‹ La Peau de tigreChapitre 3 sur 40 · LE THEATRE DE LA PORTE DE CARINTUIB · texte numérisé non relu

LE THEATRE DE LA PORTE DE CARINTUIB

Quelques jours après cet incident biaarre^ qu'il avait presque oublié et dont il ne se souvenait plus que comme de la plaisanterie d'un bourgeois ironique, Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce nouvelle.

Sur la première banquette de l'orcheStre était assis Tinconnu du gastoffe, et, k chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête, clignait les yeux, fusait claquer sa langue contre son palais et donnait les signes de la plus vive impatience : < Mauvais 1 mauvais 1 » murmurait^il à demi^voiz.

Ses voisins, étonnés et ctioqués de ses manières, applaudissaient et disaient :

— Voilà un monsieur bien difficile l

A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme ayant pris une résolution subite, enjamba les timballes, la grosse caisse et le tamtam, et disparut par la petite porte qui conduit de l'orchestre au théâtre.

Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse, et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de voir, en se retournant, debout au milieu de l'étroit corridor, un personnage mystérieux, vôtu exactement comme lui, et , qui le regardait avec des yeux dont la transparence verd&tre avait dans l'obscurité une profondeur inouï; des dents aiguës^ blanches, séparées, donnaient quelque chose de féroce à son sourire sardonique.

Henrich ne put méconnaître l'innconnu du gastoffe de y Aigle à deux têtes j ou plutôt le diable en personne; car c'était lui.

— Ah I ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable! Vous avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer ce soir, et,

comme vous me gêneriez, je vais vous envoyer au second dessous.

Henrich venait de reconnaître l'ange des ténèbres et il se sentit perdu ; portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le quittait, jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer sa formule d'exorcisme ; mais la terreur lui serrait trop violemment la gorge : il ne put pousser qu'un faible râle. Le diable appuya ses mains griffues sur les épaules d'Henrich et le fit plonger de force dans le plancher; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un comédien consommé.

Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment dia- . bolique, surprit d'abord les auditeurs.

— Comme Henrich est en verve aujourd'hui ! s'écriait-on de toutes parts.

Ce qui produisait surtout un grand effet, c'était ce ricanement aigre comme le grincement d'une scie, ce rire de damné bla'^sphémant les joies du paradis. Jamais acteur n'était arrivé à une telle puissance de sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse : on riait et on tremblait. Toute la salle haletait d'émotion, des étincelles phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur; des traînées de flanune étincelaient à

ses pieds; les lumières duliustre pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres; je ne saia quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle; les spectateurs étaient comme en délire, et des tonnerres d'applaudisseipients frénétiques ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélës, qui souvent substituait des vers de son invention à ceux du poête^ substitution toujours heureuse et acceptée avec transport.

Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une inquiétude extraordinaire; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich ; elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination que donne l'amour, cette seconde vue de l'âme.

La représentation s'acheva dans des transports inimaginables. Le rideau baissé, le public demanda & grands cris que Méphistophélës reparût. On le chercha vainement; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur qu'on avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute était tombé par une trappe « Henrich était sans connaissance : on l'emporta chez lui) et, en le déshabillant^ l'on vit avec surprise qu'il avait aux épaules de profondes égratignures, comme si uû tigre eût essayé de l'étoutfer entre ses pattes. La

petite croix d'argent de Katy l'avait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence, s'était contenté de le précipiter dans les caves du théâtre.

La convalescence d'Henrich fut longue : dès qu'il se porta mieux, le directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais Henrich le, refusa; car il ne se souciait nullement de risquer son salut une seconde fois, et savait, d'ailleurs, qu'il ne pourrait jamais égaler sa redoutable doublure.

Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près d'un poêle de Saxe, dans un parloir bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants.

Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette merveilleuse soirée, et s'étonnent du caprice d'Henrich, qui a renoncé à la scène après un si grand triomphe.

L'OREILLER D'UNE JEUNE FiLLE

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