CHAPITRE HUITIEME
Quels sont les moyens thérapeutiques et les modes de traitement qui peuvent être appliqués à l'organisme social dont Tétat pathologique a été constaté par le diagnostic?
Poulr répondre à cette question il faut se rappeler d'abord que l'organisme social n'est composé que d'un système nerveux et d'ime substance intercellulaire. Les systèmes musculaire et osseux et les tissus intermédiaires lui manquent tout à fait. Un organisme social ne peut^ en conséquence^ subir que des maladies nerveuses ou des anomalies de la substance intercellulaire dans ses rapports avec le système nerveux social. On pourrait en conclure que les états pathologiques sociaux présentent moins de complication que les maladies auxquelles sont sujets les organismes de la nature^ notre corps y inclus. Mais la mobilité^ la coordination plus
complexe et la variabilité des individus-cellules, des coucbes*tis8us et des organes sociaux donnent aux maladies sociales un caractère de fluctuation tel que les symptômes en deviennent souvent incertains et le pronostic très difficile. — Les maladies que subissent les organismes individuels sont en outre plus nettement déterminées non seulement en ce qui concerne la partie de l'organisme attaquée par le mal, mais aussi sous le rapport de la durée, de la périodicité et de Tissue définitive de la maladie qui est la guérison ou la mort. Un organisme social ne guérit pas aussi promptement, mais de même il ne meurt pas aussi facilement que Hndividu. La dégénérescence incurable des éléments anatomiques constitue, pour Torganisme individuel, un cas morbide plus fréquent que pour l'organisme social. Ce n^est que lorsque des générations entières en se succédant manifestent un dépérissement progressif de leurs forces physiques, intellectuelles et morales qu'une maladie sociale peut ôtre considérée comme incurable. En faisant donc abstraction de ces' cas exclusifs, il s'agit de considérer les états pathologiques qui sont causés par la déséquilibration des énergies psychologiques dans les trois sphères : économique, juridique et politique.
Le processus pathologique dans ces trois sphères est le même; il consiste soit dans une surexcitation, soit dans une dépression excessive que subissent certains groupes de cellules-individus ou le sytème nerveux social dans son ensemble.
Le système nerveux individuel dispose, pour régler le fonctionnement de ses forces vitales^ d'un mécanisme au moyen duquel chaque groupe supérieur de cellules ou d'organes est à même de régler Faction des groupes subordonnés. En excitant les énergies défaillantes et en déprimant
celles qui manifestent une surexcitation^ ces mécanismes ramènent les unes et les autres à leur action normale. La science allemande^ donne^ aux mécanismes de la première catégorie, la dénomination de Erregungsmechanismen et, à ceux de la seconde catégorie^ la dénomination de Hemmungsmeehanismen (1).
Tout organisme social dispose des mêmes mécanismes à un degré plus ou moins puissant en proportion de sa place sur Téchelle hiérarchique. Toutes les crises et les anomalies économiquesjuridiques et politiques consistant dans un agencement irrégulier du système nerveux social soit dans le sens d'une surexcitation^ soit dans celui d'une dépression maladive, toutes les marches de l'échelle hiérarchique sociale sont douées de groupes de cellules destinées à apaiser la surexcitation ou à réexciter la dépression des cellules subordonnées, afin, de les réduire d'une manière plus ou moins automatique ou consciente à leur état normal. Les centres nerveux sociaux, à savoir, pour la sphère économique les bourses et les institutions de crédit, pour la sphère juridique le pouvoir judiciaire, pour l'organisme dans son ensemble le pouvoir central, ne sont chargés de régler les anomalies par le même procédé qu'en dernière instance. Le rôle de la substance intercellulaire dans ce processus n'est que secondaire quoique de grande importance. Comme elle ne sert que de moyen pour soutenir la vie des éléments nerveux sociaux, de même elle ne peut servir que de remède, à l'aide duquel l'organisme social, en cas de maladie, peut être ramené à l'état normal.
Les moyens thérapeutiques applicables à l'organisme
(1) Tome IV, chap. III.
social doivent^ en conséquence^ être divisés en deux catégories principales : ceux qui concernent immédiatement le système nerveux social et ceux qui correspondent à la substance sociale intercellulaire.
Les moyens thérapeutiques de la première catégorie impliquent toujours une action excitatoire ou dépressive, de la part d'un groupe de cellules-individus ou d'un organe, dans le but de ramener les énergies, sujettes à des anomalies, à l'état normal. Les remèdes de la seconde catégorie tendent au même but par la transformation ou la translocation des richesses produites, échangées et consommées au sein de la société.
Ârrètons-nous d'abord à la première catégorie de ces moyens thérapeutiques sociaux.
Toutes les excitations et les dépressions qui sont produites par un contact immédiat entre les personnes ou au moyen de signes, dont le substratum matériel n'est que minime en comparaison avec TefTet psychique produit, appartiennent à cette première catégorie. L'exemple que donne un général en se jetant le premier dans une mêlée meurtrière^ ranime le courage de la troupe et lui fait remporter la victoire. L'excitation est, dans ce cas, l'effet d'un contact immédiat entre le général et son armée au moyen de la vue. La parole d'un orateur pour frapper l'oreille de son auditoire exige également la présence personnelle des individus. Par contre, pour effectuer une excitation ou une dépression au moyen de signes tels que l'écriture et la presse^ la présence personnelle n'est pas nécessaire; mais les moyens matériels qu'on y emploie sont encore minimes en comparaison de l'effet produit. Une proclamation, contenue dans une seule feuille de papier, peut causer une
révolution ou amener une guerre^ semblable à une étincelle qui peut détruire une ville populeuse.
Mais pour que l'effet dans tous ces cas soit salutaire, il faut qu'il soit d'utilité positive et non négative. La nouvelle fausse d'une victoire remportée sur l'ennemi peut momentanément apaiser les passions populaires^ mais la réaction n'en sera que plus terrible quand la nouvelle sera démentie. Une réclame mensongère peut causer la hausse pour des actions d'une entreprise douteuse^ mais leur baisse n'en sera que plus éclatante après que l'état réel sera connu. Un livre immoral, en éveillant la curiosité et en excitant les mauvaises passions^ peut avoir plus de succès qu'un ouvrage instructif, mais en dernier résultat il ne produira qu'une dépression des énergies intellectuelles et morales du public.
Les éléments anatomiques du système nerveux social, les individus, n'étant pas liés mécaniquement, comme les cellules du système nerveux individuel, à la place une fois occupée, la thérapeutique sociale peut user de moyens de guérison et de régénération dont ne dispose pas dans la plupart des cas la médecine organique. Ces moyens consistent dans l'introduction de nouveaux éléments régénérateurs pris du dehors. Ces éléments peuvent être introduits dans un organisme social d'une manière violente, comme par exemple par la conquête, ou par une voie lente et paisible, comme cela a lieu par l'immigration. En tant que de pareils éléments contribuent à élever le niveau intellectuel, moral ou matériel de la population indigène, ils doivent être considérés comme des utilités thérapeutiques positives. Cette accessibilité des éléments du dehors peut cependant exposer une communauté à en recevoir aussi d'utilité négative, d'un caractère parasitique. En fermant ou en entra-
vant l'accès à ceux-ci et en facilitant et encourageant l'entrée des éléments d'utilité positive, un gouvernement peut favoriser l'évolution progressive des difTérentes classes de la population et même de l'organisme dans son ensemble.
La seconde catégorie des moyens thérapeutiques sociaux, ceux qui se rapportent à la substance sociale intercellulaire, trouvent leur analogue dans les remèdes dont dispose la médecine organique pour activer ou entraver le fonctionnement d'un organisme. Les stimulants agissent dans le premier sens d'une manière prompte, mais peu durable. C'est surtout le cas pour les stimulants difTusibles. L'action réparatrice des stimulants non difTusibles et des toniques est plus persistante. Par contre^ les calmants et les sédatifs sont employés pour modérer la surexcitation fonctionnelle ou nerveuse survenue par suite d'un état pathologique. Tous ces moyens sont plus ou moins des poisons et ce n'est que l'exiguité des doses dont use la thérapeutique qui en fait tirer des effets bienfaisants. Taylor n'admet que deux classes de poisons : les irritants et les neurotiques ou déprimants, On peut en dire autant des remèdes thérapeutiques en général qui ont pour but de régler le fonctionnement du système nerveux.
En transformant ou en transposant la substance sociale intercellulaire, dans le but de guérir un mal quelconque, l'homme d'État l'emploie aussi de son cété soit comme moyen d'excitation et d'encouragement, soit comme moyen de dépression et de limitation. Dans la plupart des pays, l'alcool est imposé très fortement non seulement dans des vues fiscales, mais surtout à cause de son utilité négative. En mettant des entraves à sa production ainsi qu'au débit des liqueurs fortes, les gouvernements s'évertuent à en limiter la consommation, tandis qu'en encourageant la production
et en facilitant l'échange des produits de première nécessité tels que le blé, les légumes, les viandes, etc., ils dirigent le travail national vers la production de ces utilités positives. — L'argent apparaît comme le moyen le plus puissant d'excitation et de dépression en sa qualité de mesure universelle de la valeur des produits. C'est par des tarifs de douane et de chemins de fer, c'est par des primes, des gratifications, des impôts plus ou moins élevés que le commerce, l'industrie et l'agriculture sont encouragés ou entravés dans leur développement, et c'est par l'intermédiaire de l'argent, comme signe de la valeur, que le gouvernement exerce son action d'excitation ou de dépression dans le but de diriger ou d'équilibrer les énergies économiques d'un pays.
Les moyens thérapeutiques sociaux, employés en des proportions trop fortes, peuvent agir d'une manière destructive à l'égal des poisons introduits ou formés par autointoxication dans notre corps. Un tarif libre-échangiste et un tarif prohibitif peuvent également nuire à un pays, dans le premier cas par la concurrence étrangère, dans le second cas par la stagnation dans la production et l'échange des richesses faute d'esprit d'entreprise et d'invention. Â force d'accoutumance un pays peut acquérir une certaine immunité contre l'action destructive d'excitations et de dépressions artificielles excessives. Mais alors le manque ou l'affaiblissement même de cette action peut causer des états pathologiques sérieux. Une industrie qui n'est soutenue que par des primes et des prohibitions dépérit dès que ces moyens artificiels lui font défaut. Ainsi l'alcoolique, le fumeur d'opium et le morphinomane meurent d'inanité dès que les moyens d'excitation qui leur étaient devenus une seconde nature viennent à leur manquer.
Le processus thérapeutique s'effectue dans l'organisme individuel d'une manière plus automatique vu la prédominance du facteur physique ; au sein de la société il fait son évolution d'une manière plus consciente à cause de la liberté plus grande et des facultés psychiques plus élevées dont dispose le système nerveux social dans ses parties et dans son ensemble; mais les loid qui président à/ ce processus dans Tun et l'autre sont les mêmes. Elles n'expriment pour ainsi dire que la contre-partie des lois qui règlent l'évolution normale et progressive de la société humaine, en leur servant de corollaire et de complément.
Indépendamment des remèdes physico-chimiques introduits à l'intérieur de l'organisme individuel dans un but d'excitation ou de dépression, la thérapeutique a recours encore à une autre méthode de traitement pour agir sur les individus sujets à des déséquiiibrations fonctionnelles ou atteints de névrose. Dans des cas pathologiques de ce genre elle recommande souvent le changement du milieu ambiant, physique ou psychique. — Dans la plus large acception de ce terme le milieu ambiant est formé pour l'individu par les particularités du sol qu'il habite, par les influences de l'atmosphère qui l'entoure, enfin par tout ce que l'on sousentend ordinairement sous la dénomination de climat. — Il a été constaté par des observations multiples qu'un changement de climat influe souvent d'une manière bienfaisante sur les déséquilibrés et les neuralgiques. Quand la maladie n'est pas compliquée de lésions et de dégérescences organi^
ques^ il n'est pas toujours nécessaire pour la guérison du malade, comme le supposent beaucoup de médecins^ qu'il soit transporté d'un climat froid dans un climat chaud ou de la ville à la campagne. Souvent le changement dans le sens contraire produit le même effet. Il a été prouvé que dans ces cas c'est le système nerveux qui, par le changement du milieu ambiant^ est affecté de préférence. Il en résulte pour Torganisme un travail plus pondéré d'assimilation et de désassimilation, une circulation plus accélérée, une usure organique plus forte. En s'équilibrant d'une autre manière le système nerveux en acquiert un autre tonus, le processus physiologique s'en ressent en réagissant de son côté sur le système nerveux dans quelques-unes de ses parties ou dans son ensemble. Le processus même par lequel un individu acquiert la capacité de résister aux variations de climat et aux conditions du nouveau milieu ambiant constitue le phénomène biologique de r acclimatation.
La configuration du sol qu'occupe une communauté, le climat qu'elle subit, le voisinage de la mer, la répartition des eaux douces^ etc., forment le milieu ambiant matériel qui exerce sur le système nerveux social de la communauté une influence non seulement physique mais également d'un caractère psychique. Si le climat d'Europe devenait aussi froid qu'il Tétait durant la période glaciaire^ ce n'est pas seulement l'existence matérielle de l'homme qui y subirait une transformation profonde ; il en serait de même des relations économiques, juridiques et politiques des agrégats sociaux dont sont formés aujourd'hui les États européens.
Cependant l'homme associé à ses semblables peut, de son côté, réagir sur le milieu physique dont il est entouré, en le transformant d'une manière plus ou moins notable. Par la destruction des forêts, le dessèchement des marais, le défri-
chement du sol^ le climat d'une contrée peut subir des changements qui, à leur tour^ exerceront une influence plus ou moins profonde sur la vie sociale de la population. Non seulement Tagriculture^ l'industrie^ le commerce s'en ressentiront^ mais de même les facultés intellectuelles et morales des individus ainsi que le caractère et le génie national. Les relations sociales et les dispositions psychiques d'une population qui habite un sol entrecoupé de marais ou couvert de forêts sont autres que celles d'une population répandue dans des plaines cultivées ou des espaces montagneux privés de végétation.
Quelques écoles historiques ont toutefois exagéré^ dans leurs déductions, Tinfluence physique des contrées que les différentes races et les associations humaines ont occupées dans les temps historiques. On a voulu expliquer par cette influence toutes les particularités intellectuelles et morales des populations autochtones et les diflérentes manifestations de la culture humaine en général. Or il n'existe pas de populations autochtones dans le sens absolu ; les races ont, dans leurs migrations, passé par des milieux ambiants très différents, elles se sont croisées entre elles et se sont superposée^ les unes sur lés autres à l'instar des stratifications géologiques qui forment l'écorce terrestre. Il en est résulté que la civilisation a été de tout temps la résultante des énergies ethnologiques plutôt que le produit du milieu ambiant physique.
Dans un sens plus restreint le milieu ambiant pour l'individu et l'organisme social est formé par des relations éco- • nomiques, juridiques et politiques^ par le type de l'organisme, par le caractère des valeurs et des utilités qui circulent dans son sein^ par le tonus qu'a acquis le système nerveux social, etc. Ce milieu ambiant intérieur est sujet à
des transformations encore plus variées et plus fréquentes que le milieu ambiant extérieur, la nature physique. L'individu et la communauté doivent s'y adapter, doivent s'acclimater à ces changements sous peine de tomber dans des états morbides ou de périr. Un peuple qui passe de l'état nomade à la vie sédentaire, doit s'aclimater au nouvel ordre social, et ceux de ses éléments qui ne s'y prêtent pas, en sont éliminés d'une manière plus ou moins violente. Il en est de même d'une nation qui de conquérante devient paisible, d'un pays qui a passé d'une constitution aristocratique à la démocratie et vice versa. Ce n'est souvent qu'après un temps plus ou moins prolongé, après une résistance opiniâtre, après des luttes obstinées que les différentes parties d'un organisme social s'acclimatent au nouvel ordre des choses. Il y en a qui en sortent régénérés et doués de nouvelles énergies vitales; d'autres^ en surmenant leurs forces dans cette lutte et en les usant trop vite, finissent par dépérir et meurent d'inanition.
Les aliénistés ont, de leur côté, dans le traitement de la folie, recours au changement du milieu social. Leurs modes de traitement peuvent être compris sous deux catégories principales : Visolement et la distraction.
Pour apaiser la crainte d'un animal excité par la vue ou le son d'un objet, cause de sa terreur, il faut l'en éloigner ou éloigner l'objet lui-même. Pour tranquilliser un hystérique, il est de. première urgence de le séparer du milieu ambiant, social ou matériel» qui agit sur son système nerveux d'une manière excessive dans le sens de l'excitation ou de la dépression. Dans les deux cas c'est au principe d'isolement qu'on a recours.
Mais en éloignant les objets et les personnes qui exercent sur l'individu une influence morbide, on peut leur substi-
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tuer des objets et des personnes qui agissent dans un sens plus favorable et contribuent à restituer Tétat normal d'une manière plus efficace. Substituez^ à un bâton dont vous menacez un chien, un morceau de viande, et l'effet sera plus fort que si vous vous bornez à éloigner l'objet de la menace. Transportez l'hystérique du milieu ambiant physique et social qui a causé sa maladie dans un milieu plus propice, entourez-le de soins et de personnes sympathiques, et sa guérison n'en sera que plus prompte et plus complète. C'est par la distraction que ces résultats seront acquis.
Considéré sous le point de vue social, Tisolemen timplique toujours un éloignement de réflexes directs ou indirects dans le but de combattre l'état morbide d'une association de cellules-individus quelconque. Par la distraction le même but est atteint dans la société au moyen du rapprochement et de l'activation plus énergique de réflexes favorables au rétablissement de l'état normal. En éloignant de la jeunesse les influences pernicieuses et en lui faisant subir l'action d'un milieu favorable au développement de ses facultés intellectuelles et morales, on ne se borne pas à combattre les instincts pervers et les passions subversives dans la nouvelle génération, mais on éveille en elle en même temps des tendances plus nobles et des aspirations vers l'idéal. C'est donc en usant simultanément des deux modes de traitement : de l'isolement et la distraction, qu'on agit sur la jeunesse. La société en fait de même avec les adultes en éloignant, pour toujours par la déportation ou la peine capipitale, et temporairement parla réclusion, les criminels^ et, d^un autre côté, en élevant et élargissant la sphère d'influence des éléments favorables à son évolution progressive.
Les ordres religieux sont des associations, isolées par des règles disciplinaires du reste de la société et placées
dans un milieu favorable au développement de l'esprit religieux et à la satisfaction des besoins métaphysiques des initiés. L'esprit et la discipline militaires ne peuvent également être soutenus que par un régime d'isolement, plus ou moins sévère, du reite de la population et par la création d'une atmosphère dans laquelle on ne respire que les préceptes du devoir et de l'honneur militaire. Dans ces cas c^est donc également des deux modes thérapeutiques précédents qu^on fait usage pour discipliner des classes sociales entières' un sens déterminé.
L'isolement et la distraction, appliqués d'une manière fausse et excessive, loin d'écarter un état morbide, peuvent tout au contraire en amener d'autres plus sérieux et coticourir à la dégénérescence de la communauté entière. La population chinoise, par le système d'isolement qui la sépare du reste du monde, est tombée dans un état d^hébètement. Toutes les classes sociales^ les corporations, même les familles qui par suite de préjugés religieux et aristocratiques ou par des sentiments de méfiance, d'envie ou d'arrogance se mettent à l'écart du mouvement général qui anime la communauté à laquelle elles appartiennent, pratiquent un système d'isolement qui dans la plupart des cas leur devient fatal.
Le traitement au moyen de la distraction, si l'on en use d'une manière fausse, ne peut aussi donner que des résultats négatifs. Un gouvernement qui a recours à une guerre extérieure pour détourner des questions brûlantes de l'intérieur, les passions populaires déchaînées, se rend coupable d^un emploi faux de ce moyen thérapeutique. Il en est de même quand un gouvernement ou les classes élevées d'une société ont recours à un système de flatterie et de complaisance pour les convoitises de la populace dans le but de
distraire la masse populaire des questions du joor qui Tagitent, de calmer ses sentiments de mécontentement ou ses aspirations vers une existence matérielle et morale plus digne. Les eircenses romains peuvent servir de type pour caractériser ce mode pervers de distraction sociale.
La loi d'évolution progressive de la sphère économique : accroissement de la propriété et élargissement de la liberté dans la production, l'échange et la consommation des services et des richesses; celle de la sphère juridique : délimitation plus précise des droits concurremment avec l'extension de la liberté de les faire valoir; celle de la sphère politique : affermissement de Tautorité sur les différentes marches de Téchelle hiérarchique et extension des libertés individuelles et publiques, cette triple formule de la loi d'évolution progressive se résume, comme nous l'avons vu, dans la formule générale : intégration toujours plus intense des énergies sociales marchant de pair avec leur activation toujours plus spécialisée. Pour qu'une communauté poursuive une marche progressive, il est nécessaire que non seulement chacune de ses sphères se conforme à la loi d'évolution, mais qu'il en soit de même de toutes les trois sphères dans leur ensemble. L'évolution pourrait ne donner en dernier lieu qu'un résultat négatif si le progrès d'une des sphères se réalisait aux dépens de celui- des deux autres sphères ou si l'un des membres de la proportion : propriété, droit, autorité, croissait aux dépens de l'autre : la liberté,
et vice versa. Un pays riche peut être faible sous le point de vue politique^ témoins Carthage dans l'antiquité^ la Chine et les Indes orientales de nos jours. La sphère juridique peut progresser en dépit de la marche rétrograde des deux autres sphères. Le code de Justinien n'a pas sauvé l'empire byzantin de sa ruine économique et politique. Un état militaire peut représenter une force politique respectable et ruiner en même temps le pays sous le rapport économique, témoin la Turquie actuelle. La propriété peut devenir une arme d'exploitation, le droit se lignifier en lettre morte, l'autorité dégénérer en despotisme^ la liberté économique, juridique et politique en licence.
La mobilité et la variabilité des éléments qui font partie du système nerveux social et de la subtance sociale intercellulaire font plus facilement dévier l'organisme social de l'éiat normal, mais les mêmes qualités permettent l'application de remèdes thérapeutiques dans un sens plus large en vue d'écarter l'état morbide.
Le principe de compensation, qui est borné à un cercle très restreint chez les plantes et les animaux, peut se produire dans des limites beaucoup plus* larges au sein de la société. L'élasticité de son système nerveux lui permet de faire suppléer les éléments nerveux les uns par les autres. Les centres régulateurs placés au faîte de la vie sociale, en subordonnant l'action de toutes les autres énergies aux intérêts communs, tendent à les mettre d'accord avec révolution progressive de la communauté dans son ensemble. C'est le gouvernement, comme représentant de la souveraineté de l'État, qui règle en dernière instance toutes les excitations et les dépressions effectuées par les organes subordonnés dans les trois sphères. Si Ton analyse l'activité législative, administrative et politique d'un gouvernement,
on trouvera que son action se laisse réduire toujours en dernier résultat, soit à une excitation, soit à une dépression des éléments nerveux, individuels ou collectifs, dans Tune des trois sphères. En fondant des académies, des universités, des institutions pour les beaux-arts et les métiers, en encourageant par des primes, des exemptions d'impôt, des privilèges, l'industrie, l'agriculture et le commerce, en améliorant les voies de communication, en réglant les tarifs des chemins de fer, en construisant des ports et des chantiers, le gouvernement n'a en vue que d'éveiller, d'exciter ou d'alléger la manifestation des énergies latentes, physiques ou psychiques, individuelles ou collectives de différents éléments anatomiques du système nerveux social à la tète duquel le gouvernement se trouve placé. Par contre, par des prohibitions, des restrictions, des impositions plus fortes, des amendes et des peines, il tend à réprimer^ à limiter et à entraver l'action des énergies qui lui paraissent nuisibles et en contradiction avec les intérêts et le progrès de la communauté.
Les organes d'excitation et de dépression eux-mêmes, le gouvernement y inclus, subissent à leur tour une évolution soit progressive, soit régressive; ils se développent et se raffermissent ou bien s'atrophient et dégénèrent sous Tinfluence du milieu ambiant social. Considérés sous le point de vue génétique, ils ne sont, comme tous les organes en général, que la résultante d'une série innombrable d'activations physiologiques, morphologiques et unitaires ayant leur source dans la vie organique de la simple cellule sociale qui est l'individu. Mais, une fois formés, ils peuvent se développer d'une manière plus ou moins indépendante des influences du milieu ambiant social par un exercice auto-
nome de leurs énergies propres ou périr d'inanité ou faute d'exercice.
L'organe régulateur de la sphère économique, la bdurse^ est un produit du fonctionnement physiologique d'une communauté, mais, une fois constituée, la bourse réagit de son côté d'une manière plus ou moins indépendante, désordonnée ou bienfaisante, sur toutes les transactions commerciales, industrielles et agricoles. Les tribunaux, cette extériorisation de la conscience sociale, ce reflet de Topinion publique dans le domaine du droit, réagissent de leur côté sur la société, et ce n'est que lorsqu'ils exercent leur pouvoir indépendamment des fluctuations mobiles du milieu ambiant, qu'ils remplissent la tâche qui leur est dévolue. Le gouvernement, produit lui-même des tendances unificatrices de la communauté, réagit de son côté sur toutes les sphères de la vie sociale, et il n'est fort que lorsqu'il est indépendant.
Les pays qui sont placés à la tète de la civilisation mo« derne, nous présentent la plupart de ces organes dans la plénitude de leur développement typique. Mais à côté de ceux-ci il y en a qui, sous l'influence de changements multiples du milieu ambiant social et faute d'exercice, se sont atrophiés. Ainsi, les organes représentés par les corporations des arts et métiers ont dégénéré dans la plupart des pays d'Europe soua Tinfluence de la liberté industrielle qui a ébranlé leur cohésion intérieure et rompu les bornes de leur exclusivisme. Il en est de même des organes corporatifs de la noblesse et des ordres religieux si puissants au moyen-âge. Par contre, il y a des organes qui, loin d'avoir atteint la plénitude de leur développement, se trouvent encore dans un état embryonnaire. Au nombre de ceux-ci doivent être placés les organes intersociaux et internatio-
naux qai, de nos jours, se forment poar régler et coordonner les relations économiques des différentes classes de la société. Les progrés de l'industrie, l'emploi de machines perfectionnées, la facilité des communications, l'accumulation des capitaux et leur transfusion d'un pays à un autre au moyen des signes d'argent et par la voie du crédit, ont transformé profondément la vie économique de la société moderne. La concurrence, limitée jadis à des cercles étroits par des entraves naturelles ou artificielles^ s'est emparée de nos jours du marché du monde entier. Il en est résulté une mobilité et une incertitude dans toutes les relations industrielles, commerciales et financières, dont h& fluctuations et les déséquilibrations se font sentir dans les régions les plus reculées de la vie sociale. Une série de récoltes abondantes de blé dans les plaines d'Amérique peut causer la ruine de l'agriculture en Europe. L'extension de la culture de la vigne au Caucase et en Bessarabie fait baisser la valeur des biens-fonds engagés dans la viticulture en France et en Allemagne. Le développement de l'industrie manufacturière aux Indes et au Japon menace de famine des districts industriels entiers de l'Angleterre. Les capitaux se portent d'un centre financier à un autre, en élevant ou abaissant le taux du capital, le prix du travail et les frais des entreprises d'une manière souvent abrupte et incalculable.
L'agitation des esprits causée par la question sociale, les théories de reconstruction de la société d'après des principes nouveaux, les grèves d'ouvriers, l'antagonisme entre le travail et le capital ne sont que les symptômes de l'état pathologique causé par les déséquilibrations auxquelles est en proie la sphère économique de la société moderne.
Mais concurremment avec ces syptômes naissent, enfantés par le besoin naturel de régénération et de restauration de
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l'équilibre perdu, des organes nouveaux destinés à régler, à limiter et à discipliner les énergies économiques dont les excès menacent de désorganiser la société moderne jusque dans ses fondements. Ces organes présentent un double caractère : ils sont ou intersociaux ou internationaux, et les uns comme les autres peuvent se rapporter soit aux éléments dont est formé le système nerveux social soit à sa substance intercellulaire. Ainsi, les tendances de la population à élever le niveau de ses facultés intellectuelles et morales et de ses aptitudes industrielles, au moyen d'associations et d'organes destinés à répandre les lumières et les préceptes de rhygiène dans la masse populaire^ concernent immédiatement les éléments dont est formé le système nerveux social. Il en est de même des réclamations en faveur de l'élargissement des droits de la femme, du suffrage universel, etc. — Tout ce qui a rapport à l'échange des richesses concerne par contre la substance sociale intercellulaire, et c'est la partie de la question sociale du jour qui présente les plus de difficultés et de complications. Le travail luimême étant une valeur échangeable contre des richesses sur le principe de l'offre et de la demande, il en résulte une antinomie entre la personnalité humaine et une chose, mais une chose qui n'est pas simplement une force brute de la nature, mais le produit elle-même d'un travail antécédent accumulé par l'épargne. C'est cette antinomie qui a existé de tout temps mais qui de nos jours seulement se manifeste avec plus d'intensité, que la société moderne est appelée à résoudre et c'est par la formation de nouveaux organes d'excitation et de dépression qu'elle s'est mise à l'œuvre.
Passons succinctement en revue les résultats de ce travail intérieur de la société moderne par lequel elle manifeste ses tendances à regagner l'équilibre économique que les condi-
tioQS nouvelles de la vie sociale lui font perdre à un degré inquiétant.
Les associations coopératives : assurances de toute espèce^ caisses de crédit^ d'épargne et de retraite, sociétés de production et de consommation, logements ouvriers, acquisitions collectives de biens-fonds, etc., ont pris de nos jours un essor remarquable. En Allemagne, Schultze-Delitsch en a été le promoteur principal. En Angleterre, elles ont pris naissance sous l'égide d'associations qui se sont formées dans le but d'unifier les intérêts de la classe ouvrière. Aux États- Unis la grande organisation ouvrière qui porte le titre de chevaliers du travail (Knights of labor) repose également sur les principes de coopération. En France ce mouvement est moins prononcé, mais il a trouvé dans M. Charles Gide un adhérent chaleureux et éloquent. M. E. Cheysson 8*est fait de son côté défenseur des institutions patronales. En Russie, l'association coopérative est une institution nationale : ses racines reposent dans le génie national russe, éminemment sociable, dans la propriété commune du sol et dans l'institution des artels, associations d'ouvriers et de travailleurs dans un but de production ou de consommation communes.
Toutes ces associations ont principalement pour objet le travail et la personnalité même du travailleur. Par contre toutes les compagnies d'actionnaires, sous quelque forme qu'elles soient constituées, représentent des associations
coopératives qui ont pour objet le capital et pout* membres les grands et les petits rentiers.
L'État lui-même est devenu dans plusieurs pays d'Europe grand-entrepreneur et constructeur de chemins de fer, grand-entrepreneur surtout pour les produits destinés à la défense du pays, grand-assureur en cas de maladie^ de vieillesse et pour toute une série d'accidents, occasionnés par les forces destructives de la nature, comme le feu, la grêle, par l'industrie^ les machines, etc.
Ces associations^ malgré la diversité de leurs formes^ de leurs objets, du but qu'elles poursuivent, reposent toutes sur le principe de la coopération et de la concurrence libre ; ce n'est que l'État qui, pour quelques branches de services et d'industrie, se réserve des droits exclusifs. Il en sera autrement dés que la coopération et la concurrence individuelles et libres seront écartées et que^ d'après le système prôné par les socialistes d'État, le gouvernement deviendra le seul entrepreneur et le capitaliste unique. Ce n'est que par une coopération basée sur le principe de coercition le plus sévère qu'un pareil système pourrait trouver sa réalisation.
Mais à côté de ces associations qui ont pour but de rapprocher le producteur du consommateur et l'ouvrier du capitaliste, d'abaisser les frais de production, d'écarter les intermédiaires entre celle-ci et la consommation^ de distribuer les profits et les dommages entre un plus grand nombre d'associés, de faciliter le crédit, de perfectionner les communications, etc., d'autres groupes et organes sociaux se trouvent aujourd'hui en voie de formation dans le but de régler les relations économiques des différentes classes delà population, de déterminer les limites de leur action et de leurs sphères d'intérêts, de réprimer les excès de la concurrence et de la liberté, de soutenir et d'encourager les vic-
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times de la lutte pour l'existence. Ainsi les syndicats d'ouvriers ont pour but de parer à l'abaissement des salaires par le capitaliste et l'entrepreneur ou même de les élever aux dépens du taux du capital et des profits de l'entreprise. Les syndicats des capitalistes et des entrepreneurs poursuivent dans un sens opposé le même but vis-à-vis de l'ouvrier et des consommateurs. Tels sont les trusts aux États-Unis d'Amérique et les associations du même type en Europe. Ces groupements, intersociaux au commencement, ont pris dans les derniers temps un caractère international. La compagnie^trust du pétrole américain embrasse aujourd'hui le marché du monde entier. Il en est de même des syndicats internationaux des producteurs de sucre^ d'alcool, etc. — Les associations d'ouvriers de même ont dépassé les frontières des États et ont formé des organes internationaux, comme contre-pied au caractère cosmopolite du capital.
Toutes ces associations sont encore trop jeunes pour fonctionner régulièrement et avec suite; elles sont encore trop faibles pour se maîtriser elles-mêmes et pour dominer les autres : les syndicats des entrepreneurs et des capitalistes tendent au monopole, ceux des ouvriers à la licence. Il en résulte un antagonisme latent entre les différents facteurs de la vie économique moderne qui éclate souvent en luttes ouvertes désastreuses pour les parties qui s'y engagent.
Pour obvier aux excès de telles luttes, la société a besoin de nouveaux organes régulateurs, d'excitation et de dépression, comme tous les organes appelés à discipliner le fonctionnement des forces sociales. Et de tels organes également ont déjà pris naissance et se trouvent en voie de formation. Les comités d'arbitrage entre patrons et ouvriers; les comités de conciliation pour décider des
conflits entre les ouvriers de professions distinctes; enfin^ les comités d'arbitrage international pour régler les intérêts économiques, juridiques et politiques entre les différents États^ voilà les formes que ces organes ont pris de nos jours. Ils répondent à des besoins réels de la société moderne. Raffermis par l'exercice même et le fonctionnement auquel ils sont appelés^ ils ne manqueront pas de maîtriser les excès auxquels sont en proie aujourd'hui les différents facteurs engagés dans la lutte économique de nos jours.
Au-dessus de tous ces organes en procès de formation^ comme au-dessus de tous les autres déjà définitivement constitués, se trouve placé le gouvernement comme régulateur souverain de la vie tant économique que juridique et politique d'un pays. C'est donc le pouvoir central qui, par un processus d'excitation ou de dépression^ est appelé à régler en dernière instance les excès auxquels peuvent être entraînés les organes naissants de second, de troisième^ etc., ordres dans les trois sphères sociales. Mais le gouvernement, de son côté^ doit savoir, sous ce rapport comme sous tous les autres, maîtriser lui-même son action et se garder d'outrepasser la mesure que lui impose l'art de gouverner. Il faut qu'il n-oublie jamais que l'initiative de toute action sociale part toujours de l'individu, que l'esprit d'entreprise et d'invention résulte de la concurrence des énergies individuelles qui ne peuvent se faire jour que sous le régime de la liberté et jamais sous celui de la coercition et de la tutelle. Ce n'est donc que l'action pathogénésique des nouveaux organes que le gouvernement doit prévenir et combattre sans détruire leur autonomie, vu que ces organes eux-mêmes sont un produit nécessaire enfanté par les conditions de la vie économique moderne. Parmi
les syndicats il y en a qui n'ont pour but que d'élever ou d'abaisser artificiellement le prix du travail^ le taux du capital ou les profits de l'entrepreneur^ afin d'enrichir un petit nombre d'accapareurs en exploitant le producteur autant que le consommateur. Ce sont les syndicats qui portent un caractère de pure spéculation. Il est de première urgence que le gouvernement cherche à obvier à ce mal. Il en est autrement des syndicats agricoles et industriels qui n'ont en vue que de prémunir le capital et le travail engagés dans les biens-fonds et l'industrie contre les fluctuations accidentelles et imprévues du marché intersocial ou international.
Chaque entreprise constitue par elle-même un organisme autonome qui prend naissance et se développe d'après les mêmes lois que Torganisme social dans son ensemble. Les lois de l'adaptation au milieu^ de la lutte pour l'existence^ de la croissance et de la continuité, de l'individualité et de la solidarité président à l'évolution de toute entreprise agricole et industrielle comme à celle de l'individu et de l'État. Chaque entreprise se construit en outre d'après un type, démocratique, oligarchique, aristocratique ou monarchique, selon les conditions vitales de son existence et du milieu ambiant physique et social. Or un des traits caractéristiques de la grande industrie moderne c'est la prédominance du capital fixe sur le capital circulant et, pour quelques branches, même sur la valeur du travail. Une entreprise ruinée entraine dans la plupart des cas la perte d'une grande partie du capital fixe, le moins propre à être déplacé, transformé et dégagé. Il est donc naturel que par le seul instinct de conservation la grande industrie tende à se défendre contre les effets d'une concurrence à outrance causée par la surproduction ou la baisse des valeurs pro-»
duiles au-dessous des frais'de productioQ. Comme un gouvernement, à moins de dégénérer en despotisme, ne peut s'opposer à la formation d'associations qui ont pour but de régler le travail, il ne peut non plus refuser le droit d'existence aux associations industrielles et agricoles. Ce ne sont que les excès qu'il doit combattre et réprimer dans Tun et l'autre cas. La manière dont il doit agir pour ne pas manquer le but^ les modes de traitement et les moyens thérapeutiques à employer, sont du domaine de l'art. La science doit se borner à éclairer l'homme d'État sur les lois qui président à l'évolution progressive et régressive de la société et sur les modulations que subit la formule qui leur sert d'expression sous Tinfluence de différents facteurs physiques, intellectuels et moraux. Il suffirait de rappeler ici que l'inégalité dans la production, la distribution, et la consommation des richesses ne se trouve en harmonie avec le progrès économique d'une communauté que quand cette inégalité est graduelle et qu'elle implique un ordre sériel d'entreprises hiérarchiquement liées entre elles par des termes intermédiaires. Or, la tendance des capitaux et des entreprises vers une concentration excessive peut déséquilibrer l'échelle hiérarchique industrielle par la suppression de l'industrie moyenne et surtout des arts et métiers. C'est donc en protégeant et en encourageant ceux-ci qu'un gouvernement peut opposer à ces tendances destructives les forces vives de la société^ sans restreindre la liberté d'action individuelle et sociale.
Les associations ouvrières qui ne se bornent pas à régler les salaires conformément aux exigences du marché, mais qui tendent à faire violence à l'individu dans la libre disposition de son travail ou au capital engagé dans l'industrie,' s'arrogent un droit de coercition qui ne peut être exerce
que par l'État comme volonté souveraine de la communauté. C'est donc au gouvernement de faire valoir^ dans cecas^ ses droits^ en garantissant la liberté individuelle et le droit de propriété.
Les adeptes des différentes écoles théoriques et les initiateurs des systèmes de bonheur universel ne manqueront certainement pas de réclamer contre les moyens que nous venons d'indiquer, en les désignant comme insuffisants et purement palliatifs. Les différents modes d'organisation de la société qu'ils proposent sont des remèdes sans nul doute plus radicaux ; mais parviendront-ils à écarter les maux dont est assaillie la société moderne ? Nous en doutons.
Une solution définitive de la question soi-disant sociale est-elle en général possible ? — Elle l'est aussi peu que la guérison de l'humanité de tous les maux physiques. Ce n'est qu'une amélioration relative qui, dans l'un et l'autre cas, est réalisable. Chaque pas qu'une société fait dans la direction du progrès implique une partie de la solution de la question sociale dans un sens ou dans un autre. Plus il sera fait de ces pas^ plus la prospérité générale et individuelle se répandra et se raffermira. Mais aussi longtemps qu'il existera des infirmités individuelles^ physiques, intellectuelles et morales^ il y aura aussi des anomalies sociales. La science et l'art, les gouvernements et les organes régulateurs de la vie sociale peuvent y porter remède à un certain degrés sans pouvoir prévenir toujours et encore moins abolir définitivement toutes les déviations de l'état normal auxquelles est sujet tout organisme social. Une société parfaitement normale devrait avoir pour postulat la perfection de la nature humaine et de la nature sociale. Or^ l'individu et la société sont et demeureront toujours des êtres imparfaits. La perfection n'est pas de ce monde.
Grâce aux éclatantes découvertes faites de nos jours à Taide du microscope^ la cellule a été reconnue comme Télément anatomique primaire dont sont formés tous les organismes de la nature. La Pathologie, en s'appuyant sur ces découvertes^ est parvenue de son côté à prouver que les maladies que subissent les organismes ne représentent que les résultantes des anomalies de simples cellules dont sont formés les tissus et les organes malades. La Thérapeutique, qui ne constitue que la contre-partie de la Pathologie, est sur le point d'arriver aux mêmes résultats dans l'application des remèdes destinés à combattre les maladies.
Nous avons prouvé par l'analyse des énergies qui concourent à former l'organisme social, que c'est l'individu qui en constitue l'élément anatomique primaire et que tous les moyens thérapeutiques employés à guérir un mal social ne sont que des palliatifs lorsqu'il n'en résulte pas la régénération de l'individu, cette cellule du corps social.
En analysant l'action des forces dont la concordance et l'antagonisme produisent les phénomènes in&nimient variés que manifeste la nature organique, les biologistes les plus éminents ont reconnu deux catégories de ces forces. Los forces physiques dominent dans les régions inférieures de la vie organique. En s'élevant consécutivement sur les degrés de l'échelle hiérarchique des êtres, les organismes manifestent de plus en plus des énergies psychiques. L'évo« lution par laquelle les forces physiques, en s'élevant en puissance, parviennent à se condenser jusqu'à des énergies
psychiques, n'a pu encore être éclairée d'une manière satis^ faisante par la science. Mais quel que soit le lien qui unit les deux catégories de forces, leurs manifestations au dehors, dans Tespace et le temps, n'en sont pas moins distinctes. Cette différence éclate surtout en ce qui concerne la société humaine, Torganisme le plus développé et le plus différencié de tous les êtres vivants.
La double nature de l'organisme social exige en conséquence remploi de deux catégories de remèdes thérapeutiques pour guérir les anomalies sociales : les uns doivent avoir en vue la nature physique de l'homme, les autres ses facultés intellectuelles et morales. La médecine et l'hygiène prennent soin de celle-là, la morale et la religion ont pour objet Tàme humaine.
Le développement des forces physiques qui, dans l'antiquité, constituait une question sociale de première importance, a été négligé longtemps par la société moderne. Ce n'est que dans les derniers temps que l'opinion publique^ inquiétée par les symptômes de dégénérescence physique que manifestent les générations nouvelles, s'est tournée vers l'étude de ce côté de la question sociale et a amené des mesures de la part des gouvernements et de la société ellemême pour combattre le mal. Les soins les plus énergiques sont de nos jours donnés à l'hygiène publique intersociale et internationale. La gymnastique, le sport sous toutes les formes, les jeux en plein air pour toutes les classes de la société sont devenus populaires. Les exercices physiques entrent déjà dans le programme des écoles primaires et moyennes de la plupart des pays, en France surtout grâce à l'initiative de M. Jules Simon. On a en même temps évalué à sa juste valeur le principe de sociabilité qui trouve
son expression dans tous les exercices^ même purement physiques, entrepris en commun.
D'un autre côté la popularisation des sciences, des arts et des produits littéraires par les bibliothèques publiques, les cabinets de lecture, les expositions d'objets d'art concourt à élever le niveau intellectuel et moral des masses populaires. En Angleterre et aux Etats-Unis d'Amérique, des associations se sont formées dans ces derniers temps pour rendre accessible, à la classe ouvrière, même l'enseignement universitaire.
Mais, à côté de ces questions sociales, pour ainsi dire unilatérales, il y en a d'autres de nature plus compliquée, qui embrassent un plus grand nombre de facteurs dans les sphères économique, juridique et politique. Elles touchent au système nerveux social et à la substance sociale intercellulaire dans leur ensemble et dans leur action réciproque commune. Les déviations que manifeste l'organisme social, sous ce rapport, exigent un travail d'analyse et de synthèse plus détaillé, plus profond et en même temps plus généralisé. Les moyens thérapeutiques capables de prévenir de tels maux et de les écarter sont de nature complexe, peuvent plus facilement faillir et même donner des résultats contraires à ce que Ton en espérait. Sur ces questions, les opinions sont très divisées, quelquefois même opposées.
Ce n'est que par une juste synthèse basée sur la conception de la société humaine en sa qualité d'organisme réel, que peut être éclairée la connexion des phénomènes sociaux aussi compliqués et enchevêtrés les uns avec les autres et que peuvent être trouvés les remèdes thérapeutiques en conformité avec les lois qui règlent la vie organique en général.
Ce travail de synthèse en ce qui concerne la société
humaiae^ c'est la Sociologie positive qui s'en charge.
La conception de Tindivida, comme produit de la condensation du travail social de toutes les générations précédentes^ la reconnaissance concrète de la société en' sa qualité d^organisme réel composé d'un système nerveux et d'une substance intercellulaire, réunis en un corps ou, ce qui est la même chose, en un système par des réflexes réels, voilà les résultats du travail de synthèse de la Sociologie positive. La Thérapeutique sociale en fait autant par l'étude des remèdes propres à guérir les anomalies sociales. Elle unifie par un travail de synthèse les efforts isolés de la médecine, de Thygiène, de l'économie politique^ de la jurisprudence, de la politique, des sciences abstraites^ de la morale et de la religion dans le but de les faire concourir d*un commun accord à étudier, à prévenir et à guérir les anomalies que subit la société humaine dans ses différents groupements, comme famille, corporation^ association professionnelle, État, ainsi que dans sa totalité, comme genre humain.
Pour ne pas nous borner à des généralités, nous allons éclairer quelques phénomènes sociaux du point de vue occupé par la Pathologie et la Thérapeutique sociales, en les soumettant alternativement à un travail d'analyse et de synthèse et en embrassant dans nos considérations l'action concomittante du système nerveux social et de la substance sociale intercellulaire.
Considérée isolément, l'armée ne représente qu'une réunion d'hommes destinée à repousser un ennemi extérieur ou à terrasser à l'intérieur par la force physique les infractions ouvertes et les révoltes à main armée. Mais, sous le point de vue social, l'armée est en même temps une école par laquelle passe la partie masculine de la nation en s'y inculquant les sentiments du devoir, de la discipline et de
patriotisme. Dans Tarmée s^extériorisent et se conceatrent les sentiments d'honneur et de dignité nationale. De son côté> par l'exen^ple et les relations personnelles de ses membres^ l'armée réagit au moyen de réflexes directs et indirects sur le système nerveux de la communauté entière en y éveillant et y développant les mêmes sentiments.
Il en est de même de Téglise. Considérée séparément^ ce n'est qu'une institution destinée au culte de l'Être suprême. Mais du point de vue social l'église représente l'incarnation des aspirations les plus élevées immanentes à la conscience humaine; elle donne satisfaction aux besoins métaphysiques innés chez tous les hommes en leur qualité d'êtres intellectuels et moraux. Ceux qui ne trouvent pas de contentement satisfaisant dans la religion le cherchent dans d'autres directions : dans la science, dans l'art, l'activité publique, souvent dans un mysticisme désordonné et ténébreux. Mais pour les masses populaires des pays même les plus avancés en civilisation, l'église chrétienne représente toujours encore la seule institution qui soit en état de satisfaire leurs besoins métaphysiques etqui soit en même temps une école de discipline morale et de perfectionnement personnel. La religion en général lie les consciences et les volontés à des préceptes et des mandements déterminés. L'étymologie même du mot l'indique, elle effectue cette liaison dans les sphères les plus élevées de la vie sociale, dans les sphères intellectuelles et morales. Toutes les religions sont des institutions de socialisation suprême^ tandis que la science et l'art n'expriment que des tendances unilatérales de l'esprit humain. Quant à l'action des collectivités industrielles, elle est confinée aux sphères inférieures de la vie sociale. Le tonus qui prédomine dans les sphères les plus élevées du système nerveux social lui est en conséquence donné par
les sentiments et les instituts religieux. Le tonus que Téglise grecque imprime à la vie intérieure de la nationalité russe est différent de celui que produit l'église catholique au sein des nationalités romanes et de celui que manifestent les communautés de la race germanique sous l'influence du protestantisme. Le Koran accorde le système nerveux des communautés musulmanes d'après un autre ton que le Talmudla société juive. Là où la religion manque, où son influence a faibli, où elle-même est tombée en dégénérescence, il y a désharmonie dans la vie sociale faute d'union dans ses manifestations suprêmes. C'est donc par un manque de «ynthèse dans l'appréciation du rôle que jouent la religion et l'église dans la vie sociale qu'on parvient à nier leur nécessité et leur importance. Les idoles qu'on croit devoir écarter ou briser, ne laisseront après elles que le vide ou seront remplacées par d'autres idoles de nature moins élevée et impuissantes à lier et à délier les volontés et les consciences discordantes. Nous reviendrons encore sur cette question dans le dernier chapitre de notre ouvrage. On pourrait croire que les phénomènes économiques, plus rapprochés des intérêts quotidiens des masses populaires et qui forment un milieu ambiant de nature plus concrète, devraient donner lieu à moins de malentendus et de jugements erronés. Tout au contraire. Ne saisissant pas la concordance et la connexité des lois économiques qui président à la production, la distribution et la consommation des richesses et des services et qui unissent les fonctions physiologiques de la société en un ensemble organique^ les esprits superficiels en jugent de la même manière qu'on expliquait l'action des forces de la nature dans le temps où leur connexité et où les lois qui les régissent n'étaient pas encore découvertes et déterminées par les scien-
ces naturelles. Pour ces esprits la nature était animée de forces occultes bienfaisantes ou hantée par des génies malfaisants. On voyait partout des divinités ou des démons. On est habitué, aujourd'hui, à jeter de hauts cris contre de tels préjugés. Mais les tendances de nos jours à concevoir et à représenter certains phénomènes sociaux comme la cause de tous les maux dont est envahie la société moderne et certains autres phénomènes comme la source dont il faut attendre Tavènement d'une ère de prospérité générale^ n'impliquent-elles pas autant de préjugés et le même degré d'ignorance par rapport au milieu ambiant social que ce n'était le cas jadis en ce qui concernait le milieu ambiant physique ! Pour les communistes et les collectivistes le capital c'est rincarnation de Lucifer, le chef des démons; pour les socialistes d*État^ le gouvernement est la divinité douée d'omnipotence qu'ils adorent^ c'est la ProVidence en personne.
Ceux-là se rebellent obstinément contre la vérité que le capital engagé dans Tindustrie n*est qu'une forme passagère et infiniment variable que prennent les épargnes d'un pays sous TinfLuence de Faction concomittante du système nerveux social dans son ensemble et de la substance sociale intercellulaire'dans ses dififérentes manifestations. Ils ignorent que le crédit, les signes d'argent, la valeur relative des richesses et des services échangeables, les profits de Tentrepreneur^ létaux du capital et les salaires de l'ouvrier, enfin la sécurité dans l'exercice du droit de propriété, peuvent diriger le capital dans une direction préférablement à d'autres, le faire émigrer à l'étranger ou le forcer à se cacher sous des formes insaisissables. La transformation du capital industriel qui représente une énergie économique patente en énergies latentes sous forme de papier de crédit et d*argent, peut être comparée à la transformation de la
force mécanique en chaleur. Il n'y a que cette différence que la force physique en se transformant ne subit pas de pertes, tandis que les transmigrations du capital^ surtout lorsqu'elles s'effectuent d'une manière violente et abrupte, sont ordinairement accompagnées de déchets plus ou moins forts dans la' valeur des produits. Cependant^ en chassant le capital de l'industrie^ on ne le dévêtit pas de sa qualité de capital, comme également la force mécanique transformée en chaleur ne perd pas sa qualité de force, ce n'est que le mode d'action et la forme qui ont changé.
Les socialistes d'État oublient, de leur côté, que tout gouvernement ne constitue lui-même qu'une partie intégrante du système nerveux social de la communauté à la tète de laqlielle il est placé, et que les moyens dont il dispose font partie de la substance sociale intercellulaire dont la communauté elle-même tire ses moyens d'existence. En rendant au gouvernement un culte qui ne lui est pas dû, on n'en fait pas une Providence dans le sens chrétien, mais une idole qui ne peut exister que grâce à des sacrifices incessants de la part de ses adorateurs. Élevé sur ce piédestal, le gouvernement ne se contentera pas de l'encens qu'on lui prodigue; ses prêtres, à l'égal de Calchas, exigeront non des fleurs, mais des fruits, et les fruits qu'ils engloutiront seront les richesses et les épargnes de la communauté entière.
La Sociologie positive est appelée à éclairer^ à l'aide de la méthode d'induction et par un travail d'analyse et de synthèse, les esprits sur la connexité réelle des phénomènes économiques^ à détruire les fausses idoles et à dissiper les préjugés enfantés par Tignorance et nourris par des passions aveugles.
Arrêtons-nous encore sur un exemple pris dans une autre
sphère sociale, pour illustrer le manque d'analyse et surtout de synthèse qui caractérise les formules théoriques de la sociologie abstraite.
La famille, ce groupe primaire' qui réunit les individus des deux sexes et sert de berceau à la génération naissante^ forme Télément histologique le plus important de la société. Non seulement la quantité^ mais encore la qualité de la population en dépend. — Les deux sexes étant, dans tous les pays, en nombre presque égal, la monogamie constitue l'organisation de la famille la plus normale. La polygamie est une institution familiale anormale parce que, pratiquée par une partie de la population, elle a pour conséquence inévitable le célibat forcé pour le reste de la population et de préférence pour les classes moins aisées. Ce n'est que par le trafic des esclaves qu'on subvient à la pénurie des femmes dans ces pays. La polygamie entraine donc^d'abord et avant tout une déséquilibration dans les relations des. deux sexes. Mais elle est en outre la source de toute une série de maux dans la sphère intellectuelle et morale. En ravalant la femme, elle donne aux enfants une mère incapable de leur inculquer les préceptes du devoir et de faire éclore leurs facultés intellectuelles. — On a remarqué en faveur de la polygamie que dans les pays où elle prédomine la prostitution est moindre que dans les pays de monogamie. La cause cependant en est simple. C'est que la polygamie ellemême frise de très près la prostitution. Elle n'en est que la forme légale. Lrf famille monogame est exclusive. Toute union entre les deux sexes conçue hors d'elle y est marquée comme prostitution. La monogamie a donc aussi des conséquences pathologiques, et l'une des plus désastreuses, c'est la prostitution. Cette plaie que la civilisation moderne porte à son front est la source multiple de dégéné-
rescence physique et morale, individuelle et sociale. Pour guérir le mal, les mesures isolées ne suffisent cependant pas. Il en faut étudier d'abord les causes par un travail d'analyse et de synthèse de toutes les anomalies sociales qui concourent à produire le mal et n'appliquer que les remèdes qui peuvent l'atteindre et le combattre dans ses sources. Vouloir supprimer la prostitution par l'abolition de la famille monogame, équivaudrait à la proposition, d'écarter l'inégalité des fortunes par l'abolition du droit de propriété. Dans ce cas, comme pour tous les autres états pathologiques d'un caractère chronique, ce n'est qu'en élevant le niveau intellectuel et moral de l'individu que le mal peut être guéri.
Il en est de même de la question de la croissance et de la décroissance de la population. — La natalité peut baisser dans un pays de haute culture intellectuelle et de grande prospérité matérielle sous le régime d'une stricte monogamie. La dépopulation dans de pareilles conditions est causée par des tendances purement sociales. C'est que les relations des deux sexes, le caractère de la vie de famille, sont déterminées de préférence non par les lois mais par les mœurs. Dans un pays où l'amour du gain, la concupiscence pour les jouissances matérielles, les besoins de confort et de luxe ont atteint un degré très élevé, prédomine la tendance à restreindre le nombre des enfants afin d'éviter les soins qu'exige leur éducation et d'obvier au morcellement des fortunes. Dans ces pays, une famille nombreuse est, par le pauvre, regardée comme un malheur, et, poiir le riche, est entachée de ridicule. — La théorie de Malthus semble être à première vue, favorable à cette tendance. Mais Malthus n'a fait que formuler une loi naturelle commune à toute la nature organique, celle qui résulte de la
disproportion toujours croissante entre une population qui se multiplie en proportion géométrique et les moyens d'existence qui ne sauraient croître indéfiniment et dont la croissance est représentée selon Malthus par une proportion arithmétique. Dans la lutte pour Texistence qui en résulte, les plus faibles et les moins aptes doivent, d'après Malthus, succomber fatalement faute de subsistances. Mais cette lutte elle-même ne peut-elle pas éveiller et développer des énergies individuelles et sociales propres à multiplier les moyens d'existence dans une proportion plus forte encore que l'accroissement géométrique d'une population? L'esprit d'entreprise et d'invention, éclairé par la science moderne, n'a-t-il pas devant lui une arène indéfinie pour créer des utilités nouvelles dont les générations précédentes n'ont pu même rêver ? Les forces de la nature concentrées sur notre globe sont certainement limitées; mais ces limites mêmes se trouvent reculées 'par la science moderne à un lointain encore tout à fait indéfinissable. Qui aurait pu prédire, il y encore quelques dizaines d'années, que le marché du monde souffrirait d'une surproduction de blé? On commence déjà à extraire les matières farineuses de la lignine; encore un pas et on transformera les matières inorganiques en substances nutritives. L'erreur de Malthus a été de tirer une limite prématurée et trop restreinte au second membre de sa proportion, — les moyens d'existence. Or, l'accroissement môme de ceux-ci dépend directement des énergies psychiques et physiques que manifestent les éléments contenus dans le premier membre de la même proportion, — la population elle-même. Une race inerte, ignorante et incapable de maîtriser ses passions peut mourir de pénurie sur un sol qui nourrira avec abondance une population industrieuse, prévoyante et sobre. Comme en Amérique des millions
d'ètrcs humains vivent de nos jours à leur aise et que des capitaux immenses s'accumulent en proportion toujours croissante, — non arithmétique, selon la formule de Malthus, mais géométrique, — sur un territoire qui jadis frustrait à peine Texistence misérable[^de quelques hordes d'Indiens, de même la plupart des pays d'Europe pourraient, dans l'avenir, suffire à nourrir des populations beaucoup plus nombreuses si les énergies intellectuelles et morales dont elles disposent gagnaient en puissance. C'est que la croissance même de la population éveille et stimule, par la lutte pour l'existence et la concurrence, des énergies toujours plus intenses, tandis que, dans une population qui décroit en nombre et dégénère intellectuellement et moralement, ces mêmes énergies ne parviennent pas à se produire ou s'atrophient à peine écloses.
Cependant, même en introduisant une telle rectification dans la formule énoncée par Malthus, on sera encore loin de pouvoir déterminer les causes véritables de la croissance ou de la décroissance du^ nombre d'une population ou de ses moyens d'existence. L'histoire nous apprend que des races placées dans des conditions^ matérielles très défavorables se multiplient d'une manière étonnante, comme c'était le cas pour les anciens Germains, et ne voyons-nous pas aujourd'hui une extrême exubérance de la population juive en Russie en dépit de toutes les restrictions sociales dans lesquelles elle se débat? Par contre, dans les pays qui ont atteint un degré très élevé de civilisation et de prospérité matérielle, comme la France, la population est stationnaire. Il en serait de même de tous les grands centres de population, malgré les richesses qui s'y trouvent accumulées, s'ils n'étaient constamment alimentés par l'afflux delà population des campagnes. Les ravages physiques et moraux
que produit dans les grandes villes la prostitution ne suffisent pas, par eux seuls, pour expliquer ce phénomène, de même qu'il ne suffit pas, pour expliquer la dégénérescence des classes élevées remarquée dans plusieurs pays, d'invoquer le système des mariages de pure convenance qui y est pratiqué. Ce n'est que par une synthèse générale de toute l'action du système nerveux social et de ses rapports fonctionnels avec la substance sociale intercellulaire qu'il sera possible d'éclairer la connexité des causes qui produisent la croissance excessive ou la décroissance de la population et' de déterminer les moyens thérapeutiques propres à corriger les anomalies dans cette sphère de la. vie sociale. Un diagnostic juste ne manquera pas de prouver que la stagnation et le regrès dans l'évolution extensive ou quantitative de la communauté, dont la population décroît ou est devenue stationnaire, a sa source dans une dégénérescence physique et morale de l'individu influencée par un état pathologique du milieu ambiant social dont il est entouré.
La manière dont est traitée de nos jours une autre question de premier ordre, celle de la position delà femme dans la société moderne, rend encore plus témoignage du manque de synthèse dans les jugements qu'on porte sur les phénomènes sociaux. Les opinions les plus opposées sont produites et se heurtent sur ce terrain.
Qu'il soit urgent d'élever le niveau intellectuel de la femme pour la relever de la dégradation dans laquelle elle se trouve aux classes inférieures de la société et pour en faire une digne compagne de l'homme civilisé, la Sociologie positive est la première à^y adhérer. Elle doit se prononcer en outre pour une]^ égalité absolue en tre^ l'homme et la femme en ce qui concerne les droits civils. Dans la sphère industrielle, il 'y a des emplois et des charges qui peuyeij^t
être remplis aussi bien et môme, sous plusieurs rapports, mieux par la femme que par Thomme et il est naturel que les femmes qui se trouvent dans la nécessité ou qui ressentent le désir de s'y vouer soient mises à^mème de s'y préparer par une éducation spéciale. Mais, en allant plus loin encore, les adeptes de l'égalité des deux sexes oublient les différences entre ces sexes^ établies par la nature physique, différences qu'aucune civilisation ne pourra jamais effacer. On ne parviendra jamais, à force d'édicter des loiségalitaires pour les deux sexes, à les faire changer de rôle en ce qui concerne l'enfantement et la nutrition des enfants qui viennent de naître. Ce postulat une fois reconnu^ il en découle toute une série de conséquences de caractère social : l'insuffisance physique de la femme pour des catégories entières de travail agricole et industriel,Mes interruptions [dans le travail causées par la grossesse et les soins nécessaires aux enfants en basâge, l'inaptitude de la femme pour le' service militaire, etc. Cette différenciation dans^le rôle que la femme est appelée, par la structure physique même de son organisme, à jouer dans la société^ n'entraîne- t-elle pas, à son tour, d'autres conséquences également de nature purement sociale dans les sphères économique^ juridique et politique? Serait-il juste, par exemple, de reconnaître à la femme le droit de vote dans les décisions sur la paix et la guerre, quand ce ne seront que les hommes qui seront appelés à courir au péril et à se vouer à la mort ?
' On a cru réfuter cet argument en remarquant que les intérêts matériels et moraux de la femme, en sa qualité d'épouse, de mère et de sœur sont indirectement impliqués dans la question de la guerre, que comme sœur de charité elle peut même y prendre part directement, enfin qu'une partie notable de la population masculine pe §e voue pas
non plus au service militaire sans perdre le droit de vote dans les questions politiques.
A notre avis, ces arguments sont insuffisants pour décider la question en litige en faveur de la femme, d'autant plus qu'il y a toute une série de moments psychologiques qui font pencher la balance dans un sens négatif.
Les différences psychologiques entre les deux sexes qui découlent, de première source, de leur constitution physique distincte^ se sont accumulées et condensées par une série innombrable de générations sous l'influence du milieu ambiant social qui a agi d'une manière différente sur l'homme et la femme. L'homme a été appelé de tout temps à l'action au dehors, la femme a dû se replier sur elle-même dans le cercle étroit de la famille. Il en est résulté que Thomme constitue de préférence l'élément de différenciation sociale, tandis que la femme en représente l'intégration et la synthèse. L'homme perd son équilibre quand il ne différencie pas son action au dehors, la femme tombe dans l'excès et l'exagération dès qu'elle dépasse le cercle de la famille et cherche au dehors la satisfaction de ses besoins intellectuels ou moraux. L'homme* est plus enclin à juger les relations sociales d'une manière objective^ la femme les saisit presque exclusivement du point de vue subjectif. C'est pourquoi aussi la femme est peu apte à remplir les fonctions du juge; elle se laisse trop influencer par les idées et les sentiments personnels et par les impressions fugitives du moment.
Mais il y a plus encore. La lutte des parties dans l'arène politique, la rudesse dans les mœurs et le déchaînement des passions et des âpres instincts dont sont accompagnés les couflits des intérêts dès qu'ils sont voués à la publicité et descendent cjani^ la rue ; le spectacle souvent repoussn,i\(i
des plaies morales qui^ dans les tribunaux^ se découvrent devant le juge dans toute leur nudité et dans toute leur hideur; la nécessité pour le juge de prononcer des arrêts souvent sévères etquelquefois sanglants; tous ces moments ne doivent-ils pas^ à leur tour, réagir sur le caractère de la femme, dés qu*elle y sera mêlée, d'une manière dissolvante en la déséquilibrant dans son for intérieur et en faisant disparaître de son front Tauréole idéale qui fait tout son prestige et que Goethe a si bien caractérisée comme c das Ewigweibliche » ?
L'âme masculine et Tàme féminime ne sont pas des entités adéquates ; tout au contraire, sous beaucoup de rapports, elles sont incommensurables l'une avec l'autre.
Mais c'est justement le caractère distinct et, sous beaucoup de rapports, opposé de la nature de l'homme et de la femme qui les attire réciproquement, par le même principe qui rapproche les pôles électriques opposés. En se joignant ils se suppléent mutuellement. Détruisez la différence psychologique entre les deux sexes et le lien moral qui les unit disparaîtra; il ne restera que la concupiscence physiologique. Les conséquences sociales de cet état de choses seront immenses, surtout pour une société déjà avancée en civilisation. Les mariages par inclination deviendront plus rares, et ce seront les unions de convenance qui prédomineront de plus en plus avec leur cortège de dégénérescence physique et morale pour les générations futures. La plus grande partie, surtout des classes élevées, préférera le célibat, les hommes pour subvenir à leurs besoins physiologiques plus librement, les femmes pour devenir des vestales ou des prostituées.
Les relations entre les deux sexes sont maintenant empreintes d'un caractère idéftl et m^fne ipystique. La société
moderne ayant dépassé Tàge héroïque et mythologique et se trouvant en plein âge industriel, la femme, par ses vertus et même ses défauts, sa force et ses faiblesses, constitue le seul objet de poésie sociale. Comme l'homme -vieille-femme n'a pu inspirer les poètes dans les temps héroïques, de même la femme perdra son auréole d'idéalité en devenant femme-homme. II en résultera un abaissement esthétique de tous les produits de l'art et de la littérature.
Ce n'est donc qu'en estimant à sa juste valeur le rôle de la femme comme partie intégrante du système nerveux social dans son ensemble qu'il est possible de porter un jugement juste sur cette question tant agitée de nos jours. Or, c^est justement la synthèse des phénomènes sociaux qui fait défaut à tous ceux qui se sont prononcés sur cette question. Cette synthèse, ce n'est que la Sociologie positive qui peut la donner, par la conception de l'organisme social comme un être réel dans son unité individuelle autant que dans les manifestations différenciées des forces sociales spécifiques.
C'est aussi par'manque de synthèse sociologique que les biologistes qui se sont occupés de la dégénérescence de la race européenne sous l'influence de la civilisation moderne ont fait fausse route en proposant des moyens non seulement impropres à la combattre, mais qui devraient amener des résultats diamétralement opposés au but, si leurs propositions'^venaient à être réalisées. Les uns pensent que le but serait atteint au moyen de l'amour libre qui, d'après
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leur opinion^ pousserait la femme à choisir les hommes les plus beaux et les plus capables de produire une postérité intelligente et robuste. Mais les mariages à terme et dissolubles à volonté que propose Grant- Allen, qu'est-ce autre chose que la prostitution sous forme légale? Or la prostitution a été de tout temps frappée de stérilité, et loin d'améliorer la race n'a fait qu'accélérer la dégénérescence des générations qui en ont subi les effets.
D'autres biologistes, comme Stanley, recommandent dans le même but l'application de mesures coercitives, telles que la défense aux représentants des deux sexes atteints de tares héréditaires, de folie, etc., de se marier. Il oublie cependant que l'on peut bien^ par des mesures législatives, limiter le droit de mariage, mais qu'il est impossible de prévenir la naissance d'enfants hors du mariage à moins de séparer par des mesures violentes les deux sexes depuis la puberté jusqu'à la vieillesse. Or, une telle réclusion étant irréalisable, la dégénérescence, causée qu'elle sera par des unions illicites, n'en sera que plus accélérée.
Wallace propose de reconnaîire aux femmes incapables de laisser une postérité une espèce de droit au travail pour les délivrer de la nécessité de s'unir à un homme dans le seul but de pourvoir à leur existence. Quant aux femmes capables de produire une postérité intelligente et robuste^ elles devraient, d'après Wallace, avoir droit à l'assistance publique afin de pouvoir se livrer sans restriction aucune à leur vocation de produire des enfants et de les soigner.
La première difficulté très essentielle qui se présente dans cette direction, c'est la question : par quels moyens la capacité d'une femme de produire une postérité intelligente et robuste pourra- t-elle être constatée, si ce n'est par l'expérience même, sauf les cas exceptionnels où la médecine
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pourrait en décider d'avance? Généralement la certitude n'en pourra être acquise que par les résultats mêmes de Tunion déjà effectuée entre les deux sexes. Le seul moyen serait donc d'encourager par des primes et des exemptions d'impôt les familles où les enfants seront reconnus être intelligents et bien portants, à en produire un plus grand nombre, et de défendre la production d'enfants dans les familles qui n'ont pas répondu à ce que l'on attendait d'elles. Mais des enfants venus chétifs au monde ne sontils pas devenus plus tard des génies et des héros, tandis que des enfants bien portants et intelligents en bas-âge deviennent plus tard la proie de maladies chroniques et s'arrêtent à un niveau peu élevé de développement intellectuel ?
Enfin, en ce qui concerne le droit au travail pour les femmes non mariables, la société sera- 1- elle à même de remplir ses obligations vis-à-vis de celles-ci, le nombre des femmes l'emportant dans la plupart des pays sur celui des hommes ?
Nous ne touchons ici qu'aux côtés économique et physiologique de tous ces projets sans prendre en considération le côté psychologique qui^ dans les relations des deux sexes, dans les résultats de leur union et surtout dans l'éducation de la nouvelle génération, l'emporte sur tous les autres. Or, c'est justement ce côté que les biologistes ont presque totalement perdu de vue.
La synthèse sociologique fait considérer la question en litige d'un point de vue plus élevé, qui embrasse un horizon plus vaste.
L'homme et la femme représentent deux types du genre humain, distincts et, sous beaucoup de rapports, incommen-> surables l'un avec l'autre. Ces deux types se sont formés
en obéissant à des lois nécessaires^ physiologiques et sociales, et se sont adaptés au milieu ambiant physique et social en accumulant leurs énergies spécifiques par une série innombrable de générations consécutives. Vouloir^ par des mesures artificielles, éloigner ces types des causes efficientes qui ont concouru à les former et 4es faire déroger au but qu'ils sont destinés à remplir^ c'est les dénaturer et les amener à un état pathologique que nous avons désigné comme l'atypie. L*homme-femme et la femme-homme sont tous les deux des êtres hybrides privés des énergies primaires qui constituent le principe même de leur existence. L'homme et la femme sont doués d'énergies instinctives innées, immanentes au type même représenté par l'un et l'autre. En faussant le tjrpe on affaiblit et on détruit, pour chacun des deux sexes, la source même dont découlent les énergies spécifiques qui les font agir selon les lois natu* relies et sociales et qui font l'essence même de leur nature. Ces énergies ne sauraient être remplacées par aucune combinaison artificielle de forces n*agissant qu'extérieurement, comme aussi l'énergie vitale de la cellule ne peut être remplacée par des excitations et des dépressions venues du dehors.
En effet, l'attrait instinctif qui rapproche les deux sexes et dont la puissance leur fait surmonter les plus grands obi^acles, négliger les dangers imminents et se charger^ pour un moment de jouissance, de tous les soucis et des peines inséparables de l'enfantement et de l'éducation de la postérité, cet attrait une fois affaibli, peut- on lui substituer un autre stimulant d'égale valeur ? L'enfantement même est pour la femme accompagné de tant de souffrances, de dangers et de responsabilité pour l'avenir de sa descendance, qu'en détruisant en elle Tinstinct de maternité, elle ne pourra
jamais être amenée, par des encouragements économiques, à mettre au monde ne fut-ce qu'un seul rejeton, si Ton met à sa disposition des moyens artificiels pour se soustraire aux lois de la nature. Pour l'homme, l'entretien d'une famille constitue une charge si écrasante qu'en lui ôtant le sentiment de responsabilité qui le porte à subvenir à l'existence de sa femme et de ses enfants on détruit le principe même de la vie de famille, et quels sont les moyens dont dispose la société ou l'État pour s'en charger?
Une législation peut donc régler et préciser les relations entre les deux sexes et la vie de famille, mais une évolution progressive ne pourra avoir lieu dans cette région primaire de la vie sociale qu'à condition que le type de l'homme et de la femme ne soit pas faussé par les dispositions législatives. La dégénérescence de la race ne pourra être prévenue que par l'amélioration physique, intellectuelle et morale de l'individu, comme aussi toute évolution progressive dans les sphères économique, juridique et politique découle de première source de l'élévation du niveau correspondant individuel.*Mais comme les qualités psychophysiques de la descendance dépendent du concours des deux facteurs, masculin et féminin, il est nécessaire que chacun d'eux soit perfectionné en sa qualité de type spécifique. En faussant le type de ces facteurs et même de l'un d'eux^ on amène des résultats négatifs sous le point de vue génésique : dépopulation, prostitution, dégénérescence de la race.
La morale et l'hygiène sexuelle, dans le sens le plus étendu de ce terme^ sont les deux phares qui doivent guider l'individu pour le préserver des maux qu'amène tout écart personnel et toute anomalie sociale dans les relations des deux sexes. Comme les relations économiques, juridiques et politiques ne représentent que les projections des éner-
gies individuelles se manifestant au dehors^ de même les relations sociales entre les deux sexes ne sont que Textériorisation des énergies individuelles dont sont animés l'homme et la femme. Mais les anomalies sexuelles portent encore un caractère spécifique qui les distingue des anomalies dans les autres sphères et qui en rendent la guérison plus difficile.
Ce n'est pas sans raison que la théologie chrétienne désigne les tentations de la chair comme la cause originaire du péché. Lesdéséquilibrations que subit l'individu sont, dans toutes les autres sphères, causées de préférence par des influences morbides qui viennent du dehors. Il peut s'y soustraire en écartant le milieu ambiant qui les cause. Les tentations sexuelles ont, au contraire, leur source dans la constitution physique de Thomme lui-même. Elles agissent immédiatement sur sa volonté; en y succombant» son intelligence est subjuguée par les instincts animaux qu'il a hérités des phases infimes de la vie organique. L'ennemi qu'il s'agit de combattre, l'homme le porte en lui-même. Pour ne pas succomber il faut que l'homme soutienne une lutte sans trêve ni merci avec la moitié de lui-même. Voilà pourquoi les anomalies sexuelles, tant individuelles que sociales, sont si fréquentes et si opiniâtres et ne cèdent que difficilement aux remèdes destinés à les écarter.
Mais, dira-t-on, si toutes les femmes devenaient mères et tous les hommes pères de famille, n'en résulterait-il pas un surcroît de population plus dangereux encore qu'une stagnation dans le mouvement de la population et que la dépopulation même? Malthus n'a-t-il pas exposé les conséquences désastreuses qui résultent de la disproportion entre une population toujours croissante et les moyens d'existence ?
Noas avons déjà réduit plus haut la formule de Malthus à sa juste valeur. Nous n'y ajouterons ici qu'une seule remarque.
C'est une loi biologique générale qu'à mesure que les êtres vivants s'élèvent sur Téchelle hiérarchique des organismes, leur énergie prolifique faiblit. Les organismes simples, tels que les amibes, les plastides, etc., se multiplient avec le plus de célérité par un simple acte de séparation et de subdivision. Les bacilles de toute espèce touchent, sous ce rapport, de plus près aux organismes embryonnaires. Mais même des organismes appartenant à des espèces plus élevées, comme les poissons, manifestent encore une énergie prolifique étonnante. Une paire de harengs aurait pu, si sa postérité n'était pas détruite violemment et disposait d'assez de nourriture, peupler dans un espace de temps très court toutes les mers de notre globe. Mais déjà les vertébrés les moins développés se multiplient d'une manière moins rapide et à mesure qu'ils se perfectionnent leur énergie prolifique baisse. Il en est de même des races humaines.
Les observations anthropologiques faites sur la vie des peuplades sauvages témoignent que ce n'est que grâce à leur énergie prolifique extraordinaire qu'ils n'ont pas péri par suite des causes de destructions multiples, physiques et sociales^ inséparables de tout état barbare. La civilisation, malgré les garanties qu'elle amène pour la vie et les moyens d'existence et malgré les progrès de la science, entraîne ordinairement un afiTaiblissement de l'énergie prolifique de la race. Les causes de ce phénomène sont d'un caractère en même temps psychophysique et social.
Mais, comme l'homme, en sa qualité de membre de la société^ et la société elle-même, comme l'organisme le plus compliqué, sont sujets atix déviations de l'état normal les
plus multiples, le ralentissement dans la croissance d'une population jouissant d'une haute culture peut aussi être produit^ non par des causes naturelles, mais par un état morbide de la communauté. Dans une telle société Taffaiblissement de Ténergie prolifique ne sera pas la suite naturelle de l'élévation de la nature humaine à un degré plus haut de perfection physique, intellectuelle et morale, mais le résultat de forces destructives, telles que la prostitution, les maladies, la dégénérescence et la dérogation des deux sexes à leurs types respectifs. Dans la lutte pour l'existence et dans les conflits économiques et politiques avec des adversaires mieux équilibrés, de telles communautés et de telles races devront succomber infailliblement.
Une fois que notre globe sera peuplé jusqu'aux limites extrêmes des moyens d'existence nécessaires pour le genre humain, il est à supposer que le chiffre de la population du globe s'arrêtera à un niveau fixe. Mais ce résultat aussi ne pourra être considéré alors comme un état normal que quand il sera le fruit de l'évolution psychophysiqué de l'individu et de la société à une hauteur de perfection qui amènerait un affaiblissement naturel de l'énergie prolifique de la race humaine, conformément à la loi biologique générale. Si, au contraire, les forces destructives prévalaient, une marche rétrograde pourrait avoir lieu, qui serait la dépopulation successive de notre globe.
De tout ce qui vient d'être exposé il résulte que les anomalies que subit une communauté peuvent être causées par
la déséquilibration d'un seul ou d'un petit nombre de facteurs physiques ou psychiques ou être de nature très compliquée par suite de l'agencement anormal d'une grande quantité de forces de tendances diverses et quelquefois opposées. Mais quelle que soit la cause ou la nature des maladies sociales» économiques, juridiques ou politiques, leur traitement se réduit toujours, comme nous Tavons prouvé, à la double action d'excitation et de dépression effectuée, sur toutes les marches de l'échelle hiérarchique sociale, par les cellules, les tissus et les organes, d'après l'ordre que chacun d'eux occupe vis-à-vis des autres. Au faîte de cette échelle se trouve placé le gouvernement, doht les mécanismes d'excitation et de dépression règlent en dernière instance l'agencement des énergies de la communauté entière. L'isolement et la distraction ne se présentent que comme des modes dérivatifs vis-à-vis du processus primaire excitatoire et dépressif. — L'action, dans l'un et l'autre sens, peut se communiquer immédiatement d'un élément nerveux à un autre, ou bien elle peut se produire par l'intermédiaire de la substance sociale intercellulaire.
Tous les cas de folie sociale que nous avons énumérés dans la première partie de cette ouvrage, tels que l'hystérie, le délire, etc., ne peuvent être guéris qu'au moyen du processus d'excitation et de dépression. La cause en est claire. Toute action du système nerveux social ne consistant qu'en réflexes directs ou indirects, le développement normal, de même que les excès morbides que manifestent les parties et le système entier, ne sauraient être favorisés ou entravés qu'au moyen de réflexes. Or, tout réflexe, par sa nature même, implique une action soit excitatoire^ soit dépressive.
La substance sociale intercellulaire, de son côté, n'étant
façoDQée et dirigée que par la volonté individuelle ou commune^ et toute manifestation de la volonté au sein de la société n'étant elle-même que le résultat des réflexes du système nerveux social^ il est clair que la production, la distribution et la consommation des richesses ne peuvent être réglées et dirigées qu'au moyen du même processus d'excitation et de dépression. La partie de la substance sociale intercellulaire la plus propre à recevoir et à transférer les réflexes sociaux, c'est l'argent. L'argent^ comme représentant de la valeur universelle de tous les produits, concentre en lui les tendances unificatrices du système nerveux social dans ses rapports avec la substance intercellulaire. Par suite de cette concentration ainsi qu'à cause de la mobilité et de la divisibilité de l'argent, marchant de pair avec la constance dans sa valeur intrinsèque, l'argent est le produit le plus commode et le plus approprié pour servir d'intermédiaire aux réflexes indirects par lesquels les organes régulateurs de la vie économique dirigent les autres parties de la substance intercellulaire vers le but proposé. En parlant des maladies dans la sphère économique, nous avons décrit le processus psychologique par lequel l'argent est devenu la mesure universelle pour toutes les valeurs échangeables. C'est par le même processus que l'argent est employé par tous les organes régulateurs sociaux et par le gouvernement comme le remède thérapeutique le plus efficace pour réduire les éléments nerveux sociaux^ qui manifestent un manque ou un excès d'énergie, à l'état normal. Dans la première partie de notre ouvrage, nous avons indiqués les anomalies causées par le parasitisme dans ses différentes formes. Dans les pays où la peine de mort n*est pas encore abolie, les parasites les plus dangereux, ceux qui se rendent coupables de lése«humanité, sont exterminés à
Pégal des bacilles pathogénésiques qui infestent notre corps. MaiSy dans tous les autres cas^ les plus nombreux^ de parasitisme, c'est également au processus d'excitation et de dépression que la société doit avoir recours pour limiter l'exploitation de ses éléments les uns par les autres. En protégeant et en encourageant les individus et les agrégats trop faibles pour réagir contre une telle exploitation, en entravant ou en réprimant en même temps les énergies parasitiques, les organes régulateurs tendent à rétablir l'équilibre rompu.
L'excitation et la dépression peuvent se manifester sans les formes les plus variées, en commençant par la parole et l'écriture jusqu'à l'emploi de la force physique. Celle-ci, comme expression de la volonté individuelle et sociale, n'est aussi que la résultante de toute une série de réflexes précédents. La guerre peut servir de type au processus d'excitation et de dépression dont le dernier mot, Vultima ratio, est la force physique.