‹ La patrie en danger; recueil in extenso des articles publiésChapitre 3 sur 10 · H. COLLIN · texte numérisé non relu

H. COLLIN

Directeur du Lorrain.

Mon cher abbé, comment diable avez-vous pu interpréter si mal ma phrase pourtant bien innocente : « Ce que vous appelez Dieu, pourquoi voulez-vous nous empêcher de l'appeler le Droit et la Justice... N'est-ce pas prier Dieu que de se battre pour le Droit? »

« Ce que vous appelez Dieu » vous a choqué ? Vous avez cru que c'était une de ces phrases à la Homais, qui avait le sens de « le dénommé Dieu ! »

On voit bien que mon article « A un catholique » ne vous est parvenu que par une coupure incomplète, qui en a, à vos yeux, complètement dénaturé le sens.

Si vous aviez lu l'article entier, vous auriez

vu que ma réponse à un catholique était pleine de respect, de cordialité et d'onction.

Eh î oui, ce que les bons chrétiens appellent Dieu, nous l'appelons, nous mécréants : le Droit, la Justice, la Liberté.

Comment pouvais-je plus cordialement, plus fraternellement expliquer à mon interlocuteur que les croyants sincères comme lui et les mécréants impénitents comme moi — nullement repentants, mon cher abbé, nullement bourrelés de remords — nous n'étions surtout séparés que par des formules, et que charité chrétienne, fraternité républicaine ou socialiste étaient peut-être au fond l'expression d'un même idéalisme ?

La foi de mon excellente mère est la foi de bien des femmes bretonnes : c'est la foi du charbonnier.

Mon idéalisme — me permettez-vous, mon cher abbé, de vous l'avouer sans irrévérence

— est plutôt celui de ce mécréant de Bretagne qui s'appelait Renan, celui-là même qui parla de Jésus de Galilée et du christianisme évangélique avec tant de tendresse.

Ah ! mon cher abbé !

Dans quel nid de mécréants vous allez tomber en réintégrant notre vieille France, qui n'est pas seulement la France de Geneviève, de saint Louis et de Jeanne d'Arc, mais qui est restée

— pardonnez-le lui — la France de Rabelais, de Diderot, de Voltaire, d'Hugo, de Renan et d'Anatole France !

Mes deux mains de mécréant, mon cher abbé.

Mercredi 16 septembre.

Tu respecteras les prisonniers...

Avant hier, clans une gare de la banlieue de Paris, à Noisy-le-Sec, un triste convoi de prisonniers allemands, parmi lesquels se trouvaient un général de division, plusieurs colonels et commandants, a été hué par la foule et grossièrement insulté.

Un de nos collaborateurs a vu cela, de ses yeux vu, ce qu'on appelle vu.

Quelle honte pour nous !

Quelle éducation avons-nous donnée à notre peuple pour qu'il ne sache pas encore que des prisonniers de guerre sont sacrés pour tout peuple civilisé ?

Que des x4paches viennent chanter leurs grossièretés autour delà guillotine;

Que des Peaux-Rouges viennent danser la danse du scalp autour du poteau de tortures auquel ils ont attaché leur ennemi ;

Passe encore !

Mais, nous, injurier des prisonniers, nous, que déjà, en plein moyen âge, on appelait « la douce France », à cause de la douceur de nos mœurs et de notre civilisation, nous, le pays des Droits de l'homme !

Oui, je sais : Badonviller, Louvain.

Tout ce que vous voudrez.

Qu'on fusille ceux qu'on prend la main dans le sac, porteurs de balles dum-dum, de baïonnettes dentelées ! Qu'on abatte comme des

chiens ceux qu'on peut convaincre d'avoir placé devant eux des femmes et des enfants, ou d'avoir fusillé de nos prisonniers.

Qu'on fasse payer cher au kaiser, à son kronprinz de fils et à tout l'état-major allemand, leur système de terreur qui les a conduits à brûler systématiquement certains villages— je ne parie pas des incendies allumés accidentellement par des obus — et à déshonorer l'Allemagne par le sac de Louvain.

Tant qu'on voudra!

Mais un peuple qui insulte des prisonniers, collectivement, est un peuple de sauvages qui n'est pas digne de la victoire.

Us n'ont donc pas de parents dans notre armée, les gens qui composaient la foule hurlante de Noisy-le-Sec?

S'ils en avaient, ils se seraient dit que peutêtre au moment où ils accablaient les prisonniers allemands de leurs huées, de leurs sifflets et de leurs injures, leurs fils et leurs frères traversaient, captifs, une gare allemande !

Quelle honte pour nous si là ils avaient été respectés, entourés de sympathie, traités avec pitié, avec bonté !

Il n'y a pas que les Allemands qui aient des prisonniers.

Des milliers des nôtres aussi sont en Allemagne.

Combien sont-ils ?

Qui le dira?

Que notre camp retranché de Maubeuge tombe — s'il n'est pas encore tombé — et des

milliers des nôtres tomberont entre les mains de l'ennemi.

On nest pas un lâche parce qu'on est fait prisonnier.

Est-ce que les héros de Gravelotte, de Saint-Privat et Mars-la-Tour étaient des lâches, parce qu'ils furent obligés de capituler sous Metz ?

Et ceux du Calvaire d'illy et de Bazeilles, qui furent pris au nombre de 90.000, à Sedan ?

Etes-vous sûrs que parmi ces prisonniers allemands que vous avez siffles, il ne se trouvait pas des héros, pareils à ceux de nos armées de Metz et de Sedan, ou de braves gens pareils à ce soldat allemand qui sauva au péril de sa vie un blessé français et dont on contait hier ici le beau trait d'humanité ?

Dans les premiers jours de la guerre, au lendemain de cette autre honte que fut le sac des laiteries Maggi et des brasseries alsaciennes, je rappelais ici ce mot des livres saints de l'admirable peuple juif: « Tu ne vexeras ni n'opprimeras l'étranger qui est dans ton pays. Car vous avez vous-mêmes été étrangers dans la terre d'Egypte ! »

Si j'étais le gouvernement, je paraphraserais le mot sublime de la Bible, et j'afficherais sur les murs de toutes les communes de France : « Tu ne vexeras ni n'opprimeras les prisonniers que la fortune des armes a fait tomber entre tes mains, car vous avez été vous-mêmes prisonniers en Allemagne ! »

Jeudi 17 septembre.

Nos Cousins d'Italie.

« Marcheront ! Marcheront pas ! »

Je vous dis, moi, qu'ils marcheront !

Non ! mais, voyez-vous nos cousins d'Italie rester neutres, au moment où les Slaves sont en train de régler l'affaire de l'Autriche ?

Vous voudriez que l'Autriche crève, l'Autriche qui, un demi-siècle, les a tenus, eux, sous sa botte, à Milan, à Venise, sans que l'Italie, des Alpes à la Sicile, soit là pour la porter en terre ?

Il faut être infatué de sa personne comme un Hohenzollern, et bouché comme un junker prussien, pour s'être figuré, un seul instant, que l'Italie pourrait marcher contre nous pour l'Autriche.

En face de Briançon, notre forteresse des Alpes, il y a des forts italiens dont les troupes fraternisent de toute éternité avec les nôtres.

Le jour où éclata la guerre européenne, les officiers italiens, sans attendre les ordres de leur gouvernement, eurent un joli geste : avant de venir trinquer avec leurs collègues français à la victoire de la France et de la liberté, ils allèrent à leurs canons dont la gueule était tournée vers notre frontière. Soudain, les artilleurs français eurent un éclair de joie : les canons italiens ne nous montraient plus que leur culasse.

Gela, c'est la légende ; la vérité, c'est que les

canons italiens — j'en jure sur les mânes de Garibaldi — n'attendirent pas qu'on les déplaçât, et que c'est d'eux-mêmes, oui, d'eux-mêmes, qu'ils se tournèrent, qu'ils tournèrent leur gueule dans la direction de l'Autriche.

Chers canons italiens, votre âme généreuse — les canons n'ont-ils pas une âme? — a permis que 150.000 des nôtres fussent disponibles pour le bon combat contre la barbarie prussienne.

On raconte que le kaiser, à cette nouvelle, écrivit à son allié de Rome : « Vainqueur ou vaincu, tu me la paieras ! Je me souviendrai de ta trahison ! »

A quoi Victor-Emmanuel II aurait répondu : « Je ne puis pas trahir mon peuple pour tes beaux yeux ! »

Il aurait pu aussi bien lui dire : « Je ne serais pas roi vingt-quatre heures si je marchais contre la France pour ton allié autrichien ! »

Ce roi d'Italie connaît son peuple.

C'est parce qu'il le connaît qu'il marchera.

Il n'y a pas un Italien qui pardonnerait à la monarchie italienne de rester neutre dans la grande guerre de délivrance qui va donner le coup de grâce au militarisme austro-prussien, la clef de voûte du militarisme européen.

Tous les Italiens savent bien que l'Autriche va être dépecée ; que, sans tirer l'épée, ils recevront Trente et Trieste, les pays italiens encore sous le joug des Habsbourg ; mais il répugne à leur fierté, à leur sentiment de l'honneur, de venir comme des hyènes dépecer les cadavres sur le champ de bataille ; ils sentent

qu'ils ne pourront décemment accepter leur part du butin que s'ils ont pris leur part du danger ; ils veulent donner leur sang pour affranchir leurs frères opprimés ; ils ne veulent pas que l'Histoire puisse dire un jour qu'à l'heure solennelle où tout le monde civilisé s'est dressé, à la voix de la France et de l'Angleterre, pour poignarder la guerre et casser les reins au militarisme européen, eux sont restés dans leur coin, se lavant les mains, comme Ponce-Pilate.

Toutes les nuits, depuis le sac de Louvain, le peuple italien voit apparaître en songe Michel-Ange, Raphaël et le divin Léonard, qui lui tirent les pieds brutalement avec des mots de reproche : « Italie de la Renaissance, patrie des arts et du Droit, qu'attends -tu pour te dresser contre les barbares qui ont saccagé Louvain ! Attends-tu qu'ils saccagent Florence ? »

Et toutes les nuits aussi, un homme, portant la blouse rouge des garibaldiens et qui ressemble à Garibaldi comme un frère, vient lui murmurer à l'oreille : « Souviens-toi de Trente et de Trieste, que l'x^utrichien tient sous sa botte, comme il a tenu Milan et Venise ! »

Je vous le dis en vérité, Victor-Emmanuel, l'ancêtre, — celui de Magenta et de Solférino, celui qui fut fait caporal de zouaves à Magenta, — sort de sa tombe toutes les nuits et il dit à son petit-fils, le Victor-Emmanuel actuel, d'un air courroucé : « Malheureux ! tu n'as pas encore compris que si tu ne prends la tète du paouvement national contre l'Autriche, conime

je l'ai fait en 1859, demain toute l'Italie, des Alpes à la Sicile, va crier: Vive Garibaldi ! Vive la République ? »

Vendredi 18 septembre.

Gars de Bretagne.

Plusieurs de mes collaborateurs sont allés hier parcourir le triste champ de bataille de la Marne, où quatre jours après le grand choc, la terre est encore jonchée de cadavres rongés de vers et couverts de mousse.

A l'endroit où les taches rouges sont le plus abondantes sur le sol, ils ont noté le numéro du régiment qui a été décimé.

C'est un régiment d'infanterie de chez moi, de mon pays de Bretagne : un régiment de réservistes.

Je n'ose pas écrire le numéro du régiment, de peur d'affoler les mères, les épouses, les fiancées, les sœurs.

Elles apprendront assez tôt leur malheur!

C'était un régiment de braves, qui fait honneur à notre vieille Bretagne.

On leur a dit : « Chargez! )), en leur montrant du doigt des batteries allemandes qui crachaient sur eux leur mitraille.

Et ils ont chargé. Ils sont allés, comme jadis les gars de chez nous, à l'assaut, à l'abordage, follement intrépides.

Ils ontdû d'abord être décimés, à découvert,

en pleins champs, par des Prussiens sous bois.

Ils sont parvenus au bois, et là, ils se sont jetés sur l'ennemi, à la baïonnette. Ce dut être un corps à corps tragique. Cadavres français et prussiens sont entrelacés dans les tranchées.

Ils ont dû arriver enfin sur les batteries allemandes, car à un endroit, où se trouvent les derniers cadavres en pantalon rouge, il y a un amas d'obus abandonnés qu'on n'a pas tirés : les canons allemands ont dû être pris.

Dans les doigts crispés d'un de ces paysans en culotte rouge, un chapelet : blessé à mort, sentant la vie lui échapper, le pauvre gars a eu la force de tirer son chapelet, et il a prié la bonne sainte Anne, ou saint Yves son patron.

A côté de ce fils de chouan, sans doute agonisaient, au même moment, des Bleus de Bretagne, mécréants sans chapelet, heureux de mourir pour la République.

Eux aussi ils avaient leur religion, la religion de l'humanité.

Ils savaient que si la guerre a éclaté, c'est qu'il y avait quelque part des empereurs, des seigneurs, des castes pareilles à celles qui jadis opprimaient la France, et que c'était à cause de leur orgueil que l'Europe, une fois de plus, était mise à feu et à sang.

Ils savaient que la République avait voulu la paix, et que lorsque la République régnerait en i Allemagne et sur toute l'Europe, ce jour-là la l guerre serait abolie sur la terre.

Ils étaient partis en se disant : « C'est la der- ! niera des guerres ! C'est la guerre pour la paix

universelle ; c'est la guerre sainte qui anéantira le militarisme prussien ! C'est la guerre après laquelle, dans toute l'Europe, on pourra consacrer aux œuvres de vie, de solidarité et d'éducation, les milliards que depuis quarante-trois ans, depuis riiégémonie prussienne, on gaspille dans des œuvres de mort. »

Chouans de Bretagne, blancs et rouges de Bretagne, égaux par la bravoure, égaux par le fanatisme, égaux par l'esprit de sacrifice et l'idéalisme, sur notre lande bretonne, les binious à travers les siècles chanteront vos prouesses et votre mort glorieuse.

Mais il y aura des larmes et des grincements de dents, demain, au pays de Cornouailles !

Samedi 19 septembre.

A un socialiste allemand.

Mon cher Haase, je sais que vous êtes un des chefs de la social -démocratie allemande, un des chefs de ces quatre millions et demi de camarades socialistes qu'ici, nous, socialistes français, nous continuons à aimer, tout en les canardant, ...ou à canarder, tout en les aimant. C'est pourquoi j'ai lu avec intérêt la lettre ouverte à Sembat que vous lui avez écrite dans Marz, la grande revue démocratique de Munich.

Donc, vous écrivez à Sembat.

Sembat ne vous répondra pas, mon cher Haase : il est niinistre et il connaît son protocole, Le§

ministres, même socialistes, n'ont point coutume de polémiquer dans les journaux avec de simples mortels, fussent-ils députés au Reichstag.

Mais comme je ne suis point ministre, souffrez que je vous réponde à sa place.

Aussi bien, ce que j'ai à vous répondre, il n'est pas un socialiste français qui ne soit prêt à y souscrire.

Vous regrettez, mon cher ennemi, que nos conférencesinterparlementaires franco-allemandes de Berne et de Baie n'aient pu empêcher la guerre, et qu'on ne se soit pas entendu sur les bases de Berne. Mais à qui la faute ? Pourquoi^ vous, nos vainqueurs de 70, n'avez-vous pas voulu qu'on parlât de l'Alsace-Lorraine? Pourquoi, lorsque j'ai écrit, pour vous, pour votre peuple, mon livre sur l'Alsace-Lorraine, pourquoi, lorsque je vous ai avertis que, si vous ne vous décidiez pas à régler à l'amiable avec nous la question d'Alsace-Lorraine, nous serions happés, nous dans l'engrenage de l'alliance russe, vous dans l'engrenage de l'alliance autrichienne, oui, pourquoi m'avez-vous, vous socialistes allemands, répondu brutalement, grossièrement dans le Vorwœrts, que la question d'Alsace-Lorraine était une question purement allemande qui ne nous regardait pas, nous Français ? Pourquoi m'avez-vous répondu par de solennelles niaiseries que j'ai fait encadrer et que je m'offrirai le luxe de vous relire à notre prochain congrès socialiste international?

C'est la Russie, dites-vous, qui nous a entraînés dans cette guerre. Ah ! çà, écrivez-vous l'histoire, en Allemagne, comme l'agence Wolff, ce

père Loriquet de chez vous ? Est-ce que ce n'est pas l'allié de votre empereur, l'Autre Chien de Vienne, qui s'est jeté sur la petite Serbie avec une brutalité qui nous a donné un avant-goût de la façon dont votre propre kaiser devait traiter la petite Belgique ?

Oui, c'est entendu, inutile de nous le ressasser; ce n'est pas très reluisant, quand on est la France républicaine, d'avoir pour alliée la Russie tsariste ! A qui le dites-vous ? Hé ! vous n'aviez qu'à vous entendre avec nous pour TAlsace-Lorraine, et nous n'aurions pas été obligés de nous jeter dans les bras du tsar. N'ayant pu nous passer du tsar, nous allons essayer, la libre Angleterre aidant — et l'Italie démocratique aussi, si elle veut entrer en danse — de le décrasser de son tsarisme. Il se décrasse, Tallié! Il a fait des promesses à la Pologne. Il a commencé à réaliser Pégalité civile des juifs en Russie. Il a interdit la vente et la consommation de Talcool dans toute la Russie pendant toute la durée de la guerre. Il travaille si bien depuis quelques semaines, que Tautre jour je me suis oublié jusqu'à crier : «Vive le tsar ! » parce qu'il me semblait qu'il était en train de répudier le tsarisme.

Quel riche peuple que le peuple russe, mon cher Haase, quand il se sera débarrassé de son tsarisme ! Quelle puissance d'idéalisme ! Quel esprit démocratique et républicain dans ses masses profondes! Quelle audace intellectuelle! Quel bel esprit de révolte chez son élite ! Quelle joie si nous, la France républicaine, avec l'Angleterre libérale et la libre Italie, nous réussis-

sions, à la faveur de la guerre, à entraîner son gouvernementdanslavoie des libertés modernes!

Vous demandez à Sembat, mon cher ennemi, vous demandez au Parti socialiste de France, « de mettre fin au conflit actuel, de lui trouver une solution qui seraitun bonheur pour la France et pour l'humanité ».

Cette solution, mais nous Tavons, mon frère en saint Karl Marx.

Primo, nous démolissons l'armée prussienne, et nous la pourchassons jusqu'à Berlin.

Secondo, nous vous disons après ce coup de balai hygiénique : « Chers frères et amis, quand vous avez démoli Farmée de Napoléon 111, il y a quarante-trois ans, à Sedan, vous savez ce que nous avons fait. Nous avons pris entre le pouce et l'index le régime qui nous avait conduits à la catastrophe, et nous avons proclamé la République. Vous voulez une solution qui fasse le bonheur de la France et de Fhumanité ? D'accord! Embrassons-nous! Vive la République allemande ! »

Mon cher Haase, que pensent les quatre millions et demi de socialistes allemands de notre solution ?

Dimanche 20 septembre.

Vaines alarmes.

A Alfred Naquet, J'attendais votre lettre, mon cher maître et

ami.

Je savais vos angoisses, au sujet de demain, qui sont celles de beaucoup de nos amis républicains et socialistes.

Permettez-moi de ne les point partager.

Gomment pouvez-vous croire que les quelques fleurs que j'ai jetées depuis le début de la guerre sur la tombe de Déroulède soient un désaveu de notre attitude passée ?

Je n'ai point attendu cette guerre pour proclamer qu'au fond du nationalisme de Déroulède il y avait la révolte légitime de la conscience française, de la conscience humaine, contre l'attentat commis, il y a quarante-trois ans, sur TAlsace-Lorraine.

Et comment voulez-vousqu'après ce qui vient de se passer, l'attaque sauvage de l'iVutriche sur la Serbie, la violation cynique de la neutralité belge par l'Allemagne impériale, je ne reconnaisse pas qu'il y avait quelque chose de fondé dans la méfiance haiueuse que Déroulède et ses amis nourrissaient contre le gouvernement de Berlin? Est-ce que cette sincérité à l'égard d'un adversaire d'hier empêche que nous ayons eu raison, nous socialistes, d'essayer jusqu'au bout, jusqu'à la dernière minute, d'écarter la catastrophe qui s'est abattue sur l'Europe ?

Vous craignez qu'au moment de remanier la carte d'Europe, le chauvinisme des anciens amis de Déroulède ne fasse faire des sottises irréparables à notre diplomatie ? et que certains de nos alliés ne soient décidés à briser l'unité allemande ?

J'ai trop bonne opinion de l'Angleterre libé-

raie, de la France républicaine pour craindre de les voir verser dans un tel maboulisme.

Oui, l'Etat austro-hongrois sera dépecé, parce que ce n'est pas une nation, et ses membres disjoints seront attribués aux nationalités qui les réclament : la Galicie à la Pologne autonome ; la Transylvanie aux Roumains ; la Croatie et la Bosnie aux Serbes; Trente et Trieste à l'Italie.

Mais quand l'Allemagne aura été amputée des provinces non allemandes qu'elle a volées, l'Alsace-Lorraine, le Schlesvig danois et la Pologne prussienne, quand le peuple allemand aura vomi ses Hohenzollern, on voit mal l'Angleterre et la France assez folles pour refuser à la confédération germanique reconstituée sous une forme républicaine les dix millions d'Allemands d'Autriche qui lui reviennent de droit.

Toucher à l'unité nationale allemande, au moment où l'Italie, la Serbie, la Pologne, la France elle-même se battent pour la liberté des nations serait un tel crime et une telle imbécillité que jamais la République française ni le gouvernement anglais n'y prêteront la main.

Tous, nationalistes et internationalistes en France, conservateurs et républicains, nous voulons que cette guerre-ci soit la dernière des guerres ; ce n'est pas, j'imagine, pour recommencer les folies de Napoléon I^r et de Bismarck.

Vos alarmes sont aussi vaines, mon cher maître et ami, en ce qui concerne la réaction cléricale en France. Oui, je sais bien. Les

organes catholiques parlent à mots couverts d'un retour à la foi. On croit facilement ce qu'on désire.

Certes, nous, les mécréants, après nous être battus côte à côte avec les croyants, après lès avoirs vus mourir héroïquement à côté des nôtres sur les champs de bataille, nous nous sentirons pour nos adversaires d'hier au fond du cœur des sentiments d'estime et de fraternité qui rendront moins âpres nos querelles politiques à l'avenir.

Mais ne craignez pas qu'il vienne à la pensée d'un seul d'entre les républicains, de laisser porter la moindre atteinte aux droits de l'Etat laïque, à nos écoles laïques, à la loi de séparation, à la loi du divorce et à toutes les lois qui sont la raison d'être de la République.

Qui donc peut imaginer qu'au moment où la morale laïque vient, sur les champs de bataille, de montrer qu'elle était capable d'inspirer aux mécréants les plus irréligieux, les dévouements les plus héroïques, et les sacrifices les plus sublimes — car enfin l'armée française est composée en majorité de mécréants — que nous irons faire notre mea culpa^ baiser la païenne, et renier en un jour Voltaire, Diderot, Gondorcet et Hugo ?

Mon cher maître et ami, laissez donc quelques esprit attachés au passé rêver d'une chimérique restauration religieuse et monarchique : cela n'a aucune importance.

Douteriez-vous de la raison humaine, par hasard, vous, Naquet ?

Ne sentez-vous pas qu'après la tourmente il

y aura, il ne peut pas ne pas y avoir en Europe la plus grande poussée démocratique qu'on ait jamais vue de mémoire d'homme, que la chute de la monarchie prussienne va ébranler jusque dans ses fondements le tsarisme lui-même et que nous sommes en train de faire le plus grand pas qu'on ait jamais fait vers la République des Etats-Unis d'Europe î

Lundi 21 septembre.

Représailles.

Ils sont complets !

Ils ont commencé par s'acoquiner avec TAutriche, par faire le guet quand le vieux François-Joseph essayait d'étrangler le petit peuple serbe.

Les choses se corsant, ils déchirèrent le « chiffon de papier » qui garantissait la neutralité belge, et ils se ruèrent sur l'héroïque cité de Liège.

On sait ce qu'ils firent de Louvain, la métropole intellectuelle de la Belgique.

Il manquait quelque chose à leur gloire.

La cathédrale de Reims se trouva sur leur route.

L'idée n'effleura pas un seul instant leurs cerveaux de brutes qu'elle n'était pas à nous, à nous Français, cette merveille de l'art gothique ; qu'elle était l'orgueil de l'humanité entière; que ces vastes nefs, que ces vitraux, que ces

clochers élancés, que la dentelle de ces portails étaient des reliques à jamais sacrées pour des hommes dignes du nom d'hommes.

Ils pointèrent dessus leur artillerie lourde,

La cathédrale de Reims est en flammes !

Sauvages !

Imbéciles !

Ils voudraient s'aliéner le peu de sympathies qui leur reste dans le monde qu'ils n'agiraient pas autrement !

Je leur promets que, venant après le sac de Louvain, l'incendie de la cathédrale de Reims Ta leur faire une belle réclame en Italie et en Amérique !

Ils peuvent maintenant compter sur la bienveillance du président Wilson et sur l'amour de la patrie de Raphaël et de Michel-Ange !

En France, chacun écume.

On n'entend fulminer autour de soi que des menaces de représailles terribles.

Je suis pour les représailles.

Je les veux terribles.

En entrant en France, ils ont placé devant leurs rangs, en Lorraine, des femmes et des «nfants ; je veux qu'en entrant en Allemagne, notre généralissime, dans une proclamation à «os armées, rappelle à tous que la vie des femmes, des enfants et des non-combattants est sacrée pour tous les soldats français.

Ils ont occupé Louvain, incendié la cathédrale de Reims : je veux que, lorsque nous serons devant Cologne, le généralissime fasse lire aux canons de 75 — car, à nos hommes, la leçon est inutile ! — que Cologne a une

cathédrale qui est une des Sept Merveilles du Monde et qu'il est défendu à leurs gueules d'acier d'y toucher.

Je veux qu'à Munich, à Dresde, à Berlin, une garde d'honneur soit placée devant toutes les bibliothèques et devant tous les musées.

Je veux que notre attitude en Allemagne soit tellement différente de celle des Allemands en France et en Belgique que les pierres ellesmêmes reconnaissent que notre victoire est la victoire de la civilisation.

Non, mon cher Naquet, nous ne ferons pas ce que vous dites pour consoler Louvain de la perte de ses galeries de peintres flamands et des trésors de ses bibliothèques.

Non, mon cher maître et ami, nous n'irons pas prendre dans les musées de Dresde et de Munich, ni dans la galerie nationale de Berlin les chefs-d'œuvre des grands musées de Germanie pour les donner à la ville de Louvain,

Vous êtes trop doux pour l'Allemagne.

Moi, j'ai l'âme plus féroce et je veux une autre vengeance pour Louvain.

Louvain, je la ferai reconstruire pierre par pierre, en son vieux style moyen âge, par une souscription mondiale à laquelle l'univers entier sera admis à participer; oui, l'univers entier, même les nègres du centre africain, même les peaux-rouges des montagnes Rocheuses, même les gauchos de l'Argentine ! Je n'en exclurai que les Allemands... du moins tant qu'ils n'auront pas chassé leurs Hohenzollern.

Puis, quand les murs seront debout, je

demanderai à toutes les bibliothèques du monde entier — à l'exclusion des bibliothèques d'Allemagne— d'y envoyer les plus beaux, les plus rares de leurs livres; je demanderai aux musées de toutes les grandes ^villes de l'univers — à l'exclusion des musées d'Allemagne, tant que l'Allemagne ne sera pas en république — d'y envoyer leurs plus purs chefs-d'œuvre.

Je ferai monter et entretenir à frais communs par toutes les Universités de la terre — à l'exclusion de celles d'Allemagne — l'Unisité de Louvain.

Dans cette Université, la chaire de droit international sera occupée à perpétuité par un juriste belge, ou à sondéfautparun juriste anglais.

Et chaque année, jusqu'à la fin des siècles, le professeur inaugurera son cours par une leçon sur ce thème : « Le Droit international et le respect des chiffons de papier ! »

Mardt 22 septembre.

Le râle des blessés.

Je respecte la censure.

Je vénère la censure.

Je sens que je ne pourrai plus vivre, ni écrire dans un pays où, par une licence coupable, des libellistes auraient le droit de dire sans autre contrôle que leur conscience ou leur jugeotte personnelles, leur pensée sur les événements du jour.

Après la guerre, si la Russie, contrairement à toutes les prévisions, a échappé à la grande vague qui entraîne le inonde moderne vers toujours plus de liberté, je me ferai naturaliser moscovite, à cause de la censure qui règne à Saint-Pétersbourg et à Moscou.

Celle qui règne à Paris, la grande ville qui fut jadis capitale de la France, me permettra-t-elle de faire remarquer respectueusement aux autorités constituées que l'organisation — typos, n'écrivez pas l'inorganisation — du service de santé militaire en France est, je ne dirai point un scandale — [(1)

Il s'est livré une grande bataille, il y a huit jours, & ir la Marne. La Marne, — oserai-je le dire sans encourir le courroux de la Censure ? — est un affluent de la Seine, laquelle — oserai-je le dire ? — passe à Paris.

Sans trahir aucun secret de la défense nationale, je crois pouvoir dire qu'une partie du champ de bataille de la Marne n'est pas très éloignée de Paris.

Comme chacun le sait, à Paris il y a des hommes et des femmes de bonne volonté, qui ne seraient pas incapables d'aller derrière l'armée, comme volontaires, ramasser les blessés, fouiller les bois et les taillis pour porter secours à ceux de nos frères et de nos enfants qui ont risqué cent fois leur vie pour défendre notre peau et notre honneur à tous.

Je n'apprendrai rien à Tétat-major allemand

(1) La reproduction de ce passage reste interdite par la censure.

en affirmant qu'à Paris il y a des magasins où il y a du linge, des lits de sangle.

Il y a même des infirmiers, des internes et des externes des hôpitaux, et même des médecins.

Il y a — chut ! je ne sais si je ne trahis pas un secret d'Etat — des voitures, dont les unes sont traînées par des chevaux, d'autres qui sont à traction mécanique, et qu'on appelle automobiles ; toutes d'ailleurs pourraient transporter du linge, des lits do sangle, des brancards et des brancardiers, voire des infirmiers, des étudiants en médecine et des médecins, en quelques heures, si une catastrophe se pror duisait à quelques lieues de l'ancienne capitale.

J'allais oublier dans mon énumération des moyens de transports les trains qui circulent sur des lignes communément appelées chemins de fer, et dont la Censure ne craindra sans doute pas que je révèle l'existence à l'ennemi.

Mercredi 23 septembre.

Faut-il soigner nos blessés?

Gloire à la censure !

Que ses ciseaux soient bénis !

Elle seule a assez d'intelligence, de probité,

(1) La reproduction de ce passage reste interdite par la censure.

de patriotisme pour savoir ce qu'on peut dire au public français, et ce qu'on doit lui taire.

Instituée uniquement, au début de la guerre, pour empêcher la presse de commettre des indiscrétions sur les mouvements de troupes, elle n'a pas tardé à comprendre que sa mission était plus vaste et plus haute ; qu'elle était le cerveau, le cœur et le nombril de la France ; qu'elle était chargée de sentir et de penser pour 39 millions de Français.

Elle a cru devoir, hier, m'empêcher de crier au public que le service de santé était à peu près aussibien organisé que notre service des postes. Que sa volonté soit faite !

Me permettra-t-elle aujourd'hui de poser discrètement à M. le directeur du service de santé quelques questions qui intéresseront tous ceux qui ont un des leurs dans les armées de la République ?

Le directeur du service de santé — que je ne connais ni d'Eve, ni d'Adam, dont je ne sais s'il est un ami ou un ennemi politique, et dont j'ignore jusqu'au nom — sait-il qu'au moment où nos blessés de la bataille de la Marne ont été soignés... comme la censure ne m'a pas permis de l'écrire, il y avait à Paris des médecins civils qui depuis le début de la guerre suppliaient qu'on daignât les employer, et qu'on recevait, quand ils venaient offrir leurs services, comme des gens qui viennent vous emprunter cent sous î

Sait-il que dans toutes les salles de chirurgie des hôpitaux de la Seine il y a, depuis le début de la guerre, des étudiants et des étudiants sa-

chant faire les pansements, faire les plâtres, donner le chloroforme, qui se tournent les pouces, oisifs, inutiles, et que pendant ce temps-là, des hommes sont morts ou ont dû être amputés, à quelques lieues de Paris, faute de soins intelligents, des hommes qu'on aurait pu sauver, des hommes qui étaient des héros ?

Sait-il qu'il y a, dans les mêmes salles de chirurgie, des infirmières dévouées, d'une habileté consommée, qui pleurent de rage à la pensée qu'elles sont là, inoccupées, pendant qu'à quelqueskilomètres d'elles des trains passent chaque jour, dans toutes nos gares de banlieue, chargés de blessés que personne ne panse, que personne ne soulage ?

Sait-il que bon nombre d'étudiants en médecine de deuxième, troisième et quatrième années servent comme fantassins, comme cavaliers, comme artilleurs, au lieu d'être utilisés comme infirmiers ?

Sait-il que nos trains sanitaires sont des sentines infectes, tandis que les trains sanitaires anglais sont des merveilles de propreté et d'hygiène, et de véritables hôpitaux roulants !

Sait-il que les magasinsdu Louvre ont installé, dès le début de la guerre, dans leur annexe de la rue de Marengo, un hôpital de 250 lits avec salle d'opérations, personnel complet de chirurgiens, d'internes, d'infirmières ; qu'ils se sont engagés à rembourser à l'Etat, après la guerre, 2 fr. 50 par blessé et par jour, et que tout ce personnel attend encore son premier blessé ?

Sait-il que c'est une mauvaise raison de venir

nous dire qu'en prévision du siège de Paris on ne pouvait encombrer de blessés nos hôpitaux ? Est-ce qu'on ne pouvait pas envoyer le personnel disponible des hôpitaux et des ambulances de Paris soigner les blessés de la Marne, même si on devait les évacuer sur d'autres villes, au lieu de les délaisser d'une façon si indigne, que la censure n'ose pas me permettre de crier ma révolte légitime.

Le généralissime Joffre a révoqué — etil a bien fait — les généraux qui se sont montrés insuffisants dans leur commandement.

On a révoqué les préfets, sous-préfets, maires et conseillers municipaux qui, au lieu de rester à leur poste, ont fui comme des lâches devant l'invasion.

Va-t-on laisser en place le chef du service de santé responsable de [(1) cette criminelle incurie, et va-t-on continuer à donner au pays et à l'armée l'impression que le service de santé en France a à sa tête un cocher de corbillard ?]

Jeudi 24 septembre,

A Ponce-Pilate, socialiste italien.

Il ne faut pas se frapper outre mesure du manifeste que le Comité directeur du parti socialiste italien, sous la pression des socialistes allemands, vient de publier en faveur de la neutralité absolue de l'Italie jusqu'à la fin de la guerre.

Il) Ce passage avait été supprimé par la censure.

D'abord, ce n'est pas ce manifeste qui empêchera l'Italie de montrer que le Comité directeur du parti socialiste italien, fort heureusement, ne dirige pas l'Italie ; le directeur actuel de la nation italienne, celui qui en est l'âme,c'est Garibaldi, Garibaldi le vieux, l'immortel Garibaldi. Il revit non seulement en son fils, mais dans De Ambris, le chef du mouvement syndicaliste italien ; il revit dans tout ce qui a là-bas un peu de cœur et d'idéalisme.

Ensuite, même si la grande âme de Garibaldi ne parvenait pas à soulever l'Italie, nous pouvons nous passer d'elle.

Avec les forces que nous avons, dans notre coalition, nous nous chargeons de dépecer l'Autriche et de libérer le peuple allemand des Hohenzollern et de la clique militariste dont il n'est pas capable de se débarrasser à lui tout seul. Sans l'Italie, ce sera un peu plus long : il y aura un peu plus de sang généreux répandu en Europe ; mais avec elle ou sans elle, nous irons à Berlin remanier la carte d'Europe et arracher les crocs à la bête brute qui depuis quarante-trois ans terrorise l'Europe.

Seulement, le Comité directeur du parti socialiste italien nous permettra bien de hausser les épaules en lisant son manifeste.

Il est pour la neutralité à cause de son horreur de la guerre? Ah! çà, est-ce qu'il s'imagine que nous aimons la guerre, nous? Est-ce qu'il s'imagine que l'héroïque peuple belge aime la guerre?

Quand l'Allemagne lui dit : « Laisse-nous passer sur ton territoire pour écraser la

France, et tu auras la vie sauve », il n'avait qu'à faire comme Ponce -Pilate, à laisser faire en s'en lavant les mains, à bêler son amour de la paix. Au lieu de bêler, il se redressa et, du haut de sa petite taille, il toisa le géant et lui dit : « J'aime mieux la mort que la honte ! »

Ahî vous n'aimez pas la guerre? Même la guerre de délivrance ? Même la guerre pour empêcher l'Autriche d'opprimer les Serbes comme elle a opprimé vos Italiens de Milan et de Venise pendant un demi-siècle ?

Même la guerre pour protester contre la violation de la neutralité de la Belgique, contre le sac de Louvain et l'incendie de la cathédrale de Reims ?

Même la guerre pour détruire cette hégémonie prussienne qui, depuis quarante-trois ans, a condamné toute TEurope aux misères de la paix armée, qui a condamné votre peuple d'illettrés et de pauvres bougres à supporter un budget de la guerre annuel d'un milliard ?

Vous n'aimez pas les coups ?

Noble sentiment.

On vous donnera quand même Trieste et Trente, ne craignez rien.

Nous délivrerons pour vous vos frères italiens^ que vous êtes incapables de délivrer.

Nous les délivrerons, en souvenir de Garibaldi, mais vous souffrirez que nous vous jetions Trente et Trieste à la figure comme on jette un os à un chien.

Garibaldi lui-même approuvera notre geste de dégoût.

Quoi!

Qu'est-ce que vous nous chantez?

Qu'étant la grande puissance européenne restée neutre, vous vous proposez d'être la médiatrice entre les belligérants, que vo.us vous promettez, au jour de la paix, de « proclamer les grands principes qui devront amener de bons rapports entre les Etats : la limitation des armements, le plébiscite, la justice arbitrale » ?

Quoi! Quoi!

Quand nous nous serons battus, vous qui vous serez contentés de vous laver les mains comme Ponce-Pilate, vous viendrez nous donner des leçons !

Non, mais vous ne nous avez pas regardés !

Au jour du règlement des comptes, les neutres, les chapons, les nouilles molles, les eunuques, vous nous foutrez la paix, hein ! vous entendez ?

Vendredi 25 septembre.

Au pays de Brid'oison et de Diafoirus.

L'un des deux rédacteurs de la Guerre Sociale qui servent comme infirmiers dans les armées de la République a trouvé moyen de s'échapper deux heures et de venir me voir.

C'est, comme tous les rédacteurs de la Guerre Sociale, un garçon d'une haute probité intellectuelle.

— Général (c'est ainsi qu'on m'appelle dans le civil), tout ce que vous avez dit sur le service de santé est au-dessous de la vérité, et même tout ce que la Censure, dans sa sagesse, vous a empêché de dire.

— Jeune homme, je ne reconnais pas là les habitudes de respect que j'ai essayé de t'inculquer au temps où tu n'étais point encore revêtu de l'uniforme militaire. Gesse tes moqueries à l'égard de la Gensure. La Gensure est une institution qui a fait la grandeur de la France au temps de nos anciens rois et qui fait encore aujourd'hui la grandeur de la Russie.

La Gensure fait bien ce qu'elle fait.

Quel trouble dans les cœurs, quelles vaines alarmes dans les familles si l'on pouvait dire comment est organisé, ou, si tu préfères, comment est inorganisé notre service de santé ! Grois-tu vraiment qu'il ne vaut pas mieux laisser mourir nos blessés sans soins plutôt que d'alarmer leurs familles? Et surtout ne vaut-il pas mieux cent fois laisser se perpétuer l'incurie — dussent nos soldats en être victimes — plutôt que de porter atteinte au prestige des grands chefs du corps de santé militaire ? Au lieu de te livrer à des railleries sur une institution comme la Gensure, qui a fait ses preuves, tu ferais mieux, jeune homme, de me dire impartialement ce que tu as vu ?

— Hélas ! J'ai vu, d'abord, quai de la Râpée, que, pendant quinze jours, moi et un millier d'autres comme moi, qui étions versés dans la 22® section d'infirmiers, mais qui n'avions jamais fait un pansement ni donné un lavement,

j'ai vu que nous sommes restés là quinze jours sans pouvoir obtenir qu'on nous apprenne l'a b c de notre métier.

— Rassure-toi : il y eut compensation ; pendant ce temps-là, des étudiants en médecine qui auraient fait d'excellents infirmiers, ou même d'excellents aides-majors, étaient versés dans l'infanterie ou dans l'artillerie, où ils faisaient de médiocres fantassins ou de piètres canonniers.

— J'ai été placé ensuite sur un train sanitaire ; mais avant que j'aie pu voir un seul blessé, comme l'ennemi approchait, on a voulu empêcher notre train de tomber entre les mains de l'ennemi et l'on nous a envoyés en Vendée, où notre train sanilaire et nous, nous sommes restés sur une voie de garage pendant quinze jours.

— Mais c'est du vaudeville, cela !

— Oui, mais voici la tragédie : sur la ligne de feu, il n'y a pas de brancardiers, ou si peu, et les médecins-majors sont si rares, et les infirmiers aussi, que, malgré tout leur dévouement, ils ne suffisent pas à la tâche ; chacun se panse soi-même; vous ne sauriez croire la quantité de blessés qui ont pour tout pansement un morceau de drap taillé dans leur capote.

— Heureusement que nous sommes au siècle de l'asepsie et de l'antisepsie !

— Dans le train sanitaire où je suis employé, pas un seul médecin, du moins jusqu'à la banlieue de Paris; nous sommes la moitié du personnel d'infirmiers prescrit par les règlements.

— Console-toi en pensant qu'il y a des médecins et des infirmiers, à Paris, qui depuis six semaines, supplient qu'on leur montre un blessé.

— Dans les gares, heureusement, il y a les dames de la Croix-Rouge qui nous aident et qui nous ravitaillent : je me demande d'ailleurs si sans elles nous ne serions pas tous morts de faim, infirmiers et blessés. Malheureusement, Fofficier de service dans les gares a une consigne, et les dames de la Croix-Rouge ne peuvent pas toujours approcher de nos blessés.

— Brid'oison n'est pas mort, hélas ! pas plus que Diafoirus î

— Si vous voyiez, à côté de nos ambulances et de nos trains sanitaires, les ambulances et les trains sanitaires des Anglais et des Allemands !

A Montmirail, quand nous avons repris l'offensive, nous avons trouvé une ambulance allemande qui avait ramassé nos blessés des précédents combats : malheureux blessés, ce qu'ils ont trouvé à déchanter quand ils ont eu le malheur de retomber entre nos mains î

Ah ! si vous pouvez obtenir, par une campagne de presse, que l'on organise enfin notre service de santé, que de blessés, que de mères et de femmes de blessés béniront la Guerre Sociale^ comme vous bénit déjà mon collègue, un bénédictin, échoué comme moi dans les services de l'infirmerie et qui va devenir un abonné de votre journal après la guerre.

— Dis-lui, à ton bénédictin, que si je reviens jamais à la foi de mes pères, je le retiens pour

me donner l'extrême-onction à mon heure dernière !

Si nous sommes trop bêtes en France pour organiser un service de santé décent, j'ai une idée :

Gomme il y a pas mal de blessés allemands dans nos hôpitaux, nous pourrions peut-être prier le corps de santé militaire allemand de prendre en mains l'organisation de notre propre service de santé ?

Samedi 26 septembre.

Marceau.

Avant-hier, des régiments d'infanterie « manœuvraient » dans la région de l'Aisne. Ils marchaient, marchaient, nos pousse-cailloux, crottés, boueux, dormant debout, esquintés, mais superbes, beaux comme les soldats de Fan II. Non! même les soldats de Tan II n'avaient pas une si belle gueule !

Je sais que je vais encore faire loucher la censure, àqui je ne voudrais pourtant faire nulle peine, même la plus légère, car elle est la gjaieté de ces temps si cruels.

Mais enfin, pourquoi manquait-il tant d'ofliciers ?

J'entends bien, Madame Goupe-Toujours, parce qu'ils avaient été blessés ou tués, parce

qu'ils s'étaient battus comme des héros et qu'en leur folle bravoure, dans toutes les charges à la baïonnette, ils s'étaient élancés à la tête de leurs hommes au plus fort du danger.

Oui, c'est entendu î

Je demande pourquoi on ne les a pas remplacés, pourquoi, dans la légion de héros qui les suivaient, on ne leur a pas trouvé de remplaçants, aussitôt, là, séance tenante.

Il n'y avait personne d'assez capable pour les remplacer ?

C'est faux, archi-faux.

Il y avait de quoi les remplacer dix fois.

Quoi, avec des sous-offîciers de l'ancienne armée royale on a fait, en 1793, en quelques mois de campagne, des officiers supérieurs, des officiers généraux, des chefs d'armées, des chefs d'armées de 25 et de 28 ans, et cela en un temps où l'instruction, même primaire, était si parcimonieusement distribuée, et nous ne sommes pas f...ichus, en notre temps d'instruction obligatoire pour tous, de dénicher dans la nation sous les armes tous les sous-lieutenants, tous les lieutenants, tous les capitaines dont nous avons besoin ?

Jamais on ne me fera croire que nous sommes tombés à un tel degré de crétinisme î

Passe encore qu'on ne puisse improviser des officiers d'artillerie : mais des officiers d'infanterie ?

Dans le million de héros que nous avons sous les armes, il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser.

Le ministre de la guerre veut-il que je lui

en signale un, un simple soMat qui ferait un admirable officier ?

C'est le soldat Denet, soldat de 2® classe.

Vous ne le connaissez pas?

Moi, je le connais seulement depuis aujourd'hui, depuis que j'ai lu ceci dans VOfficiel de ce matin :

« Denet, cavalier au 4^ chasseurs (le 31 août, voyant une quinzaine d'hommes ramenés en arrière par un feu violent, a donné son cheval à un chasseur à pied du 17® bataillon, a pris sa carabine, a réuni les fuyards sans grade et, par son bel exemple et son énergie, les a ramenés au combat et les a conduits jusqu^à la crête). »

Qu'est-ce qu'on attend pour bombarder ce soldat de 2® classe officier, sous-lieutenant ?

Oui, il a été mis à l'ordre du jour de l'armée.

Et vous croyez que ça suffit ?

Mais vous ne voyez donc pas que le chasseur Denet a Tâme d'un chef, qu'il a toutes les qualités qui distinguent un vrai chef: de la bravoure, de l'intelligence, de la décision, de l'autorité morale, de l'ascendant.

Les règlements s'opposent à ce que le soldat Denet, s'il ne remplit pas les conditions réglementaires pour devenir brigadier, obtienne même les deux galons rouges !

Que voulez-vous que je vous dise, sinon que vos règlements, iaits pour le temps de paix, sont idiots en temps de guerre ?

Ah ! quel malheur que Carnot soit mort, Garnot, l'organisateur de la victoire.

Je supplie humblement la censure — gloire

à la censure ! honneur à la censure ! — de ne pas croire que je place le ministre de la guerre actuel au-dessous du grand Camot.

Je veux dire simplement et respectueusement que si, au temps de la Grande Révolution — la censure me permettra-t-elle de la qualifier de grande ? — il avait fallu faire de la paperasserie, réunir un conseil de famille, la croix et la bannière pour faire d'un soldatDenet un lieutenant, la postérité n'aurait jamais connu les noms de Hoche et de Marceau.

Dimanche 27 septembre.

L'Évangile selon M. de Mun.

Depuis la belle lettre d'Anatole France, M. de Mun, le chef du parti catholique, nous traite de haut en bas, comme si nous étions le Malin en personne, l'Esprit du mal, Belzébuth avec ses cornes.

L'un de nous a-t-il dit par hasard qu'il fallait, en ce moment, traiter avec l'Allemagne ? Nous disons tous, au contraire, que nous ne traiterons avec elle qu'à Berlin; que, d'ici là, nous ne voulons pas entrer en discussion avec elle.

Aurions-nous, par mégarde, laissé entendre que nous n'exigerions pas de l'Allemagne les frais de la casse? Alfred Naquet, Anatole France et votre serviteur ont dit juste tout le contraire. Nous sommes décidés, en ce qui concerne l'Autriche, à rendre tous les enfants à leurs

mères: la Galicie à la Pologne autonome, la Transylvanie aux Roumains, la Croatie aux Serbes, Trente et Trieste à l'Italie, les Hongrois à la Hongrie, les Tchèques à la Bohême, et, en ce qui concerne l'Allemagne, à casser les dents aux Hohenzollern, aux junkers prussiens, non sans rendre la Pologne prussienne à la Pologne autonome, le Sleswig au Danemark et l' Alsace- Lorraine à la France.

Aurions-nous insinué que nous ne ferions pas payer en outre à l'Allemagne, en bonnes espèces sonnantes et trébuchantes, les ruines qu'elle a accumulées en Belgique et en France ? Jamais une telle sottise n'a effleuré nos cervelles.

Si vraiment un général allemand a donné l'ordre d'achever nos blessés, avons-nous dit que nous nous opposerions, la guerre finie, à ce qu'on se le fasse livrer pour le traiter comme dans toutes les nations civilisées on traite les Troppmann et les Pranzini ?

Tout ce que nous avons dit, c'est ce que pense l'unanimité des partis de gauche, qui étaient, si je m'en souviens, la majorité avant la guerre en notre pays ; c'est ce que pense la libre Angleterre, à savoir que nous faisons la guerre non au peuple allemand, mais à la caste militaire impérialiste et pangermaniste qui nous vaut les horreurs actuelles.

Au peuple allemand, quand il aura été vaincu et quand il aura vomi ses Hohenzollern, c'està-dire quand il aura fait le seul mea culpa qui le désolidarisera d'avec les bourreaux de Louvain, de Senlis et de Reims, à ce peuple

allemand-là notre maître Anatole France promet l'amitié du peuple français.

Ainsi, dans Tite Live, le peuple romain, qui ne manquait pas de fierté, offrait son amitié aux vaincus.

Qu'est-ce que l'âme chrétienne de M. de Mun rêve donc ?

Que, comme Louis XIV, nous incendiions une deuxième fois le Palatinat?

Que, comme Napoléon I^', nous dépecions la Prusse, au risque de soulever contre nous des haines inexpiables qui engendreraient dans cinquante ans une nouvelle guerre européenne ?

Que nous refassions, en annexant la Prusse Rhénane, qui est allemande et bien allemande, la sottise criminelle qu'a faite Bismarck en annexant l'Alsace-Lorraine, la sottise que l'Allemagne va payer si cruellement ?

Que nous brûlions les bibliothèques des Universités allemandes, pour montrer que les Allemands se sont conduits comme des Vandales en brûlant celle de Louvain ?

Que nous incendiions la cathédrale de Cologne pour venger sur leur vieux bon Dieu allemand l'injure faite à Reims à notre vieux bon Dieu français ?

Que nous violions, en Allemagne, toutes les femmes qui n'ont pas atteint l'âge canonique?

Que nous massacrions tous les gosses?

Que nous traitions 68 millions d'Allemands comme M. de Mun traita le peuple de Paris quand, jeune officier de cuirassiers, il massacra» lui et les siens, dans une heure d'égarement — - qui dura huit jours — trentô-cinq mille

communards, au temps à jamais maudit de la Semaine Sanglante?

Tant de fiel entre -t-il dans l'âme d'un dévot ?

Lundi 28 septembre.

A une lectrice.

Bon ! Voilà qu'une de mes lectrices a pris au sérieux, et même au tragique, mon idée de l'autre jour de prier le corps de santé militaire allemand d'organiser notre service sanitaire à nous, si nous étions trop bêtes pour Forganiser nous-mêmes !

Ma lectrice me le reproche avec vivacité.

Elle me fait un éloquent plaidoyer pour me prouver que j'ai tort d'entreprendre ainsi un corps de santé qui donne tant de preuves de dévouement.

Ma lectrice doit être la mère ou la femme de quelque médecin-major.

Eh ! madame ! qui nie le dévouement du corps médical français ? Qui conteste que brancardiers, infirmiers, majors méritent, par leur bravoure sous le feu, par leur zèle auprès des blessés, la reconnaissance de la France entière?

Mais ce n'est pas aux brancardiers, au infirmiers, aux majors qui font leur devoir et plus que leur devoir, que s'adressent mes critiques : c'est à la bureaucratie qui préside, du haut de ses ronds-de-cuir, au gâchis dont nous

sommes tous les témoins attristés et indignés.

Il est certain que, sur la ligne de feu, nous manquons de brancardiers, et que nos blessés restent trop souvent, sur la terre nue, sans être secourus, des heures qui doivent leur paraître des siècles.

Oui ou non, y a-t-il en France des milliers et des milliers d'hommes qui, pour épargner à nos blessés cet affreux supplice, ne demanderaient qu'à servir comme brancardiers ? Il y en a des milliers et des milliers ! Alors, qu'attend notre bureaucratie pour faire appel à leur concours ?

II est certain aussi que, dans les ambulances voisines de la ligne de feu, nos médecinsmajors, nos infirmiers, nos dames de la Croix- Rouge, nos sœurs de charité sont en nombre tout à fait insuffisant : faul-il apprendre à notre bureaucratie qu'elle n'a qu'à lever le petit doigt, et qu'elle sera obligée de refuser du monde? Veut-elle que je lui trouve, en huit jours, tout le personnel qui nous manque ?

On n'a pas assez de wagons pour évacuer les blessés? Voilà quinze ans qu'un de mes confrères de la presse parisienne assiège la bureaucratie du ministère de la guerre pour que l'on organise la mobilisation et qu'on prépare l'aménagement, pour le transport des blessés, des milliers de péniches qui, en temps de paix, font les transports fluviaux. Je publierai un jour peut-être l'un des lumineux rapports dont il a obsédé la bureaucratie. C'est seulement aujourd'hui, après le toile général contre la façon dont est organisée l'évacuation des

blessés, que l'initiative privée reprend timidement les idées que les bureaux refusent depuis quinze ans d'examiner. C'est exaspérant, à la fin ! Ma lectrice me demande pourquoi, au lieu de faire mes critiques en public, ce qui risque de démoraliser les gens, je ne vais pas voir le directeur du service de santé ?

Faire des représentations entre quatre-yeux à l'ad-mi-nis-tra-tion ! Non ! Mais ma correspondante ne sait donc pas ce que c'est que notre bureaucratie ?

Qu'elle me permette de lui citer un exemple qui, pour ne pas être tiré du service médical, ne lui fera pas moins toucher du doigt la plaie qui ronge toute l'administration française.

Il y a un mois et demi, je suis allé voir le ministre de l'intérieur et je lui ai signalé qu'il était scandaleux qu'on retînt prisonniers des centaines de mes amis politiques, sous prétexte qu'ils auraient pu saboter la mobilisation : après le bel enthousiasme patriotique qu'avaient montré les éléments avancés en France, le ministre convint sans peine que la mise en liberté de mes amis politiques s'imposait.

Il y a quinze jours — donc un mois après — le ministre de la justice vint à Paris : j'allai le voir et lui adressai la même réclamation ; le garde des sceaux leva les bras au ciel et il me promit que, le lendemain, tous mes amis seraient relâchés.

Le lendemain, ils étaient au clou.

Huit jours après, ils y étaient encore.

Le ministre avait dû donner des ordres.

Mais si les ministres régnent, la bureau- « ratie gouverne.

Pour que la bureaucratie daignât exécuter les ordres du ministre, il a fallu que, pendant huit jours consécutifs, je rappelle au gouvernement, par un filet de vinaigre, Texistence de mes détenus politiques.

La bureaucratie sanitaire est la digne sœur de la bureaucratie pénitentiaire. Elle ne marche que quand la presse la secoue de sa torpeur et de sa routine.

Encore quelques coups de fouet bien appliqués, ma chère correspondante, et vous verrez qu'avant quinze jours nous aurons un service de santé à peu près décent, digne de la France et des héros qui sont en train de surpasser les géants de 93.

Mardi 29 septembre.

Encore Marceau.

J'ai bien entendu ce que m'a dit, si gentiment, hier, ici même, mon ami et collaborateur André Lichtenberger, homme juste et modéré que le bon vent de la concorde nationale a amené dans notre caverne de brigands : il m'a dit que l'organisme militaire d'une nation moderne est quelque chose d'effroyablement compliqué : quelque chose comme un assemblage complexe de mouvements d'horlogerie ; qu'y modifier un rouage est plus délicat qu'il

ne semble au profane ; que, pour créer les corps d'armée, les hommes ne suffisent pas, qu'il y faut notamment des cadres ; que le Marceau qui ferait une levée en masse créerait une cohue et non pas une armée.

A qui le dites-vous, mon cher ami ?

Je n'aurais jamais chargé Marceau de faire la levée en masse. La levée en masse, c'est Danton ; l'organisation de la levée en masse, c'est Garnot.

Je n'ai pas dit : Danton.

Je n'ai pas dit : Garnot.

J'ai dit : Marceau.

Et je redis Marceau, Marceau, lo soldatcitoyen qui se distingua sur le champ de bataille et qui, en quelques mois, franchit les échelons de la hiérarchie militaire.

Les hommes ne suffisent pas, il faut des cadres ?

Parbleu !

G'est parce que je sais bien qu'il faut des cadres que je dis de remplacer au plus vite les cadres fauchés par la mitraille.

Nos cadres, dans l'infanterie, ont été fauchés ; on n'apprend rien à l'Etat-major allemand en le disant ici.

L'infanterie est toujours la reine des batailles^ malgré la terrible artillerie lourde des Allemands et notre artillerie légère, plus terrible encore — ce n'est pas moi qui le dis, c'est le général Percin, le grand maître de notre artillerie de campagne.

Noblesse oblige : l'infanterie a « trinqué » et plus que sa part.

Nos officiers d'infanterie sont tous des fous ; des fous héroïques, mais des fous ; on comprend encore que, dans une charge à la baïonnette, ou quand il s'agit de faire un bond en avant, sous le feu de l'ennemi, ils « crânent » en tête de leurs hommes. C'est parce que nos officiers d'infanterie sont comme cela que notre infanterie est depuis des siècles la première infanterie du monde. Mais qu'ils fassent coucher leurs hommes dans les tranchées et qu'eux-mêmes se tiennent debout, comme pour narguer la mort, ça, c'est impardonnable. Si j'étais généralissime, à tous ceux qui réchappent je donnerais la croix, mais je leur collerais deux jours d'arrêt de rigueur, à plat-ventre dans une tranchée. Etonnez-vous, après cela, que dans l'infanterie ces grands fous soient presque tous tués ou blessés !

Il n'y a plus de cadres.

Alors, je dis : Marceau, c'est-à-dire, fabriquez des cadres ! Ghoissez des officiers dans le tas des sous-officiers et des non gradés qui se révèlent, au feu, comme ayant des âmes de chefs.

Que diable, ça se voit, cela, aussi bien que du poil au menton.

J'ai cité l'autre jour le cas d'un Marceau en herbe : il est chasseur achevai ; il passe à côté de fantassins qui se débandent et qui fuient sous une rafale de mitraille. Que fait notre gaillard ? 11 descend de cheval, hèle un des fuyards ; il lui donne sa monture à tenir : l'autre, quia reconnu un chef, un vrai chef à qui il ne manque que les galons, obéit. Et notre chasseur arrête la débandade, rassemble les

fuyards, en prend le commandement et les ramène à la crête d'où ils avaient déguerpi. Quoi ! Vous ne voyez pas que ce blanc-bec de chasseur de 2® classe est un chef! qu'il faut le faire officier, et au trot !

Hélas ! notre bureaucratie ne trotte pas : elle est cul-de-jatte. Elle va d'abord s'enquérir si ce héros remplit des conditions pour être brigadier; son capitaine noircira un kilo de papier, que le commandant devra apostiller, que le colon approuvera, puis le général de brigade et le général de division. Je ne suis même pas sûr qu'il ne faille pas une réunion du Conseil des ministres pour savoir si notre nouveau Marceau sera brigadier !

Il y en a à foison, de la graine de Marceau dans notre armée.

Et quelle pépinière d'officiers aussi que tous nos instituteurs, tous nos professeurs de lycée et de faculté, tous nos militants socialistes qui, brouillés, non avec l'armée, mais avec certain militarisme, depuis l'Affaire Dreyfus, ont eu le tort de refuser le moindre galon !

Avec une pareille pépinière d'officiers, nous manquons de cadres ?

L'ombre du grand Garnot doit hausser les épaules, là-bas au Panthéon.

Je- ne crains qu'une chose, en faisant des officiers sans paperasserie, par les procédés expéditifs dont on usait au temps de Marceau.

Je connais nos gaillards, je connais notre race, son amour de se distinguer, son goût du panache, que César notait déjà chez nos ancêtres gaulois.

Déjà, maintenant, on a toutes les peines du inonde à les tenir, à les empêcher de s'élancer sur l'ennemi.

Quand ces animaux sauront qu'ils ont chacun dans leur giberne leur bâton de maréchal de France, le général Joffre va être obligé de les faire tous attacher !

Mercredi 30 septembre.

Jusqu'à la braguette.

Si la France n'était pas le pays de Rabelais, jamais je n'oserais écrire ce mot en tète d'un article de journal.

Pourquoi, après tout, serais-je plus bégueule que cet officier blessé qui, l'autre jour, sortant convalescent d'un hôpital où il avait été dorlotté, disait à l'un des siens : « Elles m'ont mis des médailles partout, jusque dans ma braguette. »

Et il riait! il riait de bon cœur ! il fallait voir comme !

Un jour, au temps déjà lointain où je passais le concours d'agrégation, en vidant mes poches, qu'est-ce que j'y trouve ? Des médailles de la sainte Vierge. Une grande fille m'en avait glissé une discrètement dans chaque poche. Je l'ai embrassée, parbleu ! pas la médaille! mais la grande fille! Qu'auriez-vous fait à ma place ?

N'empêche que les bonnes sœurs, les dames delaCroix-Rougejlesdames de France, et toutes

les femmes admiidbles qui soignent nos blessés, exagèrent.

Ici, elles écartent des hôpitaux et des ambulances les médecins, les internes et les infirmiers ou infirmières qui sont des mécréants. •

Là, on fait des prières publiques dans les salles de blessés, et ceux qui sont assez valides sont invités à se mettre à genoux, à se signer et à dire des oremus.

Ailleurs — par exemple à l'ambulance établie dans un lycée d'une de nos grandes villes, dans un lycée où le buste de la République, qui ornait l'une des salles, a été dégringolé prestement, — 480 blessés, un beau dimanche, attendent qu'on daigne les soigner et s'impatientent : tout le personnel était à la grand'messe où chantait un grand artiste de l'Opéra-Comique.

Ces excellentes femmes, nous les aimons ; nous en connaissons tous une ou deux dans nos familles.

Nous savons bien qu'elles sont pavées de bonnes intentions.

Non contentes de vouloir sauver le corps de nos blessés, elles veulent sauver leurs âmes ; noble tâche !

Nous ne voudrions pas leur faire de peine.

Mais, vraiment, qu'elles laissent nos âmesj tranquilles.

Il y a dans les hôpitaux, en ce moment, un( multitude de parpaillots et de mécréants.

Les uns sont juifs : certes, ils ont eu tort d( crucifier, il y a quelque 1.900 ans. Notre Seigneur ; mais, enfin, ils l'ont payé assez cher depuis : pendant des siècles et des siècles, on les

a persécutés, pogromisés pour leur apprendre à vivre chrétiennement ; on n'y a pas réussi : pourquoi perdre son temps aujourd'hui à vouloir les catéchiser ?

Il y a des protestants : je les blâme très fort d'avoir rompu, au temps de cet affreux Luther et de ce misérable Calvin, avec l'Eglise catholique, apostolique et romaine ; on a tout essayé, pendant des siècles, pour les ramener dans la voie du bien, même des dragonnades : pourquoi ne pas les abandonner à leur triste destinée, puisqu'ils s'obstinent dans leur erreur ?

Il y a aussi les libres penseurs, les francsmaçons et autres engeances, qui ne croient ni à Dieu ni à diable, ce dont il faut les plaindre : pourquoi les horripiler avec des patenôtres et provoquer leurs ricanements diaboliques ?

Voyons, les uns et les autres, est-ce qu'ils ne se battent pas comme des lions ? Est-ce qu'ils hésitent à faire le sacrifice de leur vie ? Est-ce que ces produits de l'école sans Dieu ne se battent pas comme de bons Français ?

Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ?

L'autre jour, je causais avec un vieux mécréant de mes amis.

Je lui disais, bonasse : « Les catholiques sont vraiment très bien ; quand la guerre sera finie, nous aurons une France nouvelle. Certes, nous ne laisserons pas toucher à une seule des lois organiques de la République laïque, mais, tout de même, il faudra voir, pour leur témoigner notre reconnaissance de ce qu'ils ont fait pour la France, il faudra voir si, tout en sauvegardant les intérêts du personnel laïque de nos

hôpitaux, nous ne pourrions pas faire quelque chose pour leurs bonnes sœurs, pour qui j'ai toujours eu un faible ! »

« Oui, fît-il, ce sont de saintes filles ! Mais qu'elles sont envahissantes. Seigneur Jésus!.»

Mon cher Barrés, vous êtes plus raisonnable que de Mun.

Vous n'êtes pas un clérical : vous êtes un laïque.

Vous disiez hier à vos ouailles de VEcho de Paris que tout homme s'appuie sur sa nation pour s*élever, que les Français s'appuient « sur Bayard, sur Corneille, sur Jeanne d'Arc, sur saint Vincent de Paul, sur saint Louis, sur Pascal )). Nous ne vous demandons pas, certes, de leur dire que nous sommes quelques Français de France qui nous appuyons aussi sur Rabelais, sur Molière, sur Voltaire, sur Diderot, sur Victor Hugo, sur Hoche, sur Kléber et sur Desaix.

Mais ne pourriez-vous pas, dans leur propre intérêt, les prier de ne pas profiter de la guerre pour mettre des médailles jusque dans nos braguettes ?

Jeudi l^r octobre.

La deuxième à Ponce-Pilate.

Ponce-Pilate, directeur du parti socialiste italien — 14 têtes sous le même bonnet — n'est pas content de moi.

Il me le fait savoir dans l'organe officiel du parti, VAvanti.

Il me trouve bien osé, moi qui ne suis ni Napoléon, ni même Boulanger, qui suis « à peine... journaliste », d'oser lui dire qu'au moment où les peuples qui se seront battus remanieront la carte de l'Europe, ils diront aux eunuques qui se seront bornés à les regarder et qui voudront leur faire des discours le mot que Gambronne illustra à Waterloo.

L'erreur de Ponce-Pilate, c^est de s'imaginer que c'est là mon opinion individuelle, alors qu'il n'y a pas en Angleterre, en Serbie, en Belgique, en France, en Russie, un seul homme qui ne soit décidé à envoyer coucher les eunuques qui, n'ayant pas été à la peine, émettraientla singulière prétention d'être à l'honneur.

Ponce-Pilate erre plus gravement encore quand il vient nous dire que nous ne sommes pas en état de rendre Trieste et Trente à l'Italie sans le concours de deux millions de baïonnettes italiennes; est-ce qu'il s'imagine, par hasard, que nous avons besoin de l'armée et de la flotte italiennes, actuellement, pour démolir l'Autriche et pour mater l'Allemagne? Croit-il sérieusement que ce ne soit pas assez de la Russie, de la France et de l'Angleterre, sans compter la Belgique, la Serbie et le Japon ? Estce qu'il ne finira pas par comprendre que c'est moins par intérêt pour nous que par souci de l'honneur de l'Italie que nous voulons qu'elle soit à côlé de nous dans notre guerre sainte contre le militarisme austro-prussien ?

Mais Terreur la plus impardonnable de Ponce- Pilate, c'est de se figurer que Garibaldi est mort !

Mort, Garibaldi ?

Mais il vit tout entier dans ses fils et petitsfils, à qui la République française vient de décerner des galons d'officier dans son armée. Il vit dans Amilcare Gipriani, son glorieux compagnon d'armes. Il vit dans ce généreux parti républicain italien dont les délégués arrivent aujourd'hui même à Paris. Il vit en De Ambris et en tous les syndicalistes qui, déjà, il y a quinze jours, ont délégué en France, discrètement, des amis pour nous dire que l'armée et le peuple italiens étaient prêts à marcher dans la guerre de délivrance. Il vit dans les couches profondes du parti socialiste italien, dont Raimondo, le grand avocat de Savone, et d'Annunzio ont crié si magnifiquement les généreuses passions ; il vivait dans chacun des directeurs du parti socialiste italien au moment où ils éconduisaient poliment l'envoyé de la socialdémocratie allemande; il revivra en eux quand, dans quelques jours, de l'Adige à la Sicile, le peuple entier se lèvera comme un seul homme pour affranchir Trente et Trieste et apporter sa pierre à l'édifice des Etats-Unis d'Europe, que Mazzini, dans une vue prophétique, annonçait il y a déjà trois quarts de siècle.

Mort, Garibaldi?

Il est tellement vivant que si la monarchie, reniant toutes ses traditions, méconnaissant à la fois son intérêt et l'intérêt de son peuple, refusait d'achever l'unité nationale italienne, il n'aurait, lui, qu'à frapper le sol du pied pour en faire surgir la République.

En vérité, on se demande si la direction du

parti socialiste italien n'a pas été soudain tout entière frappée de cécité, de surdité et d'aliénation mentale.

Vendredi 2 octobre.

Maréchal de France (i).

[Croiriez-vous qu'en apprenant que, par décret rendu à Bordeaux, en date du 29 septembre, la solde de maréchal de France est fixée à trente mille trois cent quinze francs soixante-dix-neufcentimes — je vous prie d'admirer et de saluer au passage les soixante-dixneuf centimes — je n'ai pas eu un sursaut d'indignation, moi, un républicain rouge !

Maréchal de France! En voilà des mots qui, en d'autres te-nps, auraient écorché ma bouche républicaine, socialiste et antimilitariste ! Est-ce que Dumouriez a eu besoin dun bâton de maréchal pour remporter la victoire de il Valmy et celle de Jemmapes ! Et Jourdan, pour 1 être vainqueur à Fleurus ! Et Hoche, pour j enfoncer les lignes de Wissembourg ! Et Bonaparte pour faire sa prodigieuse campagne d Italie !

En d'autres temps voilà ce que je me serais dit!

Et bien ! l'avouerai-je, en lisant ce matin que la dignité de maréchal de France allait être rétablie, je me suis senti — horreur! — inondé de joie.

(1) Cet article avait été supprimé tout entier par la censure.

Avec cette perspicacité qui me vaut tous les jours les coups de ciseaux d'Anastasie, je n'ai pu en effet m'empêcher de crier : « Ça, ça sent la victoire ! Ils vont faire un maréchal de France ; mais alors ! c'est que nous sommes vainqueurs ! c'est qu'ils le savent et qu'ils ne veulent pas encore nous le dire! c'est que notre gauche est déjà sur la rivière... comment l'appellerai-je, pour ne pas offusquer la Censure : la rivière Chose, et que nous sommes entrés à... comment dirai-je, oui, Machin ?»

Et je me suis mis à chantonner :

La Victoire en chantant nous ouvre la barrière I

Du coup j'ai oublié que le mot « maréchal de France» n'était pas républicain et je mosuis surpris à trouver qu'il sonnait, ma foi, pas trop mal, à l'oreille.

Essayez pour voir ! Prononcez Turenne maréchal de France ; le maréchal Villars ; le maréchal de Saxe ; « Messieurs les Anglais, tirez les premiers! »; le maréchal Ney; le maréchal Davout ; le maréchal Lannes ; le maréchal Bugeaud ; le maréchal Canrobert, le Canrobert de Gravelotte, pas celui du 2 décembre. Mais non, ça ne sonne pas mal du tout !

Oui, je sais, ça pue la royauté, ça pue l'Empire.

Laissez-moi rire !

Oh ! ce qu'elle est loin la royauté ! Ce qu'il est loin l'Empire, maintenant !

La République était incapable d'avoir une diplomatie ! Elle était incapable d'avoir une armée ! C'était la guerre civile, l'anarchie ! Et patati ! et patata !

La guerre éclate et il se trouve, comme par hasard, que c'est l'Allemagne qui est isolée, encerclée, et les plus réactionnaires se disent : « Tiens ! mais, nous avions donc une diplomatie ! »

On mobilise et comme par enchantement, la mobilisation marche comme sur des roulettes, l'intendance réussit à ravitailler deux millions d'hommes, nous nous découvrons une artillerie formidable, au point que notre vaillant confrère Cassagnac lui-même, qui vient de mourir si glorieusement, a du se dire plus d'une fois : « Tout de même, avec la gueuse on était plus prêt que sous l'Empire î ».

La République c'est le désordre, c'est l'anarchie. Ouais î Jean va-t'en voir s'ils viennent. Dès que la guerre éclate, silence dans les rangs, embrassade générale, réconciliation nationale, France une et indivisible! Les antimilitaristes et les sans-patrie deviennent les plus enragés des patriotes, et les descendants de l'armée de Goblentz, s'ils ne se retenaient, chanteraient la Marseillaise.

La royauté ? L'Empire ?

Hommes de peu de foi, mais vous ne voyez pas que demain ce sera la République allemande !

Saints Thomas, mais vous ne voyez donc pas qu'en revenant de Berlin tous les offciers seront républicains ?

La République est assez solide pour se payer des maréchaux, si nos armées sont capables de jeter les Prussiens dans le Rhin ou même dans la Meuse.

Maréchal Joffre ?

Pourquoi pas, après tout.

Vive le maréchal î puisque, si le jour de gloire arrive, si c'est un nouveau Valmy, et un nouveau Jemmapes, vive le maréchal signifiera : « Vive la Nation ! »]

Samedi 3 octobre.

Pour M. TAmbassadeur russe (1).

[Bourtzeff vient dêtre arrêté à sa rentrée en Russie! Bourtzeff! ce démocrate russe qui, après avoir dénoncé les erreurs et les abus de la police politique russe dans l'affaire Azef — je prie la Censure de remarquer que je suis poli pour la police politique russe — après avoir combattu avec la plume le gouvernement du tzar, notamment au temps de la dernière révolution russe — la Censure voudra bien me permettre de rappeler qu'il y a eu il y a cinq ou six ans une tentative révolutionnaire en Russie ? — fut le premier dans le monde révolutionnaire russe, dès la déclaration de guerre, à prêcher la réconciliation nationale en face de l'ennemi.

Non content de lancer ses appels aux réfugiés? russes, si nombreux à Paris, à Genève et à Londres, il décida d'aller en Russie même prêcher^ le désarmement des haines à tous ses coreligionnaires politiques.

Il était en règle avec les lois de son pays.

(1) Cet article avait été entièrement supprimé par la censure.

Il n'avait quitté la Russie, il y a quelques années, qu'avec un passeport régulier; il n'avait jamais appartenu à aucun parti considéré comme illégal là-bas; aucune instruction judiciaire n'avait jamais été ouverte contre lui dans son pays ; avant d'y rentrer il avait eu soin de se munir d'un passeport en règle. Bref, il rentrait en Russie, la conscience tranquille.

C'est cet homme que la bureaucratie russe arrête au débarcadère !

La Novoié We/?itrt elle-même, la grande feuille conservatrice, antisémite de Russie, en est toute gênée et elle prend la peine d'essayer de nous rassurer en nous disant que l'arrestation de Bourtzeff n'a été provoquée que « par des raisons de pure forme », que le gouvernement serait prêt à accorder à Bourtzeff le libre séjour en Russie et que la question va être résolue en conseil des ministres.

M. l'ambassadeur russe près la République Française ne va-t-il pas dire à son gouvernement l'effet déplorable, désastreux que cette arrestation « de pure forme » a produit en France, et, il peut lui dire en toute assurance, chez tous les alliés et chez tous ceux qui font des vœux pour leur victoire?

M. l'ambassadeur de Russie sait tous les préjugés qui ont cours dans le monde civilisé tout entier contre le gouvernement tzariste.

Je sais — je prie la Censure de constaterque je suis de plus en plus poli — que ce sont là des préjugés absolument injustifiés ; que le gouvernement russe, contrairement à l'opinion communément répandue dans le monde, est le gou-

vernement le plus libéral de la terre, et qu'il n'a jamais, ni de près, ni de loin, ni lui, ni ses agents, ni directement, ni indirectement, versé dans l'antisémitisme, et que les massacres de juifs, qu'on désigne sous le nom de pogromes, sont des inventions de la juiverie internationale.

Mais ces préjugés contre le gouvernement russe, si peu fondés qu'ils soient, existent; ils existent dans toute l'Europe et dans toute l'Amérique; le seul argument qu'ont les neutres qui cherchent des prétextes pour excuser leur geste de Ponce-Pilate, c'est le tsarisme. Les eunuques intellectuels de la direction du parti socialiste italien n'en ont pas d'autres. Entre deux bêlements sur la paix et deux invocations à saint Karl Marx, tout ce qu'ils trouvent à vous dire, c'est ceci : « Comment savoir oui sont le droit et la civilisation ? D'un côté nous voyons l'autocrate prussien, c'est vrai; mais dans l'autre camp n'y a-l-il pas l'autocrate russe? »

Le manifeste du grand-duc Nicolas aux Polonais, les promesses d'égalité politique aux juifs de Russie, avaient commencé à refaire une virginité au gouvernement russe en Europe.

Tous ceux qui ne se complaisent pas dans un pessimisme desséchant et stérile se prenaient à espérer que, sous Tinfluence de la libre Angleterre et de la France républicaine, et à la faveur de la grande crise qui secoue l'Europe, la Russie allait évoluer pacifiquement vers un régime politique plus moderne.

On s'attendait à apprendre, d'un moment à l'autre, la libération de tous les prisonniers politiques russes.

Au lieu de la libération de nos amis, c'est l'arrestation de BourtzefF qu'on nous jette à la figure.

C'est un défi au bon sens; un défi au monde civilisé, un sabotage moral de la cause des alliés.

La Censure me permettra-t-elle de le dire respectueusement à M. l'ambassadeur russe en France ?]

Leurs Opinions et les Nôtres.

Simple dialogue entte oMaiitice ^attèô

et ^uâfave (Hezvé

à ptopoà deô bonneô âœutâ.

Dans VEcho de Pa/^is^ Maurice Barrés me fait l'honneur de me consacrer un article entier. Il répond, on l'a deviné, à mon dernier article : « Jusqu'à la braguette ! »

Hervé, vous m'appelez « mon cher Barrés ».

Barrés, tous les Français me sont chers, depuis le premier jour de la mobilisation : c'est ainsi que je comprends la réconciliation nationale.

Je vous rends avec empressement votre cordialité, car nous sommes d'accord pour planter le drapeau sur le Rhin.

Sommes-nous d'accord, mon cher Barrés pour planter... ailleurs le drapeau prussien, ' symbole des guerres de conquête et d'agression,

à l'endroit précis où je plantai jadis, je n'en ai nul remords, le symbole des guerres de conquête et d'agression napoléoniennes ?

Vous venez d'écrire un article dont le moins que je puisse dire, c'est qu'il est époustoufflant, deux colonnes de la Guerre Sociale, dans lesquelles je crois vous deviner, vous que jeneconnaispas, le visage tout épanoui du plaisir de scandaliser.

Désolé que braguette ait « époustoufflé » votre pudeur d'académicien? Plaisir de scandaliser, non! Plaisir de rappeler des catholiques trop zélés à un peu plus de discrétion dans leur zèle apostolique près de nos blessés, et à un peu plus de tolérance pour les médecins, et les infirmiers libres penseurs.

Vous laites sur les religieuses des plaisanteries insensées, et dans le même temps celui qui s'indignerait vous entend qui murmurez : « Imbécile, tu ne sais donc pas que je les aime 1 »

C'est possible, Hervé, que vous ayez l'amour. Il est malheureux que vous n'y joigniez pas le respect.

11 est vrai que je n'ai point la bosse du respect.

Nous sommes quelques-uns comme cela en France.

On assure même que ce qui distingue les deux peuples allemand et français, c'est que l'un a la bosse du respect très développée tandis que l'autre ne l'a pas.

Hervé, je crois vous comprendre. Vous n'êtes pas né pour préférer, en temps de guerre, l'hervéisme à l'héroïsme, et pour nier la supériorité des vies de sacrifice, mais vous êtes méfiant! Nous sommes au

pays où Tartuffe est peut-être le type d'homme le plus détesté. Au point que beaucoup se posent en fanfarons de vice. Vous avez une peur horrible de tirer votre coup de chapeau à des saints de pacotille, à des héros de contrebande, et vous entendez surveiller de très près les écoles de sainteté et d'héroïsme, c'est-à-dire l'Eglise et l'Armée.

Je pousse en effet l'irrévérence jusqu'à ne pas confondre Tartuffe avec saint François d'Assise, ni le drapeau de Valmy, le drapeau de la défense nationale avec celui de Wagram, le drapeau de l'agression et des guerres de conquête.

L'habit ne fait pas le moine, a dit la sagesse des nations, et vous nous le répétiez de trente-six manières irritantes et irritées, au temps jadis.

Pour moi, tout au contraire, je me sens disposé à croire que l'habit oblige. J'ai un préjugé en faveur de Tuniforme et de la soutane. Je tiensl'Eglise pour une école de sainteté et l'armée pour une école de bravoure. J'aime et je respecte ces deux grandes institutions parce qu'elles savent former les êtres. Nous leur devons ces religieuses qui brûlent de relever les blessés sous la mitraille et ces officiers qui se tiennent, l'épée à la main, en tête de leurs hommes.

Au risque de vous époustouffler une fois de plus, mon cher Barrés, comme vous dites à rAcadémie, si je respecte, moi qui n'ai pas la bosse du respect, les religieuses qui brûlent de relever les blessés, je respecte tout autant leslaïques, mères de famille ou jeunes filles, qui brûlent de remplir le même office sur les champs de bataille; et si j'admire les officiers

catholiques qui se tiennent, Tépée à la main, en tête de leurs hommes, j'admire exactement autant les officiers juifs, protestants, francs-maçons ou socialistes qui montrent le même héroïsme.

Au risque de vous — comment dites-vous cela à l'Académie ? — époustouffler — j*oserai même dire qu'à l'égal des officiers catholiques ou anticléricaux qui marchent à la tête de leurs hommes, j'admire les soldats-citoyens, hier simples civils sans uniforme qui croyants ou mécréants les suivent sous la mitraille.

Mais Toccasion a vite fait de réconcilier deux Français. Le tocsin sonne, la patrie est en péril, elle crie « au secours » ; chacun s'élance avec ses armes, avec son cœur, avec son Dieu. Et vous, mon cher Hervé, revenant à votre vraie nature, vous magnifiez nos soldats, et leurs chefs, et vous rendez, à votre manière, témoignage aux catholiques.

d. Les catholiques, dites-vous, sont vraiment très bien. Quand la guerre sera finie, nous aurons une France nouvelle. Certes, nous ne laisserons pas toucher à une seule des lois organiques de la République, mais tout de même il faudra voir, pour leur témoigner notre reconnaissance de ce quils ont fait pour la France^ si, tout en sauvegardant les intérêts du personnel laïque, nous ne pourrions pas faire quelque chose pour leurs bonnes sœurs, pour qui j'ai toujours eu un faible... »

Ainsi parle Hervé. Vous l'entendez. Il est content des catholiques.

... comme vous êtes content, sans doute, mon cher Barrés, des anticléricaux et des mécréants,..

Il veut leur donner la liberté de soigner les malheureux. Seulement il est inquiet. Si je donne la liberté aux autres, l'aurai-je pour moi ? C est une crainte qu'avait déjà Renan. 11 disait volontiers dans l'intimité : «Je ne suis pas un mangeur de curés C'est une nourriture un peu dure pour moi. Mais si nous ne les mangeons pas, ils nous mangeront ». Sous l'empire de cette obsession, assez fréquente je crois chez les universitaires, Gustave Hervé m'interpelle :

« Mon cher Barrés, vous n'êtes pas un clérical, vous êtes un laïque. Vous disiez hier dans VEcho de Paris que tout homme s'appuie sur sa nature pour s'élever, que les Français s'appuyent sur Bayard, sur Corneille, sur Jeanne d'Arc, sur saint Vincent de Paul, sur saint Louis, sur Pascal. Nous ne vous demandons pas, certes, de leur dire que nous sommes quelques Français de France qui nous appuyons aussi sur Rabelais, sur Molière, sur Voltaire, sur Diderot, sur Victor Hugo, sur Hoche, sur Kléber, sur Desaix. Mais ne pourriez-vous pas dans leur propre intérêt les prier de n'être pas envahissants? »

Cette crainte qu'avait Renan de l'intolérance catholique et qu ont encore pas mal d'universitaires... et de gens qui ne sont ni Renan ni universitaires, eh ! eh ! mon cher Barrés, nous avons quelques bonnes petites raisons pour l'avoir.

ils sont envahissants ! Les églises regorgent de monde, la plus chaude sympathie environne les prêtres et les religieuses et les prières reviennent sur les lèvres hier encore railleuses. N'en accusez que l'angoisse des cœurs, le besoin d'espérer, d'accepter et de remercier, n'en cherchez pas la cause ailleurs que dans le secret profond des consciences et dans l'éternelle humanité.

Voyons ! mon cher Barrés, ne filez pas par la tangente !

Je n'ai pas reproché aux catholiques « d'envahir » les églises; je sais trop que pour beaivcoup de nos mères et de nos femmes la religion, surtout à l'heure actuelle, est une consolation.

Je leur reproche, — y a-t-il là quelque chose de si époustoufflant? — d'envahir, je n'ai même pas dit de cambrioler, la conscience des blessés libres penseurs qui sont confiés à leurs soins; d'écarter des ambulances, qu'elles essaient de monopoliser, les infirmiers et les médecins dont les opinions libres penseuses leur déplaisent.

Qu'avez-vous à fournir à des âmes bouleversées et surélevées? Quel appui, quelle nourriture?

Les âmes de nos blessés libres penseurs et socialistes ne sont pas bouleversées. Personne ne les a bouleversées ni par la peur des flammes Eternelles, ni par la peur de la Mort.

On leur a enseigné que ceux qui meurent pour un grand idéal, que ceux qui meurent pour la patrie, vivront éternellement, et que la Mort est un bon sommeil qu'aucun cauchemar ne saurait troubler.

Vous nous offrez, je vous entends bien, une conception du monde représentée parles noms fameux que vous énumérez. Ils sont bien divers. Desaix brille aux yeux de tous comme une gloire très pure. Kléber et Hoche, quels braves soldats! Nul artiste, nul philosophe qui n'admire le profond observateur Molière et Tétonnant visionnaire que fut le vieil

Hugo, à Guernesey. Rabelais, Voltaire et Diderot ont plus d'esprit à eux trois que tous les siècles de la Germanie Mais comment dégager d'eux tous une idée commune?

Ils ont tous cette idée commune que le catholicisme est bien « envahissant », et que la morale laïque est capable — ces trois sacripants de Hoche, de Kléber et de Desaix le prouvèrent bien — d'engendrer d'aussi beaux sacrifices que n'importe quelle morale basée sur une religion.

Ils sont pour vous, autant que je les discerne dans les nuages de votre pensée, les annonciateurs, les mages d'une religion sans prêtre. Quelle religion ? Nul n'est d'humeur, je vous en préviens, à demander aujourd'hui conseil à Candide^ non plus qu'au Neveu de Rameau,

Malgré les clartés éblouissantes de votre pensée, mon cher Barrés, la majorité du peuple français, je vous en préviens, n'est pas plus disposée pendant ou après la guerre qu'avant la guerre à croire aux puériles explications du monde et de l'au delà dont les pauvres juifs d'il y a 2.000 et quelques années et nos pauvres chrétiens du moyen âge consolaient leurs misères.

Les gens, à cette minute, sont profondément remués; ils placent leurs espérances et ils prennent leur réconfort loin du monde où nous enferment les Voltaire et les Diderot. Ces deux beaux esprits ne sauraient pas nous persuader que toute grandeur vient du sacrifice. Dans leurs paroles nous ne trouverons pas la loi de notre volonté ni le moteur de

nos énergies. Ils ne sont pas une digne nourriture pour les héros, ni pourles mères des héros.

Les héros de 92 et de 93 y puisèrent pourtant leur nourriture ; et l'armée française de 1914, qui est sortie en majorité de l'école « sans dieu», qui est en majorité composée d'incrédules et d'athées, a l'air d'y avoir trouvé aussi un assez bel aliment à son héroïsme.

Voilà, Gustave Hervé, l'explication toute simple d'un « envahissement catholique » dont quelquesuns s'effrayent bien à tort.

Je ne m'en effraie pas.

Je suis bien tranquille. J'ai de solides raisons de croire que la guerre actuelle se terminera par une formidable poussée démocratique et laïque dans toute l'Europe, et par un coup de barre à gauche^ en France, comme on n'en a pas vu depuis longtemps.

Si je suis inquiet, c'est pour les bonnes sœurs, pour ces saintes filles qui ne comprennent pas quelle réaction anticléricale elles vont déchaîner contre elles malgré leur dévouement, en laissant poindre, au chevet de nos blessés, Tesprit d'intolérance et de fanatisme qui les a déjà fait jadis, malgré leurs services, expulser des hôpitaux.

Et vraiment, moi qui suis pour la concorde nationale après la guerre, je suis obligé d'avertir les catholiques trop « envahissants » que le peuple français, le peuple de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, d'Hugo, et de la grande Révolution ne se laissera pas facilement mettre des médailles jusque dans sa braguette.

Les « cléricaux » n'y sont pour rien. C'est l'effet d'une vague de fond, d'un grand remous des âmes. Une guerre suscite toujours un réveil de l'esprit religieux, surtout celle-ci, qui intéresse la race même et qui appelle les puissances sublimes de chacun.

Chez les nôtres, les libres penseurs, on s'est borné à susciter une vague d'idéalisme républicain et de patriotisme, qui sera suivie, après la guerre, d'une vague de justice sociale.

Patriotique comme vous l'êtes, Hervé, laissez donc votre esprit, tout votre être s'accorder avec l'instinct de la nation, et ne manquez pas la belle occasion de vous améliorer encore.

Hélas ! mon cher Barrés, je ne m'améliorerai jamais autant que vous.

Je vous ai connu jadis anarchisant et presque révolutionnaire.

Aujourd'hui, dans une énumération des noms qui incarnent à vos yeux les grandes forces morales de la France, je vous vois retenir seulement, pour la clientèle catholique et conservatrice de VEcho de Paris, les seuls noms de Corneille, de Jeanne d'Arc, de saint Vincent de Paul, de saint Louis, de Pascal, en omettant systématiquement ceux de Hoche, de Kléber, de Desaix, de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, d'Hugo.

Non. mon cher Barrés.

Je désespère d'atteindre jamais à une pareille perfection !

Dimanche 4 octobre.

Silence aux Eunuques!

Est-ce la peine que j'écrive?

Voilà deux jours que la censure ne laisse de mes articles de tête que la signature !

Me laissera-t-elle protester contre les bêlements que certains neutres poussent depuis quelques jours en faveur de la paix?

Les neutres auxquels je m'en prends, ce ne sont pas le gouvernement italien ni le peuple italien, qui sont trop intelligents pour pousser en ce moment de pareils bêlements ; ni la noble nation espagnole et la noble nation portugaise, qui ont trop le sentiment de l'honneur et trop d'amitié pour la France pour nous parler de paix, juste au moment où Ton sent que nous allons être victorieux ; ni la grande République américaine, qui serait déjà à côté de nous, dans la bataille pour le droit et la civilisation, si elle ne s'était fait un scrupule de s'abstenir des affaires de l'Europe, pour pouvoir exiger que l'Europe s'abstienne des affaires d'Amérique.

Je parle de ces bons socialistes suédois ou suisses-allemands, qui, élevés sur les genoux de la Social-démocratie allemande, gavés de ses formules et de son doctrinarisme, suent sang et eau, avec quelques pauvres hères du Comité directeur du Parti socialiste italien, pour inviter les belligérants à faire la paix.

Encore une fois, de quoi se mêlent-ils, ces eunuques ?

Quand l'Autriche s'est jetée sur la Serbie, pendant que l'Allemagne faisait le guet, quelles protestations ont-ils fait entendre, ces bons apôtres PQuelsCongrès ont-ils tenus pour flétrir cet acte de brigandage international, qui, s'il avait été toléré, aurait fait de l'Europe une véritable forêt de Bondy ?

Quand TAllemagne s'est jetée sur la petite Belgique, déchirant le « chiffon de papier » qui garantissait sa neutralité, ont-ils senti, eux, que si la neutralité belge pouvait être violée, il n'y avait aucune raison pour que, désormais, celle de la Suisse ne subît pas le même sort ; qu'il n'y avait aucune raison pour que l'indépendance de la Suède et de la Norvège fût plus respectée un jour ? Ont-ils sauté sur leurs armes pour venir au secours de la Belgique ? Ont-ils fait campagne, dans leurs pays respectifs, pour amener leurs compatriotes à déclarer la guerre aux deux bandits couronnés qui se mettaient, par leur lâche agression, au ban de l'Europe civilisée ?

Ils se sont tenus cois.

Qui est-ce qui leur demande l'heure qu'il est aujourd'hui ?

Quand les cambrioleurs sont entrés chez le voisin belge, quand ils ont assassiné les enfants de ce voisin paisible, ils n'ont pas soufflé mot et, maintenant que nous sommes en train de flanquer une raclée à ces cambrioleurs et de les désarmer, ils font des parlottes, qu'ils appellent des Congrès socialistes, pour nous faire lâcher les bandits que nous tenons !

Ahçà! seraient-ils leurscomplices,parhasard^^

Ou bien nous prennent-ils pour des idiots ?

S'imaginent-ils que le sang généreux de centaines de milliers des nôtres, Français, Anglais, Belges, qui représentaient l'élite de la race humaine, intellectuellement et moralement, a coulé en vain ? S'imaginent-ils que nous avons pris ce bain de sang pour rien? S'imaginentils que nous allons laisser le militarisme prussien debout, sans lui arracher les crocs, ce qui serait le meilleur moyen pour nous d'avoir à recommencer une nouvelle guerre dans dix ans?

Surtout, que nos bons apôtres ne viennent pas nous chanter que c'est leur sympathie pour le peuple allemand, pour les frères socialistes allemands, qui les pousse à nous offrir leur médiation pour la paix !

Nous sommes assez grands, nous, socialistes français et belges, pour savoir ce que nous devons au socialisme et ce que nous devons à nos camarades socialistes allemands.

Nous leur devons de casser les reins à leur empereur ; nous leur devons de les affranchir de leur autocrate, puisqu'ils ont été trop bêtes, avec leurs millions de cotisants et d'électeurs socialistes, pour s'en débarrasser eux-mêmes.

Nous leur devons de démolir leur kaiser pour leur fournir l'occasion de se désolidariser avec ses crimes en proclamant la République allemande.

Nous leur devons cela, et rien d'autre.

Je l'ai déjà dit au quarteron de grotesques qui ridiculisent et qui déshonorent le Parti socialiste italien.

— 2:ji —

Je le répète aux socialistes de la Suisse allemande et de la Suède germanisée, qui, en défendant l'Allemagne, ont au moins, eux, l'excuse de l'afTinité de race et de culture.

Qu'ils nous f... la paix avec leur paix!

Lundi 5 octobre.

Le pliis chrétien des deux...

Il semblait qu'à VEcho de Paris tout le monde avait compris que des polémiques entre Français étaient indécentes en ce moment,

M. de Mun lui-même avait mis une sourdine à ses imprécations contre les mécréants.

Boum ! Voici que le grand journal des catholiques militants tourne contre nous, aujourd'hui encore, l'artillerie lourde du général Junius.

Après huit jours, il n'a pas encore digéré la lettre d Anatole France sur « l'amitié » que la République victorieuse offrirait au peuple allemand vaincu.

En vain, l homme qui porte à l'heure actuelle le nom le plus glorieux des lettres françaises a pris la peine d expliquer une phrase que des lettrés étaient inexcusables d'interpréter de travers.

En vain a-t-il souligné ses deux lettres d*un joli geste, en demandant à s'enrôler.

L'artillerie lourde catholique continue à tonner sur lui et sur toute la légion des mécréants qu'on sent derrière lui.

Il y a des gens, dans certain parti, qui n'ont rien appris, ni rien oublié.

Avec une niaiserie qui désarme, Junius nous attribue cette pensée : « La guerre n'éclatera jamais ; elle est impossible au vingtième siècle ! » C'est à nous qu'il prête cette ânerie, à nous qui, depuis dix ans, ayant senti venir la guerre, avons essayé de l'empêcher par tous les moyens !

Il nous prête cette autre naïveté : « Si par hasard la guarre éclatait, elle ne durerait pas ! » Gomme si jamais l'un de nous avait tenu un propos aussi imbécile !

Il nous jette à la face ce mot de plusieurs soldats allemands : « Cette guerre est une guerre d'officiers ! », et il essaie de nous démontrer que le peuple allemand la voulait autant que sa caste militaire.

La belle raison qu'il nous en donne, c'est que des atrocités ont été commises par de simples soldats allemands.

C'est comme si on nous rendait responsables, nous tous, des actes de barbarie que, dans certaines guerres coloniales, tel ou tel de nos officiers ou de nos soldats a pu commettre !

Est-ce que dans toutes les armées il n'y a pas des apaches? Est-ce que, dans toutes les armées, la guerre ne réveille pas, quelquefois chez les meilleurs, les instincts de férocité et de sauvagerie de la brute qui sommeille au fond de chacun de nous ? Est-ce que, à côté des ignominies qu'on reproche justement à certains officiers et à certains soldats allemands — qiie je voudrais bien voir fusiller quand on les prend sur le fait — il n'y a pas une foule de traits et

de faits qui prouvent que, pour Timmense majorité, les soldats allemands ne valent pas sensiblement moins que nos soldats à nous ? Ne sait-on pas qu'il suffit, à la tête d'une batterie, d'un capitaine gorgé de Champagne pour incendier une cathédrale comme celle de Reims ?

Quel but se propose-t-on, par ces excitations quotidiennes à la haine de tout un peuple ?

Pousser nos troupes, lorsqu'elles iront en Allemagne, à d'ignobles représailles qui nous déshonoreraient ?

Ne voit-on pas que le seul moyen de diminuer la durée de la guerre, c'est de crier partout que nous faisons une distinction entre le peuple allemand, et son gouvernement, c'est d'essayer de détacher le peuple allemand, qui a subi la guerre, de la clique militaire prussienne qui l'a voulue et préméditée ?

Ah ! Junius trouve stupide cette phrase qu'il a lue dans nos journaux : « Cette guerre sera la dernière ! »

Oui, nous espérons bien que ce sera la dernière !

C'est cette foi qui met du cœur au ventre à tous les nôtres ; c'est elle qui anime toute la nation anglaise ; c'est elle, j'espère aussi, qui anime les meilleurs des catholiques qui se battent dans nos armées.

Oh ! oui, nous espérons qu'en démolissant la caste militaire austro-allemande, clef de voûte du militarisme européen, nous épargnerons à nos enfants, à nos petits-enfants, les horreurs, les ignominies, les hontes qui désho norent l'Europe et l'humanité en ce moment.

Oh ! oui, ce qui soutient nos courages, ce qui empêche nos frères d'avoir des nausées au spectable des boucheries qui se déroulent devant eux, c'est la ferme conviction que le militarisme prussien sera abattu, et que, reprenantles beaux rêves du christianisme évangélique, d'Henri IV, de Leibnitz, de nos pères de la grande Révolution, de tous les grands hommes qui sont le sel de la terre, sur les ruines du monstre nous jetterons les fondements des Etats-Unis d'Europe !

G est sur ce rêve, sur cet idéal, que Junius crache le fer et le feu de son artillerie lourde.

Son âme chrétienne rêve de guerre éternelles, en attendant pour la multitude, dans l'autre monde, les douceurs des flammes éternelles !

Et c'est nous qui sommes les hideux matérialistes, les athées; et c'est lui qui est le chrétien!

Mardi 6 octobre.

La troisième à Ponce-Pilate.

Le comité directeur du Parti socialiste italien va envoyer des délégués à l'étranger.

Pour visiter les ruines de la cathédrale de Reims ?

Pour contempler les murs calcinés de la bibliothèque de Louvain et ameuter l'opinion publique italienne contre les Vandales?

Nenni.

Pour aller offrir leurs bons offices aux socia-

listes allemands et autrichiens, d'une part, aux socialistes français d'autre part, et leur vanter les bienfaits de la paix!

Je ne sais pas ce que nos camarades allemands répondront à ces donneurs de conseils.

Mais je leur promets un bon accueil de la part des socialistes français à Paris et à Bordeaux, ministres ou pas ministres.

Si le Comité directeur de mon parti voulait m'en croire, ainsi que Guesde et Sembat, ils prieraient ces ambassadeurs de ne pas faire un voyage inutile.

Nous n'avons que faire de leur palabres en ce moment.

Tous les boniments qu'ils peuvent nous servir, nous les connaissons par cœur : c'est de nous qu'ils les ont appris. Leur seul malheur a été de nous comprendre de travers.

Ou bien ces messieurs n'ont pas encore compris que, malgré la présence de la Russie dans le camp des alliés, la France, l'Angleterre et l'héroïque Belgique représentent, en face de la caste militaire austro-hongroise et de Timpérialisme teuton, la Civilisation, le Droit et la Justice, et, en ce cas, ils sont atteints d'une indigence intellectuelle, d'une telle anémie cérébrale , qu'ils ne le comprendront jamais.

Ou bien, ils le savent ; ils savent que l'Autriche a voulu étranger la Serbie ; que l'Allemagne a violé cyniquement la neutralité de la Belgique; qu'elle s'est mouchée dans les traités internationaux qui étaient la charte de l'Europe. Mais ils s'en lavent les mains, comme Ponce-

Pilate, ou par ce sentiment si humain qu'inspirait à Panurge la peur des coups, et, dans ce cas, comme ils se sont fait, par leur neutralité et leur abstention, les complices de l'impérialisme teuton, nous ne voulons avoir rien de commun avec eux. Nousles considérons comme les Saxons du socialisme international.

Qu'ils restent donc chez eux.

Aussi bien, ce qu'ils disent n'a plus aucune importance à nos yeux.

Ils n'empêcheront pas l'Italie de Victor-Emmanuel et de Garibaldi, l'Italie libérale et rérépublicaine, de marcher au secours de la France, de l'Angleterre et de la Belgique, ni de réunir à la grande famille italienne Trente et Trieste.

Tout le parti libéral, tout le parti républicain, tous les socialistes réformistes qui, avec Bissolati, ont quitté le Parti socialiste unifié par dégoût de son doctrinarisme imbécile ; toute la G. G. T. italienne qui suit l'impulsion généreuse de De Ambris, sont hardiment, carrément, contre la neutralité.

Nous n'avons qu'une peur, nous qui, ici, rendons à l'Italie l'affection fraternelle qu'elle a pour la France de Magenta et de Solférino, pour la France de la Révolution.

G'est qu'elle ne marche trop tard, c'estqu'elle arrive lorsque l'Autriche sera complètement abattue par les Russes, l'armée allemande rejetée sur le Rhin par l'armée française aidée de la « méprisable » armée anglaise, et qu'elle ait l'air de voler au secours de la vicloire.

Nous ne voulons pas qu'on dise dans toute

TEurope, de l'Italie de Garibaldi, ce qu'on disait de Pise au bon vieux temps : qu'elle ne se montrait sur les champs de bataille que comme les corbeaux pour dépecer les cadavres î

Mercredi 7 octobre.

Sur la mort de M. de Mun.

« Ce soir, après avoir écrit ces lignes, je me coucherai avec l'espoir au cœur. Quand on les lira, puissé-je me réveiller dans l'enthousiasme. »

Celui dont je lisais ces lignes dans VEcho de -Pûtrw d'hier matin ne s'est pas réveillé.

M. de Mun est mort.

Je ne pensais pas, en écrivant, il y a à peine huit jours, mon article un peu brutal « l'Evangile selon M. de Mun », que la mort allait nous priver si tôt d'un adversaire politique qui était rhonneur de son parti et dont le talent, la probité honoraient la France entière.

Hé ! oui, je le sais bien ! il aimait la France autantque nous l'aimons, nous, mécréants juifs, protestants ou libres penseurs.

Il l'aimait, lui, parce qu'elle était toujours, à ses yeux, la fille aînée de l'Eglise, alors que nous l'aimons, nous, parce qu'elle est la mère de la Révolution.

Il laimait, lui, comme Barrés, à cause de saint Louis, de Jeanne d'Arc et de Pascal ; nous

Taimons, nous, non seulement à cause de Jeanne d'Arc, mais à cause de Voltaire, de Diderot, de Gondorcet, d'Hugo, de Blanqui,deZola, de Jaurès et d'Anatole France.

Dans son amour pour elle, il croyait que la grande épreuve qu'elle traverse allait réveiller en elle la foi des ancêtres, alors que si les nôtres donnent leur vie joyeusement pour elle, c'est parce qu'ils savent que la victoire libérera, dans toute l'Europe, les nations opprimées et préparera, avec la paix définitive, la République laïque et sociale des Etats-Unis d'Europe.

Qu'importe qu'il aimât la France autrement que nous, et pour des raisons opposées, puisqu'il l'aimait autant que nous.

N'est-ce pas assez pour qu'en cette heure de réconciliation nationale sa mort soit un deuil pour nous ?

Et n'est-ce pas la meilleure preuve de cette réconciliation nationale que de nous voir prendre part, nous, les mécréants, au deuil des catholiques, dont tant de fâcheux souvenirs et de conceptions antagonistes nous séparent si profondément !

Il y avait pourtant, entre M. de Mun et nous, mécréants socialistes, un point de commun.

M. de Mun avait compris, surtout aux heures de son ardente jeunesse, que le christianisme ne commandait pas seulement à ses adeptes la soumission aveugle de leur raison aux dogmes et à la discipline de Rome, qu'il leur faisait un devoir de réaliser sur la terre même un peu plus de justice sociale.

Peut-être, sur ce terrain de la justice sociale,

la guerre finie, pourrons-nous nous rencontrer avec les catholiques, que la grande secousse morale d'aujourd'hui aura rapprochés du christianisme évangélique.

Heureuse mort que celle de ce pasteur catholique !

Plus heureux que Déroulède, plus heureux que notre vieux Rochefort, plus heureux que notre grand Jaurès même, qui, n'ayant pas su avec certitude que l'Angleterre marchait, a pu mourir avec quelque appréhension pour la France, M. de Mun s'est endormi du dernier sommeil avec la certitude absolue de la victoire.

Heureux ceux qui meurent en ce moment, heureux surtout les braves qui meurent à cette heure pour la défense du sol de la patrie, pour la liberté et la civilisation : ils s'endorment, comme M. de Mun, avec la joie au cœur î

Jeudi 8 octobre.

Éloge du grand Carnot (1).

) La reproduction de cet article reste interdite par la censure.

Vendredi 9 octobre.

Faut-il employer les territoriaux ?

J'ai tenté de faire hier l'éloge du grand Garnot.

Sujet prohibé : mon article a été supprimé.

Me sera-t-il permis de dire aujourd'hui, sans éloge intempestif et subversif à l'adresse de celui qu'on appela l'Organisateur de la Victoire, que nous nous trouvons en présence du double problème militaire que nos aînés de 1792 eurent à résoudre et qu'ils surent résoudre?

Pour résister à la coalition européenne, nos ancêtres — je prie la Censure de remarquer que je ne dis pas nos glorieux ancêtres — furent obligés de recourir à ce qu'on appelait la levée en masse ; cette levée en masse entre nous, n'était que de la petite bière à côté de la levée en masse d'aujourd'hui; en ce temps-là, la levée en masse ne prenait que les tout jeunes hommes, tandis qu'aujourd'hui le peuple français est mobilisable jusqu'à quarantehuit ans.

Il s'agissait pour eux d'organiser le million d'hommes qu'ils levèrent; comme il s'agit actuellement pour nous d'organiser les deux à trois millions d'hommes qu'il nous faut pour tenir tête à la formidable levée en masse de la populeuse Allemagne, qui appelle ses hommes de dix-huit à quarante-huit ans.

Nos ancêires —je répète à la Censure que je ne veux nullement insulter le gouvernement actuel en faisant l'éloge de nos ancêtres — com-

prirent tout de suite que la quantité n'est rien sans la qualité.

Or, il y avait en ce temps-là deux sortes de soldats : ceux de la vieille armée royale, les régiments de ligne, et ceux de la garde nationale, composés de volontaires et de jeunes recrues.

Lerégimentsde lignes, c*étaient,silaCensure me permet cette comparaison, comme qui dirait les vieux briscards de nos armées de la Meuse, de 1 Aisne et de la Somme.

Les gardes nationaux, c'étaient — je supplie la Censure de ne me prêter aucune intention malveillante — les régiments de territoriaux qui se tournent les pouces depuis plusieurs semaines dans toutes les garnisons de France et de Navarre, sans avoir vu le feu.

Il va sans dire que nos territoriaux ont, sur les gardes nationaux d'alors, deux supériorités : la première, c'est qu'ils sont des hommes faits, solides, — j'ose dire, sans crainte d'être censuré, qu'entre trente-quatre et quarantetrois ans les citoyens français ne sont pas encore tous complètement gâteux ; — la seconde, c'est qu'ils ont presque tous fait trois ans de service, sans compter deux périodes de réserve.

Nos ancêtres de 1792, qui n'étaient pas des buses, que firent-ils?

Ils firent l'amalgame.

J'ai employé ce mot dans mon article d'hier: c'est peut-être à cause de ce mot que mon article a été supprimé; la Censure a peut-être cru que ce mot- là était, comme les chiffres de l'enregistrement apposés sur les affiches Maggi, un

signe conventionnel destiné à éclairer Tétatmajor allemand sur la situation de nos troupes.

Je lui donne ma parole d'honnête homme — qui n'a pas plus de onze ans et trois mois de prison à son casier judiciaire — que le mot amalgame signifiait, dansla langue de 1792, quelque chose de très honnête : c'était un honnête mélange de soldats de ligne et de gardes nationaux

On mettait un bataillon de ligne avec deux bataillons de gardes nationaux; on agitait le mélange et on servait chaud le tout, « l'amalgame », aux Prussiens et aux Autrichiens.

C'est ainsi que, dans les armées de la première République, on obtint la qualité avec la quantité.

Et bien ! aujourd'hui où il est évident que les Allemands font appel à leurs territoriaux et où nous semblons hésiter à nous servir des nôtres, que penseriez-vous d'un nouvel amalgame qui verserait nos territoriaux, à assez haute dose, dans les régiments de jeunes grognards aguerris qui depuis deux mois tiennent tête à des forces allemandes numériquement supérieures^

Et les cadres, direz-vous? j

Les cadres? J

Si la Censure m'y autorise, j'expliquerai demain comment nos ancêtres résolurent ce deuxième problème, d'une manière qui ne les empêcha pas, à ce que raconte l'Histoire, de gagner la bataille de Fleurus.

Samedi 10 octobre.

Pépinière d ' officiers .

La Censure était bien aimable hier.

Elle n'a pas châtré mon article.

Pour peu qu'elle soit aussi bien lunée aujourd'hui, je vais peut-être pouvoir dire comment nos ancêtres de 93 donnèrent des officiers aux 1.200. 000 hommes dont ils décrétèrent la levée en masse.

Comment faire pour donner des cadres à cette énorme armée composée en majorité de bleus?

Ils eurent une idée hardie, tellement hardie que celui qui la préconiserait aujourd'hui ferait l'effet d'un fou.

Ils donnèrent les grades à l'élection.

Les inférieurs présentaient une liste de trois candidats au grade supérieur; les gradés du grade supérieur choisissaient sur cette liste leur nouveau collègue. Et quand, dans une bataille, un régiment était décimé — on disait en ce temps-là une demi-brigade — on élisait sur-lechamp les remplaçants. Il n'y avait que les grades supérieurs qui étaient soustraits à l'élection.

Les choix des soldats citoyens ne devaient pas être très mauvais, puisque ce sont des armées dont les chefs furent ainsi nommés qui tinrent tète à l'Europe coalisée. En y réfléchissant bien, ils ne pouvaient pas être mauvais : dans une troupe qui se bat, chacun a trop intérêt à avoir de bons chefs, la vie et l'honneur de chacun dépendent trop du chef pour que les hommes n'apportent pas une réelle conscience dans le

choix de ceux qui doivent les conduire au feu.

Je ne demande pas que les chefs soient nommés aujourd'hui à l'élection. Un siècle de bureaucratie nous a tellement déshabitués de toute hardiesse intellectuelle, que je ne songe nullement à revenir, en matière militaire, aux pratiques de la Révolution.

Mais si je n'ai pas la prétention que les chefs soient nommés à l'élection, je voudrais obtenir au moins que, quand les cadres sont décimés par le feu, on les remplace immédiatement par des cadres nouveaux : car, comment verser les territoriaux des plus jeunes classes, ceux qui ont 35, 36 et 37 ans, dans les régiments déjà aguerris, si ces régiments n'ont plus de cadres?

On fait des décrets ministériels pour faciliter l'avancement en temps de guerre; M. Messimy en a fait un excellent, il y a six semaines, le jour où il quitta le ministère de la guerre : ce décret était si peu appliqué que son successeur a dû en signer un tout pareil.

Je crains bien qu'aujourd'hui, comme avant le décret Messimy, il ne faille la croix et la bannière pour obtenir de l'avancement.

Et pourtant, qui ne sait qu'au bout de deux mois de la dure campagne que font nos troupes, il n'est pas un sergent un peu dégourdi qui ne soit capable de faire un sous-lieutenant; pas un sous-lieutenant qui ne soit capable de faire un capitaine; pas un capitaine qui n'ait acquis en quelques semaines plus d'expérience de la guerre que n'importe quel commandant en dix ans de caserne, pendant la période de paix?

Avoiravecquellelenteursefaitravancement,

on se demande vraiment si ce n'est pas pour faire des économies de bouts de chandelle que l'Etat hésite à faire des promotions en masse, qui referaient les cadres décimés par la mitraille et permettraient d'encadrer solidement nos territoriaux!

Personne ne comprendrait qu'on hésitât à mettre en ligne nos territoriaux sous prétexte que leurs cadres manquent de solidité, d'expérience et d'autorité morale, quand nos armées qui se battent depuis deux mois sont une si merveilleuse pépinière de sous-officiers et d'officiers !

[(1) Il est inadmissible qu'avec le million de territoriaux qui bayent depuis deux mois loin du champ de bataille, et les cadres exercés qii'on peut trouver dans nos armées déjà aguerries par deux mois d'une dure campagne, on n'ait pas trouvé au moins 200 à 300.000 hommes, pour renforcer notre extrême gauche ou pour les lancer au secours d'Anvers.]

Dimanche 11 octobre.

Vive la Belgique !

C'est un très grand crève-cœur pour nous tous que la chute d Anvers.

A notre douleur se mêle je ne sais quelle humiliation, je ne sais quel remords, de n'avoir pas été plus capables de le secourir

(1) G© pissage avait été supprimé par la censure.

que nous ne l'avions été de tendre la main à Liège et à Namur.

Le coup sera d'autant plus rude que notre pauvre Censure ne nous a pas laissé y préparer l'opinion ni pousser un suprême cri d'appel, quand il en était encore temps, pour qu'on portât secours à la noble cité !

Ce qui nous afflige le plus, en ce malheur, ce n*est pas que Tarmée allemande qui a pris Anvers va se trouver disponible désormais contre nous.

Ce n'est pas la joie insolente des vainqueurs et le réconfort moral que cette victoire va leur apporter, un réconfort dont ils avaient tant besoin après leur défaite de la Marne.

C'est de voir une nouvelle épreuve s'abattre sur l'héroïque peuple belge.

Il ne dépendait que de lui, pourtant, d'être tranquille. Il n'avait qu'à faire un signe, à lever le pelit doigt, à entr'ouvrir sa porte à l'armée allemande pour lui permettre de venir nous poignarder par derrière.

Les Allemands auraient payé largement sa défaillance.

Ils auraient, sans rien casser, remonté la vallée de la Meuse entre Liège et Namur, puis la vallée de la Sambre entre Namur et Charleroi.

Liège n'aurait pas été bombardé, ni Namur ; Bruxelles n'aurait pas vu défiler l'armée prussienne, des officiers belges attachés délicatement aux étriers des vainqueurs ; Louvain n'aurait pas été incendié; les bourgmestres du pays wallon n'auraient pas été fusillés, et Anvers serait resté le grand port d'importation de toute la Germanie,

Le peuple belge a préféré l'invasion au déshonneur.

Quelle dette de reconnaissance nous lui devrons, nous, Français, éternellement, et avec quelle tendresse nous l'aimerons, nous et nos arrière-neveux, à travers les siècles, ce petit peuple qui, par son sacrifice sublime, s'est élevé en un seul jour au niveau des plus grands peuples ! des plus grandes forces morales de l'humanité !

Je ne dis pas assez.

Quelle reconnaissance lui devra l'Europe entière pour avoir proclamé, par son martyre, qu'il existe encore un droit public en Europe ! quelle reconnaissance lui devra l'humanité entière pour avoir, en un siècle où l'égoïsme et la force brutale semblaient triompher sur toute la terre, affirmé au prix de son sang que, pour un homme comme pour un peuple, la mort vaut mieux que la honte !

La mort !

Qu'est-ce que je dis là !

La Belgique mourir !

L'armée française, grossie de la « méprisable » armée anglaise, est arrivée trop tard pour sauver l'héroïque cité.

Mais elle arrive.

Elle est de nouveau aux frontières de Belgique.

Amis belges, frères belges, l'heure de la délivrance approche.

Anvers est tombé.

Vive le roi Albert !

Vive la Belgique î

Lundi 12 octobre.

La leçon d'Anvers.

Nous aimons tous qu'on nous dore la pilule.

La chute d'Anvers est une pilule amère.

Il faut admirer les journaux qui suent sang et eau depuis hier pour nous expliquer que la prise du réduit de la défense belge n'a aucune importance.

Hier, ils nous disaient : Anvers tiendra un an.

Aujourd'hui, ils ne sont pas loin de nous affirmer que les Allemands ont fait une bien mauvaise affaire en s'emparant d'Anvers.

Ça vaut bien la peine de nous moquer de l'agence WoKF si c'est pour lui emprunter, sinon ses méthodes, du moins son esprit de bluff et de mensonge!

Si les Allemands sont assez benêts pour croire que c'est en exécution d'un plan admirable de leur état-major qu'ils ont reculé de la Marne à l'Aisne, c'est leur affaire.

Mais vraiment c'est prendre le peuple français pour plus bête qu'il n'est que de venir lui faire prendre certaines vessies pour des lanternes.

Quelle autorité morale aura la presse au cas où il surviendrait pour nous des heures d'épreuves si, par peur de voir châtrer ses articles par une censure qui est la gaieté de ces heures tragiques, elle s'abaissait à tromper sciemment l'opinion publique ?

Pourquoi l'endormir dans une sécurité trompeuse ?

La chute d'Anvers c'est la preuve que l'armée allemande reste formidable; que, blessée sur la Marne, elle est encore debout.

Il ne faut rien connaître de la ténacité de l'Allemagne, de son esprit de méthode, de sa passion nationale, de son génie organisateur, pour s'imaginer qu'elle ne va pas jeter sur notre extrême-gauche l'armée qui vient d'assiéger Anvers ; qu'elle ne va pas la renforcer, non pas dans six mois, mais tout de suite, de toutes les forces qu'elle a pu rassembler. Elle n'épargnera rien, sachant bien qu'elle joue son existence, pour essayer de briser notre effort. De dix-huit à cinquante ans, elle mobilise tous ses enfants en état de porter les armes; et quand elle les mobilise, ce n'est pas pour les laisser bayer aux corneilles, c'est pour les envoyer au feu. Déjà, toutes les feuilles suisses, italiennes, hollandaises annoncent qu'ils créent une nouvelle armée en Belgique pour venir arrêter le mouvement de notre gauche. Je n'apprends là rien à l'état-major qu'il ne sache.

Il y a deux façons de répondre aux cris de triomphe que la prise d'Anvers fait pousser aux Allemands.

La première, c'est denier leur victoire ; c'est de fermer les yeux et de se cacher la tête pour ne pas voir Tefforl gigantesque qu'ils préparent pour garder sur nous, tout en faisant tête à la Russie, une supériorité numérique ; c'est de continuer à tirer un si médiocre parti des

ressources en hommes dont regorge la France.

La seconde, c'est de marquer honnêtement un point aux Allemands, puis de riposter en utilisant nos territoriaux, de préférence en les versant prudemment dans l'armée active,- après avoir refait par une promotion générale les cadres de cette armée active; et de nous assurer ainsi une supériorité numérique écrasante.

LaCensure daignera peut-être me laisser dire que, de ces deux méthodes, la seconde est celle qui se rapproche le plus de celle du grand Car no t.

Le Pacifisme.

Simple dialogue entre M. ^aul ^ourget et ^Gustave fïervë.

Sous le titre « Les Leçons de la Guerre », M. Paul Bourget, de l'Académie Française, donne dans r^cAo de P^^m des leçons aux Français pacifistes — socialistes, radicaux, répuhlicains modérés, chrétiens de toutes sectes et de toutes nuances — qui se battent depuis dix semaines pour préserver la France de la botte prussienne :

La réponse de Gerhardt Hauptmann à M. Romain Rolland et le manifeste des intellectuels allemands sontvenus àpointpourréfuterun nouveau sophisme de nos pacifistes qui n'est pas sans danger. Il risquerait, s'il se répandait, de fausser dans la conscîonce française la saine leçon des événements.

Le fracas des obus, l'incendie de Reims, les horreurs de l'invasion obligent, quoi qu'ils en aient, nos assembleurs de nues à reconnaître la naïveté du cri de Michelet : « La France déclarera la paix à l'Europe ».

Quand Louis XIV et Napoléon I^r déclarèrent la guerre à l'Europe, ils étaient autrement naïfs que Michelet, et d'un niveau moral autrement inférieur par-dessus le marché.

Et comme par ailleurs nos gens sont de braves Français et qu'ils n'ont de gâté que l'esprit, ils acceptent la guerre ; mais, ajoutent-ils, contre le militarisme prussien.

Il faut en effet avoir l'esprit singulièrement gâté pour distinguer, même quand on est en colère, que l'Allemagne de Gœthe, de Kant, de Hegel, de Wagner, de Beethoven, du docteur Ehrlich, de Lassalle et de Karl Marx est assez différente de l'Allemagne des féodaux et des militaristes prussiens.

Cette formule paraît bien simple, bien légitime ; traduisez-la : elle porte, cachée en elle, la justification de toutes leurs erreurs passées; elle signifie que la catastrophe présente est due uniquement au culte que nos voisins d'outre-Rhin, ou mieux leurs gouvernants, professent depuis un demi-siècle pour l'armée.

Mais non! mais non! Nous n'avons pas l'esprit assez gâté pour dire de pareilles naïvetés; ce que nous reprochons au peuple allemand, — qui est loin à nos yeux d'être un petit saint, — ce n'est pas d'avoir trop aimé son armée qui est une armée nationale à certains égards, c'est

de n'avoir pas eu assez d'esprit révolutionnaire pour donner dans son pays à sa caste féodale le coup de balai que nous avons donné à la nôtre, en 1792.

C'est pour avoir poussé cette religion jusqu'au fanatisme, qu'ils sont devenus un fléau européen et qu'il faut les combattre.

C'est parce qu'ils n'ont pu se débarrasser et débarrasser lEurope de cette caste féodale, militaire, qui est un fléau européen, que nous devons, nous, mater cette caste que le peuple allemand a été trop bête pour mater tout seul.

La guerre actuelle deviendrait ainsi une guerre à la guerre.

C'est parce que la guerre actuelle est vraiment pour nous, comme elle l'est pour la majorité du peuple anglais, une guerre à la guerre, que tous les socialistes, les républicains et les bons chrétiens de ce pays la font avec tant de cœur.

Bien loin d'être une démonstration par le fait de l'erreur pacifiste, elle démontrerait l'erreur militaire, et demain, quand le territoire serait débarrassé, vous verriez nos funestes songe-creux recommencer leur propagande d'anarchie : campagne contre l'autonomie delà juridiction militaire; cam pagne contre les prérogatives des officiers, contre leur indépendance politique et religieuse; cam pagne contre la durée du service.

Après la guerre, nous recommencerons, en effet, notre propagande « d'anarchie », c'està-dire notre propagande pour que l'armée ne

forme pas une caste en dehors de la nation ; pour que la justice militaire devienne de plus en plus équitable et de plus en plus humaine; pour que les charges militaires ne soient pas disproportionnées avec les forces de la nation ; pour que l'on n'abêtisse pas les gens dans les casernes par des années d'exercices de chiens savants, quand l'expérience de la guerre aura prouvé, clair comme le jour, que les soldats de deux ans valent autant que les soldats de trois ans et les soldats de cinq ans ou de sept ans.

S'il était vrai que la religion de l'armée eût, en effet, produit le cataclysme qui ravage aujourd'hui l'Europe, nos antimilitaristes seraient justifiés.

Ils n'ont jamais dit cette ânerie, que ce soit la religion de l'armée en Allemagne qui ait produit la guerre actuelle ; ils disent que c'est l'intérêt dynastique des Habsbourg d'Autriche et l'absence de régime parlementaire en Allemagne qui ont amené la catastrophe.

Ce n'est pas vrai ; et leur façon d'interpréter la guerre actuelle est aussi chimérique que leurs palabres de La Haye ou de Berne. Essayons de le prouver

Ecoutons placidement la réfutation de sottises que nous n'avons jamais dites.

M. Hauptmann et ses confrères nous y aideront. Ce sont des dramaturges, des romanciers, des critiques, des artistes très étrangers aux prétendus préjugés del'uniforme. Ecoutez-lesprotestercontre toute distinction entre Tarmée et le pays : « Le militarisme prussien, disent-ils, et la culture allemande ne font qu'un. » Ils ne veulent à aucun prix

se séparer d'une armée qui, pour eux, forme corps avec là nation, est la nation même. Voilà le fait que nous devons comprendre.

Oui, mais l'autre fait que vous ne comprenez pas, c'est que quatre millions et demi d'électeurs socialistes allemands — soit le tiers des électeurs allemands — ont mené une lutte au couteau contre la caste militaire allemande ; quMls refusaient de voter le budget de la guerre et qu'ils n'ont marché, le jour de la déclaration de guerre, que trompés, contraints et forcés, affolés par la peur du danger russe et par des considérations d'ordre patriotique et politique des plus élevées.

Le mot célèbre sur la guerre « industrie nationale de la Prusse » se rapporte aux temps où les Hohenzollern étaient prisonniers des plaines arides du Brandebourg et de la Poméranie. Il n'a plus de sens aujourd'hui qu'ils sont les gérants d'un empire de cinq cent quarante mille kilomètres carrés et plus, qui compte vingt-six Etats et soixante-six millions d'habitants. Cet empire-là est une colossale maison de commerce pour qui la gloire militaire n'est qu'un procédé d'extension de son chiffre d'affaires. La volonté du kaiser, les intempérances d'humeur de son fils, la morgue dujunker, qu'estce que tout cela en regard de l'immense intérêt que représenterait la conquête du port d'Anvers, le marché de Paris ouvert, nos colonies occupées ?

Oui, mais quatre millions et demi de socialistes allemands se sont fait traquer et persécuter depuis des années, et leurs militants condamner à des centaines d'années de prison pour avoir osé proclamer que « la conquête du

port d'Anvers, le marché de Paris ouvert, nos colonies occupées » ne valaient pas les os d'un seul ouvrier allemand.

Relisez avec soin le traité de Francfort ; vous y verrez écrit à chaque ligne, dans ces articles qui semblent dictés par un hoinme de finance, l'intention secrète de M. de Bismarck: solidariser l'armée avec le pays, de telle sorte qu elle ne soit plus que le prolongement de l'usine et du comptoir. Ce programme n'a pas connu de défaillance; le soldat allemand fait partie intégrante de la firme nationale au même titre que les actionnaires et le directeur. L'intellectuel en fait partie aussi de cette firme. Armée et commerce sont là-bas des créations de la méthode; et cette méthode, c'est l'œuvre des Universités de l'enseigner. Tout est scientifique dans cette activité, qu'elle s'applique à organiser des régiments, à exploiter un brevet d'industrie, à drainer une ville ou à commenter un texte. Cette atroce guerre qu'ils nous font se développe ellemême d'après un système ; ils la qualifieraient d'objective et de réaliste s'ils éprouvaient le besoin de la justifier.

Oui, seulement les chefs du parti socialiste allemand ont fait dix-huit mois de forteresse pour avoir protesté contre le traité de Francfort!

Quand on se rend compte de ces vérités d'ordre bien élémentaire, on se rend compte aussi que nous n'en sommes qu'à un épisode d'une lutte que terminerait seule une victoire d'extermination et cette victoire-là est impossible.

Heureusement qu'il est impossible d'exterminer un peuple de soixante-huit millions d'habitants 1

Ce n'est pas le militarisme prussien que nous avons devant nous : c'est une race entière dont les appétits sont inconciliables avec notre existence.

Pour l'amour du bon Dieu, exterminons-la !

C'est le commerce, c'est l'industrie, c'est la science, ces ouvriers de la paix, disent les optimistes, qui ont déchaîné sur notre sol ces hordes envahissantes.

Mais non ! les optimistes disent que c'est l'autocratie prussienne qui a déchaîné la guerre.

Elles viennent nous dévorer au nom de leur bienêtre, au nom de leur épanouissement, au nom de leurs pensées. Si jamais la tragique et inéluctable loi de la guerre a été proclamée, c'est dans cette année 1914 où la plus molle, la plus facile, la plus cosmopolite des civilisations a soudain laissé la place à la bataille universelle. C'est qu'il n'y a pas de concurrence pacifique. Posséder, c'est toujours se défendre.

Alors, vive la guerre sociale, vive la guerre de classe, vive la guerre de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent !

Vous pouvez souhaiter passionnément qu'il en soit autrement, tracer le tableau du monde où l'arbitrage se substituerait à l'épée, comment imposerez-vous l'arbitrage si un des arbitres se révolte? ParTépée? Vous êtes au rouet, dirait Montaigne.

A bas l'arbitrage obligatoire entre patrons et ouvriers, et vive la révolution sociale en permanence î

Regardez plutôt en face la dure réalité ; par-deli cette terrible guerre, prévoyez-en d'autres?

Douce perspective ! noble idéal !

L'Allemagne avait été mise hors d'état de nuire quand, en 1648, le roi de France, par le traité de Westphalie, brisa l'empire; elle s'est reconstituée et Napoléon la retrouva devant lui en 1806. Il crut bien l'avoir brisée ; en 1870 elle s'était reconstituée, et comment !

La naïveté du roi de France en 1648 et de Napoléon I®^ en 1806 fut de croire qu'on pouvait briser une nation !

Que nous la brisions, nos alliés et nous, en 1914, elle se reconstituera et nous aurons de nouveau à la combattre.

Nous ne serons pas aussi naïfs que Napoléon; nous n'essaierons pas de briser l'Allemagne, qui a le droit de vivre tout autant que la France.

Disons-le nous et préparons-nous à un duel où nous maintiendrons notre groupe à nous en face du leur. Mais c'est à la condition que nous soyons forts, plus forts qu'eux.

Disons-le nous, et sachons bien que si nous abusons de notre victoire comme Napoléon I^r^ dans cinquante ans l'Allemagne voudra sa revanche et ce sera la guerre éternelle.

La vie humaine serait trop hideuse si celte concurrence guerrière n'aboutissait qu'à des massacres et si ce mot : Force, n'était pas dans son acception profonde. Nos ancêtres romains l'avaient bien vu.

La vie humaine serait trop hideuse si la guerre perpétuelle était l'idéal des bipèdes à face humaine, comme elle semble l'idéal de

certains académiciens bien pensants, bien confits en dévotion, en l'amour de Dieu et de leur prochain.

Considérez donc la France d'aujourd'hui et comparez-la mentalement à celle d'il y a trois mois. N'êtes-vous pas plus fîer d'appartenir à celle qui sait souffrir et se dévouer qu'à celle-là qui semblait une Byzance vouée uniquement au plaisir ou à l'intrigue, entre les thés tangos et le Palais- Bourbon?

Pardon ! Notre France à nous, la France] socialiste connaissait autre chose que le tango et les intrigues du Palais-Bourbon; elle luttait pour la justice sociale et pour la paix internationale, quelquefois au prix de la liberté de ses militants.

N'avez-vous pas l'impression, dans l'angoisse actuelle, que vous vivez plus, que vous vivez mieux? Ne sentez-vous pas qu'au lendemain de cette épreuve ceux qui reviendront du feu auront appris quelque chose et qu'ils ne se prêteront plus à certaines défaillances?

Ceux des nôtres qui reviendront du feu en reviendront plus enragés de justice sociale et de paix internationale.

N'êtes-vous pas frappés de l'évidente anxiété dont font preuve les politiciens professionnels à l'idée de se retrouver face à face avec leurs électeurs rentrés du front?

La plupart des « politiciens professionnels » sont au front. Quelques-uns d'entre eux sont morts au champ d'honneur, d'autres se battent et affrontent la mort tous les jours.

Les survivants de la Marne et de TAisne auront trop souffert pour ne pas vouloir que la prochaine guerre soit faite dans toutes les conditions de préparation qui assurent, ou du moins facilitent la victoire.

Ils auront trop souffert — ceux d'Allemagne et ceux de France — pour ne pas exiger que cette guerre soit la dernière des guerres.

Ils auront vu de trop près l'ennemi séculaire pour ne pas savoir que cette prochaine guerre est inévitable.

A la chienlit, le sauvage !

Fichez-nous la paix, avec la prochaine guerre ; laissez-nous au moins finir celle-ci !

Il y a là-bas une immense masse d'hommes qui nous hait parce qu'elle veut nos biens, les héritages, les richesses de notre patrie, — terra pa^ terna ! — la terre que nous ont léguée nos pères. Pensant et sentant ainsi, ils vivront d'abord pour l'armée en dépit des pacifistes.

Que signifie ce galimatias?

Ce sera une manière de reconstruire une France héroïque où il sera plus doux de respirer que dans celle où nous étouffions. Ne confondons pas le soudard et le soldat. Tant pis pour l'Allemagne si elle n'a pas su distinguer ces deux types. Les compatriotes des Jolfre, des Galliéni, des Castelnau, des Marchand, des Lyautey, savent la différence.

Quand ceux des nôtres qui reviendront de la guerre entendront des sornettes pareilles, même s'ils ont de l'estime pour les généraux qui les auront conduits à la victoire, je ne crains qu une chose, c'est qu'ils n'en viennent à se

demander s'il y a une différence entre un pangermaniste et les chauvins français capables de leur tenir au vingtième siècle un langage si « époustoufflant », comme disait un autre académicien !

Mardi 13 octobre.

Leurs intellectuels.

Les gros bonnets de la science allemande, comme qui dirait les vénérables messieurs de l'Institut de chez nous, ont lancé un appel aux nations civilisées. Il est signé des plus grands noms de la science allemande. On le lira plus loin. Il faut le lire.

J*ai horreur de la Censure — sauf de celle qui fonctionne à Paris, au siège du gouvernement, qui est bien l'institution la plus intelligente, la plus utile, la plus libérale et la plus « rigolo » qui existe sous la calotte des cieux, après la sacrée Congrégation de l'Index.

Pour rien au monde, je ne voudrais étouffer la voix de mon plus mortel ennemi, sans l'entendre.

Les grands noms qui sont au bas du manifeste sont d'ailleurs aussi illustres que les plus grands noms de la science française. Je les respecte. Les aviateurs allemands auront beau écrabouiller, du haut de leurs « Taubes », des femmes et des enfants ; les soudards allemands auront beau incendier Louvain, bombarder la

cathédrale de Reims, je ne puis pas plus nier que les signataires de ce manifeste sont des hommes dont les travaux honorent l'humanité que je ne puis nier qu'il fait jour quand le soleil brille à midi.

Tout de même, ce manifeste est monumental.

Pour ces messieurs, il est faux que le gouvernement allemand ait voulu la guerre. Alors, pourquoi n'a-t-il pas obligé son allié, ce pauvre vieux gâteux de François-Joseph, à accepter la soumission de la Serbie ? Pourquoi donc, au moment où, sous la pression de l'Angleterre et de la France, la Russie acceptait de parler avec l'Autriche, laquelle acceptait de renouer les pourparlers, le gouvernement de Berlin a-t-il envoyé à Pétrograd et à Paris l'ultimatum qui a tout cassé ?

Pas un mot de protestation contre la violation du territoire belge. Ah! non! Ça, c'est trop fort I Ils prennent à leur compte la théorie de leur gouvernement sur le chiffon de papier ! Ils osent dire que s'ils ont violé la Belgique, c'est qu'ils craignaient de la voir violer par la France ! Ils ne savent donc pas que notre étatmajor se croyait tellement sûr que la neutralité de la Belgique serait respectée qu'il n*avait pas fortifié notre frontière du Nord — malgré les avertissements de notre Jaurès — et qu'il a eu la candeur, que nous ne lui avons pardonnée, nous, qu'après la bataille de la Marne, de ne pas concentrer toutes nos troupes à la frontière belge !

Pas un mot de protestation non plus contre

rincendie de Louvain ! Au contraire ! C'est le lapin belge qui a commencé!

Il paraît qu'on en veut à leur « culture » ! Que c'est elle qu'on veut détruire ! Qui est-ce qui en* veut à leur culture? A part quelques académiciens réactionnaires et bassement nationalistes qui représentent la France comme moi je représente le pape de Rome, quel est le Français un peu cultivé qui ne considère la culture allemande — c'est-à-dire la science, la musique, la philosophie, l'industrie, la méthode allemandes — comme un des facteurs les plus précieux de la civilisation humaine ?

Bougres d'idiots, mais nous aimons Gœlhe, Beethoven, Wagner et Behring plus que vous !

C'est votre militarisme, c'est votre caporalisme prussien, ce sont vos junkers, c'est votre orgueil puant que nous ne pouvons digérer, votre pangermanisme qui a obscurci chez les meilleurs d'entre vous tout sens moral — comme l'orgueil militaire l'obscurcit chez nous au temps de Napoléon I^' !

En Angleterre, quand toutes les forces de l'Empire écrasaient les Boers, une minorité se dressa pour crier : « Vivent les Boers ! »,et elle cria si fort que les Boers vaincus lurent traités comme des égaux par la libre Angleterre !

En France, à une autre époque troublée de notre histoire, toute l'Université de France se dressa derrière Zola et derrière Anatole France pour faire entendre la protestatiou du Droit.

Après la violation de la neutralité belge, après Louvain, après Reims, j'espérais, pour

l'honneur de l'Allemagne, de l'Allemagne de Goethe, de Wagner, de Beethoven, de Lassalle et de Karl Marx, qu'une minorité se lèverait pour sauver l'honneur du nom allemand.

Je constate avec douleur que cette élite ne semble pas exister en Allemagne.

Du côté des intellectuels allemands, silence.

Du côté des socialistes allemands, silence.

Ce n'est donc pas seulement le kaiser et ses junkers, ce sont les intellectuels allemands et les socialistes allemands qui ont besoin d'une leçon !

Dans l'intérêt de l'Allemagne elle-même, dans l'intérêt de Thumanité, soldats de France, de Belgique et d'Angleterre, qui êtes en face des soldats allemands, vous pouvez leur tirer dessus en toute sérénité !

Mercredi 14 octobre.

Un Turco de seize ans.

— Monsieur, je viens vous demander votre appui pour m'engager.

— Vous engager ?

Je regardai, ahuri, le grand diable de turco qu'on venait d'introduire dans mon cabinet, et qui, manifestement, n'était pas un de nos jeunes gardes.

— Ah ! ça vous étonne que je sois habillé en turco et que j'aie besoin de votre protection pour m'engager ? Je vais vous conter cela.

Mon grand diable de turco s'assit.

— Voici mon histoire. J'habitais, avant la guerre, dans ma famille à Paris. Je travaillais chez M. Géraud, passage Thionville, comme' mécanicien. Quand la guerre a éclaté, ma famille a voulu aller dans les Ardennes, où sont mes grands-parents. J'y suis allé avec elle. On s'est trouvé en pleine bataille. Je suis allé voir. Il y avait des turcos qui se battaient par chez moi. J'ai ramassé un fusil et des cartouches par terre. Et j'ai fait comme eux.

— Vous savez tirer ?

— Un peu ; j'ai été dans une société de tir.

— Continuez.

— Les turcos battaient en retraite. Je les ai suivis. Alors un sergent m'a dit : « Si les Prussiens te prennent à tirer sans être en uniforme, ils te fusilleront. » Et il m'a donné un costume de turco.

— Ce sergent est un brave et un garçon intelligent. Ça doit être un socio.

— Je me suis battu un mois. J'ai assisté à huit combats.

— Vous n'avez jamais été blessé ?

— Une éraflure au pied. Mais je ne suis pas allé à l'ambulance. Au bout d'un mois, le lieutenant m'a dit qu'il ne pouvait pas me garder, que je n'étais pas engagé, que j'étais trop jeune.

— Quel âge avez vous?

— Seize ans.

Je contemplai mon grand diable de turco.

C'est vrai, c'était un gosse. Sa taille, ses grands vêtements bouffants, ma myopie aussi, m'avaient fait prendre ce gamin pour un

homme. Une bonne tête, ma foi î Barra et Viala devaient avoir une tête comme ça !

— Continue, mon petit!

— Mon lieutenant m'a donné ce billet. Tenez.

Je lus :

« Le nommé Georges Bocquillon, porteur du présent pli, désire contracter un engagement pour la durée de la guerre. Il a suivi la 2^ compagnie du 2^ tirailleurs et a combattu avec elle depuis un mois. Le bataillon, désirant mettre fin à une situation irrégulière, refuse de le conserver davantage et l'envoie à Reims contracter un engagement. Le nommé Bocquillon est né le 3 juillet 1898.

« Lieutenant au 2^ tirailleurs. »

— Muni de ce papier bien administratif, sec comme un coup de trique, qu'as-tu fait?

— Je suis allé au recrutement de Reims.

— Naturellement, ils t'ont dit qu'ils ne pouvaient rien. Lerèglement, la loi, la lo...a. Allons, dis-le, ils t'ont même engueulé, je parie ?

— Non! A Reims on a été poli : on m'a dit qu'ils ne pouvaient pas m'engager, que j'aille à Paris, à mon bureau de recrutement. J'y suis allé.

— Eh bien !

Mon grand diable de turco avait l'air gêné. Il avait le cœur gros, le bon grand gosse.

— Il y a une brute qui t'a mal reçu, hein ?

— Je n'ai pas été bien reçu, monsieur. L'offi-

cier m'a dit : « Enlevez vos habits et foutez-moi le camp. Ça ne me regarde pas ! »

— Il a de la chance, ce bonhomme-là, que je ne sois ni gouverneur militaire de Paris, ni ministre de la Guerre.

— Alors, on m'a dit d'aller à la place, où j'ai expliqué mon cas à des officiers qui ont été bien gentils pour moi.

— Enfin!

— On m'a dit qu'on allait demander au ministre l'autorisation. L'un d'eux m'a mis, au dos de cette feuille de route-là, un mot pour qu'on ne m'arrête pas...

— Tiens, c'est vrai ; je m'étonne qu'on ne t'ait pas encore coffré pour port illégal d'uniforme !

— Seulement, comme je ne sais pas où est ma famille, et comme je suis recueilli chez des amis, je voudrais bien qu'on me renvoie à mon régiment. Voilà déjà huit jours que j'attends, et je ne vois rien venir.

— Mon petit, je vais raconter ton histoire dans mon journal pour que les ronds-de-cuir se grouillent. Mais je vais la raconter surtout pour qu'elle mette du cœur au ventre à toute la France.

On ne te l'a pas dit, au bureau de recrutement.

Mais moi je te le dis, de la part de tous les braves gens qu'il y a en France : tu es un brave cœur!

Jeudi 15 octobre.

La nouvelle vague allemande.

Les journaux aujourd'hui sont devenus un peu ce qu'étaient les sorciers au bon vieux temps, ce que furent plus tard les prêtres: des directeurs de consciences.

Chacun, le matin, lit son journal de prédilection, avidement, cherchant un motif d'espérer.

C'est sa nourriture spirituelle.

Oui, je sais, vous voudriez bien savoir exactement où nous en sommes, car vous commencez à la trouver un peu longue, cette bataille qui n'en finit pas.

La situation telle que je la vois?

Voici, la main sur la conscience:

De Belfort à Dunkerque, notre mur de poitrines va en zigzaguant — je vous prie de vous reporter à une carte — de Belfort où mon ami Mairey, professeur au lycée de Dijon, fait bonne garde jusqu'au Grand-Couronné de Nancy, que nous tenons non moins, en suivant la Crète des Vosges. De ce côté-là, ça va bien.

De là, notre muraille vivante va au nord de Toul, qui n a jamais été attaqué jusqu'à Verdun qui se tient fort honnêtement, je vous prie de le croire.

De Verdun à Reims, notre muraille est solide: je soupçonne que si elle est si solide de ce côté là, c'est que mon cadet y est avec sa batterie de coloniaux, ses trois batteries même car le misérable a profité des malheurs de la patrie

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