‹ La peau de tigre [Texto impreso]Chapitre 4 sur 32 · LI-: BKRGER · texte numérisé non relu

LI-: BKRGER

eut un tableau admis et remarqué à l’exposition du Louvre. Il aurait bien voulu revoir la dame au crayon d’or; mais, quoiqu’il eût regardé très-attentivement dans les promenades, au théâtre, aux églises, toutes les femmes qui pouvaient offrir quelque ressemblance . avec elle, il ne put retrouver sa trace. Il ne savait pas son nom, et ne connaissait d’elle que sa beauté. Un vague espoir cependant le soutenait; quelque chose lui disait au fond du cœur que la destinée n’en avait pas fini entre eux deux. Quelque modeste qu’il fût, il avait la conscience de son talent; il s’était rapproché du ciel, et l’impossibilité d’atteindre l’étoile de son rêve diminuait chaque jour. De temps à autre, notre jeune peintre se promenait aux alentours de son tableau, en se penchant sur la balustrade, affectant de considérer attentivement quelque cadre microscopique dans le voisinage de sa toile, afin de recueillir les avis des spectateurs, et puis il se disait, non sans quelque raison, que la dame, qui dessinait elle-même et paraissait aimer beaucoup le paysage, si elle était à Paris, viendrait immanquablement visiter l’exposition. En effet, un matin, avant l’heure où la foule abonde, Petit-Pierre vit s’avancer du côté de son tableau une

jeune femme vêtue de noir; il ne vit pas d’abord sa

figure, mais une petite portion de ce cou blanc semé de petits signes, et qui brillait comme une opale entre l’écharpe et le bord du chapeau, la lui fit reconnaître sur-le-champ avec cette sûreté de coup d’œil que l’habitude donne aux peintres. C’était bien elle : le deuil qu’elle portait faisait encore ressortir sa blancheur,

et, dans le noir encadrement du chapeau, son profil fin /

et pur avait la transparence du marbre de Paros. Ce deuil troubla Petit-Pierre.

— Qui a-t-elle perdu? son père, sa mère?... ou bien serait-elle... libre? se dit-il tout bas dans le recoin le plus secret de son àme.

Le paysage exposé par le jeune artiste représentait précisément le site dessiné par la dame, et pour lequel avaient posé lui, Fidèle, et ses moutons. Petit-Pierre, par une pensée d’amour et de religion, avait choisi pour sujet de son premier tableau l’endroit où il avait reçu la révélation de la peinture. La pente gazonnée, , les- bouquets d’arbres, les roches grises perçant çà et là le vert manteau de l’herbe, le tronc décharné et bizarre d’un vieux chêne frappé de la foudre, tout était d’une scrupuleuse exactitude. 'Petit-Pierre s’était peint appuyé sur son bâton, l’air rêveur, Fidèle à ses

LE BERGER

pieds, et dans la position que lui avait indiquée la dame à l'album.

La jeune femme resta longtemps en contemplation devant le tableau de Petit-Pierre; elle en examina attentivement tous les détails, s'avançant et se reculant pour mieux juger de l'elTet. Lue pensée semblait la préoccuper : elle ouvrit le livret et chercha le numéro de la toile, le nom du peintre et le sujet de son œuvre. Le nom lui était inconnu ; le livret ne contenait que ce seul mot : « Paysage. » Puis, paraissant frappée d'un souvenir lumineux, elle dit quelques mots tout bas à la vieille dame qui l'accompagnait.

.\prôs avoir regardé encore quelques tableaux, mais d'un œil déjà distrait et fatigué, elle sortit,

Petit-Pierre, entraîné sur ses pas par une force magique et craignant de perdre cette trace retrouvée si à propos, suivit la jeune dame de loin et la vit monter en voiture. Se jeter dans un cabriolet, et lui dire de ne pas perdre de vue cette voiture bleue à livrée chamois, fut l'affaire d'une minute pour Petit- Pierre,

Le cocher fouetta énergiquement sa haridellè, et se mit à la poursuite de l'équipage.

La voiture entra dans une maison de belle apparence, rue Saint-H..., et la porte cochère se referma sur elle.

C’était bien là que demeurait la dame.

Savoir la rue et le numéro de son idéal est déjà une belle position, et c’est quelque chose que de pouvoir se dire : « Mon rêve demeure dans tel quartier, sur le devant, o ou bien : « entre cour et jardin. » Avec cela, avec moins peut-être, Lovelace ou don Juan eussent mené une aventure à bout; mais Petit-Pierre n’était ni un don Juan ni un Lovelace, bien loin de là !

Il lui restait à savoir le nom de la dame de ses pensées, à se faire recevoir chez elle, à s’en faire aimer : trois petites formalités qui ne laissaient pas que d’embarrasser étrangement notre ex-berger.

Heureusement, le hasard vint à son secours, elle moyen qu’il cherchait s’offrit de lui-même. Un matin, son rapin Holoferne lui apporta, délicatement pincée entre le pouce et l’index, une petite lettre oblongue qu’il flairait avec des contractions et dilatations de narines, comme si c’eût été un bouquet de roses ou de violettes.

A l’anglaise fine et vive de l’adresse, on ne pouvait méconnaître une main de femme, et de femme bien

LE BERGER

élevée, sachant écrire une autre orthographe que celle du cœur.

La lettre était ainsi conçue :

« Monsieur,

» Je viens de voir au salon un charmant tableau de

vous. Je serais bien heureuse de le posséder dans ma petite galerie ; mais j’ai peur d’arriver trop tard. S’il vous appartient encore, ayez la bonté de me promet- . tre de ne le vendre à personne et de le faire porter, l’exposition finie, rue Saint-H..., n“,.. Vos conditions seront les miennes.

» G. d’Escars. »

La rue et le numéro concordaient précisément avec ceux où Petit-Pierre avait vu entrer la voiture. 11 n’y avait pas à s’y tromper. Madame d’Escars était bien la dame au porte-crayon de flamme des visions de Petit- Pierre, celle qui lui avait donné le louis avec lequel il avait acheté les premières feuilles de papier, celle dont il gardait précieusement une goutte de sang sur son mouchoir à carreaux.

LA PEAU DK TIGRE

Petit- Pierre se rendit chez madame d’Escars, et bien- . tôt des relations assez fréquentes s’établirent entre eui. L’esprit naïf et droit, enthousiaste et sensé à la fois de Petit-Pierre, que nous appellerons ainsi jusqu'à la fin de celte histoire pour ne pas divulguer un nom devenu célèbre, plaisait infiniment à madame d’Escars, qui n*avait pas reconnu dans le jeune artiste le petit pàlre qui lui avait servi de modèle.

Cependant, dès la première visite, elle avait eu quelque vague souvenir d’avoir vu cette physionomie ailleurs.

Madame d’Escars n’avait pas dit à Petit-Pierre qu’ellemônie dessinât, car elle n’avait aucune hâte de faire montre des talents qu’elle possédait. Un soir, la convversation tomba sur la peinture, et madame d’Escars avoua, ce que Petit -Pierre savait fort bien, qu’elle avait fait quelques études, quelques croquis qu’elle lui

LE BEUGER

aurait déjà montrés si elle les avait jugés digne d’un tel honneur.

pile posa l’album sur la table, en tournant les feuilles plus ou moins rapidement, selon qn’elle jugeait les dessins dignes ou indignes d’examen.

Quand elle arriva à l’endroit où Petit-Pierre et son troupeau étaient représentés, elle dit au jeune peintre î

— C’est à peu près le môme site que celui que vous avez représenté dans votre tableau, que j’ai acheté, pour voir, réalisé, ce que j’aurais voulu faire. Cette rencontre est bizarre. Vous ôtes donc allé à S’'** ?

— Oui, j’y ai passé quelque temps.

— Un charmant pays, inconnu, et renfermant des beautés qu’on va chercher bien loin; mais, puisque j’ai tiré mon album de son étui, ce ne sera pas impunément. Voici une page blanche, vous allez crayonner quelque chose là-dessus.

Petit Pierre dessina la vallée où madame d’Escars était tombée de cheval. Il représenta l’amazone renversée à terre et soutenue par un jeune pâtre qui lui has.sinait les tempes avec un mouchoir trempé dans l’eau.

— Quelle coïncidence étrange ! dit madame d’Escars. Je suis effectivement tombée de cheval dans un endroit semblable ; mais il n’y avait aucun témoin de cette mésaventure qu’un petit pâtre que j’ai vaguement entrevu à travers mon évanouissement et que je n’ai jamais rencontré depuis. Qui a pu vous raconter cela?

— C'est que je suis moi-méme Petit-Pierre, et voici le mouchoir qui a essuyé le sang qui coulait de votre tempe, où j’aperçois la cicatrice de la blessure sous la forme d’une imperceptible petite raie blanche.

Madame d’Escars tendit sa main au jeune peintre, qui posa sur le bout de ses doigts roses un baiser tendre et respectueux ; puis, d’une voix émue et tremblante, il lui raconta toute sa vie, les vagues aspira-

tions qui le troublaient, ses rêves, ses efforts et enfin son amour, car maintenant il voyait clair dans son âme, et, si d’abord il avait adoré la muse en madame d’Escars, maintenant il aimait la femme.

Que dirons-nous de plus? La fin de cette histoire n’est pas difficile à deviner, et nous avons promis en commençant qu’il n’y aurait dans notre récit ni catastrophe ni surprise. Madame d’Escars devint au bout de quelques mois madame D ***, et Petit-Pierre eut ce rare

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Jbonheur d’épouser son idéal et de vivre avec son rêve sans jamais s’être souillé par de vulgaires unions. — . 11 aimait les beaux arbres, il devint un grand paysagiste. — r II aimait une belle femmej il l’épousa; heureux homme ! Mais que ne fait-on pas avec un amour pur et une forte volonté ?

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