‹ La peau de tigre [Texto impreso]Chapitre 6 sur 32 · I.A PE AT’ DE TIGRE · texte numérisé non relu

I.A PE AT’ DE TIGRE

Je n’avais plus aucune idée de l’heure ni du lieu; le monde réel n’existait plus pour moi, et tous les liens qui m’y attachent étaient rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et l’infliii; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées d’Angéla se révélant à moi sans qu’elle eût besoin de parler ; car son âme brillait dans son corps comme une lampe d’albâtre, et les rayons partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.

L’alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.

Aussitôt qu’Angéla l’aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un geste d’adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa hauteur.

Saisi d’effroi, je m’élançai pour la relever... Mon sang se fige rien que d’y penser : je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille morceaux.

A cette vue, persuadé que j’avais été le jouet de quelque illusion diabolique, une telle frayeur s’empara de moi, que je m’évanouis.

LA CAFETIKRL

Lorsque je repris connaissance, j’étais dans mon lit; Arrigo Cohic et Pédrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.

Aussitôt que j’eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria :

— Ah I ce n’est pas dommage ! voilà bientôt une heure que je te frotte les tempes d’eau de Cologne. Que diable as-tu fait celte nuit? Ce malin, voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je t’ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française, serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c’eût été une jeune et jolie fille.

— Pardieu ! c’est l’habit de noce de mon grandpère , dit l’autre en soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les boutons de strass et de filigrane qu’il nous vantait tant. Théodore l’aura trouvé dans quelque coin et l’aura mis pour s’amuser. Mais à propos de quoi t’es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour une petite maîtresse qui a

LA PEAl DE TlüRE

des épaules blanches; on la délace, on lui ùte ses colliers, son écharpe, et c’est une belle occasion de faire des minauderies.

— Ce n’est qu’une faiblesse qui m’a pris ; je suis sujet à cela, répondis-je sèchement.

Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accou- , trement.

Et puis l’on déjeuna.

Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus ; moi, je ne mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s’était passé me causait d’étranges distractions.

Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n’y eut pas moyen de sortir; chacun s’occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches guerrières sur les vitres; Arrigo et l’hôte firent une partie de dames; moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner.

Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que j’y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si important dans les scènes de la nuit.

— C’est étonnant comme cette tète ressemble à ma

LA CAFETIERE

sœur Angéla, dit l’hôle, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus mon épaule.

En effet, ce qui m’avait semblé tout à l’heure une cafetière, était bien réellement le profil doux et mélancolique d’Angéla.

— De par tous les saints du.paradis 1 est-elle morte ou vivante ? m’écriai-je d’un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de sa réponse.

— Elle est morte, il y a deux ans, d’une fluxion de poitrine à la suite d’un bal.

— Hélas ! répondis-je douloureusement.

Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier dans l’album.

Je venais de comprendre qu’il n’y avait plus pour moi de bonheur sur la terre !

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