‹ La peau de tigre [Texto impreso]Chapitre 7 sur 32 · L’AME DE LA MAISON · texte numérisé non relu

L’AME DE LA MAISON

Lorsque je suis seul, et que je n’ai rieu à faire, ce qui m’arrive souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras; puis,' les yeux au plafond, je passe ma vie en revue.

Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la palette, trace, à grands traits et à larges touches, une suite de tableaux diaprés de couleurs les plus étincelantes et les plus diverses; car, bien que mon existence extérieure ait été presque nulle, au dedans j’ai beaucoup vécu.

Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont

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les derniers plans, la bande qui bleuit et touche à l’horizon, les lointains ébauchés' dans la vapeur, vagues comme le souvenir d’un rêve, doux à l’œil et au cœur.

Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d’une matinée d’avril, vierge de corps et d'àme, souriant à la vie comme à une bonne chose. Hélas! mon regard s’arrête complaisamment à cette représentation de mon moi d’alors, qui n’est plus mon moi d’aujourd’hui! J’éprouve, en me voyant, une espèce d’hésitation; comme lorsqu’on rencontre par hasard un ami nu un parent, après une si longue absence qu’on a eu le temps d’oublier ses traits, j’ai quelquefois toutes les peines du monde à me reconnaître. A dire vrai, je ne me ressemble guère.

Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête! Ma physionomie physique et morale est totalement changée. '

Au souille glacial du prosaïsme, j’ai perdu une à une toutes mes illusions; elles sont tombées dans mon àme, comme les fleurs de l’amandier par une bise froide, et les hommes ont marché dessus avec leur pieds de fange; ma pensée adolescente, touchée et polluée par leurs mains grossières, n’a rien conservé

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l'amk de la maison or»

de sa fraîcheur et de sa pureté primitives; sa Ueur, son velouté, son éclat, tout a disparu ; comme l’aile de papillon qui laisse aux doigts une poussière d’or, d’azur et de carmin, elle a laissé son principe odorant sur l’index et le pouce de ceux qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide.

Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s’en est allée aussi ; mes joues, rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément creusées; ma bouche, qui riait toujours, et qu’on eût prise pour un coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle; mon profil se dessine en méplats fortement accusée; une ride précoce commence à se dessiner sur mon front ; mes yeux n’ont plus cette humidité limpide et bleue qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne : les veilles, les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s’est cavée, de sorte qu’on peut déjà comprendre les os sous la chair, c’est-à-dire, le cadavre sous l’homme, le néant sous la vie.

Oh! s’il m’était donné de revenir sur moi-méme! .Mais ce qui est fait est fait, n’y pensons plus..

Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache uetteraent, de niéme qu’au bout d’une plaine uni-

forme, un bouquet de bois, une ûèche d’église dorée par le couchant.

C’est le prieuré de mon onde le chanoine ; je le vois encore d'ici, au revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la chapelle de Saint-Cari bert.

Il me semble être, en ce moment, dans la cuisine : je reconnais le plafond rayé de solives de chêne noircies par la fumée ; la lourde table aux pieds massifs; la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent passer qu’un demi-jour vague et mystérieux, digne d’un intérieur de Rembrandt; les tablettes disposées par étages qui soutiennent une grande quantité d’ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les unes fondues dans l’ombre, les autres se détachant du fond, une paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord ; rien n’est changé! Lés assiettes, les plats d’étain, clairs comme de l’argent; les pots de faïence à fleurs, les bouteilles à large ventre, les fioles grêles à goulot allongé, ainsi qu’on les trouve dans les tableaux des vieux maîtres flamands; tout est à la même place, le plus petit détail est religieusement conservé. A l’angle du mur, irisée par un rayon de soleil, j’aperçois la toile de l’araignée à

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qui, tout enfant, je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est plus blanc. Le feu brille dans la cheminée; la fumée monte en tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de France ; des gerbes d’étincelles s’échappent des tisons qui craquent; la fine poularde, préparée pour le dîner de mon oncle, tourne lentement devant la flamme. J’entends le tic tac du tourne broche, le pétillement des charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte dans la lèchefrite brûlante. Berlhe, son tablier blanc retroussé sur la hanche, l’arrose, de temps en temps, avec une cuiller de bois et veille sur elle, comme une mère sur sa lille.

Et la porte du jardin s’ouvre. Jacobus Pragmater, le maître d’école, entre à pas mesurés, tenant d’une main un bâton de houx, et de l’autre main la petite •Maria, qui rit et chanté...

Pauvre enfant! en écrivant ton nom, une larme tremble au bout de mes cils humides. Mon cœur se serre.

Dieu te mette parmi ses anges, douce et buiiiie créature! tu le mérites, car tu m’aimais bien, et, depuis

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que tu ne m’accompagnes'plus dans la vie, il me sem-' ble qu’il n’y a rien autour de moi.

L’herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es morte là-bas, et personne n’y est allé ; pas même moi, que tu préférais à tout autre, et que tu appelais ton petit mari.

Pardonne, ô Maria! je n’ai pu, jusqu’à présent, faire le voyage; mais j’irai, je chercherai la place; pour la découvrir, j’interrogerai les inscriptions de toutes les croix, et, quand je l’aurai trouvée, je me mettrai à genoux, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que ton ombre soit consolée; je jetterai sur la pierre, verte de mousse, tant de guirlandes blanches et de fleurs d’oranger, que ta fosse semblera une corbeille de mariage.

Hélas! la vie est faite ainsi. C’est un chemin âpre et montueux : avant que d’être au but, beaucoup se lassent ; les pieds endoloris et sanglants, beaucoup s’asseyent sur le bord d’un fossé, et ferment leurs yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que l’on marche, le cortège diminue : l’on éta.it parti vingt, on arrive seul à cette dernière hôtellerie de l’homme, le cercueil; car il n’est pas donné à tous de mourir jeunes... et tu n’es pas, ô Maria, la seule perte que j’aie à déplorer.

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Jacobus Pragmater est mort, Bcrllic est morte; ils reposent oubliés au fond d’un cimetière de campagne. Toni, le chat favori de Berthc, n’a pas survécu à sa maîtresse : il est mort de douleur sur la chaise vide où elle s’asseyait pour filer, et personne ne l’a enterré,

car cpii s’intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus Pragmater et la vieille Berthe!

Moi seul, je suis resté pour me souvenir d’eux et écrire leur histoire, afin que la mémoire ne s’en perde pas.

C’était un soir d’hiver; le vent, en s'engouffrant dans la cheminée, en faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges : on eût dit ces soupirs vagues et inarticulés qu’envoie l’o*gue aux échos de la cathédrale. Les gouttes de pluie cinglaient Jes vitres avec un son clair et argenté.

Moi et .Maria, nous étions seuls. Assis tous les deux sur la même chaise, paresseusement appuyés l’un sur l’autre, mon bras autour d’elle, le sien autour de moi,

fi

nos joues se touchant presque, les boucles de nos cheveux môlées ensemble : si tranquilles, si reposés, si détachés du monde , si oublieux de toute chose, que nous entendions notre chair vivre, nos artères battre et . nos nerfs tressaillir. Notre respiration venait se briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec un bruit doux et monotone; nos cœurs palpitaient à l’iinisson, nos paupières s’élevaient et s’abaissaient simultanément ; tout, dans nos Ames et dans nos corps, était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous n’avions qu’une âme à deux, tant la sympathie avait fondu nos existences dans une seule et même individualité.

Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, ^ comme une résille de soie aux mille couleurs, ses filaments magiques; il en partait un de chaque atome de mon être, qui allait se nouer à un atome de Maria; nous étions si puissamment, si intimement liés, que je suis sûr que la balle qui aurait frappé l’un aurait tué l’autre ^ns le toucher.

Oh ! qui pourrait, au prix de ce qui me reste à vivre, me rendre une de ces minutes sî courtes et si longues, dont chaiiue seconde renferme tout un roman intérieur, tout un drame complet, toute une existence cn-

l’àme de la maison

lière, non pas d’homme, mais d’ange ! Age fortuné des premières émotions, où la vie nous apparaît comme à travers un prisme, fleurie, pailletée, chatoyante, avec les couleurs de l’arc-en-ciel, où le passé et l’avenir sont rattachés à un présent sans chagrin, par de douces souvenances et un espoir qui n’a pas été trompé, âge de poésie et d’amour, où l’on n’est pas encore méchant, parce qu’on n’a pas été malheureux, pourquoi faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te faire revenir une fois passé !

Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui voudrait mourir et faire place, aux autres, s’il nous était donné de ne pas perdre cette virginité d’âme et les riantes illusions qui l’accompagnent? L’enfant est un ange descendu de là-haut, à qui Dieu a coupé les ailes en le posant sur le monde, mais qui se souvient encore de sa première patrie. 11 s’avance d’un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul ; son innocence se déflore à leur contact, et bientôt il a tout à fait oublié qu’il vient du Ciel et qu’il doit y retourner.

Abîmés dans la contemplation l’un et l’autre, nous ne pensions pas à noire propre vie; spectateurs d’une existence en dehors de nous, nous avions oublié la nôtre. •

LA PEAU DE TIQUE

Cependant cette espèce d’extase ne nous empêchait pas de saisir jusqu’aux moindres bruits intérieurs, jusqu’aux moindres jeux de lumière dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres ; les ombres, découpées en atomes baroques, se dessinaient nettement au fond de notre prunelle; les reflets étincelants des chaudrons, les diamants phosphoricpies allumés aux reflets des cafetières argentées, jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. Le son monotone du coucou juché dans son armoire de chêne, le craquement des vitrages de plomb, les jérémiades du vent, le caquetage des fagots flambants dans l’âtre, toutes les harmonies domestiques parvenaient distinctement à notre oreille, chacune avec sa signification particulière. Jamais nous n’avions aussi bien compris le bonheur de la maison et les voluptés indéfinissables du foyer !

Nous étions si heureux d’être là, cois et chauds, dans une chambre bien close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne, tandis qu’il pleuvait, ventait et grêlait au dehors; jouissant d’une tiède atmosphère d’été, tandis que l’hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre, mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. A chaque sifflement aigu

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dp la bisp, à chaque redoublemenl dp pluie, nous nous, serrions Tun contre l’autre, pour i^tre plus Torts, et nos lèvres, lentement déjointes, laissaient aller un Ah! mon Dim! profond et sourd.

— Ah ! mon Dieu 1 qu’ils sont à plaindre, les pauvres gens qui sont en'route !

Et puis nous nous taisions, pour écouter les abois du chien de la ferme, le galop heurté d'un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la girouette enrouée ; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les briques de l’ètre, vernissées et bistrées par une fumée séculaire.

— J’aimerais bien être grillon, dit la petite Maria en mettant ses mains roses et potelées dans les miennes, surtout en hiver : je choisirais une crevasse aussi près dd feu que possible, et j’y passerais le temps à me chauffer les pattes. Je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de chardon et de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent en l’air, je m’en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien moelleux, et je me coucherais dessus. Du matin jusqu’au soir, je chanterai.s ma petite chanson de grillon, et je ferais cri cri; et puis je ne travaillerais pas, je n'irais pas à l’école. Oh! quel bonheur!... Mais je ne voudrais pas

.être noir comme ils sont... N’est-ce pas, Théophile, que c’est vilain d’être noir?;..

Et, en prononçant ces mots, elle jeta une œillade coquette sur la main que Je tenais.

— Tu es une folle! lui dis-je en l’embrassant. Toi qui ne peux rester un seul instant tranquille, tu t’ennuierais bien vite de celte vie égale et dormante. Ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s’amuser dans son ermitage ; il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d’or, ni le ciel de saphir, avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n’a pour perspective que la plaque noircie do l’âtre, les chenets et les tisons; il n’entend d’autre musique que la bise et le tic tac du tournebroche...

» Quel ennui !... .

» Si je. voulais être quelque chose, j’aimerais bien

mieux être demoiselle; parle-moi de cela, à la bonne

heure, c’est si joli !... On a un corset d’émeraude, un ' »

diamant pour œil, de grandes ailes de gaze d’argent, de petites pattes frêles, veloutées. Oh ! si j’étais demoiselle !... comme je volerais par la campagne, à droite, à gauche, selon ma fantaisie... au long des haies d’aubépine, des mûriers sauvages et des églantiers épa-

nouis ! Effleurant du bout de l’aile un bouton d’or, une

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pâquerette ployée au vent, j’irais, je courrais du brin d’herbe au bouleau, du bouleau au chêne, tantôt dans ' la nue, tantôt rasant le sol, égratignant les eaux transparentes de la rivière, '^dérangeant dans las feuilles de nénufar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les petits goujons qui s’agitent îrélillards et peureux...

» Au lieu d'un trou dans la cheminée, j’aurais pour logis la coupe d’albàtrc d’un lis, ou la campanule d'azur de quelque volubilis, tapissée à l'intéfieur de perles de rosée. J’y vivrais de parfums et de soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne m'inquiétant de rien, que de jouer autour des roseaux panachés de l’étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des moucherons...

J'allais commencer une autre phrase, quand Maria m'interrompit.

— Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du grillon a tout à fait changé de nature? J’ai cru plusieurs fois, pendant que tu parlais, saisir, parmi ses notes, des mots clairement articulés; j’ai d’abord pensé que c’était l’écho de ta voix,, mais je .suis à présent bien

LA PEAU UÉ TIGHE

certaine du contraire. Ecoute, le voici qui recom- , mence.

En effet, une voix grêle et métallique partait delà loge du grillon :

— Enfant, si tu crois que je m’ennuie, tu te trompes étrangement : j’ai mille sujets de distraction que tu ne connais pas ; mes heures, qui te paraissent être si longues, coulent comme des minutes. La bouilloire me chante à demi- voix sa chanson ; la sève qui sort en écumant par l’extrémité des bûches me siffle des airs de chasse ; les braises qui craquent, les étincelles qui pétillent me jouent des duos dont la mélodie échappe à vos oreilles terrestres. Le vent qui s’engouffre dans la cheminée me fredonne des ballades fantastiques, et me.raconte de mystérieuses histoires.

» Puis les paillettes de feu, dirigées -en l’air par des

salamandres de mes amies, forment, pour me récréer, des gerbes éblouissantes, des globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d’argent qui retombent en réseaux bleuâtres; des flammes de mille ‘nuances, vêtues de robes de pourpre, dansent le fandango sur les tisons ardents, et moi, penché au bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu’à faire, rougir mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les

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voluptés du nonclialoir et le bien-être du chez soi.

» Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire. L’hiver dernier, Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fée : l’Oiseau bleu, Riquet à la houppe, Maqueinnne et Pierre, de Prnrenee. J’y prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par cœur. J’espère que, cette année, elle en aura appris d’autres, et que nous passerons encore de joyeuses soirées.

» Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d’étre demoiselle et de vagabonder par les champs ?

») Passe pour l’été ; mais, quand arrive l’automne, que

les feuilles, couleur de safran, tourbillonnent dans les

bois, qu’il commence à geler blanc; quand la brume, . froide et piquante, raye le ciel gris de ses innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées d’une peluche scintillante ; quand on n'a plus de fleurs pour se gîter le soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son aile trempée de pluie? Le soleil n’est plus assez fort pour percer les brouillards; on ne peut plus voler, et, d’ailleurs, quand on le pourrait, où irait-on ?

» Adieu, les haies d’aubépine, les boutons d’or et les pâquerettes ! La neige a tout couvert ; les eaux qu’on égratignait en passant ne forment plus qu’un cristal

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LA PEAU UE TIÜRE

solide*; les roses sont mortes, lesparfuihs évaporés; les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec, et vous portent dans leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le froid, comment fuir? les petits polissons du village vous attrapent sous leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle. Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n’y fait pas attention, car les enfants sont, comme les vieillards, cruels : les uns, parce qu’ils ne sentent pas encore; les autres, parce qu’ils ne sentent plus.

Comme vous n’avez probablement pas vu la caricature de Jacobus Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle le chanoine, et qu’il est peu probable que vous alliez à *** pour la voir, vous vous contenterez d’un portrait à la plume.

Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité antique, avait toujours eu soixante ans;

l’ame de la maison

il était né avec des rides, la nature l’avait jeté en moule tout exprès pour faire' un bedeau ou un maître d’école de village; en nourrice, il était déjà pédant.

.Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l’/lw et le Credo dans un rond de parchemin de la grandeur d’un petit écu. 11 l’avait présenté à M. le marquis de ***, dont il était le filleul; celui-ci, après l’avoir considéré attentivement, s’était écrié cà plusieurs reprises :

— Voilà un garçon qui n’est pas manchot !

11 se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l’appelait, cet apophtegme; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et qu’il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus spirituel et le mieux appris qu’il eût jamais connu.

Quoiqu’aux importantes fonctions de maître d'école,

il ajoutât celles non moins importantes de bedeau, de

chantre, de sonneur, il n’en était pas plus fler. A ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon oncle, et, l’hiver, il lisait une page ou deux do Voltaire ou de Rousseau en cachette; car, étant plus d’à moitié prêtre, comme il le disait, une pareille lecture n’eût pas été convenable en public. ,

C’était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d’onctueux. 11 ne comprenait rien à la poésie, il n’avait jamais été amoureux, et n’avait pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n’avait aucune des charmantes superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe quand elle nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu’au fond il pensait que la religion n’était bonne que pour le peuple. En un mot, c’était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose de Barème et de Lhomond.

Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. 11 avait quelque chose de pauvre, d’étriqué, d’incomplet, qui faisait peine à voir et donnait envie de rire en môme temps. Sa tête, bizarrement bossuée, luisait à travers quelques cheveux gris; ses sourcils blancs se hérissaient en buisson sur deux petits yeux verts de mer, clignotants et enfouis dans une patte d’oie de rides horizontales. Son nez, long comme une flûte d’alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac, se penchait amoureusement sur son menton.

.\ussi, lorsqu’on jouait aux petits jeux, et qu’il fallait embrasser quelqu’un par pénitence, c’était toujours lui que les jeunes filles choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant.

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Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume de leur propriétaire : il portait d’habitude un habit noir râpé, avec des boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur incertaine ; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau.

0 digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s’empêcher de rire en te voyant arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche ! Tu aurais déridé le front du spleen en personne.

11 nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l’épaule, et tira de sa poche un cœur de pain d’épice enveloppé d’un papier chamarré d’or et de paillon qu’il partagea entre Maria et moi.

11 nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter, fut affirmative, comme on peut le croire.

Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée.

LA PEAU DE TlüllE

Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l’escalicr, le service de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s’asseoir au coin du feu avec nous.

Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré elle; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir, et courut se mettre sur les genoux de Berthe.

Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques couplets de la ballade qu’elle avait retenus.

Berthe l’écouta gravement et avec bonté et dit, quand

elle eut fini, qu’il n’y avait rien d’impossible à Dieu; que les grillons étaient le bonheur de la maison, et qu’elle se croirait perdue si elle en tuait un, môme par mégarde.

Pragmater la tança vivement d’une croyance aussi absurde, et lui dit que c’était pitié d’inculquer des superstitions de bonne femme à des enfants, et que, s’il pouvait attraper celui de la cheminée, il le tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d’une méchante béte était pairaitemeiit insignifiante.

J’aimais assez Pragmater, parce qu’il me donnait toujours quelque chose; mais, en ce moment, il me parut d’une férocité de cannibale, et je l’aurais volontiers

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dévisagé. Même à présent que l’habitude de la vie et le train des choses m’ont usé l’àme et durci le cœur, je me reprocherais comme un crime le meurtre d’une mouche, trouvant, comme le bon Tobie, que le monde est assez large pour deux.

Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses notes ai gués et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de Pragmater, la couvrant quelquefois et l’empêchant d’être entendue.

Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d’où le chant paraissait venir, que plu^ sieurs flocons de suie se détachèrent et avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi vite que possible pour regagner un autre trou.

Par malheur pour lui , le rancunier maître d’école l’aperçut, et, malgré nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans l’interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un trophée, et s’enfonça profondément dans le trou.

Pragmater jeta froidement au feu la patte toute fré^ misaante encore.

Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en

joignant les mains. Maria se mit à pleurer; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de poing que j’eusse donné de ma vie; il n’y prit seulement pas garde.

Cependant la figure, triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment d’inquiétude sur ce qu’il avait fait : il eut une lueur de doute; mais le voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un bah! fortement accentué résuma son plaidoyer intérieur.

Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant trop quelle contenance faire, il prit le parti de se retirer.

Nous nous eu allâmes coucher, le cœur gros de pressentiments funestes.

Plusieurs jours s’écoulèrent tristement; mais rien, d’extraordinaire n’était venu réaliser les appréhensions de Berthe.

Elle s’attendait à quelque catastrophe : le mal fait à un grillon porte toujours malheur.

l’ame de la maison

— Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu’il nous arrivera quelque chose à quoi nous ne nous attendons pas.

Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin, toute constellée de timbres, toute noire à force d’avoir roulé. Cette lettre lui annonçait que la maison du banquier T ***, sur laquelle son argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans l’impossibilité de solder ses créanciers.

Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique prébende.

Pragmater, à demi-ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité triple pour aider en quelque chose.

Le grillon, malade ou irrité, n’avait pas fait entendre sa voix depuis la soirée fatale. Le tournebroche avait inutilement essayé de lier conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou.

La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de lard, la truite à la robe de nacre semée d’étoiles rouges ! Adieu, les mille

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gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres connaissent seules le secret! Le bouilli .filandreux avec sa couronne de persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle.

Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table, et eû détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter, comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de mélancolie.

Le brave Tom lüi-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé : il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se permettre la moindre gambade ; le coucou retenait sa voix d’argent et sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l’air de s’ennuyer à périr ; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré ; les cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu ; la flamme était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long de la plaque. *

Mon oncle, malgré toute sa philosophie, nè put- venir à bout dé vaincre son chagrin. Ce beau vieillard, si

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gras, si vermeil, si épanoui, îliec ses trois mentons et son mollet encore ferme ; ce gai convive qui chantait après boire la petite chanson, vous ne l’auriez certainement pas reconnu.

11 avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. 11 n’avait plus de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique exemplaire (Elzévir) des Confessions de saint Augustin, exemplaire auquel il tenait tant et qu’il montrait avec orgueil aux curés des environs, n’était pas remué plus souvent que les autres ; nne araignée avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos.

11 restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu’il ne pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux camarades d’école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du séminaire, et se réjouir d’être encore si vert et si gaillard après tant d’anniversaires célébrés ensemble.

11 fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes blanches de poussière, qu’il tenait

SOUS le sable, au profond de sa cave, et qu’il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il n’y avait plus d’argent pour en acheter d’autres. Ce qui le chagrinait surtout, c’était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses pauvres dehors avec un Dieu vous garde I

Ce n’était qu’à de rares intervalles qu’il descendait au jardin; il ne prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l’on aurait marché sur les tournesols sans lui faire dire : Ah l

Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison semblait même augmenter sa mélancolie.

Ses affaires ne s’arrangeant pas, il crut que sa présence serait nécessaire pour les vider entièrement.

Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la découverte de l’Amérique : il le différa autant qu’il put; car il n’avait jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au milieu des bois comme un nid d’oiseau, et il lui en coûtait beaucoup pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux méchants des hommes.

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