‹ La peau de tigre [Texto impreso]Chapitre 3 sur 32 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Ninette était la plus charmante petite fille du monde. Elle surpassait en beauté, en transparence, ces délicieux enfants anglais des peintures de Joshua Reynolds et de sir Thomas Lawrence, dont la chair semble faite avec des roseâ pétries dans du lait ; si elle n’avait eu un joli tablier noir découpé à dents de loup, on l’eût prise pour un chérubin, mais on sait que les chérubins ne portent pas de tablier noir. Ses beaux yeux limpides, naïvement étonnés, abritaient, sous des franges de cils, un ciel plus azuré que l’autre, car il n’y passait jamais de nuage. Vous dire que sa mère en était folle, c’est chose inutile ; une more trouverait Oua-

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simodo supportable, et Ninette, c'était Esméralda blonde, et qui n’avait pas été élevée chez les trnands.

Cette jolie tête reufennait un charmant esprit, esprit de sept ans, bien entendu, et cette douce petite poitrine blanche un bon petit cœur palpitant au récit des

belles actions, et s’attendrissant aux malheurs vrais ou imaginaires; car, si Ninette aimait bien les poupées, elle aimait encore plus les histoires, et surtout les contes de fées, qui sont peut-être les seules histoires vraies.

Ce qui la frappait surtout, c’étaient ces beaux contes où l’on voit des fées accourir pour douer une princesse nouvellement née : les unes dans une noix traînée par des scarabées verts, les autres dans un carrosse d’écorce de potiron attelé de rats harnachés en toile d’araignée; celle-ci en aérostat dans une bulle d’eau savonneuse avec une barbe de chardon pour nacelle, celle-là à cheval sur un rayon de clair de lune soigneusement fourbi. Ninette regrettait fort ce temps-là, et se demandait pourquoi les bonnes fées ne s’empressaieut • plus autour du berceau des petites filles, comme si elle n’eùt pas été aussi richement douée que toutes les princesses des contes de Perrault et de madame d’Aulnpy ; mais Ninette était modeste, et ne savait pas que

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';ÆS n’auraient pas un grand cadeau à lui faire. î’n jour, Ninette, assise à côté de sa maman, sur un COU' in de tapisserie brodé par elle-même, feuilletait un ivre plein de ses histoires favorites; bientôt elle P : >a un soupir comme une colombe étouffée, et jeta le « iume avec un geste d’humeur et d’impatience.

• - Oh ! que je voudrais, moi aussi, avoir quelque tal . man merveilleux comme le miroir magnifique ou la l gue du prince Chéri, qui m’avertisse quand je fais bien ou mal; de cette façon, je serais toujours gentille et maman ne me gronderait jamais.

li ^ avait ce jour-là, chez la mère de Ninette, une dan ! jeune encore, mais étrangère, et, quoique parf.iik nent belle, d’un aspect assez bizarre. Sa figure pâle d’un ovale un peu long, était éclairée par deux yen- d’une fixité insupportable. D'étroits sourcils d’un noii bleuâtre, qui se rejoignaient presque, donnaient à SP physionomie quelque chose d’inquiétant et qui auriiit été dur sans le demi-sourire qui jouait mélancoliquement sur ses lèvres d'un incarnat très-vif. Elle était vêtue d’une robe de satin noir, et portait pour tout ornement un collier et des bracelets de corail. Le contraste de ces deux couleurs éminemment cabalistiques contribuait encore à rendre plus frappant le ca-

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ractère surnaturel de sa figure. Dans une époque d superstition, on l’eût prise aisément pour une noii^'. ou pour uue walkyrie. Ses mouvements majestueux c lents commandaient le respect, et, en présence de cel. beauté calme et triste, les esprits les plus sceptiques recevaient une impression involontaire. Aussi n'(St-i' pas étonnant que Ninette eût pour la dame étranxère une vénération mêlée de terreur.

— Mais il n’y a plus de fées aujourd’hui, dit Nii !f en reprenant son livre.

— Qui vous fait croire cela ? dit la dame de sa au timbre grave et résonnant des notes cuivrée- ’u laissant tomber d’aplomb son regard magnétique s • la petite fille, qui tressaillit malgré elle.

— Il faut bien qu’il n’y en ait plus, puisqu’on ■ voit jamais; et pourtant j’aurais bien désiré en contrer une, au risque d’avoir un peu peur ! Une b fée vêtue d’une robe toute semée d’étoiles, tenant baguette d’or fin, qui m'aurait accordé le don (j lui aurais demandé.

— Chère enfant, c’est peut-être qu’aujourd’hi ; > fées se font habiller chez Palmyre, comme de sii femmes du monde; quoique fée, on ainieàsuix’ '' mode ; les robes constellées, h^s reintures cabalislii'

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cela était bon autrefois, et la baguette, pour s’ôtre déguisée en manche d’ombrelle, n’en est pas moins puissante.

Pendant qu’elle parlait ainsi, les prunelles de la dame semblaient s’illuminer d’un jour intérieur et lancer des éclairs, sa haute taille se redressait, et Ninette crut voir trembler autour de la mystérieuse amie de sa mère comme une espèce d’auréole.

Des visiteurs qui survinrent Orent changer la conversation, et la dame au collier de corail, à la robe de satin noir, reprit un aspect ordinaire; cependant la corde touchée en passant vibrait encore dans l’âme de Ninette; le regard perçant de madame *** l’avait pénétrée; elle ne pouvait s’empêcher de se dire tout bas :

— Si madame *** était une fée !

Quelques jours après, madame *** vint pour voir la mère de Ninette, qui était sortie.

Ninette, seule dans le salon, chiffonnait gaiement pour sa poupée, et lui taillait des jupons dans un vieux mouchoir de batiste que la femme de chambre lui avait abandonné. L’épaisseur du tapis avait étouffé le pas de madame ***, qui se trouva tout près de Ninette sans que cette dernière s’en aperçût, tout occupée qu’elle était de son travail. L’enfant poussa un léger cri lors-

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que, levaut les yeux par hasard, elle vit la dame aux sourcils d’ébône debout devant elle.

— Est-ce que je vous fais peur, petite ? demanda la dame en ne se servant que des notes les plus veloutées de sa voix,

— Oh 1 non, répondit Ninette d’un ton de voix peu rassuré.

— Vous vous figurez peut-être que je suis descendue du plafond, où je me tenais cachée dans le lustre; que je suis sortie des vases du Jupon qui ornent la cheminée, ou que je viens de jaillir du plancher dans une flamme de Bengale ?

— Je ne crois pas cela ; mais j'étais si affairée à ma couture, que je ne vous ai ni vue ni entendue.

— J’ai le pas fort léger, en effet, dit madame *** avec un accent singulier; quand j’étais à Java, dans mon pays natal, il y a des gens qui auraient juré m’avoir vue traverser un torrent sur un fil d’araignée.

A cette assertion étrange, Ninette releva son joli mu- j seau, moitié étonné, moitié crédule.

Madame *** vit qu’elle avait fait impression sur Ninette, et lui lança un regard si plein de puissance <‘l de calme, que Ninette, subjuguée, abandonna le poupard bourré de son avec lequel elle s’essayait vaine- I

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ment à la raaternilé, ej se tint à quelque distance, dans une attitude de fascination admirative.

— A Java, dans les forêts où brillent les prunelles jaunes de la panthère noire, où les fleurs ouvrent comme des urnes leurs calices énormes, où l’arbre upa jette son ombre qui donne la mort, où la vase est rayée par le ventre des serpents boas, pétrie par les pieds monstrueux de l’hippopotame; où la chauve-souris vampire fouette de ses ailes velues l’air chargé de miasmes, je me promenais, seule, en chapeau de paille, en robe de mousseline, une baguette à la main.

— Une baguette! vous êtes donc une fée? Je l’avais toujours pensé, s’écria Nintette.

Madame *** no fit aucun signe d’adhésion; pourtant elle iie dit rien qui pùt détromper l’enfant. Ninette, encouragée par son silence, lui demanda avec toute la naïveté de cet âge, où la foi est si facile, au milieu des premiers étonnements de la vie :

— Est-ce que vous pourriez me faire un don pour

me rendre meilleure, comme je le vois dans les contes?

— Je le peux, reprit gravement madame ***. Vous trouverez, en vous couchant, ce soir, sur le chevet de votre lit, un oreiller magique. H répondra à vos questions; mais ne le consultez que pour des choses im-

portantes, et non dans un motif de vaine curiosité. Sans cela, il deviendrait bientôt muet. Si, dans la journée, vous avez fait quelque chose de répréhensible, il n’attendra pas que vous l’interrogiez, il prendra la parole de lui-même; mais ne dites rien de ceci à personne, les fées aiment la discrétion, et qui ne sait pas garder un secret, n’est pas digne de leurs faveurs.

La mère de Ninette rentra, et la conversation en resta là.

Nous vous laissons à penser si la journée parut longue à la pauvre fille ; elle comptait les heures, les minutes ; ses petits pieds frémissaient d’impatience sur les bâtons de sa chaise; elle répondait à peine à ce qu’on lui disait, ou bien elle répondait tout de travers. Elle crut que le soleil voulait passer la nuit ce jour-lâ. Enfin, neuf heures sonnèrent, et jamais Ninette n’avait trouvé le timbre plus clair, plus joyeux, plus argentin.

Elle monta dans sa chambre sans se faire prier, et, lorsque sa bonne se fut retirée, elle entr’ouvrit les rideaux de son lit d’une main tremblante d’émotion...

O prodige 1 bien que personne ne fût entré dans la chambre de Ninette, l’oreiller magique se trouvait là, délicatement posé sur le traversin. Au reste, rien qu’à le voir, on comprenait que ce n’était pas un oreiller

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ordinaire. Pour le gonfler, l’eider de Norvège avait fourni son duvet le plus soyeux et le plus léger; la Frise, sa toile la plus égale, la plus blanche, pour former la taie, entourée d’une précieuse dentelle de Malines large de deux doigts. Et puis avec cela, si l’on peut dire qu’un oreiller a une physionomie, celui-ci avait un air si candide, si calme, si pur, si bienveillant; il ballonnait si parfaitement, il exhalait une si suave odeur de lessive et de poudre d’iris, qu’il eût donné à l’activité même l’envie d’y reposer sa tête.

Ninette, après avoir fait sa prière, se coucha, et enterra, non sans quelque appréhension, les roses de sa joue dans la neige de l’oreiller. Avec son petit bonnet garni d’une ruche de tulle, elle était, comme on dit, en style de loup, gentille... à croquer. Une ou deux boucles ^ cheveux blonds s’échappaient de dessous le béguin avec des ondulations et des luisants de soie grége. La chère enfant aurait bien voulu entrer tout de suite en conversation avec son talisman ; mais elle se souvint de la recommandation de madame ***, et elle eut la force de ne rien demander. Au bout de quelques minutes, comme elle allait s’endormir, u/i murmure presque insaisissable sortit de l’oreiller, ('1 les phrases suivantes furent chuchotées à Niuetle,

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mais si bas, si bas, qu’elle seule, s’il y eût eu d’autres personnes dans la chambre, aurait pu les entendre :

— Chère Ninette, comme vous avez été impatiente tantôt, et nerveuse, et préoccupée! Vous avez dit plus de vingt fois en vous-même : a Je voudrais bien être à ce soir. » Le temps est à celui qui a fait l’éternité; pourquoi vouloir hâter ou retarder sa marche? Chaque heure vient à son tour, môme celle qu’on attend. Si Dieu vous avait écoutée toutes les fois que vous avez désiré arriver à cette époque, votre vie eût été raccourcie de moitié : désirer l’avenir, c’est le plus sûr moyen de gâter le présent!

Ce conseil donné, l’oreiller se tut, et Ninette ne tarda pas à s’endormir. Elle fit les plus jolis rêves du monde; il lui semblait être dans un paysage aux gazons de laine, aux arbres en chenille, aux maisons en bois de Spa, peuplé de poupées â ressorts si bien articulées, qu’on aurait cru leurs mouvements naturels; puis le paysage s’envola, et Ninette fut transportée dans le royaume de Nacre de perle, dans un palanquin de fils de la Vierge porté par deux oiseaux-mouches en grande livrée; entin elle vit, assise sur un trône de dhinant, une femme d’une beauté merveilleuse, qui

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tenait un petit enfant debout sur son genou; l’enfant avait comme des marques dans les mains et une raie rouge au côté. 11 regardait Ninette d’un air si amical et si doux, qu’il lui semblait retrouver le frère qu’elle n’avait jamais eu. La divine mère, laissant tomber son regard ineffable sur Ninette, lui dit ;

— Si tu es bien sage, tu joueras éternellement dans le jardin du paradis avec mon fils, et tu auras des ménages d’or fin et de cristal de roche, des jeux de toute sorte , si bien peints, si bien vernis , que les enfants de rois n’en ont jamais eu de pareils! Tu pourras les casser tous les jours sans qu’ils cessent d’étre tout neufs et tout entiers.

Ces beaux rêves conduisirent agréablement Ninette jusqu’au réveil. Jamais elle ne fit mieux ses devoirs, n’étudia ses leçons avec plus de soin que ce jour-là. Jamais les points de sa couture ne furent plus égaux et plus nets; car le travail des mains, tout humble qu’il est, ne doit point être méprisé par une jeune fille chrétienne, môme quand elle est dans une position à n’en pas avoir besoin. ' ,

Nous ne rapporterons pas toutes les conversations de Ninette avec son oreiller, cela serait trop long; nous ' en choisirons seulement quelques-unes.

Un jour, c’était l’hiver, il avait tombé beaucoup de

neige pendant la nuit, tout le parc était enfariné : les

arbres, emmaillottés d’une peluche blanche, avec leurs

rameaux déliés et brillants, faisaient l’effet d’un im-

iTiense ouvKage en filigrane d’argent. Le froid était

vif, et les oiseaux, sautillant sur la neige, y marquaient

de petites étoiles avec leurs pieds. Ninette, pour aller à

l’église, s’enveloppa de sa palatine à bordure de cygne,

mit ses mains dans son manchon, où se trouvaient

déjà son livre de messe et son mouchoir, et fit le trajet sans s’apercevoir autrement de la rigueur de la saison que par le baiser un peu âcre de la bise sur sa joue.

A quelque distance de l’église, au coin d’une borne, sur quelques brins de paille qu’il avait ramassés, grelottait un enfant, à peine couvert de misérables haillons, dont les trous laissaient voir la chair nue. Il tenait dans une de ses mains ses pieds rouges de froid, pour lâcher de se réchauffer un peu; il tendait l’autre, en tremblant, aux gens qui passaient.

Quand Ninette fut devant lui, il répéta sa prière d’un ton lamentable ;

— Ma chère demoiselle, la charité, s’il vous plaît!

Ninette eut d’abord envie de s’arrêter; mais il fallait

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retirer scs mains de son manchon, et, d’ailleurs, elle voulait arriver des premières a l’église; elle répondit donc : « Je n’ai pas de monnaie, » et passa.

L’impression de pitié que lui avait causée la misère de l’enfant fut bientôt dissipée. L’objet n’était plus devant ses yeux, et c’est à cet âge-là surtout que le proverbe italien lontano dcgli occhi, lontano del cuore, est plein de vérité. Le spectacle du monde est si nouveau, si merveilleux pour une imagination de sept ans!

Le soir, Ninette se coucha, vaguement mécontente d’elle-méme, bien qu’elle eût oublié la scène du matin ; elle eut de la peine à s’endormir, et se retourna vingt fois sur l’oreiller sans pouvoir en venir à bout. L’oreiller, ainsi tourmenté, prit la parole :

— Ninette, ce que vous avez fait ce matin est mal. Vous avez manqué de charité et vous avez dit un mensonge; vous saviez bien, lorsque vous avez répondu : * Je n’ai pas de monnaie, » que, dans le coin de votre mouchoir, du côté de la marque, étaient nouées quatre pièces de cinq sous toutes neuves et toutes brillantes. Une seule de ces pièces eût peut-être sauvé la vie de ce pauvre enfant, qui n’a plus de père, hélasl et plus de mère. Vous aviez peur de manquer le commence-

LA PEAU DK TIGRE

ment de la messe? Mais croyez-vous que le bon Dieu vous en aurait voulu? Qui travaille, prie; qui fait l’aumône, prie pour lui-même et pour la personne qu’il aime le mieux. D’ailleurs, ce n’êtait pas pour être exacte à vos devoirs religieux que vous marchiez si vite, c’était pour être placée au premier rang, afin qu’on vît la palatine de salin bordée de cygne que votre bonne mère vous a donnée.

L’oreiller disait vrai, car la Javanaise aux sourcils d’ébène lui avait donné le pouvoir de lire couramment au fond des âmes. Ninette, confuse et repentante, s’endormit l’esprit troublé, le cœur gros, d’un sommeil agité et pénible comme celui des mauvaises consciences.

Elle fit des rêves affreux, lugubres. Il lui semblait

voir le petit inendiant sur ses quatre brins de paille;

le ciel était tout noir et la neige descendait à flocons /

pressés; la couche épaississait toujours sur le malheureux, qui finit par être presque entièrement recouvert. Ninette essayait de dégager le pauvre enfant; elle jetait avec ses mains la neige à droite et à gauche, sans pouvoir y réussir; elle-même commençait à s’enfoncer, et le lit glacial lui montait déjà jusqu’aux genoux. Enfin il passa une dame vêtue d’une tunique

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rose et d’un manteau bleu, qui releva l’enfant et plaça Ninctte sur un terrain plus ferme. Le mendiant, secouant la neige attachée comme un duvet aux inégalités 4e ses haillons, parut tout rayonnant et tout illuminé; des marques rouges étincelaient dans ses mains comme des flammes; il jeta sur Ninctte un regard plein de reproche et de tristesse, et lui dit ;

— Tu ne veux donc pas venir jouer avec moi sur la prairie céleste, et courir dans l’éternité après les papillons qui ont des yeux de diamant sur les ailes?

Le mendiant, à qui Ninctte avait refusé sa pièce de cinq sous neuve, n’était autre que l’Enfant Jésus, qui avait voulu l’éprouver.

Cette leçon lui suflit, et jamais Ninette ne répondit à un pauvre ; « Je n'ai pas de monnaie. » Eût-il neigé comme sur le mont Blanc, et plu comme le jour du déluge, elle se fût arrêtée pour chercher au fond de ses poches le sou demandé.

Aussi madame *** lui parlait-elle avec sa voix la plus caressante et lui réservait-elle son plus charmant sourire.

Ene autre fois, l’oreiller donna une leçon profitable à Ninctte. Le jour des prix approchait; Ninette travaillait son piano avec tout le zèle imaginable; elle

■jü LA l'KAU UE TIUUE

recommençait vingt fois la même sonate jusqu’à ce '■

(jü’ellc eût réussi à son gré; elle se martyrisait les

doigts comme si elle eût voulu s'essayer aux tours de ' force de Liszt ou de Dreyschock ; sa mère, sa maîtresse, tout le monde était enchanté d’elle : l’oreiller ne fut ] pas, de cet avis. '

— Sans doute, lui dit-il un soir à l’oreille, l’émulation est une belle chose, et la musique est un art ' divin; mais est-ce bien l’amour du piano et le désir ' de bien remplir vos devoirs qui vous fait travailler depuis deux mois avec tant d’acharnement? N’est-ce pas plutôt l’envie de faire de la peine à votre amie Lucy, qui, selon toute apparence, doit avoir le prix, et semble y compter? En outre, je vous avertis d’une chose ; vous ne jouez qu’avec vos doigts et votre volonté; Lucy joue avec son âme, et, fussiez- vous cent fois plus habile, elle l’emportera sur vous. Ce qui vient du cœur y retourne.

Lucy partagea le prix avec Ninette.

Grâce à son conseiller de plumes et de toile de Hollande, Ninette devint la plus charmante jeune personne que puisse souhaiter l’amour d’une mère; elle lit une première communion exemplaire, et le corps de Dii'ni fiil la nourriture d'un ange.

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Quand elle fut tout à fait une jeune fllle en âge d’ôtre mariée, l’oreiller lui donna encore de bons conseils, qu’elle eut la sagesse de suivre.

Deux jeunes gens venaient dans la maison de sa mère: tous deux honorables sans doute, puisqu’ils y venaient, mais de caractères bien différents.

L’un spirituel, brillant, mais un peu vain, un peu superOciel, et peut-être plus occupé de sa toilette qu’il ne convient; l’autre, plus modeste, s’effaçant le plus possible, mais plein de talent et d’une instruction solide.

Ninette préféra d’abord le premier; cela est tout naturel, l’habit se voit avant le cœur, le gant avant la main; mais une conversation qu’elle eut avec son oreiller lui fit changer de sentiment.

— Alfred est honnête sans doute; mais, pendant qu’il court les bals, Eugène, à la lueur de la lampe, veille, étudie, médite, et se couche le matin l’esprit et le cœur pleins de bonnes pensées, tandis que l’autre rentre le corps harassé, l’àmc vide ou occupée de fantaisies frivoles. Le patrimoine de l’un ne peut que diminuer, celui de l’autre augmentera toujours, et même, fùt-il pauvre, il sera considéré; car des mœurs pures, un travail opiniâtre joint à un heureux génie naturel, ne peuvent manquer de rendre un nom cô-

lèbre. Eugène n’aimera que vous aq monde, et ses livres. Il n’a pas encore osé parler, mais je lis dans son cœur comme dans le vôtre.

Eugène était, en effet, celui que la mère dé Ninette avait choisi pour mari à sa fille.

Le soir du mariage, la dame javanaise eptra dans la chambre nuptiale, et, voyant le petit oreiller blapc encore à sa place, elle dit en souriant à Ninette :

— Vous m’avez crue plus sorcière que je ne l’étais, ma chère enfapt; l’oreiller que je vous ai donné est comme tous les autres oreillers, un sac de toile bourré de plumes; il n’a jamais dit un mot. Vous avez pris sa voix pour la voix de votre conscience, qui se faisait entendre, dans le recueillement de la nuit; votre imagination, frappée, aidait à l’illusion. Vous ave? cru entendre ce que vous disiez vous-même: cela ne vaut-il pas la bague du prince Chéri et tous les talismans possibles? Maintenant, votre raison est formée, vous avez un mari qui répondra à toutes voi questions, qui éclairera tous vos doutes. Vous n’avea plus besoin de l’oreiller, mettez-le de côté, et gardez-le pour votre première fille.

LE BERGER

DEUX ACTEURS POUR U ROLE

Nayez p^s peur. — Nous n'avons aucune envie de faire un pastiche d’Hpnoré d’Urfé, et nous ne vops mènerons pas sur les riyes du Lignon, nous n’évoquerons pas les ombres pastorales d’Estelle et de Némorin. Le chevalier de Florian, quoique plus nouveau, est tout aussi passé de mode que Fauteur de VAstrcc.

Aujourd’hui, dans le temps prosaïque où nous vivons, môme sans être sorti de Paris, on peut, d’après les tableaux de Brascassat et de Delaberge, se faire une idée assez jupte des nqoutqns et des bergers! Les moutons ne sont Efts ppq^irés à blanc et qe portent généralement pas de faveurs roses au cou; ce sont des animaux fort

stupides, recouverts d’une laine sale, imprégnée d'un suaint d’une odeur désagréable; leur principale poésie consiste en côtelettes et en gigots. Les bergers sont des drôles peu frisés, liAves, déguenillés, marchant d’un air nonchalant, un morceau de pain bis à la main, un maigre chien à museau de loup sur les talons. Les bergères sont d’alfreux laiderons qui n’ont pas la moindre jupe gorge-de-pigeon, pas le moindre corset à échelle de rubans, et dont le teint n’est pas pétri de roses et de lis. — Il a fallu plus de six mille ans au genre humain pour s’apercevoir de cela, et ne plus ajouter foi entière aux dessus de porte, aux éventails et aux paravents.

Donc, puisque voilà nos lecteurs rassurés contre toute tentative d’idylle de notre part, commençons notre récit ; il est fort simple, il sera court. Nous espérons qu’on nous saura gré de cette qualité.

Vers le milieu de l’été de 18..., un petit pâtre de quinze ou seize ans, mais si chétif, qu’il ne paraissait

LE QERGKR

pas en avoir douze, poussait devant lui, de cet air méditatif et mélancolique particulier aux gens qui passent une partie de leur existence dans la solitude, une ou deux douzaines de moutons, qui se seraient, à coup sûr, dispersés sans l’active vigilance d’un grand chien noir à oreilles droites, qui ralliait au groupe principal les retardataires ou les capricieux par quelque léger coup de dent appliqué tà propos.

Les romans n’avaient pas tourné la tétc à Petit- Pierre; — c'est ainsi qu’il se nommait, et non Lycidas ou Tircis; — il ne savait pas lire. Cependant il était rêveur; il restait de longues journées appuyé le dos contre un arbre, les yeux errant à l’horizon dans une espèce de contemplation extatique. A quoi pensait-il? il l’ignorait lui-même. Chose bien rare chez un paysan, il regardait le lever et le coucher du soleil, les jeux de la lumière dans le feuillage, les différentes nuanees des lointains, sans se rendre compte du pourquoi. Mémo il jugeait comme une faiblesse d’esprit, presque comme une infirmité, cet empire exercé sur lui par les eaux, les bois, le ciel, et il se disait ;

— Cela n’a pourtant rien de bien curieux ; les arbres ne sont pas rares, ni la terre non plus. Qu’ai-je donc à m’arrêter une heure entière devant un chêne, devant

LA PEAU DE TlfiRE

une colline, oubliant le boire et le manger, oubliant tout? Sans hdèle, j’aurais déjà perdu plus d’une béte, et le maître m’aurait chassé. Pourquoi ne suis-je donc pas* comme les autres, grand, fort, riant toujours, chantant à tue-tête, au lieu de passer ma vie à regarder pousser l’herbe que broutent mes moutons?

Petit-Pierre se plaignait tout bonnement de n’ôtre pas stupide, et avait-il tort?

Sans doute vous avez déjà pensé que Petit-Pierre était amoureux : il le sera peut-être, mais il ne l'est pas.

Les amours des champs ne sont pas si précoces, et notre berger ne s’était pas encore aperçu qu’il y eût deux sexes.

11 est vrai qu’en certains cantons peu favorisés, l’on pourrait s’y tromper ; c’est le môme hàle, la môme carrure, les mêmes mains rouges, la môme voix rauque : la nature n’a créé que la femelle, la civilisation a créé la femme.

Arrivé sur le revers d’une pente couverte d’un gazon fin et luisant, et semée de quelque beaux bouquets d’arbres s’agrafant au terrain par des racines noueuses d’un caractère singulier et pittoresque, il s’arrêta, s’assit sur un quartier de roche, et, le menton appuyé

LE BEHOEK

sur un bâton recourbé comme ceux des pasteurs d’Arcadie, il s’abandonna à la pente habituelle de ses rêves. Le chien, jugeant avec sagacité que les moutons ne s’éloigneraient pas d’un endroit où l’herbe était si drue et si tendre, se coucha aux pieds de son maître, la tête allongée sur ses pattes et les yeux plongés dans sou regard, avec cette attention passionnée qui fait du 'chien un être presque humain. Les moutons s’étaient groupés çà et là dans un désordre heureux. Un rayon de lumière glissait sur les feuilles et faisait briller dans l’herbe quelques gouttes de rosée, diamants tombés de l’écrih de l’Aurore, et que le soleil n’avait pas encore ramassés. C’était un tableau tout fait, signé Dieu, un assez bon peintre dont le jury du Louvre refuserait peut-être les toiles.

C’est la réflexion que fit une jeune femme qui entrait en ce moment par l’autre extrémité du vallon :

— Quel joli site à dessiner ! dit-elle en prenant un album des mains de la femme de chambre qui l’ac compagnait.

Elle s’assit sur une pierre moussue, au risque de verdir sa fraîche robe blanche, dont elle paraissait s’inquiéter fort peu, ouvrit le livre aux feuillets de vélin, le posa sur ses genoux èt commença à tracer

l’esquisse d’une main hardie et légère. Ses traits fins et purs étaient dorés par l’ombre transparente de son grand chapeau de paille, comme dans celte délicate ébauche de jeune femme par Rubens que l’on voit au Musée ; ses cheveux, d’un blond riche, formaient un gros chignon de nattes sur son cou plus blanc que le lait et moucheté, comme par coquetterie, de trois ou quatre petites taches de rousseur. Elle était d’une beauté charmante et rare." ^

Petit-Pierre, absorbé par une découpure de feuilles de châtaignier, ne s’était pas d’-abord aperçu de l’arrivée d’un nouvel acteur sur la tranquille scène delà vallée. Fidèle avait bien levé le nez ; mais, ne voyant là aucun sujet d’inquiétude, il avait repris son attitude de sphinx mélancolique. L’aspect de cette forme svelte et blanche troubla singulièrement le jeune berger; il sentit une espèce de serrement de cœur inexprimable, et, comme pour se soustraire à cette émotion, il siffla son chien et se mit en devoir de se retirer.

Mais ce n’était pas là le compte de la jeune femme, qui était précisément en train de croquer le petit pâtre et son troupeau, accessoire indispensable du paysage; elle jeta de côté album et crayon, et, avec deux ou trois bonds de biche poursuivie , elle eut bientôt rat-

LE BERGER

trapé Petit-Pierre, qu’elle ramena d’autorité au quartier de roche sur lequel il était assis auparavant.

— Toi, lui dit-elle gaiement, tu vas rester là jusqu’à ce que je te prie de t’en aller; le bras un peu plus avancé, la tête plus à gauche.

Et, tout en parlant, de sa main frôle et blanche, elle poussait.la joue hàlée de Petit-Pierre pour la remettre dans la pose.

— Mais c’est qu’il a de beaux yeux, Lucy, pour des yeux de paysan, dit-elle en riant à sa femme de chambre.

Son modèle remis en altitude, la folle jeune femme recourut à sa place et reprit son dessin, qu’elle eut bientôt achevé.

— Tu peux te lever et partir, si tu veux, maintenant; mais il est bien juste que je te dédommage de l’ennui que je t’ai causé en te faisant rester là comme un saint de bois. -Viens ici.

Le pâtre arriva lentement, tout honteux, le dos humide et les tempes mouillées ; la jeune femme lui glissa vivement une pièce d’or dans la maki.

— Ce sera pour t’acheter une veste neuve quand tu iras à la danse le dimanche.

Le pâtre qui avait jeté uu regard furtif sur l’album

entr’ouvert, restait comme frappé de stupeur sans songer à refermer sa main, où rayonnait la belle pièce de vingt francs toute neuve : des écailles venaient de lui tomber des yeux, une révélation subite s’était opérée en lui. 11 di^it d’une voix entrecoupée, en suivant les différentes portions du dessin :

— Les arbres, la pierre, le chien, moi, tout y est, les moutons aussi, dans la feuille de papier 1 La jeune femme s’amusait de cette admiration et de cet étonnement naïfs ; elle lui fit voir différents sites crayonnés, des lacs, des châteaux, des rochers ; puis, comme la nuit venait, elle reprit avec sa femme de compagnie le chemin de la maison de campagne.

Petit-Pierre la suivit des yeux bien longtemps encore après que le dernier pli de sa robe eut disparu derrière le coteau, et Fidèle avait beau lui pousser la main de son nez humide et grenu comme une truffe mouillée, il ne pouvait parvenir à le tirer de sa méditation. L’humble berger commençait à comprendre confusément à quoi servait de contempler les arbres, les plis du terrain et les formes des nuages. Ces inquiétudes, ces élans qu’il ressentait vis-à-vis d’une belle campagne avaient donc un but ; il n’était donc ni imbécile ni fou!

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LE BER Ü El’.

Il avait bien vu collées au lourd manteau des clieminées, dans les fermes, des images comme le portrait d’Isaac Laquedem, de Geneviève de Brabant, de la Mère de Douleurs, avec ses sept glaives enfoncés dans la poitrine ; mais ces grossières gravures sur bois placardées de jaune, de rouge et de bleu, dignes des sauvages de la Nouvelle-Zélande et des Papous de la mer du Sud, ne pouvaient éveiller aucune idée d’art dans sa tôte. Les dessins de l’album ae la jeune femme, avec leur netteté de crayon et leur exactitude de formes, furent une chose tout à fait nouvelle pour Petit- Piere.

Le tableau de l’église paroissiale était si noir et si enfumé, qu’on n’y distinguait plus rien, et, d’ailleurs, il avait à peine osé y jeter les yeux, du porche où il se tenait agenouillé.

Le soir vint. Petit-Pierre enferma ses moutons dans le parc et s’assit sur le seuil de la cabane à roulettes, qui lui servait de maison l’été. Le ciel était d’un bleu foncé. Les sept étoiles du Chariot luisaient comme des clous d’or au plafond du ciel; Cassiopée, Bootès scintillaient vivement. Le jeune berger, les doigts noyés dans

les poils de son chien, accroupi auprès de lui, se sentait ému par ce magnifique spectacle qu'il était seul

à regarder, par cette fête splendide que le ciel, dans son insouciante magnificence, donne à la terre endormie.

Il songeait aussi à la jeune femme, et en pensant à cette main frôle et satinée qui avait efileuré sa joue hâlée et rude, il sentait un frisson lui courir dans les cheveux. Il eut bien de la peine à s’endormir, et il se roulait dans la paille, comme un tronçon de reptile, sans pouvoir fermer les paupières; enfin, le sommeil vint quoiqu’il se fût fait prier un peu longtemps.

Petit-Pierre fit un rêve.

11 lui semblait qu’il était assis sur un quartier de roche avec uue belle campagne devant lui. Le soleil se levait à peine, l’aubépine frissonnait sous sa neige de fleurs, les herbes des prairies étaient couvertes d’une sueur perlée , la colline paraissait avoir revêtu une robe d’azur glacée d’argent.

Au bout de quelques instants, Petit-Pierre vit venir

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LE BERGER

à lui la belle dame de la vallée. Elle s’approcha de lui

en souriant, et lui dit :

— Il ne s’agit pas de regarder, il faut faire.

Ayant prononcé ces paroles, elle plaça sur les genoux du pâtre étonné un carton, une belle feuille de vélin, un crayon taillé, et se tint debout près de lui. Il commença à tracer quelques linéaments; mais sa main tremblait comme la feuille, et les lignes se confondaient les unes dans les autres.

Le désir de bien faire, l’émotion et la honte de réussir si mal lui faisaient couler des gouttes d’eau sur les tempes. Il aurait donné dix ans de sa vie pour ne pas se montrer si gauche devant une si belle «personne; ses nerfs se contractaient, et les contours qu’il essayait de tracer dégénéraient en zigzags irréguliers et ridicules ; son angoisse était telle, qu’il manqua de se réveiller; mais la dame, voyant sa peine, lui mit à la main un porte-crayon d’or dont a pointe étincelait comme une flamme.

Aussitôt Petit-Pierre n’éprouva plus aucune difficulté; les formes s’arrangeaient d’elles-mêmes et se groupaient toutes seules sur le papier ; le tronc des arbres s’élançait d’un jet hardi et franc, les feuilles se détachaient, les plantes se dessinaient avec leur feuil- '

LA PEAU DK TIGRE

lage, leur port et tous leurs détails. La dame, penchée sur l’épaule *de Petit-Pierre, suivait les progrès de l’ouvrage d’un .air satisfait, en disant de temps à autre ;

— Bien, très-bien, c’est comme cela; continue f

Une boucle de ses cheveux, dont la spirale alanguie flottait au vent, eflleura môme la flgure du jeune pâtre, et de ce choc jaillirent des milliers d’étincelles, comme d’une machine électrique ; un des atomes de feu lui tomba sur le cœur, et son cœur brûlait dans sa poitrine, lumineux comme une escarboucle. La dame s’en aperçut, et lui dit :

— Vous avez l’étincelle; adieu!

Ce songe produisit un eflet étrange sur Petit-Pierre. En effet, son cœur était en flamme, et aussi sa tète : à dater de ce jour, il était sorti du chaos de la multitude : entre sa naissance et sa mort, il devait y avoir quelque chose.

LE BERGER

Il prit un charbon à un feu éteint de la veille, et voulut commencer tout de suite ses études pittoresques; les planches extérieures de sa cabane lui servaient de papier et de toile.

Par où commença-t-il? Par le portrait de son meilleur, ou pour mieux dire, de son seul ami, de Fidèle ; car il était orphelin et n’avait que son chien pour famille. Les premiers traits qu’il esquissa ressemblaient autant, il faut l’avouer, à un hippopotame qu’à unchicil; mais, à force d’effacer et de refaire, car Fidèle était le plus patient modèle du monde, il parvint à passer de l’hippopotame au crocodile, puis au cochon de lait, et enfin à une figure dans laquelle il aurait fallu de la mauvaise volonté pour ne pas reconnaître un individu appartenant à l’espèce canine.

Dire la satisfaction que ressentit Petit-Pierre, son dessin achevé, serait une chose difficile, Michel-Ange, lorsqu’il donna le dernier coup de pinceau à la chapelle Sixtine, et se recula les bras croisés sur sa poitrine pour contempler son œuvre immortelle, n’éprouva pas une joie plus intime et plus profonde.

— Si la belle dame pouvait voir le portrait de Fidèle 1 se disait en lui môme le petit artiste.

Il faut lui rendre cette justice que cet enivrement

dura peu. Il comprit vite combien ce croquis était informe, et différent du véritable Fidèle ; il l’effaça, et, cette fois, essaya de faire un mouton ; il y réussit un peu moins mal, il avait déjà de l’expérienée : cependant le charbon s’écrasait sous ses doigts, la planche

mal rabotée trahissait ses efforts.

— Si j’avais du papier et un crayon, je réussirais mieux; mais comment pourrai-je m’en procurer?

Petit-Pierre oubliait qu’il fût un capitaliste.

Il s’en souvint pourtant ; et, un jour, confiant son troupeau à un camarade, il s’en alla résolùmenl à la ville et entra chez un marchand, lui demandant ce qu’il fallait pour dessiner. Le marchand étonné lui donna du papier et des crayons de plusieurs sortes. Petit-Pierre, tout heureux d’avoir accompli cette tâche héroïque et difdcile d’acheter tant d’objets étranges, s’en retourna à ses moutons, et, sans les négliger, consacra au dessin tout le temps que les bergers ordi- 1 naires mettent à jouer du pipeau, à sculpter des bâtons et à faire des pièges pour les oiseaux et pour le» fouines.

Sans trop se rendre compte du motif qui guidait se pas, il conduisait souvent son troupeau à l’endroit o I

LE BERGER

il avait posé pour la jeune femme, mais il fut plusieurs jours sans la revoir.

Est-ce que Petit-Pierre était amoureux d’elle ? Non, dans le sens qu’on attache à ce mot. Un tel amour était par trop impossible, et il faut même au cœur le plus humble et le plus timide une lueur d’espérance. Tout simple et tout rustique qu’il était, Petit-Pierfe sentait qu’il y avait des abîmes entre lui, pauvre pâtre en haillons, ignorant, inculte, et une fertime jeune, belle et riche. A moins d’être fou, est-ce bien sérieusement qu’on aime une reine? Est-on bien malheureux, à moins d’être poète, de ne pas pouvoir embrasser les étoiles? Petit-Pierre ne pensait pas à tout cela. La dame, c’est ainsi qu’il se la désignait à lui-même, lui apparaissait blanche et radieuse, un crayon d’or à la main; et il l’adorait avec cette simple dévotion tendre et fervente des catholiques du moyen âge pour la sainte Vierge; bien qu’il ne s’en rendît pas compte, c’était pour lui la Béatrix, la muse 1

LA PEAU DS TIGRE

Un jour, il entendit sonner sur les cailloux le galop d’un cheval; Fidèle jeta un long aboiement, et, au bout de quelques minutes, il vit la daine emportée par le coursier fougueux qu^elle cinglait de Cotips de ctavache pour le remettre dans son chemin; mais l’animal indocile, poussé sans doute par quelque frayeur, n’écoutait ni le mors, ni l’éperon, ni la bride, et, par uu soubresaut violent, avant que Petit-Pierre, qui s’élancait de rocher en rocher du haut de k colline, eût eu le temps d’arriver, il se débarrassa de son écuyère, dont la tète porta violemment sur le sol. La force du coup la fit évanouir, et Petit-Pierre, plus pâle qu’elle encore, alla ramasser dans le creux d'une ornière où la pluie s’était amassée, à la grande frayeur d’une petite grenouille verte qui avait établi là sa salle de bains, quelques gouttes d’eau claire qu’il jeta sur le visage décoloré de la dame. A sa grande terreur, il aperçut des filets rouges se mêler aux réseaux bleus de ses tempes; elle était blessée.

LE BERGER

Petit-Pierre tira de sa poche un pauvre mouchoir à carreaux, et se mit à étancher le sang qui se faisait jour à travers les boucles de cheveux, aussi pieusement et avec autant de resiicctquc les saintes femmes qui essuyaient les pieds du Christ. Une fois, elle reprit connaissance, ouvrit les yeux, et jeta sur Petit- Pierre un vague regard de reconnaissance qui lui pénétra jusqu'à l'àme.

Un bruit de pas se fit entendre, le reste de la cavalcade était à la recherche de la dame : on la releva, on la mil dans la calèche, et tout disparut.

Le berger serra précieusement dans son sein le tissu imprégné de ce sang si pur, et, le soir, courut a la villa demander des nouvelles de la dame. La blessure n’était pas dangereuse. Cette bonne nouvelle calma un peu Petit-Pierre, à qui tout semblait perdu depuis qu’il avait vu emporter la jeune femme inanimée et blanche comme une morte.

La saison était avancée : les habitants du château retournèrent à Paris, et Petit-Pierre, bien qu’il n’entrevit que de loin en loin et comme a la dérobée le chapeau de paille et la robe blanche, se sentit immensément seul; quand il était par trop triste, il tirait le mouchoir avec lequel il avait étanché la blessure de

la dame, et baisait la tache de sang qui couvrait un des carreaux : c’était sa consolation. 11 dessinait à force, et avait presque épuisé sa provision de papier; ses pjrogrès avaient été rapides, car il n’avait pas de maître: nul système ne s’interposait entre lui et la nature,

il faisait ce qu’il voyait.

Ses dessins étaient cependant encore bien rudes, bien barbares, quoique pleins de naïveté et de sentiment; il travaillait dans la solitude sous le regard de Dieu, sans conseil, sans guide, n’ayant que son cœur et sa mélancolie.

Quelquefois, la nuit, en rêve, il revoyait la belle

dame, et, le porte-crayon d’or à la pointe étincelante

entre ses mains, traçait des dessins merveilleux ; mais,

le matin, tout s’évanouissait, le crayon devenait re-

belle, les formes fuyaient, quoique Petit-Pierre usât presque toute la mie de son pain à effacer les traits manqués.

Cependant, un jour, il avait crayonné une vieille chaumine toute moussue, dont la cheminée dardait une spirale de fumée bleuâtre entre les cimes des noyers presque entièrement dépouillés de leurs feuilles; un bûcheron, sa tâche accomplie, se tenait debout sur le seuil, bourrant sa pipe, et, dans le fond de la chambre,

LE DERGEK

entrevu par la porte ouverte, on apercevait vaguement une femme qui poussait du pied une bercelonnette tout en filant son rouet. G était le chef-d’œuvre de Petit-Pierre. 11 était presque content de lui.

Tout à coup il aperçut une ombre sur son papier, l'ombre d’un tricorne qui ne pouvait appartenir qu’à M. le curé. En effet, c’était lui; il observait en silence Petit-Pierre, qui rougit jusqu’à l’ourlet des oreilles d’être ainsi surpris en dessin flagrant. Le vénérable ecclésiastique, bien qu’il ne fût pas un de ces prêtres guillerets vantés par Béranger, était cependant un bon, honnête et savant homme. Jeune, il avait vécu dans les villes ; il ne manquait pas de goût et possédait quelque teinture des beaux-arts. L’ouvrage de Petit- Pierre lui parut donc ce qu’il était, fort remarquable déjà, et promettant le plus bel avenir. Le bon prêtre fut louché en lui-même de cette vocation solitaire, de ce génie inconnu qui répandait ses parfums devant Dieu, reproduisant avec amour, dévotion et conscience, quelques fragments de l’œuvre infinie de l’éternel Créateur.

— Mon petit ami, quoique la modestie soit un sentiment louable, il ne faut pas rougir comme cela. C’est peut-être un mouvement d’orgueil secret.

LA P£AL DE TIGRE

P Lorsqu’on a fait quelque chose daus la sincérité de son cœur, et avec tout l’etfort dont on est calpable, on ne doit pas craindre de le montrer. 11 n’y a pas de mal à dessiner, surtout Lorsqu’on ne néglige pas les autres devoirs. Le temps que vous passez à crayonner, vous le perdriez à ne rien faire, et l'oisiveté est mauvaise dans la solitude.

P 11 y a là dedans, mon cher enfant, un certain mérite : ces arbres sont vrais, ces herbes ont chacune les feuilles qui leur conviennent.

P Vous avez, on le sent, longtemps contemplé les œuvres du grand Maître pour lequel vous devez vous sentir pénétré d’une admiration bien vive ; car, s’il est déjà si diüicile de faire une copie imparfaite et grossière, qu’est-ce donc quand il faut créer et tirer tout de rien!

C’est ainsi que le bon curé encourageait Petit-Pierre; il eut la première confidence de ce talent qui devait ■ aller si haut et si loin.

— Travaillez, mon enfant, lui disait-il, vous serez peut-être un autre Giotto. Giotto était, comme vous, un pauvre gardeur de chèvres, et il finit par acquérir tan^ de talent, qu’un de ses tableaux, représentant la sainte Mère du divin Sauveur, fut promené proces-

LE BERGER

sioBoellemeiit dans les rues de Florence par le peuple enthousiasmé.

Le curé, durant les longues soirées d’hiver cpii laissaient beaucoup de loisir à Petit-Pierre, que ne réclamaient plus ses moutons chaudement entassés dans l’étable, lui apprit à lire et aussi à écrire, lui donnant ainsi les deux clefs du savoir. Petit- Pierre fit des progrès rapides, car c’était autant son cœur que son esprit qui désirait apprendre. Le digne prétrp, tout en se reprochant un peu de donner à son élève une instruction au-dessus de l’humble rang qu’il occupait, se plaisait avoir s’épanouir les uns après les autres les calices de cette jeune âme. Pour ce jardinier attentif, c’était un spectacle des plus intéressants que cette floraison intérieure dont lui seul avait le secret.

Les glaces fondirent, les perce-neiges et les primevères commencèrent à pointer timidement, et Petit- Pierre reprit la conduite de son troupeau. Ce n’était plus l’enfant chétif que nous avons vu au commencement de ce récit', il avait grandi et pris de la force.

La nature avait fait un appel à ses ressources pour subvenir aux dépenses des facultés nouvelles. Sous le développement de son cerveau, ses tempes s’étaient élargies. Son œil, désormais arrêté sur un but, avait

le regard net et ferme. Comme dans toute tôte habitée I par une pensée, on voyait briller sur sa ligure le reflet | d’une flamme intérieure. Non qu’il fût dévoré par les j ardeurs maladives d’une ambition précoce ; mais le , vin de la science, quoique versé par le bon prêtre i avec une prudente discrétion, causait à cette àme neuve une espèce d’enivrement qui eût pu tourner | l’orgueil. Heureusement, Petit-Pierre n’avait pas de public. Ni les arbres ni les rochers ne sont flatteurs.

L’immensité de la nature, avec laquelle il était toujours en relation, le ramenait bien vite au sentiment de sa petitesse. Abondamment fourni, par le curé, de papier, de crayons, il fit un grand nombre d’études, et quelquefois, tout éveillé, il lui semblait avoir à la main le porte-crayon d’or à la pointe de feu, et la dame, penchée sur son épaule, lui disait :

— C’est bien, mon ami. Vous n’avez pas laissé éteindre l’étincelle que j’avais mise dans votre cœur. Persévérez, et vous aurez votre récompense.

Petit-Pierre, ayant acquis un fin sentiment de la forme, comprenait à quel point la dame était belle, et, à cette pensée, sa poitrine se gonflait.

H regardait le mouchoir à carreaux où la tache,

LE nERGER

quoique brunie, se distinguait toujours, et il disait avec émotion :

— Heureux sang qui as coulé dans ses veines, qui es monté de son cœur à sa tête !

Avec la même sincérité qui nous a fait avouer làhaut que Petit-Pierre n’était pas encore amoureux, nous devons convenir qu’il l’est à présent, et de toutes les forces de son âme. L’image adorée ne le quitte plus. Il la voit dans les arbres, dans les nuages, dans l’écume des cascades. Aussi a-t-il fait d’immenses progrès. Il y a maintenant dans ses dessins un élément qui y manquait : le désir.

Un événement très-simple en apparence et qui n’est pas dramatique le moins du monde, mais il faut vous y résigner, car nous vous avons prévenu en commençant que notre histoire ne serait pas compliquée, décida tout à fait de la vocation de Petit-Pierre et vint changer la face de sa vie.

Le député du département avait obtenu du ministère de l’intérieur un tableau de sainteté pour l’église de *** : le peintre, qui était un homme de talent soigneux de ses œuvres, accompagna sa toile et voulut choisir lui-môme la place où elle serait suspendue. Naturellement il descendit au presbystère, et le curé ne manqua pas de parler au peintre d’un berger du pays qui avait beaucoup de goût pour le dessin et faisait de lui-méme des croquis annonçant de merveilleuses dispositions. Le carton de Petit-Pierre fut vidé devant le peintre. L’enfant, pâle comme la mort, comprimant son cœur sous sa main pour l’empêcher d’éclater, se tenait debout à côté de la table. 11 attendait en silence la condamnation de ses rêves, car il ne pouvait s’imaginer qu’un homme bien mis, bien ganté, un bout de ruban rouge à sa boutonnière, auteur d'un tableau entouré d’un cadre d’or, pût trouver le moindre mérite à ses charbonnages sur papier gris.

Le peintre feuilleta quelques dessins sans rien dire; puis son front s’éclaira, une légère rougeur lui monta aux joues, et il s’adressait à lui-même de courtes phrases exclamatives en argot d’alplier.

— Comme c’est bonhomme! comme c’est nature!

pas le moindre chic. Corot n’eût pas mieux fait; voilà

LE BEROER

un chardon qu’envierait Delaberge; ce mouton couché

est tout à fait dans le goût de Paul Potter.

Quand il eut fini, il se leva, marcha droit à Petit- Pierre, lui prit la main, la secoua cordialement, et lui dit :

— Pardieu ! quoique cela ne soit guère honorable

pour nous autres professeurs, mon cher garçon, vous

en savez plus que tous mes élèves. Voulez-vous venir à Paris avec moi ? En six mois, je vous montrerai ce

qu’on nomme les ficelles du métier ; ensuite, vous marcherez tout seul, et... si vous ne vous arrêtez pas, je peux vous prédire, sans craindre de me compromettre, que vous irez loin.

Petit-Pierre, bien sermonné, bien chapitré, bien prévenu sur les dangers de la Babylone moderne, partit avec le peintre, en compagnie de Fidèle, dont il ne voulut pas se séparer, et que l’artiste lui permit d’emmener, avec cette délicate bonté d’âme qui accompagne toujours le talent. Seulement, Fidèle ne voulut jamais se laisser hisser sur l’impériale, et suivit la voiture dans un étonnement profond, mais rassuré par

la figure amicale de son maître, qui lui souriait à tra-

vers la portière.

Nous ne suivrons pas jour par jour les progrès de

Petit-Pierre, cela nous mènerait trop loin. Les œuvres des grands maîtres, qu’il visitait assidûment dans les galeries et dont il faisait de fréquentes copies, mirent à sa disposition mille moyens de rendre sa pensée, qu’il n’eût pu deviner tout seul. Il passa des sévérités du grave Poussin aux mollesses lumineuses de Claude Lorrain, de la fougue sauvage de Salvator Rosa à la vérité prise sur le fait de Ruysdael ; mais il ne s’imprégna d’aucun style particulier : il avait une originalité trop fortement trempée pour cela. 11 n’avait pas fait comme le vulgaire des peintres qui commencent dans l’atelier, et vont ensuite mettre leur carte de visite à la nature dans des excursions de six semaines, sauf à peindre ensuite au coin du feu les rochers d’après un fauteuil, et les cascades d’après l’eau d’une carafe versée de haut dans une cuvette par un rapin complaisant ; ce n’est qu'imprégné de l’arome des bois, les yeux pleins d’aspects champêtres, à la suite d’une longue et discrète familiarité avec la nature, qu’il avait pris le crayon d’abord, puis le pinceau. Les conseils de l’art lui étaient venus assez tôt pour qu’il n’eùt pas le temps de prendre une mauvaise route, assez tard pour ne pas fausser sa naïveté.

Au bout de deux ans de travail opiniâtre, Petit-Pierre

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