La patrie en danger; recueil in extenso des articles publiés
Voici, rassemblés en volume, les articles fiévreusement écrits au jour le jour, pour les lecteurs de la Guerre Sociale^ pendant les trois premiers mois de la grande tragédie.
En les lisant, on revivra les heures d'angoisse, d'espérance et de triomphe que nous avons connues dans ces semaines inoubliables où subitement dans un ciel calme et serein de gros nuages noirs s'assemblèrent du côté de la Serbie et de l'Autriche, où ils crevèrent sur notre malheureuse Europe en un déluge de sang ; où subitement aussi en France toutes les querelles politiques se turent, où dans un religieux silence ceux qui avaient le bonheur d'être jeunes et d'avoir bon pied bon œil coururent à la frontière comme un seul homme, le cœur serré, la gorge étranglée par l'émotion, mais décidés à en finir une bonne fois avec le militarisme prussien et à écarter la menace qui depuis quarante quatre ans planait sur nos têtes de vaincus.
Les « poilus » qui liront ces pages écrites au
moment où eux-mêmes reçurent en pleine poitrine l'avalanche prussienne, et qui ne connaissent rien de ce qui se passait à Paris et à l'intérieur, aux heures tragiques de Gharleroi et de Morhange, aux heures immortelles de la victoire de la Marne verront que, pendant leur retraite sur Paris, les civils eux aussi ont tenu bon, et que la France entière était debout derrière eux, confiante en leur héroïsme, prête à s'ensevelir avec eux, s'il l'avait fallu, sous les ruines de la patrie.
On me pardonnera de placer en tête de ce volume les quelques articles parus en juillet, après le premier ultimatum autrichien à la Serbie, encore qu'ils ne soient pas très «unionsacrée ».
J*ai tenu à ce que le grand public qui, dans la suite, s'est intéressé à notre Guerre Sociale devenue un des grands organes quotidiens de là Défense nationale, se rendît compte des préoccupations qui étaient celles du parti socialiste auquel j'appartiens dans les semaines qui ont précédé la catastrophe, et qui ne sont point celles qu'il peut se figurer : il y verra combien notre pensée était orientée vers les grands problèmes de la politique extérieure et quelle était notre anxiété au sujet de Tinsuffisance de notre préparation militaire.
Je rassemble mes articles des trois premiers
mois de la guerre sous le titre : La Patrie en Danger.
La Patrie en Danger, c'est le nom du journal
jU'il y a quarante-quatre ans, le révolutionnaire lîlanqui, qui avait passé sa vie en prison pour avoir trop aimé le peuple et la République, publia dans Paris assiégé, et où chaque matin il claironnait ses appels aux armes.
Il reste dans mon parti socialiste des survivants de cette année terrible, dont Edouard Vaillant est la plus grande figure, vieux Communards qui se jetèrent dans la Commune par passion patriotique et républicaine parce qu'ils voulaient la guerre à outrance, et refusaient d'accepter la défaite.
Je serais heureux si dans les pages qui suivent ils retrouvaient quelque chose de la flamme patriotique, républicaine et socialiste de leur vieux Blanqui.
Gustave Hervé.
Août 1915.
La Patrie en Dang:er
Mercredi ier juillet 1914.
Oraison funèbre de rarchiduc.
Son Excellence Yiviani était tenue par le protocole de se frapper la poitrine en public et de criera l'univers que l'humanité tout entière réprouvait l'attentat de Serajevo.
Moi, qui ne suis tenu par aucun protocole, le seul attentat que je déplore, c'est celui qu'ont commis les Autrichiens sur les Serbes de Bosnie et qui vient de recevoir à Serajevo sa juste récompense.
Toutes les jérémiades officielles n'empêcheront pas la vérité d'être la vérité.
La vérité, c'est que, à leur tour, les Slaves de PAutriche-Hongrie, après ceux des Balkans, veulent se constituer en nations souveraines libres de leurs destinées, groupant les gens de même race dans un même cadre national.
Pourquoi voulez-vous que les Slaves ne fassent pas ce qu'ont fait les Français, les iVllemands et les Italiens?
Le droit de la Bosnie, c'était de faire comme toutes les autres provinces serbes jadis occu-
pées par les Turcs, c'était de secouer le joug turc et de constituer avec les autres Serbo-Croates du Sud de l'Autriche une nation serbe. .
Le gouvernement autrichien en a jugé autrement : en 1878, il a occupé la Bosnie « provisoirement»... et en 1908, il a décrété son annexion définitive. De quel droit ?
Voilà donc ces messieurs en Bosnie, chez des gens qui ne les ont pas demandés, qui ne parlent pas leur langue, qui ne sont pas, en majorité, de leur religion, et qui, par-dessusle marché, les détestent.
Ils commencent par établir partout de solides garnisons autrichiennes ; ils vous livrent toute l'administration locale à des fonctionnaires appelés de tous les coins de la monarchie austrohongroise. Ils vous excitent les Serbes catholiques, les Croates, contre le reste de la population orthodoxe et, sous l'influence des Jésuites si puissants à Vienne, ils parlent même de ramener la Bosnie au catholicisme romain.
Des libertés politiques, à peu près comme en Russie.
Des égards pour la population qu'ils ont asservie, à peu près comme von Forstner à Saverne. Il y a peu de temps, dans une des grandes villes de Bosnie, au théâtre, on jouait une pièce injurieuse pour les Serbes : les officiers autrichiens ricanent. Les étudiants du pays sifflent. Les von Forstner autrichiens dégainent et vous sabrent ces voyons^ puis font fermer leur lycée.
Après tout, leur rêve n'estil pas de sabrer de même les Serbes du royaume de Serbie? Est-ce
que l'armée autrichienne, pendant toute la guerre des Balkans, n'a pas été mobilisée aux portes de la Serbie ? Est-ce que sans la peur de la Russie et sans la sagesse du vieil empereur François-Joseph, son héritier le grand-duc Ferdinand n'aurait pas envahi la Serbie et ne l'aurait pas mise à feu et à sang ?
Et c'est quand les Serbes de la Bosnie sont encore tout frémissants de ces événements que l'archiduc en personne, avec sa digne moitié, a l'effronterie de venir parader à Serajevo, au milieu de ses victimes !
Vous trouvez mauvais que, de la race vaincue, asservie, menée à coups de sabre, deux jeunes gens se soient levés pour faire le geste vengeur ? Moi pas, c'est le contraire qui me ferait de la peine.
Au dire de notre Excellence Républicaine, toute l'humanité protesterait contre ce geste vengeur !
Allons donc ! 11 y a 10 millions de Serbes, dont5millions dans la Serbie indépendante, qui, s'ils l'osaient, dresseraient une statue au patriote qui a traduit à coups de browning le sentiment de tous les Serbes d'Autriche et de Serbie !
Demandez donc à la nation italienne qui fut un demi-siècle sous la botte autrichienne si tous les moyens ne sont pas bons pour se débarrasser de l'étranger qui vient chez vous vous traiter en pays conquis !
Il n'y a que notre pauvre France républicaine qui ne comprend rien à ce mouvement si légitime, si incompressible des nationalités sla-
— laves en formation, qu'elle a déclanché elle-même dans toute l'Europe lorsqu'en 1789-93, elle proclama le droit des hommes et des peuples à ta liberté. Même mes frères en socialisme, tout entiers absorbés par le côté économique des problèmes sociaux, n'ont pas l'air de voir qu'il y a là une queue des mouvements nationaux qui ensanglantèrent le xix® siècle, queue autrement plus dangereuse pour la paix de l'Europe que tous les conflits d'ordre économique entre classes capitalistes allemande, anglaise ou française. Car les hommes d'affaires savent bien qu'un mauvais arrangement vaut mieux pour eux qu'une bonne guerre qui serait une catastrophe pour les affaires. L'orgueil national, la vanité nationale, la sentimentalité des nations sont autrement intraitables.
Les Slaves du centre de l'Europe en sont encore à 1848, au temps de la jeune Europe de Mazzini et de Kossuth: leur jeunesse, leur élite — l'élite à laquelle appartient l'étudiant Prinzip — rêve de constituer sur les ruines de la monarchie austro-hongroise et de ce qui fut autrefois la Turquie, une fédération déjeunes nations démocratiques. Danssa marche à l'étoile, cette jeunesse slave est encouragée, soutenue parle souvenir de la Révolution française. Elle continue à tourner les yeux vers cette France révolutionnaire qui, à l'étranger, malgré notre décadence et les déceptions que la République Française a données à l'Europe libérale et démocratique, a conservé tout son prestige. Elle attend, chaque fois qu'elle fait un geste de révolte, une parole d'encouragement de l'aînée
qui ouvrit les voies de la révolte. Elle l'attend non de ministres qui ont la bouche cousue par le protocole, mais de notre presse républicaine.
Ah ! chers amis de Tétranger, vous nous demandez, du fond de vos cachots, ce que ditla France, la grande France, de vos soulèvements républicains en Romagne et de votre lutte héroïquelà-bas contre le tsarisme, etde vos gestes de généreuse colère contre les oppresseurs autrichiens qui vous tiennent sous leurs bottes?
Ce que dit la grande France ?
Elle ne dit rien, et, ce qui est plus triste, elle n'en pense pas davantage.
Elle se contente de vous contempler stupide, le regard éteint, de l'œil intelligent d'un bœuf qui regarde passer un train !
Mercredi 15 juillet (1).
La Bombe du Sénat.
Alors, nous sommes toujours prêts, archiprêts comme en 70 ? C'est-à-dire que tout manque, les canons modernes, les munitions, les aéros, la télégraphie sans fil, jusqu'aux godillots ?
Comme le sénateur Humbert énumérait tout ce qui manquait à l'armée française pour être en état de soutenir, le cas échéant, le choc de
(1) LaGi«}rreSociaîe,jusqu'enaoùt,était un organe hebdomadaire.
l'armée allemande, le ministre de la Ouerre lança une interruption qui, à elle seule, vaut tout un discours : « Et l'argent ? »
L'Excellence voulait dire que tout cela était très beau, mais que pour refaire complètement le matériel d'artillerie, pour approvisionner en vivres, en projectiles, toutes les places fortes; pour les doter de tous les perfectionnements scientifiques que la guerre moderne rend indispensables, pour doter la troupe de godillots et de vêtements suffisants, il faudrait encore des milliards et des milliards.
Nos troisannistes, quand ils votèrent les trois ans, avaient songé atout, excepté à ce détail.
Les ressources de la France sont limitées ; si l'on consacre 250 millions par an à entretenir les 200.000 hommes d'une troisième classe sous les drapeaux, ce sont 250 millions qu'on n'aura pas pour refaire l'armement et le tenir à la hauteur des armements allemands. Or, 250 millions par an, cela fait, si je sais compter, 2 milliards et demi, en dix ans.
Un état-major, composé d'hommes jeunes, intelligents, ouverts aux idées modernes, comprenant les nécessités d'un outillage de premier ordre, pour faire la guerre au vingtième siècle, capable d'initiative, de décision, capable d'avoir une opinion personnelle, aurait su que la France ne pouvait à la fois revenir au service de trois ans et consacrer à la réfection de l'outillage militaire, tous les milliards nécessaires.
Quand Poincaré, retour de Russie, vint lui apporter son beau programme de rétablissement des trois ans, un état-major digne de ce
nom lui eût répondu : « Si la nation veut répondre par un grand effort à l'augmentation des effectifs allemands, la première mesure qui s'impose, c'est de refaire complètement son outillage militaire.
« Pour les hommes, nous nous chargeons, parune réfection de notre plan de mobilisation, par une meilleure utilisation de nos réserves, nous nous chargeons d'en avoir assez pour résister au premier choc allemand ! »
Mais au Conseil supérieur de la Guerre et à Tétat-major, il n'y a que des marionnettes; il y faudrait des hommes jeunes : on n'y voit que des vieillards fatigués ou cacochymes ; il y faudrait des hommes d'esprit moderne : c'est pour cela qu'on n'y nomme que des protégés des jésuites. La fonction requiert du caractère : on y nomme tous ceux qui, dans l'armée, se sont fait remarquer par leur servilité, leur platitude, leur souplesse d'échiné, leur aptitude à lécher les pieds des supérieurs et des dirigeants.
Ces gens avoir un avis personnel, raisonné, intelligent, indépendant ?
Quand Poincaré est venu leur apporter son projet de retour aux trois ans, ils n'ont eu qu'une seule pensée : ne pas lui déplaire ; ils n'ont su que lui répondre en chœur : « Brigadier, vous avez raison ! »
Et nous avons eu 200.000 hommes de plus à faire les Jacques dans les casernes pendant une troisième année, sans aucun profit pour la défense nationale : on s'aperçoit seulement maintenant qu'ils n'ont que des canon» démodés, qu'au bout de quelques heures de combat,
ils n'auraient plus de projectiles, et que pour avoir une paire de chaussures de rechange, ils seraient réduits, après le premier combat, .à dépouiller les morts !
Le ministère de la Guerre est une pétaudière.
Mais comment en serait-il autrement avec des ministres de la Guerre qui n'y font que passer? Sept ministres de la Guerre ces trois dernières années ! Voyez-vous une grande maison industrielle changeant sept fois de patron et de directeur en trois ans! Et qu'estce que Tadministration de la Guerre, sinon la plus grosse boîte industrielle de France !
Changeons toutcela, nous dit Marcel Sembat, en créant quelques ministères techniques dont les titulaires ne seront plus à la merci de toutes les sautes de vent parlementaires?
Fort bien.
Mais pour que le Parlement change quoi que ce soit dans les rouages ou dans le fonctionnement de cette lourde machine, il faut que les partis de gauche au Parlements'abouchent, causent, s'entendent sur les grandes lignes d'une politique commune, tiennent la main à l'exécution des mesures qu'ils auront votées. Et ça, c'est le Bloc. Et le Bloc, vous savez bien, mon cher Sembat, qu'il nous est interdit par nos saints Evangiles !
Le maréchal Lebœuf, qui n'est pas mort, peut dormir sur les deux oreilles rue Saint- Dominique; il y a encore de beaux jours pour lui.
Car, je vous le dis, en vérité, le gâchis ne
disparaîtra de la rue Saint-Dominique que le jour où le Parlement lui-même — le groupe parlementaire socialiste compris — aura cessé d'être une pétaudière !
Mardi 28 juillet.
Au Bord de l'Abîme.
! Hélas ! notre beau rêve de grève générale linternationale contre la guerre, où est-il ? Oui, 'nous avions rêvé de soulever les peuples contre les gouvernements, pour les obliger à régler leurs conflits, tous leurs conflits, par l'arbitrage international ; nous avions rêvé, par la menace d'une insurrection générale contre la guerre, de préserver Thumanité et la civilisation de l'horreur, au xx^ siècle, d'une conflagration générale ! Nous avions rêvé d'appeler tous les malheureux, tous les opprimés, le jour où on leur demanderait leur peau pour la défense des patries de privilège, à se battre, dans tous ies pays, contre leurs maîtres pour fonder bnfin la patrie internationale de justice et de beauté ; nos ailes se sont brisées au choc des dures réalités et nous voilà retombés sur le 3ol, chacun sur notre sol natal, avec la seule préoccupation, pour le moment, de le défendre 1 pomme firent nos aïeux, contre les brutalités de U'invasion.
M Pour le malheur de i'humanité,| notre pauvre
International© socialiste n'est pas encore capable de poignarder la guerre !
Oui, l'aigle un soir planait aux voûtes éternelles, Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes,*
C'est donc peut-être la guerre demain, la guerre avec son cortège d'horreurs, de souffrances, de saletés.
Et quelle guerre !
La guerre pour défendre un petit peuple brutalisé par un gros ? Ce serait trop beau. Il y a longtemps que l'Europe est une vraie forêt de Bondy et il n'est pas une grande nation qui n'ait les mains pleines de sang.
Non pas la guerre pour défendre le petit peuple serbe, mais la guerre pour sauver le prestige de notre allié, le tzar.
L'honneur de notre allié ! L'honneur du gouvernement russe ! A ces seuls mots, Rabelais, Voltaire et Hugo doivent éclater de rire au fond de leur tombeau. Son honneur ne souffre pas qu'on touche aux Serbes! Honneur à éclipse. Il n'était pas si chatouilleux sur le chapitre de l'honneur, l'allié, lorsqu'il étranglait la Fin-j lande, lorsqu'il mettait un bâillon à la Pologne, lorsqu'il lâchait ses bandes noires sur les juifh de Kiew et d'Odessa !
Se battre pour sauver le prestige du tzar Noble stimulant pour le peuple dont les ancêtres firent la grande Révolution ! Quelle joi« de mourir pour une si noble cause !
C'est donc cela l'alliance russe !
On nous avait conté, à nous, le peuple sou-i verain — car nous sommes, paraît-il, souverains — le jour où Ton mit la signature de h
France au bas du traité d'alliance franco-russe, qu'il s'agissait d'un traité d'alliance purement délensii'.
Nous avions tous compris que si la Russie était attaquée directement, nous étions tenus — à charge de revanche — d'accourir à son secours.
Mais on ne nous avait pas dit qu'il nous faudrait marcher aussi, si un protégé de la Russie était attaqué ; on ne nous avait pas dit que nous devrions mobiliser s'il plaisait au tzar, pour sauver son prestige, d'attaquer l'Autriche.
On a raison de crier à l'Allemagne d'arrêter le bras de l'Autriche, dont l'agression crapuleuse contre la Serbie sera la honte du vieux François-Joseph.
Mais ce n'est pas seulement à Berlin et à Vienne qu'il faut parler haut et ferme, c'est à Saint-Pétersbourg surtout.
C'est là qu'il faut que nous, l'allié, nous disions bien haut que nous sommes prêts à tenir nos engagements, mais que nous n'irons pas au delà de ce que nous avons promis et que nous n'avons jamais promis, jamais, de suivre la Russie dans les guerres d'agression qu*il lui plaira d'entreprendre pour la sauvegarde de son prestige.
Plutôt la rupture de notre alliance défensive avec la Russie que la honte de la suivre dans une guerre offensive contre l'Autriche !
Et pendant que la France entière vit dans Tangoisse, pendant que chacun de nous se demande si demain les êtres qui lui sont le plus chers ne vont pas aller crever sur un champ de
bataille pour sauver le prestige du tzar, pendant que tout ce qu'il y a en France de gens civilisés s'apprête à porter le deuil de la civilisation, notre président de vaudeville harangue les poissons de la Baltique.
Mercredi 29 juillet.
Montrez le Traité d'Alliance.
Iln'y a pas un Français, quelles que soient ses opinions politiques, qui ne trouve que le gouvernement autrichien se conduit à l'égard de la Serbie comme un bandit de grand chemin.
Pas un qui n'aurait une grande joie en apprenant que le vaillant petit peuple serbe lui a fait payer cher sa lâche agression.
Pas un qui, maintenant, ne fasse des vœux pour qu'il en crève, et avec lui la monarchie dualiste austro-hongroise, du cancer slave qui la ronge.
Pas un qui ne se sente un peu humilié comme Européen de savoir qu'en pleine Europe un Etat puisse impudemment infliger à un autre un traitement que la morale courante internationale n'admet qu'à l'égard des peuples « inférieurs » d'Afrique et d'Asie.
Donc, que la Russie représente aux autres États balkaniques qu'ils ne peuvent laisser écraser la Serbie sans danger pour eux-mêmes ; qu'elle essaie de faire taire les rancunes des Bulgares contre les Serbes; qu'elle leur montre
à tous qu'en cas de victoire commune sur l'Autriche, ils auraient chacun quelque agrandissement territorial, la Grèce du côté de l'Albanie, la Roumanie du côté de la Transylvanie, peuplée de Roumains; la Serbie du côté de la Bosnie; la Bulgarie enfin du côté de la Macédoine où la Serbie agrandie au nord pourrait lui donner les dédommagements, nous en serions tous ravis.
Que même la Russie, sans intervenir personnellement, les lance tous sur la Serbie — tout en maintenant, si elle le peut, la Turquie dans la neutralité — nous nous frotterons les mains.
Même si, pour défendre ses clients serbes et par sympathie réelle pour eux, elle veut corriger l'Autriche, nous crierons : bravo ! à une condition : c'est qu'elle opère sans nous ; c'est qu'elle le fasse à ses risques et périls et qu'elle ne prétende pas nous entraîner dans la bagarre, même si son agression contre l'Autriche lui vaut une intervention allemande.
Tout pour l'allié russe, tout; nos sympathies, nos vœux, nos bons offices, notre or, tout : mais pas ça !
D'intervention armée de la France, nous n'en voulons, nous, à aucun prix.
Le traité d'alliance franco-russe ne nous y oblige pas.
Qu'on nous le montre — il n'est que temps — et l'on verra.
On verra que ce traité est un traité d'alliance défensive non pas entre la Serbie et nous, mais entre la Russie et nous.
Par ce traité, nous nous engageons à sou-
tenir la Russie si elle est attaquée, elle — le traité ne dit pas la Serbie — à charge par elle de nous soutenir si nous sommes attaqués nousmêmes.
S'il y a un gouvernement qui a signé autre chose, en notre nom, qu'on nous le dise à la fin !
Nous avons bien le droit, à l'heure tragique que nous traversons, d'exiger qu'on nous réunisse notre Parlement, qui n'est pas une Douma, que je sache et qu'on lui dise exactement, à lui et à nous, la chair à canon, à quoi nous sommes tenus vis-à-vis de la Russie.
Au moment où il est question d'exiger du peuple français qu'il fasse honneur à sa signature, c'est bien le moins qu'on lui dise ce qu'on a signé en son nom.
S'il y a un gouvernement qui a osé signer à notre insu, à Tinsu du Parlement, un traité d'alliance qui nous oblige à marcher si la Russie est l'agresseur, à la chienlit ce gouvernement! au bagne ce gouvernement !
Si l'alliance russe nous lie pieds et poings, même dans le cas où la Russie n'est pas attaquée directement, personnellement, même dans le cas où elle prend la responsabilité de déclarer elle-même la guerre, à bas l'Alliance russe !
Mercredi 29 juillet.
Ni Insurrection ! Ni Grève Générale!
Voilà deux ans que dans ce journal, qui a été le premier ou le plus énergique à préconiser la
grève généraleetrinsurrectionen cas de guerre, nous avons bruyamment renoncé à cette tactique qui était, dans notre pensée, le seul moyen — s'il pouvait être pratiqué en même temps partout — d'intimider les gouvernements et de les obliger à régler leurs différends par l'arbitrage.
Pourquoi y avons-nous renoncé ?
Par peur de la prison ?
Non!
On sait que la prison ici ne nous a jamais fait peur.
Nous avons reculé, oui, reculé d'abord parce que nous avons fait la constatation à l'époque delà guerre des Balkans, que nous étions très loin, nous ici, en France, du degré de préparation et d'organisation qui nous aurait permis de tenter avec quelque chance de réussite ce coup de force révolutionnaire : que chacun se tâte ; que chacun se demande si, à l'heure actuelle un coup de force révolutionnaire aurait la moindre chance d'aboutir en France !
Mais nous avons reculé surtout parce qu'à la même époque, lors de cette alerte, nous avons acquis la certitude que les socialistes autrichiens et les socialistes allemands seraient encore moins en état que nous de faire la moindre tentative de grève générale insurrectionnelle.
Ce que nous disons là, le Parti Socialiste le sait aussi bien que nous.
La G. G. T. française le sait aussi bien quenous.
Pourquoi n'ont-ils pas la sagesse politique de le dire en ce moment, ce qui écarterait de nous le soupçon de vouloir saboter la mobilisation et qui donnerait une autorité cent fois plus
grande à nos manifestations pacifiques contre la guerre.
Alors quoi ? Blufter ? Bluffer pour intimider le gouvernement et l'incliner à la paix ? On comprendrait que nous fassions ce bluff si nous nous trouvions en face d'un gouvernement d'aventure voulant la guerre. Mais qui ne sait que notre gouvernement est aussi sincèrement que nous pour la paix ?
Il ne s'agit pas de dire que nous renonçons pour toujours à notre idée généreuse de poignarder la guerre.
Il ne s'agit pas de dire que la guerre finie, nous déposerons les armes, à Berlin, à Paris, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Rome, à Londres sans régler quelques vieux comptes, avec le régime de désordre et d'injustice capitaliste et avec les partis conservateurs et nationalistes qui auront été responsables de la boucherie. I
11 s'agit de dire très haut, parce que c'est la vérité, d'abord, parce que c'est notre intérêt politique, ensuite, que, dans les circonstances actuelles, nous ne saboterons pas la défense nationale.
Cette déclaration faite, nous aurons mille fois plus de force pour dire au gouvernement : « Tout pour l'allié russe, Excepté la guerre ! »
Mercredi 29 juillet.
A deux doigts de la mobilisation.
Sera-ce pour cette nuit ?
Sera-ce pour demain?
L'Autriche a officiellement déclaré la guerre à la Serbie
La Russie mobilise.
Si l'Allemagne répond à cette mobilisation en mobilisant à son tour, c'est la mobilisation française à la même heure.
Et si on mobilise, les coups de fusils partiront tout seuls.
Nous voulons encore espérer, contre toute espérance, que sur le bord de l'abîme les gouvernements anglais, allemand, français et italien auront un sursaut d'humanité et que tous ils feront un suprême effort pour localiser le conflit entre l'Autriche et la Russie.
Nous voulons croire que si l'Allemagne a accepté devenir à Londres avec les représentants des trois autres puissances qui ne sont pas directement engagées dans le grand drame austro-russe, que ce n'est pas, comme on le chuchote autour de nous, pour se livrer sur nous à la fameuse attaque brusquée dont on a tant parlé ces derniers mois.
Jusqu'à la dernière minute nous nous refuserons à mettre le gouvernement allemand dans le même sac quele gouvernement russe et le gouvernement autrichien, qui, eux, ont depuis longtemps reculé les bornes de l'ignominie.
Mais si la catastrophe se produit, dans l'impuissance constatée où nous sommes, nous socialistes de toute l'Europe, d'empêcher la guerre par une grève générale insurrectionnelle concertée et déclanchée en même temps ! dans tous les pays, nous ne connaissons qu'un
devoir — nous les socialistes internationalistes — c'est de défendre le foyer de liberté, que nos pères, les révolutionnaires de 1789, de 1792, de 1848 et de 1870 et de la Commune ont créé au prix de tant d'efforts et de tant de sang !
Entre l'Allemagne Impériale et la France Républicaine, pas d'hésitation, notre choix est fait.
Vive la France républicaine et socialiste !
Jeudi 30 juillet.
Dans l'Angoisse et les Ténèbres.
Dans les dernières vingt-quatre heures les chances de paix sont passées de 25 à 75 pour cent, s'il faut en croire les rares dépêches que le gouvernement fait publier et qu'il peut tripatouiller comme il lui plaît puisqu'il filtre tous les télégrammes.
De tous côtés on assure que l'Autriche se bornerait à une démonstration militaire en Serbie. Si cette invraisemblable nouvelle se confirme — le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable — ce sera la preuve que le Kaiser a réussi à calmer le gouvernement de Vienne. Ce sera la preuve que le Kaiser est vraiment l'homme pacifique et prudent que tout le monde dit, l'homme qui, au dire d'un de nos confrères, aurait jadis prononcé ce mot plein d'humanité : « Pour avoir de moi, un ordre de mobilisation, il faudra mêle demander trois fois. » Le Kaiser aura pensé, fort sagement,
qu'après la soumission si complète de la Serbie, ce serait une folie que d'exposer l'Allemagne
I aux coups de l'Angleterre, de la France et de
I la Russie, un duel gigantesque, où, malgré la force redoutable de l'armée et de la flotte allemandes, il est impossible de conjecturer de quel côté serait la victoire. Il a réfléchi qu'une
|| défaite de l'Allemagne, un Sedan allemand, ce serait le lendemain la République allemande proclamée du Rhin à la Yistule. Si nos conjectures se vérifient, le gouvernement allemand aura bien mérité de l'Europe entière.
En même temps qu'on nous rassure un peu du côté de l'Autriche, on nous assure — si invraisemblable que cela soit — que la Russie se contentera de mobiliser ses corps d'armée de la frontière autrichienne, ce qui est d'ailleurs de sa part une belle preuve de sympathie pour les Serbes et un moyen élégant d'immobiliser plusieurs corps d'armée autrichiens. A quoi attribuer cette sagesse ? Le gouvernement tsariste aura-t-il compris qu'une défaite c'était le commencement de la Révolution russe ? A-t-il compris que les idées révolutionnaires conti-
jnuaient à faire leur chemin en Russie? A-t-il compris la leçon de cette grève générale des ouvriers de Saint-Pétersbourg au moment du voyage de notre hilarant Président de la République ? A-t-il compris qu'il y a quelque chose de changé en ce pays où, il y a dix ans, la classe ouvrière était si fanatique du tsar, et où, aujourd'hui, il faut des cosaques pour empêcher la population ouvrière de la capitale de conspuer « leur petit père » ?
Ou plutôt ne faut-il pas voir l'influence salutaire du gouvernement français qui aura laissé entendre à son sympathique allié que la France ne marcherait pas dans une guerre offensive contre l'Autriche ?
Il y a deuxautres gouvernements, outre celui de Paris et celui de Berlin, qui semblent avoir joué dans la tempête un rôle bienfaisant ; ce sont les gouvernements de Rome et de Londres.
Celui de Rome, il est vrai, n'a eu qu'un mérite assez mince. Il sait très bien que le peuple italien marcherait difficilement dans une guerre européenne déclanchée par l'Autriche, l'ennemie « héréditaire » de tout patriote italien qui se respecte. Il n'est pas un Italien intelligent qui ne sente que la Serbie en voulant affranchir les Serbes d'iVutriche du joug autrichien, ne fait pas autre chose que ce que faisaient leurs pères à eux, quand, en 1848 et en 1859, ils prenaient les armes pour chasser les Autrichiens de Milan et de Venise. On voit mal le peuple italien marchant contre les Serbes au secours de l'Autriche ; on les voit très bien, au contraire, réussissant une grève générale insurrectionnelle un jour de déclaration de guerre, pour établir la République italienne dont le premier acte serait de tendre la main à la République française. Cette perpective a contribué à rendre le roi d'Italie très pacifique : félicitons-le en gardant notre reconnaissance pour les républicains et les socialistes italiens qui lui ont inspiré tant de sagesse.
Le gardien de la paix européenne à qui nous devons vraiment de la reconnaissance, c'est le
• ouvernement anglais. Il est évident, qu'en concentrant sa formidable flotte de guerre, il a voulu inviter délicatement le Kaiser à faire pression sur l'Autriche. Il est non moins évident que, tout en faisant ce geste de solidarité à l'égard de la France, il a aidé celle-ci à faire pression sur son alliée et à calmer ses ardeurs belliqueuses. Le rôle de l'Angleterre n'étonnera que les ignorants qui ne savent pas que la bourgeoisie anglaise est la seule bourgeoisie d'Europe vraiment libérale et vraiment intelligente.
Voilà, du moins, la situation telle qu'elle ressort des nouvelles officielles.
Hélas! nous ne pouvons donner ces nouvelles oificielles que sous les plus expresses réserves.
La vérité, c'est que nous sommes en pleines ténèbres ; que nous ne savons que ce que les gouvernements veulent bien nous dire et que l'heure reste sombre, très sombre.
Jeudi 30 juillet.
Viviani, casse-cou ! I
On comprend, et jusqu'à un certain point on ixcuse,l'énervement du gouvernement qui a la edoutable mission, en ce moment, d'essayer de lauver la paix en danger, et de préparer la •ésistance à l'invasion.
Ce n'est pas nous, qui, à cette heure tragilue, lui créerons la moindre difficulté !
Justement, c'est parce que depuis deux ans,
nous avons ici, avec quelque crânerie, répudié la tactique de la grève générale insurrectionnelle contre la guerre le jour où nous avons vu que les socialistes allemands ne la feraient pas, c'est parce que depuis nous n'avons cessé de prêcher la reconstitution du Bloc de gauche que nous sommes qualifiés aujourd'hui pour crier au gouvernement que dans son énervement, qu'on dirait de l'affolement, il dépasse, contre la classe ouvrière, les bornes de la brutalité et de la maladresse.
S'il y a quelque chose qui est certain, c'est que ni le Parti socialiste, ni la G. G. T., ni personne ne tentera quoi que ce soit contre la mobilisation. Il n'est au pouvoir ^de personne de le tenter, et personne, même s'il en avait le pouvoir, ne le tenterait dans les circonstances actuelles, où manifestement le gouvernement français veut la paix.
Or, parce qu'un organe syndicaliste, un peu étourdiment, a rappelé l'autre jour les décisions des Gongrès confédéraux relatifs à la grève générale insurrectionnelle en cas de guerre — sans y insister d'ailleurs et sans croire cette grève générale possible — à quel spectacle assistons-nous depuis trois jours ?
Lundi, c'était les ouvriers venus en grand nombre pour manifester pacifiquement contre la guerre, à l'appel de la Bataille Syndicaliste, qui étaient chargés, brutalisés, sur les grands boulevards, et des centaines d'entre eux assommés dans les postes.
Hier soir, c'est le meeting de la G. G. T., à la salle Wagram, interdit, alors que le matin la
G. G. T. a publié un manifeste grave, modéré, où il n'y avait pas un mot sur la grève générale révolutionnaire, alors qu'à Berlin le gouvernement a autorisé les meetings contre la guerre, et même un cortège sur la voie publique.
Demain, ce sera l'arrestation en masse de tous les militants inscrits plus ou moins à la légère au carnet B : le carnet des suspects.
Quel est, parmi les ministres, le cancre qui, en l'absence de Yiviani, a pris, ou suggéré, ou décidé ces brutalités ?
Quel est le policier assez mal informé de ce qui se passe dans les milieux ouvriers pour avoir laissé croire à ce cancre qu'il y avait actuellement le moindre mouvement en préparation contre la mobilisation ?
Yiviani, qui n'est pas un cancre et qui connaît nos milieux pour y avoir passé, ne va-t-il pas mettre fin à ces brutalités ?
Ne se rend-il pas compte qu'elles sont inutiles, puisqu'il n'y a aucun mouvement révolutionnaire en perspective ?
Ne comprend-il pas que le pays menacé a besoin en ce moment, non pas du concours passif et résigné de notre prolétariat, mais de son dévouement à la République et à la nation? Ne sait-il pas que si la catastrophe éclate, le prolétariat ne se battra pas de tout son cœur si on commence à le meurtrir, à le brutaliser, à l'emprisonner en la personne de ses meilleurs militants?
Le gouvernement demande avec raison à tous les partis de se serrer autour de lui en ce moment pour essayer de sauver la paix, comme
il leur demandera peut-être demain de se serrer autour de lui pour défendre nos frontières ?
Joli moyen vraiment d'obtenir le concours actif et passionné du Parti socialiste et de la C. G. T. que de les traiter à coups de cravache î
Personne ne fera donc comprendre au gouvernement, pendant qu'il en est encore temps, que son attitude à Tégard de la classe ouvrière constitue en ce moment un véritable sabotage de la défense nationale, un crime contre la patrie ?
Jeudi 30 juillet. Édition spéciale.
Le Patriotisme Révolutionnaire.
L'opinion publique en ce moment parait surprise, agréablemeut surprise, de l'attitude, si calme, si digne, si profondément patriotique, au sens noble de ce mot, des éléments avancés de notre classe ouvrière.
Il y a quinze jours, le Parti socialiste, en son Congrès national, votait une motion en faveur de la grève générale. Aujourd'hui que nous sommes à deux doigts de la mobilisation, cherchez trace dans les manifestes du Parti de la résolution votée à notre Congrès de Nancy : « Plutôt l'insurrection que la guerre! »
EtlaC. G T., ce repaire d'énergumènes, de sans-patrie, d'anarchistes, qui vota, elle aussi, dans ses Congrès nationaux, la grève générale insurrectionnelle contre la guerre? Hier, elle
lançait à la classe ouvrière un manifeste ému, grave, simple, où elle affirme avec éloquence son attachement à la paix, son horreur de la guerre, sa sympathie pour tous les peuples; mais cherchez-y trace d'une menace de grève générale insurrectionnelle en cas de guerre!
Certes, pas un socialiste, pas un syndicaliste ne renonce à réaliser un jour, quand tous les peuples seront prêts pour une action concertée et simultanée, sa menace de soulever en même temps, dans toute l'Europe, les peuples contre rhorreur des boucheries internationales.
Pas un n'a renié la pensée généreuse de sauver l'Europe du déshonneur et de la ruine en dressant un jour — quand dans tous les pays le prolétariat sera prêt — contre la guerre menaçante, l'ensemble des forces prolétariennes du monde civilisé.
Mais le jour d'une action concertée et simultanée n'est malheureusement pas encore arrivé!
Alors, sentant bien qu'à l'heure actuelle une grève générale unilatérale faite seulement en France, pourrait livrer la frontière et le pays à l'état-major allemand, Parti socialiste et G. G. T., en silence, renoncent, la rage au cœur, à l'arme forgée, pour défendre la paix menacée de peur de frapper en même temps la patrie en danger.
Quoi! les républicains et les réactionnaires qui applaudissaient ces dernières années aux centaines d'années de prison octroyées par le jury aux militants socialistes et syndicalistes, les brutes policières qui, l'autre jour, dans les postes de police, déshonoraient la République,
le préfet de police Hennion et le ministre de l'Intérieur Malvy, en pratiquant d'immondes passages à tabac sur les manifestants ouvriers venus crier leur volonté de paix internationale, s'imaginaient-ils donc que nous avions l'idée imbécile et criminelle de livrer la France désarmée au Kaiser?
Merci, nous n'aurions pas assez à gagner au change !
Nos pères de 1789, de 1792, de 1830, de 1848, de 1871 ont mis un siècle, ont fait cinq révolutions victorieuses pour se débarrasser d'un régime de fer pareil à celui qui écrase l'Allemagne, et nous, leurs fils, leurs héritiers légitimes, nous livrerions à la botte de M. von Forstner le pays qu'ils ont arrosé de leur sang et les quelques libertés qu'ils ont si chèrement conquises? Nous prend-on pour des idiots?
Alors qu'il est évident que le ministère actuel veut la paix, alors que nous pouvons espérer qu'il briserait l'alliance russe plutôt que de nous laisser entraîner dans une guerre offensive de la Russie contre l'Autriche, nous croiton assez niais pour nous déshonorer, pour déshonorer le socialisme et le syndicalisme, pour tuer tout leur avenir en ce pays, par une grève générale unilatérale qui livrerait le pays | désarmé à l'invasion du Kaiser? \
A quelque chose malheur est bon !
La crise actuelle aura eu au moins l'avantage de dissiper l'atroce et imbécile calomnie qui paralysait dans notre pays la croissance de notre Parti socialiste et de notre G. G. T.
Finie la légende monstrueuse et inepte qui
nous représentait comme les saboteurs de la défense nationale !
L'opinion publique, maintenant, connaît le fond de notre âme.
Malgré nos justes griefs contre la patrie actuelle qui reste, sous son étiquette républicaine, une marâtre si dure pour la classe ouvrière, nous l'aimons, à notre façon, pour les germes de liberté intellectuelle et de justice sociale que nos aînés ont déposés en ses flancs.
Et aujourd'hui comme en 1792, aujourd'hui, comme au temps des « guerre-à-outrance » qui firent la Commune, notre patriotisme révolutionnaire serait, le cas échéant, le grand ressort et la suprême sauvegarde de la patrie en danger.
Vendredi 31 juillet. Édition spéciale.
Oh ! la journée affolante que nous venons de vivre au chevet de la paix agonisante!
A l'énervement avait succédé l'affolement, la panique.
Et en nous couchant ce soir, nous nous demandons si ce ne sera pas pour demain.
La guerre ! la guerre au vingtième siècle ! L'horreur ! la honte '
J'ai dans l'oreille les sanglots de ma vieille mère, dont l'un des fils sera à la frontière au premierjour, età cette heure horrible, toutes les mères de France, toutes les mères d'Allemagne,
toutes les mères d'Europe sont ma mère. Et leurs fils sont mes frères. Et ces enfants de leurs fils sont mes enfants.
Tout à l'heure, il me semblait que la terre elle-même, la terre couverte de maisons et d'arbres, se soulevait avec des sanglots.
Voilà huit ans que nous, les socialistes de toute l'Europe, nous nous faisons traiter de sans-patrie et de traîtres, pour avoir voulu empêcher cette abomination. Nous nous sommes jetés, comme des fous, à la tête des chevaux emportés qui traînaient l'Europe vers le gouffre ; nous avons été renversés, nous avons été piétines et le char de la guerre poursuit sa course folle aux abîmes.
Il ne se lèvera donc point quelqu'un parmi ceux qui sont plus forts que nous pour tenter ce que nous avons tenté, pour se jeter à la tête de l'attelage à son tour ?
Le Kaiser !
On le croyait pour la paix.
Si la guerre éclate, c'est Clemenceau qui avait raison : le Kaiser « faisait le guet » pendant que TAutriche assassinait la Serbie.
Si ce n'est pas lui personnellement le complice de l'acte de banditisme, c'est l'aristocratie militaire qui gouverne sous son nom.
Si nous nous battons, que le peuple allemand sache que ce n'est pas à lui que nous en voulons, mais à la caste militaire prussienne qui aura déchaîné l'ouragan.
Faut-il redire une fois de plus pour qu'on le redise aux soldats et aux officiers qui, là-bas, l'arme au pied, forment nos troupes de couver-
tiire, qu'ils veillent sur la frontière sans arrièrepensée : personne ne leur tirera dans le dos pendant qu'il font face à la caste militaire prussienne et autrichienne, personne.
Ici, tous nous avons rayé de notre Internationale le couplet des généraux.
Et notre /;^^e/v^a/io/^«Ze, ainsi expurgée, qu'estce qu'elle dit au fond, sinon ce que disait la Marseillaise que nos pères chantaient il y a cent vingt ans ?
Amis socialistes, amis syndicalistes, amis anarchistes, qui n'êtes pas seulement l'avantgarde idéaliste de l'humanité, mais qui êtes encore le nerf et la conscience de l'armée française, la patrie est en danger !
La patrie de la Révolution est en danger !
Vendredi 31 juillet.
Allons ! dites-le donc!
Dans le manifeste de notre Parti socialiste contre la guerre, on ne souffle pas mot de la grève générale, ni d'insurrection et pour cause : c'est que pas un socialiste, pas un, n'ignore qu'il n'y a rien à faire, et que, même si on le pouvait, on ne le ferait pias, en présence de l'attitude sincèrement pacifique de notre gouvernement dans le conflit européen.
Dans le manifeste si modéré, si pacifique de la C. G. T., pas davantage mention de la grève générale insurrectionnelle, ni dans le nouveau
manifeste très digne, par lequel nos organisations syndicales protestent contre l'interdiction du meeting de la salle Wagram.
Dans les décisions qu'a prises le bureau socialiste international qui vient de se réunir à Bruxelles, pas davantage la moindre allusion à la grève générale et pour cause, c'est que les Autrichiens sont en guerre, et ne l'ont pas faite; que le prolétariat européen n'est en mesure ou n'a le désir de la tenter, sauf peutêtre le prolétariat italien, qui a dans son jeu un atout exceptionnel : la haine de toute l'Italie contre « l'allié » autrichien.
Ainsi, il est entendu — ou plutôt il est sousentendu — qu'en France on ne fera pas la grève générale préventive contre la guerre, ni grève insurrectionnelle en cas de mobilisation : alors pourquoi le Parti socialiste et la G. G. T. ne le disent-ils pas officiellement, carrément, pour que tout le monde le sache ? Pourquoi ne pas le crier sur les toits?
Par vanité, pour ne pas paraître reculer, alors qu'en réalité nous reculons?
Par peur de paraître avoir peur ? Est-ce que les uns et les autres nous n'avons pas donné assez de preuves que la prison ne nous fait pas peur ?
On comprendrait un bluff à la rigueur, pour intimider le gouvernement, si nous nous trouvions en présence d'un ministère Barthou, Glemenceau ou Delcassé, capable de nous entraîner dans des aventures! Mais avec le ministère actuel, dont tout le monde sait qu'il ne veut pas plus la guerre que nous et que, si elle éclate,
il la subira comme la plus triste et la plus redoutable des fatalités !
On ne voit pas ce que le Parti socialiste et la G. G. T. ont à gagner en ce moment, à ne pas lâcher carrément et bruyamment la grève générale, puisqu'on est décidé à ne pas la faire.
En revanche, on voit bien ce qu'ils ont à y perdre, et nous tous avec eux.
Le conseil des ministres du Parti socialiste — dont je suis, quoique indigne — et le conseil des ministres de la G. G. T. n'ont pas l'air de se douter que nous sommes le Parti qui, il n'y a pas quinze jours, à son dernier Gongrès national, votait le principe de la grève générale préventive contre la guerre — nous avons dit concertée internationalement, une nuance que le public n'a pas assez remarquée — et que notre G. G. T. a voté, dans ses congrès, la grève générale insurrectionnelle à telle enseigne, que dans son journal officiel, elle le rappelait en gros caractère, en tête de sa première page, il n'y a pas quatre jours.
Le gouvernement est composé d'hommes, qui, Messimy tout le premier — le ministre de la guerre — ne connaissent rien, absolument rien à nos milieux.
Ils s'imaginent, peut-être de bonne foi, que nous ruminons quelque projet de grève générale pour le jour de la mobilisation.
Nous avons hurlé, dans nos congrès, que nous ferions la grève générale ; et nous ne disons pas aujourd'hui que nous ne la ferons pas ; ou si nous le disons, c'est tout bas, en rougissant,
dans le tuyau de l'oreille. Que voulez-vous ? Le gouvernement prend ses précautions, comme si nous devions la faire. Mettez-vous à sa place, en ce moment, où il assume une si effroyable responsabilité!
Tant qu'il craindra que nous tentions une telle grève, qui, de toute évidence, serait à l'heure actuelle un sabotage criminel de la défense nationale, comment veut-on qu'il traite nos meetings, nos projets de manifestations dans la rue, avec quelque douceur?
Et comment veut-on que dans tous les coups de force qu'il se permet contre nous et qu'il se permettra le jour de la mobilisation, il n'ait pas pour lui l'immense majorité de l'opinion publique ? Nous sommes arrivés à un point, il ne sert à rien de faire comme l'autruche, où nous sommes moralement en état de siège et où le gouvernement peut tout se permettre impunément contre nous... sans autre risque pour lui que de le payer cher à la première défaite.
Comment veut-on, enfin, que nous puissions peser utilement, pour sauver la paix menacée, sur le gouvernement, de toute la force que pourraient nous donner nos 102 élus et nos 1.500.000 électeurs socialistes, tant que plane sur nous le soupçon infamant que nous pouvons du jour au lendemain poignarder dans le dos la patrie en danger?
Samedi i«' août.
Jaurès est mort!
Jaurès, notre grand Jaurès est mort !
Il a été assassiné, au moment où il revenait de tenter une suprême démarche auprès du ministre des Affaires Étrangères, en faveur de la paix !
Il a été assassiné au moment où il revenait de demander au gouvernement de supplier la Russie de faire un dernier effort de conciliation pour éviter l'horreur d'un égorgement général.
Il avait su que l'x^ngleterre avait fait une nouvelle proposition de médiation à la Russie et à l'Autriche. Il avait appris que la Russie l'avait déclinée. Alors, il fut épouvanté pour la France, à l'idée que l'Angleterre, qui n'est liée par aucun traité avec la Russie, ne voudrait pas la soutenir, si la Russie se montrait aussi intransigeante que l'Autriche elle-même.
11 trembla de voir le concours de la flotte anglaise nous manquer brusquement, à la minute tragique où nous avons tant besoin de son aide.
Fou de douleur patriotique, il courut au quai d'Orsay pour représenter au Gouvernement que si attachée que fut la France à son alliée, quelque répugnance qu'elle eût à paraître la lâcher à l'heure du péril, il valait mieux rompre l'Alliance russe que d'engager la France dans une guerre où la Russie ne mettrait pas jusqu'au bout le bon droit de son côté.
Quels accents il dut trouver pour dire au gouvernement : « Nous nous battrons ! Le peuple socialiste se battra comme un lion s'il a la sensation qu'il vole au secours d'une Russie qui aura tout tenté pour épargner à l'humanité la honte d'une guerre européenne au xx^ siècle*. Ne lui infligez pas la honte, n'infligez pas la honte à notre France immortelle de l'engager dans une guerre où elle peut disparaître, sans vous assurer que son allié n'a pas commencé par se mettre lui-même au ban de l'humanité. »
Assassiné au retour d'une mission si sainte, que toutes les femmes de France, que toutes les mères de l'Europe entière lui auraient baisé les genoux si elles l'avaient connue ! Quelle plus belle mort pour le chef du Parti Socialiste, pour l'homme qui était la gloire du Parlement français et du socialisme international.
Soyez contentes, vipères, qui, depuis des années siffliez aux oreilles de tous les imbéciles, que cet homme était vendu à l'Allemagne!
Mais vous, les patriotes intelligents, pleurez! La France a perdu le meilleur et le plus grand de ses enfants !
Mais vous, les mères de France, pleurez : vos fils ont perdu celui qui, depuis dix ans, à la tête de notre Parti, a le plus lutté pour leur éviter l'horreur de la boucherie qui nous menace.
Nous, mes pauvres amis socialistes, ne pleurons pas : l'heure n'est pas aux gémissements.
Ne pleurez pas î Et surtout étouffiez pour le
moment vos cris de rage et vos rugissements de colère.
Oui, vous aviez raison, mes amis, quand vous suiviez la voiture funèbre qui portait son cadavre encore chaud, de crier, haletants : « Vive Jaurès! Vive Jaurès ! » Il vit. Mort, il est plus vivant que jamais.
Prêtez l'oreille. Il vous parle. Vous l'entendez? Vous reconnaissez sa voix, vous qui l'avez entendue tant de fois dans les meetings? Vous reconnaissez son enseignement, vous qui savez bien comment il savait concilier dans son cerveau puissant, ce que nous devons à la paix et à l'humanité, et ce que nous devons à la patrie î
Ecoutez ! Ecoutez ! Reconnaissez sa voix :
« Mesamis,mesenfants,lapatrieestendanger.
« Ils m'ont assassiné !
« En voulant me venger, n'assassinez pas la Patrie ! »
Samedi Jer août.
Haut les cœurs !
L'assassinat de Jaurès ne change rien à notre ligne politique.
Il travaillait, lui, à sauver la paix : c'est le premier devoir, la première mission du socialisme. Jaurès est mort en l'accomplissant, mort au champ d'honneur.
Pendant qu'il se battait pour sauver la paix, nous ici, depuis cinq jours, nous nous battions pour rappeler à notre parti que les socialistes
ont un deuxième devoir aussi sacré : c'est, s'ils n'ont pu sauver la paix, de sauver au moins le pays de l'invasion!
L'armée allemande est à nos portes, menaçante !
Cette nuit la mobilisation sera commencée en France; demain ce sera la guerre!
Jaurès est mort !
Au moins que la France, elle, ne meure pas !
Quand la tourmente sera passée, il faut que la France républicaine tout entière dise : « Les socialistes ont lutté jusqu'à la mort de leur chef pour sauver la paix!
Ils ont été les premiers à crier au pays : « La patrie est en danger! »
Les socialistes français ont bien mérité à la fois de l'humanité et de la patrie! »
Dimanche 2 août.
A Monsieur le Ministre de la Guerre.
Monsieur le Ministre,
Quand j'avais vingt ans, je me suis fait réformer parce que j'étais soutien de famille, en arguant de ma myopie.
Malgré ma myopie et mes quarante-trois ans, je suis parfaitement capable de faire campagne.
Gomme dans la guerre qui va éclater, la France me semble avoir fait l'impossible pour écarter la catastrophe, je vous prie de m'incor-
porer,par faveur spéciale, dans le premier régiment d'infanterie qui partira pour la frontière.
Après m'avoir chassé de l'Université, rayé du Barreau, condamné à plus de onze ans de prison, sous prétexte que je manquais de patriotisme, alors que tout mon crime, comme celui de mon parti et de la G. G. T., était de prévoir de loin et de vouloir empêcher la catastrophe d'aujourd'hui, vous estimerez, j'en suis sûr, avec moi, que la République me doit cette éclatante réparation.
Vive la France! — tout court.
Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de mon absolu dévouement à la République.
Gustave Hervé.
Dimanche 2 août.
L'âme de la Patrie.
Le char de la guerre, traîné par des chevaux emportés, roulait aux abîmes, dans une course vertigineuse.
Un million et demi de socialistes français — on les avait dénombrés au champ de Mai dernier — accoururent pour se jeter à la tète du sinistre attelage.
Leur chef s'avança : c'était un bon géant, aux larges épaules, au cerveau immense et dont le cœur était assez vaste pour contenir l'humanité tout entière.
Il voulut saisir au passage les chevaux emportés, mais un fou qui était assis sur le siège se leva, les yeux hagards, et de deux balles de revolver terrassa le bon géant, qui roula sanglant sous les roues du char maudit.
Les 1.500.000 socialistes poussèrent un hurlement de douleur, et, ce qu'on aurait jamais cru, la France entière, sans distinction de parti politique, se mit à sangloter avec eux.
Tout à coup, le spectre de la guerre se dressa devant la nation en larmes !
Aussitôt les larmes séchèrent jusqu'aux paupières des mères, des épouses et des sœurs, et un mur de plusieurs millions de poitrines viriles sortit du sol comme par enchantement, barrant la route de Dunkerque à Belfort.
Soudain, dans la nuit, on vit apparaître une forme imprécise qui portait un drapeau.
C'est Turenne, crièrent quelques camelots du roi ; voyez, il y a du blanc sur son drapeau.
C'est le maréchal Ney, s'exclamèrent quelques vieux débris du parti de l'Empire ; voyez l'aigle qui plane à sa hampe.
Non, c'est Danton, à moins que ce ne soit Hoche, protesta en chœur le gros de l'armée.
Danton ? fit avec un haussement d'épaules un jeune garde révolutionnaire : vous ne voyez pas qu'il ne montre que le rouge de son drapeau tricolore ? Danton, cela ? Mais non, c'est Jaurès.
A ce moment, une immense clameur retentit à travers les airs. De ces millions de poitrines, s'échappait un seul cri, le cri qui déjà avait retenti en 1792 à Valmy : « Vive la Nation ! »
Devant le spectacle de cette union nationale, dont on n'avait jamais vu un pareil exemple, le spectre de la guerre recula épouvanté.
Mardi 4 août (1).
Adieu à Jaurès.
Jaurès, vous êtes heureux ne pas assister à l'écroulement momentané de notre beau rêve de paix universelle ; vous êtes heureux de vous être en allé avant d'avoir vu l'Europe se plonger jusqu'au cou dans un bain de sang et piquer une tête dans la barbarie.
Mais je vous plains d'être parti sans avoir vu comment notre race nerveuse, enthousiaste et idéaliste, a accepté d'aller accomplir le douloureux devoir!
Vous auriez été fier de nos ouvriers socialistes, mon cher ami, si vous aviez vu avec quelle simplicité ils quittaient l'atelier au fur et à mesure qu'ils étaient touchés par leur ordre de mobilisation, et quelle sérénité ils sentent en eux depuis qu'ils ont conscience que la France a tout fait pour éviter la guerre, et qu'elle est victime de la plus brutale des agressions.
Vuos auriez pleuré d'émotion de voir avec quelle gravité, exempte de forfanterie, chacun va offrir sa poitrine pour barrer la route aux Von Forstner allemands et autrichiens.
(1) La Guerre Sociale n'a pas paru le lundi 3 août. (Note de l'éditeur.)
Et vous auriez été attendri de voir avec quelle sublime résignation nos mères, nos femmes, nos filles, nos sœurs, supportent l'amer sacrifice.
N'e^t-cepas, Jaurès, que vous nous permettez de chanter la Marseillaise aujourd'hui derrière votre cercueil? N'est-ce pas que \d. Marseillaise chantée gravement, par nos bouches socialistes, à cette heure où les monarchies et les aristocratiesféodales d'Autriche et d'Allemagne viennent de commettre contre l'humanité le plus lâche des attentats, n'est pas un chant bassement nationaliste, mais le grand hymne révolutionnaire qu'il était en 1792? N'est-ce pas, que tout en gardant notre cœur de toute haine contre le peuple allemand, contre nos frères socialistes allemands, nous pouvons chanter hardiment :
Qu'un sang impur abreuve nos sillons!
N'est-ce pas, Jaurès, que votre grande voix nous ordonne de chanter aujourd'hui le sublime Chant du Départ ?
La République nous appelle, Sachons vaincre ou sachons périr !
N'est-ce pas, Jaurès, que lorsque les nôtres la chanteront, la Marseillaise, en face des soldats allemands, nos frères les socialistes allemands sentiront qu'ils ne doivent pas déposer les armes, eux, avant d'avoir proclamé la République allemande !
N'est-ce pas que la République française, ce jour-là, ne doit pas empêcher la République allemande d'englober la partie allemande de l'Autriche ?
N'est-ce pas que la République allemande ainsi agrandie ne devra pas trouver mauvais que la Pologne prussienne soit détachée de l'Allemagne, soitjointe à la Pologne autrichienne et à la Pologne russe pour reconstituer la République de Pologne!
Car, n'est-ce pas, Jaurès, qu'en nous entendant chanter la Marseillaise^ la Pologne sortira vivante de son tombeau ?
N'est-ce pas, Jaurès, vous dont le grand cœur fut sans haine, vous qui avez pardonné à votre assassin au moment même où cet aliéné vous portait le coup fatal, n'est-ce pas que j'ai raison sur toute la ligne ?
N'est-ce pas qu'il faut cimenter avec votre sang de martyr le bloc de la défense nationale, et que j'ai raison d'appeler les patriotes à venir se mêler à nos jeunes gardes révolutionnaires derrière votre cercueil ?
N'est-ce pas vrai enfin qu'aujourd'hui le drapeau tricolore porte dans ses plis glorieux les mêmes espérances qu'il portait à Valmy, et qu'aujourd'hui il vous semble aussi beau, aussi sublime que le drapeau rouge de notre Internationale !
N'est-ce pas que puisque nous avons pris les armes, il faut que ce soit pour fonder, avec l'aide de la République allemande, la République des Etats-Unis d'Europe.
C'est la lutte finale, Groupons-nous et demain L'Internationale Sera le genre humain.
Jeudi 6 août (1).
Au mur les Pillards!
Voilà trois jours que j'ai besoin de hurler mon indignation contre les misérables imbéciles qui ont déshonoré la France en saccageant les établissements Maggi!
Quoi! Il y avait, dans tout Paris, un organisme merveilleusement outillé pour la vente et la distribution du lait. Il y avait un établissement puissamment outillé qui allait nous permettre, en cette heure où le gouvernement a tant à faire pour assurer 1 alimentation en lait — en un lait sain, vérifié, — des enfants de ceux qui s'en vont défendre la patrie en danger!
Et il s'est trouvé dans la capitale des bandits ou des crétins pour aller, sous couleur de patriotisme, saccager tout ce merveilleux outillage, saboter ce merveilleux service public!
Et les agents surpris ont laissé faire, au lieu de brûler la gueule à ces bandes noires!
Et les voisins, les spectateurs de ces actes de vandalisme, ont laissé faire, ou ont participé au pillage !
Grétinisme plutôt que banditisme.
Car ces insensés, après avoir saccagé les maisons Maggi, sous prétexte qu'elles sont allemandes, — alors qu'elles sont suisses, — ne sont-ils pas allés porter la dévastation dans des brasseries alsaciennes, dont les propriétaires portent des noms à consonance allemande?
Mais, espèce de bourriques, vous ne savez
(1) La, Guerre Sociale n'a pas paru le 5 août (Note de l'éditeur.)
donc pas que tous les Alsaciens portent des noms allemands?
A moi, le rouge me monte au front quand je vois ces magasins éventrés, dont les murs ravagés témoignent à tous qu'il y a dans notre peuple des brutes au moins aussi barbares que les pangermanistes qui viennent de fusiller Samain.
Et je baisse la tête, de honte, quand je vois nos commerçants français réduits, pour se mettre à Tabride pareils actes de sauvagerie, à pavoiser leur maison, à coller leur livret militaire à leur devanture, à étaler sur leurs vitres un patriotisme qui sent la peur et la terreur.
Ces actes de vandalisme, suivant à deux jours d'intervalle l'assassinat de Jaurès, savez-vous qu'ils atteignent en laideur et en horreur les massacres de septembre de 1792?
Seulement, nous avons la fierté cette fois de pouvoir dire que ce ne sont pas les républicains qui ont sur la conscience ces journées de deuil et de honte.
Nous avons le légitime orgueil de pouvoir constater que dès le lendemain, des citoyens de tous les partis avancés, notamment dans les communes socialistes de la banlieue de Paris, se sont offerts pour constituer une garde civique qui empêchera le retour de semblables ignominies.
Nous avons la consolation de nous dire que le gouvernement, qui décidément depuisle premier jour où la patrie s'est trouvée en danger, s'est montré digne du Comité de Salut Public de la Première République, n'a pas hésité à proclamer l'état de siège et à déférer à la cour martiale les quelques détrousseurs pris la main dans le sac.
On pourrait avoir de l'indulgence pour de pauvres bougres qui, mourant de faim, saccageraient une boulangerie pour manger.
On comprend parfaitement des ménagères, sous le coup delà colère, bouleversant l'étalage d'un accapareur qui spécule sur la misère publique, et qui leur vend de l'huile 10 francs le kilo ou le sucre 2 francs la livre.
Mais aller froidement saccager des laiteries, ou des brasseries, ou des bijouteries, faire mainbasse sur tout ce qui vous tombe sous la main, sans avoir même l'excuse de la faim, ce sont des mœurs d'Apaches que les conseils de guerre feront bien de réprimer, avant qu'elles se soient acclimatées chez nous.
S'ils mettent la main sur les organisateurs de ces ignominies, qu'ils ne les manquent pas!
Les commerçants, les industriels, les bourgeois comme les ouvriers qui partent vaincre ou mourir ont le droit de savoir que derrière eux personne ne les poignardera dans le dos, que personne ne saccagera les boutiques qu'ils ont confiées à la garde de leurs femmes, de leurs sœurs et de leurs filles.
Au mur, les pillards!
Au mur, les instigateurs des pillages!
Jeudi 6 août,
Jemmapes (1792-1914).
L'inondation allemande a commencé en Belgique. Combien sont-ils? 200.000, 300.000, 500.000 ? On le saura bientôt.
Dévalant au nord et au sud du camp retranché de Liège, où la vaillante petite armée belge semble tenir bon, l'armée allemande s'avance vers la ligne Maubeuge-Lille-Dunkerque.
Une fois de plus, c'est dans la grande plaine belge que le grand choc aura lieu.
Les troupes anglaises commencent à débarquer sur la côte du côté de Dunkerque.
L'armée française, elle, se concentre autour du camp retranché de Lille et de Maubeuge, et sans doute aussi vers les sources de l'Oise.
Aucune surprise pour notre état-major dans cette manœuvre de large envergure.
Elle était inscrite sur la carte, indiquée par la direction des voies ferrées que depuis quelques années létat-major allemand multipliait aux frontières de Belgique et de Hollande.
Où l'inondation allemande rencontrera-t-elle la vague française ?
Quand nous voyons cette inondation s'abattre sur les nôtres, nous avons un frisson d'angoisse.
Nous aurions peur, si nous ne savions à quelle vague d'enthousiasme va se heurter l'inondation allemande, et si nous ne savions que c'est de ce côté qu'en 1792 une pareille vague d'enthousiasme délogea une formidable armée des hauteurs de Jemmapes !
Vive la deuxième armée de Sambre-et-Meuse !
Vendredi 7 août.
Sur la route de Jemmapes.
Le général von Emmich, qui commande l'ar-
mée allemande de la Meuse, en a de bonnes.
Est-ce qu'il n'a pas osé dire auxBelges : « Souvenez-vous de Waterloo, où les armées allemandes ont contribué à l'indépendance de votre pays ! »
Non, mais, est-ce qu'ils ont tous perdu la carte, dans le grand état-major allemand !
Waterloo, mais c'est, sijene m'abuse, l'écroulement d'un empereur qui avait, par sa folie, par ses brutalités, soulevé contre lui une véritable coalition européenne.
Cet empereur-là violaitla neutralité des petits pays qui l'avoisinaient.
Il fusillait les patriotes des pays sur qui il mettait sa lourde botte.
Un jour TEurope entière en eut assez.
Elle se dressa comme un seul homme contre celui qui était devenu un danger public, un danger international pour l'Europe entière.
Parler de Waterloo à l'heure où le kaiser allemand a l'air d'être pris de la même griserie, de la même folie qui cassa les reins à notre Napoléon, c'est une gageure.
C'est ce que nous appelons, en France et en Belgique, parler de corde dans la maison d'un pendu.
Si le général von Emmich avait vu la vague d'enthousiasme qui soulève depuis huit jours la France entière, des Vosges à l'Océan, de la mer du Nord aux Pyrénées, des royalistes et des bonapartistes aux républicains les plus avancés et aux socialistes les plus exaltés, je lui donne ma parole que l'idée ne lui aurait pas effleuré l'esprit de parler d'un Waterloo français.
Il y a, sur la route de Bruxelles à Paris, un petit village qui s'appelle Jemmapes.
Au^ mois de novembre 1792, une grosse armée autrichienne l'occupa solidement, en garnit les hauteurs d'une formidable artillerie. C'était la plus belle armée manœuvrière d'Europe, celle qui surpassait en valeur technique toutes les autres armées d'Europe de ce tempslà. Von Emmich s'appelait à l'époque von Gobourg.
Il disait: « Si les Français me délogent d'ici, je me fais jacobin. »
Les Français approchèrent.
Ils étaient moins nombreux.
Ils étaient moins bien armés.
Mais ils avaient conscience de combattre pour la plus sainte des causes.
Ils défendaient à cette heure-là comme aujourd'hui le droit des peuples.
Au chant de Isi Marseillaise et duÇ^ ira, ils s'élancèrent sur les Autrichiens et les culbutèrent.
Le général von Emmich va l'un de ces jours donnera la France un grand coup dans l'estomac.
Toutes les mères françaises en frissonnent d'avance et font provision de courage pour le jour de la dure épreuve.
Mais David attend Goliath.
Garpentier attend le nègre Jack Johnson.
Et quand même Garpentier serait knock-out, pour un moment, il y a quelqu'un qu'on ne mettra pas knock-out: c'est la France.
Le général von Emmich nous parle de Waterloo.
Musiques, jouez-lui Sambre-et-Meuse !
Samedi 8 août.
Résurrection.
J'ai vu, comme tout le monde, depuis huit jours, des choses à peine croyables.
J'ai vu un peuple, qu'on croyait pourri d'individualisme, enfoncé jusqu'au cou dans les jouissances matérielles, déchiré par les haines religieuses, politiques et sociales, abandonner sans la moindre récrimination ses intérêts, ses plaisirs, ses rancunes, et, dans une unanimité émouvante, courir aux armes à l'appel de la patrie en danger.
J'ai vu les mères, les sœurs, les filles accepter avec une résignation sublime le douloureux sacrifice.
J'ai vu des moines demander un fusil à la République qui les a expulsés.
J'ai vu des révolutionnaires à tous crins qui, hierencore, posaient aux sans-patrie, demander à partira la frontière, aux postes les plus périlleux.
J'ai vu un officier venir à nos bureaux, en tenue de campagne, — un lieutenant, — m'apporter, pour que je puisse paraître tous les jours, une collecte faite au mess des officiers de son régiment, qui partait le lendemain pour la frontière.
J'ai vu des exclus de l'armée, — j'en ai vu des douzaines à nos bureaux, — des hommes exclus de Tarmée pour des crimes de droit commun me supplier de demander au ministre de la guerre de ne pas les envoyer dans un fort-pri-
son, comme le prescrit le règlement, mais de les placer aux avant-postes, où ils ont soif de se réhabiliter en donnant leur peau pour la patrie.
Mais, de tout ce que j'ai vu, voici bien la chose la plus émouvante.
Un homme se présente à moi. 11 frise la cinquantaine. Il a toute l'apparence d'un bourgeois cossu, élégant, distingué.
Je lui tends la main :
— Monsieur, je ne suis pas digne de vous serrer la main...
Et, à voix basse, comme un grand coupable parlant à un prêtre au confessionnal, il me dit d'une voix grave, tremblante d'émotion :
— Je suis un évadé du bagne... Depuis plusieurs années, je m'efforce de me réhabiliter par le travail et l'exemple d'une vie irréprochable.
« Je suis arrivé à l'aisance.
« J'ai un foyer, de jolis enfants ravissants.
« Ma femme elle-même ignore qui est son mari, et, dans mon quartier, chacun m'honore.
« J'ai passé l'âge du service militaire, mais je ne veux pas manquer l'occasion inespérée qui s'offre à moi de laver mon nom, de laisser à mesenfants un nom dont ils n'auront pas à rougir.
« Quand j'aurai payé ma dette, quand j'aurai donné mon sang pour défendre le pays que j'aime, le pays où vont grandir mes enfants, vous leur direz qui était leur père, et comment il est mort.
« Je compte sur vous pour m'aider à trouver une belle mort.
« Vous comprenez, monsieur...
« La mort sur le champ de bataille, c'est pour moi la vie, c'est pour moi la résurrection. »
J'ai promis, d'un geste, qu'il pouvait compter sur moi.
J'étais trop ému pour trouver des paroles.
Je n'ai pu que l'embrasser.
Connaissez-vous un Français qui lui aurait refusé l'accolade fraternelle ?
Dimanche 9 août.
La Revanche.
Le coup de balai est commencé.
Notre armée du Rhin, débouchant en trombe de Belfort, est en train de balayer la plaine d'Alsace !
Nos bons gosses de 20 ans, de 21 ans, de 22 ans ont été superbes. Il y avait quarantetrois ans que nous avions ça sur le cœur. Ça a été l'ouragan !
A 500 mètres de l'ennemi, impossible de les retenir.
Ils couraient comme des fous, baïonnette au canon, n'écoutant plus aucun commandement.
Les Alsaciens qui assistaient à cette débauche d'héroïsme reconnurent du coup les fils de ceux de Yalmy, de ceux de Jemmapes, de ceux de Fleurus, de ceux d*Austerlitz, de ceux d'Iéna, de ceux de Wagram, de ceux de Sébastopol, de ceux de Magenta, les fils aussi des glorieux
vaincus de Reischoffen, de Bazeilles et de Ghampigny.
Et quelle belle mort pour les bons gosses qui, au seuil de la vie, se sont offerts joyeux en holocauste, pour le salut de tous ! Combien de Barra et de Viala dans cette armée de héros ?
Pendant qu'au chant de la Marseillaise ils entrent à Mulhouse et peut-être à Golmar, je songe à celui qui, pendant quarante-trois ans, incarna la revanche du Droit.
Je pense au vieillard qui, malade, moribond, venait, il y a six mois, à la tête de ses fidèles de la Ligue des Patriotes, pousser un dernier coup de clairon, à Ghampigny, au pied du monument des morts pour la patrie, et qui mourut sans avoir jamais désespéré.
Déroulède ! Déroulède ! le drapeau de Valmy flotte sur Mulhouse !
Hospitalité Française.
Quelles tristesses au milieu de la joie et de l'orgueil patriotiques qui nous gonflent le cœur depuis huit jours !
Quelle honte, au moment où toute notre race se trouve soulevée au-dessus d'elle-même, au-dessus de la commune humanité, par une si formidable vague d'enthousiasme !
Quels serrements de cœur, quand on s'est institué d'office, pour le compte de la future République allemande, le consul d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, de recevoir les doléances
des Autrichiens et des Allemands que la tourmente a surpris au milieu de nous.
Voici un Polonais de la Galicie autrichienne. On sait la tendresse que tous les Polonais, indistinctement, nourrissent pour la France, aussi bien ceux qui lors du dépeçage de la Pologne ont été attribués à la Russie que ceux qui ont été adjugés à l'Autriche et à la Prusse Ce Polonais est un professeur de lycée à Lancut ; il se nomme Gebka. Il m'est amené par un ami socialiste polonais que je connais bien et qui est un fanatique admirateur de notre France républicaine.
« Monsieur, me dit M. Gebka, j'étais venu passer mes vacances universitaires dans le département du Nord, où j'ai comme ami le curé attaché aux Polonais du lieu. Il faut vous dire qu'à Lallaing, arrondissement de Douai, et à BuUy-Montigny, non loin de là, il y a une véritable colonie de mineurs venus de la Pologne allemande, pour fuir la persécution prussienne. Or, la guerre éclate. Aussitôt la rumeur publique me désigne, sans rime ni raison, comme un Prussien. La foule assiège ma maison. Malgré la protestation du maire et de la police, on me lance des pierres — voyez en quel état on m'a mis — on arrache les cheveux de ma femme, on lui laboure le corps à coups de griffes, on lui arrache le sac à main qui contenait ses bijoux, pendant qu'à côté les pauvres mineurs polonais, traités de Prussiens, subissaient un sort pire encore, si j'en crois le récit de fugitifs qui parlent de morts et d'enfants massacrés ! »
On frémit en pensant que Ton va parquer dans quelques villes de TOuest des milliers de résidents autrichiens ou allemands, que la foule, si le gouvernement ne l'avertit pas, est capable de traiter comme une bande d'espions et de traîtres !
Voici un autre spécimen de ce genre de traîtres. M. Wladimir Luszpinski, notaire àLéopol (Galicie autrichienne), 67 ans, et M^^ Constance Luszpinski, sa femme, 59 ans, sont des Polonais aimant ardemment la France. Ils sont venus il y a trois mois aux bains de mer, à Saint-Malo. C'est là que la nouvelle de la mobilisation les a surpris. Ils plient bagage à la hâte, arrivent, avec quels retards! à Paris, et là apprennent qu'ils vont être évacués dans une ville de l'ouest de la France. x\insi voilà deux vieillards, qui sont Polonais amis de la France, dont le seul crime est d'appartenir à un pavs qui a été dépecé par ses voisins et d'être sujets autrichiens ; ils sont malades, brisés par les émotions. Ne pourrait-on pas, sans les assujettir à un voyage dans un troupeau de relégués et d'expulsés, leur permettre de rester à Paris et d'attendre un moment propice pour regagner leur malheureuse patrie ?
Voici des jeunes filles, des Autrichiennes^ gracieuses comme nos Parisiennes. Elles sont étudiantes à la Sorbonne. L'une d'elles n'a pas vingt ans.
tt Monsieur î monsieur î On va nous expulser nous ne savons pas où, dans une ville où nous ne connaîtrons personne, où peut-être on nous maltraitera. De grâce, obtenez qu'on nous
envoie directement dans un pays neutre, et en attendant qu'on avertisse nos mamans que nous sommes vivantes et en bonne santé ! »
Et combien d'autres cas, tous plus intéressants les uns que les autres !
Le gouvernement a trouvé de bons accents pour parler aux mères françaises et à toute la nation .
Ne va-t-ii pas, par affiches, faire savoir aux populations de l'Ouest, qui vont recevoir nos hôtes étrangers, que ces hôtes ne sont pas des ennemis, que beaucoup sont des amis de notre pays, et qu'il les confie à leur garde et à leur sollicitude !
Et mieux : ne pourrait-il pas accorder un sursis jusqu'à leur départ pour un pays neutre, ou même un permis de séjour à tous les Allemands ou Autrichiens qui auraient un répondant français ?
Nous donnons depuis huit jours un si beau spectacle à l'univers — malgré l'ombre qu'a jetée sur l'enthousiasme général le sac des laiteries Maggi et des brasseries alsaciennes — que je ne puis croire que la France soit un pays de barbares et de mufles.
S'il y a des familles françaises de bons patriotes qui veulent recevoir des Allemands ]et des Autrichiens amis de la France, qui sont sur le pavé en attendant leur expulsion dans l'Ouest, je les prie de passer à la Guerre Sociale au plus vite.
Chrétiens, républicains, socialistes seront également bien accueillis. Qu'on se le dise !
Lundi 10 août
A la veille du grand choc.
Voyons! on commence à ne plus être raisonnable, en France. Nous commençons à ne plus maîtriser nos nerfs. C'est une pluie de lettres, ici, de lecteurs et de lectrices qui nous disent : « Pourquoi ne nous donne-t-on pas plus de nouvelles? On nous cache quelque chose! »
Que les hommes de tête qui ne perdent pas le nord expliquent donc autour d'eux qu'on ne cache rien, que ce qu'il faut cacher à l'ennemi. Vous n'imaginez pas sans doute que le gouvernement va être assez stupide pour laisser les journaux publier des renseignements sur l'emplacement des troupes et les numéros des régiments ou des corps d'armée engagés.
Le public ne réfléchit pas assez qu'avant de se battre, il faut mobiliser les hommes, puis concentrer les corps d'armée avant de frapper le coup de massue.
La mobilisation s'achève à peine en France et en Allemagne ; on ne peut pourtant pas annoncer des combats qui n'ont pas lieu, ni fabriquer des bulletins de victoire avant d'avoir vaincu l'ennemi !
Si on s'énerve déjà, qu'est-ce que ce sera après la première grande bataille ?
Chacun voudra savoir s'il n'a pas perdu un des siens.
J'avertis d'avance les pères et les mères qu'il sera impossible au ministre de la Guerre de
satisfaire en vingt-quatre heures leur légitime impatience et de calmer leurs cruelles angoisses.
Gomment veut-on que du jour au lendemain, après une grande bataille engagée sur un front de 100, 150, 200 kilomètres, quand les morts et les blessés joncheront le terrain par milliers, hélas ! on sache avec précision quelles sont les victimes et quels sont les survivants ?
La bataille finie, on pourchassera Tennemi; ce n'est que huit jours, quinze jours après, qu'on saura exactement le nom des morts et des blessés, et encore !
Ni affolement, ni griserie.
Je supplie qu'on ne s'imagine pas que l'on va entrer en Allemagne comme dans du beurre.
Certes, la victoire est certaine.
Nous avons, avec nos alliés, une supériorité numérique et matérielle écrasante.
Nous avons surtout une supériorité morale, un élan, un enthousiasme qui nous rendent invincibles même si çà et là nous éprouvons quelques revers.
Mais ce qu'il faut que chacun sache bien, c'est que l'armée allemande est une machine de guerre formidable ; que nous subirons autour de Metz, de Strasbourg, de Coblentz et de Cologne, quand nous les assiégerons, des pertes aussi terrifiantes que les Allemands en subissent actuellement autour de Liège.
Croire 1© contraire, ce serait se préparer de terribles déceptions.
Nous approchons de l'heure redoutable dos
plus grandes boucheries des temps modernes. Que nos mères, que nos femmes, que nos sœurs, que nos filles qui ont été si sublimes le jour du départ de ceux qu'elles aiment, fassent provision de courage et d'héroïsme !
Mardi 11 août.
Pain de fantaisie.
Les autorités ont décidé cette semaine que les boulangers ne feraient plus de pain de fantaisie.
Plus de petits pains, plus de croissants, plus de pains longs.
Tout le monde au pain de ménage ! en attendant que tout le monde soit au pain de munition.
L'idée part d'un bon naturel.
Pendant que nos soldats sont là-bas, à la frontière, les gens qui sont ici au frais peuvent bien se passer de brioches.
L'idée vous a même un petit air égalitaire bien fait pour réjouir les cœurs démocratiques.
Réfléchissez : c'est une idiotie.
Sur le pain de ménage, les boulangers ne gagnent pas un sou.
Vous les condamnez à ne fabriquer que du pain de ménage.
Bonsoir!
Ils fermeront boutique.
Dans quinze jours, la moitié des boulangera ! auront fermé.
Premier résultat : les ménagères feront un kilomètre pour trouver du pain.
Deuxième résultat : la fabrication et le port à domicile du pain de fantaisie nécessitaient une main-d'œuvre importante; plus de pain de fantaisie: c'est quelques milliers de chômeurs de plus, à bref délai, sur le pavé de Paris.
Le moment est bien choisi vraiment.
Il n'y a sans doute pas assez de chômeurs! pas assez de sans travail ! pas assez d'usines fermées par le fait de la mobilisation.
Cet oukase administratif est presque aussi désastreux que le sac des laiteries Maggi, qui prive de travail quelques milliers de bons Français ou de bonnes Françaises.
Ah çà! est-ce que tout le monde ne voit pas que de maladresse en maladresse, nous finirons par organiser la famine, qui est pire que la guerre.
S'il y a un service à rendre au pays en ce moment, c'est de donner du travail au plus de gens possible.
Les femmes qui ont leur mari à l'armée ont 25 sous par jour; c'est maigre! Mais c'est du pain sec, c'est l'assurance de ne pas mourir de faim.
Mais les autres, celles qui ne touchent pas ce subside ?
Mais les hommes, qui ne trouvent plus à se caser parce que les usines chôment?
Quoi! c'est au moment où le patriotisme commanderait aux patrons qui le peuvent, de faire du stock, de rouvrir leurs usines, de donner du travail, c'est à ce moment-là que de§;
idiots, en saccageant les laiteries Maggi, privent de travail des milliers de Français, contraignent par la Terreur Blanche les industriels dont les noms sonnent étranger à fermer leurs ateliers!
C'est à ce moment-là qu'un ukase préfectoral vient étourdiment ruiner une des rares industriesparisiennes qui ne risquaientpas de chômer !
Il y a eu des pillages stupides de laiteries et de brasseries qui n'ont été que des actes de vandalisme.
Veut-on voir des émeutes de la faim?
Les hommes, partis dans un élan d'enthousiasme, se font casser la figure là-bas pour la patrie.
Ici, pendant ce temps, leurs femmes, faute de travail, mourront de faim, et pour ne pas mourir de faim saccageront les boutiques.
Douce perspective !
Ou une organisation intelligente et rationnelle du travail, par le concours de l'Etat et des patrons patriotes qui rouvriront leurs usines, leurs boutiques, sans entraves administratives et sans peur de nouveaux sacs, ou dans quinze jours la famine à Paris !
Mercredi 12 août.
Rappel à la Pudeur.
On savait depuis longtemps que dans les piairies certains ronds-c}e-cuir — pas tous,
heureusement! — se permettent de traiter les administrés avec des façons plus que cavalières, surtout quand ce sont des gens mal habillés.
Mais on pouvait croire qu'élevés au-dessus d'eux-mêmes par la grandeur tragique de l'heure que nous vivons, les ronds de-cuir, tous sans exception, se mettraient à l'unisson du reste de la nation.
Or, qu'est-ce qu'on me raconte de toute part ?
Que des femmes, dont les hommes sont sous les drapeaux, venues dans les mairies pour toucher le faible subside que la République leur octroie, sont reçues comme des chiens dans un jeu de quilles.
Ça, par exemple, je prie messieurs les rondsde-cuir mal embouchés de prendre bonne note que le peuple de Paris ne le tolérera pas, ni le gouvernement non plus.
C'est trop fort, vraiment !
Est-ce que nos ronds-de-cuir s'imaginent, par hasard, que les femmes des citoyens qui vont donner leur peau pour la patrie sont des mendiantes ?
Se sont-ils fourré dans ce qui leur sert de cervelle que c'est une aumône que la nation les charge de remettre aux femmes et aux enfants de ceux qui, là-bas, à la frontière, couchent sur la dure, peut-être sans pain, en attendant la mort des braves ?
Ils n'ont donc pas compris que toutes les femmes, toutes les mères, tous les enfants de ceux qui forment un rempart de leurs poitrines à la pairie en danger, c'est chapeau bas, bien
respectueusement — non, bien fraternellement — qu'ils doivent les recevoir ?
A l'heure actuelle, toutes les femmes âgées sont nos mères.
Toutes les femmes sont nos sœurs.
Tous les enfants sont nos enfants.
C'est cela la Patrie.
C'est en une heure comme celle que nous vivons que, en 179*2, le mot de fraternité a jailli des cœurs de tous les patriotes !
En temp normal, la dureté ou l'insolence d'un rond-de-cuir à l'égard d'une femme est une goujaterie.
A l'heure actuelle, c'est une incongruité qui pue la trahison.
Relégués comme Allemands.
^aujourd'hui sont partis de grands convois d'Allemands et d'x\utrichiens expédiés en province.
Relégués, les socialistes allemands et autrichiens qui habitaient Paris et qui, sans vouloir porter les armes contre leur propre patrie — ce qui les honore — ne veulent pas porter les armes contre la terre de liberté dont ils se considèrent comme les fils adoptifs ! Relégués en province, alors que nous aurions pu trouver pour chacun d'eux des socialistes français qui auraient répondu d'eux.
Relégués, les Italiens des provinces que, depuis 1859 et 1866, l'Autriche tient encore sous
ses griffes! Relégués, malgré leur haine de l'Autriche et leur amour de la France !
Relégués surtout de nombreux Polonais qui sont administrativement des Prussiens ou des Autrichiens, puisque la Prusse et l'Autriche dépecèrent la Pologne, il y a cinq quarts de siècle! Relégués s'ils n'ont pas su sedébrouiller, relégués s'ils ne sont pas venus à temps au consulat allemand et austro-hongrois établi dans nos bureaux.
Reléguée à Saumur depuis le 10 août, par exemple, M^i® Gasimira Rubach, 28 ans, domiciliée à Paris, rue Monge, 25, née à Jacklorovo (Pologne annexée par la Prusse) dont la famille a subi toutes sortes de persécutions pour avoir lutté contre la domination prussienne dans la province de Posen. Ça lui apprendra à vouloir rester en France malgré les lettres de rappel de sa famille éplorée, à vouloir y rester pour soigner les blessés français et à demander à ^jme Messimy son inscription comme infirmière à la Croix-Rouge!
Reléguée le même jour, à Saumur, M"^® Alyas, Française d'origine, domiciliée 7, rue Gay- Lussac, expulsée avec ses deux gosses (10 mois et 2 ans), bien que son père ait la médaille de 70, bien que ses deux frères. Français comme elle, soient à la frontière . Ça lui apprendra à épouser un Allemand résidant en Suisse depuis longtemps !
Etait-il donc si difficile de laisser résidera Paris les socialistes allemandset autrichiens, les Italiens de Trieste et de Trente, les Polonais de Posnanie et de Galicie qui auraient trouvé des répondants parmi les Français?
Et, puisque le mal est fait — un mal réparable, avec un peu de bonne volonté de la part du ministère de l'Intérieur et de la Sûreté générale — serait-il donc si difficile au gouvernement de faire savoir à la France, par un communiqué à la presse parisienne et départementale et par des affiches sur les murs des villes de « relégation », que les étrangers expulsés dans l'Ouest ne sont pas des ennemis, que beaucoup d'entre eux sont sans doute des amis, et que la République les met sous la sauvegarde et les recommande à la sollicitude de tous les patriotes.
Croit-on vraiment que si la France était capable de ce geste, elle n'effacerait pas un peu la pénible impression faite dans le monde civilisé par le sac des laiteries Maggi et des brasseries alsaciennes et qu'elle n'apparaîtrait pas à tous les yeux comme un pays de haute civilisation ?
Jeudi 13 août.
Les socialistes allemands.
Les élus socialistes au Reichstag ont voté les crédits de guerre.
Ça vous étonne ? Ça vous scandalise ?
Moi pas.
Jamais les socialistes allemands n'avaient dit qu'ils ne se battraient pas, en cas de guerre, jamais ! Tout ce qu'ils nous ont dit dans nos congrès internationaux c'est que si une guerre
éclatait, malgré leurs efforts pour l'empêcher, le Kaiser pourrait bien le payer cher, à la fin de la guerre.
Peut-être devraient-ils discuter davantage, rechercher davantage les véritables responsabilités du conflit.
Mais quoi !
On les a mis en présence du fait accompli : la mobilisation russe, la mobilisation allemande, puis la mobilisation française.
Le gouvernement, maître du télégraphe et du téléphone, leur a raconté ce qu'il a voulu.
Il leur a raconté que le gouvernement français, sans déclaration de guerre, avait fait lancer des bombes à Nuremberg.
Il a du leur raconter aussi que, sans déclaration de guerre, nos patrouilles faisaient des incursions en Alsace, et peut-être que nous avions fusillé quelques Allemands inoffensifs.
Je ne serais pas surpris qu'on leur ait représenté Paris livré à la fureur nationaliste, les chefs socialistes assassinés. Avouez que l'assassinat de Jaurès pouvait, de loin, apparaître non comme le crime d'un aliéné, mais comme le triomphe du chauvinisme français.
Les socialistes allemands se seront dit : «Les chauvins français, maîtres de Paris, se servent du tzarisme comme d'une matraque pour casser les reins à l'Allemagne ! »
Dans un pays où l'on déteste la Russie, où l'on redoute le péril slave, où le tzarisme apparaît à tous les démocrates sous l'aspect d'un knout, nos pauvres camarades allemands ont perdu la tête.
Et sans faire même le geste de protestation qui valut chez nous, il y a quarante-trois ans, à Thiers, d'être traité de Prussien, ils ont avalé bouche bée les mensonges du chancelier.
Dupes ou complices ?
Soyons indulgents !
Même si leur patrie leur semble avoir tort, que voulez-vous, c'est leur patrie quand même!
Quel est le fils qui ne défend pas sa mère, même quand elle a tort ?
Nous ne nous sommes jamais aveuglés ici sur les défauts de nos amis socialistes allemands ; dans tel congrès socialiste international, il m'est même arrivé de leur dire en face quelques dures vérités.
Mais, ce que je puis garantir, c'est qu'ils détestent cordialement la caste des hobereaux et le kaiser, et que l'Allemagne est loin de la belle union morale qui groupe tous les Français aujourd'hui, sans distinction de parti, autour de notre gouvernement de défense nationale.
Ce que je puis garantir encore, c'est que nos amis socialistes allemands finiront par savoir la vérité.
Ils sauront que l'histoire des bombes de Nuremberg est une fable grossière.
Ils sauront que pendant toute la période qui a précédé la déclaration de guerre nos troupes, à nous, avaient été reculées de 10 kilomètres de la frontière, et que les premiers incidents de frontière sont nés sur notre territoire.
Ils sauront que la Russie n'avait pas mobilisé sur la frontière allemande, mais uniquement
sur la frontière autrichienne ; que la Russie et l'Autriche étaient en train d'accepter la médiation de l'Angleterre, lorsque inopinément, pour faire de l'irréparable, le gouvernement du Kaiser envoya à Saint-Pétersbourg l'ultimatum qui, en exigeant la démobilisation immédiate de la Russie, déclancha la guerre européenne.
Les socialistes allemands ont beau ne pas avoir beaucoup de tempérament révolutionnaire, quand ils apprendront que leur kaiser et sa caste militaire ont déchaîné sur l'Europe une pareille horreur, je ne donnerai pas cher de la peau du kaiser et de son kronprinz de fils.
Quatre millions et demi de socialistes attendent leurs gouvernants à la première grande défaite.
Ce jour-là, il y aura des juges à Berlin.
Respectons nos hôtes étrangers.
Tune vexeras ni n'opprimeras l'étranger qui est dans ton pays, car vous avez été vous-mêmes étrangers dans la terre d'Egypte.
[Eœodc, XXIII.)
Le défilé des tristes victimes de la guerre continue à notre consulat allemand et autrichien de la Guerre Sociale.
De tous ceux que j'ai vus depuis que je me suis institué consul allemand et autrichien sans l'autorisation de Guillaume ni de François- Joseph, je n'en connais pas qui m'aient semblé
plus sympathiques que la maman et la fillette que j'ai reçues hier.
La maman est bavaroise : une gracieuse jeune femme dont le mari est peintre, un peintre qui admire les maîtres français et italiens, et qui plus d'une fois séjourna parmi nous. Sa femme était en France, depuis quinze jours, avec sa fillette, une délicieuse gamine de huit ans.
La maman et l'enfant étaient dans la banlieue de Paris, près d'un peintre ami, de nationalité française, dans un de ces petits trous de campagne où tout le inonde se connaît.
La guerre éclate.
Les commères du lieu, d'abord, hésitent. Il y avait une enfant, et quelle est la femme française qui n'aime pas les enfants ?
Puis l'énervement les gagne.
« A bas TAllemande ! »
Le maire, pour éviter une histoire — et peutêtre une histoire tragique — invite la jeune femme et sa fillette à fuir.
Où fuir ?
Chez le peintre français, qui bravement leur a offert sa maison comme refus:e.
Les commères, de plus en plus menaçantes, viennent y relancer la fugitive.
Elle est venue chercher asile chez « son consul » d'un nouveau genre.
Oh ! la délicieuse enfant qui l'accompagnait.
On comprend que des femmes s'énervent, s'affolent, à la pensée que leurs maris, leurs enfants, sont sur la frontière, en grand péril de mort.
Mais quelle brute y a-t-il au fond de chacun
de nous pour que des femmes n'aient pas eu pitié de celte gamine, qui est là souriante devant moi, insouciante du danger et qui me montre sa poupée, une petite poupée qui ferme les yeux, une poupée vivante ?
Je l'ai conduite dans une maison amie où il y a une fillette du même âge, qui a des poupées aussi, et qui sait monter à cheval sur mes épaules.
Je mettrai les deux fillettes sur mes épaules demain, et je jouerai au cheval avec elles.
Le papa del'une est dans l'infanterie coloniale française.
Le papa de l'autre est dans l'infanterie allemande.
En attendant que leurs papas se canardent, moi, je serai leur cheval.
Je disais hier qu'à cette heure tous les enfants des femmes françaises sont nos enfants.
Je m'aperçois que je n'ai pas assez dit.
Je crois bien que les enfants des femmes allemandes aussi sont nos enfants.
Pendant que je m'occupe des Allemands et des Allemandes que la tourmente a surpris en France, il y a là-bas quelque bon Allemand — soyez-en sur — socialiste ou chrétien, qui veille sur les papas français et les mamans françaises, et les enfants français qui ont été surpris par l'orage, là-bas dans quelque ville d'Allemagne.
Et je me surprends murmurant ce mot sublime que je détache d'un des livres saints de l'admirable peuple juif, si grand malgré ses malheurs et ses défauts ; «ïu ne vexeras ni n'opprimeras l'étranger qui est dans ton pays, car vous avez
été vous - mêmes étrangers dans la terre d'Egypte ! »
Vendredi 14 août.
La Peur des Espions.
Il faudrait quand même que la partie du public qui a conservé toute sa lucidité intellectuelle et toute sa santé morale réagisse contre cette espèce de maladie qui s'est emparée du pays, et qui lui fait voir des ennemis partout.
Ça a commencé par cet ignoble et stupide pillage des boutiques Maggi. Parce qu'il y avait des Suisses allemands à la tête de cette grande administration, est-ce qu'il ne s'est pas trouvé de pauvres gobe-mouches pour croire que la Société Maggi était une vaste société d'espionnage et d'empoisonnement!! Les chiffres qu'on lisait sur les affiches Maggi étaient des signes cabalistiques, des indications pour les troupes allemandes! Vérification faite, c'étaient les dates et les numéros d'enregistrement des affiches !
La province est aussi malade que la capitale.
L'autre jour, à Nancy, un ancien notaire de cette ville, patriote à tous crins, et même nationaliste, qui revenait de Lorraine, racontait, sur une place, à un de ses amis, ce qu'il avait vu de l'autre côté de la frontière. Un benêt vient à passer. Il entend un bout de cou-
versation. Pas de doute. C'est un espion. Vite, il ameute les badauds. Tous les gobe-mouches du voisinage accourent. Et c'est la ruée sur le malheureux notaire, qui reste sur le carreau, grièvement blessé.
A Versailles, c'est un consul honoraire de Belgique, M. de Meeus, demeurant avenue de Saint-Cloud, qui est arrêté à la légère comme espion, par la police, et qu'on dut relâcher après qu'on eut reconnu qu'il était Belge, marié à une Française, et, de plus, un chaud ami de la France.
A Paris, il ne se passe guère de jour sans qu'une méprise se commette à l'égard de quelque honnête citoyen.
Ecoutez cette histoire, qui n'est pas un conte :
M. Friderich est né à Legviller (Moselle) en 1863, c'est-à-dire dans un pays qui était français au moment de sa naissance. Après la guerre, il a opté pour la France : j'ai sa feuille d'option sous les yeux. Puis il a servi au 3^ hussards : j'ai son livret militaire devant moi. Il est chef d'équipe serrurier. Dimanche, 2 août, il va près de la gare de l'Est, voir partir des troupes. Tout à coup, sans qu'il sache d'où part le coup, de la foule sort ce cri : « C'est un Allemand ! C'est un espion 1 » Le malheureux est assommé, et il ne doit la vie sauve qu'au prompt secours de quelques agents, qui le conduisent d'ailleurs au violon, et de là au Dépôt. Il fallut quatre jours pour reconnaître son honorabilité. Notre « espion » rentre à son atelier; les ouvriers, qui ont appris,
on ne sait comment, son arrestation, le rouent de coups, et son patron, pour ne pas avoir d'histoire, le chasse.
C'est son fils, un instituteur mobilisé, qui, au moment de partir à la frontière, a chargé un de ses amis de venir me raconter, avec pièces et documents à l'appui, cette lamentable histoire.
J'en connais d'aussi lamentables.
Ce journal n'y suffirait pas, s'il fallait les raconter toutes.
Voyons ! ça devient du maboulisme ! Avezvous jamais rien vu de plus sot que cette peur folle des espions ?
Les espions ?
Même s'il y en a, que diable voulez-vous qu'ils espionnent? Gomment diable voulez-vous qu'ils renseignent leur gouvernement ?
Avec quoi?
Le gouvernement tient le télégraphe et les téléphones.
Il garde les lettres, par mesure de salut public.
Une auto ne peut pas franchir une porte de ville, ne peut pas circuler en rase campagne, sans que ceux qui l'occupent soient obligés d'exhiber leurs papiers?
Qu'ils fassent sauter des ponts?
Est-ce que tout n'est pas gardé, archi gardé, depuis quinze jours ?
Vraiment, ça vaut bien la peine d'avoir donné au monde l'exemple du courage et de la bonne humeur au moment de la mobilisation ; ça vaut bien la peine d'avoir entre l'ennemi et nous un
million de braves et de héros, qui vont étonner le monde par leur belle furie française, pour faire dans ses culottes parce qu'il y aurait un espion par-ci par-là, perdu dans le flot d'étrangers amis de la France, qui lui témoignent tous leur affection en ce moment de façon si touchante.
Si, par miracle, des espions allemands pouvaient communiquer avec leur gouvernement, la seule chose qu'ils pourraient lui révéler, c'est que ça ne se passe pas du tout comme en 70!
Que ça n'est pas comme en 70, eh ! braves gens, les généraux allemands n'ont pas besoin d'espions pour le leur apprendre.
Nos soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse et de l'armée du Rhin le leur ont déjà fait savoir !
Samedi 15 août.
Fusillés par mesure provisoire.
Je viens d'apprendre, tout à fait par hasard, d'un témoin oculaire digne de foi, que deux personnes, au moins, ont été fusillées, cette semaine, au fort de Romainville, près Paris.
Des espions, m'affirme-t-on, ou des Allemands qui auraient tenté de faire sauter des ponts.
On m'assure qu'à Satory, qu'à Yincennes, les pelotons d'exécution ne chôment pas un sevil jour.
Je ne voudrais pas paraître chercher de mauvaises chicanes à l'autorité militaire ; je sais combien son rôle est délicat ; je suis sur qu'elle le remplit en toute conscience, et, au surplus, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'on fusille des espions ou des traîtres avérés.
Mais, tout de même, ces exécutions à huis clos m'épouvantent.
Les gens qu'on a fusillés, ont-ils eu un défenseur ?
Les a-t-on jugés publiquement ?
Quand on songe avec quelle légèreté ont été arrêtés comme espions de braves gens inoffensifs, très bons patriotes, on frémit à la pensée que des juges militaires aient partagé l'affolement général, et que des erreurs judiciaires aient pu être commises.
Et, si un pauvre Allemand, installé en France, aimant la France, dénoncé par des concurrents commerciaux, avait été passé par les armes?
Voyez-vous un pauvre diable innocent qui a contre lui quelques fâcheuses apparences, amené devant une cour martiale, sans défenseur ; voyez-vous, à la barre, déposer des témoins à charge, comme ceux qui assommèrent les bons patriotes dont hier j'ai conté l'histoire navrante ; voyez-vous les juges militaires manquant de sang-froid, et l'innocent conduit, les yeux bandés, au poteau d'exécution?
Je n'accuse personne.
Je fais part de mes angoisses.
Hier, je faisais appel à tous les citoyens qui 6nt conservé, dans la tourmente, un peu de lucidité intellectuelle et une bonne santé
morale ; je les suppliais de réagir contre la tendance du public à voir des espions partout.
Aujourd'hui, c'est au sang-froid des juges militaires, du gouverneur militaire de Paris et du ministre de la guerre, que je me permets de faire appel.
Il serait triste que la belle lutte commencée contre la barbarie allemande fut déshonorée par des procédés barbares et des exécutions sommaires injustifiées.
Goûte que coûte, il nous faut éviter d'écrire avec le sang d'Allemands innocents des pages dont nous puissions avoir à rougir plus tard.
A Haïti; à chaque guerre civile, les partis exécutent assez cavalièrement les adversaires dont, à tort ou à raison, ils croient avoir à se plaindre : ils les fusillent par mesure « provisoire », comme disait je ne sais plus quel bon nègre.
Je supplie instamment l'autorité militaire de se souvenir que nous ne sommes pas à Haïti, mais dans la France des Droits de l'Homme.
Dimanche 16 août.
Vive la Pologne !
Voici le coup de théâtre que j'attendais, que j'espérais !
La Pologne martyre, la Pologne dépecée, il y a cent vingt-cinq ans, par la Prusse, la Russie
et l'Autriche, va sortir de son tombeau, rayonnante de gloire et de jeunesse.
Ils avaient cru qu'une nation jeune, et généreuse, peut se dépecer comme une pièce de bétail.
La Russie lui avait arraché la tête et les bras; l'iVutriche avait pris le tronc ; la Prusse le reste.
Et voici qu'en entendant de loin les fils de ceux de 1792chanter /« Marseillaise ^\2i Pologne a remué dans son tombeau.
Kosciusko s'est dressé, tel qu'il était le jour où les balles le couchèrent sur le champ de bataille avec les derniers défenseurs de l'héroïque - Pologne.
Le maréchal Poniatowski, qu'on avait cru mort à Leipzig, a revêtu son plus beau costume de maréchal de la Grande Armée.
Et les glorieux insurgés qui, en 1830 et en 1863, furent fusillés ou pendus pour avoir voulu affranchir leur malheureuse patrie, ont répondu : « Présents î »
Qu'importe que ce ne soit pas encore la République polonaise J
Est-ce que le rattachement de la Pologne prussienne et de la Pologne autrichienne à la Pologne russe ne sera pas le premier pasdans la voie de Taffranchissement ?
Qu'importe que les tzars, après avoir, en 1815, promis de respecter la constitution de la Pologne, l'aient violée ! Qu'importe qu'ils aient violé, depuis, la constitution de la Finlande !
Quand l'ensemble des Polonais, quand 20 à 25 millions de Polonais seront réunis dan§ une
russe, quelle puissance sera capable delà tenir bâillonnée et ligotée ?
Et puis, quoi !
Est-ce que la libre Angleterre et la France républicaine, qui ne sont sans doute pas étrangères au manifeste du grand-duc Nicolas, ne vont pas faire comprendre à leur allié le tzar que, pour inspirer confiance aux Polonais, que, pour les enflammer d'une sainte ardeur dans la lutte contre l'insolence germanique, des paroles ne suffisent pas, qu'il faut des actes.
Quels actes ?
Ecoutez, monsieur l'ambassadeur russe à Paris.
Que votre gouvernement rende l'autonomie à la Finlande ; qu'il décrète que les juifs en Russie recevront l'égalité des droits avec tous les autres citoyens ; qu'il confirme et qu'il tienne ses promesses d'octobre 1905 ; qu'il accepte que la Douma devienne un véritable Parlement ; qu'il fasse une large amnistie pour tous les prisonniers politiques !
Qu'il fasse cela, et au lieu de crier seulement : « Vive la Pologne ! », 40 millions de républicains français sont capables demain de crier de tout leur cœur : « Vive le tzar ! ».
La Vérité sur Maggi.
Le fondé de pouvoir de la maison Maggi est venu remercier la Guerre Sociale d'avoir fait
entendre une protestation indignée contre le sac de ses laiteries.
Il avait Tair suffoqué, le fondé de pouvoir, qu'un journal qui ne fait aucune publicité financière, comme cela, pour la seule satisfaction de crier ce qu'il croit la vérité, ait pu se dresser, presque tout seul, contre l'ignominie quia déshonoré Paris, le jour de la déclaration de guerre.
Il n'en revient pas, de notre orgueilleuse pauvreté !
J'ai profité de sa visite pour l'interviewer.
— Monsieur, deux mots !
J'ai relevé déjà ici quelques-unes des insanités qui ont été débitées sur le compte de votre maison.
Mais, dites-moi, je voudrais bien savoir si vraiment vous êtes une boîte allemande. Remarquez que, si vous l'étiez, je n'en considérerais pas moins le sac de vos boutiques comme un acte de vandalisme. Mais qu'est-ce qu'il y a de vrai dans ce bruit-là ?
— Ce qu'il y a de vrai, monsieur î Rien ! rien ' absolument rien !
Nous, une société allemande, un repaire d'espions !
Tenez ! voici la liste de notre conseil d'administration, la liste complète qu'on peut vérifier chez le notaire qui a fait tous nos actes. »
Et il tire de sa poche un document que je me borne à transcrire :
Le conseil d' administration des laiteries Maggi est composé comme il suit :
Président. — M. F. Soutter, 8, place de VOpéra., directeur général^ né à Aigle [canton de Vaud), Suisse.
Vice-président. — M. J. Bonnet, ingénieur des arts et manufactures, docteur endroit, chei>alier de la Légion d'honneur, président des conseils d'administration de la Société des Forces Motrices et Usine de rAi-ç^e, de la Société Universelle d'Explosifs et de la Société Electro-Métallurgique des Pyrénées; 16, avenue de la Grande-Armée^Frainçais.
Mernbres. — M. H.-C.Bodmer, administrateur de la Société Franco-Suisse pour V Industrie Electrique à Zurich, Suisse ;
M. Cambefort, membre du conseil d' administration du Comptoir National d' Escompte de Paris, 15, place Malesherbes, Français;
M. A, Si\h.o\, maître des requêtes honoraire au Conseil d'Etat, chevalier de la Légion d'honneur, 69, rue de Courcelles, Français ;
M. H. Stoll, administrateur de la Société du Crédit Suisse, à Zurich, Suisse.
— Donc, trois Suisses et trois Français dans votre conseil d'administration, si je sais compter. Et la Suisse, que je sache, n'est pas encore un Etat allemand.
— Trois cent mille fusils suisses, les meilleurs fusils d'Europe, sont prêts à recevoir les troupes du kaiser, s'il voulait faire à la Suisse ce qu'il a fait à la Belgique.
— Continuez, monsieur le fondé de pouvoir !
— Voici maintenant la liste de tous les chefs de service. Renseignez-vous,
Liste de tous les chefs de service de la société
M. Houdbine, secrétaire général^ capitaine d'état' rnajor^ a rejoint Châteauroux, Français ;
M. Mallard, inspecteur général^ officier de la Légion d'honneur ^ médaillé de 1870, avec agrafe [engagé volontaire]^ ancien fonctionnaire de la Préfecture de la Seine, Français ;
M. Laloy, chef du ramassage en province y 13 ans de service militaire ^ chevalier du Mérite agricole^ officier duNicham, Français;
M. de Raczkowski, directeur du Laboratoire centrai de contrôle, officier du Mérite agricole, officier d'Académie, chimiste principal honoraire de la Ville de Paris, service militaire au 7® d'artillerie, mobilisable le 41® jour à La Tour-Maubourg, Français ;
M. Krebs, chef de l'économat, titulaire de la médaille coloniale, lieutenant porte-drapeau, arejoint à Reims, Français;
M. Belime, chef de la vente, sous-officier, a rejoint Beauvais, Français;
M. Dubois, chef du dépôt central, sous-officier, a rejoint Maubeuge, Français;
M. Debraux, chef du garage, sous-officier, a rejoint Guéret, Français ;
M. Veillard, chef de service technique, né à Lau^ sanne, a rejoint Morges (Suisse), Suisse;
M. Fauchs, chef du service des priiiies, réformé, affecté au 97e de ligne. Français ;
M. Eggenschwiller,cAe/'c?e/« comptabilité centrale, né à Soleure [Suisse), Suisse;
M. Galliot, chef de camionnage, lieutenant d'infanterie, a rejoint Caen, Français.
— Je suis édifié.
— Non, permettez, vous ne l'êtes pas encore! Je n'ai pas encore tout dit.
Monsieur, après la liste de nos administrateurs, de nos chefs de dépôts, tous Français ou Suisses, — sans un seul Allemand, — laissez-moi vous montrer la liste complète du personnel de notre Société laitière Maggi. Venez chez moi, je vous montrerai toutes les pièces justificatives :
A. Province :
Chefs de dépôts 57 dont 1 Suisse
Ouvriers 810 dont 12 Suisses
Total 867 dont 13 Suisses
B. Paris :
Bureaux et administration 326 dont 49 Suisses
Personnel de fabrication
et de livraison 394 dont 15 Suisses
Atelier mécanique et ferblanterie 33 dont 5 Suisses
Personnel de vente 913 dont 10 Suisses
Total 1.666 dont 79 Suisses
Total général : 2.533 employés, dont :