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parfumée, rouge, verle, blanche, sablée de poudre d’or, à moins cependant que ce ne soit avec de la mie de pain mfichée, ou un pain à cacheter emprunté l’épicier, ce qui arrive fréquemment.
Les autres femmes de théâtre n’abordent la scène qu’à seize ou dix-huit ans; jusque-là, elles ont été à la campagne; elles sont sorties en plein jour; elles ont vu des hommes et des femmes, des marchands et des bourgeois; elles ont une idée de la machine sociale, et comprennent les rapports des classes entre elles. Le rat a été pris de si bonne heure dans cette immense souricière du théâtre, qu’il n’a pas eu le temps de soupçonner la vie humaine. A l’àge où les roses de mai s’épanouissent tout naturellement sur les joues des enfants, la pauvre petite victime a déjà pâli sous le fard ; ses membres ont déjà été brià's par les tortures de la salle de danse; les grâces naïves de la jeunesse .sont remplacées chez elle par les grâces laborieuses de la chorégraphie. Sa mère lui donne des leçons d’œillades et de jeu de prunelles, comme on apprend aux enfants ordinaires la géographie et le catéchisme. Sur cette pauvre créature étiolée, aux bras amaigris, à l’œil plombé de fatigue, repose l’espoir de la famille, et quel espoir, grand Dieu !
Par une alliance étrange, le rat réunit des contrastes Inexplicables en apparence : il est corrompu comme un vieux diplomate et naïf comme un sauvage. A douze ou treize ans, il ferait rougir un capitaine de dragons, et en remontrerait aux plus éhontées courtisanes; et les anges riraient dans le ciel de leur sourire trempé de | larmes en entendant les adorables simplicités qui lui échappent : il connaît la débauche et non l’amour, le vice et non la vie.
Nous allons tracer, pour l’édification du public, qui ne s’imagine pas à quel horrible travail on se soumet pour lui plaire, Thistorique de la journée d’un rat. Celle d’un cheval de fiacre ou d’un galérien est une partie de plaisir en comparaison.
A Kuit heures au plus tard, le rat saute à bas de son lit, passe un peignoir de chambre, se coiffe, fait sa toi- I lette, garnit ses chaussons de danse, et mange à la | hâte un maigre déjeuner, dont le café au lait suspect, l’âpre radis et le beurre de Bretagne font habituellement les frais ; car la cuisine du rat est éminemment succincte,' ses appointements ne dépassant guère sept à j huit cents francs par an. Ce déjeuner terminé, le rat, ' flanqué de sa mère véritable ou de louage, horrible vieille avec un chapeau d’âne savant, un tartan lamen-
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table , un faux tour éploré, un cabas bourré de toute sorte d’ingrédients, se met en route pour la répétition ou la classe de danse, selon que les heures ont été disposées. Pour sortir, la Terpsychore en herbe s’est habillée de ville, tantôt en simple robe d’indienne, et môme en jupons, quand sa mère a vendu sa défroque pour en boire le montant avec quelque machiniste ou quelque garde municipal. Arrivée â la classe, l’enfant se déshabille des pieds à la tête, et revêt le costume de danse, qui est assez gracieux. Il consiste en une Jupe courte de mousseline blanche ou de satin noir, un corset de basin, des bas de soie blancs, et un petit caleçon de percale qui descend jusqu’au genou et remplace le maillot, qui ne se met qu’au théâtre. Le soulier de salin blanc ou chair s’appelle chausson en termes techniques, et mérite une description particulière. La %
semelle, très-évidée dans le milieu, ne va pas jusqu’au bout du pied; elle se termine carrément, et laisse déborder l’étoffe de deux doigts environ. Cette coupe permet d’exécuter les pointes en offrant un espèce de point d’appui articulé ; mais, comme tout le poids du corps porte sur cette partie du chausson, qui se romprait inévitaMement, la danseuse a soin d’y passer des fils, [et de la garnir à peu près comme les ravaudeuses
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font aux talons des bas que l’on veut faire durer longtemps; le dedans est soutenu d’une forte toile, et le bout extrême d’une languette de cuir ou de carton plus ou moins épaisse, selon la légèreté du sujet. Le reste du chausson est chevronné extérieurement d’un lacis de rubans cousus à cheval ; il y a aussi des piqûres au quartier, maintenu en outre par un petit bout de faveur de la couleur du bas, à la manière andalouse. Ce chausson, fourni par le théâtre, doit servir six fois s’il est blanc, dix fois s’il est chair, et la danseuse écrit sur un carnet les noms des représentations où il a servi. Maintenant que le rat est sous les armes, décrivons le lieu de ses exercices. C’est une grande salle voûtée, badigeonnée avec de la peinture au lait, et lambrissée d’un ton chocolat assez horrible. Un plancher en pente, comme celui d’un théâtre, descend du fond de la salle vers le fauteuil du maître, dont le dos est tourné à une glace passablement terne ; un grand poêle de faïence qu’il n’est pas besoin de chauffer beaucoup, tant le travail des sylphides est violent et provoque à la sueur, occupe un angle de la pièce; à droite et à gauche, d’étroites petites portes mènent aux vestiaires; un méchaftit paravent bleu â fleurs blanches, posé â angles aigus devant la porte d’entrée, empêche le perfide vent
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coulis de pénétrer et de caresser trop aigrement les épaules nues des élèves ; deux fenêtres éclairent cette vaste pièce d’un aspect sévère et triste, qu’on pren- • drait plutôt pour une salle d’attente de présidial ou de couvent que pour l’école des ris et des jeux. Le long des murs sont plantés des crampons de fer et des traverses de bois, dont il serait difïïcile à un bourgeois naïf de deviner la destination, et qui ont de vagues ressemblances avec les instruments de torture et les chevalets d’estrapade du moyen ilge ; n’était la bonne et honnête figure du professeur, tranquillement assis, sa pochette à la main, l'on ne serait pas trop rassuré.
La leçon va commencer. Le rat, muni d’un petit arrosoir de fer-blanc peint en vert, fait tomber une pluie fine et grésillante sur la place qu’il doit occuper, pour abattre la poussière et dépolir le parquet. C’est une politesse de bon goût que d’arroser le carré d’une amie ou d’une rivale : cette attention se reconnaît par un salut dans toutes les règles. Les mères, flanquées d(; leur inséparable cabas, sont reléguées sur une étroite banquette de velours d’Utrecht placée du côté de la glace. Au signal de la pochette, le rat enlève et jette à sa (hiena le mouchoir on le fichu qui lui couvre les épaules.
Le maître fait exécuter des assemblés, des jetés, des ronds de jambe, des glissades, des changements de pied, des taguetés, des pirouettes, des ballons, des pointes, des petits battements, des développés, des grands fouettés, des élévations, et autres exercices gradués selon la force des élèves : toutes font le pas ensemble, et viennent ensuite le refaire devant le professeur, trônant gravement entre deux chaises, dont l’une supporte son mouchoir et ses gants, et l’autre sa tabatière; dans les intervalles, elles vont se pendre . aux crampons pour exécuter des pliés, et s’exercent à faire des arabesques en jetant leur jambe sur ces traverses de bois dont nous avons parlé tout à l’heure. Elles restent ainsi le pied à la hauteur de l’épaule dans une position impossible qui tient le milieu entre la roue et l’écartèlement. Autrefois, on jugeait les régicides suffisamment punis en exagérant un peu cette position. Ces travaux ont pour but d’assouplir les jointures, d’allonger les muscles, et de donner du jeu aux
jambes. La danse commence par la gymnastique, et la .sylphide future doit mettre ses pieds dans les bottes. Une heure de cet exercice équivaut à six lieues avec des bottes fortes dans les terres labourées, par un temps de pluie.
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Tout cela se fait en silence, courageusement, avec un sérieux parfait. Les élèves, qui ont 'besoin de tout le souffle de leurs poumons, ne l’usent pas à de vaines paroles ; on n’entend que la voix du maitre qui adresse des observations aux délinquantes. « Allons donc ! les genoux arrondis, les pointes en dehors, de la souplesse! Doucement, en mesure, né sabrez pas ce passage! — Aglaé, un petit sourire, montre un peu tes dents, tu les as belles. — Et toi, là-bas, tiens ton petit doigt recoquillé quand tu allonges la main, c’est marquis, c’est gracieux, c’est régence; des mouvements ronds, mademoiselle, jamais d’angles! l’angle nous perd. — Eh bien , Emilie, qu’est-ce c’est que cela? nous sommes roide, nous avons l’air d’un compas forcé ; tu n’as pas travaillé hier, paresseuse : diable! diable! cela te recule d’une semaine. » Le maître, comme on peut le voir par ces lambeaux de phrases, tutoie toutes ses élèves, grandes et petites : c’est l’usage.
La danseuse est comme Apelles; elle doit dire : Nidla dies sine linea. Si elle reste un jour sans travailler, le lendemain, ses jambes sont prises, les articulations ne jouent pas si facilement; il lui faut une leçon double pour se remettre : depuis l’àge de sept ou huit ans, elle ' fait tous les jours les mômes exercices. Pour danser
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passablement, il faut dix ans d’un travail non interrompu.
La leçon finie, le rat va s’asseoir sur la banquette, s’enveloppe soigneusement pour ne pas prendre froid, et, avant de rentrer dans le vestiaire, laisse errer un regard sur ses compagnes qui dansent encore, ou sur ;
le petit jardin que l’on aperçoit de la fenêtre. Ce sont
des pots d’aloès et de plantes grasses posés sur un j rebord de pierre, des géraniums écarlate et des lianes ■ grimpantes, pourprées et safranées. Ce coin de verdure égaye un peu la vue. Hélas! ces fleurs sont peintes, c’est un morceau de décoration que l’on a cloué sur le mur ^ pour simuler un jardin : ce petit jardin, si frais et si riant à travers la vitre enfumée, est une coulisse d’opéra, une impitoyable ironie I
Haletante, trempée de sueur, les pieds endoloris, la danseuse rentre dans le vestiaire, se dépouille de son costume, change de linge et se rhabille. On a dit que la vie de la femme pouvait se résumer en trois mots : elle s’habille, babille et se déshabille. Cela e.st vrai, surtout de la fille d’Opéra.
Maintenant, c’est l’heure de la répétition; il faut encore mettre bas la robe de ville pour endosser la , tunique de la danseuse. La répétition dure jusqu’à trois
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OU quatre heures. On ne peut retourner à la maison, en bas de soie et en cotte hardie : on reprend la robe de mousseline de laine, les souliers hanneton, les socques et le mantelet noir. Arrivée chez elle, la pauvre créature, pour reposer un peu ses membres brisés de fatigue, s’enveloppe de son peignoir le plus ample, chausse ses pantoufles les moins étroites, se plonge dans une causeuse, et, pendant que sa mère ou sa bonne cuisine son frugal repas, elle repasse son rôle et tâche de se bien loger dans la tête les indications du maître de ballet et du metteur en scène; puis elle dîne, non pas suivant son appétit, car elle doit danser le soir, et, si elle ne se ménageait pas, elle serait lourde, aurait des points de côté et perdrait son vent.
Il est six heures : c’est le moment de se rendre au théâtre; nouvelle toilette, avec augmentation d’une grande pelisse pour revenir le soir.
Au théâtre, les rats sont divisés par tas. On nomme tas une petite escouade de danseuses ou de figurantes, quatre ou six qui n’ont qu’une loge poul- elles toutes, avec une habilleuse commune. Pour avoir une loge à soi, il faut être sujet, il faut avoir débuté et dansé un pas.
C’est alors que le rat s’habille et se déshabille avec
plus de vélocité que jamais : dans la môme soirée, il est souvent bohémienne, paysanne, bayadère, nymphe des eaux, sylphide, costumes qui exigent un changement complet de chaussure, de coiffure et de maillot; le tout sans préjudice des évolutions très-fatigantes de la chorégraphie moderne, aussi compliquée et plus rigoureuse que la stratégie prussienne.
S’il fait partie de quelque vol périlleux, celui de la Sylphide, par exemple, lè rat perçoit une gratification de dix francs. Les plus légères et les plus jeunes sont choisies ordinairement; cependant il n’est pas rare qu’elles refusent, et que la peur de rester en l’air et de se casser les reins ne l’emporte sur l’envie de toucher
la gratification. Aussi un rat de la plus petite espèce, et si diminutif qu’on eût bien pu l’appeler souris, disait, en se haussant sur la pointe du pied, à M. Duponchel, dont elle cherchait à capter entièrement la bienveillance : « Je ne suis pas de celles qui ont refusé de monter dans la (jlolre du Lac des fées, parce qu’elle n’était pas assez solide. » C’est à l’occasion d’un de ces rats enchevêtré dans une bande d’air, au grand effroi du public, que la divine Taglioni a parlé sur le théâtre pour la première et la seule fois de sa vie . « Rassurezvous, messieurs, il n’est rien arrivé de fâcheux. »
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Telles sont les propres paroles de cette nymphe
idéale, qui, jusque-là, n’avait parlé qu’avec ses pieds,
et que tout le monde croyait muette comme une statue grecque.
Pendant la représentation, lorsqu’il n’occupe pas la scène, le rat, qui est très-légéremcnt habillé d’ailes de papillon, de nuages de gaze, et autres étoffes peu propres à concentrer le calorique, se tient debout sur les grillages des bouches de chaleur, espacées de coulisse en coulisse, se promène avec une de ses compagnes, et cause avec quelque diplomate ou quelque secrétaire de légation, ou bien il répète son pas au foyer de la danse, grande pièce ornée du buste en marbre de la Guimard, et, tout récemment encore, des lanternes chinoises de la Chatte métamorphosée en femme. Cette salle, coupée en deux par un plancher de rapport, formait autrefois le salon de l’hôtel Ghoiseul : on n’y peut entrer que chapeau bas. Quelquefois, lorsqu’il ne paraît que dans les premiers actes, le rat rentre dans la salle, et monte dans cette partie du théâtre qu’on appelle le four, près des loges du cintre et des bonnets d’(h)éque. De mauvaises langues prétendent que le spectacle est la chose dont on s’y occupe le moins.
La représentation achevée, la pauvre fille dépouille définitivement le maillot, reprend ses habits de ville, et descend par le couloir où stationnent les galants qui n’ont pas leurs entrées dans les coulisses, privilège fort rare qui n’est accordé qu’aux membres du corps diplomatique, aux lions fashionables, et aux sommités du journalisme. La danseuse prend le bras du préféré, qui l’emmène souper, et la reconduit chez elle ou chez lui, selon la circonstance.
Voilà le côté public, théâtral, non muré, de l’existence du rat; le côté intimeest difficile à décrire devant des lecteurs pudibonds : il est viveur enragé, soupeur féroce, et sable le vin de Champagne comme un vaudevilliste ; ses mœurs, si l’on doit donner ce nom à l’absence complète de mœurs, sont excessivement licencieuses et très-régence; les phrases équivoques et les plaisanteries en jupon très-court, les mots sans feuille de vigne, abondent dans sa conversation, d’un cynisme à embarrasser Diogène. Cette alternation perpétuelle de pauvreté et d’opulence, de privations et d’orgies, cet oubli parfait de la veille, du lendemain, et surtout du présent, ces habitudes élégantes et ignobles, cet argot emprunté aux saltimbanques et aux gens du monde, forment un caractère piquant,
LE RAT
original, d’une grâce dépravée, d’une allure bohémienne tout à fait propre à réveiller la fantaisie blasée des dandys et des beaux fils, quelquefois même l’amour ; car ces petites filles sont presque toujours fort jolies, contre l’idée du public, qui ne peut se figurer une fille de théâtre qu’avec de fausses dents, des yeux de verre, des maillots rembourrés^ des corsets gonflés de ouate, des cheveux achetés à la foire de Caudebec, un teint couperosé, une peau jaune et rance qui n’a d’éclat qu’aux lumières. Les femmes du monde répandent
• très-activement ces idées préservatrices; mais il n’en
est pas moins vrai que les peaux les plus fines, les plus douces, les plus satinées, que les dents les plus pures et les plus blanches, sont celles dès femmes de théâtre, par la raison très-simple qu’elles en prennent depuis l’enfance un soin extrême, qu’elles ont des raflinements de toilette excessifs, et qu’elles savent très-bien qu’une ride ou une tache, c’est cinq cents francs ou mille francs de moins par mois sur leur budget. L’illusion du théâtre est une illusion du bourgeois : la scène fait paraître laides beaucoup de femmes qui sont jolies, mais elle n’a jamais fait trouver jolie une femme qui était laide. D’ailleurs, cette gymnastique perpétuelle, ces émotions variées, et, s’il faut le dire, cette folle
vie, sont favorables aux développements des femmes i et à la santé. Plus d’une jeune fille vertueuse, timide bouton éclos à l’ombre du rosier maternel, envierait la fraîcheur et le velouté des joues du rat le plus immoral.
Nous devons dire qu’une tendance nouvelle se manifeste dans les mœurs des coulisses. Naguère, le rat allait et venait toujours seul, rentrait ou ne rentrait
pas, sans que madame sa mère y prît garde le moins
du monde; maintenant, la mère et la fille ont compris que la sagesse rapportait plus que le vice, et que l’innocence d’une jeune vierge de seize ans valait mieux que le libertinage d’un enfant de treize ans. Tous les marchés d’esclaves ne sont pas en Turquie : ici, à Paris même, au milieu du'xixe siècle, il se vend plus de femmes qu’à Constantinople. Plus la sagesse de l’enfant est notoire, plus les enchères montent haut; il y en a qui vont jusqu’à soixante mille francs. Avec cette somme, on aurait en toute propriété une demidouzaine, et même plus, de Géorgiennes, de Circas- •siennes, de femmes jaunes de Golconde et de négresse de Damanhour.
L’appât de quatre ou cinq louis déterminait autrefois ces vertueuses mères à prêter leurs filles pour des sou-
tri
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pers, des parties de plaisir, des bals masqués et des' orgies de carnaval; maintenant, elles inspirent à leurs enfants des idées d’ordre et d’économie, qui feraient honneur aux mères de famille du Marais ou de la rue Saint-Denis. Ces phrases : « 11 faut songer à se faire un sorti Tu n’oublieras pas ta mère quand tu seras heureuse ! » reviennent à tout instant dans leur conversation.
Les rats mettent à la caisse d’épargne, ce qui annonce évidemment la fin du monde ! A la vie échevelée et folle a succédé la vie de ménage, la vie de pot-au-feu, le bouilli sans persil. Enfantin chercherait vainement la femme libre à l’Opéra : tout ce peuple est arrangé par couples, comme les animaux de l’arche, et vit maritalement. Ces unions morganatiques sont fort à la mode, et nous devons dire que, sauf quelques exceptions, la fidélité y est aussi exactement gardée qu’ailleurs. Les marcheuses^ dont le nom si tristement significatif, indique qu’elles seraient mieux sur l’asphalte où on les a prises que sur les planches de l’Opéra, gardent seules l’ancienne licence; mais cc qui n’était que de la débauche élégante et folle devient chez elles du stupide libertinage. Au moins, le rat est artiste, il a une autre ambition que celle de l’argent :
l’orgueil, cette belle passion dont les âmes basses disent tant de mal, a de la prise sur lui. OlFrez-lui cent louis ou un pas à danser, un beau pas de premier sujet, il n’hésitera pas ; il aime la gloire autant que les cachemires et les soupers.
DE LA MODE
Pourquoi l’art du vêtement est-il abandonné tout entier au caprice des tailleurs et des couturières, dans une civilisation où l’habit est d’une grande importance, puisque, par suite des idées morales et du cliraat, le nu n’y paraît jamais? Le vêtement, à l’époque moderne, est devenu pour l’homme une sorte de peau dont il ne se sépare sous aucun prétexte et qui lui adhère comme le pelage à l’animal, à ce point que la forme réelle du corps est de nos jours tout à fait tombée en oubli. Toute personne un peu liée avec des peintres, et que le hasard a fait entrer dans l’atelier
à l’heure de la pose, a éprouvé, sans trop s’cn rendre
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compte, une surprise mêlée d’un léger dégoût, à l’aspect de la bête inconnue, du batracien mâle ou femelle posé sur la table. Certes, une espèce inédite, rapportée récemment de l’Australie centrale, n’est pas
plus imprévue et plus neuve, au point de vue zoologi- \
que, et, vraiment, une cage du Jardin des Plantes devrait-ôtre réservée à deux individus de l’un et de l’autre sexe appartenant au genre /mmo, et dépouillés de leur peau factice. Ils y seraient regardés avec autant de curiosité que la girafe , l’hémione, le tapir, l’ornithorhynque, le gorille ou la sarigue.
Sans les admirables restes de la statuaire antique,
la tradition de la forme humaine serait entièrement perdue. C’est en consultant ces marbres et-ces bronzes, ou les plâtres moulés sur eux, et en les comparant au modèle nu, que les artistes parviennent à reconstituer péniblement l’être idéal qu’on voit dans les sculptures, les bas-reliefs et les tableaux. Quel rapport existet-il entre ces ligures abstraites eMcs spectateurs habillés qui les regardent? les croiralt-on de la môme race? En aucune manière.
Nous regretterons éternellement le nu, qui est lé principe môme de l’art, puisque l’homme ne peut concevoir de forme plus parfaite que la sienne, pétrie à
DE LA MODE
l’image de Dieu. Le nu, qui était nature, sous le divin climat de la Grèce, dans la jeunesse de l’humanité, lorsque la poésie et les arts s’épanouissaient comme les fleurs d’un printemps intellectuel, a fait Phidias, Lysippe, Cléomône, Agasias, Âgésandre, Apelles, Zeuxis, Polygnotte, comme plus tard il a produit Michel-Ange et les merveilleux artistes de la renaissance (sous le nom de nu, nous comprenons la draperie, son complément obligé, comme l’harmonie est le complément de la mélodie ) ; mais déjà le nu n’était plus qu’une convention ; l’habit était la visible forme de l’homme.
Statuaires et peintres se plaignent de cet état de choses qu’ils pourraient, non pas changer, mais modifier à leur avantage. Le costume moderne les empêche, disent-ils, de faire des chefs-d’œuvre; à les entendre, c’est la faute des habits noirs, des paletots et des crinolines, s’ils ne sont pas des Titien, des Van Dyck, des Vélasquez. Cependant ces grands hommes ont peint leurs contemporains dans des costumes qui laissaient aussi peu paraître le nu que les nôtres, et qui, parfois élégants, étaient souvent disgracieux où bizarres. Notre costume est-il, d’ailleurs, aussi laid qu’on lé" prétend ? N’a-t-il pas sa signification, peu comprise
malheureusemeat des artistes, tout imbus d’idées antiques ? Par sa coupe simple et sa teinte neutre, il donne beaucoup de valeur à la tête, siège de l’intelligence, et aux mains, outils de la pensée ou siège de la race ; il maintient le corps à son plan et indique les sacrifices nécessaires à l’effet. Supposez Rembrandt face à face avec un homme de nos jours, en habit noir; il concentrera la lumière prise d’un peu haut sur le front, éclairera une joue, baignera l’autre d’une ombre chaude, fera pétiller quelques poils de la moustache et de la barbe, frottera l’habit d’un noir riche et sourd, plaquera sur le linge une large touche de blanc paillé, piquera deux ou trois points brillants sur la chaîne de montre, enlevera le tout d’un fond grisâtre, glacé de bitume. Cela fait, vous trouverez le frac du Parisien aussi beau, aussi caractéristique que le justaucorps ou le pourpoint d’un bourgmestre hollandais. Si vous préférez le dessin à la couleur, voyez le portrait de M. Bertin par M. Ingres. Les plis de la redingote et du pantalon ne sont-ils pas fermes, nobles et purs comme les plis d’uue chlamyde ou d’une toge ? Le corps ne vit-il pas sous son vêtement prosaïque comme celui d’une statue sous sa draperie.
La beauté et la force ne sont plus les caractères
DE LA MODE
typiques de l’homme à notre époque. Antinoûs serait ridicule aujourd’hui. Le moindre cric fait la besogne musculaire d’Alcide. On ne doit donc pas orner ce qui n’a pas d’importance réelle; il s’agit seulement d’éviter la lourdeur, la vulgarité, l’inélégance, et de cacher le corps sous une enveloppe ni trop large, ni trop juste, n’accusant pas précisément les contours, la même pour tous, a peu de chose près, comme un domino de bal masqué. Point d’or, ni de broderies, ni de tons voyants ; rien de théâtral : il faut qu’on sente qu’un homme est bien mis, sans se rappeler plus tard aucun détail de son vêtement. La finesse du drap, la perfection de la coupe, le fini de la façon, et surtout le bien porté de tout cela constituent la distinction. Ces nuances échappent aux artistes, du moins au plus grand nombre, amoureux des couleurs vives, des plis abondants, des draperies à cassures miroitantes, des torses aux pectoraux bien divisés, des bras aux biceps en relief. Ils regrettent que quelque jeune élégant n’ait pas le caprice d’une toque à plume et d’un manteau écarlate ; et ils s’étonnent de la persistance des gens du monde à garder ce costume si triste, si éteint, si monotone. C’est comme si on demandait pourquoi à Venise toutes les gondoles sont noires.
LA PEAU DE TJGRE
Cependant rien n’est plus facile à distinguer ^ans Tuniforraité apparente que la gondole du patricien de la gondole du bourgeois.
Mais, par exemple, si les artistes sont fondés en rai- | son lorsqu’ils réclament contre le costume des hommes, , dont ils laissent l’invention aux tailleurs au lieu de le dessiner eux-mêmes, ils n’ont aucune objection plausible à élever contre le costume des femmes. S’ils allaient plus souvent dans le monde et voulaient se dépouiller de leurs préjugés d’atelier pendant une soirée, ils verraient que les toilettes de bal ont de quoi satisfaire les plus difficiles, et que le peintre qui les traiterait d’une façon historique, en y appliquant le style, sans cesser pour cela d’être exact, arriverait à des effets de beauté, d’élégance et de couleur dont on serait étonné. 11 faut toute la force de la fausse éducation classique pour n’ôtre pas frappé de l’aspect charmant que présentent une sortie d’Opéra, un cercle de femmes assises dans un salon, ou causant debout prés d’une console ou d’une cheminée.
• Jamais peut-être on ne s’est mieux coiffé : les cheveux sont ondés, crépelés, nattés, relevés en ailes, rejetés en arriére, tordus en câble, avec un art vraiment merveilleux. Le peigne parisien vaut le ciseau grec,
DE LA MODE
et les cheveux obéissent plus docilement que le marbre de Paros ou du Pentélique. Regardez ces beaux bandeaux noirs, décrivant leurs lignes pures* sur un front pâle, et pressés comme par un diadème, par une torsade, qui part du chignon et s’y rattache, cette couronne blonde, où semble palpiter la brise amoureuse, et qui forme comme une auréole d’or à une tête blanche et rose 1 Voyez avec quel goût se massent sur la nuque ces nœuds, ces boucles, ces tresses enroulées sur elles-mêmes comme une corne d’Ammon, ou comme une volute de chapiteau ionien 1 Un sculpteur athénien, un peintre de la renaissance, les disposeraient-ils avec plus de grâce, d’ingéniosité et de style? — Nous ne le croyons pas.
Nous n’avons parlé jusqu’ici que de l’arrangement même des cheveux, que serait-ce si nous arrivions aux coiffures proprement dites; nous déflons l’art d’inventer mieux. Tantôt ce sont des fleurs où tremblent des gouttes de rosée, ouvrant leurs pétales parmi des feuillages glauques, roux ou verts; tantôt de souples brindilles qui descendent négligemment sur les épaules; ou bien des sequins, des résilles de perles, des étoiles en diamant, des épingles à boule de filigrane ou constellées de turquoises, des bandelettes d’or nattées avec les
cheveux, des plumes légères comme des vapeurs colorées, comme des arcs-en-ciel, des nœuds de ruban chiffonnés et feuillus comme des cœurs de rose, des lacis de velours, des gazillons lamés d’or et d’argent dont chaque cassure papillote aux lumières, des éc’neveaux de corail rose, des grappes d’améthyste, des groseilles de rubis, des papillons de pierres précieuses, des bulles de verre au reflet métallique, des élytres de buprestes, tout ce que la fantaisie peut rêver de plus frais, de plus coquet, de plus brillant, et tout cela sans surcharge, sans excès, sans entassement grotesque, sans luxe ridicule, bien enharmonie avec l’air du visage et les proportions de la tète; la Vénus de Milo, si elle retrouvait ses bras et si une femme du monde voulait lui prêter son corsage, pourrait aller en soirée coiffée comme elle est. Quel éloge pour la mode de notre temps !
Mais la crinoline, allez-vous dire; les jupes cerclées, les robes à ressorts qu’on fait raccommoder comme des montres par l’horloger lorsqu’elles se détraquent, n’estce pas hideux, sauvage, abominable, contraire à l’art? Nous ne sommes pas de cet avis ; les femmes ont raison qui maintiennent la crinoline malgré les plaisanteries, les caricatures, les vaudevilles et les avanies de toute sorte.
DE LA MODE
Elles font bien de préférer ces jupes amples, étoffées, puissantes, largement étalées à l’œil, aux étroits fourreaux ou s’engalnaient leurs grands-mères et leurs mères. De cette abondance de plis, qui vont s’évasant comme la fustanelle d’un derviche tourneur, la taille sort élégante et mince; le liant du corps se détache avantageusement, toute la personne pyramide d’une manière gracieuse. Cette masse de riches étoffes fait comme un piédestal au buste et à la tête, seules parties importantes, maintenant que la nudité n’est plus admise. — Si l’on nous permettait un rapprochement mythologique dans une question si moderne, nous dirions qu’une femme en toilette de bal se conforme à l’ancienne étiquette olympienne. Les dieux supérieurs, en représentation, avaient le torse nu; des draperies à plis nombreux les enveloppaient des hanches aux pieds. C’est pour cela qu’on doit, quand on s’habille, se découvrir la poitrine, les épaules et les bras. La môme mode se retrouve à Java, où l’on ne peut se présenter à la cour que nu jusqu’à la ceinture.
Érudition et plaisanterie à part, une jeune femme décolletée, les bras découverts, coiffée comme nous l’avons dit et traînant après elle des flots de moire antique, de satin ou de taffetas, avec ses doubles jupes
OU ses volants multiples, nous semble aussi belle et aussi bien costumée que possible, fit nous ne voyons pas i trop ce que l’art aurait à lui reprocher. Par malheur, il n’y a pas de peintres contemporains; ceux qui paraissent vivre de notre temps appartiennent â des époques disparues. L’antiquité mal comprise les empêche de sentir le présent. Us ont une forme de beau préconçue,
et l’idéal moderne est lettre close pour eux.
Une objection plus sérieuse serait celle de l’incorapatibilité de la crinoline avec l’architecture et l’ameublement modernes. Lorsque les femmes portaient des paniers, les salons étaient vastes, les portes s’ouvraient à deux larges battants, les fauteuils écartaient leurs bras, les carrosses admettaient aisément cette envergure de jupes ; les loges de théâtre ne ressemblaient pas à des tiroirs de commode. Eh bien, on fera des salons plus grands, on changera la forme des meubles et des voitures, on démolira les théâtres! La belle affaire! car les femmes ne renonceront pas plus à la crinoline qu'à la poudre de riz, — autre thème de déclamation banale que ne devrait varier aucun artiste.
Avec le rare sentiment d’harmonie qui les caractérise, les femmes ont compris qu’il y avait une sorte de dissonance entre la grande toilette et la figure nuturée.
DE LÀ MODE
De même que les peintres habiles établissent l’accord des chairs et des draperies par des glacis ISgcrs, les femmes blanchissent leur peau, qui paraîtrait bise à côté des moires, des dentelles, des satins, et lui donnent une unité de ton préférable à ces martelages de blanc, de jaune et de rose qu'offrent les teints les plus purs. Au moyen de cette fine poussière, elles font prendre à leur épiderme un mica de marbre, et ôtent à leur teint cette santé rougeaude qui est une grossièreté dans notre civilisation, car elle suppose la prédominance des appétits physiques sur les instincts intellectuels. Peutêtre même un vague frisson de pudeur engage-t-il les femmes à poser sur leur col, leurs épaules, leur sein et leurs bras ce léger voile de poussière blanche qui atténue la nudité en lui retirant les chaudes et provocantes couleurs de la vie. La forme se rapproche ainsi de la statuaire ; elle se spiritualise et se purifie. Parleronsnous du noir des yeux, tant blâmé aussi? Ces traits marqués allongent les paupières, dessinent l’arc des sourcils, augmentent l’éclat des yeux, et sont comme les coups de force que les maîtres donnent aux chefsd’œuvre qu’ils finissent. La mode a raison sur tous les points.
Qu’un grand peintre comme Véronèse peigne l’esca-
lier de l’Opéra ou le vestibule des Italiens, quand les . duchesses du monde ou du demi-monde attendent leurs voitures, drapées de burnous blancs, de cabans rayés, de camails d’hermine, desserties de bal capitonnées et bordées de cygne, d’étoffes merveilleuses de tous les pays ; la tête étoilée de fleurs et de diamants, le bout du gant posé sur la manche du cavalier, dans toute l’insolence de leur beauté, de leur jeunesse et de leur luxe, et vous verrez si, devant son tableau, on parlera de la pauvreté de notre costume I
LA TAUROMACHIE
ün a fait beaucoup de descriptions de courses de taureaux, plus ou moins exactes, à des points de vue différents.
Presque toutes commencent par des considérations élégiaques sur la férocité de ces jeux sanglaiils.
Notre manière de voir n’est pas la môme, et nous partageons là-dessus les idées espagnoles. Nous trouvons que ce spectacle est noble, héroïque, et digne d’un peuple vaillant; il démontre la supériorité du courage sur la force brutale, et de l’esprit sur la matière.
Celle lullc, où le Combaltant le plus faible est pres-
ft
que toujours vainqueur, et cela, par le sang-froid, par l’appréciation juste du danger, inspire à l’âme des spectateurs un sentiment de fierté bien différent du trouble où les laissent les émotions de théâtre. C’est une impression mâle, énergique, robuste, et préférable aux mélancolies romanesques, aux aspirations sans but ou vers des régions inaccessibles, que font naître dans l’esprit du peuple les représentations scéniques, en lui découvrant un monde où il ne doit jamais entrer.
Quand Montés vient d’abattre un taureau par une de ces estocades étincelantes, rapides comme la foudre et la pensée, et qu’il est applaudi par des milliers de mains brunes et de mains blanches, il n’est personne qui ne désirât être à sa place.
C’est un héros dans la force du terme, et, quoi qu’en puissent dire les poltrons, jouer sa vie sur un coup de dé est une belle chose, gue ce soit pour conquérir un trône ou un applaudissement.
Les toreros cependant ne courent pas autant de risques qu’on pourrait le croire; ils sont exercés de longue main, et les accidents sont réellement assez rares : c’est tout au plus si, année moyenne, on compte, pour toutes les Espagnes, un ou deux cas de
LA TAUROMACHIE
mort, et une douzaine de blessures ayant quelque gravité.
C’est trop sans doute; mais il faut penser que les courses ont lieu pendant six mois, et presque toutes les semaines dans beaucoup de localités. Si l’on marquait ce qu’il y a, eu France, d’écuyers, d’acrobates et de faiseurs de tours qui se rompent le cou, l’on arriverait à un chilfre bien plus élevé.
Ferdinand Yll, cl rcy ndo, grand amateur de courses, avait fondé à Séville un conservatoire de toromaquia, où des élèves choisis étaient dressés, aux frais du gouvernement, à tuer les taureaux d’après les règles de l’art et avec les finesses les plus exquises.
On commence d’abord par exercer les élèves sur un taureau de carton, auquel ils détachent des estocades, à peu près comme lorsqu’on tire le fleuret au mur.
Quand ils ont acquis assez de précision et qu’ils touchent fréquemment les bonnes places (derrière les cornes, à la racine du cou, ou entre les deux épaules), ou les met face à face dans l'arène avec de jeunes taureaux de deux ou trois ans qu’on nomme novillos; l’extrémité de leurs cornes est garnie de
lanières de cuir entrelacées de manière à former une boule, et ils s’appellent, à cause de cela, erribolados. De cette façon, ils ne peuvent faire de mal, et le seul danger que coure le jeune torero, c’est d’être renversé et foulé aux pieds.
Lorsque les élèves sont tout à fait sûrs de leurs coups, ils s’attaquent à des taureaux sérieux ; les professeurs sont à côté d’eux pour les soutenir en cas de péril. Après trois ou quatre années d’études, les apprentis toreros sont en état de paraître dans la place.
Cependant bien des maîtres célèbres n’ont pas suivi cette route : ils ont d’abord été banderilleros, capea^ dores, avant de devenir espadas.
Le grand Montés, le digne descendant des Romero, des Martincho, des Pepe-Illo, a écrit un traité spécial où il analyse minutieusement les qualités que doivent avoir les toreros; les différentes suertes ou cogidas^ la manière d’agiter la cape, -d’appeler le taureau, de se servir de la muleta, et toutes les ressources du métier. Plusieurs chapitres sont consacrés à la connaissance et à l’appréciatiQn des taureaux, et ce ne sont pas les moins curieux de l’ouvrage.
LA TAUROMACHIE
En effet, de la justesse de coup d’œil du torero dépendent sa sûreté et sa vie.
Les taureaux ont des caractères différents et ne se conduisent pas tous sur la place de la môme manière : un torero habile, dès les premiers pas que fait une bête dans l’arène, comprend si elle est lourde [aplomada), ou légère {de muchas pienias), franche ou sournoise; si elle a la vue basse ou longue, chose d’une extrême importance. Ces défauts et ces qualités se distinguent à des signes certains ou presque certains pour des yeux exercés comme ceux de Montés et des maîtres célèbres.
Une chose importante, c’est que les taureaux n’aient Jamais paru sur la place.
Ceux qui ont déjà figuré dans quelque course en qualité de novillos sont beaucoup plus dangereux que les autres; ils manquent de sencUlez (franchise), se défient, se tiennent sur leurs gardes, et mettent à profit leur expérience. C’est par un taureau de cette nature que fut tué le fameux Pepe-lllo.
Un bon taureau de course doit être âgé de quatre ou cinq ans, et avoir été élevé dans un pâturage {ga~ noAieria) éloigné de toute habitation humaine, de façon à conserver toute sa sauvagerie. Il doit avoir
les jambes sèches, l’èpaule large, le fanon développé, les cornes longues, évasées en croissant.
Les plus estimés viennent d’Utrera et des montagnes de l’Aragon. On les amène soit au moyen d’une vache qu’ils suivent, soit en les mêlant à de grands bœufs qui ont des sonnettes au cou; des bergers à cheval, armés de lances, les conduisent au lieu de leui* destination, en évitant les endroits fréquentés et ne marchant que la nuit.
A Madrid, on va les voir, la veille de la course, parqués dans un pré qu’on appelle cl aroyo. Cette promenade n’est pas sans quelque danger : les amateurs, les dilettanti, qui portent en Espagne le nom à' aficionados^ observent les gladiateurs cornus, se passionnent pour tel ou tel animal et tirent des augures favorables ou défavorables pour le lendemain ; les défauts et les qualités des taureaux sont analysés avec une sagacité merveilleuse.
La nuit même qui précède la course, on les enferme dans des loges formées de poutres, qui s’ouvrent et qui se ferment avec des portes assez semblables à des vannes de moulin. Ils ne sortent de là que pour s’élancer dans l’arène.
A travers les interstices des poutres, on harcèle
LA TAUROMACHIE 367
de piqûres ceux d’entre eux qui paraissent d’humeur pacifique, et l’on ne néglige rien pour leur aigrir le caractère. On leur fait des frictions d’acide nitrique, qui les exaspère au plus haut degré.
Chaque taureau porte au cou, piquée dans le cuir par une aiguillette, une touffe de rubans appelée divisa, et dont la couleur sert à faire reconnaître le pâturage et l’éleveur auxquels il appartient. La couleur des divisas est indiquée sur l’affiche des courses avec les noms des provinces et des propriétaires, à peu près comme, sur les programmes des courses de chevaux, se trouvent indiquées les nuances des casaques que portent les jockeys.
Tous les taureaux qui paraissent sur la place, dans des localités d’importance secondaire, ne sont pas inévitablerpcnt mis à mort. Alors, l’alfiche mentionne cette particularité dans les termes suivants : Se lidiaran seis toros, siendo dos de muerte (on combattra six taureaux, dont deux à mort). Mais, à Madrid, le carnage est complet, et nul taureau ne sort vivant de l’arène.
Le nombre des victimes est ordinairement de huit, qui éventrent chacune deux ou trois chevaux avant
LA PKAII DK TIGRE
d’être livrées au fer de l’espada. Cela forme une me • dia-corrida (demi-course).
La corrida entière, comme elle se pratiquait anciennement et encore sous Ferdinand VII, aficionado enragé, avait deux actes, et consommait seize taureaux; le premier acte se jouait le matin, et le second à la tarde (sur le tard), c’est-à-dire vers les cinq heures du soir.
Le second acte est le seul que l’on exécute maintenant devant un immense concours de monde, dans le cirque que l’on trouve à la gauche de la belle porte d’Alcala, en sortant de la ville.
Malgré les récits plus ou moins circonstanciés des voyageurs, il est encore peu de personnes qui se figurent bien nettement la disposition d’une plaza et la manière dont les choses s’y passent. Il nous convient de donner une idée complète de ce spectacle étrange, intéressant au suprême degré, et qui rend bien fades, pour ceux qui ont eu comme nous le bonheur d’y assister, toute espèce de représentations scéniques.
Goya, l’admirable auteur des Caprices, était un aficionado exalté ; il passait sa vie parmi les toreros et ne manquait pas une course. Il a rendu, sons le
LA TAUROMACHIE
titre de Toromaquia, dans ime suite d’eaux-fortes mêlées d’aqua-tinta, avec cette fougue, cette fantaisie et ce caractère profondément espagnol qui lui sont propres, différentes scènes de courses depuis les Mores jusqu’à son temps, depuis Gazul, le Gid et Cbarles-Quint jusqu’à l’étudiant de Falces, Martincho et l’Américain.
C’est à ce recueil, qu’on ne trouve que fort difficilement en France et qui n’existe pas à la Bibliothèque royale, que l’on pourrait emprunter des illustrations. Il serait impossible d’en avoir de plus locales et de plus fidèles.
L’arène est fort vaste, en général; ce drame a besoin de place pour se dérouler, et les petites dimensions d’une place le rendent plus dangereux. Celle de Cadix, une des moins grandes d’Espagne, est redôtïtée des toreros les plus intrépides : si les taureaux sont légers, ou, comme on dit en argot toromaquiste, de beaucoup de jambes (de muchas piernas)y il faut se tenir tout près des barrières ; car on serait facilement atteint. Dans les vastes places, le torero s’est bientôt mis hors de distance; car le taureau ne court vite que par l’impulsion du premier, élan, et il se fatigue bientôt.
Les places de Madrid, de Séville, de Jerès, de Malaga, de Valence, que nous avons vues, peuvent contenir dix ou douze raille personnes, ce qui fait aisé-
ment comprendre quelle doit être la grandeur de l’arène.
Autour de l’arène règne une barrière en planches
de six à sept pieds de haut environ, qui s’appelle las
tablas. Du côté de la place, les tablas sont garnies d’un
rebord, ou cordon de charpente en saillie, qui donne
aux toreros poursuivis la facilité de poser le pied pour
franchir plus lestement la barrière. Les tablas sont éloignées de quatre ou cinq pieds du premier gradin de l’amphithéâtre, de manière à former un couloir par où circulent les gens de service.
Les places les plus recherchées sont celles du premier gradin, bien qu’elles soient les plus dangereuses; car le taureau franchit quelquefois la première enceinte; on les appelle asientos de barrera : c’est là que se mettent les aficionados, comme les amateurs de ballet aux stalles d’orchestre, les jours où dansent Taglioni, Elssler ou Carlotta.
Les loges nommées tertuHas ou pcdcos se trouvent en haut, sur le bord du vaste entonnoir formé par le cirque.
LA TAUROMACHIE H71
Quatre portes sont percées symétriquement dans la circonférence de l’arèiie : la première, qui se trouve en face de la loge de l’ayuntamiento, est le toril; c’est par là que les taureaux entrent dans la place. La seconde, en face, est le matadero, l’endroit où l’on entraîne les bêtes mortes, où l’on écorche les taureaux, etc, La troisième contient les écuries et le chenil; et la quatrième; qui fait face à celle-là, donne sur le foyer des toreros ; c’est là qu’ils s’habillent et se retirent, s’ils sont blessés ou contusionnés.
Maintenant que nous vous avons donné une idée du terrain^ nous allons vous décrire les acteurs.
Tous ceux qui s’adonnent à la toromaquia sont compris sous le nom générique de torerbs ou diestros; il est très-rare que l’on se serve du mot toréador.
Nous n’avons jamais entendu, en Espagne, quelqu’un se servir du mot toréador ni de celui de matador.
Les toreros sont divisés en plusieurs catégories, dont chacune à une mission spéciale à remplir; le rôle de chaque acteur est très-nettement arrêté dans cette tragédie.
Le picador est celui qui subit la première attaque du taureau ; il est posté à quelques pas de la porte du
372 I.A l'KAU nK TIGUK
toril. Les qualités néce.ssaires pour être bon picador sont assez nombreuses : la première, c’est d'ètre excellent écuyer ; la plupart du temps, ils ont affaire à des chevaux vicieux, sans moyens, ruinés ou mal dressés; car la plaza de Toros est, pour les rosses espagnoles, ce que Montfaucon est pour les rosses parisiennes.
Comme très-souvent le picador est obligé de fournir sa carrière avec un cheval éventré et plus qu’à moitié mort, il faut qu’il excelle dans l’art de soutenir et d’éperonner sa nionture. 11 faut, en outre, qu’il soit d’une constitution athlétique et d’un certain poids pour résister à l’assaut de l’animal furieux.
Le picador est exposé à de fréquentes chutes ; son cheval est souvent renversé les quatre fers en l’air. Le talent est de tomber sous le corps du cheval, qui sert de bouclier et reçoit les coups de corne destinés au cavalier: l’arme du picador, ainsi que son nom l’indique, est une lance de six à sept pieds de long, garnie d’un fer de deux ou trois pouces, qui peut piquer et irriter l’animal, mais non lui donner la mort.
Pour que la hampe de cette lance ne lui glisse pas dans la main, le picador porte au pouce un doigt de peau. Avec cette lance ( vara), il doit frapper le taureau à l’épaule gauche et non ailleurs, et la précision
LA TAU ROM A Cil T K 373
de certains picadores est telle, qu’ils remettent plusieurs fois dans le même trou. Un coup porté ailleurs déshonorerait le picador, et serait regardé comme le ^ plus lâche assassinat.
Le picador, aussitôt que, sur le signe de l’alcade, le garçon de combat a ouvert les portes du toril, s’affermit sur ses arçons, abaisse sa lance et attend le choc, immobile sur sou cheval, dont on a eu soin de bander les yeux.
S’il a le bras vigoureux et l’assiette ferme, le taureau passe après avoir pesé sur la lance, et court, emportant à l’épaule une blessure qui ne tarde pas h rayer sa peau noire de filets pourpres, vers le second picador posté, le long des tablas, à quelcpie distance du premier. Souvent le taureau, s’il est ce qu’on appelle un taureau clair (claro), fonce sur le picador sans tenir compte des piqûres de la mm, et fouille à grands coups de corne le ventre ou le poitrail du cheval. Cette position est assez critique, car, ainsi travaillé, le pauvre cheval ne peut manquer de s’abattre et de tomber sur le flanc.
Le picador s’accroche alors aux tablas et se réfugie dans le couloir; ou bien il se couvre avec le corps de sa monture, en attendant que les chulos viennent
le délivrer, ce qu’ils font en agitant devant le mufle du taùreau des capes de couleurs brillantes, dont le stupide et farouche animal se met à poursuivre les plis voltigeants et trompeurs, abandonnant, pour cette ombre vaine, une vengeance assurée, et qu’un coup de corne de plus aurait accomplie. • •
Le costume du picador mérite d’être décrit : il consiste dans de grands pantalons de peau de bulfle, dont le5^jambes, surtout la droite, qui est plus exposée aux chocs, sont matelassées et garnies de tôle; dans une veste courte de velours, rouge, orange ou bleue, enjolivée de broderies; de boutons, d’aiguillettes, d’ornements de toute sorte aux coudes, aux parements, aux épaulettes, et jusque dans le milieu du dos; — un gilet également brodé; une large ceinture de soie ; un chapeau gris à larges bords, tout orné de rubans, et assez semblable à celui de nos forts de la halle, complètent l’ajustement. La selle est haute par devant et par derrière; les étriers, de bois, ont la forme des étriers turcs, et présentent au fond un point d’appui large et "solide.
Il faut vraiment que les picadores soient de fer pour résister à des secousses si violentes, à des chutes si rudes. Il est vrai que le sol de l’arène est préparé
LA TAUROMACHIE
comme celui du Cirque-Olympique, ce qui diminue le danger.
Les picadores les plus renommés aujourd’hui sont : Sevilla, Fabre Rodriguôs, Juan de Dios Dominguez, Tonquin Evisto, Antonio Sanchez, José Trigo, Joaquin Coito et Francesco Briones, de Puerto-Réal ; mais Sevilla surtout est sans rival.
Lç capeadoi\ ou cJmlo, vient immédiatement après le picador. Le capeador doit être jeune, svelte et bon coureur. Il n’a pour arme qu’un manteau {capa) de taffetas, ou de percale gommée de couleur brillante, rose vif, bleu clair, jaune-paille, vert-pomme, qui
puisse attirer facilement l’attention de la bête farouche.
Le chulo sert à distraire le taureau, à le faire changer de place, à lui donner le change quand un picador désarçonné se trouve en danger de recevoir quelque coup de corne; cela s’appelle, en style technique, capear ou sacar de capa; on dit aussi trastcar.
Aucun de ces mots du dictionnaire tauromaquiste n’a d’équivalent ni en français ni dans aucune langue; ils appartiennent exclusivement à l’Espagne, comme les choses qu’ils représentent.
Les suertes de capa les plus usitées sont la veroncMy la navarra el châtre, les recortes et les galleos.
LA PKAU DE TIGRE
La veroncia et surtout la navarra, s'emploient fréquemment : pour les exécuter, le chuîo se place droit devant le taureau, l’appelle (cita) sur sa juridiction^ c’est-à-dire le fait sortir de son terrain, tend les bras, et lui secoue sa cape devant les yeux et gagne au pied; dans la navarra, l’homme, après avoir agité son manteau sur le mufle de l’animal, fait un saut de côté pour le laisser passer. Ces exercices brillants et gracieux n’offrent' que fort peu de danger; si le diestro est trop vivement poursuivi, il n’a qu’à jeter sa cape derrière lui, la bète furieuse s’en empare, la déchire, la foule aux pieds, la lacère de coups de corne, la jette en l’air, s’embarrasse dans les plis, et se fait des turbans que les marchandes de modes n’ont pas prévus.
Ces suertes l’excitent et la fatiguent en même temps. Au lieu de courir jusque sur le terrain du diestro, le taureau commence à ne plus poursuivre la cape que pendant quelques pas, au bout desquels il revient à sa querenda.
11 faut donc quelque chose de plus vif, de plus aigu pour aviver sa colère qui s’éteint. Le moment est arrivé de poser les banderillas.
Quand le quadrille (on nomme ainsi la troupe que tout matador eomène avec lui) n’est pas nombreux, les
LA TAT'nOM ALHIK
ca{)eadores font rofflce de banderilleros; mais assez souvent les suertes de banderillas sont exécutées par des acteurs spéciaux. Elles exigent beaucoup d’adresse, de sang-froid et de légéreté, et pourraient devenir aisément dangereuses.
Les harulerillas consistent en flèches de trois pieds ■
de long à peu près, ferrées d’une pointe à crochet pour /
s’implanter dans le cuir, et garnies de découpures de papier qui bruissent et papillotent.
Le banderillo va au-devant du taureau, dont il éveille l'attention en choquant l’une contre l’autre ses flèches barbelées.
Le taureau sort de son terrain, passe sur celui du banderillo, baisse la tète, s’humilie en termes techniques, pour lui donner la cogida ; c’est le moment de poser les dards, ce qui s’exécute eu étendant les bras au-dessus des cornes, les pointes des flèches tournées en bas et un peu séparées de manière à ce qu’il en entre une dans chaque épaule, si l’animal a été bien manégé par les capeadores, c’est-à-dire si le manteau lui a été jeté très-bas, de façon à l’acoutumer à bien baisser la tête, les suertes de banderillas se font avec grâce et sécurité. Elles sont plus difficiles et plus dangereuses 'quand le taureau tient les cornes hautes.
Une appréciation très-juste des dispositions de la bête, dn degré de colère et de fatigue où elle est arrivée, de sa légèreté, du côté par lequel le coup de corne lui est plus facile, ce qui se connaît par le mouvement plus rapide de l’oreille, est tout à fait indispensable au banderille.
Quand le taureau a sur les épaules trois ou quatre paires de banderillas, il est suffisamment préparé à la mort,
L’espada, qui jusqu’alors a été spectateur impassible, en apparence, des divers événements de la course, son épée à la main, sa muleta sur le bras ( espèce de voile rouge fixé sur un bâton ), mais qui n’a pais cessé d’observer les qualités, les défauts, les habitudes du monstre écumant avec lequel il va entrer en lutte, s’avance vers la loge de l’ayuntamiento et demaude la permission de donner l’estocade.
Cette permission accordée, l’espada jette sa montera ( sorte de coiffure) en l’air, pour montrer qu’il joue son va-tout, et se dispose à sa périlleuse besogne.
Voici, d’après Montés, l’idéal du torero : personne, à coup sûr, n’en a plus approché que lui.
Le torero doit être doué par la nature de certaines
LA TAUROMACHIE
qualités particulières ; s’il n'est pas très-rare de les rencontrer réunies dans le môme individu, il est, du moins, peu fréquent qu’elles s’y déploient dans tout leur éclat.
Les qualités indispensables au torero sont : la valeur, la légèreté et une parfaite connaissance de sa profession.
Les deux premières naissent avec l’homme, la troisième s’acquiert.
La valeur est si nécessaire à celui qui veut devenir torero, que sans elle il ne pourra jamais arriver à l'étre ; mais il faut que cotte valeur n’aille pas jusqu’à la témérité et ne recule pas jusqu’à la peur: l’une et l’autre extrémité peuvent attirer beaucoup de malheurs et peut-être la mort.
Celui qui sera téméraire, et qui voudra exécuter un coup sans que le taureau soit dans la situation voulue, pour montrer ainsi son courage et son habileté, loin d’arriver à son but, fait preuve de manque de jugement et de peu de connaissances, et par le seul effet du hasard sortira sain et sauf d’une rencontre qui pouvait lui être fatale.
Celui qui, au contraire, laisse passer par crainte le
moment opportun d’exécuter la sverte, ou ne comprend pas bien sa position, ou ne voit pas arriver le taureau, conséquences de la peur qu’il en a, sera toujours en danger d’être atteint. Ses rencontres seront très-périlleuses, le jugement lui défaillant pour éviter le taureau, et ce sera un miracle s'il ne finit pas ses jours sur les cornes de cette bête féroce.
Il est nécessaire d’éviter ces deux extrêmes avec soin; la vraie valeur est celle qui vous maintient devant le taureau dans la même sérénité que s’il n’était pas là, et vous laisse assez de sang-froid pour décider sur-le-champ ce qu’il faut faire avec la bête.
Celui qui possède cette valeur a la plus importante qualité du torero, et il peut être assuré qu’en y réunissant les deux autres, il jouera les taureaux sans le moindre risque.
La légèreté est une autre qualité tout à fait indispensable à celui qui veut s’adonner à la tauromachie; mais il ne faut pas croire que la légèreté du torero consiste à se mouvoir perpétuellement d’ici là sans tenir un instant en place; c’est un défaut très-grand, et auquel on reconnaît un mauvais torero. La légèreté dont nous parlons consiste à courir droit avec beaucoup
LÀ TAUROMACHIE
de vitesse, à se détourner, à se garer, à changer de direclion avec une grande célérité.
Il est aussi nécessaire au torero de bien sauter; mais où sa légèreté s’apprécie le mieux, c’est dans les mouvements qu’il est nécessaire d’exécuter dans les cmbroques de cortc pour se préserver des coups de corne. ( Embi'oque se dit de la position où se trouve le diestro vis-à-vis du taureau, et dans laquelle il recevrait un coup de corne s’il n’en changeait. )
Celui qui possède cette agilité a beaucoup de chance pour que le taureau ne l’attrape jamais, et il est indispensable d’en être doué pour exécuter avec sécurité les recortes, les gaüeos^ etc.
Il y a une remarque à faire relativement à cette dernière espèce de légèreté ; c’est que, lorsque celui qui la possède bien est arrivé, à cause de l’àge, à perdre les pieds, il la conserve longtemps encore de manière à déployer sur l’arène la même supériorité magistrale qu’au temps où il avait toute sa vigueur.
Nous en avons des exemples frappants dans les matadores; car nous voyons des hommes qui sont lourds, même pour marcher, parce qu’ils passent la soixantaine, et qui tuent un taureau avec une légèreté incroyable, exécutant des mouvements très-rapides, des
sauts violents, et usant de leurs pieds avec la môme utilité et la même perfection que lorsqu'ils ne comptaient pas plus de trente ans.
Celui qui, avec les deux qualités susdites, s’adonne à la tauromachie, finira par la pratiquer heureusement, à la condition- expresse d'y joindre une parfaite connaissance de l’art. Cette connaissance, il est facile de rac(juérir," et elle est si nécessaire, que sans elle l’homme qui ira se placer devant les taureaux deviendra leur victime, môme quand il aurait les autres qualités.
La valeur sans la connaissance ne lui servira qu’à ne pas chanceler en allant se jeter à la tôte du taureau, et la légèreté qu’à le faire blesser plus vite.
Par conséquent, la connaissance est la principale qualité du bon torero ; elle doit être son guide dans toutes les suertes; la valeur lui servant à ce qu’aucune ne le trouble, et la légèreté pour les accomplir avec sécurité et perfection.
La nécessité de connaître à fond les règles de l’art est évidente lorsqu’on fait cette seule réflexion, que les taureaux ne laissent pas le temps de consulter les livres ni les traités, et encore moins de méditer.
C’est pour cela qu’il ne faut se présenter, même de-
LA TAUROMACHIE 383
vant la bête la plus franche, que bien instruit de tout ce qu’il est possible de savoir ; alors, d’un seul coup d’œil, le torero comprendra les habitudes naturelles et accidentelles du taureau, sa classe, ses jambes et la manière dont les snerles doivent être divisées : il connaîtra le moment opportun de les exécuter et, aidé par la légèreté, il les pratiquera avec succès, sérénité et désinvoltui’c.
a II ne sera jamais bon torero, celui qui ne possède pas à la perfection toutes ces qualités ; sa vie sera con- ^ tinuellement en péril ; il n’exécutera proprement aucune suertc, et n’obtiendra pas l’approbation des spectateurs intelligents. Je lui conseille amicalement et avec sincérité de chercher un autre métier s’il est torero de profession, et, s’il est amateur, de ne pas se risquer avec des bêles de plus de trois ans, de les choisir d’une nature franche, et, pour diminuer le danger, de leur mettre des boules ou de leur scier la pointe des cornes. »
Tel est l’avis de Montés, et personne n’en peut nier la justesse.
Le costume de l’espada est d’une grande élégance et souvent d’une grande richesse : culotte courte, veste de satin brodée d’or ou d’argent, ceinture et bas de
soie, lia soulier, coquette moulera; rien n’y manque.
Tel de ces costumes a coûté quinze cents ou deus mille francs.
Les armes du matador sont une longue épée à la poignée en croix, et la mvlela, carré long d’étoffe de couleur rouge ajusté sur un bâton, La muleta lui sert à exciter le taureau, à lui donner le change, et surtout à Vhumüier, c’est-à-dire à lui faire baisser la tête, position nécessaire pour certaines estocades.
Il y a différentes smrtcs de muerlc ( coups de mort ), qui s’exécutent avec quelques variations nécessitées par le caractère et la nature des taureaux.
Une des plus usitées est celle qu’on nomme d toro recibido.
Le matador se porte en face de l’animal, l’appelle sur son terrain en faisant des passes avec la muleta, et, lorsqu’il fond sur lui, étend entre ses cornes le bras qui tient l’épée. Le taureau s’enferre lui-mémc, et le torero fait un saut de côté qui le met hors d'atteinte.
Vestocada devucla piés, dont on attribue l’invention à Joaquin Rodriguès, exige, au contraire, que le taureau soit complètement immobile; c’est un des plus beaux coups que l’on puisse voir, et, lorsqu’il est
LA TAUROMACPIE 385
bien réussi, l’animal tombe aux pieds de l’homme sans avoir perdu une goutte de sang et comme frappé par la foudre. C’est vraiment un spectacle étrange et surprenant de voir l’immobilité de la mort succéder si ïapidement à toute cette fureur et à toute cette agitation.
Il y a aussi d’autres coups d’un emploi moins fréquent; Vestocada à la carrera^ à media vuelta, d paso de banderillas, mais qui servent à varier les courses, et sont d’un excellent recours contre les taureaux revêches, poltrons ou malicieux, qui ne se présentent pas avec franchise.
Il nous serait difficile de donner à nos lecteurs une idée de ces différents coups, les termes techniques de la tauromachie n’ayant pas d’équivalents dans notre langue, et chaque mot exigeant une périphrase ou un commentaire.
La mort immédiate du taureau n’est pas toujours la conséquence de ces estocades; il arrive souvent que l’épée, entrant de haut, rencontre les os et rejaillit hors de la blessure ; il faut alors revenir à la charge. Les toreros les plus habiles ne réussissent pas toujours du premier coup.
Les estocades produisent immédiatement la mort
lorsque, pénétrant entre deux vertèbres, le fer tranche la moelle épinière, ou atteint ce que les toreros appellent la herradura. Ce coup tue le taureau, môme quand l’épée n’est entrée qu’à moitié.
On connaît que l’épée a coupé la herradura lorsqu’elle est entrée obliquement, un peu basse, et dans la poitrine; le taureau reste encore quelques minutes sur pied, mais sans force, et tombe bientôt mort, sans répandre de sang, ni par la blessure, ni par le mufle.
Le torero, qui vient d’exécuter ce coup, laisse le taureau tout seul, par manière de gentillesse, et salue les spectateurs incertains, qui attendent la chute de l’animal.
Quelquefois, lorsque' la blessure n’est pas assez profonde pour causer la mort, il faut que le torero ou un chulo agite devant la tète de l’animal la capote^ ou la muleta^ pour l’étourdir et le faire tomber. Alors s’avance le cachetero, armé de sa puntilla, dont il frappe le taureau derrière la racine des cornes, de façon à traverser la cervelle.
Cette opération s’appelle cachetear.
Certains coups, nommés golletes, font vomir beaucoup
LA TAUROMACHIE
de sang à l'animal et sont, à cause de cela, peu estimés. Parfois les taureaux sont si lâches, qu’il est impossible de les déterminer à faire un pas, ce qui nécessite l’emploi de la media lum^ espèce de croissant à l’aide duquel on leur coupe les jarrets de derrière : rien n’est plus hideux, et l’on ne recourt à ce moyen qu’à la dernière extrémité.
Les anciens maîtres José Candido, Lorencillo, José Delgado, Romero, renchérissaient encore sur les dangers naturels que présentent les courses. Romero, par exemple, donnait l’estocade de mort, les fers aux pieds, assis sur une chaise, et n’ayant pour muleta que son chapeau.
El Americano attaquait la bête, monté sur un autre ' taureau sellé et bridé.
Le licencié de Falces se présentait devant l’animal, embossé dans son manteau, c’est-à-dire n’ayant pas les bras libres.
Ces coquetteries de témérité sont un peu tombées en désuétude, bien que Montés, dans ses jours de bonne humeur, se permette avec le taureau une infinité de pasquinades qui seraient dangereuses pour tout autre que lui.
Lorsque le cachetero a terminé son office, on atte-
LA PEAU SE TIGRE
lage de mules pompeusement harnachées, s’élance dans la place, et emporte les victimes avec une rapidité éblouissante. Les trompettes sonnent, les portes du toril se rouvrent, et un autre acteur à quatre pieds vient jouer son rôle sur ce théâtre où nul ne reparaît deux fois.