‹ La patrie en danger; recueil in extenso des articles publiésChapitre 4 sur 10 · SH · texte numérisé non relu

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pour se pousser du col. Naturellement, le lâche n'a pas une égratignure.

De Reims à Soissons, dans les tranchées, nous ne pouvons pas être vaincus ; c'est là que mon ami Tissier, notre secrétaire de rédaction, a attrapé des rhumatismes pour être resté cinq jours et cinq nuits dans une tranchée pleine d'eau ; et que combat un autre de mes collaborateurs, le chansonnier Israël, — un sale youpin ! mort aux juifs ! — qui prétend que l'armée française serait la première du monde si on voulait bien lui envoyer un peu plus de tabac.

Entre l'Oise et la Somme, du côté de Roye et de Lassigny, je ne suis pas étonné qu'on tienne à merveille, sous un feu d'enfer; il y a là, mon ami Gérard, un grand fou de capitaine d'infanterie, qui commande un bataillon, et que le régiment tout entier suivrait dans l'Enfer, tellement il ressemble à Marceau, pour son amour de la République.

Au nord de la Somme, ça va très bien du côté d'Arras ; actuellement mon petit Rémy Roure est par là. Rémy Roure, c'est l'ami et le collaborateur qui se maria la veille de son départ pour le régiment et dont je fus le témoin. Naturellement, ça lui a porté bonheur. Non seulement il est là-bas, à l'abri des balles, — je l'ai garanti à sa jeune femme, jusqu'à la fin de la guerre — mais encore, il est passé sergentmajor dans les chasseurs à pied, et chacun sait qu'un sergent-major de chasseurs à pied est l'égal d'un colonel d'infanterie de ligne ordinaire.

C'est à partir de cet endroit que notre mu-

raille de poitrines me semble avoir besoin d'être un peu renforcée, entre Lille et la mer du Nord.

Pourquoi diable avons-nous fait la bêtise de laisser tomber Anvers ? Les Allemands se conduisent comme des porcs, mais, je vous assure que s'ils avaient été à notre place ils n'auraient jamais laissé tomber un camp retranché pareil, et si bien placé !

A cause de cette malheureuse affaire d'Anvers, à cause de l'esprit méthodique de cette Allemagne, qui a su ramasser une nouvelle armée à la hâte, je crois bien — puisque vous voulez savoir toute ma pensée — qu'en ce moment une nouvelle vague allemande s'apprête à déferler sur notre extrême gauche, entre Arras et Dunkerque.

Bah ! la première vague était autrement plus forte : et nous l'avons brisée sur la Marne.

Gomme tout le monde voit cette nouvelle vague, notre état-major a dû prendre ses précautions : il y a quelque part une « méprisable » « armée de l'Inde » qui n'a pas donné ; il y a des réservistes et des territoriaux à foison qu'on n'a pas dû laisser moisir dans nos casernes, et qui ne sont pas manchots.

Nous allons recevoir de nouveau un coup de poing en pleine poitrine.

Attention ! Si nous résistons encore cette fois, c'est la dernière de nos grandes épreuves !

Vendredi Î6 edohre.

Gangrène et Tétanos.

Le nouveau grand chef qu'on avait nommé à la tête du service de santé, et qu'on avait attaché à l'état-major du généralissime, n'avait pas une âme de rond-de-cuir.

Il avait dit au ministre de la guerre qu'il acceptait la lourde tâche qu'on lui confiait, à la condition expresse qu'on lui donnât carte blanche, c'est-à-dire une quasi dictature en matière d'organisation sanitaire.

Ça n'avait pas traîné.

Par des appels publics dans tous les journaux— voie inusitée, mais plus rapide que la voie hiérarchique, et plus moderne que les tambours de ville de nos pères — il avait fait un appel aux brancardiers volontaires, et, outre une petite solde et la nourriture, il leur avait garanti qu'aux mairies où il les priait de s'inscrire, le premier rond-de-cuir qui les recevrait sans politesse serait révoqué sur-le-champ comme malpropre. En quarante-huit heures il avait trouvé, dans toutes les classes de la société, des milliers de brancardiers volontaires désireux de se dévouer. Alors on vit une chose nouvelle : finies les horreurs des champs de bataille où les blessés, faute de brancardiers, attendaient sur la terre nue plusieurs jours et plusieurs nuits qu'on vînt les relever; à peine un homme était-il blessé que des brancardiers volontaires, bravant la mitraille, le

relevaient, le mettaient sur un brancard et le transportaient, avec de bonnes paroles, jusqu'au poste de secours le plus voisin.

Par des appels analogues adressés, les uns par la voie de la presse, les autres par des télégrammes à tous les chefs de corps, le nouveau directeur du service sanitaire de l'armée combattante recruta plusieurs milliers d'étudiants en médecine : les uns étaient inutilisés parce qu'ils avaient été réformés dans l'artillerie pour insuffisance de périmètre thoracique ou pour myopie ; d'autres parce qu'ils étaient Russes, et d'ailleurs mal notés à la Sûreté générale comme nihilistes ; le plus grand nombre avaient été mobilisés, mais on les avait bêtement versés dans l'infanterie, dans l'artillerie ou dans la cavalerie.

On accepta même des étudiantes en médecine. Et tous, étudiants et étudiantes, au nombre de plusieurs milliers^ furent placés dans les postes de secours qui, en arrière de chaque unité qui I va au feu, apportent les premiers soins aux I blessés, font les premiers pansements. Un an- I cien officier d'administration militaire, en } apprenant qu'on utilisait des étudiantes en médecine, mourut d'apoplexie, tellement la mesure lui sembla contraire aux principes qui font la force et la moralité de la bureaucratie française civile et militaire ; mais on passa outre, et on vit pour la première fois, à la tête de chaque poste de secours, dirigeant des équipes d'infirmiers, toute une jeunesse active, ardente, nettoyant les plaies avec ces soins minutieux que prennent instinctivement, sans

perdre une minute^ les étudiants modernes élevés à la bonne école.

Mais la principale innovation, de beaucoup la plus hardie, fut l'utilisation des chirurgiens civils.

Jusque-là, le service de santé avait été guidé, dans l'armée, par ces deux principes dont je ne voudrais point contester la justesse : le premier, c'est que, plus un major a de galons, plus il est habile chirurgien ; le second, c'est qu'un chirurgien civil est impropre à guérir un blessé militaire.

En application du premier de ces principes — je prie la Censure de remarquer que je n'attaque point ces principes ! — un certain nombre de médecins réservistes, spécialistes des maladies de la peau, des voies urinaires, illustres syphiligraphes, qui avaient fait régulièrement leurs périodes de réserves, avaient trois, quatre et cinq galons, et par le prestige de leurs galons, se voyaient bombardés à la tête d'ambulances et chargés de services de grande chirurgie, cependant que des chirurgiens des hôpitaux de Paris, parce qu'ils étaient jeunes et n'avaient que le grade d'adjudant, étaient réduits au rôle de chefs infirmiers et faisaient à pied des marches forcées derrière les voitures d'ambulances.

En application du second de ces axiomes, les chirurgiens des hôpitaux de Paris, les professeurs de chirurgie de nos facultés, parce qu'ils avaient plus de quarante-huit ans, ou parce que les hôpitaux de Paris devaient être réservés pour le cas où Paris serait assiégé, étaient condamnés à l'oisiveté forcée.

Ce fut une révolution quand le nouveau chef du service de santé décida que, dans les ambulances, la chirurgie serait faite par des chirurgiens, quel que fût le nombre de leurs galons ; quand il autorisa les chirurgiens de Paris à venir — sans autre formalité qu'un sauf-conduit de lui — s'installer avec leurs équipes d'internes, d'infirmiers et d'infirmières, dans les gares d'évacuation des blessés, et surtout quand il ordonna à l'intendance de nourrir le personnel de ces ambulances « civiles » tout comme si elles étaient militaires.

0 merveille ! Désormais, avant d'être embarqué dans un train, chaque blessé avait passé par la main d'un chirurgien, et le bistouri, par une intervention rapide, écartait tout risque de gangrène ; comme dans les postes de secours, une injection antitétanique avait prémuni les blessés suspects contre toute crainte de tétanos.

0 merveille des merveilles ! Chaque train était désinfecté ; il contenait des lits de sangle ou des hamacs ; un compartiment servait de pharmacie, et, — c'est à ne pas y croire, — à chaque train étaient attachés un médecin, un ou plusieurs infirmiers, un ou deux hommes des services auxiliaires.

A chaque gare, les blessés trop malades pour continuer étaient remis entre les mains des associations locales de la Croix-Rouge ou des Dames de France.

Résultat de cette révolution : en un mois, le tétanos et la gangrène, qui faisaient autant de victimes que l'artillerie lourde aile-

mande, disparurent comme par enchantement..

Un coup de sonnette de ma concierge nie réveilla en sursaut.

Hélas ! ce n'était qu'un rêve.

Dans le courrier qu'elle m'apporte, [ (1). .

Samedi 17 octobre.

Réponse au « VorwaBrts ».

Ghers frères en socialisme, excellents genossen de Berlin, je lis votre journal tous les jours, comme je vois, par vos extraits de la Guerre Sociale^ que vous nous lisez aussi.

Voulez-vous me permettre de vous faire savoir que votre éditorial du 6 octobre m'a fait faire une pinte de bon sang ?

Vraiment ! Quand vos armées nous auront vaincus — la victoire ne vousparaîtpas douteuse — vous demanderez qu'on nous accorde une paix honorable à nous, la France, si nous lâchons la Russie ?

Vous êtes vraiment bien aimables.

Mais, évidemment, vous ne connaissez pas la situation, et vous ne connaissez pas la France pour lui faire ces propositions obscènes.

(1) Lk rtprédaelien cU ce paMftff« restai interdit* par la c«nsur6.

Vous ne connaissez pas la situation, ou, si vous la connaissez, vous ne la connaissez que par l'agence Wolff. Comment, diable! même ne connaissant pas la situation, avez-vous pu concevoir un seul instant que votre pays pouvait s'en tirer sans être écrasé ? Votre pangermanisme latent — car c'est Andler qui avait raison, vous êtes des pangermanistes honteux ! — vous a-t-il aveuglés à ce point ? A-t-il atrophié à ce point chez vous toute jugeotte ? Voyons : si la Russie et la France étaient restées seules contre l'Autriche et l'Allemagne, les forces s'entrebalançaient à peu près, et l'on pouvait hésiter à se prononcer sur Fissue de la lutte.

Mais avec la Serbie, la Belgique, le Japon et l'Angleterre de plus de notre côté, vous avez pu supposer un quart de seconde que la victoire était douteuse ?

L'Angleterre ? Mais, par hasard, est-ce que vous ne soupçonneriez pas ce que ce mot représente de forces navales, de forces militaires, de forces économiques, de forces morales ? Vous ignorez donc quels mondes d'alliés elle remorque à sa suite ?

Jamais je ne croirai que vous êtes assez niais pour supposer un seul instant que TAllemagne puisse, avec des forces pareilles contre elle, espérer la victoire.

Après nous avoir vaincus, vous accepteriez qu'on nous accordât une paix honorable pour nous, à condition que nous nous déshonorions en lâchant la Russie ?

Il ne s'agit pas en ce moment de discuter sur

les sentiments que nous pouvons nourrir, les uns et les autres, à l'égard du gouvernement russe d'avant la guerre.

Cette question ne se pose pour aucun socialiste français à l'heure actuelle.

Pendant deux ans je vous ai ressassé que les événements de 70 nous avaient jetés dans les bras de la Russie, et aussi la brutalité connue, la voracité légendaire de votre gouvernement. Je vous ai ressassé que le seul moyen d'empêcher une guerre entre nous c'était de régler à l'amiable, entre nous, la question d'Alsace- Lorraine. J'avais même pris la précaution de vous annoncer que la guerre éclaterait entre nous à propos de la Serbie. Je vous ai répété que l'alliance franco-russe était indissoluble tant que vous n'auriez pas réparé ce que votre gouvernement prussien avait fait en 70 à l'Alsace- Lorraine. Vous m'avez ri au nez.

Et aujourd'hui, alors que la Russie a marché uniquement pour empêcher le Habsbourg d'Autriche d'étrangler la nation serbe avec la complicité de votre kaiser, alors que le jeu loyal de notre alliance nous a amenés aux côtés de la Russie, vous nous proposez de lui fausser compagnie en pleine bataille ?

Nous prenez-vous pour des Saxons ?

La paix, nous l'accorderons, mais quand nous serons à Berlin, pas avant, quand nous aurons cassé les reins à votre militarisme que vous avez été impuissants à mater vous-mêmes, et en ayant bien soin de prendre quelquesprécautions pour vous mettre tous — puisque vous vous êtes solidarisés dans le crime avec vos gouvernants

— hors d'état de troubler de longtemps la paix de l'Europe.

Car vous n'imaginez pas sans doute que vous n'allez pas payer cher ce que vous avez fait à cette héroïque Belgique ?

Tout ce que nous pourrons faire pour le peuple allemand, en souvenir de Goethe, de Wagner, de Lassalle, de Karl Marx, du vieux Liebknecht et du vieux Bebel, par égard pour les braves gens que compte votre pays — il y a des braves gens partout, même en Allemagne

— et surtout par respect pour nous-mêmes, c'est de recommander à nos soldats, quand ils entreront en Allemagne, de se souvenir qu'ils sont les descendants de ceux de Valmy, et qu'ils portent dans les plis glorieux de leur drapeau le Droit, la Civilisation et la République !

Dimanche 18 octobre.

Tu respecteras ton hôte étranger.

Je comprends très bien qu'on n'aime pas beaucoup les Allemands et les Autrichiens.

Je comprends que les autorités, qui ont charge d'âmes et qui doiventveiller sur notre sécurité, poussent très loin la méfiance des espions et qu'on expulse de Paris — provisoirement — à l'intérieur de la France, dans des camps de concentration ou dans de petites villes où la surveillance est facile, tous les résidents allemands

etautrichiens, dont les sympathies pour la France sont sujettes à caution.

Mais, ce que je ne comprends pas, c'est que, même en temps de guerre, on se croie obligé d'aggraver les mesures préventives parfaitement légitimes qu'on peut prendre, de vexations parfaitement inutiles qui frisent l'inhumanité : on ne me fera jamais croire que la sécurité de la France exige que lorsqu'on relègue des familles autrichiennes ou allemandes dans une ville de l'intérieur, on sépare le mari de sa femme et de ses enfants.

On ne me fera jamais croire, non plus, qu'il soit nécessaire de publier à son de trompes, dans les journaux, l'heure de départ des lamentables cortèges d'(( indésirables », d'amasser ainsi sur leur parcours la lie de la population parisienne, et de les exposer à ses outrages.

A ceux qui ont hué et injurié les convois (c d'indésirables» qui, vendredi, furent expédiés en province, sous la conduite de gendarmes, comme des malfaiteurs, je dédie l'histoire suivante :

— Monsieur, me dit une jeune femme, en entrant dans mon cabinet, venez à notre secours !

— Voyons, voyons! Qu'est-ce qu'il y a?

— Monsieur, on expulse notre patron, sous prétexte qu'il est étranger, et nous allons toutes nous trouver sans travail. Il est parti avec un convoi, aujourd'hui, un convoi que la foule a injurié; et on va expulser sa femme!

— Voyons, dites-moi votre affaire doucement, posément, que je comprenne.

— Voici : mon patron, M. K..., réside en

France depuis vingt ans. Il est né près de Cernovitz, en Autriche.

— C'est un juif de Bukowine, je parie.

— Oui, Monsieur, il est d'origine juive ; pas Autrichien pour deux sous, en tout cas pas un espion. Croyez-vous que moi, dont le mari est sergent, et va passer sous-lieutenant pour faits de guerre, je m'occuperais d'un espion, ou d'un homme dont je ne serais pas sûre ? Je le connais tout de même : je suis caissière dans la maison depuis assez longtemps.

— Qu'est-ce qu'il fait, votre patron?

— Il a un atelier de confection et un magasin. Il fait travailler quarante ouvrières, presque toutes femmes de mobilisés et mères de famille. Je vous assure qu'il ne gagne guère en ce moment; mais, le jour de la mobilisation, il a di qu'il ne renverrait personne, qu'il ne diminuerait personne, et qu'il mangerait jusqu'à son dernier sou, s'il le fallait, pour donner du travail. Tenez, voilà une pétition de ses ouvrières qui demandent qu'on leur rende leur patron.

— Mais c'est au préfet de police qu'il fallait présenter cela, et pas à moi : le préfet de police est un brave homme : tous les cas intéressants que je lui ai signalés, il les a, lui et ses chefs de service, résolus avec beaucoup de bienveillance et d'humanité.

— Comment voulez-vous que nous ayons eu le temps! 11 avait une autorisation de séjour; il était allé au commissariat, où on lui avait dit qu'il n'avait pas à bouger : il a reçu son ordre de départ quelques heures avant son embarquement pour la Manche.

— Le préfet de police arrangera cela.

— Mais, le plus fort, c'est qu'on veut expulser sa femme, qui est Française, et qu'elle doit être dirigée sur l'Ardèche, le 21, dans quatre jours !

— C'est, en effet, un peu fort. Amenez-moi demain votre patronne.

Le lendemain, M"^^ k... se présente à moi. Une femme de cinquante ans, boursouflée, congestionnée, malade.

— Madame, êtes-vous Française ?

— Oui, Monsieur, je suis d'origine juive, mais je suis née Française, née à Lille, de parents français.

— Avez-vous des parents qui servent dans notre armée ?

— Une vingtaine, Monsieur, dont plusieurs sont officiers.

Et la pauvre femme éclata en sanglots.

— C'est abominable, Monsieur! Me reléguer comme étrangère, moi ! une Française ! Moi, une malade, qui ai subi, ily a trois ans, une opération et qui ai eu une congestion cérébrale ! Moi, dont le mari qui est juif, oui, mais pas plus Autrichien que vous, sinon par le hasard de la naissance, n'a licencié aucune de ses ouvrières parce qu'elles étaient femmes de mobilisés, et parce qu'il voulait, disait-il, servir ainsi la France à sa façon !

« Envoyer mon mari dans la Manche et moi dans l'Ardèche !

« Sommes-nous un pays de sauvages. Mon-

sieur

— Madame, rassurez-vous ! Dès que le préfetj de police connaîtra votre situation, après vingt-

quatre heures d'enquête, il vous rendra votre mari, et invitera ses agents subalternes à exécuter ses ordres avec plus de discernement et d'humanité.

Dans le triste convoi de proscrits que la populace conspua, combien y avait-il d' « indésirables y> aussi « désirables » que l'homme dont je viens de conter la triste histoire?

Le général Galliéni et le préfet de police ont droit à notre reconnaissance pour le zèle avec lequel ils veillent à notre sécurité.

Je leur demande respectueusement de rappeler à certains de leurs subalternes qu'en temps de siège, le gouverneur de la place et le préfet de police ne sont pas seulement responsables de la sécurité de Paris, mais qu'ils sont aussi gardiens de son honneur, et de Ihonneur de la France.

Lundi 19 octobre.

La première à mon cadet.

C'est vrai.

Gomment n'ai-je pas songé à te renseigner, mon cher artilleur, sur ce qui se passe dans le pays, en échange des choses si intéressantes que tu m'apprends, avec ta discrétion bien militaire, sur ce qui se passe au front, dans ta région !

Mais puisque tes camarades sont aussi friand» que toi de nouvelles de l'intérieur, pourquoi ne les renseignerais-je pas en même temps que toi — je prie ici la Censure de ne pas loucher — par des lettres ouvertes qu'ils liront dans mon journal?

D'abord, tu seras heureux d'apprendre, et tous ceux qui se battent pour nous, que la belle concorde nationale dont vous avez été les témoins, aux premiers jours de la mobilisation, s'est maintenue et se maintiendra jusqu'à la fin de la guerre, et, si ça dépend de nous, — les énergumènes de l'extrême gauche, — même après la guerre.

Il y a eu quelques petits froissements, ces derniers temps. L'Echo de Paris^ qui est devenu le grand journal de droite, a essayé de tirer un peu trop la converture à lui ; en le lisant, on finissait par croire que si nous avions des soldats si braves, c'est parce qu'ils étaient tous enfants de Marie. 11 nous a, il y a quelques jours, tiré, au moment où nous nous y attendions le moins, quelques salves de l'artillerie lourde des canons de l'Eglise ; nous avons dû, nous qui sommes en train de devenir le grand journal de gauche, riposter, à titre d'avertissement, par deux ou trois salves de nos canons de 75, pour défendre la République des mécréants et des sacripants qui se font tuer sans scapulaire. J'ai même consacré quelques articles ou laissé passer quelques gravures qui me brouilleraient avec ta femme si ce n'était pas une si bonne chrétienne, et si large d'idées. Mais ça se calme. Tu comprends bien que ce

n'est pas nous, qui avons avalé l'assassinat de Jaurès sans broncher, qui allons en ce moment envenimer des polémiques avec de braves gens, qui font leur devoir comme nous, sous prétexte que nous ne sommes pas complètement d'accord sur le Syllabus et le dogme de l'Immaculée Conception. Les soldats qui, comme toi, tout en ayant le cœur à gauche, ne font pas de politique, seront heureux, je pense, de savoir que nous sommes si sages. Si le kaiser a pensé que nous nous mangerions le nez, la guerre venue, il doit commencer à revenir de son erreur.

La réconciliation nationale est faite à tel point que je puis dire, sans rencontrer un démenti, dans tous nos milieux les plus avancés, que je me sens plus près, pour le moment, du clérical, du nationaliste et du royaliste français le plus forcené, pourvu qu'il soit pour la guerre à outrance, que du socialiste allemand le plus internationaliste.

Ai-je besoin de te dire que dans tout le pays on est fier de vous? Pas une minute, il faut nous rendre cette justice, on n'a douté de vous, même aux heures les plus angoissantes de votre retraite. On comprenait vaguement que, lors de la première grande bataille, le 23 août, la bataille de Gharleroi, vous aviez dû avoir affaire à des forces doubles ou triples des vôtres ; que l'Allemagne avait jeté sur nous, négligeant un moment les Russes, toutes ses forces, toutes les forces d'un pays militarisé de 68 millions d'habitants ; que seules notre gauche, à Gharleroi, et notre extrême gauche, à Mons, où

se trouvait l'unique corps anglais arrivé au début de la guerre, avaient subi un échec, et que c'était la peur d'être tournés sur notre gauche qui seule avait décidé notre état-major à se replier, sans que notre centre et notre droite aient été battus.

Ces pauvres Anglais ! A l'extrême gauche, où leur malechance les avait placés, ils ne se rendaient pas compte de ce qui se passait. Ils ont fait tête énergiquement dans la retraite tant qu'ils ont pu, mais comme ils étaient écrasés, et comme ils ne savaient rien du reste de la bataille, ils se disaient : « Quoi! c'est ça l'armée française ! Ils lâchent pied si tôt ! Dans quel guêpier nous sommes-nous fourrés ? » Ils n'étaient pas loin déjà de croire que nous étions une nation dégénérée.

Quand vous avez repris l'offensive, sur la Marne, le 6 septembre, les Anglais ont compris. Quand ils ont vu a la furie française » balayant tout de la Marne à l'Aisne, ils vous ont regardés avec un sourire béat, car ils avaient reconnu les fils de ceux qui, à certaines époques, émerveillèrent leurs pères par leurs prouesses.

Nous autres, nous nous sommes rengorgés, cela va de soi. Et, depuis ce moment-là, nous considérons que les armées de la Révolution et les grognards de la grande armée n'étaient que de la Saint-Jean à côté de vous.

Mais assez pour aujourd'hui.

Je t'embrasse.

On vous embrasse tous.

Mardi 20 octobre.

La deuxième à mou cadet.

Je t'ai dit hier, mon cher artilleur, qu'on était très fier de vous.

Ne va pas t'iinaginer toutefois que nous trouvions, surtout au début, qu'il ne vous manquait pas un bouton de guêtre.

Ceux dont on disait le moins de mal, c'étaient les cavaliers: on avait une telle peur de les voir recommencer leur héroïques folies de 70, leurs charges à grand orchestre, comme aux grandes manœuvres! On a été agréablement surpris de voir qu'ils se consacraient exclusivement à leur service de reconnaissance, et que, dans ce service, nos patrouilles n'hésitaient pas à foncer sur les patrouilles ennemies ; mais [(1) tout de même, quand, dans les plaines du Nord, les divisions de cavalerie ennemie, munies d autos mitrailleuses, terrorisaient toutes les villes, — lors de votre glorieuse retraite — on disait de tous côtés autour de moi : « Où donc est notre cavalerie? »]

Les avions, au début, nous ont aussi donné quelques déceptions ; on nous avait tellement répété que l'aviation était l'arme où nos qualités d'initiative et d'audace allaient nous donner une supériorité écrasante sur l'ennemi ! Aussi ! a-t-on lait un peu la grimace quand on a vu Taudace et l'habileté avec lesquelles les avions ' allemands repéraient nos troupes et nos batte-

U) Ce passage avait été «upprimé par la censure.

ries. Nous avons fini par comprendre que si les avions allemands se spécialisaient dans le repérage de nos batteries et de nos troupes, les nôtres se spécialisaient dans le service d'éclaireurs à longue distance, pour signaler les mouvements de masses aux commandants d'armées et au généralissime. Depuis qu'on a compris cela, et surtout depuis que les avions du camp retranché de Paris donnent la chasse aux avions allemands, — dont la présence, sans effrayer personne, humiliait tout le monde, — les aviateurs ont recouvré tout leur prestige.

Le génie aussi a trouvé des censeurs : onluî reprochait de ne pas savoir faire des tranchées profondes et d'être inférieur au génie allemand dans l'art des retranchements. Est-ce vrai ? Est-ce vrai aussi qu'il est capable maintenant d'en remontrer au génie allemand ?

Artilleur, mon cher frère, comparais maintenant devant le tribunal du peuple souverain ! Oui, entendu, le 75 est terrible ; vous êtes des maîtres dans l'art de vous en servir ; vous êtes les premiers artilleurs du monde ; tout ce que vous voudrez. Mais vous vous êtes laissé damer le pion jusqu'à ces derniers jours, comme artillerie lourde, par les Allemands, et ce n'est que depuis quelques jours seulement que vous avez été capables de nous donner une artillerie lourde digne de vos 75, et qui en ce moment fait merveille, ce qui va hâter le départ de ces messieurs.

Inutile de m'objecter que c'est mon parti qui a refusé des crédits, jadis, pour l'artillerie.

Taratata ! Mon parti n'a jamais refusé un cen-

time pour rartillerie. C'est sur la question du temps de service dans l'infanterie que nous étions en désacord, et, là-dessus, c'est nous qui avions raison, comme je te le prouverai après la guerre.

Ne t'en va pas, reste sur la sellette, mon ami. Il y a quelque chose de plus grave à vous reprocher, messieurs les artilleurs. Napoléon, qui avait les artilleurs les plus braves de la terre, disait que les artilleurs étaient des lâches. Il voulait dire par laque, sur le champ de bataille, vous vous occupiez de vous, et encore de vous, et toujours de vous ; que vous n'aviez qu'une préoccupation : trouver de belles positions pour faire du beau travail. Tant pis pour cette pauvre infanterie si elle reste sans soutien.

[(l)Ilparaît qu'au début delà guerre, vous êtes tombés dans votre péché mignon, que vous n'avez pas toujours soutenu l'infanterie comme il convenait. Vous me direz qu'elle chargeait trop vite et qu'on n'avait pas le temps de la soutenir. Ce sera une affaire qu'il faudra tirer au clair, après la guerre.]

Je n'ose pas dire du mal des fantassins : ils ont tellement « trinqué », les pauvres !

[ (2) Pourquoi, aussi, leur faisait-on faire des charges à la baïonnette à des distances folles de 1.200 et 1.500 mètres ? Pourquoi dans certains régiments s'éclairaient-ils si mal !]

Pourquoi chargeaient-ils avant que vous autres les artilleurs, vous ayez « arrosé » le terrain et fait taire les redoutables mitrailleuses de Tin-

(Ij Ce passade avait été supprimé par la censure. «2] Id.

fanterie ennemie ? Pourquoi ne faisaient-ils pas plus de trous, et des trous plus profonds ? Pourquoi ne se cachaient-ils pas davantage, surtout les officiers ? Ils sont sublimes, nos fantassins, mais combien ils seront plus terribles maintenant qu'ils sont devenus un peu plus prudents !

Sur rintendance, on n'a pas trop crié. On sait bien que, de temps à autre, il y a eu des accroc:^, des vivres en relard ; mais, quand on songe au travail qu'il faut pour ravitailler en vivres et en munitions une pareille multitude, on n'ose pas trop murmurer.

On a été moins émerveillé, en général, du service de santé. Mais chut ! la Censure me guette. Ce pauvre service de santé, a-t-il été assez débordé par ces batailles qui durent des semaines ? Enfin, depuis quelques semaines, il faut lui rendre cette justice qu'il a fait un très gros eflort. Si la Censure nous autorisait à le secouer encore un peu, — pour le bon motif, — avant trois mois le service de santé serait tellementbien organisé que tout le monde voudrait être blessé pour aller se faire dorloter dans nos ambulances et nos hôpitaux.

Tu voulais savoir ce qu'on fait et ce qu'on dit à Pintérieur.

Voilà, mon garçon, ce qu'on dit de vous.

Que chacun en prenne pour son grade!

Mercredi 21 octobre.

La troisième à mon cadet.

Les « blancs » Je ma lettre d'hier, ce sont des passages que la Censure, dans sa providence, n'a pas voulu laisser passer ; avec ton flair d'artilleur, tu auras deviné ce que je voulais te dire.

Je te prie de n'en pas vouloir à cette sympathique personne : comme l'a dit le président de la Confédération suisse à des journalistes de Berne, qui se plaignaient de la Censure de chez eux, le censeur idéal serait celui qui aurait une intelligence supérieure à celle du censuré. Et, malheureusement, l'idéal, la perfection n'est pas de ce monde.

Dans la mesure où mes lettres plairont à la Censure, je continue à té renseigner sur ce qui se passe loin de vous.

Plus encore que la persistance de concorde nationale, ce qu'il y a peut-être de plus réconfortant en France, c'est le spectacle que nous donnent nos femmes, mères, épouses, sœurs, filles.

Vrai, vous pourrez les embrasser à votre retour: elles ne l'auront pas volé

Elles sont tout simplement admirables.

Tu ne me croirais pas si je te disais qu'elles n'ont pas hâte que ce soit fini, cette horrible boucherie.

Mais toutes ont le sentiment très net que, cette guerre-là, nous ne l'avons pas voulue, qu'on nous l'a imposée.

Mieux : malgré leur hâte de la voir finir, je n'en ai pas entendu une seule exprimer Tidée qu'il fallait tâcher de bâcler la paix à la première occasion: toutes, elles se rendent compte que, pour que cette guerre-ci soit la dernière guerre, il faut la pousser à fond, il faut montrer une bonne fois, en exécutant le militarisme prussien, ce que le monde civilisé du xx^ siècle est décidé à faire, à l'avenir, à tout monstre capable de déchaîner des horreurs comme celles que le militarisme prussien nous vaut en ce moment.

C'est cette idée qui fait que celles qui perdent des leurs sur le champ de bataille supportent leur malheur avec tant de courage : chez quelques-unes, il y a comme de l'orgueil. J'en ai vu qui ont perdu leurs fils, qui ont perdu leurs hommes; on dirait, par instant, qu'elles sont fîères d'avoir été frappées en leurs plus chères affections et de souffrir elles-mêmes. Cette exaltation mystique a quelque chose de tragique.

Ce qui te frapperait le plus, peut-être, à Paris en ce moment, oui, à Paris, la Babylone moderne — comme disaient certains pourceaux pangermanistes — c'est la tenue de nos femmes, leur air grave et sérieux.

Est-ce la dignité de leur maintien qui en impose aux hommes restés ici, ou sont-ce les hommes qui, spontanément, ont compris que toutes les femmes des mobilisés, en ces heures de douleurs et de gloires communes, étaient leurs sœurs ? Ce qui est certain, c'est qu'on ne voit plus, ce qu'on voyait si souvent avant la

guerre : de jeunes godelureaux et de vieux messieurs poursuivre de leurs dégoûtantes assiduités toutes les femmes qui les frôlent. Sans tomber dans la bégueulerie et la pudibonderie, est-ce que nos mœurs privées ellesmêmes vont sortir de cette tourmente améliorées et épurées ?

Tout à l'heure, en venant à mon journal, j'ai assisté à une scène bien touchante.

Un gosse en cheveux, un enfant d'ouvrier, très propre et très soigné, à peu près de l'âge de ton numéro trois, était perdu dans un quartier assez riche. 11 n'avait pas l'air d'avoir trop pâti de la guerre, l'animal! Cheveux ébouriffés, trogne écarlate, il ouvrait de grands yeux étonnés. Il avait un peu la binette de ton petit Georges. Il gazouillait à peine. Je ne sais si on a réussi à lui faire dire son nom. Si tu avais vu le cercle de braves gens qui s'est formé autour de lui ! On aime les gosses à Paris. Et, en temps normal, de bonnes âmes charitables se seraient occupées du pauvre gosse. Mais, en voyant l'air de bonté de tous ceux qui se pressaient autour du moutard, tu aurais senti comme moi que tout ce monde-là s'était dit spontanément que le papa de ce petit diable était à la guerre, que chacun de nous était son papa ou sa maman et qu'il nous était mille fois plus sacré qu'il l'eût été en temps de paix !

Tu sais, tu peux dire à tes canonniers que ceux d'entre eux qui laisseront leur peau dans la bagarre peuvent être tranquilles pour leurs gosses : je te garantis qu'avec la belle vague de solidarité et de fraternité qui a soulevé toute

notre nation au-dessus d'elle-même, les petits de ceux qui mourront pour elle ne seront pas à la rue.

Quelle belle race que la nôtre, mon vieux, tout de même !

Et comme c'est stupide qu'une race pareille, dans ce dernier demi-siècle, ait omis, ou presque, de faire des enfants, au point que sa faible natalité est peut-être une des causes indirectes de la guerre actuelle !

Après la guerre, il faudra s'y mettre à repeupler cette terre de France, surtout après ces horribles carnages.

Avec des gaillards comme vous autres, et des femmes comme ça, quelle belle génération que celle qui sera fabriquée à votre retour, au lendemain de la guerre !

Je m'arrête.

La censure trouverait que je verse dans la pornographie.

Jeudi 22 octobre.

Bourtzeîî en liberté (1).

[Bourtzeff (2), le révolutionnaire russe, est enfin relâché! Gros événement, heureux symptôme.

Bourtzeff est un bon républicain russe qui autrefois, avant la guerre, — comment dirais-je, pour ne pas faire rougir Anastasie ? — trou-

(1) Cet article avait été supprimé par la censure.

(2) La nouvelle était malheureusement inexacte.

vait que le gouvernement russe n'était pas aussi libéral que le gouvernement anglais, et qui le regrettait.

Au temps du désaccord assez grave qu'il y eut, vers 1905 et 1906, entre le gouvernement russe et une partie de son peuple, — désaccord dans lequel, je m'empresse de le proclamer pour ne pas être coupé par la Censure, le tsar avait de son côté le bon droit, — BourtzefF était du côté de ceux qu'on appelait les révolutionnaires.

Depuis, il était notre hôte à Paris.

Mais quoique révolutionnaire, il aimait bien son pays.

Aussi, quand la grande guerre éclata, il osa dire, dans ce journal même, qu'il fallait oublier le passé, et que le devoir de tous les bons Russes c'était de faire ce que faisaient les Français de toute opinion : la réconciliation nationale.

Les journaux russes les plus conservateurs trouvèrent que Bourtzeff agissait comme un bon patriote russe.

Voilà notre bon patriote en route pour sa patrie, où il n'avait aucun crime sur la conscience que quelques articles de journal. Le voilà parti pourPétrograd, où il comptait battre le rappel de tous les patriotes russes, et prêcher le désarmement des haines.

Sitôt débarqué en Russie, on le coffre. Je n*ai pas pu cacher, il y a un mois, mon étonnement en apprenant cette nouvelle, ou plutôt je n'aurais pas pu le cacher, si la Censure n'avait supprimé l'article où je disais ma stupeur d'une pareille arrestation.

C'est cette mesure regrettable — la Censure me trouvera-t-elle assez poli ? — que le gouvernement russe vient de rapporter.

Puisque le gouvernement de Pétrograd est en veine de libéralisme, ne serait-ce pas abuser que de lui signaler, si la Censure veut bien m'y autoriser, quelques bonnes mesures qui nous feraient plaisir, à nous, la nation amie et alliée.

Il y a dans les prisons de Russie et dans les bagnes de Sibérie, une cinquantaine de mille de nos amis qui pensent comme BourtzefF,et qui, comme lui, aiment le peuple russe et détestent le militarisme prussien. Parmi eux se trouve une sainte femme, Catherine Brekowskaïa, qui a 72 ou 73 ans, qui est au bagne depuis huit ou neuf ans, ' une sorte de Louise Michel russe, qui aima tant le peuple russe qu'elle a accepté, pour l'amour de lui, de passer sa vie dans la misère, elle qui était née dans la plus haute aristocratie ! Du bagne où sont nos amis, des lettres sont venues, criant leur sympathie ardente pour la France et pour la Belgique.

Le gouvernement russe, qui vient de libérer Bourtzeff, va-t-il nous refuser longtemps encore l'amnistie générale pour tous les amis de la République française qu'il tient dansses geôles?

On nous annonce, d'autre part, qu'en Galicie — la Pologne autrichienne — les généraux russes viennent de renouveler, par des proclama* tions publiques, la promesse solennelle que la Pologne serait reconstituée en nation autonome sous la souveraineté du tzar.

C'est bien. Mais en Pologne autrichienne, il y avait de grandes libertés politiques. Dans la

Pologne ressuscitée, unifiée sous le sceptre du tzar, va-t-on abaisser la Pologne autrichienne au niveau de la Pologne russe, ou ne va-t-on pas, au contraire, élever la Pologne russe au niveau de la Pologne autrichienne ? Le gouvernement russe ne saurait croire quel plaisir il ferait non seulement aux Polonais, mais encoreaux Anglais, aux Français, et aux Belges, en disant clairement que la Pologne reconstituée, devenue autonome sous sa suzeraineté, recevra au moins des libertés équivalentes à celles de la Pologne autrichienne.

Ily a quelques semaines, il y a eu une grande joie, dans toute l'Europe civilisée et. jusque dans la libre Amérique. On a cru comprendre que le gouvernement russe accordait aux six millions de juifs de son empire l'égalité civile avec tous les Russes.

Les juifs, parqués dans certaines provinces, allaient enfin pouvoir s'établir dans toute la Russie, et toutes les fonctions, tous les grades, tous les genres d'activité allaient leur être ouverts ! Or voici que les journaux russes nous apprennent que des femmes et des enfants israélites, dont les maris et les frères prodiguent leur sang pour le tsar, ayant voulu fuir l'invasion prussienne, ont été ramenés brutalement par les gendarmes russes dans leurs foyers, où ils seront exposés au massacre, au viol et à l'incendie, et qu'on les y a ramenés sous le beau prétexte qu'ils étaient sortis de la zone où ils étaient tolérés ! Si une telle cruauté n'était pas désavouée par le gouvernement russe, les pangermanistes auraient trop beau

jeu, en vérité, et il leur serait trop facile d'ameuter contre la Russie et ses alliés tous les hommes de cœur de la libre Amérique et des pays neutres.

La libération de Bourtzeff montre que le gouvernement russe n'est pas complètement dépourvu de bonne volonté ni de sens politique.

Le jour où il libérerait tous ces détenus polique, où il dirait aux Polonais les quelques paroles que toute la Pologne attend encore, où il proclamerait l'affranchissement des juifs, ce serait un soupir de soulagement et un cri de joie danstoute l'Angleterre, dans toute la France, dans toute la Belgique; en Amérique, la cause allemande ne trouverait plus un défenseur.

Si le tsar l'ignore, pourquoi le ministre des affaires étrangères de la République amie et alliée ne lui rend-il pas le service de le lui dire dans le tuyau de l'oreille?]

Vendredi 23 octobre.

La guillotine ou la corde?

Bien que la Censure m'ait coupé hier tout mon article, ce n'est point pour elle que je demande la guillotine ou la corde.

La pauvre Censure mourra un jour comme sont mortes en France toutes les Censures elle sombrera sous le ridicule.

C'est au kaiser, et aux principaux de soi état-major, que je commence à me demanda

s'il ne faudrait pas réserver, à la fin de la guerre, les châtiments que, dans un pays civilisé, on a coutume de réserver aux Bonnot et aux Soleilland qui déshonorent l'humanité.

C'est la question que se seront posée tous ceux qui auront lu, dans le Petit Parisien d'hier matin, le récit des exploits de l'armée allemande dans un petit village de Lorraine, à

j Nomény, où des monstres à face humaine ont réédité leurs exploits de Badonviller.

Je n'ai point la manie de la persécution ni

I 1 ame sanguinaire.

11 ne suffit pas que je lise dans un journal un

! récit détaillé d'atrocités sans nom pour croire tout de go que ces atrocités ont été commises : vieille habitude d'historien et d'universitaire

! habitué à se défier des ragots et des racontars. Je n'avale point bouche bée non plus toutes les histoires d'espions qu'on nous raconte ; certes, il y a des espions; certes, sur la ligne de feu, des officiers allemands déguisés en paysans, en bourgeois ou en soldats français, viennent parfois, au péril de leur vie, repérer nos positions; j'espère d'ailleurs que nos officiers ne se privent pas de leur rendre la pareille à l'occasion. Mais je ne crois pas que nous soyons enveloppés d'un ténébreux réseau d'espions ; on a déjà découvert que les prétendus signes cabalistiques des affiches Maggi étaient des numéros d'ordre de l'enregistrement; on découvrira sans doute que les platesformes bétonnées qu'on accuse les Allemands d'avoir construites exprès pour y installer leurs 420, étaient tout bêtement des plates-formes

destinées à supporter des locomotives ou d'aulres poids lourds indispensables dans certaines usines.

Je vais même plus loin : je consens à faire la part inévitable des vols, viols, incendies que chaque guerre apporte avec elle; dans l'armée d'un million et demi d'hommes que les Allemands ont lancée sur la France et la Belgique, il suffit qu'il y ait une dizaine de milliers d'apaches — et quel pays, quelle armée nationale n'a pas ses apaches ? — pour qu'on s'explique bien des horreurs, sans avoir besoin pour cela de considérer les 68 millions d'Allemands comme des assassins.

Tout de même, on a beau faire la part de l'exagération et des ragots, on a beau tenir compte des violences qui sont inséparables de toute guerre, et des méfaits imputables aux individus sans aveu que recèle toute armée, il estimpossible de méconnaître qu'ily aune série d'abominations qui procèdent de la conception qu'a de la guerre le grand état-major allemand.

Les ignominies commises par l'armée allemande en Belgique, en France et en Russie, engagent bel et bien la responsabilité personnelle et du kaiser et des chefs militaires allemands.

Que ce soit par une perversion intellectuelle ou par une férocité naturelle que le kaiser et son état-major aient pris la responsabilité de crimes de droit commun, peu m'importe.

Il faudra qu'ils les expient personnellement.

Les avocats qui en ce moment demandent au président de la République une commutation

de peine en faveur des pillards allemands condamnés à mort par le conseil de guerre, ont raison; si peu intéressants que soient ces pillards, — et si peu de prix que j'attache à leur peau, en ce moment où tant de sang innocent ou glorieux coule sur les champs de bataille, — il y a des gens plus coupables que ces bandits : ce sont leurs chefs.

Au moment du règlement des comptes, il ne suffira pas de faire payer à la nation allemande qui s'est solidarisée avec eux, qui n'a pas eu une seule protestation contre leurs crimes, les justes indemnités en or, les justes compensations territoriales en Europe et aux colonies, qui s'imposent.

Il faut que les chefs responsables sachent que nous nous paierons aussi sur leur peau.

Et afin qu'il soit bien établi, pour l'édification du peuple allemand et de la postérité, que ce n'est pas une vengeance politique que nous exercerons, mais que nous châtierons des bandits de droit commun, ce n'est pas un piquet de soldats, c'est Deibler ou le bourreau de Londres que nous chargerons d'exécuter la sentence î

Samedi 24 octobre.

Le maître d'école à la jambe de bois.

Un instituteur laïque, de l'école sans Dieu, comme on disait au temps de nos discordes politiques, après l'amputation de sa jambe broyée

par un éclat d'obus, écrit de l'hôpilal à ses compagnons d'armes : « Ne vous alarmez pas sur mon cas ; une béquille ne va pas mal à un maître d'école. »

Là-dessus, VEcho de Paris^ en un article fort aimable pour l'instituteur — il ne manquerait plus que cela qu'il ne lut pas aimable ; — en un article Ibrt bien intentionné et fort émouvant du reste, se croit obligé d'ajouter : « Nous voilà loin du Congrès de Chambéry ! »

Le Congrès de Chambéry, on ne s'en souvient peut-être pas — c'est une chose si ancienne! — est un congrès d'instituteurs syndicalistes où les instituteurs, ayant organisé des caisses de secours pour leurs syndiqués soldats, se virent traiter par les feuilles bien pensantes... d'antipatriotes et de sans -patrie.

Pas si loin que cela du Congrès de Chambéry ! excellent confrère !

Quelle incompréhension de la France laïque et républicaine, de la France socialiste et syndicaliste, même àcette heure où l'on sent que les conservateurs les plus bornés font un louable elfort pour ne pas envenimer nos querelles politiques!

C'est la même incompréhension qui s'étalait pas plus tard qu'hier dans un autre journal conservateur et catholique à propos des listes de morts et de blessés socialistes et syndicalistes que publie chaque matin l'organe oliiciel du Parti socialiste. Est-ce qu on ne nous disait pas en substance : « Qu'en savez vous, si, au moment de mourir, ceux que vous appelez les vôtres n'ont pas reconnu leurs erreurs et renié leurs folles idées de jadis ! »

Ils n'ont renié rien du tout ! ni le Congrès de Chambéry, ni le sou du soldat, ni le syndicalisme, ni le socialisme, ni l'internationalisme, ni la libre-pensée ! Qu'on se mette bien cela dans la tète !

Non seulement les nôtres ne renient rien en mourant, mais c'est parce qu'ils n'ont rien renié qu'ils se battent et meurent si courageusement.

Ah ! çà !

Pourquoi croit-on que les nôtres se battent ?

Pour défendre leurs terres, leurs châteaux, leurs maisons, leurs rentes, leur fortune ?

Les nôtres sont pauvres comme Job.

Nous sommes les gueux.

Seulement, nous les gueux, nous sommes les héritiers naturels de toutes les richesses intellectuelles et morales que la France des mécréants, des parpaillots et des encyclopédistes a produites depuis Rabelais jusqu'à Renan et Zola, en passant par Voltaire, Diderot et Gondorcet.

Nous avons reçu en dépôt de nos ancêtres qui étaient à Valmy — et qui ne furent pas à Coblentz — les Droits de l'homme et le Droit des nations, ces évangiles des temps modernes.

Ils nous ont légué la tâche sublime de fonder la paix dans le monde, de briser tous les militarismes, de renverser tous les trônes, de supprimer tous les privilèges de naissance.

C'est pour défendre cela qu'ils meurent joyeusement, les gueux ! dont le cœur est si riche qu'ils ont oublié en une minute, quand la patrie fut en danger, tous leurs griefs, toutes leurs r^nicœurs les plus légitimes contre une patrie qui leur fut quelquefois marâtre.

Oui, des béquilles feront bien dans nos salles d'école ; elles donneront une singulière autorité morale aux maîtres de lécole sans Dieu pour prêcher la fraternité universelle, pour prêcher la paix universelle, le rêve généreux de nos aînés que nous reprendrons quand nous aurons abattu l'aigle prussien, symbole de la guerre et du militarisme.

Et les jambes de bois feront bien aussi dans les prochains congrès de Ghambéry et d'ailleurs ; quand dans nos congrès socialistes et syndicalistes les nôtres, instituteurs ou ouvriers, continueront à crier très haut leur rêve dejustice sociale et de paix internationale, — car nous continuerons, après ces horreurs, à crier plus haut que jamais notre haine de la guerre, — peut-être aura-t on la pudeur de ne plus nous trailer de sans-patrie envoyant dans nos rangs tant de glorieuses jambes de bois !

Dimanche 25 octobre.

Le huitième commandement.

Le huitième commandement de lord Gurzon, pour le temps de guerre, c'est : « Ne méprisez pas votre ennemi ! »

Combien de nos compatriotes — et de nos confrères — ont besoin d'être rappelés à l'observation de ce huitième commandement !

« Les Allemands? Peuh! des lâches. Quand ils voient luire nos baïonnettes, si vous les voyiez

détaler comme des lapins ! » Tous nos journaux ont été pleins de ces sottises la première quinzaine delà guerre. Or, demandez-le à ceux des nôtres qui sont sur la ligne de feu depuis bientôt trois mois : ces lapins sont de rudes lapins qui, sans avoir le brio des nôtres dans les charges à la baïonnette, savent se faire tuer tout comme les nôtres.

Après, ce fut le tour des « Taubes » qui, paraît-il, manquaient d'initiative et d'audace, ces qualités, comme vous savez, éminpiiiment françaises. Ces plaisanteries, à la vérité, durèrent peu ; tous nos soldats, en huit jours de guerre, constatèrent que les « Taubes » allemands excellaient à les repérer, si ])ien que,({uan(l un de ces oiseaux de mauvais augure voletait audessus de leurs tètes, ils étaient sûrs de recevoir, quelques minutes après, un déluge de fer et de feu, et, en voyant les « Taubes » pousser leurs pointes insolentes jusque sur Paris, les Parisiens, qui ne sont pas des Tartuffes, eurent vite fait de proclamer qu'ils ne manquaient pas de « culot)), comme dit Gavroche.

Qu'est-ce qu'on n'a pas dit ensuite sur leur artillerie? Il est sur et certain que leur artillerie légère ne vaut pas, à beaucoup près, nos terrifiants 75 ; mais allez donc dire à nos hommes qui ont vu le feu que leur artillerie lourde n'est pas une artillerie terrible? Allez donc leur dire que, lorsqu'elle lire quelque part, le mieux n'est pas de se déplacer pour ne pas être anéanti par elle?

Maintenant, c'est de leurs jeunes recrues et de leurs barbes grises qu'on ricane ! On hausse

les épaules! Pour sûr qu'ils sont aux abois pour ramasser de tels combattants! Pour sûrs qu'ils seront battus avec de tels soldats ! Oui, mais, en attendant, de tels soldats leur permettent de tenir tète, et sur certains points de prendre l'offensive. Peut-être que si nous avions su, dès le premier jour, organiser comme eux toutes les forces de la nation, au lieu de se battre autour de Lille on se battrait aujourd hui autour de Coblentz!

C'est comme pour la marine allemande.

Avez-vous vu les journaux qui, hier encore, se moquaient des exploits deVÈmden? Quel Français doué d'un peu de sens critique et d'esprit d'équité n'a pas été agacé de ces moqueries? Pour moi qui suis incapable, même dans l'exaltation du patriotisme, de me mentir à moi-même et de mentir aux autres, je considère que la douzaine de croiseurs allemands qui font la course sur toutes les mers sont tout de même montés par de rudes marins. Qu'on leur donne la chasse, soit! Mais qu'on les méprise, oh! non, alors! S'ils étaient de notre bord, nous n'aurions pas assez d'admiration pour louer leurs bons tours, ainsi que les bons tours des sous-marins allemands.

A quoi sert-il de rabaisser aussi grossièrement l'ennemi ?

Est-ce que ça change quelque chose au résultat final ?

Est-ce que ça ajoute quelque chose à la gloire des nôtres de nous représenter leurs adversaires comme une collection de poltrons?

N'est-ce pas se préparer de cruelles désillu-

N'est-ce pas risquer d'endormir le pays dans une trompeuse sécurité!

La vérité, c'est que l'armée allemande est une machine de guerre formidable, la plus formidable qui ait jamais existé, d'autant plus formidable qu'elle est servie par un peuple de 70 millions d'habitants, — auxquels il faut ajouter les 52 millions d'Autrichiens, — un peuple aussi infatué de lui-même que nous l'avons été de nous-mêmes, il y a un siècle, quand nous avons ameuté toute l'Europe contre nos folies napoléoniennes.

Cette machine de guerre, nous la briserons, nous la mettrons en mieites, et les dégâts qu'elle a causés nous les ferons payer cher, très cher, à la nation qui a, dans son fol orgueil, consenti à la mettre en mouvement — sans avoir même Texcuse qu'avaient nos pères d'Austerlitzet d'Iéna: d'avoir fait la grande Révolution.

Pour administrer cette leçon au peuple allemand, point n'est besoin de dire que la machine deguerrequ'ilmetenœuvren'estpasredoutable.

Au contraire!

Nous disons au monde, aux imbéciles et aux fous couronnés du monde entier, et aussi aux imbéciles et aux fous non couronnés :

« Mesdames et messieurs ! Voici le plus formidable militarisme qu'il y ait jamais eu sous la calotte descieux!

« Voici ce que nous, les nations civilisées, — car c'est nous, l'Angleterre et la France, qui menons la danse, — voici ce que nous en faisons, de cette machine redoutable!

« Que ceux qui, à l'avenir, voudraient recom-

mencer à troubler la paix du monde en prennent de la graine!

« Avis aux amateurs !» •

Lundi 26 octobre.

L'Espionnite.

Grande victoire: un journal annonce qu'on vient d'appréhender à Lyon douze bonnes d'origine allemande, pour les évacuer sur un camp de concentration. Apparemment, la France aurait été perdue si l'on avait laissé ces douze pauvres filles récurer leurs casseroles.

Connaissez-vous une maladie plus sotte que Pespionnite ?

Personne n'a la niaiserie de croire qu'il n'y avait pas d'espions allemands en France avant la guerre.

Pas bien terribles, d'ailleurs, ces agents de renseignements ; ils n'en ont pas donné à leur empereur pour son argent, à voir l'ignorance où était l'état-major allemand et sur notre artillerie, et sur la valeur de nos troupes, et sur la situation politique de notre pays.

Pas bien terribles non plus les espions qui pourraient rôder à l'intérieur de la France en ce moment ; je suppose que le kaiser n'a pas besoin d'espions pour savoir que partout on travaille dans nos arsenaux, que partout on entraîne les réserves, que dans tous les bons endroits on se fortifie.

Les seuls espions un peu dangereux, ce sont les quelques rares officiers allemands qui bravement, au péril de leur vie, sachant que douze balles les attendent au cas où ils seraient pris, essaient, sous un déguisement, de se faufiler dans nos lignes; et encore, quels services peuvent-ils rendre de plus que les avions ?

Mais, vraiment, on a honte de voir les insanités auxquelles conduit l'espionnite.

Au début, la maladie a commencé par les énormités colportées sur la maison Maggi *, cette maison suisse avait ses centres d'approvisionnement près des gares ; ne croyez pas que c'était pour expédier plus facilement son lait à Paris ; non, c'était pour surveiller les points stratégiques du pays !

— S'il n'y avait pas eu quelque chose de louche là-dessous, croyez-vous qu'il y aurait eu sur ses affiches des numéros ? Parbleu î ces numéros-là c'étaient des signes, on l'a bien dit, pour Tétat-major allemand! La police a bien fait de les faire arracher au plus vite, ces affiches et ces plaques indicatrices !

— Mais ces numéros étaient les numéros d'enregistrement des affiches, pour la perception d'un droit de timbre !

— Oui, mais tous ces étrangers qui parlent toutes sortes de langues; on a joliment bien fait de les coffrer dans des camps de concentration.

— Tous ces étrangers contribuaient à la prospérité de notre pays ; ils y faisaient leurs affaires, comme les commerçants français établis en Allemagne faisaient les leurs ; parmi

ces Allemands, ou Autrichiens, qui étaient aussi espions que vous et moi, beaucoup détestaient l'Allemagne, comme les Polonais de la Pologne prussienne ; beaucoup détestaient TAutriche, comme les Tchèques de Bohême, les Polonais et les juifs originaires de la Galicie, comme les Italiens originaires de Trieste et de Trente. Tous ces gens-là sont catalogués Allemands ou Autrichiens comme nos Alsaciens- Lorrains annexés. Est-ce qu'il ne faut pas que nous soyons des bêtes brutes pour les traiter comme des suspects et les reléguer comme des malfaiteurs, après avoir eu la cruauté de séparer les hommes de leurs femmes et de leurs enfants ?

— Vous ne savez donc pas qu'ils avaient construit en pleine paix, autour de Maubeuge et de toutes nos places fortes, des plates-formes bétonnées pour y placer leurs gros canons?

— Je voudrais voir ça de près. Ça m'a l'air d'une histoire de brigands encore plus bête, dans son ingéniosité, que l'histoire des affiches Maggi. J'imagine que, dans toutes les grandes usines un peu récentes, usines métallurgiques, usines de produits chimiques, on doit construire des plates-formes bétonnées, et que les artilleurs allemands ont eu seulement l'intelligence de s'en servir pour leurs gros canons. Vous verrez^ bonnes gens, que quand nous assiégerons les grandes villes allemandes qui ont dans leur banlieue des usines, nos artilleurs y trouveront autant de plates-formes bétonnées qu'ils voudront pour leurs canons. Il y aura peut-être des pangermanistes assez intelligents

de l'autre côté du Rhin pour croire que ce sont des espions français qui ont fait construire ces plates-formes-là en prévision de notre entrée en Allemagne !

— Et toutes ces bonnes allemandes qu'on arrête ? Qu'est-ce qu'elles venaient faire chez nous, sinon nous espionner?

— Qu'est-ce qu'elles venaient faire ? Gagner leur vie. Gagner 30 ou 40 francs par mois pour vivre comme des esclaves ! Espionner qui ? Espionner quoi ? Ces pauvres filles, elles seraient bien embarrassées de reconnaître un dragon d'un fantassin, à moins qu'elles n'aient un bon ami parmi nos troupiers. Croyez-vous donc que tout le monde soit assez intelligent et assez instruit pour faire un espion?

Lord Curzon, dans ses douze commandements à l'usage des peuples qui sont en guerre, en a oublié un capital.

— Lequel ?

— Celui-ci :

« Que la peur des espions ne vous rende pas

idiots ! »

Mardi 27 octobre.

Éloge d'un roi et d'une république.

Bon nombre de nos lecteurs ont le républicanisme bien chatouilleux.

Ne m'écrivent-ils pas des lettres indignées contre VEcho de Paris, parce que sous prétexte

de faire réloge du roi des Belges, que tous les Français aiment bien, notre grand confrère conservateui' a eu l'air de nous insinuer que .la république ne valait pas la monarchie !

J'avoue ne pas m'être offusqué qu'on écrive que le roi des Belges « met sous nos yeux, tout près de nous, le modèle de ce que peut être le conducteur d'une nation ».

Est-ce que le roi des Belges s'offusque, lui, de nous voir mettre sous les yeux de son peuple le modèle d'un peuple libre et républicain qui sait se conduire tout seul ?

Car enfin, notrepauvre République, si décriée dans un certain clan, avant la guerre, elle n'est peut-être pas encore la perfection, — quand la Censure ne sera plus là, je compte même vous dire ses imperfections — mais tout de même, elle ne fait pas trop triste figure dans le monde, allons, avouons-le !

On disait qu'une République était incapable d'avoir une diplomatie, d'avoir des alliés ; la guerre éclate : et voici que le pays, qui se rappelait avec douleur combien nous avons été isolés dans le monde, en 1870, constate que notre diplomatie a des alliés fidèles et qu'elle a réussi à encercler l'Allemagne impériale, tout en conservant pour elle les sympathies de tous les neutres !

Une république, nous disait-on, était incapable de faire la guerre : c'était de Paplomb après l'exemple que la première République avait donné au monde ! Arrive la guerre : la mobilisation se fait sans accroc; comme hasard, nous avons une artillerie qui se trouve être très

supérieure à celle de notre monarchique voisin; si celui-ci a quelques succès sur nous au début, c'est uniquement parce que l'Allemagne a 68.000 000 d'habitants, contre nous 40 millions, et encore ne les aurait-elle pas eus ces succès si nous avions eu plus confiance dans le principe républicain de la nationarmée, et sinousavions consacré moins d'argent à l'encasernement et davantage à l'encadrement, à l'équipement, à l'armement de nos réservistes et de nos territoriaux ; obligée de se replier, l'armée de la République fait une de ces retraites en bon ordre, où on ne sait ce qu'il faut le plus admirer de l'habileté des chefs ou de la force morale et de la belle discipline des hommes.

Que ne disait on pas de notre immoralité, fruit de l'école laïque, école de criminels, ou tout au moins de jouisseurs sans idéal ? J'entends encore les lamentations de nos ennemis politiques d'alors, devenus nos amis depuis qu'a soufflé le grand vent de la concorde nationale : « Gomment peut-on demander de la vertu et de l'esprit de sacrifice à des gens quicroient qu'après la mort tout est fini, et qui sont de hideux matérialistes ! »

Nos bons pangermanistes d'outre Rhin, qui jugeaient la France sur les critiques acerbes Je notre presse conservatrice, ou sur les romans psychologiques de certains de nos académiciens bien pensants, croyaient que c'était arrivé, que nous étions un peuple en décomposition; une véritable pourriture morale ; qu'ils allaient entrer chez nous comme dans du beurre.

Quelle erreur, mon empereur!

Voilà tous nos jouisseurs égoïstes qui abandonnent femmes, enfants, et, superbes d'idéalisme et d'héroïsme, vont se faire trouer la peau tout comme s'ils croyaient en la vie future.

Et, du coup, voilà la République en passe de rendre à la France l'Alsace-Lorraine, que les fautes de la monarchie impériale lui avaient fait perdre !

Et nous nous offusquerions, parce qu'un journaliste, en décernant des éloges à un roi qui les mérite, a cru devoir leshérisser de pointes contre la République !

Pour moi, je souscris à tout ce qu'a dit notre confrère conservateur, de la loyauté, de l'intelligence, du courage du roi des Belges.

Loin de m'en offusquer, je proclame que le roi des Belges est un bon républicain.

L'autre jour, un de mes amis socialistes de Belgique me disait tout le bien qu'il pensait de son roi, et il ajoutait que ça ne l'empêchait pas de rester républicain comme la moitié du peuple belge.

J'ai trouvé un moyen élégant de concilier ses scrupules républicains avec son admiration pour son roi :

— Mon cher, quand vous ferez la République en Belgique, eh bien! c'est très simple: vous n'aurez qu'à nommer votre roi président de la République !

Mercredi 28 octobre.

Concorde nationale.

Les journaux faits le plus consciencieusement, dans la hâte de la rédaction et de la composition, laissent parfois passer des notes qui détonnent dans leurs colonnes.

Tel ce « peut-on le dire ? » que plus d'un lecteur, comme moi-même, aura lu, non sans quelquesurprise,dansnotrenumérod'liier: « Peut-on dire que le fait d'imposer un aumônier par régiment, dans certains corps d'armée, n'est pas du goût de tous les soldats, ni même de tous les officiers ? »

Certes, on peut le dire; on peut tout dire, quand la Censure ne vous l'interdit pas.

Mais puis-je dire, à mon tour, que ceux de nos amis, soldats ou officiers, qui se scandalisent de voir des aumôniers dans les régiments,

— si tant est qu'il y en a qui s'en scandalisent,

— me semblent faire preuve de susceptibilités bien exagérées ?

Car ce n'est pas des excès de zèle, ni du prosélytisme intempestif de tel ou tel aumônier militaire, qu'on se plaint : c'est de la présence uniquement d'un aumônier dans certains régiments.

J'avoue que si j'étais ministre de la guerre, je n'hésiterais pas à accorder un aumônier à tout régiment où une minorité, si petite soit elle, m'en ferait la demande.

Et je ne croirais pas pour cela être devenu un calotin.

Qu'en temps de paix nous ayons supprimé les aumôniers, très bien ; les soldats catholiques ont toutes les facilités pour faire leurs dévotions en ville, le dimanche et le soir après la soupe. Et certains aumôniers manquèrent parfois tellement de tact et de tolérance, à l'égard des non croyants, qu'aucun républicain n'a regretté la laïcisation de nos casernes en temps de paix.

Mais vraiment, en temps de guerre, comment, sans intolérance, sans inhumanité, refuser à des catholiques, qui sont à chaque instant exposés à la mort, les secours de leur religion !

Tant mieux pour les nôtres s'ils n'ont besoin des secours d'aucune religion pour mourir en paix, ou plutôt tant mieux si leur religion républicaine et socialiste — car la llépidjlique et le socialisme sont comme une religion pour les nôtres — n a pas besoin de prêtre pour leur apporter le réconfort moral qui aide à affronter la mort.

Le républicain libre penseur ou socialiste qui meurt sur le champ de bataille trouve en sa conscience, au moment suprême, de puissantes consolations.

Il sait qu'il est le soldat de la paix, qu'il meurt en combattant la bête noire de tous les républicains et de tous les socialistes : le militarisme et la guerre ; il sait qu'en démolissant le militarisme prussien, c'est le militarisme tout entier, c'est la guerre elle-même qu'il frappe au cœur; il sait en mourant qu'il délivre ses enfants et ses petits-enfants de l'abominable cauchemar qui a empoisonné la vie de notre génération.

Il sait qu'il donne sa vie pour détruire deux

trônes, deux aristocraties, et qu'en préparant l'abolition de la monarchie des Hohenzollern et de la monarchie des Habsbourg, il avance d'un siècle Tavènement de la paix européenne et de la République des Etats-Unis d'Europe.

Il sait que la République internationale n'est possible que dans une Europe où il n'y aura plus de nations opprimées, et c'est une joie pour lui de donner son sang pour délivrer les fractions de nations opprimées par l'Allemagne et l'Autriche, et de préparer au sein de l'immense Russie elle-même la résurrection de la Pologne, de la Finlande, et l'émancipation des

Pour les nôtres, la guerre d'aujourd'hui n'est pas seulement une guerre de défense nationale : elic est devenue une sorte de guerre sociale, de croisade démocratique et républicaine pour la liberté et la paix de TEurope.

Allons-nous refuser aux soldats catholiques qui ne peuvent pas trouver dans la guerre actuelle toutes les joies austères et toutes les fortes consolations que nous y trouvons, nous, allonsnous leur refuser le réconfort de la parole de leurs pasteurs ?

Au soldat catholique le plus éloigné de nous par toutes ses convictions politiques ; au soldat nationaliste, royaliste ou bonapartiste, qui nous a le plus combattu, et que nous avons le plus combattu avant la guerre, est-ce que n'importe lequel d'entre nous, les libres penseurs non combattants, n'enverrait pas, dans la tranchée s'il en connaissait le moyen, ce qu'il a de meilleur à sa table, les meilleures couvertures de

son lit, son propre gilet de laine pour que ce soldat n'ait pas froid ?

Et nous refuserions à des hommes qui donnent leur vie pour nous, qui affrontent tous les jours l'horrible mort du champ de bataille, la présence d'un prêtre à leur côté, si cette présence peut les réconforter à l'heure du danger ou à riieure de la mort ?

Allons-nous imiter ce fonctionnaire dontnous parlait l'autre jour M. Barrés, qui, en vertu de je ne sais quel règlement, refusait des chaus- ^ sures aux enfants d'un mobilisé sous prétexte' que les secours en chaussures ne pouvaient être donnés qu'à des enfants fréquentant la laïque?

Parce que nous nous serons montrés humains, tolérants, libéraux et vraiment dignes de notre titre de libres penseurs, croit-on que nous en serons moins forts, la guerre finie, pour défendre la République laïque, si quelqu'un s'avisait de vouloir lui marcher sur le pied?

Jeudi 29 octobre.

Ronds -de-cuir.

Il faut revenir sur l'histoire de cette femme de mobilisé, que nous conte Barrés, à qui un rond-de-cuir de la mairie du premier arrondissement a refusé des chaussures, sous le beau prétexte que ses enfants n'y avaient pas droit, n'étant point de la laïque.

Gelté simple histoire nous montre plus que cent discours ce que c'est qu'un cerveau et une âme de rond de-cuir.

Elle a entendu dire, cette femme» qu'à la mairie on distribue des chaussures aux enfants : elle trouve tout naturel d'aller en demander pour les siens.

Elle ignorait — et vous aussi sans doute — que la caisse des écoles est une caisse des écoles a laïques », entretenue surtout par les gros sous des amis de la laïque, et pour les enfants de la laïque.

Tout le monde comprend qu'avant la guerre, au temps où nous nous entredéchirions entre Français, il eût été abusif de faire profiter les enfants des écoles confessionnelles des gros sous de la caisse des écoles laïques, les caisses des écoles confessionnelles n'ayant point coutume d'être généreuses pour les enfants de l'école sans Dieu.

Mais tout le monde comprend aussi que depuis la guerre, et depuis la réconciliation nationale en face de l'ennemi, tous les enfants sont nos enfants à tous, que tous les enfants des mobilisés sont les enfants delà patrie, comme on disait si bien sous la première République, quand la foi républicaine gonflait tous les cœurs ; tout le monde comprend que depuis la guerre il faut en prendre et en laisser avec les règlements du temps de paix.

Tout le monde comprend cela ; vous comprenez cela, vous qui me lisez. Vous auriez été préposé au fonds des écoles, employé de maiijrie, qu'est-ce que vous auriez fait, voua, si la

routine du métier n'avait pas atrophié votre intelligence ni desséché votre cœur ?

Moi, je vais vous dire ce que j'aurais fait : j'aurais donné à cette maman le bon de chaussures de la caisse des écoles laïques ; j'aurais fait semblant de ne pas entendre que ses enfants étaient à l'école « libre » ; j'y serais allé de mon petit faux en écritures publiques. Et le tour aurait été joué. Et si j'avais été pincé, j'aurais avoué mon crime à mon maire, ou à l'assemblée des sociétaires de la caisse des écoles laïques, et pas un mangeur de curés, pas un franc-maçon, pas un, entendez-le, ne m'aurait désapprouvé, tellement la véritable fraternité maçonnique ou républicaine ressemble à la véritable fraternité chrétienne.

Et je n'aurais pas trouvé pour cela que les gosses à qui je faisais donner des chaussures par mon coup de pouce au règlement me devaien de la reconnaissance.

Je n'aurais pas trouvé que je faisais une acti d'éclat.

J'aurais trouvé que c'est moi qui devais de la reconnaissance au papa de ces gosses qui, pendant que je me prélasse, moi, bureaucrate sur mon rond-de-cuir, parce que la nature m'a fait myope, boiteux, bancal, obèse ou valétudinaire, dresse sa poitrine entre les Vandales et moi, entre les Vandales et tous ceux que j'aime, et pour préserver le reste du pays de l'invasion, consent à coucher sur la dure, à passer les jours et les nuits dans les tranchées glaciales, et s'expose à toutes les minutes à la mort et à une atroce agonie pour m'empêcher, moi,

)ar

rond-de-cuir, moi et les miens, de supporter tout ce qu'ont souffert les hommes et les femmes de Liège, de Namur, de Louvain, de Reims et de Senlis.

Si je n'avais pas eu le courage élémentaire (le violer cyniquement les règlements en laveur de cette compagne d'un de nos défenseurs, j'aurais songé qu'à défaut de la caisse des écoles laïques le bureau de bienfaisance pouvait empêcher ses enfants d'aller pieds nus.

Je n'aurais pas prononcé le mot de bureau de l)ienfaisance, pour ménager sa fierté : les femmes de nos mobilisés ne sont pas des mendiantes quand elles viennent réclamer à la patrie des chaussures pour leurs enfants.

Je me serais arrangé pour qu'elle eût ses chaussures par le bureau de bienfaisance, sans même qu'elle soupçonnât qu'elles ne lui venaient pas de la caisse des écoles.

Elle aurait senti en moi tellement de reconnaissance pour son mari, tellement de reconnaissance pour elle qui sait supporter si bien le douloureux sacrifice que lui demande le pays, qu'elle n'aurait éprouvé aucune gêne, aucune humiliation à revenir.

Et elle aurait senti que la mairie c'est la maison commune, sa maison à elle, et elle aurait compris, pour la première fois peut-être, ce que signifient les trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité, que la République a fait graver sur ses monuments publics, et qu'elle n'a malheureusement pas encore réussi à graver dans le cœur de tous ses ronds-de-cuir I

Yendrêdi 30 êdi^bre.

Histoire de trois Belges et d'un Pourceau.

— Monsieur, je suis un lecteur de la Guerre Sociale; voire journal, ce doit êlre la maison du bon Dieu. Je vous amène ces trois malheureux Belges, que j'ai trouvés dans le train et dont l'histoire est navrante.

Je prête l'oreille.

Ce n'est pas à moi que ce discours s'adresse, mais à mon nouveau secrétaire de rédaction — l'ancien, Tissier, sert dans les armées de la République — à mon ami Maffert, un gros homme qui fut jadis vicaire dans une paroisse de Paris, et qui, depuis dix ans, exerce son ministère de bonté et de charité dans les rangs de mon parti. Une simple cloison sépare son cabinet du mien — on n'était pas riche à la Guerre Sociale hebdomadaire d'avant la guerre — si bien que j'entends tout ce qu'on raconte à mon vicaire général.

— Monsieur, dans le train, j'ai trouvé ces trois jeunes gens, trois jeunes Flamands qui parlent à peine français. Ils sont tous trois de la région de TYser où l'on se bat en ce moment. Ils étaient en France à faire la récolte des betteraves dans l'Oise, chez un moyen cultivateur, engagés pour toute la saison.

L'autre jour, ils reçoivent de leur gouvernement, de Rouen, une feuille de route pour venir défendre leur pays.

Ils montrent à leur patron leur ordre et demandent qu'on leur règle les 150 francs qu'on leur doit à chacun.

Savez-vous ce que leur répond leur patron? Qu'ils se sont engagés pour toute la saison; (ju'ils rompent leur contrat, et que, dans ces conditions, il ne les paiera pas!

— Le misérable ! fait mon vicaire général.

— Cochon! saligaud ! murmurai-je.

— Ils sont allés trouver le juge de paix. Le juge de paix leur a donné une lettre pour leur patron, invitant celui-ci à ne pas commettre cette mauvaise action. Une belle lettre, Monsieur. Lisez ! Un brave homme, ce juge de paix! It dit à ce patron sans cœur et sans entrailles qu'il ne va pas, sans doute, obliger ces jeunes gens qui doivent partir dans les vingt-quatre heures à lui intenter une action judiciaire qui peut traîner des semaines et des mois.

Ah! oui. Quand ils sont arrivés avec la lettre du juge de paix, leur patron a sorti un revolver et les a menacés de leur brûler la figure s'ils continuaient à réclamer. »

Du coup, je bondis pour voir mes trois Belges. Trois grands garçons de 20 à 25 ans, gauches, timides, respirant la franchise, ressemblant étonnamment aux paysans de ma vieilleBretagne.

Ils me prennent sans doute pour un fonctionnaire; qui sait, peut-être pour un employé de la préfecture de police. Ils me sortent leurs papiers; leur ordre d*appel ; leur feuille de route; la lettre du juge de paix, et jusqu'au pauvre carnet graisseux où leur patron inscrivait le» dépenses en nature qu'ils lui coûtaient

chaque jour, en pain, en lait et en lard, pour les leur défalquer sur leurs mois, la saison finie.

Avais-je besoin de toutes ces paperasses pour voir qu'ils disaient vrai!

N'était-ce pas écrit sur leur visage ?

Je n'ai pas besoin de vous dire s'ils ont été choyés, nos petits Belges.

Dans notre salle de rédaction, nous avons des ballots de tricots, de chemises, de tabac, de chocolat, que nos lecteurs et nos lectrices nous envoient pour nos soldats.

Vite, on se précipite.

Pas de chance ! plus de chocolat: on a expédié tout ce qu'on avait le matin même.

Heureusement, il reste du tabac : on leur en fourre plein les poches.

Je tâte nos trois Belges pour voir s'ils ont besoin d'un tricot; mais ils sont bien couverts. Réservons nos tricots pour d'autres. Soyons économes !

— Naturellement, vous n'avez pas d'argent ?

— Il nous reste deux sous.

Vite quelques pièces de cinq francs.

Sans compter les bonnes paroles, pas seulement pour eux, mais pour l'homme de grand cœur qui les a amenés à la maison.

Se peut-il qu'il y ait, à l'heure actuelle, des Français capables de traiter ainsi des Belges !

Des Belges, des enfants d'une nation qui, pour l'amour de nous, quand l'armée allemande, ne pouvant forcer notre front fortifié de Verdun, Toul, Épinal, Belfort, a voulu passer par chez elle pour nous planter le poignard dans le cœur, nous a fait un rempart de son corps, qui

rla, par son sublime sacrifice, empêché le« Prus- 1 siens de nous écraser et d'entrer à Paris ! Les pères et frères des trois Belges que tu as spoliés des produits de leur travail ont empêché les Prussiens d'incendier ta ferme, misérable, de violer ta femme et tes filles. Sans eux, entends-tu, Gérardin, cultivateur à Beaulieule-Vieux (Oise), tu errerais peut-être aujourd'hui sur les grandes routes, mendiant ton pain. Si ces trois Belges nous jugeaient d'après un coco comme toi, Gérardin, cultivateur à Beaulieu-le-Vieux (Oise), quelle jolie idée ils auraient de la France!

Samedi 31 octobre.

A un socialiste allemand.

Karl Liebknecht, j'ai toujours eu un faible pour vous.

D'abord, vous portez le nom d'un des glorieux fondateurs de notre Internationale. Votre père a fait dix-huit mois de forteresse, lors de la dernière guerre franco-allemande, pour avoir protesté avec trop de véhémence contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine.

Et puis, nous avons eu des destinées analogues.

Avocat, vous avez failli être chassé du barreau de Berlin, pour manque de patriotisme, au moment où j'étais pour la même cause rayé du barreau de Paris.

Vous tiriez dix-huit mois dans une prison allemande, toujours pour manque de patriotisme, vers le temps où moi-même je me faisais administrer onze ans et trois mois de prison par les jurés de mon pays.

Vous êtes de la douzaine des députés socialistes au Reichstag — 13 sur 110, c'est maigre ! — qui, dans le secret des délibérations de votre groupe parlementaire socialiste, avez refusé de voler les crédits pour la guerre.

Pour toutes ces raisons, vous êtes un des rares socialistes allemands à qui je puisse écrire sans nausée.

Voulez-vous vous charger de dire de ma part à Troelstra, le chef du parti socialiste hollandais, que sa proposition est une inconvenance, une incongruité ? Nous proposer à cette heure de transférer de Bruxelles à La Haye le siège de notre Internationale socialiste ! Nous proposer a cette heure d'enlever au Parti socialiste belge le bureau de notre Internationale pour le conférer au Parti socialiste hollandais !

La Belgique, les socialistes belges et notre Vandervelde en tête, ont donné au monde la plus haute leçon de moralité et d'héroïsme qu'un peuple ait jamais donnée.

Les Belges ont consenti h supporter la guerre et l'invasion plutôt que de laisser violer leur 1 neutralité garantie par les traités internatio- i naux.

Et au moment même où votre kaiser leur a volé leur patrie, s'est conduit chez eux comme aucun conquérant ne s'était conduit en aucun

pays depuis Attila, Troelstra nous demande de souffleter ce peuple héroïque en la personne de nos amis les socialistes belges !

Demandez donc à votre ami Troelstra pour qui il nous prend ?

Vous me direz que l'excuse de Troelstra, c'est qu'il voudrait nous rapprocher de vous et, dans le bureau international, cuisiner une bonne paix entre votre pays et le nôtre, en abouchant des socialistes français et des socialistes allemands.

Karl Liebknecht, quittez ces illusions.

11 y a trop de sang entre nous pour que nous puissions, d'ici longtemps, nous serrer la main au sein de l'Internationale.

Comprenez-moi bien : nous ne vous reprochons pas de vous être laissé mobiliser pour la guerre actuelle ; même si elle avait tort, votre patrie c'était votre patrie.

Mais ne pouviez-vous pas, comme notre Gambetta avant la guerre de 1870, protester contre la déclaration de guerre par votre gouvernement, ne serait-ce que dans l'intérêt de votre parti et de votre peuple, pour pouvoir plus tard dire à votre peuple que vous aviez fait tout votre possible pour empêcher la catastrophe ?

Quand votre kaiser a violé la neutralité belge, vous ne pouviez pas protester contre cette infamie? On vous eût coffré? Votre père se fût fait coffrer, Karl Liebknecht !

Quand votre bandit couronné fît brûler Louvain, vous ne pouviez pas lui crier : à la chienlit! à l'assassin! au risque de vous faire encore

coffrer ? Est-ce qu'en 70, quand le premier comité directeur de votre parti eût été emprisonné, un deuxième ne se constitua pas aussitôt, qui ne se tut que lorsqu'on Feut bouclé à son tour ?

Comment avez-vous pu manquer de sens politique au point de ne pas faire entendre ces élémentaires protestations ?

Comment n'avez-vous pas vu que c'était la seule façon pour vous de pouvoir jeter par terre votre empereur à la première défaite, comme le firent nos républicains après Sedan, et d'obtenir pour votre pays, à l'heure du règlement des comptes, de meilleures conditions de la France républicaine et de l'Angleterre libérale ?

Nous rencontrer dans des parlottes aujourd'hui avec vous, à La Haye, ou même à Bruxelles, pour parler de paix, vous n'y songez pas !

Qui êtes-vous ? Nous ne le savons plus aujourd'hui.

Des républicains socialistes, ou des agents du kaiser?

Si vous voulez causer utilement avec nous, commencez par jeter à terre votre empereur! Faites la République allemande!

D'ici là, la parole est à nos lebels et à nos 75 !

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