J ABU LOT
Madame Cliipotard s'est faUc pciiulre, tant et si bien qu’elle était à l’E.xposition entre le portrait de M. Duprez, de l’Opéra, et celui d’un député de la gauche : c’est toujours honorable.
TIEXRI.
Assurément.
JABÜLOT.
Vous croyez peut-être que madame Cliipotard est une Vénus? Au contraire, elle est jaune comme un citron, même qu’elle dit que c’est un teint d’Andalouse. Joli teint! Et puis il n’y a pas plus de ea que dessus ma main; — planche partout. Une horreur do femme comme ca, se faire tirer en couleur! c’est révoltant:
IIENIU, àparl.
Oli veut-il en venir avec sa madame Chipotard?
.lABÜLOT.
Mais le peintre l’a flattée, excessivement flattée! il lui a mi^du rose aux joues, au menton, partout, quoi! et cette robe de velours cerise, et cette grosse chaîne d’or à trois tours! Vous vous imaginez peutêtre que madame Chipotard vous a comme ça des robes de velours? Elle avait une robe de lasting, et une petite chaîne si mince, que ça faisait pitié; on -dirait
LA PEAU UE TIGUE
qu’elle avait pleuré pour J’avoir; ça ne lui faisait que deux fois le tour du cou, et encore ça l’étranglait qu’elle en tirait la langue comme un pendu,
HENRI
Monsieur, tous ces détails sont excessivement intéressants; mais tous mes moments sont comptés; venons au fait, s’il vous plaît.
JABULOT.
Le fait, pardieu ! je ne connais que ça! Le fait, le voici sans plus retarder : madame Chipotard s’est fait avec ce portrait une réputation, si tellement que l’on est venu lui demander d’en tirer une copie pour la mettre dedans les Belles Femmes de Paris.
HENRI
En quoi tout ceci me regarde-t-il?
, JABULOT.
Je vous confierai que madame Jabulot, mon épouse, ma seule, ma légitime épouse, pauvre Fifine, va! a été vexée, mais très-vexée, de n’être pas peinte aussi et exposée. D’autant que c’est une femme superbe, imposante; cinq pieds cinq pouces, et potelée à l’avenant, et des chairs d’une fraîcheur! ô Dieu de Dieu! les belles chairs! Ce n’est pas parce que je suis son mari; mais la vérité est que c’est une fameuse luronne. Tout à
l’heure, je l’ai appelée Fiûne, c’est son petit nom ; elle s’appelle Joséphine; c’est un joli nom, n’est-cc pas, mossieu?
HENRI
Très-joli.
CORALIE, derrière la toile.
Pas trop.
JABüLOT.
Voilà la Saint-Joseph qui approche; or, la Saint-Joseph est la fête de ma femme, puisqu’elle s’appelle Joséphine : vous comprenez?
HENRI
Rien n’est plus lumineux.
JABULOT. !
Je veux qu’elle ait. son portrait comme madame Cliipotardj avec trois chaînes et deux robes de velours.
• CORALIE
Ne prends donc pas mes bas pour essuyer tes pinceaux, mauvais rapini
JABULOT.
Or, j’ai pensé à vous pour ça, jeune homme; le cousin de Fifine, qui est un garçon fort spirituel, m’a dit que vous n’étiez pas manchot, et que vous ne preniez pas trop cher. Cependant je vous avoue que je serais
LA l'KAU DE TIGRE
purieux, avant de me risquer, de voir quelques-une^ de vos ouvrages. Vous devez avoir des échantillons pour montrer aux pratiques : avant d’acheter, il faut voir, n’est-il pas vrai, mon jeune ami?
HENUI.
Sans nul doute, monsieur. Voilà des portraits, des ébauches, des esquisses; regardez.
J.IHULOT.
Pas mal, pas mal!... Pourquoi donc ce monsieur a-til une jambe plus courte que l’autre? est-ce qu’il serait boiteux?
HENRI
C’est un raccourci, monsieur, c’est-à-dire une jambe en perspective.
JABCLOT.
Est ce qu’il y aura des raccourcis dans le portrait de ma phùmc^
HENRI
Probablement.
JABULOT.
Mais je n’aime pas les raccourcis du tout, moi ; estce qu’il n’y aurait pas moyen, en payant quelque chose de plus, do faire les jambes de la môme longueur?
LE BAPIN.
L’est-il, l’est-il, jobard, celui-là!
JABULOT.
Qu’est-ce que c’est que ça? Un nègre! c’est tout noir et tout jaune.
HENRI
C'est une copie de Remlirandt.
JABULOT.
Ce M. Rembrandt n’a pas le sens commun; est-ce que je suis comme ça? J'ai la figure toute de la même couleur. Regardez donc cette tache sous le nez, on dirait que cet individu fait une énorme consommation de tabac : c’est très-laid, ça.
HENRI
Monsieur, ce sont les ombres.
JABULOT.
Est-ce qu’il y aura des ombres dans le portrait de ma phàme?
LE RABIN.
En voilà un Chinois!
JABULOT. '
Ne mettez que du blanc et du rose, j’aime mieux ça.
HENRI
Mais ce sera horrible! votre femme ressemblera aux figures de paravent.
JABDLOT.
Vous croyez ça, vous autres : vous ménagez votre couleur de chair fine, et vous employez des couleurs à meilleur marché. Connu! je suis un vieux lapin... Mais j’y mettrai le prix.
HENRI, àdemi'Tois.
Il me prend des envies de jeter cet animal par-dessus la rampe.
JABDLOT.
Ce n’est pas un portrait en miniature que je veux;
c’est un grand portrait avec un beau cadre, ün portrait bien uni, bien luisant, comme celui qui était au coin du grand salon ; on aurait pu mettre sa cravate ou faire sa barbe devant. Je voudrait que ça puisse se laver avec de l’eau seconde et du grès, comme les boiseries de ma salle à manger; j’aime la proprèté, moi.
HENRI
C’est une peinture à l’huile qu’il faut à monsieur?
JABDLOT.
A l’huile, vous l’avez dit; mais ne vous servez pas
d’huile à quinquet, d’huile inférieure; employez de l’huile d’olive.
LE RAPIN
Avec un fdet de vinaigre.
CORALIE
Une gousse d’ail, du sel et du poivre.
LE RAPIN
Il est à empailler, le bourgeois.
HENRI
Monsieur, je ferai tout ce que je pourrai pour vous satisfaire.
JABULOT.
Combien me prendrez-vous?
HENRI
Cinq cents francs.
IA nu LOT.
C’est cher; mais c’est égal, ça ne dépasse pas mes moyens; et, d’ailleurs, il n'y a rien de trop beau.pour Fifine. Voilà qui est convenu; mais ce sera dans le soigné, au moins ; il faut que madame Chipotard en crève (le iMge.
HENRI
Quel jour madame viendra- t-el le poser?
JABÜLOT.
Comment, poser? .Mais c’est une surprise que je veux lui faire; si elle pose, où sera la surprise?
HENRI
Je ne puis faire un portrait sans le modèle.
JABDLOT.
Je vas vous dire comme elle est. Elle a les yeux bleus, c’est-à-dire gris, tirant un peu sur le vert, dans le genre de l’empereur; son nez appartient à cette classe de nez que l’on nomme aquilins, si j’ose m’exprimer ainsi ; elle a beaucoup de couleurs, ses joues sont rouges comme des pommes d’api; elle a, à côté du menton, un signe avec trois poils assez longs qu’elle n’a jamais voulu couper, parce que ça porte bonheur, à ce qu’elle dit; car, il faut que je l’avoue, mon épouse est infectée de superstitions. Je ferai mettre le portrait dans sa chambre avec une gaze dessus, on tirera la gaze, et aloLs la surprise aura lieu.
HENRI
Voilà des renseignements fort exacts ; mais je ne puis, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, faire un portrait sans voir la personne.