CONVERSION
J’eus beaucoup de peine à m’endormir, et je fis des rêves bizarres où je voyais scintiller dans l’ombre des spectres solaires, et s’ouvrir des queues de paon ocellées
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de pierres précieuses et jetant le plus vif éclat, des draperies 'fastueuses, des brocarts épais et grenus, des brocatelles tramées d’of et magnifiquement ramagées, se déployant à larges plis; des cabinets d’ébène in-
cruslés de nacre et de burgau ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes d’or, pendant que des négresses, à la bouche d’œillet épanoui, leur tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc, laissant entrevoir dans le fond un ciel d’un bleu de turquoise. Ce cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j’ouvris ma fenêtre, je m’aperçus d’une chose que je n’avais pas encore remarquée ; je vis que les arbres étaient verts et non couleur de chocolat, et qu’il existait d’autres teintes que le gris et le saumon.
- Cütl* d’éclat
Je me levai, et, ma cravate montée jusqu’au nez, mon chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, je sortis de la
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maison sur la pointe du pied avec un air mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des manteaux couleur de muraille; que n’aurais-je pas donné pour avoir au doigt l’anneau de Gygès, qui rendait invisible 1 Je n’allais cependant pas à un rendezvous d’amour, j'allais chez le papetier acheter quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des palettes de ses élèves. J’étais devant le marchand comme un écolier de troisième qui achète Fauhlas à un bouquiniste du quai ; en demandant certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait le dos moite ; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là n’avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de plomb, de l’ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on me permettait quelquefois d’ajouter un peu de bleu de cobalt pour les ciels, se trouva diaprée d’une foule de nuances plus brillantes les unes que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance, la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie, tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent .leurs plus beaux effets, s’étalaient avec une fastueuse pro-
fusion sur la modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d’abord assez embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, l’abondance de biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, j’avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une racine de buis ou à un kaléidoscope; j’y travaillais avec acharnement, et je ne paraissais plus à l’atelier.
Un jour que j’étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de draperie d’un scandaleu.v glacis de laque, mon maître, inquiet de ma disparition, entra dans ma chambre, dont j’avais inprudemment laissé la clef sur la porte ; il se tint quelque temps debout derrière moi, les doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du Saint Symphoricn, et, après quelques minutes de contemplation désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une goutte de plomb fondu :
— - Rubens!
Je compris alors l’énormité de ma faute; je tombai â genoux et je baisai la poussière des bottes magistrales ; je répandis un sac de cendre sur ma tête, et
par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du grand hommç, j’envoyai au Salon une peinture
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à l’eau d’œuf représentant une madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en papier.
Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents, me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la première couche aux ciels et aux fonds. 11 m’a procuré une commande magnifique dans une cathédrale qu’on restaure. C’est moi qui colorie avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu’on a débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les maîtres du Campo-Santo eux-mémes n’auraient peut-être pas été assez primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l’excellente éducation pittoresque que j’ai reçue, je suis venu à bout de m’acquitter de cette tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon avenir, ne me criera plus désormais : « Tu seras avocat I »
Qu’est-ce que le bourgeois? Question grave et tout à fait palpitante d’actualité, comme disent les journalistes. Ouvrez tous les dictionnaires, même celui de l’Académie, et vous trouverez au mot bourgeois cette explication : * Habitant d’une ville ayant droit de bourgeoisie. » Ce n’est assurément pas dans ce sens-là que nous devons le prendre aujourd’hui, et l’on ne voit presque personne s’en servir avec cette acception.
Le bourgeois n’est pas une chose, c’est un être ; certaines ressemblances éloignées ont d’abord fait croire qu’il appartenait au genre homme; en effet, il est bipède et bimane; c’est ce qui a induit les naturalistes
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en erreur. Des quadrupèdes peuvent apprendre à marcJier sur les pieds de derrière, cela se voit tous les jours, les chiens savants en font preuve; et cependant, qui a jamais songé à dire que les chiens étaient des hommes? 11 ne peut pas être non plus classé dans la catégorie des singes : les singes sont mieux faits, plus vifs, plus jolis et plus spirituels; ils font des tours de passe-passe et se pendent par la queue aux branches d’arbre pour jouer à l’escarpolette, ce dont le bourgeois a été unanimement reconnu incapable.
Au risque d’augmenter les divisions et les classifications déjà trop nombreuses de l’histoire naturelle, je crois qu'il faut reconnaître dans le bourgeois une espèc-e particulière; car on ne saurait raisonnablement le rattacher ni aiLx fissipèdes, ni aux batraciens, ni aux sauriens, ni même aux échassiers et aux" crustacés, quoiqu’il soit diablement encroûté sui
Je voudrais bien donner une description exacte et succincte de l’animal ; mais cela ne* laisse pas que d'être ditficile. Le bourgeois est un et multiple, et, dans son espèce, il est ce que sont les chiens dans la leur.
11 y a des chiens noirs, il, y a des chiens blancs, il y en a de pies ; les uns ont les pattes tortues et les oreil- • les traînantes, les autres ont le museau pointu et le poil
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ras ; mais lévriers, caniches, bassets, dogues, carlins, quoique très-différents ealre eux, se font aisément reconnaître pour chiens, et personne ne s’y trompe.
11 en est de même du bourgeois : chauve, ventru, avec ou sans favoris, le nez rouge ou bleu, l’œil vert ou jaune, la Jambe circonflexe et l’échine prolixe, il n’en est pas moins un bourgeois; et tout homme qui passe et le voit marcher ou s’asseoir, dit avec un ricanement singulier : « C’est un bourgeois. »
Un signe distinctif et principal des bourgeois, c’est un immense col de chemise, en toile fortement empesée, qui lui monte par-dessus la tète et l’empéche de mettre son chapeau, qu’il porte habituellement à la main. L’oreille du malheureux, qui ordinairement est écarlate et recouverte d’un duvet blanc comme celui d’une feuille de bardane, se trouve, malgré son innocence, impitoyablement guillotinée par ces deux triangles blancs. Grâce à ce monstrueux col de chemise qui le fait ressembler à des fleurs enveloppées dans du papier, le bourgeois a toujours l’air d’aller souhaiter la fête à quelqu’un et de lui apporter sa tète en guise de bouquet.
Toutes les fois que vous verrez celte muraille de toile au col d’un individu, quelles que soient d’ailleurs les
formes de son corps et les couleurs de son pelage, et
ses rapports avec l’homme, ne vous y laissez pas tromper: c’en est un.
L’époque, du reste, est excellente pour étudier le genre. La fête de Saint-Cloud fait sortir le bourgeois de sa tanière; car, depuis un temps immémorial, le bourgeois se croit obligé d’aller à la fête de Saint-Cloud. C’est le premier dimanche, mettons-nous à la fenêtre; il ne pleut pas trop pour un dimanche et nous allons
voir défiler dans la rue la ménagerie complète. Ils • pullulent le long des maisons, et se répandent à droite et à gauche comme des cloportes effarés qu’on vient de
déranger sous leur pierre.
En voici un qui débouche sur la place; il s’avance en souillant comme un hippopotame à travers les roseaux, il pousse péniblement son ventre devant lui; il est rouge, il est bleu, il est violet ; la sueur coule en gouttes plus grosses que des noisettes, le long de son respectable nez; il va crever d’apoplexie, cet excellent garde national et père de famille. 11 tient dans un bras un melon ; car le bourgeois et le melon ont toujours nourri k leur endroit réciproque les plus touchantes sympathies; le cucurbitacé va au bourgeois et le bour-
geois
va aa eiicsirliit.acc;
on les renconire toujours
bras (l(’S:?ur; bra:; «Icssoiis et l’un portant l’autre. Outre
le melon, le bourgeois tient à sa main un de ses petits, habillé en artilleur ou en lancier polonais. Ce. petit entre tout entier dans son schako, et, comme, du poignet de M. l’auteur de son existence au pavé, la distance est trop grande pour être remplie par ses jambes de six pouces de long et son corps de poupard, il ne touche le sol que de loin en loin, et reste ordinairement pendu par un bras, position peu anacréontique, et il subit ainsi une espèce d’estrapade ambulatoire. Il est étonnant que l’abatis de ces petits êtres ne reste pas aux mains de leurs parents comme une anse de cafetière mal soudée. Le père l'appelle paresseux et traînard, et, de temps en temps, le groupe s’arrête, et la maman relève le schako de l'héritier présomptif pour le moucher et le souffleter. ,
Regardez, je vous prie, la coupe de cet habit dont les côtés s’écartent comme les volets d’une fenêtre ouverte et laissent voir un abdomen rondelet, cerclé par un gilet de poil de chèvre jaune serin ; elle date au moins de six ou sept ans, car le bourgeois ne prend les modes que lorsqu'elles n’existent plus. Par une combinaison heureuse, l’habit est à la fois trop large et trop étroit, et ses basques montrent l’une pour l’autre l’antipathie la plus féroce; le pantalon est en drap bleu-flore ou en
nankin, à grand pont, avec une ventrière et une boucle. Le sous-pied est une chose inconnue au bourgeois pur sang, de même que la 'botte. Deux ou trois cachets, clefs de montre et autres breloques en aventurine ou en agate rubanée lui battent harmonieusement le ventre. Le tout est surmonté de cette agréable coiffure,
appelée vulgairement tuyau de poêle. Pour la cravate, elle est indubitablement de mousseline blanche comme celle d’un dentiste ; quant aux gants, ils sont méprisés du bourgeois, qui expose intrépidement le cuir rouge de ses pieds de devant aux intempéries de l’atmosphère, ou, s’il en a, il n’en porte qu’un seul en fil d’Écosse, l’autre servant à madame son épouse.
Ce léger crayon de la tournure du personnage vous suffira pour le reconnaître; seulement, en certaines occasions, le melon est remplacé par un parapluie ou une canne-fauteuil ; car le bourgeois aime ses aises, et, pour être mieux assis, il serait capable de porter sur son dos son canapé de velours d’Utrech, à Romainville ou à Meudon.
Le bourgeois naît d’ordinaire à l’àge de trente-huit ans, le jour où sa femme accouche d’un troisième petit, et où l’on vient de l’élever du simple grade de voltigeur à celui de caporal ; il vit tort vieux, et il a
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cela de particulier, qu’on n’en voit jamais de jeunes.
Les goûts du bourgeois sont dignes de remarque; au lieu d’aimer ce qui est beau, bien fait, élégant, spirituel ou poétique, il préfère tout ce qui est laid, commun, prosaïque et stupide. En architecture, ce qui le charme, c’est le badigeon et le contrevent vert. « Oh ! qui me donnera une maison peinte avec de la peinture au lait et des contrevents à deux couches, un jardin où il y ait des capucines, du persil et de l'oseille ! » soupire élégiaquement le bourgeois champêtre qui médite au fond de la rue Saint-Denis l’ineffable douceur de louer, l’été qui vient, une campagne au quatrième à Montmartre bu à Belleville. En effet, il ne peut rien rêver de plus beau. L’holel du quai d’Orsay l’écrase sous le faix de l’admiration; des bâtiments carrés, avec des murailles blanches, percées d’une infinité de trous en manière de fenêtres, lui paraîtront toujours le dernier effort de l'art. « Qu’il doit y avoir du logement là dedans , se dit le bourgeois stupéfait d’un luxe si inouï et d’une aussi effrayante débauche d’imagination, et qu’il doit être agréable de demeurer chez le gouvernement, surtout si les escaliers sont éclairés jusqu’en haut le soir ! »
Son appartement est arrangé dans un goût spécial ;
la^sallcà manger, qui ?eit aussi d'aiiticliambre, est tapissée d’un tapis de proiiriélaire jaune foncé, représentant des pierres dont les joints sont marqués par des raies de couleur blanclie ; sous la table, il y a un morceau de tapis et des petits ronds de toile cirée devant les chaises; le salon, dans lequel il y a ordinairement un lit, est meublé de quatre fauteuils et de deux bergères, le lit occupant la place du canapé; ce meuble est en acajou, vous n’en doutez pas un instant; l’acajou a l’amour du bourgeois : il ne rêve qu’acajou, et le moment le' plus fortuné de sa vie est celui où un surcroît d’aisance lui permet d’échanger son lit de noyer contre un lit d’acajou. Les rideaux sont en croisé rouge ou jaune, plutôt jaune, car le rouge coûte dix sous l’aune plus cher. Sur la cheminée s’élève majestueusement une pendule à figure de cuivre doré, représentant le Soldat laboureur ou l’Amour essayant de saisir un papillon, à qui le mouvement du balancier donne une oscillation jierpétuelle, ce qui fait l’admiration des visiteurs adultes et l’étonnement de ceux qui sont en bas Age. Des gravures sont appendues aux murs, et recouvertes de gaze de peur que le soleil n’en fasse passer les couleurs, comme le fait finement observer le bourgeois ingénieux ; ces gravures sont invaria-
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blcment des aqua-linla de Jazet {pmli ! nrfaivhnv ! , les Adieux de Foufdiitrhifuu ou qiiolqiio chose eoimiie cela, VA/n)thrnSi‘ (le \(i/iol('nn, le Ue'our dr l'de d’Idhe. car, di'puis que rcinpcreiii’ est mort, le bourgeois est
foncièrement bonapartiste. Quelquefois, lor.sque le bourgeois a été membre du Caveau, et qu’il a un guét prononcé pour le gracieux dans l’art, ces sujets belliqucu.x sont remplacés par Soueciiirs ('t Ikprcls de Diiluiiïe, ou par le Lever et le C nucher de lu. muriir de Mauriri, autre dieu du bourgeois égrillard; mais madame s’y oppose assez souvent, de peur que cela ne donne des idées à mademoiselle, et pour éviter de fécbeuses comparaisons avec ces beautés imaginaires qui font de si libérales exhibitions d’appas , 'et plcurmit leurs amanU perdus avec des bouches si souriantes. Quand le bourgeois est un peu aisé, il a dans sa salle à manger (h s tableaux de nature morte de Joncheries; des œufs sur le plat avec le réchaud et le charbon, et un merlan suspendu par une paille passée dans les ouies, à un clou fiche dans une planche de sapin; ce qui l’émervciilc. c'est la vérité des grains de poivre et l’ombre portée du clou.
Les veines du bois sont aussi le sujet de profonde'^ réflexions qui se terminent habituellement par cette
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formule exclamati^ie : « Diable de Joncheries, va ! » qui est le cri de l’intelligence bourgeoise aux abois.
Un instant de sa vie bien agréable, c’est le jour où il se fait portraire, lui et sa femme, grand comme nature, et à l’huile. Le bourgeois partage les idées chinoises sur la peinture ; il ne veut ni ombre ni perspective, et fait judicieusement observer au peintre qu’il n’a pas de noir dans la ligure, s’étant lavé tout exprès avant la séance et qu’il n’a pas une joue plus grande que l’autre; de son côté, madame est indignée que l’on ne traite pas ses cheveux un à un, et trouve que l’artiste est bien avare de lis et de roses dans la reproduction
de sa gracieuse ligure. L’peuvre terminée, il est trèsamusant, à l'époque de l’exposition, de voir le spirituel couple chercher dans les travées du Louvre son duplicata entouré d’un beau cadre, et le découvrir enfin sous la corniche, au huitième ou dixième rang, dans un endroit où l’on n’y voit goutte. Il passe devant Decamps, Delacroix, Boulanger, Ingres; mais il fait de longues stations devant les niaiseries sentimentales de M. Destouches, et les grisettes vernissées de M. A. Rohen, De toute l’ancienne galerie, il ne connaît que les casseroles de M. Drolling; cependant le bourgeois a de grandes prétentions en fait d'art;. quelquefois, il
joue au Mecène et adresse des compliments et des conseils aux artistes; il donne son opinion souvent sans qu’on la lui demande.
Un individu du plus beau type bourgeois qui se puisse imaginer disait à Géricault : « Monsieur l’artiste, vous avez réellement des dispositions, et, si vous travaillez, je crois que, par la suite des temps, vous pourrez marcher sur les traces de Vernet. » Géricault, nature ardente et fiévreuse, fut si ravi du madrigal, qu’il voulut en jeter l’auteur par la fenêtre; il sc contenta de le jeter en bas des escaliers. Le monsieur fut très-étonné de ce traitement, et s’en alla, disant partout que les artistes étaient vraiment tout à fait insociables.
Voici encore une anecdote qui donne la mesure de l’atticisme du bourgeois et de sa haute sagacité dans l'appréciation des œuvres d'art.
Un bourgeois fut admis, je ne sais comment, dans l’atelier de Ghampmarlin pour voir son tableau du Massacre des jaais.-iaii'es. C’est un tableau immense, peint avec une fougue étonnante, une férocité de pinceau, un entrain merveilleux, une magniüque débauche de couleur et de dessin. L(^ bourgeois commença par un bout, se tenant le nez à trois pouces de la
loile; Cliainpinartin le suivait pas à pas, craignant qu'il n’enlevât sa couleur encore fraîche et n’emportât sur scs habits deux ou trois janissaires non séchés. Quand le bourgeois fut au bout il se retourna gravement et dit au peintre ;
— Monsieur, il doit y avoir joliment des coups de pinceau là-dessus?
— Oui, répondit l’artiste avec le plus grand sangfroid, sans compter que tout est fait à la main.
Étudions maintenant le bourgeois sous le rapport de scs goûts littéraires.
Le bourgeois n’est pas fort en littérature, ses parents l’ayant empêché d’achever ses humanités, hmnaniores liUerœ, de peur qu’il ne se fit poëte; il n’a été que jusqu’en troisième, où il a remporté le cinquième accessit en vers latins; cependant il ne sait guère traduire autre chose que Uonum viniini hrtificat car horninis (le bon vin réjouit le cœur de l’homme), aphorisme qui le charme et au moyen duquel, nonobstant les représentations de sa moitié, il s’infiltre un petit coup de plus sur la fin du repas; in vim veritas, tarde venicnWms ossa, contraria contrnriis, et castifjat ridendo mores, qu’il interprète librement « le rideau cache les murs. » Cependant, au plus vert de
ses mois, il a conlé fleurette aux neufs vierges du Pinde. Il a fait un madrigal pour Lisette, une chanson pour la fête de papa et une tragédie à' lipainmondas mais il est bien revenu de tout cela et ne vise plus qu’au- positif. Seulement, quand il parait un livre nouveau et une pièce nouvelle, il dit en caressant la rotondité de son abdomen et avec un sourire compréhensif et fraternel :
— Eh ! eh 1 si j’avais voulu j’en aurais bien fait d’autres; car j’avais, si j’ose m’exprimer ainsi, une fameuse tête quand j’étais jeune. Je ne vois pas, d’ailleurs, ce qu’il y a de diflicile à faire des vers... avec un dictionnaire de rimes; mais...
Pégase esl un clieval qui porte Les grands hommes à l’hôpital.
Quel dommage que je n’aie pas flni mes études! je •vous aurais joliment enfoncé tous ces gaillards-là; après tout, j’aime mieux être ce que je suis, ces auteurs finissent toujours misérablement.
Cela dit, le bourgeois se renferme dans sa majesté.
Pourtant, tout détaché qu’il est des choses de la littérature, le bourgeois tient à l’honneur et se croit obligé, en sa qualité d’homme, de Français j de citoyen garde na^
lional patenté et électeur, d’avoir une bibliothèque de huit cent volumes pour le moins, quoiqu’il ne lise jamais et ne sache môme pas épeler bien couramment.
Le corps de la bibliothèque est en acajou; car, nous vous l’avons déjà dit, le bourgeois aime tant l’acajou, qu’il lui serait égal d’être guillotiné si c’était avec une guillotine faite de ce bois précieux et chéri; les portes on sont vitrées pour que l’on puisse admirer les magnificences étalées au dos de tous ces volumes, vertueusement cartonnés à la Bradel (avec des coins en parchemin pour plus de solidité) et rangés catégoriquement sur des rayons spéciaux.
Cette bibliothèque fait la stupeur de madame Balocliard et de M. Fromageot, qui ne croyaient pas qu’il existât tant de livres au monde, quoique le pos.sesseur de ces richesses assure avec une modestie atfectée qu’effectivement il y a plus de livres que cela à la bibliothèque du roi, par exemple, mais que tous ceux (jui sont nécessaires pour former l’esprit et le cœur se trouvent foncièrement réunis là.
Quels sont donc les ouvrages que le bourgeois juge dignes de figurer sur les rayons cirés de sa belle bibliothèque d’acajou à serrure de cuivre dorée? D’abord, et d’un, premier rayon, le Voltaire de Deau-
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duuili en soixante-quinze volumes, avec un volume do tables, objet renaissant de colère pour le bourgeois ([iii s’estime volé ; le Rousseau, toujours de Beaudouin, en vingt-cinq volumes, ce qui fait juste cent volumes, compte rond qui le ravit particulièrement; le bourgeois aime les comptes ronds et la symétrie en tout, et, lorsqu’il voit un tableau ou une gravure, sa principale inquiétude est de savoir s’il y a un pendant. Second rayon : VJHatuire de France d’Anquetil, continuée jusqu’à nos jours par Fayot; VHishdre anrienne et V Histoire romaine de Rollin, sans les caries, le bourgeois se trouvant assez d’intelligence pour comprendre sans cartes. Troisième rayon ; le Cours de littérature de .M. de la Harpe, qui est à ses yeux le premier et le dernier critique du monde; le Ruffon par livraisons, avec planches coloriées, qu’il fait voir par récompense à son ûls Aristide ou à sa fille Paméla, lorsqu’ils n’ont pas léché la confiture de leur tartine et ne se sont strictement servis que de leur mouchoir pour se moucher. Quatrième rayon : la Cuisinière bourgeoise, le Parfait Jardinier, la Maisoii rurede, VAhnanaeh des Crâces, la /iiographie des chiens célèbres, le Manuel de l'éleveur de serins, ouvrage qui lui a donné des idées pour l’éducation de ses enfants. Les Trois Régnés île la
nature, la traduction des Céorgiqnes, par l’abbé Demie, et autres productions de littérature légère trop longues à détailler.
Ce quatrième rayon n’est pas, à, beaucoup près, aussi inoffensif qu’il en a l’air; sa feinte bonhomie cache une grande scélératesse et une profonde dépravation ; c’est un vrai Tartufe de mœurs, un Beggears, un Yago, tout ce qu’il y a de plus coquin sur la terre.
Derrière ce rang de livres patriarcaux, et sur celle planche inaccessible aux innocences de trois pieds de hauteur, le bourgeois dérobe aux regards indiscrets ses auteurs favoris, quelques petits volumes guillerets, comme il les appelle, propres à recréer les loisirs d’un homme qui espère être bientôt sergent.
Ces ouvrages sont : les Contes de Grécourt, la Guerre des Dieux et les Galanteries de la Bible, de M. le chevalier de Parny, pour lequel il a une estime toute particulière; le Cilateur de Pigault Lebrun, production défendue et qui brille par une profonde érudition ; le Bon Sens dû curé Meslier, les Amov/rs seci'ètes de Napoléon, le Tableau de l'amour conjugal du docteur (Venette, quatre vol., ligures, Terry, Palais-Royal); le Compère Mathieu, \es chansons égrillardes attribuées à Béranger, et les Ruines de Volney, ouvrage interdit
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SOUS la Restauration et que le bourgeois aime à croire toujours défendu, attendu qu’il l’a payé fort cher du temps qu’il se colportait sous le manteau, et qu’il perdrait beaucoup en le revendant.
Le bourgeois veut du montant et du croustillant dans la littérature qu’il consomme; il est comme Polonius dans la pièce d’Hamlet: « Donnez-lui quelque gigue ou quelque gravelure ; sans cela, il s’endort. » Cela ii'empôchepas, du reste, le bourgeois d’étre infiniment moral et de monter sa garde.
On s’étonnera peut-être de ne pas rencontrer dans cette liste h Vie et les Amours du chevalier de Fnublas et le dernier roman de M. de Kock; cela tient à un préjugé du bourgeois; le bourgeois n’admet pas les romans dans sa bibliothèque, parce que ce ne sont point des ouvrages de fonds; il méprise infiniment le roman, qu’il ne trouve pas assez instructif et qu’il regarde comme au-dessous de sa dignité d’homme établi ; c’est tout au plus s’il tolère le roman historique, et à son cabinet de lecture il ne loue que des voyages ou des mémoires. C’est sur le compte de madame que sont portés Jean, Mon A)ui Dupont Gl Ni jamais ni Toujours; quand les enfants sont couchés, madame en Ht à haute voix les meilleurs endroits. Pour FmdAas, jiffoduction
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que tout raarcliaud de bougies diaphanes un peu lettré ne peut se dispenser de connaître, il l’emprunte à un ancien commis voyageur, son ami intime et loustic de la maison.
Sur la corniche de cette même bibliothèque sont hissés deux bustes des mêmes Voltaire et Rousseau, édition Beaudouin, le Voltaire drapé à la romaine, le Rousseau en costume arménien. Ces deux portraits sont peints en vert avec de la limaille de cuivre sur le bout du nez pour feindre le bronze. Entre ces grands
peLsonnages se prélasse sous verre la peau bourrée de
foin du petit chien Milord, les défuntes amours de madame, qui vous regarde tendrement de ses yeux d’émail (Milord, et non madame; vous êtes priés de ne pas confondre). Ce chien empaillé sert de texte aux tirades philosophiques du bourgeois sur la fragilité des choses Jiumaines et sur le tort que l’on a, en général, de trop s’attacher à des animaux et même à des personnes, assertion hardie qui n’empêche cependant pas madame Persinet, amie de sa femme, de persister dans sa sympathie. pour les bouvreuils et les poissons rouges, petites bêtes pleines d’intelligence et qui ont très-bon cœur.
l.e bourgeois, (juoi qu’en aient pu dire les malveil-
lants, n’est pas resté étranger aa mouvement littéraire de ces dernières années; il connaît M. Victor Hugo; il a lu yotre-Dame de Paris, en ayant soin toutefois de passer tout ce qui a rapport à l’art et à l’architecture, et, dans son for intérieur, il ne met pas M. Hugo beaucoup au-dessous de M. Ricard; seulement, il trouve qu’il a un nom désagréable et qui prête à la plaisanterie, Hu-Goth, car le bourgeois manie le calembourg assez facilement pour être insupportable en société. D’ailleurs, il n’a pas de préjugés, lui, et il vous accordera volontiers que M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de moyens; mais il regrette beaucoup qu’il ne sache pas le français, et ajoute qu’il devrait bien faire écrire ses pièces par Casimir, qu'il appelle aussi Lavigne, intimité louchante et de bon goût.
Une chose qui le choque surtout dansM. Victor Hugo, c’est son penchant à la férocité; il veut absolument qu’il se soit peint au physique et au moral dans Han d’Islande et qu’il ait très-souvent mangé de la chair humaine en déjeunant avec le bourreau Samson; ce qui paraît exorbitant au bourgeois, môme pour un homme qui a un nom saxon et de la part de qui l’on peut s’attendre à tout.
— Enfin, monsieur, vous dit le bourgeois exaspéré, et
sorti de son caractère, vous conviendrez que c'ést aussi par trop fort de faire un pareil vers :
Ils étaient là toüs trois, les deux beaux jeunes liomnaesl
Hors ce vers, il conviendra que M. Hugo est un grand homme, mais qu’il ferait bien d’éludier Florian et Marmontel; quant à lui, tout cela lui est fort égal, pourvu que l’on respecte les bustes et les mœurs, car le bourgeois est pudique comme un gendarme et moral comme un sergent de ville. 11 pousse là-dessus le scrupule si loin, qu’il ne voudrait pas mettre le pied avec sa femme et ses filles aux Français ou à la Porte-Saint- Martin, quand on joüe un drame nouveau; mais il va sans difficulté au théâtre du Palais-Royal ou des Variétés voir mademoiselle Déjazetdans/'Ve^üV/onou Sons Clef, ou Vernet et Odry dans Madame Gibou et Madame Pochet ; il né se refuse môme Amphitryon ou Georges Dandin.
Le théâtre qu’il aime le mieux, le théâtre qu’il porte dans son cœur^ les vendeurs dé contro^marquês y compris, c’est le théâtre national de l’Opêra-Gomique, genre véritablement français; l’Opéra-cotnique, Voilà qui est charmant et de facile digestion l Des intrigues d’une
extrôme simplicité et faciles à comprendre, des vers qui sont de la prose, de la prose qui n’est rien du tout, de la musique qui est à peine de la musique, des ariettes, des petits airs, des ponts-neufs, des chanteurs qui parlent en chantant et qui chantent en parlant, presque pas d’instrumentation, des l)OS(iuets de roses, des bancs de gazon, des portes de parc avec deux boules de pierre, cela ne donne pas de mauvais rêves et ne vous reste pas sur l’estomac, l'ne seule chose l’étonne et l’afflige : c’est de ne plus voir Elleviou, ni Martin, ni madame Saint- Aubin, si agréables dans Paul et Virginie, il trouve que l’administration est bien maladroite de s’être laissé enlever ces admirables acteurs; il n’y conçoit vraiment rien.
Un spectacle à ravir la pensée, c’est le bourgeois au spectacle! pour l’empire de Trébizonde, où la poudre d’or abonde, il ne se dérangerait pas de sa place. L’entr’acte pour lui n’existe pas, le foyer est une chimère. Il est là stoïque et superbe, vissé à son banc, les breloques de sa montre rentrées dans sa culotte, son mouchoir dans sa poche de côté et son habit boutonné jusqu’au col; car une des préoccupations du bourgeois, c’est la peur d’être volé. Dès que l’on a frappé les trois coups, il dit : « Chut ! » d’une voix de basse-taille, car il ne
LA l'KAl- DE TKIHE
veut rien perdre de la pièce, ayant payé pour tout entendre. Puis il tire, au lieu de jumelles, un petit télescope de campagne, dont il appuie le bout sur l’épaule du monsieur qui est devant lui, en ayant soin, toutefois, de lui en demander la permission, voulant, dit-il d’un air subtil et malicieux, juger plus sciemment de la fraîcheur de la chanteuse à roulades. En outre, il a l’inconvénient de battre la mesure à faux tout le temps de l’ouverture, et de fredonner tout haut pendant que l’acteur chante, ayant beaucoup de facililé pour ne pas apprendre les airs.
Le jour solennel où il va à la comédie, il dîne à trois heures de mets plus légers qu’à l’ordinaire, et prend une tasse de café pour se tenir éveillé; car le bourgeois, qui a l’habitude de se coucher à neuf heures et demie, n’a jamais pu parvenir à voir bien clairement la fin d’une pièce sans avoir recours à ce moyeu artificiel, et le récit du dénoùment qu’il fait à sa femme est toujours prodigieusement embrouillé.
Le bourgeois n’abuse cependant pas du théâtre, môme de l’Opéra Comique ; il y va peu souvent, et avec des billets d’administration que lui procure son intime l’ex-commis voyageur, homme qui a les plus belles relations dans le monde et des connaissances partout.
Avec ces bienheureux billets, le bourgeois, qui a négligé de lire les recommandations invisibles perfidement glissées entre deux filets, comme quoi on n’est pas admis le dimanche ni les jours de première, seconde et troisième représentation, se voit outrageusement refusé à la porte, ou bien, s’il est admis, il erre d’un air piteux dans les corridors comme une ombre plaintive que le Styx mnoW/jÿ entoure neuf fois de ses ondes. 11 met son nez enflammé d’indignation au judas de toutes les loges, et, d’étage en étage, il présente sa requête à l’ouvreuse de gauche qui l’envoie à celle de droite, et à l’ouvreuse de droite qui le rejette à celle de gauche. C’est une partie de raquette dont le volant est le bourgeois. Quand il est seul, ce n’est encore que demi-mal; mais la tribulation est complète lorqu’il amène sa famille avec lui. Il est beau de le voir monter et descendre les escaliers, traînant après lui madame, qui grommelle entre ce qu’elle a de dents, et le jeune Aristide et la naïve Paméla, qui suivent non passiints æquis^ en choppaut à chaque marche; le bourgeois, trahi, trompé abandonné de tout le monde, méprisé des ouvreuses, peu considéré de l’inspecteur, e.st forcé de passer au bureau des suppléments, et finit par payer sa place beaucoup i)lus cher que tout autre; il se pro-
LA PKAU DE TIGRE
met bien d*en écrire à tous les journaux de France en général, et au Constitutionnel en particulier. Pour comble de malheur, toute la famille, exaspérée de soif, demande à grands cris des rafraîchissements. Le bourgeois a beau prétendre que l’on ne doit jamais boire entre ses repas, et que cela est formellement contraire à toutes les règles de l’Hygiène, le trio impitoyable, qui tire un pied de langue, insiste avec pleurs et cris; alors, le bourgeois, bon père et bon époux au fond, pourvu que cela ne lui coûte pas trop cher, craignant de voir sa famille enragée et d’ôtr© mordu par sa femme, se décide avec un soupir à saigner scs flancs d’une bouteille de bière, et dit : « Allons t » Mais, ô calamité sans seconde! ô revers trois foiâ funeste! au moment d’entrer au café,
voici que l’on se trouvé face à face avec M. et madame
Persinet. Comment faire'? Il est impossible de ne pas les inviter à partager CD dispendieux régal; d'ailleurs, ce sera une honnêteté de faite, et la dépense sera la môme, considération profonde. Le bourgeois, d’un air simple et majestueux, demande une bouteille de la meilleure, bien fraîche et six verres; le précieux liquide est distribué avec une impartialité remarquable; les enfants, épanouis de. plaisir, lèchent la mousse sur leurs lèvres humectées, et, voyant que la conversation
est fort animée, ils allongent subitement la main vers la corbeille d’échaudés et én tirent chacun un plus sec que de la pierre ponce, qu’ils s’empressent de mordre à belles dents pour que l’on ne puisse le remettre. Le père s’aperçoit enfin de cette maraude. Son regard s’allume, son sourcil se tord comme un serpent quand on lui marche sur la queue, son nez prend des luisants inaccoutumés; cependant il se contient et ne veut pas faire une scène, il dissimule et affecte une physionomie sereine; sed Met imo in pectore vulnus, et il se promet bien, à son retour au logis, de fouetter d’importance M. Aristide et mademoiselle Paméla; ce qu’il exécute religieusement, en leur ordonnant, sous peine de double dose, de ne pas crier, de peur d’éveiller les voisins ; mais ces deux innocentes créatures glapissent, piaillent d’une telle façon, qu’il est obligé de remettre le surplus au lendemain.
Il ne nous reste plus, pour compléter laliltératüre du bourgeois, que de le considérer sous le point de vue lyrique. Le bourgeois fait une grande consommation de Béranger et d’Émile Debraux ; toutes les fois qu’il y a un plat et une personne de plus à dîner, il se met à croasser lamentablement à la fin du repas, attendu que le véritable Français est né joyeux et malin, ce qui
ne l’empêche pas de vivre et de mourir bête et triste. Quand il a fini, la personne la plus proche de lui, après s’être fait prier une ou deux minutes, continue à piauler sur un autre ton, avec un succès prodigieux; et ainsi de suite. Le hurlement fait deux fois le lourde la table pour le moins. On commence par le Dieu des bonnes gens, et l’on finit par le Petit Frère, Si j'avais une cave pleine. Miaou, miaou, que veut Minette, et autres productions anacréontiques et bachiques plus ou moins gazées. La gaze du bourgeois est toujours fort transparente, et il éclaircit les endroits douteux au moyen de sourires et de clignements d’œil pleins de finesse et d’intelligence. L’habitude qu’il a delà chanson lui donne beaucoup de facilité pour en faire lui-méme. Annuellement, il en compose une pour la fête de M. Persinet, qui, ce jour-là, traite toutes ses connaissances. Voici un couplet que nous avons retenu, et qui suffira comme échantillon de la poésie lyrique de l’animal :
Jouis des vertus dont tu brilles.
En ce jour qui nous réunit,
Demeure au sein de ta famille.
Charmant garçon I fidèle ami.
— Ceci est la véritable chanson, ajoute modestement
M ONOO H A l'II 1 F. DU DOPUGEOIS DAIUSIEN
le bourgeuis, car les chansuiis de üéraiiger sont des odes; oui, messieurs, et je suis là-dessus de l’avis d’uu journal très-bien rédigé, ma foi, dont j’ai oublié le nom, mais cela ne fait rien à l’affaire.
LE
Le garde national réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par goût, qui se soucie peu d’être national) et encore moins garde ; il aime mieux être réfractaire.
Les baïonnettes intelligentes le séduisent médiocrement ; car il trouve qu’il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer dans le ventre de n’importe qui.
Le soldat citoyen lui parait une invention assez pauvre ; c’est bien assez d’ôtre l’un sans être l’autre.
L’épicier enté sur le Tamérlan, ou, si vous aimez
LA PEAU DK TIGRE
mieux, le Tamerlan enté sur l’épicier n’a pas le don de le ravir.
Le réfractaire allègue que c’est une mauvaise manière de garder sa maison que de s’en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice urbaine a été certainement inventée ; il dit aussi que ce n’est pas la peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n’ont d’autre occupation que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de courtiser les bonnes d’enfants dans les jardins publics, si l’on doit faire leur besogne soi-méme.
Il prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlouroux pour écrire son feuilleton, et qu’alors il ne doit pas faire la faction des susdits tourlouroux.
Nous ne voyons pas trop ce que l’oii pourrait répondre à ce raisonnement.
Un autre motif qu’il donne, et qui est assez plausible, c’est que, s’il avait les trois cents francs qu’il faut pour s’équiper, il s’empresserait d’acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les coutures blanchissent, dont les boutons s’éraillent. Il se procurerait des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et rien n’est plus sot qu’un sot rire, s’il faut on croire le proverbe
LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE 27.‘i
grec; il commanderait aussi un pantalon à son tailleur, aOn de restaurer un peu son élégance, qui périclite visiblement.
Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de sauvage, un habit indigo, relevé d’agréiîients sang de bœuf, écartelé de buflleteries badigeonnées au blanc d’Espagne, avec une giberne qui vous bat l’opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques breloques placées à l’envers, qui vous tambourinent odieusement sur les mollets, ou sur les tibias, si vous n’avez pas de mollets.
Mais, hélas 1 tout n’est pas rose dans le métier de réfractaire ; au contraire !
Autant vaudrait être caniche d’aveugle, femme galante, cheval de fiacre, servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culolteur de pipes, retourneur d’invalides, promeneur de chiens convalescents, journaliste même, si la pudeur permet de s’exprimer ainsi 1
Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande soûlasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison.
Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d’une femme ou d’une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prôte-nom, femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de cœur qui mériterait de s’appeler Goulatromba, comme celui du bohème Zafari, dans la pièce de Ruy Blas, ou par son propriétaire, avec lequel il s’est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de réparations à faire.
En vain il s’est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même madame Mitoulflet ; en vain il a essayé d’entrer dans la peau des septuagénaires les plus notoires ; en vain il a tâché de s’escamoter, de s’annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de devenir une ombre impalpable ; le conseil de recensement a les yeux ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et son état. Rien n’a servi.
Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce, quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu’elles indiquaient; il ifsait les journaux de la semaine passée ; il sortait avant le jour et ne
rentrait qu’à la nuit tombante pour ne pas être connu
dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque dro-
guiste, assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse :
— Mais ce monsieur n’ést pas de notre compagnie?
Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n’existait qu’à l’état d’utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n’existait pas, ce qui v^ut bien mieux ; il était parvenu à $e faire un petit néant très*confortable, dans lequel il vivait comme un rat dans nn fromage. Tout ce bonheur n’est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu’une règle d’arithmétique, il est forcé d’ôtre lui-méme.
A dater de ce jour, il tombe chez son portier, qui a beau prétendre ne pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que billets de garde, citations au conseil de discipline, condamnations en vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique.
Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du réfractaire, ou lui servent à allumer sa pipe quand il fume; il fume toujours. Les vingt-quatre heures se changent en quarante-huit heures. Les soixante-douze heures ne vont pas tarder à paraître.
LA PEAU DE TJGRE
Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s’il les avait courts, les coupe s’il les avait longs; met un faux nez de cire vierge comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il jouait l’empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes municipaux.
Comme il sait que le renard est bientôt pris s’il n’a qu’un terrier, il en a cinq : trois à la ville et deux à la campagne ; un cabriolet de régie stationne perpétuellement àla porte de derrière du logement qu’il habite ce jour-là; car, à l’exemple de Cromwell, il ne couche jamais deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que d’un œil.
La nuit, il a des cauchemars affreux ; la patte de crabe d’un mouchard lui serre la gorge et l’étoutfe ; il voit les spectres de Dubois, de Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d’effroyables redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnations à soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés; des geôliers avec des bonnets de peau d’ours,
comme ceux des mélodrames, traînent des paquets de chaînes et de ferrailles; il descend des escaliers, parcourt des corridors sans fin, dont de rougeâtres reflets éclairent la profondeur; ces corridors deviennent de plus en plus étroits, les murailles se rapprochent, les voûtes se baissent, les planchers s’élèvent ; il se trouve pris dans un entonnoir de pierre, incapable de faire un mouvement, enchâssé comme une pomme dans un ruisseau gelé; après des efforts inouïs, il parvient â jeter de coté sa couverture et s’éveille.
O ciel 1 il est déjà quatre heures et demie, un pâle rayon du jour pénètre à travers les côtes des persiennes, toujours fermées pour faire croire à une absence; le soleil va se lever, et avec lui le garde municipal.
Le réfractaire se précipite à bas du lit, chausse à la hâte des bottes non cirées, un habit peu brossé, un pantalon crotté de la veille, et, sans s’être ni lavé ni peigné, ni rasé, se glisse dans la rue en longeant les maisons, comme une hirondelle qui veut prendre des mouches.
La lueur bleue du matin lutte péniblement avec les jaunes clartés des réverbères qui grésillent dans le brouillard ; la ville dort encore d'un profond sommeil ; â peinesi les laitières, entourées d’amphores de fer-blanc,
commencent à déboucher au coin des rues avec leurs
petites charrettes ; il n’y a que les rogomistes dont les
boutiques soient ouvertes; les vidangeurs y boivent le
blanc du malin. Le réfraclaire, malgré son goût pour
les parfums, est bien forcé, transi de froid et las de
battre l’antifie (c’est le terme), d’entrer aussi chez le
rogomiste, et, sous peine d’ôtre assommé, il se voit obligé de trinquer avec ces messieurs.
Enfln, un cabriolet parait 1 le réfractaire le hèle, et il part pour la cachette campagnarde; il n’a pas encore été pris! Werther arrive et trouve l’oiseau déniché.
Ordinairement, le réfractaire est un homme de construction athlétique, qui broierait d’un coup de poing l’Hercule de marbre des Tuileries; il a cinq pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante livres à bras tendu; ce qui fait qu’il n’a pas besoin, pour se rassurer sur son aptitude physique, de jouer au militaire comme les petits bourgeois rachitiques et bossus, qui n’ont pas d’autre moyen de prouvera leur femme qu’ils sont très-forts et très-redoutables. Sa prétention est d’être malade ; au besoin, il vous soutiendrait qu’il est mort et déjà lrès-avana\ sontez-le.
11 faut le voir devant le conseil de révision ; il se fait apporter en brancard; quatre estafiers le sou-
tieuuent sous les bras; avant de partir, il a fait sou testament; il va passer tout à l'heure, et retourner aux deux, d’où il n’aurait pas dû descendre; il s’est fardé avec du bleu de billard et du karis à l'indienne; il a la fièvre jaune ou le choléra bleu de ciel, un choléra des plus asiatiques. Sauvez-vous, ces maladies sont contagieuses!
Le chirurgien de la légion, qui est le vrai médecin Tant-Mieux de la fable, et ne croit à aucune maladie, l’envoie se débarbouiller, et le déclare apte au service.
Le réfractaire, battu sur ce point, s’avoue timidement phthisique au troisième degré; sa vaste poitrine, où les soufflets d’une forge joueraient à l’aise, lui inspire cette prétention qui heureusement ne fut jamais plus mal fondée ; la phthisie ne réussit pas mieux que le choléramorbus, et la lièvre jaune. Alors, le réfractaire désespéré, acculé dans ses derniers retranchements, comme le sanglier de Calydon, prétend être atteint d’une endocardite très-perfectionnée.
' L’endo-cardite est la dernière maladie inventée par les médecins à la mode; elle consiste dans un certain épaississement de la membrane interne du cœur, qui n’est pas des plus aisés à constater ; les symptômes en sont très-agréables : vous n’aviez pas l’endo-carditc,
VOUS étiez maigre, jaune, mal portant; dès que vous en ôtes atteint, votre flgure se remplit, se colore ; vous avez l'œil d'un éclat admirable, l'embonpoint satine votre peau, vos bras se développent, vous devenez ce que les portières appellent un bel homme. ‘
Le chirurgien, étonné d'une si belle maladie, déclare que l'endo-cardite existe en effet, mais que l’endocardite est plus propre qne tout autre au service de la garde nationale.
Le réfractaire se retire après avoir grommelé quelques injures contre les membres du conseil de révision, qui sont de vénérables marchands de suif, d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants de bas de filoselle et de petits avocats chafoins, à l'œil vairon, au teint bilieux, qui débitent de grands réquisitoires et s'exercent à demander des têtes en mouchant la chandelle avec leurs doigts.
C'est alors que commence une effroyable persécution; l’orgueil des charcutiers, blessé au vif, se soulage par des poursuites furibondes. Jamais assassin, jamais voleur, jamais accusé politique ne fut traqué aussi rudement.
Lorsque ses terriers sont éventés, l'infortuné n'a d'autre ressource que d'avoir quelques bonnes forlu-
nés. C’est là le plus triste : il déploie ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait si bien qu’on oublie de le renvoyer; voilà un gite de plus.
Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur ; Werther paraît; mieux vaudrait l’amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main.
— Monsieur, je viens pour vous arrêter.
— Ah ! très-bien; déployez votre commissaire et sou écharpe : je ne suis pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie.
Werther n’a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin.
Pendant qu’il essaye d’éveiller l’auguste fonctionnaire, le réfrataire, vêtu d’un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez des parents qu’il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté roulé dans une couverture, l’habit de son parent étant beaucoup trop étroit pour lui.
Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des portiers est plus sévère que jamais : il faut, pour parvenir jusqu’à lui, un mot d’ordre, une manière cabalistique de sonner; les gens les plus
LA PEAU DK TIGRE
connus deviennent suspects au Cerbère, qui ne laisse passer personne ; votre père est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde municipal.
Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre :
« Mon chéri,
» Jè suis venue l’aulre jour pour te voir et passer une partie de la journée avec toi; nous aurions été diner ensemble, et ensuite au spectacle; j'étais libre jusqu’à demain...; jusqu’à demain! pleure de rage en y songeant.
» Mais ton portier n’a pas voulu me laisser monter : il a prétendu que tu n’y étais pas, et que, d’ailleurs, je devais être un gendarme déguisé.
» Que veut dire cette folie? Ahl si tu me trompais, je saurais me venger.
» ÂLIDA. P
« Mon vieux,
» Ah çà! quel diable de portier as-tu donc?
» Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres ([ue je te devais, il m’a reçu comme plusieurs
chiens dans un jeu de quilles : il m'a dit qu’on ne le connaissait pas dans la maison.
» J’ai vu qu’il me prenait pour un créancier, alors j’ai exhibé le bienheureux sac, et je lui ai montré que j’étais précisément le contraire d’un tailleut ; mais il m'a répondu qu’il connaissait ces frimes-là, et qu’il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous Napoléon.
» J’ai insisté, et j’ai vu le moment où il allait me casser son balai sur la léte,
» Maxime de Boisgontier. »
Ce n’est pas tout.
La léte du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui l’arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de lèse-épicerie soit puni.
M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde, il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tons les diables. M. Pitois, -M. Jabulut et M. Gavel sont du même avis.
Des argousins font pied de grue à toutes tes portes.
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de façon qu’il est prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses domiciles.
Le réfractaire passe alors à l’état de vagabond : il se promène toute la journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les arbres ; il ne demeure plus, il perche. S’il avait toujours cinq sous, il représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à l’illusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l’air suspect et le soupçonnent fort d’être quelque galérien échappé du bagne.
L’inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, U n'est pas maître de ça. Ils fondent sur lui la pointe haute, en lui criant d’une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier :
— Brigand, rends-toi, ou tu es mort!
11 se rend.
— Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçai libéré !
— Je n’ai ni passe-ports ni livret; je me promène.
— Ah! ah! est-ce qu’on se promène avec une
LE GARDE NATIONAL RÉFRAnTAIRE ?8r>
figure comme ça? Tu fais semblant de te promener, mauvais républicain ! Je suis sûr que tu es marqué. Qu’avons-nous fait ? avons-nous tué notre mère ou forcé la caisse à papa? avons-nous fait suer le chêne et couler le raisinet?.,.
Et autres gentillesses de gendarme à forçat.
Le pauvre diable se défend de son mieux; il décline ses nom, prénoms, qualité.
— Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, Papavoine, ou nous le mettrons les poucettes.
Il suit les deux gendarmes à cheval, allongeant le pas tant qu’il peut ; il sait que le fort de la gendarmerie n’est pas le raisonnement.
Les gamins s’attroupent; les femmes se montrent sur le pas des portes avec leurs marmots au bras.
— A-t-il l’air féroce !
— Il doit avoir tué bien du monde. Oh ! le gueux ; oh ! le scélérat.
— C’te balle; oh ! c’te taule 1
— J’espère bien qu’on lui coupera la tronche, à celui-là.
— Je parie que je l’attrape à la sorbonne avec un trognon de chou.
Le parieur gagne : le réfractaire, furieux, veut
LA PEAU DE TIORE
s'élancer sur le moutard pour lui appliquer une solide correction ; mais les gendarmes le retiennent.
Au bout d’une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, qui trouve le cas grave et renvoie le prévenu devant le commissaire. Le commissaire demeure justement une lieue plus loin, et c’est encore un demi-myriamétre à faire au derrière d’un cheval : c’est agréable.
Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel sur les hautes vertus de l’ordre de choses et l’excellence du gouvernement actuel, à qui rien n’échappe, et qui fait arrêter même les innocents, de peur de manquer les coupables.
Le réfractaire, parfaitement édifié, se relire, et, décidé à braver tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu’un homme qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le cherchent dans les quartiers les plus éloignés.
Cependant, chaque coup do sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le fait plonger dans une armoire, où il entre on trois morceaux.
LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE 'ISl
A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à sa porte.
Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d’un garde municipal lui tomber sur le collet coinnie une massue; il entend tonner à son oreille cette phrase formidable :
— Au nom du roi et de la loi, je vous arrête !
Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance; la résistance est impossible; h; commissaire est là, tout auprès dans un liacre, avec son écharpe et sa commission, rien n’y manque.
Le réfractaire est pris. 11 a fallu pour cela un an de poursuites, et cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur intelligence à prendre des voleurs ou des assassins.
Cette résistance a coûté au réfractaire :
Deux cents heures de cabriolet, ci 'lOO francs, sans compter tes pourboires; deux logements à la campagne
de 300 f rancs chacun , ci 600 francs ; trois appar temen ts en
ville, ensemble 2,000 francs; pourboires donnés à la contre-police du réfractaire, 1 00 francs; la perte d’un ami qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida, qui ne peut s’évaluer que moralement ; la perte de cent journées de travail, valant 2,000 francs au moins ;
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achats de faux nez, niouslaches et favoris postiches et autres déguisements, 1 50 francs ; affaires manquées, billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total : 6,750 francs.
Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques passages d’un lieu chaud dans un lieu froid.
l’endant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que l’on puisse imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d’Austerlitz, que l’on nomme Maison d’arrôt de la Garde Nationale, et plus familièrement, Bazancourt, ou THôtel des Haricots.
Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d’une fausseté révoltante ; car c’est pour cela même qu’il ne veut pas être garde national.
Vous avez sans doute vu, si le hasard ou toute autre raison vous a conduit aux barrières, aux Funambules, sur la place Maubert, dans la rue Mouffetard, ou en tout autre lieu frécpienté par cette intéressante partie du peuple français que l’on désigne sous les dénominations de gamins, de titis et de voyous, deux champions en attitude, agitant les bras et les jambes avec des gestes bizarres, et prononçant la phrase sacramentelle : c Numérote tes os, que je te démolisse ! » Et vous avez passé en détournant la tête, car, au bout de quelques secondes, le sang jaillissait des nez réciproques, et de larges iris ne tardaient pas à cercler d’auréoles pris-
raatiques les yeux des combattants : — c’étaient des arsouillés qui tiraient la savate. •
Mais, si la curiosité vous pousse à vous mêler au groupe déguenillé qui entoure les athlètes crapuleux, vous entendrez un vocabulaire étrange, qui surprendrait beaucoup messieurs de l’Académie. La langue française n’est pas si pauvre qu’on le dit. Les malins donnent des conseils et raisonnent sur la valeur des coups : « Allons, tape-lui sur la terrine, mouche-lui le quinquet, surine-lui le nez, ça l’esbrouffera ; quand on saigne, ça écœure. — Est-ce que ta peau n’est pas payée, à toi? On dirait que tu as peur de la gâter. — Huel huel Xi ! xi! Mords donc! pousse dessus à mort! » Et autres interjections de même farine. L’apparition d’un sergent de ville, signalé à l’horizon par quelque vigie hissée sur la hune d’une borne, dissipe les acteurs et les spectateurs de ce tournoi d’un nouveau genre.
— Ouf l dit l’un, je crois que j’ai le Irrochet décroché , mais je lui ai joliment /aôowrd la jambe, et mon coup de ramasse était fameux. Je lui ai pelé la grève comme une pomme; le zeste est venu. Si j’avais su, je lui aurais coulé un saut ou fauché le changement de garde, et il aurait été esquinté à fond.
— Gré-nom 1 fait l’autre en rajustant les lambeaux
LE MAITRE DE CHAUSSON ?9l
de son bourgeron, que c’est bête de taper sur les effets du monde. C’est égal, je lui ai envoyé un coup de tampon sus le mufle, qu’il ne pourra ni becquiller ni Uchcr de quinze jours. Ho çàl les autres, qu’est-ce qui paye à boire aux artistes ? J’étoufferais volontiers un polichinelle de bleu; rien n’est plus salé que de se bûcher : ça vous altère.,. Allons, Auguste, un petit verre de filen-quatre, histofre de se vcloutcr et de se rebomber le torse. '
La troupe ne peut qu’opiner du bonnet, et s’engouffre avec un touchant empressement dans la boutique de quelque marchand de vin suspect, portant une enseigne hiéroglyphique, comme : les Ruines de Moscou, VInsectc volage, la Femme sans tête ou le Puits qui parle; hideux vestiges oubliés dans les recoins obscurs de la civilisation.
Les petites rues tortueuses, les bouges enfumés, ont toujours beaucoup convenu aux savatiers ; la Cité, ce ténébreux repaire des truands et des mauvais garçons du moyen âge, a toujours été leur retraite favorite.
Il y a quelques années seulement de cela, lorsque Notre-Dame n’était pas encore veuve de son archevêché, les duels et les tournois avaient lieu à la pointe de l’Ile, près de ce pont que l’on appelle le pont Rouge,
LA PEAU I)E TIÜRE
sans doute parce qu’il est peint en gris : ce lieu désert était propice à vider les querelles qui avaient ordinairement pour motif la possession de quelque Hélène de bas lieu. Les champions arrivaient suivis de leurs témoins, et demandaient avant de commencer :
— Va-t-on de tout ?
Selon la gravité de [l’offense appréciée par les se- ’conds, la réponse était affirmative ou négative. « On va de tout, » cela voulait dire que l’on pouvait se manger le nez, s’extirper les yeux avec le coup de fourchette, s’arracher les oreilles, et se servir des dents et des ongles; dans le cas contraire, les coups de pied et les coups de poing étaient seuls permis, différence qui représente assez bien les duels au premier sang et les duels à mort. Quand on allait de tout, les bottes secrètes, les coups de traître, tout était bon. En ce temps de barbarie, des maîtres montraient aux barrières, pour deux sous, les trois coups : crever le tympan, faire sauter le globe de l’œil et couper la langue par un coup sous le menton.
Tout ceci doit paraître à nos lecteurs, et surtout à nos lectrices, plus inintelligible que du bas breton, du haut allemand, du théotisque ou du grec. C’est du grec, en effet, comme on le parlait jadis en Argos, s'il faut en
croire les étymologistes de la cour des .Miracles et du bagne. Cet argot s’expliquera au fur et à mesure : nous en demandons pardon aux Muses, à l’hôtel Rambouillet et aux salons aristocratiques.
La savate, que l’on appelle aujourd’hui chausson, par euphémisme, est la boxe française, avec cette différence que la savate se travaille avec les pieds, et la boxe avec les poings.
Comme tous les autres arts, la savate a eu son mouvement ascensionnel, ses phases et ses révolutions. Il y a la savate classique et la savate romantique ; le savatier classique est simple comme un tragique du temps de l’Empire ; il n’emploie qu’un petit nombre de mouvements; ses coups de pied sont bas, et ne montent guère au-dessus du genou ; ses mains restent ouvertes et portent avec les paumes des coups appelés musettes, qui se rapprochent plus du soufflet proprement dit que du coup de poing. Ces musettes coiffent ordinairement le menton ou le nez. Il ne tient pas la parade, et mouline ■ perpétuellement; il manque d’assiette, et ne pourrait tenir tête à un adversaire sérieux. Son jeu est tout de tradition et de pratique ; il ne raisonne pas, et la théorie n’est pas son fort. Ce n’est, en effet, que depuis un petit nombre d’années que la savate a été élevée au
2üi LA PEAU DE TIGRE
rang d’art et de science, et s'est placée, dans la hiérarchie des exercices de corps, sur le môme rang que l’escrime, l’équitation ou la danse.
Un petit traité historique de la savate depuis une quarantaine d’années sera ici tout à fait à sa place. — Les maîtres bâtonnistes de Caen avaient de la célébrité avant la Révolution; cette gloire s’abîma comme tant d’autres dans le gouffre de 93, et il faut sauter jusqu’à l’Empire et à la Restauration pour trouver dans la mémoire des plus vieux maîtres les noms des rois primitifs qui constituent la dynastie de la savate. — Faiifan est le Pharamond, le Romulus de cette histoire; il représente la période héroïque et fabuleuse; Sabattier lui succéda ; après lui vint Baptiste, ancien danseur à l’Opéra, à qui les exercices de son premier emploi avaient assoupli les jambes, et qui montait les coups do pied plus haut qu’aucun des maîtres contemporains. Baptiste, qui avait conservé un vernis d’élégance et de bonne société, eut l’honneur de travailler avec Sou Altesse royale le duc de Berri. Son Altesse se revêtait, pour ces exercices, d'une espèce d’armure de bras, de poitrine et de jambes en fil de fer treillissé, recouverte de bourre et* de peau. Mais, dans les salles, on ne se servait ni de plastron, ni de bra.ssards, ni de jambards;
seulement, on tirait le chapeau sur la tête, ce qui ne se fait plus aujourd’hui à cause du développement du jeu. Cette importation de mœurs anglaises était d’une grande hardiesse pour le temps, et, malgré cet exemple princier, l'art sublime de la savate, de la canne et du bâton resta confiné dans les classes inférieures. A Bap- / tiste succéda Fanfare, qui tirait la savate et le bâton ; puis vinrent Mignon, Rochereau et Carpe, qui ont laissé de brillants souvenirs dans le monde des salles d’armes et des estaminets.
■ Les rues où se tenaient les classes n’avaient rien de très-élégant. Le vieux Champagne, ancien marin, demeurait rue Mouffetard, et François avait sa salle rue de la Mortellerie. Quand nous disons salle, nous avons tort; c’est caw qu’il faudrait dire. Les assauts avaient lieu effectivement dans une grande cave; les élèves étaient, en général, des ouvriers, ou des garnements suspects. Toulouse et Gadou montraient la savate aux maçons de la Grève. Pour le chausson, on tirait les coups bas, les temps d’arrêt à demi-hauteur; on courait beaucoup, et l'on moulinait des bras. Le jeu du bâton n’était pas développé et se composait principalement des coups de bout, de coupés et d'enlevés dessous. La canne se tirait comme le sabre.
Lo jeu développé fut apporté en France par les prisonniers des pontons d’Angleterre : durant les longues heures de la captivité, ils s’étaient beaucoup exercés,
avaient travaillé les coups, et, faute d’autre occupation, faisaient assaut du matin jusqu’au soir; ce qui les ren- , dit les plus redoutables bàtonnistes de l’univers. — La | patrie des boxeurs ne pouvait qu’influer heureusement sur leur manière; toutefois, le jeu développé resta un arcane entre les plus habiles, et se concentra dans Paris, ce foyer lumineux, ce centre intelligent, qui sait toujours avant tous les autres le dernier mot de l’art; la province, routinière et fossile, conserva l'ancien jeu. Vers 1829, cependant, quelques maîtres de régiment développaient, mais c’étaient des Parisiens. L’art du chausson ne resta pas non plus stationnaire ; des novateurs hardis commençaient à placer des coups de poing de bout à l’anglaise, et le temps d’arrêt en pleine poitrine, autrement dit coup de pied en vache, mais bien peu se risquaient à détacher ce coup, de peur de se faire ramasser les jambes.
Toutefois, malgré ces perfectionnements, la savate ne comptait que fort peu d’adeptes fashionables, elle était même inconnue des gens du monde; seulement, do temps à autre, il courait quelque histoire merveil-
leuse d’un garnement de mine chétive et de pauvre apparence, ayant à lui seul déconfit tout un peloton de gendarmes extrêmement surpris de se trouver assis en un clin d’œil au beau milieu du ruisseau; et ïa Gazette des Tribunaux expliquait comme quoi ce succès, dans un combat inégal, était dû aux passes mystérieuses et aux crocs-en-jambe invincibles de la savate ; et chacun, dans la rue, passait respectueusement à côté de tout individu que sa blouse débraillée, sa casquette posée sur l’oreille, son air crâne et tapageur, pouvait faire suspecter de connaître les mystères de cel art formidable.
Il est vrai dé dire que les maîtres ne brillaient pas par une tenue bien rigoureuse; la pipe culottée ne quittait guère leurs lèvres que pour faire place aux petits verres de dur; ils fréquentaient les estaminets borgnes, les rogomistes et les marchands de vin hasardeux; ils étaient hargneux, violents, tapageurs; quelques-uns môme, fidèles aux traditions de l’ancienne chevalerie errante, consacraient leur canne et leurs poings au service des princesses en désarroi. Ils se constituaient les Amadis et les Galaor des Arianes de la rue Froidmanteau et de la Cité. Leur langage,
semé de tropes et de métaphores peu académiques,
' descendant fréquemment aux familiarités de l’argot,
était bien fait pour effaroucher les bourgeois honnêtes
et débonnaires, si leur mine rébarbative n’avait pas
suffi pour cela. C’est ce qui explique comment un art
aussi utile, aussi indispensable qué la savate, est resté * ■ . »
si longtemps enfoui sous les dernières couches de la populace.
Maintenant, les homnies ne portent plus l’épée; la
police défend d’avoir des armes sur soi, et l’on est puni . de quinze francs d’amende pour avoir un poignard dans sa poche ; ce qui fait que tout homme qui rentre
chez lui après la brune est à la merci des voleurs et
des assassins, qui, risquant d’avoir la tète coupée, se
• moquent parfaitement de payer quinze francs en sus
pour port illégal de poignard; les cannes plombées, les
cannes à dard sont prohibées et saisies par la police
aux bureaux du théâtre, afin que les mauvais garne-
ihents , hideuses phalènes nocturnes qui voltigent aux
carrefours douteux, aient toute la facilité désirable
pour vous dépouiller et vous assommer; mais vous
avez vos poings et vos pieds que l’on ne peut saisir au
bureau des cannes, et des poings et des pieds exercés
sont des armes aussi redoutables que le casse-tête des /
Caraïbes ou le lasso des gauchos brésiliens.
Pour notre part, nous regrettons l’épée ; avec l’usage de porter l’épée s’est en allée la vieille urbanité française ; on est toujours poli avec un interlocuteur qui peut vous entrer quelques pouces de fer dans le ventre si vos manières n’ont pas l’aménité convenable. L’abolition du duel achèvera de nous rendre le peuple le plus grossier de l’univers; tous les lâches, sûrs de Timpunité, vont devenir insolents. Et puis c’était réellement pour un jeune homme de cœur une amie sûre et fidèle qu’une épée de bon acier bien trempé et bien franc. L’homme gagnait à ce commerce intime avec le métal : il en prenait les qualités rigides, la loyauté inviolable, le vif éclat, la netteté incisive, et cette' union tacite était si' bien comprise, que le plus grand éloge que l’on pût donner à quelqu’un, c’était de dire qu’il était brave comme son- épée. Mais nous sommes dans une époque peu chevaleresque, et la prosaïque .savate doit remplacer la jolie épée française, ce bijou aigu, cet éclair d'acier qui du moins brillait dans la nuit avant d’arriver à la poitrine d’un homme.
La savate, comme on la pratique aujourd’hui, est un art très-compliqué, très-savant, très-raisonné; c’est l’escrime sans fleuret. Il y a la tierce, la quarte, l’oc-
tave et le demi-cercle ; seulement, dans l’escrime, on n’a qu’un bras, et à la savate on en a quatre; car les jambes, dans l’état actuel de la science, sont de véritables bras, et les pieds deviennent des poings. Les maîtres placent un coup de pied dans les gencives ou dans l’œil avec beaucoup de facilité; plusieurs môme décoiffent leurs adversaires avec le bout du chausson.
Le maître de chausson actuel ne ressemble en rien au Savatier ancien : c’est un jeune homme de figure douce et prévenante, le sourire sur les lèvres, qui s’exprime correctement et avec un son de voix perlé. Ses manières sont d’une distinction parfaite ; on le prendrait plutôt pour un professeur d’esthétique et de philosophie que pour un pugiliste ; il fume tout au plus des cigarettes de papel espagnol, comme George Sand, et boit de l’eau sucrée comme un orateur. Il ne porte ni cravate rouge, ni gilet violet, ni pantalon fabuleux, ni casquette excentrique; sa mise est celle d’un fils de famille qui s’habillerait bien. — A l’entendre parler de son art, vous croiriez être en présence d’un savant de l’Institut, faisant des calculs sur l’équilibre et la dynamique : la savate est, en effet, un calcul très-exact des forces humaines combinées avec la libration et la
pondération. Après quelques mois d’étude, on est vraiment surpris de l’énorme puissance que peut acquérir un muscle bien développé et bien dirigé, et l’on s’aperçoit que la nature n’a pas fait l’homme aussi désarmé que le prétendent les philosophes moroses. Des poings bien fermés selon les principes de l’art valent des marteaux de fer.
Le maître de chausson fashionable ne néglige rien de ce qui peut perfectionner son jeu. M. Lecour, célèbre professeur, a travaillé avec Adam, le boxeur anglais, le redoutable adversaire de Swift. Cette étude lui a beaucoup servi pour perfectionner les coups de poing, qui, à vrai dire, étaient la partie faible de la savate. Les coups droits dans la poitrine ou dans la flgure sont fouettés et détachés avec une vigueur rare, et si bien calculés, qu’il ne se perd pas un atome de force ; la vite^e est triplée, et, dans moins d’une seconde, on a placé une série ainsi composée : coups de poing sur le nez, sur l’os maxillaire et dans l’estomac, ou bien coup de pied bas, coup de pied haut, et coup de poing. Autrefois, on ne faisait pas de séries, et on ne liait pas les coups : un assaut actuel diffère autant d’un assaut ancien, pour la difficulté de l’exécution et la hardiesse des poses, qu’un morceau de Hertz ou de
Kalbrenner d’une sonate dÿ Steibelt. Il y a dix ans, tout cela eût paru impraticable.
On se tromperait beaucoup si l’on représentait les maîtres de chausson comme des gens de carrure athléti(îue ; ils ne tiennent en rien de l’hercule et du lutteur; ' ils sont ordinairement de taille moyenne, ont les extrémités fines et les mains petites. — Plus d’une femme envierait les mains de Swift; mais ces mains délicates, si elles ont la blancheur du marbre, en ont aussi la dureté ; et, détachées par les puissants muscles des épaules, meurtrissent les chairs comme un caillou lancé par une fronde.
Maintenant que nous vous avons fait l’histoire et l’esthétique du grand art de la savate, nous allons vous introduire dans une salle de chausson, celle de M. Lecour, qui est le professeur à la mode, et qui compte parmi ses élèves les lions les plus chevelus et les plus aristocratiques de l’Opéra et du boulevard de Gand. Vous voyez cette file de cabriolets, de tilburys et de coupés qui stationnent à l’angle de la rue du Faubourg- Montmartre, tout près du boulevard : hâtez-vous, c’est jour d’assaut, et vous auriez peine à trouver place.
La salle d’armes est au rez-de-chaussée, car le piétinement perpétuel serait insupportable aux voisins les
plus pacifiques, et les bourgeois proprets partagent la haine de Nicole contre les ferrailleurs et les déracineurs de carreaux. La première pièce sert d’antichambre et de vestiaire; contre le mur est appliquée une petite fontaine qui fournit de l’eau froide pour tremper les coins de mouchoir quand il y a des nez compromis à bassiner, ce qui ne laisse pas que d’arriver quelquefois.’
La salle est une grande pièce tapissée de coutil, en forme de tente, avec un plancher frotté au grès et à l’eau bouillante, pour que le pied morde bien et ne se dérobe pas. Tout autour sont disposées des banquettes élevées sur une marche qui encadre l’arène destinée aux combattants; le long des murs sont accrochés les gants de boxe des élèves, portant chacun leur numéro. Ces gants, dont les doigts ne sont articulés que par-dessous, ressemblent à des traversins ; la peau est de buffle et la garniture de crin. Les Anglais remplissent les leurs avec la plume; mais la plume, plus moelleuse d’abord, ne tarde pas à se tasser en paquets, et devient plus dure que le crin. A côté des gants, qui font trophée avec les masques, pendent les cannes et les bâtons de longueur.
Les assistants sont rangés au plus près du mur, afin
de ne pas gêner les combattants ; et, pour ne pas être atteints, dans les coups de grande volée, par les cannes des maîtres qui font assaut, chacun tient en main un bâton dans la pose d'arrêt, ce qui donne à l'assemblée l'apparence d'un chapitre de chanoines assis dans leurs stalles un cierge à la main.
Le costume du maître est très-pittoresque ; il consiste dans un pantalon de laine rouge à pieds, demi-collant, serré à la ceinture et tenant sans bretelles, une chemise rayée de violet ou de bleu, une petite calotte pourpre, et des gants de boxe avec des crispins vernis.
L'assaut commence ordinairement par là canne et le bâton. La canne se tire à une seule main, et le bâton à deux mains, comme les espadons et les estocs du moyen âge. Avant de commencer, les maîtres se donnent une poignée de mains, puis ils font le salut. Ce salut, où les maîtres exécutent avec leur canne des arabesques plus capricieuses que celles décrites par le bâton du fantastique caporal Trim-Trim, dans le roman humoristique de Tristram Shandy, en faisant des sauts et des pas de voltige (la voltige se fait lorsqu'on est attaqué dans la rue par plusieurs personnes; la rose cou^ verte, que l'on fait pour salut, est la plus jolie arabesque dessinée au bâton que l'on puisse voir; les voltés, les
écarts de tête, les coups de travers pleuvent drus comme grêle); ce salut est vraiment très-gracieux et très-élégant. Après cela, les maîtres se mettent en garde, et les hostilités sont ouvertes, les cannes tourbillonnent et s’entre-choquent en pétillant; quand le . coup porte, le vaincu s’écrie : « Touché, bien touché, » et l’on reprend la garde. Comme les combattants n’ont ni masque ni plastron, les coups doivent être retenus : ils le sont presque toujours au début de la lutte; mais quelquefois les adversaires s’échauffent, et l’assaut ne diffère pas beaucoup d’une véritable bataille. Aussi, l’assaut terminé, les combattants s’embrassent pour montrer qu’ils ne se gardent pas rancune, et n’ont aucun fiel dans le cœur. Cette coutume a quelque chose de loyal, de touchant, et doit prévenir bien des querelles. L’agilité et la prestesse des maîtres bàtonnistes sont réellement effrayantes. M. Lecour exécute en une minute des carrés composés de vingt coups sur chaque face, il a même été jusqu’à deux cents coups de bâton à la minute, ce qui est prodigieux; on ne voit pas le bâton, on l’entend seulement siffler.
Les assauts de savate viennent ensuite. Les coups de pied, les coups de poing se suivent et ne se ressemblent pas ; mais ce spectacle n’a rien de repoussant; les mou-
vemeiUs sont si justes, si précis, si bien raisonnés, si
> ' bien calculés, que toute idée. de douleur est éloignée:
on croirait plutôt assister à une leçon de voltige qu’à un combat; les temps d’arrêt, les coups de pied exécutés par Lecour et son frère, sont aussi gracieux qu’un temps d’arabesque de Perrot, le merveilleux danseur.
Les combattants, suspendus au milieu d’un tourbillon de bras et de jambes, semblent ne pas tenir à la terre. Auriol n’est pas plus vif, plus pétulant et plus allègre; et cependant ces mouvements si promps, si lestes, sont d’une force prodigieuse : le plus faible de ces coups vous renverserait.
Voici quelques-unes des poses qui se pratiquent. On donne des coups de tête dans la figure et dans l’estomac : pour cela, on saisit l’adversaire par le collet ou par la tête, et, en l’attirant vers soi, on lance le coup.
Si votre adversaire court sur vous, vous placez le coup de tête dans l’estomac, vous lui saisissez en môme temps les deux jarrets pour le renverser; quelquefois, comme une arabesque fantastique, comme ces parafes à main levée que l’on fait au bout d’une page dont on est content, vous le faites passer par-dessus votre tête, et vous l’envoyez, en manière de fioriture^ décrire une parabole derrière vous.
Ce coup, comme toutes les bottes possibles, a sa parade : en l’exécutant, vous pouvez être saisi par la nuque, plié à terre, et recevoir sur le nez un coup de genou ou un coup de poing fourré.
11 y a aussi une infinité de moyens pour jeter son homme par terre : le passement de jambe du jarret et le passement de jambe du cou-de-pied. Le premier se pratique en croisant la jambe derrière le jarret de l’adversaire, que l’on saisit simultanément par le cou ; on tend le jarret vigoureusement, on le pousse, il perd pied, chancelle et tombe ; dans le second cas,, on pose son pied derrière le talon de son ennemi, on ramène à soi par un mouvement de brusque saccade qui se donne avec le cou-de-pied, et il tombe d’un seul temps. On peut encore très-aisément renverser quelqu’un en lui .donnant un tour de clef à la cravate, et en lui passant la main sous le jarret, ce qui lui fait perdre l’équilibre.
Nous écririons un volume si nous voulions indiquer toutes les ruses et toutes les ressources de la savate. Toutes les attaques sont prévues et déjouées.
Si un homme 'vous attaque et vous prend par le collet, vous lui saisissez le poignet à deux mains et vous faites un revers sur les talons : le coude de
l’assaillant se trouve placé sur votre épaule; vous faites une pesée qui lui rompt le bras placé à. faux à l’articulation de la saignée.
Si un homme très-vigoureux vous entoure de ses bras et que vous ne puissiez-vous dégager, appliquezlui la paume de la main sur le menton ou sur le nez, pour lui renverser la tête en arrière; la douleur qu’il éprouvera sera si atroce, qu’il lâchera prise sur-lechamps.
On tient aussi la tête de son antagoniste sous le bras, en parapluie, et on lui fourre des séries de coups de poing dans la figure. Si, en lançant un coup de pied haut, vous avez la jambe ramassée, faites un revers^ et vous tomberez en équilibre sur vos deux mains; mais le coup de pied dit temps d’arrêt est si vite passé, et son effet est si violent, qu’il n’y a guère de danger de ce côté-là.
Quand ces coups sont portés sérieusement et les mains nues, ils sont de nature à causer des blessures graves et même la mort.
Vous voyez que la savate est une science profonde, qui exige beaucoup de sang-froid, de réflexion, de calcul, d’agilité et de force ; c’est le plus beau développement de la vigueur humaine, une lutte sans
autres armes que les armes naturelles, et où l’on' ne peut jamais être pris au dépourvu.
Ce spectacle est tellement attrayant, que plusieurs gens du grand monde font dans leur appartement une salle où ils s’exercent eux-mêmes, prennent leçon, et font faire assaut entre les maîtres en réputation. Lecour a fait assaut chez lord S... avec Loze, le premier maître de Bordeaux ; et M. de W... a une salle où se réunissent les élégants de la loge infernale du Jockey-Club ; il y en a une aussi chez M. le duc V... Michel Pisseux a donné des leçons au duc d’Orléans, La savate est désormais désencanaillée, et prendra dans les pensionnats place à côté de la gymnastique et de l’escrime.
Il existe, ou plutôt il existait autrefois, un petit livre imprimé sur papier à chandelle, en signes bizarres rappelant les caractères cancellaresques et allemands, singularité qui avait pour motif d’apprendre aux enfants à lire dans les écritures difficiles. Ce petit livre, intitulé la Civilité puérile çt honnête, que l’on ne rencontre plus que rarenaent et dont les derniers exem- '«plaires se sont réfugiés dans les écoles des frères ignorantins, contient des conseils sur la manière de se conduire en société, divisés par chapitres et par alinéas. Le tout se termine habituellement par
Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences Du conseiller Mathieu.
Rien n’est plus naïf que certaines recommandations adressées la plupart à la première enfance, entre autres celle de ne pas se moucher en faisant un bruit de trompette. Toutefois, il règne dans ce bouquin, à qui ses caractères pleins de fleurons de queue et d’agréments donnent un air de grimoire, un esprit de douceur et d’humilité chrétienne qui relève ce qu’on y peut trouver de ridicule; mais il ne cadre plus avec nos mœurs et ne peut sérieusement être proposé comme modèle à suivre.
Un traité complet sur la politesse et le savoir-vivre serait un ouvrage immense qui embrasserait la vie dans tous ses détails et demanderait la fusion bien rare d’un philosophe, d’une femme du monde et d’un écrivain de premier mérite. Nous nous contenterons d’en poser les prolégomènes et de tracer quelques aperçus généraux.
Le changement des formes gouvernementales rend la question plus difficile encore : le savoir-vivre de la République ressemblera-t-il au savoir-vivre de la monarchie de droit divin ? On doit le supposer, car par un travail insensible les institutions modifient les mœurs, et ce qui est dans les choses finit toujours par en sortir. Quelles seront ces modifications ? On peut
déjà le pressentir. Les formules extérieures tendront de plus en plus à s’effacer et rendront plus difficile à saisir la nuance délicate qui distinguera l’homme comme il faut de l’homme mal élevé.
Autrefois, on n’était pas du monde sans être gentilhomme. 11 fallait être né pour être admis dans la bonne société : le reste des humains n’existait pas et se désignait sous le nom de bourgeois, de croquants et iéesp'eccs.
L’habitude de porter un costume particulier et brillant, l’habit à la française de velours ou de soie seintillant de paillettes, le claque sous le bras, l’épée en verrouil au côté, la familiarité de l’escrime, de la danse et de l’équitation, l’aplomb héréditaire, le sentiment d’avoir du sang bleu dans les veines, le commerce de la cour et des femmes, la science pour ainsi dire innée des formes traditionnelles, une politesse respectueuse et pourtant pleine d’aisance entre soi, une affabilité dédaigneuse et froide pour tout ce qui n’était pas de la caste, la possession de ressources qui mettaient au-dessus des trivialités de la vie, tout cela isolait naturellement le gentilhomme de la foule et lui traçait une sorte d’individualité.
Plus tard, lorsque, sous la grande révolution, les
LA PKAU DE TIGRE
barrières qui séparaient les castes furent brisées et
que les classes, sans pour cela se confondre, car on ne
perd pas en quelques années les habitudes de huit
siècles, purent se visiter entre elles, à l’exception de
quelques salons exclusifs pareils à celui que Balzac a si bien décrit sous le nom de Salon des antiques^ les portes des maisons les plus difficiles s’ouvrirent à tout homme dans une position honorable, d’une éducation distinguée, même lorsqu’il ne pouvait mettre qu’un simple chiffre sur son cachet ou*sa voilure; pour élégance, on n’exigeait de lui qu’un habit noir et des gants blancs. Sans les traiter tout à fait comme des gens de la maison, on admit les banquiers, les hauts négociants, les grands entrepreneurs, les faiseurs de politique, les notaires, les artistes, et même les écrivains célèbres; ces derniers, il est vrai, à titre de bêtes curieuses et de singes savants. On se moquait bien d’abord des nouveaux venus pour leurs airs embarrassés, leurs façons gauches de saluer, d’entrer et de sortir, celte science difficile ; on pensait en soupirant aux anciennes élégances de Versailles, dont quelques douairières seules consiîrvaient encore les traditions; mais peu à peu les différences devenaient moins appréciables, les vilains apprenaient, les gentils-
hommes désapprenaient : on pouvait arriver à confondre, ce qui n’eût pas 6tô possible autrefois, un marquis et un bourgeois.
Ces mœurs, qui furent celles de la Restauration, et ' surtout du régne de Louis-Philippe, ne se sont pas encore sensiblement modifiées : elles avaient pris, ces dernières années, une tendance anglaise qui se changera peut-être, à cause des idées nouvelles, en tendance américaine; on peut donc les admettre, temporairement, comme le milieu où doit se mouvoir le parfait gentleman dont nous voulons tracer ici les principaux caractères.
C’est peut-être une tentative singulière, au moment où les idées d’égalité et de nivellement sont à l’ordre du jour, de chercher à donner la définition du parfait gentleman, ou, pour parler français, ce qui ne nuit jamais, de l’homme du monde, de l’homme comme il faut; mais n’est-ce ^las lorsque les classes sont détruites qu’il faut chercher à relever l’individu? Si l’aristocratie de naissance a perdu ses privilèges, si
Taristocratie de fortune doit perdre les siens et les >
barons de l’écu aller rejoindre les barons à écii; si môme l’aristocratie du talent, cette noblesse conférée par Dieu, et la seule acceptable, choque encore la
foule Jalouse, il y en a une, du moins, que nul ne pourra récuser, celle de la distinction personnelle et de la bonne tenue.
Voyons donc quel serait le parfait gentleman : il est bien entendu que ce mot, pris dans l’acception anglaise, n’exige aucun quartier de noblesse, tout en ne les excluant pas. On peut être gentleman quoique roturier, et n’ôtre pas gentleman quoique gentilhomme.
La première question à s’adresser, c’est de savoir s’il est nécessaire d’avoir de la fortune pour être un parfait gentleman. Non, car il ne s’agit pas ici du dandy, de l’homme à la mode; cependant une certaine aisance est indispensable, car, hélas! la pauvreté dompte les plus fiers courages, avilit l’àme et la ramène foicément aux besoins matériels; elle enlève toute résolution, toute initiative, et ne permet pas au caractère de se développer; il faut donc que le soin de la vie ne préoccupe pas trop immédiatement; il faut pouvoir sacrifier certains avantages à des délicatesses que l’homme pressé d’argent est forcé souvent de faire taire; s’abstenir de démarches qui, sans être déshonorantes, créent une espèce d’infériorité, et ne rien faire qui donne le droit à personne de vous parler autrement que comme un égal. Pour ces raisons toutes morales.
et non pour des recherches de toilette et de luxe, nous
pensons que le parfait gentleman doit avoir des ressources assurées. Tout homme nécessiteux peut, dans un temps donné, faire une action qui n’est pas convenable.
Le parfait gentleman doit avoir profondément le sentiment de sa dignité, et respecter l’être humain dans sa personne. Il accorde à chacun ce qui lui est dû, pour que chacun lui accorde ce qu’il lui doit. Rien de plus, rien de moins. C’est la base de la véritable politesse, et la traduction, en style mondain, de l’axiome évangélique : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit. »
C’est là le point de départ de toute sa conduite, la règle intérieure à laquelle se rapportent ses actions publiques ou privées. .
Pour commencer par les choses extérieures, le parfait gentleman doit avoir un soin extrême de lui, sans recherche atfectéc; la propreté est un culte que l’on doit à l’enveloppe de l’âme; la propreté, vertu ‘ physique. Sans admettre complètement l’aphorisme de cet élégant Anglais qui disait qu’on ne saurait jamais trop mettre de temps à sa toilette, parce que l’objet le
plus intéressant dont on pouvait s’occuper était soi-
is.
inùine, nous aimerions mieux, dans ce sens, trop que trop peu. Nous voulons donc notre gentleman bien lavé, bien brossé, bien peigné, l’ongle net, la dent pure, le cheveu luisant, sa raie bien faite, le tout sans excès de pommade ou de frisure, élégances qui sentent le réfugié italien et le marchand de contremarques; ayant dans son cabinet plus d’aiguières que de flacons d’odeur; à peine lui permettons-nous un vague parfum d’iris dans son linge. Tout ce soin doit
être voilé, et l’aspect agréable qui en résulte, paraître
provenir de la nature même; rien de prétentieux, d’outré, d’efféminé : il faut qu’à l’aspect du parfait gentleman, on se sente charmé sans* savoir pourquoi.
Chez lui se trouve le confortable uni au goût; pas d’entassement de meubles de Monbro, de porcelaines et de babioles coûteuses. D’épais tapis et des tentures de couleurs sobres ; dans une étagère, quelques bons livres antiques et modernes reliés par Simier; à la muraille, quelques gravures de grands maîtres, épreuves de prix dans un cadre simple ; une pendule tout unie à cadran de nielle,- surmontée d’une coupe de bronze; un service invisible, mais discret et toujours présent; peut-être, dans le cabinet, mais cela est douteux et ne peut être risqué que par le parfait
gentleman encore très-jeune, une boîte de pistolets de Manton, quelques épées de fine trempe groupées avec art.
On entre : l’œil n'est attiré ni choqué par rien; on ne voit que des teintes douces, des angles émoussés; tout vous charme et rien ne vous arrête : on est charmé sans qu’on puisse en dire la cause; un soin intelligent qui se cache a présidé à tout; les fauteuils sont larges, profonds et commodes et placés à propos : tout ce dont on a besoin se présente de lui-méme à la main. Le parfait gentleman laisse au vulgaire les couleurs driardes, le luxe voyant, les élégances douteuses dont aiment à s’entourer les parvenus; point de papiers à ramages exorbitants, point de surcharges de dorures.
Si vous descendez à l’écurie, vous y verrez un cheval de demi-sang, d’une de ces robes qu’on ne remarque point, bai par exemple, que les promeneurs verront passer cent fois aux Champs-Élysées sans y faire attention, mais dont tous les connaisseurs apprécieront le poitrail profond, la fine encolure et les larges jarrets; sous la remise, un coupé tout simple, œil de corbeau, doublé de bleu sombre, fait par Eiier ou Daldringer; une figurante de l’Opéra n’en voudrait pas
pour aller au bois en compagnie d'une botte de roses et d’un blenheim; monteï-y, vous sentirez combien les ressorts sont doux, les coussins moelleux, comme les glaces jouent facilement et ferment bien, comme le cheval tire également, d’une allure sage et rapide, ainsi qu’un noble animal qu’on soigne bien et à qui maître et cocher ne demandent que ce qu’il doit donner.
Pour l’habillement, c’est la même chose : le parfait gentleman y attache l’importance que tout être sensé doit mettre à sa forme extérieure. Il sait que, si l’habit ne fait pas le moine, il fait la moitié de l’homme du monde ; ses vêtements ^nt faits par le meilleur tailleur qu’il a su démêler parmi les réputations factices, choix important et grave : il suit la mode sans excès. Le provincial s’habille à la mode d’hier, le fat à la mode de demain, le parfait homme du monde s’habille à la mode d’aujourd’hui. — Savoir au juste où en est la mode, c’est difficile; beaucoup l’ignorent, lui le sait; il n’accepte pas tout de son tailleur comme font certaines gens. De temps à autre, il indique quelqües modifications pleines de goût, de tact et d’entente de la vie; aussi, son tailleur le respecte. Ce n’est pas lui qui, comme certains dandys, sert innocemment de
LJE PARFAIT GENTLEMAN
mannequin aux fantaisies extravagantes des rivaux de Chevreuil, de Buisson et de Haumann.
Ses habits n’ont jamais l’air ni neuf ni vieux. Un habit neuf n’est pas élégant, il fait supposer qu’on vient d’en quitter un vieux, il a encore trop de lustre et ne s’est pas modelé sur le corps. Notre gentleman ne fait pas râper les siens avec du papier de verre par son valet de chambre, comme le pratiquent certains élégants d’outre-Manche ; mais jamais on ne lui voit de ces nouveautés lustrées, brillantes, qui accusent le dernier fion de l’ouvrier: il veut des habits qui ne le fassent pas remarquer et ne distraient pas de sa personne.
Que ce drap qui ne brille pas est doux et souple ! Ce linge sans broderie et sans jours prétentieux est fin, d’une pure blancheur! Que cette cravate est bien nouée,, et pourtant ce parfait gentleman n’a jamais lu l’Art de bien mettre sa cravate. L’auteur aurait été trop heureux de recevoir de lui quelques conseils. — Et le gilet, cet écueil sur lequel tant d’élégants ont péri, le gilet où la variété et la richesse des étoffes pourraient induire en fantaisie *le jeune homme le plus sobre, comme il est chez lui irréprochable, sévére sans être pédant, riche sans être fastueux! « Montrez-moi le
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gilet d’un homme, je vous dirai qui il est, » nous parait un proverbe qui manque à la sagesse des nations.
Sa montre est de Bréguet, attachée par une tresse plate, un bout de chaîne tout uni; elle vaut un chronomètre pour l’exactitude ; la boîte n’a ni guillochure ni émail. Une perle noire, un petit bijou de Froment Meurice, plus précieux par la ciselure que par la matière, lui servira d’épingle, et encore bien rarement ; le bijou sent le dentiste et le marchand d’eau de Cologne; mais enfin on peut risquer cela quelquefois, pour ne pas tomber dans l’empesé d’une tenue officielle. Chez le parfait gentleman, une petite négligence, une légère infraction aux règles classiques, est quelquefois un effet de l’art ; sans cela, on le soupçonnerait de viser à une préfecture ou à quelque poste diplomatique.
Le parfait gentleman méprise ses gants ! Il faut à des esprits timides quelquefois quatre ou cinq ans de monde pour en arriver là! Jamais le matin ne le voit en gants blancs de la veille ; chez lui, le gant paille succède au gant de couleur à l’heure voulue.
Dans la voiture que nous avons décrite, avec le costume qui sied à la partie de la journée où l’on se
LE PARFAIT GENTLEMAN o?3
trouve, le parfait gentleman arrive à petit bruit où il va. Il descend simplement, se fait annoncer sans fracas, salue la maîtresse de la maison et lui dit quelques phrases d’un intérêt respectueux, prend place en ne dérangeant personne, et, si le volant de la conversation se dirige vers sa raquette, il ne le laisse pas tomber à terre, mais il ne se précipite pas au-devant de lui au risque de renverser un voisin ; il parle par phrases courtes, dédaignant l'emphase, évitant la tri- - vialité ; il dit son mot, mais n’en dit 'pas deux et ne* cherche pas à retenir la parole pour lui : disserter, pérorer, s’appesantir est d’un cuistre ou d’un représentant; l’idée juste ou ingénieuse énoncée, il faut passer à autre chose : le parfait gentleman se résigne très-volontiers à se taire. Il connaît le proverbe arabe: « La parole est d’argent, mais le silence est d’or. • Ne rien dire, en beaucoup de circonstances, vaut mieux que parler, et, dans le monde, s’abstenir est sage. S’il n’écoute pas, au moins a-t-il toujours l’air d’écouter les douairières et les gens âgés que la jeunesse mal élevée considère trop tôt comme des fossiles. Avec les femmes, tout en évitant les fades madrigaux, les cajoleries surannées, il est d’une politesse délicate et tendre qui diffère des façons
plus mâles et plus graves qu’il a avec les hommes.
Aussi, lorsqu’il s’en va, c’est un concert d’éloges sur lui : il est charmant, il est accompli, c’est le cri général; les vieilles femmes le prônent ouvertement, les jeunes femmes accueillent son éloge d’un signe de tête, d’un sourire ou d’une imperceptible rougeur. Les hommes mûrs l’ont trouvé posé, les jeunes gens aimable compagnon. Pourtant, il n’a rien dit ni rien fait d’extraordinaire ; c’est pour cela qu’il est un parfait gentleman.
A table, il ne tombe ni dans un excès ni dans l’autre, ce n’est ni un sylphe ni un ogre. Il apprécie les bons morceaux et mange humainement, sans hâte ni lenteur ; l’hygiène le dirige dans le choix des plats qu’il accueille, comme aussi dans celui des vins. Le vin de Bordeaux sera celui qu’il acceptera : il ne s’enivre pas. Un turbot à la hollandaise, un filet de bœuf, un chapon au gros sel, une aile de perdreau rouge, quelques légumes à l’anglaise, nous paraissent un dîner convenable pour le parfait gentleman ; il pourra se permettre aussi ça et là quelques verres de vin de Champagne frappé, c’est un vin de tradition française, mais en petit nombre. Le parfait gentleman ne doit jamais être ni ivre ni indigéré ; toute maladie est une inélégance.
La (iiiestion du cigare est grave! Le parfait gentleman peut-il fumer ? Comme, en ne fumant pas, il empddierait peut-être d’autres personnes de se livrer à ce pausse-temps favori, il se permettra un vegnero ou un regio de la Havane, de ceux qu’on réservait pour Ferdinand YII. Le tabac, a ce degré, est presque un parfum.
Le repas pris, les visites faites, notre gentleman peut aller au théâtre dans une place réservée et commode, d’où l’on voie bien sans être vu. 11 n’applaudira pas en levant ses gants blancs au-dessus de sa tête, comme les beaux des loges infernales, il ne se pâmera pas, il ne jettera pas de couronne à la cantatrice en vogue, parce que toute démarche qui attire sur vous l’attention de beaucoup de gens assemblés est toujours de mauvais goût; mais il saura jouir silencieusement des bons endroits, et un mot gracieux de lui, simple et bien senti, fera plus d’etfet que tous les dithyrambes des bruyants dandys. Le seul que la grande cantatrice aura distingué parmi cette foule d’adulateurs, ce sera notre parfait gentleman.
Sa journée finie, il rentrera aussi frais, aussi calme aussi dispos que le matin, ayant beaucoup appris, laissant partout de lui une idée favorable, (jui geniu'r.i plus
tard en lui rendant tout facile, tandis que beat , p de gens qui lui sont supérieurs s’étonneront de ri ver à rien.
Considération, fortune, places, hommages, arnour,
bon mariage, soyez tranquille, il aura tout, c ia science de la vie est le bon sens élégant.
LE RAT
« Qu’cst-ce que le rai? » va deman4er tout d’abord le lecteur qui n’a pas l’habitude de l’argot parisien. « Voilà la question, » comme dit Hamlet, prince de Danemark.
^ Est-ce le rat de l’histoire naturelle, si bien décrit par
fiuil'on ? Est-ce le rat de cave, le rat d’égout, le rat d’église? Encore moins. Le rat, malgré son nom mâle, est un être d’un genre éminemment féminin : il ne va ni dans les caves ni dans les greniers ; on le rencontre rarement dans les égouts, et plus rarement encore dans
les églises. Ou ne le trouve que vers la rue Le Pelelierj
à l’Académie royale de musique, ou vers la rue Richer, à
la classe de danse ; il n’existe que là; vous chercheriez vainement un rat sur toute la surface du globe. Paris possède trois choses que toutes les capitales lui envient : le gamin, la grisette et le rat. Le rat est un gamin de théâtre qui a tous les défauts du gamin des rues, moins les bonnes qualités, et qui, comme lui, est né de la révolution de juillet.
On appelle ainsi à l’Opéra les petites filles qui se destinent à être danseuses, et qui figurent dans les espaliers, les lointains, les vols, les apothéoses et autres situations où leur petitesse peut s’expliquer par la perspective. L'âge du rat varie de huit à quatorze ou quinze ans; un rat de seize ans est un très-vieux rat, un rat huppé, un rat blanc; c’est la plus haute vieillesse où il puisse arriver; à cet âge, ses études sont à peu près terminées, il débute et danse un pas seul, son nom a été sur ralüche en toutes lettres; il passe tigre, et devient premier, second, troisième sujet, ou coryphée, selon ses mérites ou ses protections.
D’où vient ce nom bizarre, saugTenu, presque injurieux, et qui, en apparence,, a si peu de rapport avec l’objet qu’il désigne? Les étymologistes sont fort embarrassés ; les uns le fout descendre du sanscrit, d’autres du cophte, ceux-là du syriaque, ceux-là du mandchou
LE RAT
OU du haut allemand, selon les langues qu'ils ne savent pas.
Nous pensons que le rata été appelé ainsi, d’abord à cause de sa petitesse, ensuite à cause de ses instincts rongeurs et destructifs. Approchez du rat, vous le verrez brocher des babines, et faire aller son petit museau comme un écureuil qui déguste une amande; vous ne passerez pas à cùié de luLsans entendre d’imperceptibles craquements de pralines croquées, de noisettes, ou môme de croûtes de pain broyées par de petites dents aiguës, qui font comme un bruit de souris dans un mur. Comme son homonyme, il aime à pratiquer des trous dans les toiles, à élargir les déchirures des décorations, sous préte.xte de regarder la scène ou la salle, mais au fond pour le plaisir de faire du dégât; il va, vient, trottine, descend les escaliers, grimpe sur les jiroticables, et principalement sur les impraticables, parcourt et débrouille Féchcvcau ine.\tricable des corridors, du troisième dessous jusqu’aux frises, où l’appellent fréquemment les paradis et les gloires ; lui seul peut se reconnaître dans les détours ténébreux et .souterrains de cette immense ruche dont chaque alvéole
est une loge, et dont le public soupçonne à peine la complication.
Le rat n’est à son aise qu’à l’Académie royale de musique ; c’est là son vrai milieu. Il s’y meut avec la facilité d’un poisson de la Chine dans son globe de cristal ; il ploie ses coudés contre son corps comme des ailes ou des nageoires, et flle en frétillant à travers les groupes les plus serrés. Les trappes s’ouvrent, le plancher manque sous les pieds,.la cime d’une forêt verdoie subitement à fleur de terre ; les lampistes courent çà et là, portant de longues brochettes de quinquets ; un plafond de palais descend des frises, les hommes d’equipage (on appelle ainsi les machinistes) emportent sur leur dos un portail gothique aux ogives menaçantes : le rat ne se dérange pas de son chemin, il se joue de tous ces obstacles. N’ayez pas peur,ilne lui arrivera rien ; l’Opéra est plein de sollicitude pour lui, ses angles rentrants s’adaptent merveilleusement aux angles sortants des coulisses : le théâtre est sa carapace, il y vit (laideur à part) comme Quasimodo dans Notre-Dame.
La mère du rat est une figurante émérite ou une portière ; mais le cas est plus rare : les filles de portières s’adonnent principalement à la tragédie, au chant, et autres occupations héroïques; elles préfèrent être princesses. Quant au père, il est toujours extrêmement vague, et ne peut guère se démontrer que par le cal-
LE RAT
cul des probabilités. C’est peut-être un marquis; c’est peut-être un pompier.
Quelle singulière destinée que celle de ces pauvres petites filles, frôles créatures offertes en sacrifice au Minotaure parisien, ce monstre bien autrement redoutable que le Minotaure antique, et qui dévore chaque année les vierges par centaines sans que jamais aucun Thésée vienne à leur secours !
Le monde n’existe pas pour elles. Parlez-leur des choses les plus simples, elles les ignorent; elle ne connaissent que le théâtre et la classe de danse; le spectacle de la nature leur est fermé : elles savent à peine s’il y a un soleil, et ne l’aperçoivent que bien rarement. Elles passent leur matinée aux répétitions dans une pénombre crépusculaire, aux lueurs rouges de quelques quinquets fumeux, ne comprenant qu’il fait jour que par les filets déconcertés de lumière qui se glissent à travers les treillages du comble et les portes des loges. Quand elles s’en vont à deux ou trois heures de l’après-midi, les rues leur semblent nager dans cette lueur bleue du matin, dans ce reflet de grotte d’azur, dont le contraste est si frappant après les nuits jaunes du bal et de l'orgie ; elles ne distingueraient pas un chêne d’une betterave; elles ne
voient que des arbres peints, les malheureuses! Elles sont entourées d’une fausse nature : soleil d’huile, étoiles de gaz, ciel de bleu de Prusse, forêts de carton découpé, palais de toile à torchon, torrents que l’on fait tourner avec une manivelle; elles vivent dans des limbes obscures, dans un monde de convention, où l’on voit toujours l’homme et jamais Dieu.
Le peu de notions qu’elles peuvent avoir se rapportent toutes aux opéras et aux ballets du répertoire.
« Ah! oui, c’est comme dans/ff Juivrou la Révolte an Sérail, » est une réponse qu’elles font souvent : c’est par là qu’elles ont appris qu’il y avait des Italiens, des Turcs, des Espagnols, et que Paris, Londres et Vienne n’étaient pas les seules villes du monde. L’éruditiqn n’est pas leur fort; c’est tout au plus si elles savent lire, et leur écriture est quelque chose de parfaitement hiéroglyphique, que Champollion ne déchiffrerait pas; elles feraient mieux d’écrire avec leurs pieds : ils sont plus exercés et plus adroits que leurs mains ! Quant à l’orthographe, il est inutile d’en parler; la Boite an. r lettres de Gavarni vous en a donné de nombreux échantillons. Du reste, le papier est satiné, gaufré, moiré, doré, enluminé, et répare la pauvreté du style par sa magnilicenco ; tout cela est scellé de cire superfine,