CHAPITRE X
Moyens auxiliaires d'encourager la contrainte morale : abolition des lois des pauvres ; direction de l'assistance. — Conclusion.
Après avoir démontré que ce n'est qu'en ayant moins d'enfants que les pauvres peuvent échapper à la pauvreté, et après avoir insisté sur la continence comme la seule méthode vertueuse d'atteindre ce but, Malthus envisage quelques moyens auxiliaires et secondaires d'encourager cet obstacle préventif.
En premier lieu, il propose l'abolition graduelle de la loi des pauvres, loi qui leur avait fait tant de mal en les soumettant à la tentation d'engendrer des enfants sans pouvoir les élever par leurs propres efforts- Cependant, on a prouvé depuis que, si l'assistance publique f^st accompagnée de conditions rebutantes, elle n'affaiblit pas beaucoup le sentiment de prévoyance. Ainsi, le droit de subsister est toujours reconnu par l'Etat à l'individu, quoique, comme le diL John Stuarf Alill, il ne puisse, sans entraîner des conséquences ruineuses, être accouplé au dioit d'engendrer des enfants que la charité doit faire vivre.
Il ne suffit pas, dit Malthus, d'abolir toutes les institutions positives qui encouragent la population ; il faut essayer de corriger, par des écrits et par des paroles, les idées fausses qui circulent sur ce sujet. Il faut proclamer que le devoir de l'homme ne consiste pas simplement à propager son espèce, maig
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ù jiropager la vertu et le bonheur et que, s'il ne peut remplir cette dernière partie,il n'est nullement appelé à accomplir la première.
Au sein des classes élevées, nous n'avons pas à craindre des mariages trop fréquents. Dans la plupart des cas , l'orgueil et l'esprit d'indépendance empêchent les unions imprudentes, quoique, même parmi les riches, des idées plus justes pussent empêcher bien des mariages malheureux. Tout ce que la société peut demander à ses membres est de ne pa^ engendrer d'enfants qu'ils n'ont pas le moyen de nourrir. Elle a le droit d'ordonner cela comme un devoir positif ; tout le reste est affaire de prédilection, Ce que nous savons des habitudes des classes élevées nous fait penser que tout ce qui est requis pour atteindre le but proposé, est de donner plus de liberté e' plus de respect aux femmes non mariées, et de les placer sur le môme niveau que celles qui le sont : c'est un changement réclamé par la simple justice.
Au sein des classes inférieures, il faut évidemment, pour airiver ù notre but, leur comnumiquer une portion de la prudence et de la prévoyance qui dominent dans les c'.asses supérieures. Le meilleur moyen est d'adopter ,un plus vaste système d'éducation et d'ajouter aux sujets ordinaires d'enseignement des explications sur le principe de population et sur le.s effets qu'il amène dans la condition des pauvres. Il }ie faudrait pas déprécier les douceurs du mariage, mais montrer que, comme tous les autres avantages il doit être la récompense du zèle, de l'industrie et d'autres bonnes qualités.
Il sorait très utile d'enseigner également les princi pes les plus simples d-a l'économie politique ; car l'ignorance générale qui règne sur ce. sujet est grandît et très dangereuse pour un Etat.
Nous avons prodigué aux pauvres des sommes immenses qui, nous avons lieu de le croire, n'ont fait qu'accroître leur misère. Mais nous avons complètement négligé de les élever, de leur enseigner ces importantes vérités politiques qui les concernent le plus, qui sont peut-être le seul moyen d'améliorer
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n'ielleniont leur cuiidiliuii el d'eu faire des lioiuinos plus heureux...
Les aMintages d'un systèine d'éducutiun nationale seraient fortement augmentés ,sî les écoles servaient à faire connaitx*e aux habitants la nature réelle de leur condition. Ils devraient apprendre là, ce qui est, lu stricte vérité, que sans un accroissement de leur contrainte prudente, aucun changement de gouvernement ne saurait leur profiter essentiellement. Il faudrait leur démontrer que, quoique ce changemenv put les débarrasser de quelque grief particulier, ils n'en recueilleraient que peu d'avantages sur le grand point de pou\oir nourrir leur famille. Il y aurait ù leur prouver qu une révoluion ne changerait pas en leur faveur la proportion entre l'offre et la demande du travail, ou entre la quantité d'aliments et le nombre de consommateurs. Il conviendrait de leur faire voir que si l'offre du travail était supérieure à la demande, et la demande d'aliments supérieure à l'offre, ils pourraient être réduits à l'extrême misère, sous le gouverncnent le plus libre et le plus parfait que l'imagiration Innnaine puisse concevoir.
Dans la plupart des pays il semble exister au sei'i .'les classes inférieures une espèce de type do misère, un degré au-des>ous taïquel les hommes renoncent ù se marier et à propager leur espèce. Ce type varie dans les différents pays, selon les circonstances combinées dr sol,^ du climat ,du gouvernement, de l'éducniu)!: de la civilisation, etc. Les circonstances qui semblent contribuer le plus à élever ce type sont la l'bftrté, la sécurité de la propriété, la propagation des connaissances et le goût du bien-être physique- Celles qui contribuent le plus à l'abaisser sont le despotisme et l'ignorance.
Quand nous voidons améliorer le sort des classes inférieures, nous devrions essayer d'élever ce type, on propageant un esprit d'indépendance, un orgueil décent et le goût de la propreté et du bien-être. Un des moyens les plus efficaces d'arriver à ce but se trouve dans un vaste svstème d'éducation national
certes, aucun gouvernement ne remplit son devoT enveis ses sujeis, s'il néglige ce point.
MalLhus parle ensuite de la charité, considérée comme méthode de pallier les maux du paupérisme. 11 montre qu'elle ne tend que trop souvent, tout comme les lois des pauvres, à soumettre les gens à la tentation de dépendre d'autrui et de mettre au monde des enlanls destinés à la mendicité. Il dit, en conséquence :
Nous avons r-ubligation de praliquer la charité avec discernement, car il a été Jnvariablemeni recomiu que la pauvreté et la misère se sont accrues en proportion des aumônes indiscrètes.
Rien n'est plus clair que ce point : qu'il est au pouvoir de l'argent et des efforts des riches de secourir une famille, une commune, et môme un canton particulier- Mais il est tout aussi clair qu'ils sont impuissants à secourir un pays entier de la même manière.
Uactivité elle-même ne diffère pas beaucoup de l'argent à cet égard. Celui qui en possède plus que ses voisins est presque sûr de gagner sa vie ; mais S' les voisins étaient aussi laborieux que lui, son zèle ne le garantirait pas de la misère. Hume s'est bien troniipé en disant que presque tous les malheurs moraux et naturels qui affligent la vie humaine découlent de la paresse et de l'oisiveté. U est évident que si la race entière possédait la plus forte somp.ie d'activité imaginable, tant qu'elle ne serait pas unie ù une autre vertu qu'il ne mentionne même pas, v^la n'épargnerait pas le besoin et la misère à la société, et enlèverait à peine un seul des maux physiques et moraux auxquels il fait allusion.
11 n'est pas dans la nature des choses que nous secourions les pauvres d'une façon quelconque, sans lesi niPtlre à mêm^ d'élever un plus grand nombre d'enfants jusqu'à l'âge d'homme. C'est le gain le plus désiral>lft de tous, aussi bien pour l'individu qup pour le public. La mort d'un enfant, par l'effet
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do la pauvreté, est nécessairement précédée et accompagnée de grandes soulTrances individuelles. Au point de vue général^ tout enfant qui meurt au-dessous de dix ans est une perte pour la nation, équivalente à la somme de subsisl-ance qui l'a nourri jusqu'à cet âge. En conséquence, la diminution de la mortalité à tout âge est, sousi tous les rapports, le but que nous devrions poursuivre.
Or, il est impossible de le faire ; il n'est pas dans il nature des choses d'cifectuer une amélioration générale et iicrmancnie dans la condition des pauvres sans augmenter l'obstacle préventil à la population A moina que ceci n'ait lieu, avec ou sans nos efforts, tout ce qu'on fait pour les pauvres sera nécessairement temporaire et partiel. Une dnninution de la mortalité présente sera contrebarancée par une augmentation future ; une amélioration de leur situation dans un endroit l'abaissera ailleurs dans la même proportion- C'est une vérité tellement importante et si peu comprise qu'on ne saurait trop y insister
Cet ouvrage se propose moins de trouver do nouveaux plans pour améliorer la société que d'inculquer la nécessité d'être satisfait de cette méthode d'amélioration que prescrit la nature, et de ne pas entraver le progrès qui ne peut manquer de se faire de cette façon. I,e peu de bien que nous pouvons parfois produire se perd souvent parce que nous essayons trop et que nous insistons sur l'adoption d'un système partrcWier, comme essentiellement nécessaire même à un succès partiel.
J'espère avoir évité cette erreur. Je ju'ie le le^^teur de se rappeler que, quoique j'aie donné quelques explications nouvelles de vieux faits et que j'aie eu en vue une forte somme d'améliorations possibles — afin de ne pas écarter absolument ce grand consolateur, Vespérance — j'ai été très prudent dans mes calculs du progrès probable et des moyens de l'accomiplir. L'abolition graduelle des lois des pau- \Tes et la propagation de l'éducation sont les seuls
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moyens que j ai proposés, et ils profileraient certainement quelque peu aux pauvres. Mais, môme si on ne les adopte pas, je ne dosespcre pas d'une manière absolue de \oir quelque bien partiel résulter de mon argumentation.
Si les principes que j"ai tenlé do poser sont faux, j'espère sincèrement qu'ils seront complètement réfutés. S'ils sont vrais, au contraire, le sujet est tellement important au bonheur des hommes, que ces principes seront certainement un jour mieux connus et qu'ils seront mis en circulation partout, qu'on liisS'e des efforts dans cette direction ou non.
En comparant l'état de la société dans les tenqis z'eculés à l'époque actuelle, je suis tenté de croire que les maux qui se rattachent à la population ont plutôt diminué qu'augmenté, malgré l'ignorance à peu près complète de la cause réelle de ces maux. Si nous pouvons nous abandonner à l'espoir que cette ignorance disparaîtra avec le temps, nous pou- \ons raisonnablement nous attendre à les voir diminue»" d? plus en plus. L'accroissement de la population absolue, qui ne peut manquer d'avoir lieu, I," affaiblir a pas cet espoir, car tout dépend de la proportion relative entre la population ot la nourriture, ei non de la population absolue-
Dans la première partie de cet ouvrage il a élé dit que les pays qui ont le moins d'habitants souffraient souvent le plus du manque'^e vivres, tandis que dans l'Europe mod-erne il y a eu moins de famines au dernier siècle que pendant les siècles précédents.
Ainsi, somme toute, quoique respcrance de voir se mitiger les maux qui résultent du principe de ].)opnlation ne soient pas ce que nous voudrions qu'elle fût, il n'y a pas néanmoins de quoi se décourager entièrement. Rien n'exclut l'amélioration graduelle et progressive de la société humaine ; et c'est de cette expectative rationnelle qu'on se contentait avant les théories exagérées qui circulent depuis quelque temps^ T'^ne étude approfondie du principe
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de pupukitiuu nous lorce de cunclui-e que nous ne seruns jamais à même de rejeter réchello sur laquelli' nuus avons grimpé jusqu'à la hauteur de civilisalion à laquelle nous avons atteint. Mais elle ne prouve nullement qu'il nous est impossible ue monl^•'' plus haut par le môme moyen.
Ce serait une réflexion hien tiisie, en elTet, d'a\uir il penser que. tandis que les données des sciences physiques s'étendent journellement et sont à peine bornées par l'horizon le plus lointain, la science de l'économie morale et politique se verrait circonscrite dans des limites si étroites, ou, du moins, n'aurait qu'une influence si i'aible, qu'elle ne pourrait réagir t:ontre les obstacles qu'une seule cause place en travers de la félicité humaine.
Mais, quelque formidables que soient ces obstacles j'espère que le résultat général de cette étude est tel que nous n'avons pas à désespérer de l'amélioration de la sociéTé. Le bien partiel qu'il semble possible d'atteindre mérite tous nos efforts. Quoique nous ne puissions pas espérer que la vertu et le bonheur des hommes marchent de ])air avec les découvertes bj'illantes des sciences physiques, néanmoins si nous ne nous abandonnons pas nous-nuhues. nous pouvons nous livrer avec confiance à l'espoir que les progiT'S .scientiflqn{es exerceront 'une ^cert-aiiie influence sur cette vertu et ce bonheur qui auront leur part dans le sucrés (1).
("/;'.~1 ainsi '({Up liiiil c;'l adniirabie Essdi
{V L'Essai ée Mallilius luiiiiprend en nubre un appeudic+' 011 il r.'pond à quelques t'crits qui parurent postérit'urcMuent aux iji-pinières éditions de san ouvrage, d't appendice, de tous points roman iiifil (le, forme connue un résumé do VEssai. On y trouve des pensées conjme celles-ci qui p 'ui èlre feront rôflérihir ceux qui n'ayant pas lu iveuvre. nrêtendent juger les sentiments de Fauteur :
" C'est DicconnaUrc cnHèremcnt mes pi'inripcs que i>e m'envimfier comme un ennemi de la popylation Les ennemis nue je cnmhnls snnt le vice et la misdre ».
« La pauvret'' et le mnnnue (Templai sont des aid:s pui'<sfinfs r>our i(n sernent recruteur d.
K Tout leelenr équitable doit, je pense, rPconnalfrc q-ir
qui me paraît la contribution la plus importante qu'on ait jamais faite aux connaissance» humaines.
Après ravoir parcouru, l'esprit encore a^^ca- Ijlée par la grandeur du sujet et par la manière merveilleuse dont il a été traité, je ne puis m'em pêcher de considérer l'auteur comme le plus grand bienfaiteur de l'humanité, sans exception aucune, qui ait jamais vécu sur la terre.
Je ne dis pas que Malthus ait possédé le plus grand génie ou le caractère moral le plus élevé dont l'histoire fasse mention, mais je maintiens que la découverte de la loi de population, qui lui est due, et le service qu'il a de cette manière rendu à sa race, sont d'une nature plus haute que tous les autres bienfaits prodigués aux hommes.
Cette découverte surpasse, en effet, toutes les autres, dans ser> rapports avec le bonheur humain. En comparaison, les travaux des poètss, des Shakespeare, des Voltaire, -des Gœthe, des Byron : ceux des physiciens, des Newton, des Laënnec, des Humboldt , des Bacon, n'ont qu'une influence (bien inférieure sur la félicité des hommes.
La loi de population est de beaucoup la u'us importante qu'on ait jamais trouvée, la contribution la plus indispensable aux sciences morales, médicales et politiques. Elle nous explique le rapport naturel entre les deux choses les plus essentielles à la vie et au bonheur des homme-? : la nourriture et l'amour. Sans cette connais-
l'iibjet pralk[Ue que l'auteur a toniours eu en vue par-dexsus lotit, quelmie erreur de fuqcmcnt qu'il ait pu (aire d'ailleurs, est d'améliorer le sort et d'augmenter le bonlieur des classes inférieures de la soci<^té.