‹ La patrie en danger; recueil in extenso des articles publiésChapitre 2 sur 10 · Français, soit · texte numérisé non relu

Français, soit

92 étrangers (Suisses). . . 3,63 0/0

Tandis que les cahiers des charges de la Ville de Paris admettent 10 0/0 d'étrangers pour les industriels qui soumissionnent des fournitures.

— Je vous répète que je suis édifié sur le caractère « allemand » de votre société.

— Mais, savez-vous, monsieur qu'un certain nombre d'idiots, ou de crapules, sont allés raconter que nous établissions, en province, nos usines à des points stratégiques, à des carrefours de routes, et que chacune d'elles était un centre d'espionnage ?

— La bêtise humaine est insondable.

— Je n'ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, que nos usines de province sont toutes situées à proximité des gares, pour faciliter l'expédition de nos laits et de nos beurres, et là où il y a un cours d'eau pour le traitement de nos beurres et le lavage de nos appareils. Les idiots qui nous accusent seraient bien étonnés d'apprendre que la plupart de nos usines, de nos centres de rassemblage, existaient avant nous, et que nous n'avons fait, le plus souvent, que nous substituer à d'anciens usiniers. Qu'est-ce qu'ils diraient, s'il voyaient dans nos bureaux la carte où je pointe nos centres de rassemblage, nos circonscriptions de vingt fermes! C'est du coup qu'ils croiraient que nous sommes de connivence avec le grand état-major allemand !

— Vous savez, n'est-ce pas, qu'on vous a accusés d'avoir inscrit sur les plaques émaillées de la société du bouillon Kub, votre filiale, des chiffres mystérieux qui seraient des signes conventionnels pour les Prussiens !

— C'est à mourir de rire. Vous savez de quoi il s'agit, n'est-ce pas ? Nos plaques émaillées doivent être timbrées, comme toutes les affiches. Sur l'émail, le timbre ne tiendrait pas. A la première pluie, il serait décollé. Alors,

d'accord avec l'enregistrement, nous avons des numéros d'ordre pour chaque plaque émaillée. Chaque plaque émaillée donne lieu à une déclaration à l'enregistrement : un numéro d'ordre indique la case du livre du receveur d'enregistrement qui a reçu les droits de timbre. Ce numéro d'ordre est suivi de la date en chiffres à laquelle ce droit a été perçu. Exemple : 526.16.7.1914, est le numéro d'ordre de l'enregistrement d'une plaque émaillée dont le timbre a été acquitté le 16 juillet 1914.

Au verso, nous avons d'ailleurs une autre date, pour notre gouverne à nous, c'est celle qui indique la date à laquelle nous avons apposé notre placard.

Notre affiche n'est d'ailleurs pas faite par nous, mais par des maisons de publicité. Imaginez-vous, monsieur, que la Sûreté générale elle-même, ou l'autorité militaire, a cru que ces signes, si clairs, étaient des indications pour l'état-major allemand, et qu'elle a fait détruire bon nombre de nos plaques émaillées, sous prétexte qu'elles avaient été apposées par des espions !

— J'ai trop de respect pour la Sûreté générale et pour l'autorité militaire pour les croire aussi stupides que vous le dites!

— Hélas !

— Et quel est le résultat de votre mise à sac ?

■— On a privé la ville de Paris de 200.000 litres de lait par jour, que nos fournisseurs doivent donner à leurs cochons ; on a jeté sur le pavé quelques milliers de vendeuses.

— Joli travail, vraiment! Et qu'est-ce que vous allez faire, maintenant ?

— Maintenant? Nous allons mettre notre outillage commercial à la disposition des organisations ouvrières de coopération ; nous allons les faire bénéficier de nos traités passés avec les producteurs paysans. Nous ne sommes tout de même pas assez mauvais Français pour priver Paris, dans les circonstances actuelles, du merveilleux organisme que nous avions mis sur pied, et dont la disparition le priverait d'une partie de son alimentation en lait et en beurre !

— Vous, monsieur, personnellement, étesvous Suisse ?

— Moi ? Non ! Tenez, voici mon livret militaire;j'ai fait onze ans de service militaire ; je suis pensionné pour blessures reçues en service commandé.

— Sale Prussien !

Lundi 17 août Lettre à ma Mère.

C'est cette semaine qu'il faut faire provision de courage, ma chère mère, car c'est cette semaine qu'aura lieu le grand choc, là-bas, où est ton cadet, à la tète de la batterie coloniale dont il est si fier.

Oui, je sais, c'est de la sauvagerie, c'est une indignité, de voir de pareilles horreurs au vingtième siècle.

-ni-

Mais, tu sais bien que ce n'est pas nous qui avons cherché affaire, cette fois !

Tu sais bien que ton aîné a attrapé onze ans de prison pour avoir essayé d'empêcher cette horreur!

Et je t'assure que le gouvernement a fait l'impossible, lui aussi, pour empêcher la catastrophe. Je t'affirme qu'il est tout à fait exact, que, pour montrer ses intentions pacifiques, il a reculé toutes nos troupes à 10 kilomètres de la frontière, pendant toutes les négociations qui ont précédé la rupture, et que l'histoire des bombes, que nos aviateurs auraient jetées sur Nuremberg en pleine paix, est un grossier mensonge du gouvernement prussien.

Ce qui doit te consoler, c'est que ce n'est pas comme en 70!

Toi qui as vu les deux départs, voyons, franchement, est-ce que ça se ressemble?

Combien de fois tu nous as raconté, quand nous étions enfants, le départ des troupes de Brest, en 1870, et la tristesse qui étreignait tous les cœurs, et le pressentiment de la défaite, et l'angoisse de ce pauvre lieutenant, qui habitait dans la même maison que toi, et qui te disait: « Moi, je sais bien que je n'en reviendrai pas. »

Quelle différence, aujourd'hui! Quel élan! Quel enthousiasme ! Quelle foi dans le succès final ! Et quelle union de tous !

Foi d'historien, — dis-le à la femme de notre artilleur, — même en 1792, ce n'était pas si beau l

En ce temps-là, il y avait la Vendée, les curés,

les royalistes, qui ne marchaient pas.

Cette fois, tout le monde marche : les royalistes, les bonapartistes, les nationalistes, sont presque aussi enragés que nous, « les sans-patrie », qui sommes, comme je te l'ai expliqué mille fois, les patriotes de derrière les fagots.

Tu ne peux pas te figurer à quel point la réconciliation nationale est faite, à quel point elle est complète.

J'ai dîné, l'autre jour, avec l'abbé Colin, le chef du parti catholique lorrain — Vive la calotte ! — 11 a quitté Metz six heures avant la mobilisation allemande. Six heures! juste à temps pour ne pas être fusillé. Il avait envie de m'embrasser, moi j'avais envie de lui sauter au cou.

Je crois bien que je me suis aussi réconcilié avec Briand.

Quand on pense que le Kaiser et son kronprinz de fils comptaient sur nos divisions intestines pour entrer chez nous comme dans du beurre î

Ce qui doit te rassurer aussi, c'est que tu sais bien qu'on est prêt, cette fois.

Tu as eu un bel exemple, sous les yeux, de la façon dont on se préparait.

Te rappelles-tu, à Pâques, notre dernier séjour à Lorient, chez notre artilleur. Il avait été chargé de préparer le nouveau plan de mobilisation, avec son colonel. x\ une heure du matin, tu entendais sa femme : « Voyons, mon ami ! viens te coucher ! Tu n'e^r pas raisonnable de travailler jusqu'à des heures pareilles ! » A deux heures du matin : « Voyons, ui0n ami, il est deux heureis ! Je vais dire à ton coloTnel que

tu nous fais une vie impossible. » Et ça a duré six mois ! Six mois pendant lesquels il s'est couché, fêtes et dimanches, à deux heures du matin, quand ce n'était pas à trois. Et je te prie de croire que, dans les autres régiments, on ne travaillait pas moins !

Et sa confiance dans notre artillerie? Oui, il exagère quelquefois, ton cadet. Ilexagère quand il soutient qu'un simple canonnier de l'artillerie coloniale est supérieur à un général d'artillerie de terre. Mais, d'après tous les récits qu'on nous fait des premiers combats d'avantgarde, il paraît qu'il n'exagérait pas quand il nous disait que notre artillerie avait une supériorité écrasante sur l'artillerie allemande.

Allons, sois raisonnable. Si tu n'es pas raisonnable à soixante-douze ans, quand seras-tu raisonnable ? Quel exemple pour ta belle-fille ! Quel exemple pour les quatre bambins de notre artilleur!

Venez dans mes bras, mauvaise femme, que je vous tienne serrée contre moi pendant ces vilains huit jours qui vont venir. Je voudrais tenir dans mes bras toutes les mamans de France, pour les rassurer, pour les consoler, pour les soutenir, quand elles recevront le coup en pleine poitrine.

Voyons, entre nous, hein ! je parie que tu serais humiliée si, au moment où un million de fils de France offrent leur poitrine, là-bas, sur la frontière, pour nous protéger tous, tu n'avais pas au moins un de tes gars pour représenter la famille.

Oh ! la vilaine orgueilleuse !

Mardi 18 août.

Réponse à Garibaldi.

Non, Ricciotti Garibaldi, ne venez pas en France combattre pour nous!

C'était bon au temps de votre glorieux père.

En ce temps-là, nous étions des vaincus.

Lui, se souvint de Magenta et de Solférino.

Il vint, avec une poignée de braves, et, quarante-trois ans après, dans toute la Bourgogne, autour de Dijon, tous les républicains, tous les patriotes, parlent de lui avec orgueil. Son âme immortelle est en nous, comme est en nous, à cette heure suprême, l'âme de tous ceux, quelle que soit leur nationalité, qui ont souffert pour la liberté des nations et pour le droit humain.

Ricciotti Garibaldi, nous ne sommes plus des vaincus.

Il n'y a pas quinze jours que la guerre est déclarée, et déjà, par milliers, les prisonniers allemands s'entassent dans nos villes; et déjà, aux portes de notre ministère de la guerre, est clouée une aigle impériale allemande, pareille à celle que votre glorieux père arracha au 61® prussiens, sous les murs de Dijon.

Ce n'est pas 250.000 hommes, épars sur la frontière et démoralisés avant de se battre, comme en août 70, c'est 1.200.000 hommes, qui forment une digue, de Belfort à Namur, devant le flot des envahisseurs allemands.

Et, derrière, 2 millions d'hommes sont prêts à

venir renforcer la digue, si elle crevait sur un point.

Que nous tenions seulement un mois, — nous en avons tenu huit en 70! — et l'armée russe marche sur Berlin.

Ricciotti Garibaldi, votre place n'est pas en France.

Elle est en Italie.

Elle est en Italie, pour prêcher la guerre sainte contre l'ennemi héréditaire de tous les Italiens, contre l'Autrichien, qui tient encore sous sa botte vos frères de Trieste et de Trente !

Car vous n'allez pas rester neutres, j'imagine, au moment où la libre Angleterre et la France républicaine sont en train de casser les reins au militarisme prussien et autrichien, qui est la clef de voûte du militarisme européen?

Vous n'allez pas rester neutres, je suppose, vous qui avez eu tant à souffrir de la botte autrichienne, au moment où les Serbes se battent pour les chasser de Bosnie, comme vous vous êtes battus pour les chasser du Milanais et de la Vénétie ! au moment où le souffle puissant de la Révolution française ébranle tellement l'Europe que le grand-duc Nicolas lui-même est en train de ressusciter l'héroïque Pologne ?

Vous voulez Trente et Trieste ?

Ricciotti Garibaldi, dites à votre peuple ce que lui aurait dit votre père : que Trente et Trieste ne seront vraiment italiennes, par le cœur, que s'il a su montrer qu'il était capable, pour les rattacher à la nation italienne, de verser son sang g<^néreux.

Ricciotti Garib'aldi, vous qui êtes si digne du

grand Garibaldi, restez en Italie, pour rappeler au roi Victor-Emmanuel que le moment est venu, pour lui, de se souvenir aussi du Victor- Emmanuel qui, en 1859, avec l'aide de votre père, bouta TAutrichien hors de l'Italie!

Ricciotti Garibaldi, au moment où je vous écris, mes souvenirs d'enfance me remontent à flot à l'esprit, et je me surprends à chantonner ces vers d'une vieille chanson, que nous chantions, enfants, jusqu'au fond de ma Bretagne, à la gloire de votre père :

Evviva la Francia!

Vive l'Italie!

Evviva Garibaldi!

Vive Garibaldi!

Ma Réconciliation avec Briand.

Un ami, qui fut attaché au cabinet d'Aristide Briand, vint me dire à brûle-pourpoint :

— Tu verrais un inconvénient à te trouver avec mon ancien patron ?

— Avec Briand? Aucun.

« J'ai fait, pour mon compte, la réconciliation 'nationale, pleine et entière, sans restriction ni réserve. J'ai désarmé les haines sur toute la ligne. Il n'y a plus de royalistes, ni de bonapartistes, ni de cléricaux; à plus forte raison, n'ai-je plus le moindre souvenir des coups que j'ai échangés avec des républicains. »

Le lendemain, j'étais chez Briand.

Pendant que je grimpe son escalier, je me souviens du passé.

Je me revois — il y a douze ans de cela — jeune professeur, traduit en cour d'assises pour un article de journal, allant demander à Aristide Briand, alors directeur de la Lanterne^ de m'âssister comme avocat.

Puis, c'est la cour d'assises, qu'emplissait sa voix métallique, mes rosseries aux magistrats et aux jurés, l'acquittement du/*/oî^/??'oz^fZe l'Yonne^ et les bons jurés patriotes et républicains à qui je venais de lire mon article, si patriote et si républicain, où je traitais le drapeau des guerres de conquête avec quelque irrévérence, venant me remettre leur indemnité de jurés, pour que je puisse continuer ma propagande pacifiste et internationaliste.

Puis, c'est le conseil supérieur de l'Université, et les appels éloquents de mon avocat au libéralisme de mes juges !

Après, ce fut la séparation : lui allait au ministère, moi, en prison, qui sait? cherchant chacun, peut-être avec la même bonne foi, sur des routes diverses, le chemin de la justice sociale. Malgré les coups échangés, nous avions conservé un faible l'un pour l'autre.

Au plusfortdemaviolence contre sa politique, je défendais, dans mon journal et dans mon entourage, sa vie privée, que je savais propre et sans tache.

Au plus fort de ses coups de force gouvernementaux contre moi, je savais qu'il défendait, en pleine tablç officielle, qu'on suspectât ma probité ou nïio'n désiîitéfe*s*^ément.

Les tempêtes politiques nous avaient séparés.

La vague d'enthousiasme qui soulève toute la nation nous a ramenés l'un vers l'autre.

Descendants de corsaires bretons tous deux, nous savons qu'il faut de la discipline à bord des navires de guerre, et qu'avant de monter à l'abordage, les l'rères d'armes, même s'ils ont eu entre eux quelques querelles, doivent se pardonner leurs torts mutuels, pour ne songer qu'à l'ennemi commun.

Gassier, qui caricaturas, tous les huit jours, dans notre Guerre sociale hebdomadaire, celui que nous appelions sans sourciller le traître et le jaune, Gassier, je t'assure que notre traître a la même figure d'honnête homme que je lui ai connue au temps à\\ Pioupiou de VYomie^ et le même accent de sincérité ; ce n'est pas seulement la même voix chaude et grave, c'est la même passion quand il parle de la démocratie.

Il veut m'expliquer son rôle dans la grève des cheminots. 11 veut m'expliquer qu'il a tout fait pour éviter lagrève,qu'ilavaitaccordéla(( thune » quotidienne, la rétroactivité des retraites, que s'il a militarisé les cheminots en grève, que s'il s'est déclaré prêt à aller jusqu'à l'illégalité pour briser leur mouvement, c'est que la situation internationale était très trouble dès ce moment, et qu'il redoutait une agression allemande à la faveur de notre grève des cheminots et de nos querelles intestines... que la grève finie et brisée, il n'avait pas pu obtenir des compagnies la réintégration des cheminots; qu'il avait fait des réintégrations en masse sur le réseau de l'Etat, poussé à des amnisties nonibreuses, et

que, à rapproche de la mobilisation, sentant l'heure venue d'arracher aux compagnies cette mesure de réparation, il avait prié Yiviani de la leur demander d'urgence, et il l'avait obtenue ..

La grève des cheminots...

Que c'est loin !

Il me semble que c'est de l'histoire ancienne, tiès ancienne, qui n'intéresse plus personne.

Maintenant, il m'explique pourquoi, redoutant une guerre avec l'Allemagne, il avait voulu la loi de trois ans, de façon à avoir une couverture assez solide pour n'avoir pas à faire une mobilisation à la première alerte, ce qui n'eût pas manqué d^offusquer l'Angleterre et de lui faire croire à des dispositions belliqueuses de notre part.

Loi de deux ans? Loi de trois ans?

Qui est-ce qui s'intéresse à cela, maintenant qu'active et réserve forment une masse si compacte en face de l'ennemi ?

Ça, c'est le passé.

C'est l'avenir qui m'intéresse, moi, comme il intéresse Briand.

Nous parlons du geste si habile et si généreux à la fois de la Russie en faveur de la Pologne, et il me dit les raisons qu'il a de croire que la promesse sera tenue.

Je lui dis, moi, ce que devrait faire le gouvernement russe, s'il voulait, à la faveur de la tourmente, précipiter l'évolution de la Russie moyenâgeuse vers un régime plus moderne, plus digne du puissant idéalisme de la race slave.

Et je lui dis, à l'oreille, la démarche à faire près du gouvernement russe.

Je l'ai quitté en lui disant : « Si vous obtenez cela, la guerre finie, il n'y aura qu'une voix, dans le parti socialiste et dans la C. G. T., pour crier avec moi : « Vive Briand! »

Mercredi 19 août.

La Capitulation devant les Pillards.

Si je n'étais pas devenu un journal officieux, quelque chose comme une succursale du ministère de la Guerre — section de la presse, — et si je n'étais pas né avec la bosse du respect pour toutes les autorités, qu'est-ce que je passerais au gouvernement militaire de Paris et à son coadjuteur le préfet de police, pour leur solution si peu crâne, si peu héroïque, si peu française, de TafFaire Maggi !

Savez-vous ce qu'ont imaginé les autorités constituées ?

De louer les boutiques Maggi à notre ami Compère-Morel, député socialiste, qui les repasse aux coopératives de consommation, lesquelles se substituent à la maison Maggi pour l'écoulement du lait.

Certes, plutôt que de laisser inutilisé le merveilleux organisme créé par Maggi, plutôt que de laisser perdre 200.000 litres de lait par jour, en province, faute de ramassage, il valait mieux substituer une coopérative à la société Maggi.

Toutdemême, quelle tristesse etquellehonte 1

Quoi!

Voilà une société qui avait créé pour l'alimentation de Paris une organisation merveilleuse, qui ramassait tout le lait à 250 kilomètres à la ronde, qui avait réussi à maintenir à Paris le prix du lait à 6 sous le litre !

Naturellement, une affaire si bien montée ne faisait pas l'affaire de concurrents maladroits, qui ne réussissaient à vivre qu'en vendant le lait à 8 sous.

La guerre éclate. Nous assistons à l'explosion de chauvinisme qui accompagne forcément les mouvements nationaux les plus beaux et les plus purs.

Parce qu'il y a quelques Suisses allemands dans le conseil d'administration et le personnel de cette société, en immense majorité française, voilà des bandes qui éventrent ce repaire d' « Allemands », d'espions « allemands », d'empoisonneurs « allemands » !

Et la Sûreté générale, prenant le Pirée pour un homme, ne s'avise-t-elle pas à son tour de faire disparaître les plaques du bouillon Kub, filiale de Maggi, sous prétexte que les numéros d'enregistrement et les dates d'affichage de ces placards étaient autant d'indications pour les armées allemandes !

Le sac accompli, sous l'œil placide de la police, tous les industriels ou commerçants dont les noms sonnent étranger de fermer leurs ateliers et leurs boutiques, par peur de subir un traitement pareil.

J'ai manqué ma vocation.

J'aurais dû être gouverneur militaire de Paris, l'état de siège proclamé.

Mon premier acte aurait été de faire réparer les boutiques Maggi — et les brasseries alsaciennes par-dessus le marché — par des soldats du génie ou des ouvriers réquisitionnés, de placer quatre hommes et un caporal de territoriale devant chaque boutique et de faire assavoir qu'il pourrait en cuire aux pillards de vouloir recommencer leurs exploits imbéciles.

Et j'aurais fait assavoir, par la même occasion, à la population parisienne que tous les étrangers de Paris étaient nos hôtes, que beaucoup d'entre eux étaient nos amis et que c'était moi, avec le préfet de police et la Sûreté générale, et non pas le premier passant venu, qui étais chargé de coffrer les espions.

Ainsi, tous les Français à noms étrangers, tous les étrangers amis qui tiennent un atelier ou une boutique à Paris, se seraient sentis protégés et auraient repris leur travail.

Au lieu de cela, qu'est-ce qu'on fait?

On dit à la Société Mag-oi : « On a raconté sur votre compte des ragots ineptes; on vous a pillée ; mais, comme nous n'osons pas tenir tête à la poignée de pillards et aux quelques gobemouches qui les ont suivis, nous vous fermons à jamais si vous ne passez pas vos boutiques et vos contrats aux coopératives ouvrières ! » La Société Maggi n'est pas fière.

Elle est de meilleure composition que moi. Elle a accepté.

Vous pouvez trouver cette solution élégante et habile, de la part des autorités.

Cette fmasserie-là, en bon français, je l'appelle, moi, une capitulation devant les pillards.

Jeudi 20 août.

Pas de Carottes!

Piano ! Piano ! Pianissimo !

O la race nerveuse, impulsive, emballée que la nôtre !

Parce qu'il s'est trouvé quelques sauvages dans l'armée allemande, en Alsace, en Lorraine, en Belgique, parce que, cà et là, des misérables ont déshonoré leur casque à pointe en fusillant des femmes, des enfants, et peut-être en achevant des blessés, est-ce qu'on n'est pas en train de conclure, partout, autour de nous, que les Allemands sont une race de brutes et d'assassins ?

Quoi ? On ne fera pas une exception pour nos quatre millions de camarades socialistes allemands qui sont malgré eux sous les drapeaux du Kaiser, ni pour le million et demi d'Allemands libéraux, admirateurs de la France et de la culture française, qui sont incorporés dans l'armée allemande ?

Est-ce que nous, nous sommes une race de brutes et d'assassins, parce que, dans telle ou telle guerre coloniale ou européenne, certains des nôtres ont déshonoré notre drapeau par des atrocités et des ignominies ? Est-ce que nous sommes une race de brutes et de vandales parce qu'une bande de voyous a mis à sac les laiteries Maggi et les brasseries alsaciennes, parce que quelques brutes d'Angers ont insulté des officiers allemands prisonniers, ou parce que quel«(ues abrutis, mâles ou femelles, à Paris ou

— lOo —

ailleurs, volent, dans tous les hôtes étrangers que la tourmente a surpris parmi nous, des ennemis ou des espions?

Quelle erreur encore, trop répandue par la presse, que de s'imaginer l'armée allemande fuyant comme des lapins à l'approche de nos troupes !

Que les nôtres aient une artillerie d'une supériorité écrasante, ça, je le crois ; on l'a vu à Dinant, la semaine dernière, où pendant quatre heures, les régiments allemands, engagés sur la rive gauche de la Meuse, se sont fait hacher, broyer par elle !

Qu'ils aient plus d'allant, de mordant, d'enthousiasme, c'est l'évidence même, et c'est ce qui doit surtout nous rassurer sur l'issue finale de la guerre.

Mais, c'est se préparer de cruelles désillusions que de se flgurer que l'armée allemande n'est qu'un ramassis de poltrons.

Je crains que le ministère de la guerre, avec les meilleures intentions du monde, ne soit un peu responsable des erreurs grossières qui naissent, dans le public, sur le compte de l'armée allemande. Que ne rédige-t-il autrement ses communiqués officiels à la presse ?

A les lire, on dirait vraiment qu'il n'y a partout que des victoires françaises, et que, dans quinze jours, nous serons à Berlin.

Voyons ! voyons ! est-ce sérieux ?

A qui fera-t-on croire que nous ne perdons pas beaucoup de monde à chaque rencontre meurtrière pour les Allemands ?

A qui fera-t-on croire que, sur cette ligne de

400 kilomètres, où plus d'un million d'hommes sont engagé de part et d'autre, nous ne recevons pas, cà et là, quelque bonne petite raclée?

N'est-il pas certain, par exemple, qu'après être entrés triomphalement à Mulhouse, nous en avons été délogés, sans, d'ailleurs, avoir pu être chassés de la Haute-Alsace et de toute la région d'Altkirch au nord de Belfort, que nous tenons toujours ?

Que s'est-il passé à Mulhouse ?

Y sommes-nous entrés imprudemment, sans forces suffisantes ?

Y avons-nous bu un peu trop de vin du Rhin, pour fêter, avec les Alsaciens et les Alsaciennes, notre entrée dans la grande ville, et nous y sommes-nous mal gardés le lendemain matin ?

Je n'en sais rien.

Mais, pourquoi ne pas nous avoir dit crûment ce qui s'est passé ?

Pour que nous puissions nous réjouir en pleine sécurité de conscience des victoires que nous annoncent les communiqués officiels, — victoires certaines, — nous aimerions assez qu'on nous avouât aussi nos accrocs et nos défaites, car, enfin, nous n'avons pas la prétention d'aller à Berlin sans quelques anicroches et sans quelques horions !

Nous avons confiance dans le gouvernement.

Pourquoi ne nous ferait-il pas confiance à nous, la nation, et ne nous dirait-il pas tout, le bon et le mauvais ?

Il faut nous prendre comme nous sommes, nous Français, de toutes classes et de toutes opinions.

Nous sommes capables de murmurer, par discipline, dans Tintérêt du service : « Brigadier, vous avez raison ! »

Nous consentons à coiffer nos têtes de journalistes d'un képi d'ordonnance.

Mais ce serait trop nous demander que de vouloir nous obliger à prendre des vessies pour des lanternes î

Vendredi 21 août.

Tout prévoir... même une défaite.

L'enfant se présente bien.

Notre droite, en Alsace-Lorraine, fait une pesée sur la gauche allemande, et l'oblige, depuis huit jours, à reculer : en Lorraine, nous ne devons pas être loin de Sarrebourg, et, en Alsace, nous avons repris Mulhouse.

Pendant ce temps, la droite allemande fait sa pesée sur nous, du côté de la Belgique; la vaillante petite armée belge a servi de tampon quinze jours : elle a rempli sa mission au delà de toute espérance. A droite et à gauche des forts de Liège, qui ont l'air de toujours tenir, la droite allemande franchit la Meuse en masse profonde, se dirigeant vers Bruxelles, ville ouverte, et vers le réduit fortifié de toute la Belgique : la place d'Anvers. Si cette droite allemande, qui compte peut-être 400.000 ou 500.000 hommes, ou même davantage, est victorieuse, ça va bien pour elle. Si elle ne l'est pas,

je la plains... car pas un homme ne repassera la Meuse.

Après tout, elle peut être victorieuse.

Il faut, à la veille de la grande bataille qui se prépare, que nous nous fassions à cette idée.

Nous avons élevé, de la mer du Nord à Belfort, une digue d'un million de poitrines françaises.

Supposez que l'état-major allemand réussisse à concentrer sur un point de cette digue un flot énorme, et qu'il la crève !

S'il la crève est-ce que nous allons nous mettre à crier : « Sauve qui peut! Nous sommes trahis ! »

J'espère bien que non.

Les seuls traîtres en l'affaire seraient ceux qu^* pousseraient ce cri inepte.

Si la digue crève, quelque part, eh! bien, on la réparera.

Supposez que cette première digue soit emportée.

Derrière, l'ennemi en trouvera une seconde, puis une troisième.

Il n'y a pas un homme en France, n'est-ce pas, qu'il soit jeune ou vieux, qu'il soit valide ou cul-de-jatte, qui ne soit disposé à donner sa peau pour que, cette fois, ça finisse autrement qu'en 70?

Vous connaissez ce mot de Wellington, le général anglais qui fut vainqueur à Waterloo :

« Si vous êtes tué, que faire ? » lui demandait son lieutenant. « Tenir bon jusqu'à l'arrivée de nos alliés. »

Si la digue crève, que faire ?

Tenir bon, jusqu'à l\nrrivée de nos alliés russes.

Encore quinze jours, et Tinondation russe commencera à submerger l'Allemagne.

Ainsi donc, en cas de défaite, pas d'affolement, pas de panique !

Que nos femmes poussent un hurlement de douleur, c'est leur droit ; elles le pousseront, hélas ! même si nous sommes vainqueurs, tellement la victoire nous coûtera cher.

^lais, nous autres, les hommes, attention! hein ! nous recevrons le coup de poing dans Festomac sans broncher, n'est-ce pas ?

Napoléon, qui n'était pas une bête, — vous ai-je dit que je ne suis pas bonapartiste? — a dit, un jour, une parole qu'à la veille du grand choc nous ferions tous bien de méditer : « Il faut savoir tout prévoir... même une défaite. »

Samedi 22 août.

Les Volontaires Étrangers.

Oh ! le touchant, le réconfortant spectacle !

Ces milliers de gens qui grouillent sur l'esplanade des Invalides, qui emplissent toutes les cours de la glorieuse maison qui abrita tant de générations de braves, ce sont des étrangers qui viennent s'enrôler pour défendre la France.

Viens ici, sombre brute, qui saccageas, le jour de la mobilisation, les maisons Maggi et les brasseries alsaciennes; qui, depuis quinze

jours, dénonces à ton commissaire de police les étrangers de ta connaissance; qui molestes, qui insultes, chaque jour, tous ceux qui, parmi nous, ont l'accent étranger, et jusqu'aux Alsaciens qui vivent près de toi !

Viens, que je te présente ce flot de volontaires qui veulent mourir pour toi.

Pour toi, non !

Pour la France, et, heureusement, tu n'es pas la France !

Tiens, brute épaisse, ces gentlemen au corps svelte assoupli par le sport, ce sont des Américains qui se souviennent de La Fayette et de Rochambeau !

Ces gaillards-là, si bien plantés, ce sont des Russes : des alliés

Imbécile, ne fronce pas les sourcils : ce n'est pas de Fallemand que baragouinent ceux-ci, ils parlent polonais. Ce sont des Polonais. Des Polonais qui savent qu'en France, depuis cent vingt-cinq ans, nous sommes des millions et des millions qui n'avons pas digéré le dépeçage de la Pologne, et qui veulent nous en témoigner leur reconnaissance. Ils sont 50.000 en Amérique, 50.000 volontaires polonais qui, en apprenant que l'alliée de la République française allait ressusciter la nation polonaise, s'apprêtent à passer l'océan pour venir à la rescousse !

Ces petits noirauds-là, des Italiens, des « macaronis », pour parler ton langage, idiot! Ils se souviennent, eux, de Magenta et de Solférino et que l'Autriche tient dans ses serres deux pays italiens : Trente et Trieste !

Ça, tiens, ce sont des « youpins », des « sales youpins », comme tu dis en ton langage poissard. 5.000, oui! Tu les reconnais à leur nez! Regarde-les, boufFeur de juifs! On leur a volé leur patrie, il y a deux mille ans; depuis, ils sont épars sur la terre; méprisés, honnis de la racaille antisémite. Mais ils ont une supériorité sur toi, triple buse : ils savent que la France est le pays qui a proclamé les Droits de l'Homme et ils viennent se battre pour elle !

Ils ont raison, tous nos hôtes étrangers, de venir se battre sous les plis du drapeau de Valmy.

Ils savent qu'aujourd'hui, comme il y a cent vingt-cinq ans, il porte dans ses plis glorieux la liberté des nations.

Italiens, Trente etTrieste vont venir rejoindre la noble patrie italienne !

Roumains, vos frères de Transylvanie vous seront rendus !

Serbes, vos frères de Bosnie, d'Herzégovine et de Croatie vont être délivrés !

Hongrois, le grand rêve de Kossuth va se réaliser : la Hongrie va recouvrer son indépendance avec la République !

Tchèques de Bohême, de Moravie et de Silésie, demain votre République tchèque se dressera libre du joug allemand que vous subissez depuis cinq siècles.

Polonais, la Pologne est à demi sortie de son tombeau, et elle va ressusciter d'entre les morts.

Juifs, je ne sais si Sion, un jour, revivra, mais vous aVez êntértiû îa bonne nouvelle : vos

frères vont recevoir, même en Russie, l'égalité civile et politique !

Bonne chance, armée des nations !

En avant, pour les Etats-Unis d'Europe !

Dimanche 23 août.

Ne nous frappons pas !

L'opinion publique française est nerveuse : cette entrée des Prussiens à Bruxelles la suffoque.

Voyons, ce n'est pas sérieux.

Ce n'est pas pour leur plaisir que les Allemands sont à Bruxelles. Bruxelles, c'est un crochet.

Leur objectif, ce n'était pas Bruxelles, c'est Paris.

Ils n'auraient pas demandé mieux que de ne pas entrer à Bruxelles.

Soyez sûrs que s'ils avaient pu entrer à Liège, remonter la vallée de la Meuse jusqu'à Namur, devenir maîtres en quarante-huit heures de cette belle route d'invasion, des places et de la voie ferrée qui la longe, ils seraient entrés directement en France par la trouée des Ardennes.

Malheureusement pour eux, Liège ne s'est pas laissé faire ; je ne sais si la ville héroïque tient toujours ; mais, ce dont on est sûr, c'est qu'elle a barré la route à l'invasion au moins quinze jours ; c'est qu'elle l'a empêchée de se

servir de la grande voie ferrée qui suit la vallée de la Meuse, et que les forts de Liège ont été les Thermopyles de la France.

Pendant que les Liégeois se faisaient tuer, le camp de Namur, au sud, se hérissait; Tarmée anglaise débarquait; l'armée de Sambre-et- Meuse se concentrait.

La route du sud était barrée.

Nos casques à pointe furent obligés d'obliquer au nord-ouest, au lieu de venir au sudouest, vers Paris.

Bruxelles était sur leur route, ville ouverte : ils y sont entrés. Enfoncer une porte ouverte, c'est à la portée de tout le monde. Ce sera peut-être plus difficile d'enfoncer la porte que ferment, au sud, quelques centaines de milliers de Français et d'Anglais.

La note à payer, certes, est un peu corsée : 200 millions.

Ne nous frappons pas.

Quand nous serons vainqueurs, ils paieront cela aux Belges, intérêt et capital, et autre chose encore, sans doute.

L'occupation de Bruxelles, ville ouverte, n'a pas plus d'importance que n'aurait demain l'occupation de Nancy ou de Lunéville dont l'invasion par les Prussiens était attendue depuis quinze jours.

Ce n'est pas Bruxelles qui est difficile à prendre, c'est Anvers.

Ce n'est pas Nancy : ce sont les camps retranchés de Verdun, Toul, Epinal et Belfort, qui sont en arrière.

Gomme ce n'est pas Mulhouse qui est diffi-

cile à emporter, du côté allemand, en Alsace : c'est le camp retranché de Strasbourg.

11 faut que l'opinion publique française s'habitue à regarder la vérité en face.

Peut-être serait-elle moins nerveuse, si le gouvernement, avec les meilleures intentions du monde, n'avait pas cru, au début, dissimuler Taccroc qui nous est arrivé à Mulhouse.

L'inconvénient de ces pieux mensonges, auxquels le gouvernement semble heureusement avoir renoncé, c'est qu'on n'est plus cru, même quand on dit la vérité.

Est-ce que la méfiance ne s'étend pas jusqu'à la presse elle-même ? Est-ce que, depuis quelques jours, pour avoir demandé amicalement au ministère de nous dire toute la vérité, on ne vient pas nous chuchoter à Toreille, à nous : « Vous savez donc quelque chose qui ne va pas? Ya-t-il donc quelque chose de cassé? »

Non, mes chers amis, rien de cassé..., qu'un nombre trop considérable de figures, comme il fallait s'y attendre.

Rien de cassé.

Quand nous croirons qu'il y a quelque chose qui va mal, nous le dirons.

Nous sommes, ici, l'oreille aux écoutes, l'œil aux aguets.

Je répète que, jusqu'ici, sauf complications imprévues, l'enfant se présente bien.

Mais, quoi !

C'est un accouchement au forceps, qui sera douloureux et sanglant.

Ne serait-ce pas tromper la France que de lui laisser ignorer que, même si ses fils sont

victorieux du premier coup, dansla plaine belge, ce ne sera qu'au prix d'une hécatombe, qui va faire pousser un cri d'horreur à Thumanité?

Lundi 24 août

Lettre à ma Mère.

Je parie que tu t'es laissé monter la tète par tous ces récits, que colporte la presse, des abominations commises par les Allemands.

Je te connais: tu n'en dors plus.

Tu vois ton fils, blessé, râlant au coin d'un bois, et des bandits en casques à pointe qui vont le dévaliser et l'achever.

Qu'il y ait eu, çà et là, quelques-uns de nos blessés achevés par des apaches en uniforme allemand, ce n'est pas moi, hélas! qui le contesterai. Mais, quelle est l'armée européenne qui n'a pas ses apaches ? Souviens-toi de ce que notre artilleur nous contait, au retour de chacune de ses expéditions coloniales, et des atrocités commises par les nôtres, dont il avait été parfois le témoin indigné. Ce n'est pas beau, la guerre! Pouah !

J'ai beau savoirjde quelles ignominies est capable la soldatesque déchaînée, surtout lorsqu'elle a bu et qu'elle n'a pas mangé, je connais assez le peuple allemand pour t'affirmer que les horreurs dont sont pleins tous les journaux sont le fait d'une poignée d'apaches, et que l'immense majorité des officiers et des soldats

allemands sont incapables de toucher à un blessé français, autrement que pour le secourir !

Voyons, tu ne vas pas t'imaginer non plus, je suppose, que les balles dum-dum soient d'un usage courant dans l'armée allemande ! Tu sais, ces balles qui s'aplatissent sur les os et qui éclatent à Fintérieur du corps? Il est certain que quelques ignobles brutes de l'armée du Kaiser ont déchiré les enveloppes de maillechor qui entourent le plomb des balles, que le plomb mis à nu s'aplatit sur les os en une large plaque qui donne l'impression d'un éclatement ; je te prie de croire que je n'ai aucune pitié pour les soldats ou les officiers allemands qui, faits prisonniers, sont trouvés porteurs de cartouches ainsi préparées, et que je te les collerais au poteau avec une parfaite sécurité de conscience.

Mais la preuve que l'immense majorité des soldats allemands n'emploient pas des balles dum-dum, c'est que, dans nos hôpitaux, tous les médecins sont frappés de la facilité avec laquelle se guérissent les blessures faites par les balles des fusils allemands. Lorsqu'elles n'atteignent pas un organe essentiel, elles ne causent, paraît-il, que des désordres insignifiants. Leur extrême vitesse fait que les tissus se referment d'eux-mêmes après leur passage, leur chaleur stérilise la blessure. Tu penses bien que si l'armée allemande usait généralement de balles dum-dum, tous nos médecins ne feraient pas de constatations pareilles !

La guerre est bien assez horrible, sans qu'on

aille affoler rimagination des pauvres mères par des exagérations et des généralisations pareilles, dont le résultat le plus clair sera, hélas! de détraquer les nerfs de nos soldats et de leur faire commettre les pires horreurs quand ils iront en Allemagne, au risque dy semer à leur tour des haines implacables.

Quel besoin de venir dramatiser, par des procédés de roman-feuilleton, quand le drame qui se joue en ce moment en Belgique est en lui-même si terrible, quand nous apprendrons dans quelques jours, vainqueurs ou vaincus, que nous aurons perdu 60.000 ou 80.000 hommes, à la grande bataille engagée en ce moment autour de Gharleroi ?

Car la grande boucherie est commencée, pauvre mère.

Au moment du départ de ton artilleur, tu lui as promis d'être brave ; sa femme aussi lui a promis, sur la tête de ses quatre gosses.

C'est le moment de tenir votre parole toutes deux.

Quelle est la maman, quelle est l'épouse qui, en ce moment où se joue la vie de la France, n'est pas prête à accepter le suprême sacrifice, pour que la France vive ?

Crois-tu vraiment que les hommes qui mourront en un tel jour mourront réellement?

Crois-tu que ceux qui meurent pour un grand idéal ne vivent pas éternellement ?

Toi, qui as vu la dernière guerre, ne sens-tu pas que ceux des nôtres qui sont tombés, il y a quarante-quatre ans, sont parmi nous, aujourd'hui, vivants, plus vivants que jamais, et qu'ils

assistent, triomphants, à la revanche du Droit éternel.

Non, je ne plains pas les mères dont les fils, là-bas, à l'armée de Sambre et-Meuse, sont en' train de conquérir l'immortalité !

Mardi 25 août.

A propos d'une Panique.

Le sénateur Gervais a trouvé reluisant de publier à son de trompe qu'une division française, composée de Méridionaux, avait été prise de panique, le 21 août, enLorraine, et que cette défaillance avait amené un recul de tout le front de notre armée dans cette région.

Il est probable qu'il s'est produit là une de ces paniques que connaissent toutes les armées.

De jeunes troupes, terrifiées par les effets terribles du tir ennemi, sont accessibles à de pareils affolements.

En Alsace, il semble bien que les troupes allemandes n'y aient pas échappé.

Seulement, en Allemagne, il ne s'est trouvé personne d'assez inintelligent pour l'aller crier sur les toits.

L'article du sénateur Gervais est une lourde erreur.

L'article de tête du Matin^ dans son édition spéciale de l'après-midi du même jour, n'est pas seulement une erreur, c'est une mauvaise action.

Dans cet article, il n'est plus question d'une panique.

Gentiment, on insinue qu'il s'agit de crosse en l'air et d'antimilitarisme.

En vain, depuis le début de la guerre, et dans les jours qui précédèrent la mobilisation, socialistes, syndicalistes, anarchistes, ont rivalisé de zèle patriotique avec les nationalistes les plus fougueux.

En vain, ils ont couru aux armes avec un merveilleux ensemble, au secours de la patrie en danger.

En vain, ils ont oublié instantanément tous leurs griefs — et Dieu sait s'ils en avaient ! — contre tous leurs ennemis politiques.

En vain, ils ont fait taire leur immense douleur et leur légitime ressentiment le jour de l'assassinat de Jaurès, pour ne songer qu'à la défense nationale.

En vain, depuis l'ouverture des hostilités, ils s'abstiennent de toute critique systématique, de peur de semer le doute et la méfiance.

Pour les récompenser de leur belle attitude, il se trouve un journal pour venir essayer de les salir, en leur attribuant, à eux ou à leurs disciples, en face de l'ennemi, un geste tellement ignoble, tellement lâche, et surtout tellement stupide, qu'on peut affirmer sans crainte que c'est une grossière calomnie et un faux impudent.

Au moment où Tunion entre tous les Français est la condition sine qua non de la victoire finale, l'article au Matin, s'il n'est pas une étourderie, est une trahison.

C'est un coup de poignard ;dans le dos de la nation.

Mercredi 26 août.

Après le premier Choc.

Et ! bien, quoi !

Vous allongez tous le nez parce que nous n'avons pas pulvérisé l'armée allemande du premier coup, et qu'elle a résisté à notre offensive !

Ah ! çà, mais vous avez donc cru à toutes les balivernes racontées par la plupart des journaux depuis quinze jours ? Vous avez donc été assez niais pour croire que les Allemands étaient un ramassis de poltrons sur qui vous n'aviez qu'à fondre à la baïonnette pour les mettre en déroute ?

Quand on vous disait, ici, que les troupes allemandes, sauf les paniques qu'elles connaissent par-ci par-là, comme toutes les armées, se font ]3royer et hacher par nous avant de reculer, vous nous regardiez de travers, je parie !

Quand on vous disait ici que l'armée allemande est une formidable machine de guerre, vous n'étiez pas loin de vous demander si nous n'étions pas des traîtres et des vendus aux Prussiens ?

Vous commencez à vous apercevoir maintenant qu'on s'est payé vos têtes ?

C'est un progrès.

Seulement, d'un excès, il ne faudrait pas maintenant tomber dans l'excès contraire.

Après avoir péché par excès d'optimisme, il ne faudrait pas pécher par excès de pessimisme.

Qu'est-ce qui nous est arrivé, somme toute, à notre frontière du nord?

Rien que ce qu'avec un peu de sang-froid tout le monde pouvait prévoir depuis la déclaration de guerre.

Après avoir broyé l'armée belge, — aviezvous compté par hasard que l'armée belge battrait l'armée allemande ? — l'armée allemande nous est tombée dessus tout entière.

Nous sommes 39 millions de Français.

Ils sont 67 millions.

Vous pensez bien qu'ils sont plus forts que nous.

Nous le savions si bien que, pour nous préserver d'un désastre, nous avons fait l'alliance russe et l'alliance anglaise par-dessus le marché.

Que fait l'état-major allemand ?

Il veut nous assommer d'un coup de massue. Après quoi, il se retournera contre la Russie.

11 nous a administré son coup de massue depuis trois jours, autour de Mons, Gharleroi et Dinant.

Heureusement que nosmères n'ont pas engendré que des poules mouillées.

Nos frères et nos fils se sont battus comme des lions.

Combien d'entre eux ont eu la gloire de mourir pour nous, et pour la liberté des nations ?

On ne sait encore.

Mais, ce qu*on sait, c'est qu'après le coup de massue notre glorieuse armée de Sambreet-Meuse reste debout, meurtrie, ensanglantée, mais prête à affronter un deuxième coupde massue.

Qu'est-ce que nous demandons à ceux qui meurent pour nous, là-bas, en essayant de nous faire un rempart de leur corps ?

D'enfoncer l'armée allemande ?

Ce serait trop beau !

Non !

Nous leur demandons de tenir le plus longtemps possible ; de tenir bon; et s'ils sont obligés de battre en retraite, de tenir bon encore sur une autre position, puis sur une troisième, de tenir bon jusqu'à l'entrée en ligne des Russes.

Oh ! l'armée russe n'est pas à cinq étapes de Berlin, comme on a osé l'écrire avec une monstrueuse imbécillité.

Mais, dans un mois, dans six semaines peutêtre, elle sera en Allemagne.

Et, alors, ce sera à l'Allemagne de recevoir le coup de massue à son tour.

Vous qui, hier, pensiez ne faire qu'une bouchée de rarméeallemande,quoi ! vous ne croyez plus maintenant, que nous tiendrons six semaines devant elle alors qu'en 70, sans préparation, après des désastres inouïs, nous lui avons résisté huit mois?

Jeudi 27 août

Le Semeur de Panique.

Le semeur de panique a l'air macabre.

Ses propos sont sinistres.

Déjà, le jour de la mobilisation, il voyait des espions allemands partout, colportant à tout venant que le lait Maggi était empoisonné.

Il racontait gravement que les affiches Kub étaient autant de plaques indicatrices pour Tétat-major allemand.

Naturellement, il saccagea les brasseries alsaciennes en même temps que les laiteries Maggi.

Depuis quarante-huit heures, notre lièvre ne dort plus.

Il dresse ses longues oreilles tantôt à l'est, tantôt au nord, tremblant au moindre bruit.

Additionnez tous les régiments qu'il sait pertinemment avoir été écrabouillés — il vous dira leur numéro et l'endroit — et vous serez étonnés qu'il existe encore une armée française.

Le type le plus curieux de ces grotesques est ce sénateur qui, l'autre jour, alla crier à l'univers entier qu'un corps d'armée avait été pris de panique, et qui, le lendemain, faisait un tableau si noir de notre situation militaire au président du Conseil municipal de Paris, que celuici se mettait à sangloter.

Raisonner ces lièvres, peine perdue!

Inutile de leur expliquer que jamais nous n'aurions rêvé, un jour de déclaration de

guerre, une union nationale aussi complète que celle dont toute la France donne le réconfortant spectacle !

N'essayez pas de leur représenter que notre mobilisation s'est faite si merveilleusement que notre état-major lui-même était ébahi de son propre ouvrage!

Leur dire que tous les blessés qui nous reviennent des champs de carnage sont unanimes à proclamer l'admirable élan des nôtres et l'écrasante supériorité de notre 75 sur l'artillerie de campagne allemande : peine perdue !

Vous perdriez votre temps^à leur ressasser que jamais nous n'aurions pu espérer de pareilles alliances : la Serbie qui, à elle seule, immobilise la moitié de l'armée autrichienne ; la Belgique, qui arrêta quinze jours le flot des envahisseurs ; l'Angleterre, dont les flottes sont formidables, dont la richesse est inépuisable, dont la volonté de fer est indomptable ; le Japon, dont les flottes et les armées, sur un signe de l'Angleterre, viendraient en Europe ; sans compter l'immense Russie, dont les cosaques déjà font trembler l'Allemagne, et peut-être l'Italie de Garibaldi, deliiain.

Il faudrait aller chercher des alliés jusque dans la lune pour leur donner du courage.

Quelle honte d'être affligés de pareils échantillons, quand on est la nation la plus guerrière de l'Europe, celle qui a peut-être la plus belle histoire militaire du monde entier, celle qui s'est toujours relevée de ses désastres avec une facilité, avec un ressort qui, à travers

les siècles, ont toujours stupéfait ses ennemis eux-mêmes !

Si les hasards de la guerre nous obligeaient à subir un nouveau siège qui, on peut l'affirmer aux trembleurs, ne finirait pas comme il y a quarante-trois ans, que le nouveau gouverneur militaire de Paris, le général Galliéni, me permette, en lui souhaitant la bienvenue, de lui donner un conseil : au lieu d'évacuer les femmes, qu'il expulse les semeurs de panique, à moins qu'il ne préfère les coffrer comme des dissolvants, des éteignoirs et des traîtres !

Vendredi 28 août.

Le Ministère de la Victoire.

Tout arrive, puisque voilà Jules Guesde ministre, Jules Guesde le doctrinaire, le sectaire, assis dans un fauteuil ministériel, entre Millerand et Briand. Jaurès, qui n'est pas mort, puisqu'il vit en nous tous, doit bien rire dans sa barbe. J'entends sa voix nasillarde, je vois son regard pétillant de malice. Jaurès, soyez sérieux. Sachez que si sur la terre nous avons fait la paix avec nos ennemis, ce n'est pas pour dire des rosseries à nos amis !

Après avoir ri, il pleurerait de joie, notre grand ami, en voyant ce nouveau ministère.

Entre nous, il n'est pas trop mal, hein ! le ministère Viviani revu et corrigé.

Il y a trois portefeuilles (ju'ii était particuliè-

rement important de pourvoir d'hommes de valeur !

Vous devinez lesquels, n'est-ce pas ? Les finances, les affaires étrangères, la guerre..

L'argent, c'est le nerf de la guerre ! A part Caillaux, qui était plus désigné pour tenir la queue de la poêle en ce moment difficile que le père Ribot? Vous n'avez pas lu ses discours au Sénat sur cette vieille chose qu'on appelait, je crois, avant la guerre, l'impôt sur le revenu ? Des chefs-d'œuvre de bon sens, de clarté, d'érudition. En les lisant, on se disait : « C'est impossible : cet homme n'a pas soixante-dix ans ! Un homme de soixante-dix ans n'a pas cette verdeur intellectuelle. » Il est tellement vert et tellement vivant qu'il a évolué, à soixante-dix ans, et qu'un beau jour il s'est réveillé partisan de l'impôt sur le revenu. Au contact de Jules Guesde, ce diable d'homme est capable de se réveiller révolutionnaire ; mon cher Sembat, empêchez M. Ribot de faire la Révolution sociale.

Aux affaires étrangères : Delcassé. Lui en avons-nous assez dit, à ce Delcassé, autrefois ! Ami Gassier, dans la Guerre Sociale de jadis, comme ton crayon fut cruel, comme il fut injuste pour cet homme ! Où que tu sois, dans les armées delà République, fais-lui tesplushumbles excuses. Sache que c'est ce petit homme, sur lequel s'exerça des années ta verve de caricaturiste, qui a encerclé l'Allemagne. Encerclée, Test-elie, cette pauvre Allemagne ? Allons, tu es bien aise que l'Allemagne soit encerclée, ne dis pas non ? La Serbie, la Belgique, la Russie, l'Angleterre, la France contre le kaiser, sans

compter les Japonais ? Ca ne te suffit pas ? Tu veux encore que Delcassé fasse marcherl'Italie? Il la fera marcher ! Tu voudrais encore que, lors du rès-lement des comptes, quand on refera la carte d'Europe, il plaide près du tsar la cause des Polonais, des Finlandais, des Lithuaniens, des Juifs, et qu'en attendant il persuade son ami et allié de faire une large amnistie en faveur de tous les détenus politiques russes ? Peut-il nous refuser cela, après la campagne de Bourtzeff!

A la guerre, Millerand. C'est la meilleure recruede l'équipe. Theright inan attherigJu place ^ comme disent nos amis les Anglais. L'homme qu'il fallait à la place qu'il fallait. Le plus grand travailleur de la terre : un sang-froid à toute épreuve, un esprit clair et méthodique, une volonté de fer, des mâchoires. Une guillotine sèche pour les générauxincapables,ou pourles rondsde-cuir qui bavardent au lieu de travailler. Ce n'est pas avec lui que les territoriaux manqueront longtemps d'équipement !

Pour une fois, le président de la République n'a pas trop mal travaillé.

Oui, je sais, il était conseillé par Viviani et Briand, qui sont restés si près de nous, socialistes, malgré quelques années de séparation et de malentendus.

Tout de même, on a eu bon nez d'en faire un président de la République, à Versailles, il y a deux ans.

Est-ce que ce n'est pas le même Poincaré à qui j'ai dit le mot de Cambronne, jadis, un jour qu'il m'avait gracié après vingt-six mois de re-

traite à la Conciergerie, la Santé et autres hôtels meublés de la République ?

Tout de même, ce qu'il était mal embouché ce Gambronne !

Après tout, puisque Poincaré est le président de la réconciliation nationale, pourquoi ne se réconcilierait-on pas avec lui aussi?

Montéhus, quand le président Poincaré ira inaugurer l'Alsace-Lorraine, la seule province française qu'il n'ait pas encore inaugurée, on ne lui jouera plus la Marche Lorraine.

Faites-moi tout de suite en son honneur une chanson sur l'air du Père la Victoire !

Samedi 29 août.

Ce qu'on attend de Millerand.

Ce n'est un secret pour personne, aujourd'hui, que le plan d'offensive de notre état-major a échoué, et que, provisoirement, nous sommes réduits à la défensive, avant d'avoir été même entamés.

Tout le monde a fini par comprendre aussi que les Allemands ne sont pas l'armée de poltrons que quelques-uns se figuraient, sur la foi de communiqués officiels bêtes à pleurer, qu'ils ont une formidable organisation militaire, et qu'ils font appel au ban et à l'arrière-ban de leurs tout jeunes gens et de leurs hommes mûrs arrivés déjà au seuil de la vieillesse pour se Xivev du mauvais pas où les qimis leur kaiser.

Ce n'est pas quelques centaines de mille hommes seulement, comme en 70, que l'Allemagne lance sur nous, mais une avalanche de 2 à 3 millions d'hommes.

A cette avalanche, il nous faut répondre par une autre avalanche.

A la levée en masse allemande, c'est par la levée en masse française qu'il faut riposter.

Si c'est la levée en masse qui s'impose, que signifie ce licenciement de plusieurs classes de territoriaux qu'on a renvoyés dans leurs foyers, il y a quelques jours?

Il n'y a pas d'équipement pour eux ? N'y at-il donc pas des milliers et des centaines de milliers de couturières en France pour leur en fabriquer?

A-t-on besoin d'équipements complets pour réapprendre à manœuvrer, pour s'entraîner aux marches, pour apprendre à creuser des tranchées-abri?

N'avons-nous pas perdu trois semaines pour remettre en train nos territoriaux?

Les officiers manquent pour réinstruire les territoriaux ou pour dégrossir nos ^larie-Louise, les recrues de la nouvelle classe de vingt ans ?

Alors, pourquoi, jusqu'ici, repousse-t-on toutes les bonnes volontés qui s'offrent?

J'ai pour ami de classe Diraison Saylor, l'auteur des Maritimes^ un roman où les officiers de marine sont un peu secoués. Saylor est un officier de marine démissionnaire. Il a de beaux états de service ; il est solide comme le Pont-Neuf. Il a quarante et un ans. Il a fait le

voyage de Paris à Cherbourg pour tâcher de se faire réintégrer dans son grade ; éconduit, il essaie, depuis huit jours, à Paris, de faire accepter ses services ; si on ne veut pas de lui dans la marine, il supplie qu'on le mette dans le génie ou dans l'infanterie. Partout, porte close et visage de bois.

Un autre de mes amis, ancien officier de cavalerie démissionnaire, a quarante-huit ans; il pourrait faire un excellent instructeur pour les recrues. Il a beau mendier un poste : lui non plus ne réussit pas à se faire embaucher.

Et il y a des centaines, et sans doute des milliers, d'anciens officiers dont les services sont pareillement dédaignés, à une heure où on manque de cadres pour les territoriaux et d'instructeurs pour les recrues.

Est-ce que, depuis trois semaines, tous les hommes valides qui ne se battent pas encore ne devraient pas faire l'exercice sur toutes les places publiques et sur toutes les grandes routes, sous la direction d'anciens officiers?

AParis, est-il possible que le gouvernement, hanté par les souvenirs de 71, hésite à armer tout le monde? Y a-t-il un révolutionnaire qui n'ait pas renoncé, depuis le premier jour de la crise, à toute velléité d'émeute ou d'insurrection, quelle que soit la tournure que prennent les événements ? Quand la nation fait confiance au gouvernement, quand la réconciliation nationale estfaite, au point que MM. Ribot, Briand et Jules Guesde peuvent faire partie d'un même ministère, les autorités militaires peuvent-elle avoir la moindre arrière-pensée ?

A la tête du ministère de la guerre, il nous faut un administrateur de premier ordre.

La nation croit qu'elle l'a en la personne de Millerand.

Si ses premiers actes n'étaient pas pour mettre fin au gaspillage de forces et de bonnes volontés, dont le spectacle nous attriste depuis trois semaines, ce serait pour nousla plus cruelle des désillusions.

Dimanche 30 août.

Si Paris était assiégé.

Il y a quelque chose, en ce moment, qu'il faut combattre à l'égal du pessimisme semeur de panique: c'est l'optimisme béat et aveugle, l'optimisme dont ont fait preuve tant des nôtres les premiers jours de la mobilisation.

Quand on a affaire à un ennemi aussi redoutable que celui qui vous envahit par le Nord, il faut envisager froidement toutes les éventualités.

L'une de ces éventualités, c'est que Paris pourrait, dans un avenir plus ou moins proche, être assiégé si la grande bataille qui va se livrer bientôt sur le front Amiens, Saint-Quentin, Hirson, Mézières ne tournait pas à notre avantage.

Si une pareille éventualité se produisait, il ne faut pas que ni l'état-major, ni le public se figurent que ce nouveau siège r^ssçmbler^it en

quoi que ce soit au siège d'il y a quarante-trois ans.

Si les Prussiens arrivaient devant Paris, voici ce qui se passerait: nous mettons les points surles i, cette fois, puisqu'on a mis quinze jours à ne pas nous comprendre, quand nous disions ici, discrètement, — ce qu'un soldat de 26classe pouvait deviner — que l'armée allemande nous attaquerait, nous inonderait par la Belgique, et que c'était là qu'il fallait concentrer toutes nos forces.

Donc, les Allemands arrivent — simple hypothèse — devant Paris.

Croyez-vous, que, comme en 70, ils vont investir la place, et perdre six mois à l'assiéger, même s'ils avaient assez de troupes pour l'investir?

Il faudrait être naïf pour le croire!

Ils amèneront toute leur artillerie lourde, devant un ou deux forts de la ceinture, sans s'occuper des autres.

Ils feront pleuvoir sur eux une pluie de feu et de fer.

Et quand ils auront fait une brèche dans la ceinture, ils engouffreront tout ce qu'ils pourront de troupes dans la trouée, pour entrer dans la ville.

C'est ainsi qu'ils ont procédé pour Liège et pour Namur.

Cela veut dire, en bon français, que le gouverneur de Paris doit avoir sous la main une armée capable de livrer bataille dans la brèche qui pourrait être ouverte

Cela veut dire aussi que toutes les femmes

et tous les enfants qui n'ont rien à faire à Paris, ne feraient pas mal, s'ils le peuvent, d'aller respirer l'air pur des champs. Je leur recommande la Bretagne qui est un pays délicieux, et particulièrement le Finistère d'où je suis natif, comme dit une vieille chanson, et aussi la Normandie, où le cidre n'est pas mauvais, ou bien encore le Midi dont les hivers sont si doux.

Si les Prussiens ne viennent pas devant Paris, comme je l'espère — car je crois toujours que le général Joffre peut encore leur administrer une correction mémorable — femmes et enfants en seront quittes pour un voyage dont ils nous donneront des nouvelles à leur retour.

Si les Prussiens viennent, nous aimerions assez régler cette affaire-là, avec eux, entre hommes.

Que le diable m'emporte si le général Galliéni, le nouveau gouverneur de Paris, n'est pas de mon avis !

Lundi 31 août,

La défense de Paris.

J'espère toujours que Paris ne sera pas assiégé. J'espère toujours que, pas plus tard qu'aujourd'hui ou demain, l'invasion sera arrêtée aux environs de Saint-Quentin, et que l'aigle prussienne y recevra définitivement du plomb dans l'aile.

Ce n'est pas une raison pour ne pas faire comme si nous devions avoir les uhlans devant Paris dans une huitaine ou une quinzaine.

Il serait criminel de dissimuler à la population parisienne, en ce moment, que l'enneini nous envahit en nombre considérable, pareil à une armée innombrable de fourmis ; que, depuis huit jours, une de ses armées se dirige à marches forcées sur Paris, et que, malgré l'admirable résistance de notre armée du Nord, il était hier non loin de Noyon, c'est-à-dire à environ 100 kilomètres de Paris.

Nous sommes tous d'accord que, si celle armée culbutait les nôtres, elle ne s'attarderait pas à encercler Paris, mais qu'elle placerait toute son artillerie lourde devant un ou deux forts de l'enceinte, qu'elle les démolirait, et qu'elle se ruerait ensuite, par la brèche, dans l'intérieur de notre Paris ?

Bien.

Nous sommes tous d'accord aussi pour ne pas nous couvi^ir de honte et de ridicule aux yeux de l'univers entier en les laissant faire ?

Très bien.

Alors, qui veut la fin veut les moyens.

Le moyen unique de résister, c'est de donner au gouverneur de Paris une armée entraînée, solide, manœuvrière, bien encadrée, qui, lorsqu'une brèche sera ouverte par l'artillerie allemande dans notre ceinture de forts, offrira cent mille poitrines à la ruée des masses d'infanterie que l'ennemi jettera par cette brèche.

L'état-major général, en qui nous avons toute confiance, bien qu'il ne soit pas infail-

lible, hélas ! a-t-il pris ses dispositions pour que le général Galliéni ait cette armée sous la main ?

D'autre part, le général Galliéni lui-même a-t-il songé à renforcer les cadres de nos territoriaux qui gardent le camp retranché de Paris avec les soldats exercés, la pépinière de sousofficiers que sont la garde républicaine, et même la police parisienne, et avec tous les anciens officiers démissionnaires ou en réserve qui grouillent sur le pavé de Paris ? Va-t-il laisser inutilisés les officiers et les sous-officiers si exercés de cette garde, — qui vaut la garde prussienne, — où les simples soldats sont presque tous d'anciens sous-officiers? Car c'est les laisser inutiles que de les confiner dans leur rôle de gendarmes, à une heure où il n'y a pas à craindre la moindre émeute populaire ?

Le général Galliéni a-t-il songé qu'il y avait actuellement, sur la côte, inoccupés, inutiles, puisque l'Angleterre a la maîtrise de la mer, des milliers et des milliers de fusiliers et de canonniers de notre marine qui seraient dans nos forts comme sur des cuirassés, tranquilles comme Baptiste sous la rafale de fer et de feu?

Le vaisseau La-Ville- de-Paris ne peut pas se laisser prendre à l'abordage.

Sur les navires de guerre, pour que les hommes ne se laissent pas embarrasser, ni amollir par les pleurs des femmes et des enfants, et aussi pour ne pas faire de victimes inutiles, les règlements de la marine ont sagement édicté que les femmes ni les enfants ne seraient tolérés.

Capitaine de vaisseau Galliéni, si vous êtes prêt à vous faire sauter avec votre navire, plutôt que de le rendre, hâtez-vous de débarquer les femmes et les enfants !

Mardi 1^^ septembre, La Vérité toute nue.

Depuis quinze jours, ici nous préparons doucement, graduellement, l'opinion à connaître la cruelle vérité.

La vérité, c'est que, depuis un mois, notre état-major a commis l'erreur de ne pas abandonner à l'armée allemande Nancy et toute la partie située à l'est de nos lignes de camps retranchés de Belfort, Epinal, Toul, Verdun, et de se laisser amuser en Alsace et en Lorraine par des troupes que notre ligne de camps retranchés aurait suffi à contenir.

Du moment que l'Allemagne attachait un tel prix à la pénétration par la Belgique, qu'elle accepta la guerre avec l'Angleterre plutôt que d'y renoncer, il était évident, pour le soldat de 2® classe le plus bouché, que l'armée allemande allait jeter sur nous, par la Belgique, un flot d'un ou de deux millions d'envahisseurs, suivis d'une quantité innombrable de camions automobiles.

Il était évident que c'était là, et non ailleurs, qu'il fallait jeter toute l'armée française, pour faire barrage, et non en Lorraine ou en Alsace.

Notre état-major a fini par le comprendre, et

il s'efForce de réparer son erreur en ramassant ce qu'il peut de troupes pour arrêter le flot qui, bientôt, va déferler sur Paris.

L'arrétera-t-il avant qu'il n'arrive devant notre camp retranché ?

Nos troupes sont si admirables, si héroïques, notre 75 a une telle supériorité sur l'artillerie de campagne allemande, les renforts arrivés récemment sont si importants, qu'on peut encore l'espérer.

Mais, il ne faut pas nous monter le coup.

Il y a neuf chances sur dix pour que, dans une huitaine, l'ennemi soit à nos portes.

En rase campagne, nos troupes ont été débordées par l'armée allemande.

Appuyées sur le camp retranché, elles réussiront peut-être à l'arrêter.

Elles y réussiront, à une condition ! C'est que le ministre de la guerre, l'état-major et le gouverneur militaire de Paris appellent à la hâte, dans nos forts, tous les canonniers marins qui moisissent dans nos ports ; qu'ils exercent et qu'ils entraînent les territoriaux qui, depuis trois semaines, se démoralisent, oisifs, dans toute l'étendue du camp retranché ; qu'ils ne laissent pas perdre une seule des forces et des bonnes volontés qui s'offrent pour la défense de la capitale ; qu'ils soient décidés à laisser brûler Paris plutôt que de l'abandonner sans l'avoir défendu jusqu'à la folie.

Qu'est-ce que signifient ces boniments qui fusent dans la presse parisienne ? que Paris n'est pas le cœur de la France ? que Paris peut être occupé sans que la France périsse ?

Non, la France ne périra pas, la France ne peut pas périr.

Mais elle peut être déshonorée.

Et elle serait déshonorée si Paris était enlevé de vive force en huit jours, comme Liège ou Namur.

Quel chantage, après, les Prussiens maîtres de Paris exerceraient sur la coalition !

Quel prestige il nous resterait pour continuer la guerre et pour faire entendre notre voix au moment du règlement des comptes !

L'Italie songe à marcher contre l'Autriche. Quel refroidissement dans ses intentions, si elle apprenait que Paris n'a pas tenu huit jours ! Paris qui passe pour le plus grand camp retranché du monde.

Les Prussiens dans Paris, six semaines après la déclaration de guerre !

Il n'y aurait qu'un cri en Europe : c'est que c'est pis qu'en 70, où du moins Paris ne capitula que huit mois après la déclaration de guerre !

Paris tombant six semaines après la déclaration de guerre !

Quel Français ne se sentirait pas le rouge monter au front, rien qu'à évoquer une pareille catastrophe !

Après 70, l'Europe entière nous plaignait, nous estimait, nous admirait.

Si nous étions capables de laisser tomber Paris entre les mains des Prussiens six semaines après l'ouverture des hostilités, nous deviendrions, pour un siècle, la risée de l'univers!

Mercredi 2 septembre.

Tchataldja.

Le gouvernement ne livrera pas sans un combat acharné l'énorme camp retranché de Paris.

Un camp retranché aussi vaste que celui de Paris demanderait, pour être inexpugnable, un million d'hommes.

On comprend quelle folie ce serait d'y immobiliser une pareille armée.

11 est infiniment regrettable qu'on ne s'en soit pas aperçu plus tôt et qu'on n'ait pas établi dans le Massif Central de la France le réduit de notre défense nationale.

Je tiens à faire ces réflexions ici pour que personne ne soit tenté de croire que même si des officiers avaient pu avoir l'idée de ne pas défendre le camp retranché de Paris, ils seraient forcément pour cela des fous ou des traîtres.

Je crois seulement qu'ils se tromperaient.

Ils se tromperaient non seulement parce qu'ils ne se rendraient pas un compte suffisant de l'effet moral désastreux que produirait, en France et à l'étranger, l'abandon de Paris sans combat, mais encore parce qu'ils ne se rendraient pas compte que, dans les circonstances actuelles, le front nord-est de Paris est pour jious un secours providentiel.

C'est le mérite du gouvernement de l'avoir compris.

Comment! Voilà une armée allemande qui

arrive sur Paris à marches forcées ; cette armée certes est nombreuse, brave, audacieuse, bien commandée, pourvue d'un outillage merveilleux, notamment d'une bonne artillerie lourde.

Mais, depuis Namur, notre armée du Nord lui saute à la gorge tous les jours, sans lui laisser la moindre trêve ; elle lui laboure les flancs avec nos 75 qui sont d'une précision et d'une mobilité terrifiantes ; elle la harcèle, l'épuisé.

Et c'est au moment où cette armée allemande essoufflée, serrée de près par la nôtre qui ne la lâche pas d'une semelle, arrive devant notre camp retranché, où l'on peut accumuler sur le front nord-est des centaines de milliers d'hommes encore mal entraînés, mais braves et résolus, et appuyés sur des ouvrages importants, que l'on lâcherait une si belle position défensive ?

Le camp retranché de Paris, soit, je l'accorde, est une erreur monstrueuse.

Mais le front nord-est, qui se dresse devant le front de l'armée d'invasion, c'est la position retranchée la plus forte que notre armée du Nord puisse rêver dans l'admirable retraite qu'elle opère depuis Namur.

Là, elle recevra des vivres, des renforts de troupes fraîches.

Là, Tarmée de héros qui se bat sans trêve ni repos depuis trois semaines entendra tonner nos gros canons de marine, qui sont autrement terribles que l'artillerie lourde allemande.

Il y avait, une fois, il n'y a pas longtemps de cela, une armée bulgare, formidablement outil-

lée, enthousiaste, qui assomma d'un coup de massue la pauvre armée turque qu'elle rencontra non loin de la frontière, aux champs de Kirk-Kilissé.

Non contente de la disloquer, elle la poursuivit l'épée dans les reins jusqu'aux portes de la capitale turque, Constantinople.

Là, l'état-major turc avait heureusement quelques forts qu'il avait fait occuper par des troupes un peu novices, mais fraîches et bien reposées.

C'étaient les lignes de Tchataldja.

L'armée bulgare arriva dessus au galop.

Mais les forces humaines ont une limite.

Ce dernier obstacle arrêta net les troupes bulgares victorieuses.

Elles s'arrêtèrent là, fourbues, incapables d'avancer, et si les Turcs avaient eu des troupes pour prendre l'offensive, l'armée bulgare était anéantie.

Si le général Galliéni et le général Joffre sont dignes de la confiance que la nation a mise en eux, l'armée prussienne trouvera sur le front nord-est du camp retranché de Paris des lignes de Tchataldja dont elle se souviendra.

Jeudi 3 septembre.

Bruxelles ou Tchataldja.

Dans quelques jours, l'ennemi sera devant le camp retranché de Paris.

Il ne faut pas que le généralissime vienne nous dire qu'on lui a imposé le plan qu'il jugeait néfaste au point de vue militaire : il ne faut pas que le généralissime puisse venir dire un jour, comme Mac-Mahon, après Sedan, que, pour des considérations politiques, on lui a imposé un plan qui heurtait toutes ses conceptions militaires.

C'est le généralissime seul, qui connaît la situation ; c'est lui qui est responsable; c'est à lui de décider, en tenant compte avanttout, pardessus tout, de considérations stratégiques et tactiques ; quoi qu'il décide, si douloureuse que soit sa décision, tout le monde s'inclinera. Pas un homme, qu'il soit d'extrême-droite ou d'extrême-gauche, qui ne sache que la moindre émeute, le moindre tumulte en face de l'ennemi, dans une guerre comme celle-ci, serait le crime des crimes.

Or, il y a deux conceptions militaires diamé-^ tralement opposées en ce qui concerne la défense de Paris, deux conceptions, qui toutes deux ont des défenseurs convaincus, également patriotes, d'égale compétence technique.

L'une, qui révolte au premier abord toute notre fierté, consiste à considérer Paris comme une ville ouverte, comme une autre Bruxelles. Elle peut s'exprimer ainsi: «Un camp retranché de l'étendue de celui de Paris, qui a derrière lui une ville aussi riche, aussi pleine de richesses artistiques, aussi peuplée, aussi impressionnable, c'est une erreur monstrueuse. Pour le défendre utilement, il faudrait immobiliser là nos meilleures armées. Les armées j^ç

sont pas faites pour s'enfermer dans un camp retranché, mais pour manœuvrer libres de leurs mouvements, libres de choisir leur heure et leurs positions. » Soit. C'est une conception. Si vous croyez qu'elle est la bonne, ayez le courage de le proclamer, de le dire franchement à la population parisienne. Mais prenez garde î si vous l'adoptez, le jour même faites sauter tous les forts du camp retranché, détruisez tout le matériel, tous les approvisionnements militaires que vous ne pourrez pas évacuer ; faites replier toutes les troupes qui garnissent l'enceinte; en vous repliant, minez, faites sauter les ponts du chemin fer de ceinture, et toutes les gares. Que l'ennemi, en y entrant, ait l'impression qu'il entre non à Bruxelles mais à Moscou, dans un Moscou qui est trop riche pour qu'on puisse l'incendier, mais où l'on a détruit tout ce qui pouvait permettre à l'ennemi de se ravitailler et de se refaire.

L'autre plan est tout l'opposé! 11 peut s'exposer ainsi : « Le camp de retranché de Paris est une sottise, mais puisqu'elle est faite, tâchons d'en tirer le meilleur parti possible. Que ses fronts fortifiés soient pour nous autant de lignes de Tchataldja, où nous allons recevoir l'ennemi qui nous arrive harassé, comme les Turcs reçurent l'armée bulgare épuisée, et où nous permettrons à l'armée du Nord qui le harcèle de se reposer et de se refaire. »

Mais faites-y bien attention !

Si c'est ce plan que vous adoptez, n'abandonnez pas le camp retranché à la seule garnison qui y est actuellement, appelez-y l'armée du

Nord, sans laquelle Paris risque d'être emporté en huit jours, de vive force, comme Liège ou Namur, avec ses approvisionnements et les troupes qui le gardent. Evacuez les femmes, les enfants vers TOuest, le Centre et le Midi ; entassez ici des vivres et des projectiles, et que l'armée du Nord, grossie de la garnison du camp retranché, y manœuvre, y attaque les Allemands avant qu'ils aient eu le temps de se reposer, et qu'elle y retienne les Allemands, trois semaines, un mois, tout le temps qu'il faudra aux Russes pour arriver en Allemagne, et aux Parisiens pour se préparer à faire de leur ville une nouvelle Saragosse.

Entre les deux plans, osez choisir!

Mais de grâce, pas de solution bâtarde, qui nous conduirait à un nouveau Metz ou à un nouveau Sedan.

Ou Bruxelles -Moscou ou Tchataldja- Saragosse !

Vendredi 4 septembre.

Branle-bas de combat.

Le gouvernement est parti s'installer à Bordeaux.

Il a bien fait.

Si Paris est investi, il valait mieux que le président de la République et ses ministres prissent le large.

S'il est attaqué de front, comme les raids de

cavalerie allemande pourront pousser un peu loin tout autour de Paris, le président et les ministres partant trop tard risqueraient d'être cueillis.

A Bordeaux, il ne leur manquera pas de besogne. Ils ont la guerre à organiser en province.

A Paris, nous sommes assez grands pour nous passer de leur présence, surtout avec un chef comme Galliéni à notre tête.

Mon cadet, qui est un colonial accompli, a servi je ne sais où sous le général Galliéni. De tous les grands chefs de l'armée coloniale, c'est celui pour lequel il professe le plus d'admiration : Galliéni, qui est un élève de Faidherbe, a de la décision, du sang-froid, de la poigne ; c'est un gros travailleur et un administrateur de premier ordre. Avec lui, Paris peut dormir sur les deux oreilles.

Comme il est l'égal, en autorité morale, du général en chef de l'armée du Nord, celle qui se replie vers Paris, j'espère qu'il saura lui représenter avec force la nécessité qu'il y a pour cette armée de venir couvrir le front du camp retranché, au lieu d'aller manœuvrer un peu loin, ce qui risquerait de permettre à l'ennemi d'entrer de vive force à Paris comme il est entré à Liège et à Namur.

La doctrine militaire est excellente, qui met en garde les généraux contre la tentation de venir s'enfermer dans une place forte où on peut les cerner ; mais en art militaire comme en stratégie, comme en toute chose, la doctrine ne vaut q'ue par ses applications, et les règles

générales souffrent des exceptions. L*armée du Nord se trouve en présence d'une de ces exceptions. Dans les circonstances actuelles, alors que le reflux des troupes allemandes vers leur pays sous la pression russe est un fait avéré ; alors que l'armée allemande qui arrive par rOise doit être harassée ; alors que les lignes de forts du nord-est de Paris peuvent être pour elle de nouvelles lignes de Tchataldja où son élan peut venir se briser, comme se brisa l'élan victorieux de l'armée bulgare devant Gonstantinople ; alors que la chute de Paris serait une catastrophe morale qui démoraliserait les armées actuellement sur la frontière de l'Est ; le retour de l'armée du Nord sous le canon de Paris est pour nous le salut.

S'enfermer dans Paris ? Personne ne le demande à l'armée du Nord ; on n'est d'ailleurs jamais enfermé dans un camp retranché qui a 140 kilomètres de tour, et qui est un immense champ de manœuvres qu'aucune armée allemande n'est assez nombreuse, à l'heure actuelle, pour encercler.

L'armée du Nord ne résisterait-elle qu'un mois, appuyée sur les forts du camp retranché et sur l'armée de Paris, que ce serait suffisant pour donner aux Russes le temps de marcher sur Berlin.

Je prie le général Galliéni de rassurer notre nouveau préfet de police — à qui j'adresse mon salut le plus cordial — au sujet de l'ordre public. Les seuls qui aient jamais été capables de troubler l'ordre public, c'est nous, «les rouges». Nous l'avons troublé le 10 août 1792, en pleine

guerre, parce que le roi avait trahi la nation. Nous l'avons troublé le 4 septembre 1870, deux jours après Sedan, parce que l'empereur avait capitulé et qu'il n'y avait plus de gouvernement. Aujourd'hui, nous sommes décidés à ne le troubler sous aucun prétexte. La situation n'est plus la même. La République a tout fait pour éviter la guerre. Ses diplomates ont trouvé moyen de nous donner, au moment psychologique, des alliances qui, notre courage aidant, nous rendent invincibles ; notre état-major a peut-être fait des fautes — qui n'en commet pas? — mais devant le flot des envahisseurs il n'a pas perdu la tête ; il a opéré une retraite en bon ordre, sans se laisser entamer. Nos armées sont intactes.

Alors, quoi ? Il peut survenir n'importe quelle catastrophe, pas un « rouge » ne bougera, pas un ! Nous, troubler l'ordre public en ce moment ? Nous sommes la garde républicaine disciplinée, fanatique, patriote. N'est-ce pas, Guesde ? N'est-ce pas, Sembat ? N'est-ce pas, mon cher Jaurès ?

Ai-je besoin de dire que la Guerre Sociale reste à son poste de combat?

Que d'autres journaux déménagent, c'est leur affaire.

Nous, nous restons ; comme Mac-Mahon, le Mac-Mahon de Sébastopol.

Le ministre de la guerre n'a pas voulu que j'aille à la frontière il y a cinq semaines.

C'est la frontière qui vient à moi.

Lafrontière s'estrapprochée de nous; ellen'est plus qu'à 50kilomètres de Paris. Et je m'en irais ?

Tant que le drapeau tricolore flottera sur Paris — pardonne-moi cette infidélité,© drapeau rouge de notre Internationale — la Guerre Sociale restera à son poste de combat pour sonner : « Il y a de la goutte à boire là-haut ! »

Samedi 5 septembre.

Des Renforts !

L'avion allemand qui est venu hier matin nous annoncer que l'ennemi est à Gompiègne ne nous apprend rien.

Nous savons exactement la position des armées qui constituent la grande armée allemande d'invasion.

Sa gauche, en Alsace et en Lorraine, face à nos camps retranchés de Verdun, Toul, Epinal et Belfort, n'a même pas fait un pas en avant; elle n'a même pas encore réussi à aborder nos camps retranchés, à l'exception toutefois de celui de Belfort, qui a riposté de la belle manière — la manière de Denfert-Rochereau.

Son centre, face au sud, doit occuper une ligne qui va à peu près de Reims à Verdun : le gros de nos forces, qui lui est opposé, s'accroche au centre allemand et ne se replie devant lui que lentement, en lui faisant subir des pertes énormes.

Sa droite, qui constitue son aile marchante, approche de Paris et semble être en ce moment au sud de l'Oise.

Que fait cette droite ?

Continue-t-elle son mouvement enveloppant? Va-t-elle se diriger vers le sud, dans la direction de Melun, pour se placer à l'ouest du gros de nos forces? C'est possible. En ce cas-là, elle négligera Paris pour le quart d'heure.

Mais ce qui est plus probable, c'est que la droite allemande, considérant Paris, son camp retranché et son armée volante comme la gauche des lignes françaises, va vouloir l'enfoncer.

Je dis l'enfoncer, et non pas l'investir. •

Cela signifie que l'aile marchante allemande va essayer de démolir quelques forts de Paris, avec les obus de son artillerie lourde ; qu'elle va dans la brèche lancer ses colonnes, et que son état-major va faire tuer tout ce qu'il faudra d'hommes pour essayer de passer.

Ce quia perdu Liège etNamur, c'est qu'elles ne renfermaient pas une armée suffisamment nombreuse pour se dresser, poitrine contre poitrine, contre les colonnes qui s'engouffraient dans la brèche.

A Paris, le général Galliéni doit avoir sous la main actuellement de quoi repousser une attaque de vive force.

Outre la garnison des forts, outre les territoriaux, il a « une armée de Paris », une armée active dont certains corps d'élite, que nous avons vu défiler sur le boulevard, sont de taille à se mesurer avec la garde prussienne ellemême.

Mais, quelle que soit la solidité des troupes dont dispose le gouverneur de Paris, il est im-

— loO —

possible que le gouvernement, qui est à Bordeaux, n'emploie pas la huitaine que nous avons peut-être avant l'assaut à les renforcer.

Il est impossible qu'il n'y ait pas encore çà et là en province, inoccupés, oisifs, dans les dépots de l'Ouest, du Centre et du Midi, ou dans les forts de la côte qui ne seront jamais attaqués, 100.000 ou 200.000 hommes qui ne seraient pas inutiles ici dans le camp retranché.

Il est impossible qu'on ne puisse, pour le grand jour qui approche, ramasser une cinquantaine de mille de troupes anglaises fraîches.

Qu'on songe au coup que serait pour le pays une prise d'assaut de Paris, à la démoralisation qui pourrait s'ensuivre pour nos armées dont le moral est resté si bon? Qu'on songe à la honte qu'il y aurait pour Paris, qui a tenu six mois en 70 sans troupes régulières, à succomber, faute de troupes en quantité suffisante, à un premier assaut ? J'entends déjà les cris de joie insolents de nos vainqueurs. Je les vois défilant sur nos boulevards, et je pense aux deux officiers belges qu'ils firent défiler à Bruxelles, attachés aux étriers de leurs che-^^ vaux. ^ ^ ^ ^1

Nous serions grotesques si Paris succombait six semaines après la déclaration de la guerre.

Paris ne peut pas sombrer sous le ridicule.

Ni des victoires ultérieures, si complètes qu'elles soient, ni l'entrée des Russes à Berlin, ne nous vengeraient d'une pareille humiliation.

Pendant qu'il en est temps encore, des renforts, des renforts, des renforts!

Dimanche 6 septembre.

Courage, général J offre !

Changement de direction à gauche : l'aile droite de l'armée allemande, qui semblait foncer sur Paris, par la vallée de l'Oise, oblique au sud-est.

Ce n'est pas à Paris qu'elle en veut pour le quart d'heure, c'est à notre armée de campagne, à la grande armée, que décidément le généralissime JofFre manœuvre avec une sûreté de main qui commence à inspirer confiance à ceux qui l'ont le plus critiqué.

Je voudrais que nos femmes, nos sœurs et nos filles les moins instruites puissent comprendre ce que fait la grande armée où chaque famille française a Tun des siens, la grande armée qui est actuellement l'âme de notre France immortelle.

Au début de la guerre, le gros de nos forces était massé entre Charleroi et Belfort, face à l'est. Au nord de Charleroi, une petite armée anglaise formait notre extrême gauche.

L'avalanche allemande, passant sur le ventre de l'héroïque Belgique, a assailli nos lignes à la bataille de Charleroi. L'aile droite allemande, l'aile marchante, forte de 300.000 hommes au moins, débordant notre aile gauche, refoulant les Anglais de notre extrême gauche, nous obligea à la retraite.

Cette retraite est un des plus beaux faits d'armes de notre histoire militaire.

Pied à pied, le terrain a été disputé.

Presque chaque jour, l'armée française, depuis trois semaines, fait sur un point ou un autre une contre-attaque vigoureuse.

Pivotant sur son aile droite, du côté de Verdun, l'armée s'est repliée lentement vers le sud, faisant de larges trouées sanglantes dans les flancs de l'armée ennemie.

Aujourd'hui, entièrement face au nord, elle continue à reculer lentement, sa droite couverte par nos camps retranchés de Verdun, Toul, Epinal, Belfort.

Tous les témoignages sont d'accord pour dire qu'aucun de nos corps d'armée n'a été entamé; qu'au fur et à mesure, les trous faits dans nos rangs sont comblés par des réservistes : que le moral des nôtres est le moral d'une armée victorieuse, sure de la victoire finale; et que notre 75 est l'artillerie de campagne la plus redoutable qu'aucune armée ait jamais possédée.

Le plan du général Joff*re commence à apparaître avec une clarté lumineuse : sachant que l'ennemi a sur lui la supériorité numérique, il refuse de s'engager à fond; recule quand l'aile droite allemande, l'aile marchante, menace de l'envelopper, et il entraîne son ennemi vers le sud, loin de sa base de ravitaillement.

Kouropatkine, disent les pessimistes, qui redoutent de voir le généralissime français imiter la prudence du général russe en Mandchourie et refuser trop longtemps la bonne occasion de vaincre.

Fabius le Temporisateur, disent ceux qui ont

confiance : et ils songent au vieux général romain qui usa Annibal victorieux, sans lui livrer de bataille décisive, et qui sauva Rome par sa ténacité indomptable.

Si contraire qu'elle soit à notre tempérament national, la tactique du général JofFre, en présence de la supériorité numérique allemande, est la bonne.

Ce que veut l'ennemi, c'est en finir avec nous pour se retourner contre les Russes.

Ce que veut le général Joffre, c'est les retenir le plus longtemps possible, s'accrocher à eux, les entraîner le plus loin qu'il pourra, pour donner aux Russes le temps d'arriveren Allemagne.

Si nous pouvons continuer cette tactique encore une quinzaine, il faudra bien que les Allemands, qui ont déjà dégarni la Belgique, dégarnissent la France.

Ce jour-là, ils perdront leur supériorité numérique.

Ce sera le moment de leur faire payer cher tout ce qu'ils nous ont fait.

Car si leur mouvement tournant est dangereux pour nous, illesenfoncetellement dans la France, il les éloigne tellement de chez eux, que toute défaite sera pour eux une débâcle.

Nous tenons le gros de l'armée allemande à la gorge.

Hardi ! les Russes !

Courage, général Joffre !

Lundi 7 septembre.

Après l'alerte.

Voilà bien comme nous sommes, nous autres Français!

Parce que l'armée allemande, qui semblait s'avancer en trombe sur Paris, a l'air de glisser le long de notre camp retranché et de filer vers le sud-est, nous ne sommes pas loin de pousser les mêmes cocoricos que presque toute notre presse poussait, il y a un mois, chaque fois qu'une patrouille française avait mis à mal une patrouille allemande.

Ni pessimisme déprimant, ni stupides cocoricos.

La situation reste grave et même tragique.

Si vraiment la droite allemande ne fait pas une feinte en ce moment pour aborder Paris par le sud, si vraiment elle nous néglige momentanément, c'est pour poursuivre contre les armées réunies sous le commandement du général Joffre le prodigieux et colossal mouvement tournant commencé il y a plus de quinze jours autour de Mons-Gharleroi.

Fidèle à la tactique d'offensive qui est celle de son grand état-major, l'armée allemande considère comme son objectif principal la destruction de la principale armée ennemie : ce n'est pas parce qu'elle est épuisée ou essoufflée qu'elle n'attaque pas Paris, c'est parce qu'elle veut se mettre sous la dent un morceau de choix auprès duquel Paris n'est rien.

Le morceau de choix n'est rien moins que

Tensemble de notre armée active grossie de ses plus jeunes classes de réserve.

Voilà quinze jours qu'elle ne réussit pas à entamer notre armée ni à la mordre sérieusement : sa marche vers le sud-est, si elle se confirme, c'est la preuve qu'elle n'a pas lâché prise et qu'elle ne renonce pas à son projet.

Et c'est parce que la manœuvre allemande est redoutable pour notre généralissime que nous espérons bien voir l'armée active volante chargée du camp retranché de Paris se jeter impétueusement sur les derrières de l'armée allemande qui s'acharne après le général Joffre.

Tout le monde espère que, en prenant ses précautions pour ne pas se laisser couper de Paris, elle essaiera de poignarder dans le dos l'armée d'invasion par une ofFensive hardie.

A l'heure où la grosse partie va se jouer, ce serait folie de ne pas donner, nous aussi, de toutes nos forces.

Et parce que l'ennemi s'éloigne pour un moment de nos murs, ce serait une autre folie de ne pas continuer à pousser activement l'armement de notre camp retranché parisien.

Aujourd'hui comme hier, il faut évacuer toute la population qui énerverait ou paralyserait la défense.

Aujourd'hui comme hier, il faut hérisser notre banlieue de tranchées et de redoutes, en travaillant d'arrache-pied jour et nuit.

Aujourd'hui comme hier, il faut donner un uniforme et un fusil à tous les hommes valides, depuis les Marie-Louise de 18 à 19 ans, jus-

qu'aux vieillards en état de faire le coup de feu ; tel est incapable de servir en rase campagne qui, dans une tranchée, ferait de la bonne besogne.

Aujourd'hui comme hier, il faut appeler à Paris toutes les troupes qui moisissent sur les côtes, dans les garnisons du Midi, de l'Ouest et du Centre, du moins celles qui ne sont pas indispensables à l'armée du général Joffre, qui a encore plus besoin que Paris d'être renforcée.

Aujourd'hui comme hier, le danger pour Paris c'est, non pas l'investissement et le blocus, mais l'abordage, la prise d'assaut comme Liège et Namur.

Aujourd'hui comme hier, il faut sous la main du gouverneur une ou deux divisions de fer qui, allégées du sac, d'une extrême mobilité, se jetteront à la tête des colonnes prussiennes, si Tennemi réussissait à pratiquer une brèche dans notre enceinte de forts.

Mais est-ce que je ne suis pas en train de faire comme Grosjean et de vouloir en remontrer à mon curé, le général Galliéni ?

Mardi 8 septembre.

La campagne de France.

Les gens moroses et les ignorants s'en vont répétant : « Mais pourquoi reculons-nous constamment ainsi ? Pourquoi ? Sont-ils donc si forts que cela ? Est-ce donc comme en 1870 ?

Jusqu'où allons-nous reculer ? Six semaines après la déclaration de guerre, ils sont à deux pas de Paris ! Que fait donc notre armée ? »

Ce que font nos soldats ?

Ils se battent.

Ils se battent même comme des lions.

Et cette fois les lions ne semblent pas conduits par des ânes.

Vous ne voudriez pourtant pas qu'avec notre population de 39 millions d'habitants, nous ayons autant de jeunes hommes d'activé et de réserve bien encadrés, que TAllemagne qui a une population de 68 millions d'habitants sur un territoire à peu près égal au nôtre ?

Ah! nous n'avons pas voulu faire d'enfants depuis 70, date où la France et l'Allemagne avaient la même population? Nous avons laissé depuis, parce que nous aimons nos aises et que les enfants coûtent cher à élever, l'Allemagne nous distancer de 28 millions d'habitants.

Nous payons cela aujourd'hui!

Nous ne nous sommes pas trouvés en nombre quand il a fallu aligner face à face les jeunesses des deux pays.

Nous n'avons pu aligner, de Belfort à Gharleroi, le long de nos frontières, que 1.200.000 à 1.500.000 hommes de troupes jeunes bien encadrées, quand les x\llemands en alignaient sans doute 2 à 3 millions.

Heureusement, si nous n'avons pas la quantité, nous avons encore conservé la qualité.

Notre infanterie reste supérieure en mordant, en initiative, en folle bravoure, à l'infanterie allemande.

Notre artillerie de 75 a sur la sienne une supériorité écrasante.

Si nous reculons, c'est uniquement parce que l'ennemi a la supériorité numérique.

Et nous reculerons tant qu'il aura cette supériorité numérique.

Jusqu'à quand l'aura-t-il ?

Probablement jusqu'au jour où la poussée russe obligera l'état-major allemand à retirer quelques-uns de ses meilleurs corps d'armée pour les envoyer contre la Russie.

Essayer de tenir jusque-là, c'est ce que fait notre généralissime, avec une habileté, une science de la manœuvre qui doivent commencer à énerver ses adversaires.

Depuis quinze jours, la muraille de poitrines françaises reculedevantle flotdes envahisseurs ; mais elle ne se rompt pas ; elle ne se lézarde pas.

Tant que cette muraille vivante n'aura pas été renversée, il n'y aura rien de fait, rien.

Tant que la muraille tient, on peut dire qu'aucune bataille décisive n'a été livrée.

Si notre état-major et nos troupes peuvent tenir encore quelques jours, leur superbe manœuvre et leur héroïsme constitueront Tune des plus belles pages de notre histoire militaire.

Je le demande aux connaisseurs :

Jusqu'ici, ne croyez-vous pas que la campagne de France de 1914 est la plus belle manœuvre qu'aucune armée française ait jamais faite depuis l'autre campagne de France, celle de 1814 ?

Rien que pour avoir presque à elle seule soutenu avec cette valeur l'effort de la formidable armée allemande, rien que pour avoir donné le temps aux armées anglaises de se concentrer et aux armées russes de défoncer l'armée autrichienne et d'entamer la Prusse orientale, au règlement des comptes nous pourrons nous présenter la tète haute.

Et les alliés seront unanimes, quoi qu'il arrive maintenant, à reconnaître que dans cette guerre de la délivrance, sans l'armée française, l'Europe aurait été mise sous la botte prussienne !

Mercredi 9 septembre.

Vive Percin !

Je ne connais pas personnellement le général Percin. Je ne l'ai rencontré qu'une seule fois, tout récemment, à un banquet républicain, et je n'ai échangé avec lui que quelques paroles banales.

Tout ce que je sais de lui, je le tiens de mon cadet, un officier d'artillerie qui ne fait pas de politique et qui me disait un jour : « Chez nous, le grand patron, c'est Percin. Il est très combattu, très détesté. On lui reproche l'affaire des fiches. Mais c'est le grand bûcheur, l'homme à idées, Torganisateur merveilleux. C'est lui qui nous a donné notre règlement d'artillerie du 75. Il a beau être myope comme toi et sourd comme

un pot, quand après les grandes manœuvres il fait la critique des opérations, tout le monde reste ébahi et même les officiers qui le détestaient le plus disent : « Ce cochon-là est tout de même rudement fort ! )>

De ses livres, je ne connais que le dernier: Le Combat. C'est un tel chef-d'œuvre de clarté lumineuse, de bravoure intellectuelle et morale, que si j'étais ministre de la guerre, j'ordonnerais à tous les officiers de l'armée française d'en faire leur livre de chevet.

Jugez de ma surprise, quand il y a quinze jour, le bruit se répandit dans tout Paris, comme une traînée de poudre, que le général Percin avait été écroué au Cherche-Midi, puis fusillé.

L'un disait qu'il avait gardé dans sa poche, vingt-quatre heures, à moins que ce ne soit quarante-huit heures, un pli confidentiel, et que son étourderie criminelle avait causé notre défaite de Charleroi.

L'autre disait qu'il avait évacué Lille précipitamment, qu'il s'était sauvé en enclouant les canons du camp retranché de Lille, et en noyant les poudres.

Dans un pays où les plus hautes autorités et des gens réputés intelligents ont cru un moment que les laiteries Maggi empoisonnaient leur lait et étaient des agences de renseignements pour l'état-major allemand, de telles niaiseries sur le générai Percin furent avalées avec délectation.

Une autre version circulait parmi les amis du général Percin : le général, qui a 68 ans, surmené par le travail, serait devenu fou ; il voyait des souris et des rats partout. Son état de santé

a inquiété le ministre, qui l'a relevé de son commandement, et pour ménager sa susceptibilité morbide, l'a nommé inspecteur des formations de réserves d'artillerie.

Et pour défendre la mémoire du général Percin, je me fis l'écho de ce bruit, qui en somme n'avait rien d'injurieux pour lui ; ce n'eût pas été la première fois que la raison d'un homme de valeur eût chaviré dans une grande crise morale. Cependant, depuis quinze jours, je faisais une enquête personnelle. Point facile de faire une enquête quand les autorités ont la bouche cousue ; quand la censure règne souverainement ; quand on est soi-même accablé de travail. Cette enquête vient d'aboutir.

En voici le résultat :

Le général Percin n'a jamais été interné au Cherche-Midi, et il n'est pas fusillé.

Nommé au premier jour de la mobilisation commandant de la première région militaire, dont le siège est à Lille, il a rempli sa fonction avec la conscience, la probité et le courage qui ont fait de lui l'un des grands chefs de Tarmée française.

Il n'a jamais été gouverneur de Lille : ce poste était confié à un général de haute valeur qui a fait son devoir, à la tête de ce camp retranché qui était depuis un an déclassé, et en tout cas aux trois quarts évacué.

La division d'infanterie qui eut un accroc à Tournai, dans la région de Lille, ne dépendait à aucun titre de lui : elle faisait partie d'une armée dans laquelle il n'avait rien à faire, et qui opérait dans la région.

Il ne fut pour rien dans l'évacuation de Lille qui se fit dans un ordre parfait, par ordre de l'autorité du général commandant l'armée de cette région, et par les soins du gouverneur.

Au moment où se fit cette évacuation, le général Percin, dont les fonctions de commandant de la première région ne rimaient à rien dans ce pays envahi, était depuis plusieurs heures appelé à un poste de confiance, celui d'inspecteur des formations nouvelles d'artillerie, auquel le désignaient les remarquables rapports qu'il avait faits pendant les quatre ans où il avait été inspecteur général de l'arme.

Ayant su que de méchantes langues racontaient qu'il était un lâche et un traître, et que cette calomnie s'était ébruitée, le général Percin, qui n'est pas plus fou que moi, voulut, dans un mouvement d'humeur fort légitime, exiger du ministre un communiqué officiel coupant les ailes à cet atroce canard.

Pour avoir demandé ce communiqué officiel en une lettre un peu vive, le général Percin fut relevé de ses fonctions d'inspecteur des formations ou dépôts de l'artillerie.

Un point, c'est tout.

Pourquoi ai-je raconté cette lamentable histoire ?

Pour deux raisons.

D'abord, pour que les uns et les autres, nous nous méfiions des ragots, des commérages et des calomnies.

Ensuite, pour donner un avertissement à ceux, heureusement très rares, qui, malgré le beau spectacle de concorde nationale que tous

les patriotes ont donné depuis six semaines, n'ont rien appris, ni rien oublié.

Ceux qui, pour assouvir des rancunes politiques ou des rancunes personnelles, ont frappé dans le dos, d'un coup de poignard empoisonné, le grand maître de notre artillerie, et qui ont privé la France des services d'un pareil organisateur, ont fait du beau travail !

Au moment où l'Allemagne, grâce à son esprit méthodique et à son génie organisateur, met sur pied cinq à six millions d'hommes, ils ont privé l'armée française d'un des rares officiers généraux qui croyaient à la valeur de ces réserves et de ces territoriaux que, sous peine de périr, il nous faut dresser en armées organisées contre le flot des envahisseurs.

Sans vouloir rien pousser au noir, me serat-il permis de dire que les calomnies qui ont assassiné moralement le général Percin constituent une violation flagrante du pacte qu'ont signé les honnêtes gens de tous les partis, quand, le jour de la mobilisation, ils se sont juré mutuellement de faire trêve à leurs querelles intestines, tant que la patrie serait en danger ?

Jeudi 10 septembre.

A lin Catholique.

Depuis quelques semaines, les actions de la Guerre Sociale montent, même dans les milieux catholiques.

On s'en aperçoit ici en lisant notre courrier ; il ne se passe guère de jour sans qu'une de mes nouvelles lectrices ne m'écrive : « Vous savez ! la guerre finie ! vous protégerez nos bonnes sœurs ! »

Ça m'apprendra à dire du bien de l'abbé Colin, le curé lorrain, et à le saluer d'un cordial : « Vive la calotte ! »

Nos nouveaux amis catholiques ne manquent pas d'audace !

Est-ce que l'un d'eux ne me demande pas aujourd'hui d'intervenir pour que le gouvernement officiellement mette la France sous la protection de Dieu ?

Mon catholique voit toutes les autres nations invoquer l'Être Suprême. Il a l'air de craindre que nous ne nous trouvions dans un état d'infériorité vis-à-vis de nos ennemis, si nous restons un pays de mécréants. Et il me parle de sainte Geneviève, de Jeanne d'Arc, en termes émus, avec une naïveté touchante dont il me prie de ne pas rire.

Rire ! Me moquer !

Je n'en ai point le cœur en ce moment tragique.

Nos mères, nos femmes et nos sœurs prient dans les églises ; sur les champs de bataille ceux de nos soldats qui sont restés croyants puisent dans leur foi religieuse le courage d'affronter la mort.

Pas un vrai libre penseur qui ne s'incline respectueusement devant leurs croyances et qui ne leur souhaite sincèrement d'y trouver une consolation, un réconfort et une espérance.

Sainte Geneviève était une bonne fille, dont nous, les mécréants, nous aimons tous le naïf courage, et je n'ai pas attendu ce jour pour dire que Jeanne d Arc avait été en son temps la meilleure fille de Jacques Bonhomme.

Nous n'empêchons aucun croyant de prier Dieu et de lui demander la victoire.

Mais pourquoi nous demander l'impossible ? Pourquoi nous demander, à nous, mécréants, des gestes qui seraient de notre part autant d'hypocrisies ?

Pourquoi demander à la République, représentant la majorité des citoyens de ce pays, de balbutier des prières qui ne lui viendraient pas du cœur ?

Ou plutôt, pourquoi vouloir nous imposer des formules qui répugnent à notre raison ?

Ce que vous appelez Dieu, pourquoi voulezvous nous empêcher de l'appeler le Droit et la Justice ?

N'est-ce pas prier Dieu, que de se battre pour le Droit et la Justice, et pour la Liberté des nations ?

Les nôtres, les mécréants, boudent-ils à la sainte besogne ? Craignent-ils davantage la mitraille ? Ne sentent-ils pas, comme les vôtres, qu'en donnant leur vie pour la patrie ils entrent, comme les vôtres, vivants dans l'immortalité ?

Ami catholique, comment voulez-vous que votre Dieu nous refuse la victoire, parce que nous n'employons pas tous les mêmes formules rituéliques ?

Ne craignez rien. Votre Dieu est trop bien

informé pour ignorer qu'aujourd'hui, comme au temps de Geneviève, de saint Louis, de Jeanne d'Arc, qu'aujourd'hui comme au temps de Valmy et de Jemmapes, la France, mécréante, ou croyante, est sur la terre son meilleur soldat puisqu'elle est le soldat du Droit et de la Liberté.

Vendredi 11 septembre.

Aux socialistes italiens.

Qu'est-ce qu'on nous apprend ?

Que nos « frères et amis » les socialistes allemands vous envoient délégation sur délégation, ambassade sur ambassade, pour vous amadouer, pour vous supplier de ne pas entraîner votre peuple contre eux ?

Nos frères et amis les socialistes allemands sont de beaux mufles — sauf le respect que j'ai pour notre Internationale socialiste.

Ah ! si Jaurès n'avait pas été assassiné pour avoir défendu la paix jusqu'à la gauche, c'est lui que nous vous enverrions en ambassade.

Faut-il qu'à défaut de lui nous vous envoyions notre Guesde ou notre Sembat, qui sont ministres de la République ?

Ou bien notre Vaillant, le fils intellectuel de notre vieux Blanqui — est-il nôtre ou vôtre, Blanqui le Niçois — Vaillant, l'orgueil de notre Internationale !

Je ne me propose pas moi-même : vous le

savez, je suis interdit de séjour dans votre douce patrie, comme malfaiteur public international.

Qu'avez-vous besoin, après tout, d'un ambassadeur socialiste français ?

Est-ce que vous n'avez pas répondu à tous les « genossen » ce qu'il fallait ?

S'ils reviennent à la charge, dites-leur donc simplement : « Ghers camarades, genossen de notre cœur, avant de vous écouter, voulez-vous nous montrer la protestation officielle de la social-démocratie allemande contre la violation de la neutralité belge ?

« Voulez-vous nous montrer la "protestation officielle du Comité directeur du Parti socialiste allemand contre le sac de Louvain,qui a ravalé l'Allemagne au niveau d'Attila?

« Tant que vous n'aurez pas protesté violemment contre la violation de la neutralité belge, contre le sac de Louvain, nous refusons devons écouter : nous vous considérons comme au baH de l'Internationale et de l'humanilc î »

Amis italiens, de toutes les fractions de notre socialisme, depuis de Ambris jusqu'à Bissolati, il y a une chose certaine : c'est que, quand nous irons à Berlin, — car vous ne doutez pas de notre victoire finale, j'imagine ? — je vous jure que si l'armée française massacrait des femmes et des enfants, incendiait les trésors artistiques que renferment Munich, Dresde ou Nuremberg, nous sommes un million de socialistes français qui nous dresserions comme un seul homme pour dire : « Misérables ! ne déshonorez pas la France ! ne déshonorez pas rhumanité ! »

Et il n'y a pas de censure qui tienne : on pourrait supprimer nos journaux, les faire paraître en blanc, nous emprisonner : je vous jure qu'il n'y a aucune puissance au monde qui j nous empêcherait de faire entendre la protestation de l'humanité outragée.

Où est la protestation de la social-démocratie contre le viol de la Belgique et le sac de Louvain ?

Ghers amis italiens, si les gendarmes (\e votre roi ne m'interdisaient pas l'accès du s )1 de votre pays, je n'irais pas vous faire delon ;s discours pour réfuter les « genossen » al.emands.

Je vous dirais simplement :

« Vivent Trente et Trieste italiens ! » Et si on ne me comprenait pas, si on ne comprenait pas que la France républicaine travaille en ce moment pour la libération de tous les peuples opprimés, j'ajouterais, sûr d'être compris de vous: « Vive Mazzini ! Vive Garibaldi ! Vive la jeune Europe ! Vive la République allemande ! Vive la République hongroise ! Vive la Pologne! Vivent les Etats-Unis du monde ! »

Samedi 12 septembre.

Vive le Tsar!

Un gros événement qui va réjouir nos alliés; la nouvelle nous en vient par un grand journal anglais, le Standard : le tsar après avoir pro-

mis de ressusciter une Pologne autonome, vient de décréter que, pour témoigner aux juifs de Russie sa reconnaissance pour le courage des soldats juifs sur les champs de bataille, il leur ouvrait l'accès de tous les grades militaires et par conséquent la noblesse!

Les plus hauts grades de l'armée accessibles à des juifs, en Russie ! Pour qui connaît la sainte Russie, la Russie des pogromes, la Russie où les juifs sont parqués dans certaines provinces, exclus de presque toutes les fonctions publiques, c'est une révolution.

Et comme on prend soin de nous annoncer que ce n'est que la première des mesures promises il y a quelques semaines, que d'autres suivront qui, dans le vaste Empire, assureront de façon complète l'égalité civile et politique des juifs avec les autres citoyens, on peut dire que c'est une ère nouvelle qui commence pour la Russie ; onpeut dire que sous la poussée des événements, peut-être aussi sous l'influence bienfaisante de ses deux alliées, Tx^ngleterre libérale et la France républicaine, la Russie a fait son entrée dans le concert des nations libres.

Quel soulagement pour nous tous d'apprendre la grande nouvelle !

Nous pouvons bien le dire maintenant.

Nous étions nombreux en France, en x4ngleterre et en Belgique, qui étions un peu gênés de nous trouver les alliés de l'Empire du Knout.

Dans la guerre de délivrance que nous avons entreprise pour débarrasser l'Europe et le peuple allemand lui-même du militarisme prus-

sien et autrichien, nous étions assez embarrassés quand les socialistes et les libéraux d'Allemagne nous disaient avec ironie : « Une guerre pour la liberté, votre guerre? Allons donc! Regardez donc qui vous avez pour allié! »

Dans l'hésitation de la nation italienne à marcher pour les alliés, malgré sa haine séculaire contre l'Autriche, qui de nous n'a pas senti la répugnance insurmontable qu'inspirait à l'Italie démocratique la Russie cosaque ?

Et les Etats-Unis? Qui ne sait que leurs sympathies iraient tout entières à la France de Rochambeau et de Lafayette, à l'Angleterre libérale — oui, même celle des nombreux Allemands immigrés aux Etats-Unis, qui détestent les junkers prussiens — si les alliés n'étaient acoquinés au gouvernement qui passait jusqu'ici pour le symbole de la barbarie? Qu'on se figure les sentiments que pouvaient nourrir les juifs d'Amérique, si influents au delà de l'Océan, à l'égard de la Russie, quand ils apprenaient quelque nouveau pogrome à Kiev ou à Kichinew ou seulement quand, voulant aller en Russie, pour leurs affaires, ils étaient obligés de subir les humiliations intolérables pour des citoyens habitués à la liberté américaine !

Voici que la Russie gouvernementale, avec une intelligence politique dont nous l'aurions crue incapable, se met à dissiper une à une les préventions qu'on avait contre elle.

Hier, c'était la Pologne à qui elle promettait l'autonomie.

Aujourd'hui, c'est aux juifs qu'elle tend une main maternelle.

Demain ce sera la Finlande à qui elle rendra sa constitution; et nos frères les révolutionnaires russes, et notre vieille grand'mère Catherine Brekowskaïa, la Louise Michel russe, à qui elle ne peut manquer de rouvrir les portes de leurs geôles sibériennes.

Polonais et juifs d'Amérique, Italiens démocrates, civilisés de la terre, assistent émerveillés à cette métamorphoseinespérée de la vieille Russie.

Bourtzeff lui-même, le grand ennemi de la police tsariste, est tellement émerveillé que, pour montrer sa confiance et son espoir dans l'avenir de la Russie en voie de régénération, il est parti hardiment pour Pétrograd.

J'ai vu plus fort que cela hier soir.

Dans mon cabinet de travail, il y avait un homme, jeune, de figure énergique, à qui je disais : « Vous allez voir que votre Nicolas II est capable de devenir un nouveau tsar libérateur ! »

« Personne ne le souhaite plus ardemment que moi », fit l'homme.

Savez-vous quel était cet homme ?

Savinkoff, le meurtrier, l'exécuteur de Plehve !

Dimanche 13 septembre.

Sur la mort d'un ami allemand.

Le Vora'serts, le principal organe du parti socialiste allemand, m'apporte une triste nouvelle.

P'ranck, le jeune député socialiste de Mannheim, vient de mourir à Lunéville, frappé d'une balle française.

Je me sens envahi de la même tristesse que le soir de la mort de Jaurès.

Je le revois encore dans nos Congrès socialistes internationaux, ce grand garçon de trentecinq ans, beau et éloquent comme Lassalle, le grand agitateur socialiste allemand d'il y a un demi-siècle, auquel on le comparait.

Comprenant le français admirablement, grand admirateur de la France républicaine, il nous considérait comme les boute-en-train de l'Internationale et quand, dans un coin, on raillait devant lui l'impuissance révolutionnaire et la lourdeur dogmatique de la social-démocratie allemande, ses yeux, qu'il avait admirables, pétillaient de malice et de joie.

La guerre, il la vit venir.

Lui aussi, comme notre Jaurès, il essaya de l'empêcher.

La conférence interparlementaire franco-allemande de Berne, — oh ! que ces choses semblent loin de nous aujourd'hui! — c'est lui qui en eut l'idée; oui, il voulait nous amènera causer entre nous. Français et iVllemands, pour trouver un moyen d'éviter la catastrophe.

Hélas ! la catastrophe est venue!

Franck a répondu à l'appel de la patrie allemande.

A-t-il cru qu'elle était victime d'une agression de notre part? A-t-il ajouté foi à la fable d'avions français venant en pleine paix jeter des bombes sur Nuremberg? A-t-il cru à cette

autre fable que Jaurès avait été fusillé dans un mouvement nationaliste et césarien qui aurait triomphé à Paris? Sa claire intelligence s estelle laissé abuser par les grossiers mensonges des agences oifîcielles allemandes?

Ou bien a-t-il cru, lui qui en la double qualité de Juif et d'Allemand détestait d'une haine farouche la Russie cosaque et antisémite, que nous commettions un attentat contre l'Allemagne et contre la civilisation en nous alliant avec la Russie tsariste ?

Ou plus simplement, s'est-il dit que, même si elle avait tous les torts, sa patrie était sa patrie tout de même, et qu'il lui devait sa vie ?

Chef de la fraction la plus modérée, mais la plus réaliste, du parti socialiste allemand, a-t-il compris, en sa claire intelligence, que la social-démocratie serait incapable de profiter de la situation révolutionnaire créée par la guerre pour affranchir le peuple allemand, si elle ne commençait pas par faire son devoir national ?

Ce dont on peut être sur, c'est que si Franck a consenti à s'enrôler sous les drapeaux du kaiser, ce n'est pas par amour pour le kaiser, mais par amour pour le peuple allemand, et parce que tel lui semblait être le devoir, le devoir impérieux.

Mon cher Franck, ne croyez pas que notre passion nationale française, que vous connaissiez bien, nous ait souillé le cœur d'une haine imbécile contre le peuple allemand qui a tant de solides vertus, malgré tous ses défauts.

Berlin, — car vous n'avez jamais douté, sans doute, de notre victoire ! — nous saurons rappeler à nos gouvernants, s'il en était besoin, que nous ne faisons pas la guerre au peuple al-r lemand, mais à la bande de junkers prussiens, et aux Hohenzollern, que vous détestiez au moins autant que nous les détestons.

Ne craignez rien de notre victoire : ce sera la victoire de la civilisation et de la liberté; que dis-je, c'est déjà la victoire de la civilisation et de la liberté, puisque au contact de la libre Angleterre, de la France républicaine et de l'héroïque Belgique, la Russie vient de soulever la pierre sous laquelle gisait la Pologne et d'entr'ouvrir pour vos frères les juifs de Russie les portes du Ghetto.

Cher ami, dormez en paix sur notre terre française. Dans notre guerre de délivrance, qui est la dernière des guerres, nous n'oublions pas le peuple allemand.

Quand nous aurons brisé le militarisme prussien, chassé les Hohenzollern, maté les junkers qui oppriment les moujiks prussiens, donné à la laborieuse et savante Allemagne la République que malheureusement son manque d'esprit révolutionnaire l'a empêchée de conquérir par ses propres forces, nous viendrons sur votre tombe, à Lunéville, incliner pieusement le drapeau rouge de notre Internationale qui, malgré la tempête, reste pour nous le symbole de toutes nos espérances d'humanité et l'emblème de la future fraternité universelle '

Lundi lé septembre.

Un nouveau Valmy.

Connaissez-vous un Français qui n'ait pas le cœur inondé de joie et d'orgueil ?

Gomme nous l'attendions, ce jour!

Il y a quarante-trois ans que nos aînés, ceux de Reischoffen, de Gravelotte, du Bourget, de Ghampigny, de Buzenval, de Goulmiers et de Ghâteaudun, l'attendaient au fond de leurs sépulcres, ce jour de l'immanente justice.

Gambetta, Jules Favre, Déroulède, Denfert- Rochereau, Ghanzy, le jour de gloire est arrivé ! Oh! ça n'a pas été sans peine, à cause de notre faible population!

11 nous a fallu laisser piétiner l'héroïque Belgique.

Un dixième de notre territoire a été violé : Lille, Amiens ont dû subir la honte de l'occupation.

Mais la muraille des poitrines françaises, si elle a dû reculer devant le nombre, depuis Gharleroi jusqu'aux plaines de Champagne, ne s'est pas rompue.

Le généralissime, qui parlait au nom de la nation tout entière, qui était devenu l'âme ellemême de la patrie, fit un signe.

Il dit : « Assez reculé ! Il faut mourir sur nos positions, plutôt que de lâcher pied! » Et les nôtres comprirent.

11^ sentirent que chacun d'eux aussi était la patrie, la patrie tout entière.

Chacun songea aux siens, à ceux qui sont pour lui toute raison de vivre.

Et mon cher collaborateur Rémy Roure, qui se maria la veille de la mobilisation, songea à celle qui avait été pendant deux ans sa fiancée.

Et mon cadet songea à la compagne de sa vie, à ses quatre gosses, à notre vieille mère, et peutêtre aussi à son aîné qui aurait bien voulu être à la gloire à ses côtés.

Et comme les nôtres évoquaient tous les vivants qui leur sont chers, les morts glorieux sortirent soudain de leur tombeau.

Tous ceux qui avaient arrosé de leur sang cette terre de Champagne, ou qui y avaientarrêté Tenvahisseur, vinrent les frôler de leurs ailes : et Geneviève qui arrêta Attila, le Guillaume des Huns; et les premiers Francs qui lui firent mordre la poussière aux Champs Gatalauniques; et la vierge héroïque de Domrémy et de Vaucouleurs, dont on foulait le sol paternel; et les sans-culottes de Valmy; et ceux de la vieille garde qui moururent à Champaubert et à Montmirail, jusqu'aux marsouins qui, non loin de là, brûlèrent leurs dernières cartouches sur les ruines fumantes de Bazeilles.

Alors, les nôtres sentirent qu'ils étaient immortels; que la mitraille allemande pouvait peut-être faucher leurs corps, mais que ceux qui tomberaient là ne périraient jamais! Que leurs âmes immortelles viendraient grossir la légion de ceux qui, à travers les siècles, perpétuent la patrie et l'humanité.

Vous qui fuyez devant la furie française déchaînée, par les chemins tortueux et ombragés

de TArgonne, quand vous passerez près du village de Valmy, que vous trouverez sur votre route, du côté de Sainte-Menehould, arrêtezvous.

Là, il y a plus d'un siècle, nos pères déjà ont arrêté les vôtres.

Là déjà la civilisation a arrêté la barbarie.

C'est là que, le soir de la grande bataille, Gœthe, votre Gœthe immortel, qui avait compris le sens de notre victoire, dit aux officiers prussiens : « En ce jour, en ce lieu, un monde nouveau vient de naître. »

Prêtez l'oreille; Gœthon'estpasmort : si vous êtes dignes de l'entendre, il vous dira: «Réjouissez-vous; le militarisme prussien vient d'être frappéà mort; une èrenouvellevacommencersur la terre pour les hommes de bonne volonté. En ces jours, en ces lieux, saluez l'aurore des Etats- Unis d'Europe! »

Mardi 15 septembre.

Le Coq Gaulois.

Entre nous, nous pouvons bien le confesser.

Ce qui nous a inondé le cœur de joie en apprenant la retraite de l'armée du kaiser, ce n'est pas la sécurité reconquise et la certitude de la victoire finale.

Eh ! parbleu ! lavictoire finale ! tout le monde savait bien qu'elle ne pouvait nous échapper. Avec dans notre camp l'Angleterre et les

peuples qu'elle remorque : le Canada, l'Australie, l'Afrique du Sud, les Indes ; avec dans notre camp le Japon, la Russie, la Belgique, la Serbie, qui donc a jamais douté une seconde de l'écrasement du kaiser ?

Oui, mais supposez que le kaiser ait été écrasé, mais par d'autres que par nous, après qu'il nous aurait réduits à merci, nous, Français, après qu'il aurait occupé notre capitale, après qu'il aurait renouvelé sur les nôtres les coups de filet de Metz et de Sedan, dans quel piteux état serions-nous venus au Congrès qui remaniera la carte d'Europe ?

Oui, les alliés nous auraient rendu l'Alsace et la Lorraine, mais ils nous l'auraient donnée comme on donne une aumône à un mendiant.

Dans la victoire finale, nous aurions fait figure de vaincus.

Et, dans l'Europe remaniée, nous aurions été le pauvre peuple, jadis glorieux, mais tombé en décadence, à qui des alliés compatissants ont sauvé la mise.

Depuis quarante-trois ans, nous sommes des vaincus.

Pour nous réhabiliter aux yeux de l'Europe et à nos propres yeux, il nous fallait arrêter nous-mêmes l'armée allemande ; il nous fallait montrer à l'Europe, nous prouver à nous-mêmes que nous étions toujours les coqs gaulois, braves, batailleurs, désintéressés, capables de nous faire casser la figure par point d'honneur.

Que voulez-vous, chaque peuple a ses petites faiblesses !

Le peuple allemand tient à passer pour le peuple le plus savant, le plus méthodique, le plus laborieux, le plus profond... et le plus modeste de la terre.

Le peuple anglais prétend — et avec une certaine apparence de raison — qu'il est le seul des grands peuples qui ait les mœurs et le sens de la liberté, et il tient autant à cette réputation qu'à sa réputation d'avoir les premiers marins du monde.

Nous — modestie charmante — nous ne nous contentons pas d'avoir les femmes les plus élégantes de la planète ; d'être le peuple le plus spirituel de la chrétienté ; d'être les plus émancipés, intellectuellement et politiquement, de tous les mécréants ; nous prétendons encore être les premiers soldats du monde.

Il faut bien dire que, depuis 1870, notre réputation militaire était un peu atteinte.

Vieux coq gaulois, allons, avoue-le, tu en souffrais dans ta vanité !

Et si tu te dresses maintenant ainsi sur tes ergots, c'est que tu sais que, d'un bout à l'autre de l'univers, tout le monde va dire maintenant, après ta victoire de la Marne : « 1870 n'était qu'un accident. Ces gaillards-là, ce sont toujours les fils de ceux de Valmy et de Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna, de Magenta et de Solférino, d'ïnkermann et de Sébastopol ! »

Animal orgueilleux et vain, allons, vas-y, on te le permet aujourd'hui, pour une fois, à condition que tu n'en assourdisses pas pendant un siècle les oreilles de l'Europe, vas-y : « Cocorico ! »

Réponse à l'abbé Collin.

J'ai reçu de M. l'abbé Collin, le sympathique leader du parti catholique de la Lorraine annexée, que les Prussiens ont laissé échapper de Metz, la lettre suivante :

Obligé de quitter Paris pour raison de santé, je n'ai pu vous revoir comme je l'avais espéré. Mais voici que votre Guerre Sociale me fait une visite par une citation que je trouve d'elle dans un journal : cette visite, je viens vous la rendre immédiament en vous disant que votre article « Pour la franchise » (1) m'a déplu et fait de la peine.

Vous souvient-il de votre lettre à votre mère, publiée par votre journal vers le 15 août ? Combien différente, combien plus vraie et combien plus vous que votre article « Pour la franchise » I Si ma mémoire est fidèle, vous évoquiez l'atavisme de votre race et de votre famille pour rassurer votre chère mère sur le patriotisme de son fils Gustave ; vous lui montriez votre frère, vaillant officier qui fait noblement son devoir au front des armées, et ses enfants, vos neveux, qui s'enorgueillissent de marcher sur ses traces ; vous obéissiez pour ainsi dire d'instinct à la voix ancestrale qui parle en chacun de nous dans les grandes circonstances, et vous vous montriez là fils généreux et délicat autant que patriote sincère.

Je vous ai applaudi quand je vous ai lu, non point parce que vous m'aviez fait l'amitié de me nommer, mais parce que j'avais deviné et senti dans vos lignes comme un remous des fidélités bretonnes qui sommeillaient dans votre âme et que votre pa-

(1) L'article est da 10 septembre (voir plus haut). Il est en réalité intitulé : « A un Catholique ».

triotîsme allait réveiller plus complètement. Aujourd'hui, je sens la même chose dans votre article « Pour la franchise », mais elle est dite tout autrement et il me semble qu'en l'écrivant votre plume a crié comme un remords qui passait dans le vague de vos souvenirs.

Voyons, mon ami Hervé, soyons sincères, pour quoi gourmandez-vous ceux qui ont pu avoir la naïveté ou la confiance de vous demander, à vous ou à d'autres, de prier ? Pourquoi le faites-vous dans une forme qui est blasphématoire et qui nous blesse ?

Vous dites : « Ce que vous appelez Dieu, pourquoi voulez-vous nous empêcher de l'appeler le droit et la justice ? N'est-ce pas prier Dieu que de se battre pour le droit et la justice ? » Oui, certes, et vous êtes absolument d'accord avec notre conception chrétienne de la prière parfaite, c'est-à-dire du sacrifice : le christianisme de votre enfance vous remonte à la gorge, pardon ! à la plume, et cela efface pour moi le blasphème de cette méprisante parole écrite dans le feu de la composition : « Ce que vous appelez Dieu ».

Vous voyez que nous voilà une fois de plus d'accord : dans notre agréable rencontre du 13 août chez l'hôte distingué qui nous avait réunis, nous avions trouvé les mêmes choses, vous dans une sorte d'évangile social que vous regardiez comme l'épanouissement de la raison humaine, moi dans l'évangile du Christ qui avait appris aux hommes à s'aimer les uns les autres et qui avait déposé dans leur nature un ferment divin de charité et de solidarité.

Ah ! ne vous fâchez plus contre les formules des autres puisque les vôtres peuvent aussi les offusquer et qu'au fond nous sommes plus d'accord que vous ne voulez parfois le paraître : sans doute nous

restons tous libres de penser comme nous l'entendons, suivant le développement de notre esprit et les exigences acceptées de notre situation, mais je regarde comme certain que beaucoup de vos compagnons de la sociale ne sont pas au fond mécontents que leur femme dise quelques Açe Maria pendant qu'eux-mêmes récitent la prière du devoir et du sacrifice devant l'ennemi.

Et si vous me faisiez l'honneur de publier ma lettre dans la Guerre Sociale, pour montrer que nous communions toujours au même patriotisme, j'allais dire aux mêmes prières, croyez-vous que votre mère me démentirait ? J'en appelle à son cœur de Bretonne, et je vous envoie mon cordial salut dans ce cri que vous avez souvent proféré depuis la guerre et qui n'est pas seulement une acclamation, mais aussi une ardente prière: Vive la France !

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