme entier, qui deviennent cellules génératrices. Mais il ne s'ensuit pas que toutes les autres cellules du même organisme n'en pourraient fe.ire autant si elles étaient placées dans les mêmes conditions. Les individus de quelques espèces animales peuvent renouveler des organes entiers dont ils ont été violemment privés. Comment une telle reproduction serait^Ue possible si les autres organes et les cellules dont ils sont formés n'étaient doués de la capacité de reproduire l'organisme dans toutes ses parties? Si ce ne sont que quelques parties exclusives de ces organismes qui sont renouvelées de cette manière, c'est que la puissance générale de régénération trouve dans chaque organisme des limites; ce n'est pas une preuve de sa non-existence.
Pour expliquer la transmissiou à la descendance des qualités héréditaires et acquises^ on n'a donc pas besoin de supposer l'existence d'un plasme^ préformé ou non, spécialement destiné à transmettre ces qualités. Il suffit de constater que toute cellule organique constitue un microcosme vis-à-vis du macrocosme qui est Torganisme entier. Dans la société aussi il n'existe pas de plasme générateur spécial; il n'y a que des individus dans lesquels se reflète la société entière. Quant à l'essence des reflets organiques et nerveux, elle nous est aussi peu accessible que Tessence des choses en général. Nous pouvons aussi peu expliquer comment une cellule se reflète dans une autre et l'organisme entier dans une seule cellule^ qu'expliquer comment la force mécanique se communique d'un corps qu'elle quitte à un autre corps qu'elle met en mouvement, ou comment le courant électrique passe d'un objet galvanisé à un autre. Mais sans chercher à expliquer l'essence même des procédés, nous avons le droit de supposer qu'il y a analogie entre le processus de la transmission des aptitudes organiques au moyen de reflets de cellules entre elles et le processus des réflexes directs et indirects qui s^efifectue au sein du système nerveux social.
Ce n'est pas seuiementpar rapporta des données et des phénomènes isolés que la Sociologie, la psychologie et la biologie peuvent s'éclairer réciproquement. lien est de même des faits généraux qui embrassent les domaines entiers de ces trois disciplines scientifiques. Si la société fait son évolution diaprés des lois nécessaires, indépendamment du hasard et du librearbitre humains, et qu'elle tende à faire prédominer de plus en plus les forces psychiques sur les éléments physiques, il doit en être de même de toute la nature organique. Lesjbiologistes les plus éminents de notre temps sont aujourd'hui d'accord
que le règne organique dans son ensemble et chaque individu^ plante ou animal^ en particulier se développent d'après un certain plan que la science n'est pas encore parvenue à concevoir d'une manière claire et précise, mais qu'il faut supposer comme existant. Le hasard et le librearbitre entrent certainement comme coefficients dans le mouvement ascendant que manifeste la nature organique dans son ensemble^ ainsi que dans chaque espèce et chaque individu^ mais ils ne peuvent se produire que dans les limites du plan général d'évolution. Tout ce qui tombe hors de ce plan estvoué.à la destruction et à l'infécondité. La théorie de Darwin sur la survivance du plus apte par la sélection naturelle est sans doute d'une grande valeur pour expliquer les particularités héréditaires qu'acquièrent les organismes dans le cours de leur évolution. Mais cette théorie, qui découle exclusivement des principes du hasard et du libre-arbitre, est hors d'état d'expliquer et de constater dans quelles limites ces deux facteurs peuvent se produire. Il faut cependant qu'ils aient des limites. Nous pensons que de ce côté également la Sociologie pourrait apporter quelque lumière dans le domaine de la biologie.
Mais si la méthode d'induction, basée sur des analogies réelles entre les phénomènes contingents^ peut porter de la lumière de la part de la Sociologie sur le domaine de la biologie dans des cas exceptionnels, cette méthode, quant à la Sociologie, constitue la base même sur laquelle cette dernière science construit tout son édifice. Ainsi, ce n'est que grâce à la méthode d'induction que nous avons pu constater la loi de la genèse des organismes sociaux en leur qualité d'individus collectifs. Nous avons prouvé que le processus embryologique est, sous ce rapport, comme sous tous les autres, le même pour les agrégats individuels
et sociaux ; c'est la scission, le bourgeonnement, la séparation de Torganisme maternel, avec ou sans concours de Télément masculin^ d'une ou de plusieurs cellules. Si ce détachement s'effectue dans un agrégat social avec plus de facilité^ c'est là une conséquence nécessaire de l'autonomie des parties vis-à-vis de l'ensemble de l'organisme social. Nous voyons que la semence d'un chêne produit toujours un chêne et qu'un vertébré enfante toujours un vertébré, tandis que les émigrés d'un pays aristocratique peuvent se constituer sur un nouveau sol en une association démocratique et les sujets d'un despote fonder une république libre. Cette transmutabilité des cellules sociales après leur détachement de l'organisme maternel est encore une suite de leur autonomie. Mais dans son essence le processus embryologique social est parfaitement analogue à celui des organismes de la nature. Nous l'avons prouvé surtout en constatant la loi génésique sociale d'après laquelle l'homme en sa qualité d'être social passe, comme l'embryon animal, par toutes les phases consécutives de l'évolution de ses ancêtres. C'est cette loi qui forme la pierre angulaire de tout l'édifice de la Sociologie positive, c'est la loi primaire de l'histoire du genre humain.
La Sociologie peut-elle se borner à marquer ses limites vis-à-vis des deux sciences inférieures, de la psychologie
et de la biologie, qui Tavoisinent de plus près sur Téchelle hiérarchique des connaissances humaines? — La Sociologie pourrait s'en contenter si révolution des forces sociales se reproduisait toujours dans un même cercle qu'elle ne saurait jamais dépasser. Mais l'humanité, arrivée môme à la hauteur de la civilisation moderne, s'arrètera-t-elle dans sa marche progressive ? La culture moderne réalise-t-elle déjà tout ce que l'homme peut atteindre et espérer sur la terre en fait de prospérité, de justice et de bonheur? Non, sans doute, c'est à la réalisation d'une perfection idéale que Tesprit humain ne cesse d'aspirer. Les aspirations vers cet idéal constituent le ressort même de tout progrès individuel et social. Le sauvage se fait un idéal d'existence individuelle et sociale autant que l'homme civilisé. C'est sous rinfluence de différentes idées de perfection et de bonheur que se sont développées les communautés humaines dès les temps primitifs et que se sont formés les différents centres de culture de l'antiquité jusqu'à nos jours. Le pain à lui seul n'a jamais pu rassasier l'humanité même aux marches inférieures de son existence. Aussi la lutte pour l'existence des communautés entre elles, dès que l'homme s'était élevé au-dessus des instincts purement animaux, n'a jamais eu pour objets des intérêts exclusivement matériels. C'est que les nœuds qui unissaient la famille, le clan, la peuplade même primitifs reposaient en même temps sur des liens matériels et moraux. Les invasions et les guerres ont eu de tout temps pour consigne un idéal quelconque, quelque rudimentaire et obscur qu'il fût, qui poussait ou attirait les individus et les populations vers de nouvelles contrées, vers d'autres climats, vers des races ou des centres de civilisation auxquels les hommes aspiraient à se joindre ou à s'initier.
L'homme primitif qui coudoyail encore de près l'animal, ne connaissait il est vrai, ni science, ni art indépendants des volitions instinctives. Peut-être n'avait-il pas non plus de religion. Mais il a dû exister déjà pour Thomme primitif un lien qui marquait sa supériorité sociale sur l'animal. C'était la parole comme expression d'idées. C'est par là que la langue humaine se distingue des signes et des sons qu'échangent les animaux. Elle en découle peut-être, mais elle s'en distingue en même temps. La parole humaine généralise les sensations, les volitions et les conceptions et devient par là une production sociale exclusivement humaine (1). Si les animaux savaient parler, ils deviendraient des êtres humains. « Au commencement était la parole d. Cette vérité est du domaine de la Sociologie. En effet, la parole humaine non seulement sert à exprimer des idées, mais elle en est en même temps la créatrice et marque par là le commencement de toute culture purement humaine. L'idée implique toujours une généralisation quelconque d'une sensation^ d'une impression, d'une conception. Ce n'est que par la parole que cette généralisation reçoit un signe, un son, qu'elle se fixe extérieurement et qu'elle peut être communiquée par un membre de la société à d'autres en éveillant en eux les mêmes idées et les mêmes sensations. C'est dope la parole humaine qui constitue le nœud psycho-physique par excellence qui, au moyen de réflexes directs et indirects, unit les éléments anatomiques du système nerveux social en un organisme réel.
Or, puisqu'il n'a jamais pu exister de communauté humaine sans langue, par la même raison, il n'a jamais existé
(1) T. I, chap. XXI et xxvii.
de société sans idéal, comme rexpression de la plus haute généralisation de sentiments, de volîtions et de conceptions auxquels l'homme a pu s'élever dans les différentes phases de son développement. Par la même raison tout idéal a dû être de tout temps de nature sociale. Aussi l'histoire nous apprend-elle que ce sont les langues qui, de tout temps^ ont principalement unifié ou séparé les peuplades, les races et les États. La tradition concernant la Tour de Babel prouve que la valeur sociale de la langue comme instrument principal de l'union et de la séparation des peuples, a été appréciée dès la plus profonde antiquité. Dans les temps primitifs, outre la parole et la religion qui exprimaient les tendances sociales idéales, prédominaient sous plusieurs rapports encore d'autres éléments d'union et de séparation, tels que la couleur de la peau, la structure du système osseux et musculaire, la configuration extérieure de la tète, etc. Ces éléments n'ont pas perdu, même aujourd'hui, toute leur signification en ce qui concerne les races inférieures. Mais l'homme civilisé^ s'il n'y avait pas la distinction des langues^ serait depuis longtemps devenu cosmopolite, tant les facteurs physiques ont perdu de leur valeur sociale en comparaison avec les énergies psychiques, pour unir et séparer les hommes.
Cependant, il a existé de tout temps et il existe encore aujourd'hui un autre élément d'union et de séparation pour les hommes, indépendamment des distinctions de la race et de la langue. C'est la religion. — Quelle est l'origine des différents systèmes religieux? Ici, de même, conserve toute sa valeur renonciation : « Au commencement était la parole. > La raison en est claire. La généralisation la plus élevée à* laquelle aspire l'homme dans ses sentiments, ses volitions et ses conceptions, c'est de connaître l'essence
des choses, c'est de s'initier à Tabsolu. Le besoin métaphysique est inné à l'homme comme il est immanent à toute la nature. Tout corps inorganique, une fois lancé, tend à se mouvoir éternellement dans un espace sans limites. Toute espèce organique a tendance à se multiplier et à se dififérencier d'une manière illimitée dans l'espace et le temps(l). Mais dans la conscience humaine, le besoin métaphysique n'est éveillé et développé que par la parole, l'instrument primaire dé généralisation des idées qui, seule, se trouve à sa portée. La philologie moderne considère toute la mythologie comme un produit de la langue aux temps où la pensée humaine n*était encore exprimée qu'en images et où, dans l'âme humaine, la force de l'imagination l'emportait encore sur le travaird'analyse et de synthèse intellectuelles. Issue de lafparole, de ce lien primaire de la vie sociale, la religion, comme Texpression suprême des tendances intellectuelles et morales de l'homme, repose par cela même nécessairement sur la conception d'un idéal social. La valeur de cette conception elle-même est déterminée par le degré de développement intellectuel et moral de la communauté qui Ta formée. Toute religion positive exprime toujours une certaine moyenne d'un nombre d'individus et de générations qui ont concouru à la constituer et à imprimer aux autres membres de la communauté leurs idées et leurs tendances. C'est pourquoi la religion que professe une communauté peut servir de mesure générale pour marquer le niveau commun, en même temps que moyen, de civilisation qu'elle a atteint. Ainsi, le bouddhisme, la doctrine de Confucius, l'islam, le christianisme expriment, dans leurs
(î) T. V, chap. vm.
systèmes religieux, les traits généraux de Tidôal social que les populations et les races qui leur ont donné naissance et qui s*en sont pénétrés, ont conçu. Dans la religion chrétienne, comme l'expression de Tidéal le plus élevé que Thumanité ait conçu, le caractère social de cet idéal ressort avec le plus de clarté et de netteté. La cité céleste des chrétiens constitue un idéal social et le Dieu chrétien luimême, conçu comme trinité suprême, représente un être social.
Le système religieux que professe une communauté marque le niveau général et moyen de culture qu'elle a atteint à une époque déterminée de son évolution historique ; il détermine Tidéal social qu'elle s'est formé sous l'influence du. milieu ambiant physique, des phénomènes de la nature, de la configuration du sol, du climat^ ainsi que du milieu social qui l'entourait, de la lutte pour l'existence avec d'autres communautés, etc. L'idéal religieux et social commun et moyen d'une série de générations n'a cependant jamais empêché les esprits éminents ou remuants de concevoir des idées différentes du commun et même opposées aux tendances et aux conceptions de la majorité des contemporains. Ces personnaUtés réussissaient- elles à énoncer et à répandre de nouvelles idées religieuses, elles devenaient les fondateurs et les initiateurs de nouveaux systèmes religieux. Appelées à gouverner et à reconstruire une communauté d'après un idéal nouveau^ elles devenaient
législateurs et réformateurs sociaux. S'étant vouées de leur propre initiative à la propagation de nouvelles idées économiques^ juridiques ou politiques, ces personnalités devenaient chefs d'école ou de partie tribuns populaires ou fauteurs de révolutions.
Il y en avait d'autres qui se bornaient à énoncer leurs vues par des conceptions théoriques d'une société idéale. Ce sont les philosophes, les savants, les poètes. Ainsi, Platon nous a laissé une conception idéale de la société antique. Les conceptions du même genre de Hékatœos, lambulos, Evhéméros et Tbéopompos ne sont pas parvenues jusqu'à nous. Au commencement du xvi* siècle, le chancelier anglais Thomas Morus a exposé ses vues de reconstruction sociale en imaginant l'existence d'une société parfaite sur l'île d'Utopie. Cette dénomination est restée depuis comme terme générique pour de pareilles constructions sociales irréalisables. L'Utopie de Thomas Morus fut suivie de toute une série d'écrits du même genre. Pour nous borner à la littérature française, nous citerons : l'Histoire des Sevarambes de Vairasse; les Aventures de Jacques Sadeur de Foigny; le Code de la Nature deMorelly ; la République des Philosophes^ attribué à Fontenelle; la Découverte australe par un homme volant, de Rétif de la Bretonne; le Voyage en Icarie, de Cabet. Les projets de Saint-Simon, les phalanstères de Fourier et la proposition d'Auguste Comte de placer à la tète de l'humanité une espèce d'église laïque formée par des savants, closent la série des utopies les plus remarquables conçues sur le sol français. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, et même, de nos jours, les États-Unis d'Amérique, ont livré leur contingent à la formulation de pareils rêves sociaux. Toutes les conceptionsi énoncées jusqu'à ce jour pour
réformer la société d'une manière radicale, pâtissent de deux défectuosités capitales.
Elles embrassent d'abord les régions de la vie sociale les moins élevées; il y en a qui favorisent même le développement du facteur physique au détriment des facultés intellectuelles et morales de l'homme. Platon n'a pu se passer de l'esclavage et de la communauté des femmes dans la construction de sa république idéale. La morale de Confucius est éminemment utilitaire. Mahomet idéalise dans son paradis les jouissances charnelles et le farniente physique. Le communisme, le collectivisme, le socialisme d'État n'ont en vue principalement que la prospérité matérielle du grand nombre. C'est la production et la distribution des richesses en tant qu'utilités matérielles qui font, de préférence, l'objet de leurs combinaisons et de toutes leurs propositions de réforme.
L'autre défectuosité de toutes ces utopies et de ces conceptions, c'est qu'elles sont dans un sens ou dans un autre unilatérales.
Platon a cru devoir bannir de sa République la poésie. Auguste Comte construit une église laïque destinée à gouverner l'humanité et desservie exclusivement par des savants. Le communisme, le collectivisme, le socialisme d'État, en ne prenant en considération que le principe de solidarité, asservissent l'individu et détruisent par là toutes les libertés individuelles et publiques. Par contre, la doctrine du laisser-faire, laisser-passer, en s'appuyant presque exclusivement sur l'individu, réduit le principe de solidarité sociale presque à néant.
C'est à la Pathologie sociale, guidée par la méthode d'induction, d'étudier tous ces systèmes incomplets et défectueux, et d'apprécier en quoi ils dévient des lois naturelles
et immuables qui présideut à TôvolutioD progressive de la société humaine. En en appelant aux expériences déjà acquises par l'histoire^ en analysant les anomalies qu'ont déjà subies les différentes communautés humaines sous rinfluence d'idées et de tendances analogues^ la Pathologie sociale^ appuyée sur le Diagnostic social^ sera à même de prononcer son pronostic sur les anomalies que la réalisation de pareilles utopies doit, nécessairement, amener pour les communautés qui voudraient en faire Tessai. Mais^ en même temps, il est du devoir de la Thérapeutique sociale^ après la constation de ce qu'il y a de guérissable dans les défectuosités de la société moderne et de ce qu'il y a de juste dans les exigences refoulées et les besoins inassouvis des classes inférieures^ de désigner les moyens de guérison et de satisfaction.
L'application de ces ^oyens est du domaine de l'art social exercé par les hommes [d'État placés à la tôte des collectivités autonomes.
Le sociologue, placé au-dessus des partis et libre des passions dont les masses populaires sont agitées, est appelé à juger, d'une manière consciente, ce qui n'est ressenti que d'une manière vague et instinctive par des cœurs obscurcis par la passion et entraînés à des excès souvent involontaires par la lutte inexorable pour l'existence.