‹ La Patrie en dangerChapitre 10 sur 111 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

je ne sais quoi... Tenez, ne m'a-t-on pas écril de là-bas qu'on vous regardait un peu comme un sorcier.

BOUSSANEL.

Oh î d'innocentes expériences de chimie...

Je pense bien. Oh ! je sais qui vous avez été. Je vous ai connu un grand chrétien, monsieur Boussanel, vous aviez une religion d'une ardeur!

BOUSSANEL.

Oui, oui... Il y a toujours eu en moi une exaltation, une frénésie de conviction... Tout ce que j'ai cru et tout ce que j'ai aimé dans la vie m'a toujours dévoré le cœur : la foi... puis la science...

LA CHANOIiNESSE.

Oh ! vous n'étiez pas de ceux qui peignent la damnation en miniature etles flammes du péché en rose ! Ah ! monsieur le petit-collet, car vous le portiez alors, vous ne ressembliez guère à nos abbés du jour. Sac à papier! je me rappelle encore, à propos de je ne sais quelle algarade de voire élève, un sermon sur l'enfer. J'en ai attrapé un morceau parla porte, j'ai été trois nuits sans en dormir... Et que vous a semblé Paris, monsieur Boussanel?

BOUSSANEL.

Une bien grande ville, madame la comtesse : la capitale de l'humanité.

LA CHANOINESSE

Vous préférez, je parie, votre cahute ?

BOUSSANEL.

Madame, je m'y trouve libre, content, satisfait; à ma tanière de charbonnier, à mes bois, madame, je dois les meilleures années de ma vie, ma philosophie, ma solitude, le renouvellement de tout moi-même. Ah! madame

le beau ciel de lit que la tête des arbres ! Une maison de fagots, si vous saviez comme cela laisse bien passer et venir à vous le souffle et le vent du vrai Dieu, du père éternel de tout ! (s'animant.) Mais rien qu'à marcher dans la campagne, au soleil, ou sous des feuilles, on se mêle à la bonté des choses, on devient meilleur et plus aimant. Souvent j'allais de ma forêt au sentier de la montagne, je montais, je montais, les nuages étaient sous moi, l'air se faisait plus pur, le ciel devenait de plus en plus du ciel. . . Il me semblait que sous mes pieds, les horizons de la terre s'effaçaient avec ses misères. Et quand j'étais tout en haut, me couchant sur une cime, suspendu dans l'infini, le pouls pressé, tout mon sang comme soulevé par la légèreté de l'air, presque envolé de moi-même, je restais, des heures que je n'entendais plus, le regard perdu, l'âme noyée, pleurant les mêmes larmes que pleurait saint Augustin... oh ! des larmes délicieuses à pleurer !

LA CHANOINESSE

En vérité?

BOUSSANEL.

Puis je redescendais, je revenais avec des pleines brassées d'herbes et de fleurs, de ces fleurs qui poussent toutes seules, de ces bouquets que font les champs ; j'en emplissais ma cabane, elles n'embaumaient et me suffoquaient, et peu à peu j'éprouvais une sorte d'asphyxie divine qui me montait à la tête, m'étourdissait le cœur, et me l'emportait à Dieu, comme dans l'encens fumant de la terre !

LA CIIANOINESSE, avec ironie.

Mi! vous vous évaporiez, monsieur ttoussanel? voyezvous ça ! . . .

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