‹ La Peau de tigreChapitre 4 sur 40 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Minette était la plus charmante petite fille du monde. Elle surpassait en beauté, en transparence, ces délicieux enfants anglais des peintures de Joshua Reynolds et de sir Thomas Lawrence^ dont la chair semble faite avec des roseâ pétries dans du lait ; si elle n'avait eu un joli tablier noir découpé à dents de loup, on Teût prise pour un chérubin, mais on sait que les chérubins ne portent pas de tablier noir. Ses beaux yeux limpides, naïvement étonnés, abjitaient/sous des franges de cils, un ciel plus azuré que l'autre, car il n'y passait jamais de nuage. Vous dire que sa mère en était folle, c'est chose inutile : une mi^re trouverait Qua-

simodo supportable, et Ninette, c'était Esméralda blonde, et qui n'avait pas été élevée chez les truands.

Cette jolie tête renfermait un charmant esprit, esprit de sept ans, bien entendu, et cette douce petite poitrine blanche un bon petit cœur palpitant au récit des belles actions, et s'attendrissant aux malheurs vrais ou imaginaires; car, si Ninette aimait bien les poupées, elle aimait encore plus les histoires, et surtout les contes de fées, qui sont peut-être les seules histoires vraies.

Ce qui la frappait surtout, c'étaient ces beaux contes où l'on voit des fées accourir pour douer une princesse nouvellement née : les unes dans une noix traînée par des scarabées verts, les autres dans un carrosse d'écorce de potiron attelé de rats harnachés en toile d'araignée; celle-ci en aérostat dans une bulle d'eau savonneuse avec une barbe de chardon pour nacelle, celle-là à cheval sur un rayon de clair de lune soigneu- sèment fourbi. Ninette regrettait fort ce temps-lâ, et se demandait pourquoi les bonnes fées ne s'empressaient • plus autour du berceau des petites filles, comme si elle n'eût pas été aussi richement douée que toutes les princesses des contes de Perrault et de madame d'Aulnpy ; mais Ninette était modeste, et ne savait pas que

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les. fées n'auraient pas un grand cadean * lui faire.

In jour, Ninette, assise à côté de sa maman, sur un cot3 sinde tapisserie brodé par elle-même, feuilletait un ivre plein de ses histoires favorites; bientôt elle p j :3a un soupir comme une colombe étouffée, et jeta le ^ lume avec un geste d'humeur et d'impatience.

« Oh! que je voudrais, moi aussi, avoir quelque tal: man merveilleux comme le miroir magnifique ou la 1 ^gue du prince Chéri, qui m'avertisse quand je fais bien ou mal; de cette façon, je serais toujours genlille et maman ne me gronderait jamais.

li 7 avait ce jour-là, chez la mère de Ninette, une dair î jeune encore, mais étrangère, et, quoique parfaitcnent belle, d'un aspect assez bizarre. Sa figure pâle d'un ovale un peu long, était éclairée par deux \on d'une fixité insupportable. D'étroits sourcils d'un noii bleuâtre, qui se rejoignaient presque, donnaient à s? physionomie quelque chose d'inquiétant et qui aurî«ît été dur sans le demi-sourire qui jouait mélancoliquoment sur ses lèvres d'un incarnat très-vif. Elle était vêtue d'ime robe de satin noir, et portait pour tout ornement un collier et des bracelets de corail. Le contraste de ces deux couleurs éminemment cabalistiques contribuait encore à rendre plus frappant le ca-

ractère surnaturel de sa figure. Dans une époque d^ superstition, on Teût prise aisément pour une non»^. . ou pour une walkyrie. Ses mouvements majestueux e lents commandaient le respect, et, en présence de col. beauté calme et triste, les esprits les plus sceptiques recevaient une impression involontaire. Aussi n\ >t-i1 pas étonnant que Ninette eût pour la dame étrani: ère une vénération mêlée de terreur.

— Mais il n'y a plus de fées aujourd'hui, dit Nir ' V-: en reprenant son livre.

— • Qui vous fait croire cela? dit la dame de sa au timbre grave et résonnant des notes cuivrée: -^m laissant tomber d'aplomb son regard magnétique s . : 1 1 petite fille, qui tressaillit malgré elle.

— Il faut bien qu'il n'y en ait plus, puisqu'on * >» voit jamais; et pourtant j'aurais bien désiré en contrer une, au risque d'avoir un peu peur ! Une b i^^ fée vêtue d'une robe toute semée d'étoiles, tenarl ; ^ baguette d'or fin, qui m'aurait accordé le donc].. " lui aurais demandé.

— Chère enfant, c'est peut-être qu'aujourd'hui « . fées se font habiller chez Palmyre, comme de sinu femmes du monde; quoique fée, on aime à suiAt • i i mode ; les robes constellées, les ceintures cal)alis1iti - .

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cela était bon autrefois, et la baguette, pour s'être déguisée en manche d'ombrelle, n'en est pas moins puissante.

Pendant qu'elle parlait ainsi, les prunelles de la dame semblaient s'illuminer d'un jour intérieur et lancer des éclairs, sa haute taille se redressait, et Ninette crut voir trembler autour de la mystérieuse amie de sa mère comme une espèce d'auréole.

Des visiteurs qui survinrent firent changer la conversation, et la dame au collier de corail, ci la robe de satin noir, reprit un aspect ordinaire; cependant la corde touchée en passant vibrait encore dans l'âme de Ninette; le regard perçant de madame *** l'avait pénétrée; elle ne pouvait s'empêcher de se dire tout bas :

— Si madame *** était une fée !

Quelques jours après, madame *** vint pour voir la mère de Ninette, qui était sortie.

Ninette, seule dans le salon, chiffonnait gaiement pour sa poupée, et lui taillait des jupons dans un vieux mouchoir de batiste que la femme de chambre lui avait abandonné. L'épaisseur du tapis avait étouffé le pas de madame ***, qui se trouva tout près de Ninette sans que cette dernière s'en aperçût, tout occupée qu'elle ét^it de son travail. L'enfant poussa un léger cri lors-

que, levant les yeux par hasard, elle vit la dame aux sourcils d'ébène debout devant elle.

— Est-ce que je vous fais peur, petite ? demanda la dame en ne se servant que des notes les plus veloutées de sa voix.

— Oh 1 non, répondit Ninette d'un ton de voix peu rassuré.

— Vous vous figurez peut-être que je suis descendue du plafond, où je me tenais cachée dans le lustre; que je suis sortie des vases du Jupon qui ornent la cheminée, ou que je viens de jaillir du plancher dans une flamme de Bengale?

— Je ne crois pas cela ; mais j'étais si affairée à ma couture, que je ne vous ai ni vue ni entendue.

— J'ai le pas fort léger, en effet, dit madame *** avec un accent singulier; quand j'étais à Java, dans mon pays natal, il y a des gens qui auraient juré m'avoir vue traverser un torrent sur un fil d'araignée.

A cette assertion étrange, Ninette releva son joli museau, moitié étonné, moitié crédule.

Madame *** vit qu'elle avait fait impression sur Ninette, et lui lança un regard si plein de puissance et de calme, que Ninette, subjuguée, abandonna le poupard bourré de son avec lequel elle s'essayait vaine-

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ment à la maternité, et se tint à quelque distance, dans une attitude de fascination admirative.

— A Java, dans les forêts où brillent les prunelles jaunes de la panthère noire, où les fleurs ouvrent comme des urnes leurs calices énormes, où l'arbre upa jette son ombre qui donne la mort, où la vase est rayée par le ventre des serpents boas, pétrie par les pieds monstrueux de Thippopotame ; où la chauve-souris vampire fouette de ses ailes velues l'air chargé de miasmes, je me promenais, seule, en chapeau de paille, en robe de mousseline, une baguette à la main.

— Une baguette! vous êtes donc une fée? Je l'avais toujours pensé, s'écria Ninfette.

Madame *** ne fit aucun signe d'adhésion; pourtant eBe ne dit rien qui put détromper l'enfant. Ninette, encouragée par son silence, lui demanda avec tout© la naïveté de cet âge, oïli la foi est si facile, au milieu des premiers étonnements de la vie :

— Est-ce que vous pourriez me faire un don pour me rendre meilleure, coname je le vois dans les contes?

— Je le peux, reprit gravement madame ***. Vous trouverez, en vous couchant, ce soir, sur le chevet de votre lit, un oreiller magique, H répondra à vos quesh lions ; mais ne le consultez que pour des choses im-

portantes, et non dans un motif de vaine curiosité. Sans cela, il deviendrait bientôt muet. Si, dans la journée, vous avez fait quelque chose de répréhensible, il n'attendra pas que vous l'interrogiez, il prendra la parole de lui-môme; mais ne dites rien de ceci à personne, les fées aiment la discrétion, et qui ne sait pas garder un secret, n'est pas digne de leurs faveurs.

La mère de Ninette rentra, et la conversation en resta là.

Nous vous laissons à penser si la journée parut longue à la pauvre fille ; elle comptait les heures, les minutes ; ses petits pieds frémissaient d'impatience sur les bâtons de sa chaise; elle répondait à peine à ce qu'on lui disait, ou bien elle répondait tout de travers. Elle crut que le soleil voulait passer la nuit ce jour-lâ. Enfin, neuf heures sonnèrent, et jamais Ninette n'avait trouvé le timbre plus clair, plus joyeux, plus argentin.

Elle monta dans sa chambre sans se faire prier,, et, lorsque sa bonne se fut retirée, elle entr'ouvrit les rideaux de son lit d'une main tremblante d'émotion...

prodige 1 bien que personne ne fût entré dans la chambre de Ninette, l'oreiller magique se trouvait là, délicatement posé sur le traversin. Au reste, rien qu'à le voir, on comprenait que ce n'était pas un oreiller

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ordinaire. Pour le gonfler, l'eider de Norvège avait fourni son duvet le plus soyeux et le plus léger; la Frise, sa toile la plus égale, la plus blanche, pour former la taie, entourée d'une précieuse dentelle de Malines large de deux doigts. Et puis avec cela, si l'on peut dire qu'un oreiller a une physionomie, celui-ci avait un air si candide, si calme, si pur, si bienveillant; il ballonnait si parfaitement, il exhalait une si suave odeur de lessive et de poudre d'iris, qu'il eût donné à l'activité même l'envie d'y reposer sa tête.

Ninette, après avoir fait sa prière, se coucha, et enterra, non sans quelque appréhension, les roses de sa joue dans la neige de l'oreiller. Avec son petit bonnet garni d'une ruche de tulle, elle était, comme on dit, en style de loup, gentille... à croquer. Une ou deux boucles ^ cheveux blonds s'échappaient de dessous le béguin avec des ondulations et des luisants de soie grége. La chère enfant aurait bien voulu entrer tout de suite en conversation avec son talisman ; mais elle se souvint de la recommandation de madame ***, et elle eut la force de ne rien demander. Au bout de quelques minutes, comme elle allait s'endormir, un murmure presque insaisissable sortît de l'oreiller, et les phrasrs suivantes furent chnchotôos h Ninette ,

mais si bas^ si bas^ qu*elle seule, s'il y eût eu d'autres personues dans la chambre, aurait pu les entendre:

— Chère Ninette, comme vous avez été impatiente tantôt, et nerveuse, et préoccupée 1 Vous avez dit plus de vingt fois en vous-même : a Je voudrais bien 6tre à ce soir. » Le temps est à celui qui a fait l'éternité; pourquoi vouloir hâter ou retarder sa marche? Chaque heure vient à son tour, même celle qu'on attend. Si Dieu vous avait écoutée toutes les fois que vous avez désiré arriver à cette époque, votre vie eût été raccourcie de moitié : désirer l'avenir, c'est le plus sûr moyen de gâter le présent!

Ce conseil donné, l'oreiller se tut, et Ninette ne tarda pas à s'endormir. Elle fit les plus jolis rêves du monde ; il lui semblait être dans un paysage aux gazons de laine, aux arbres en chenille, aux maisons en bois de Spa, peuplé de poupées à ressorts si bien articulées, qu'on aurait cru leurs mouvements naturels; puis le paysage s'envola, et Ninette fut transportée dans le royaume de Nacre de perle, dans un palanquin de fils de la Vierge porté par deux oiseaux-mouches en grande livrée; enfin elle vit, assise sur un trône de diamant, une femme d'une beauté merveilleuse, qui

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tenait un petit enfant debout sur son genou; l*enfant avait comme des marques dans les mains et une raie rouge au côté. Il regardait Ninette d'un air si amical et si doux, qu'il lui semblait retrouver le frère qu'elle n'avait jamais eu. La divine mère, laissant tomber son regard ineffable sur Ninette^ lui dit :

— Si tu es bien sage, tu joueras éternellement dans le jardin du paradis avec mon fils, et tu auras des ménages d'or fin et de cristal de roche, des jeux de toute sorte , si bien peints, si bien vernis , que les enfants de rois n'en ont jamais eu de pareils 1 Tu pourras les casser tous les jours sans qu'ils cessent d'être tout neufs et tout entiers.

Ces beaux rêves conduisirent agréablement Ninette jusqu'au réveil. Jamais elle ne fit mieux ses devoirs, n'étudia ses leçons avec plus de soin que ce jour-là. Jamais les points de sa couture ne furent plus égaux et plus nets ; car le travail des mains, tout humble qu'il est, ne doit point être méprisé par une jeune fille chrétienne, même quand elle est dans une position à n'en pas avoir besoin.;

Nous ne rapporterons pas toutes les conversations de Ninette avec son oreiller, cela serait trop long; nous en choisirons seulement quelques-unes.

Un jour, c'était Thiver, il avait tombé beaucoup de neige pendant la nuit, tout le parc était enfariné : les arbres, emmaillottés d'une peluche blanche, avec leurs rameaux déliés et brillants, faisaient l'effet d'un immense ouvsage en filigrane d'argent. Le froid était vif, et les oiseaux, sautillant sur la neige, y marquaient de petites étoiles avec leurs pieds. Ninette, pour aller à l'église, s'enveloppa de sa palatine à bordure de cygne, mit ses mains dans son manchon, où se trouvaient déjà son livre de messe et son mouchoir, et fit le trajet sans s'apercevoir autrement de la rigueur de la saison que par le baiser un peu acre de la bise sur sa joue.

A quelque distance de l'église, au coin d'une borne, sur quelques brins de paille qu'il avait ramassés, grelottait un enfant, à peine couvert de misérables haillons, dont les trous laissaient voir la chair nue. 11 tenait dans une de ses mains ses pieds rouges de froid, pour tâcher de se réchauffer un peu; il tendait l'autre, en tremblant, aux gens qui passaient.

Quand Ninette fut devant lui, il répéta sa prière d'un ton lamentable :

— Ma chère demoiselle, la charité, s'il vous plaît!

Ninette eut d'abord envie de s'arrêter; mais il fallait

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retirer ses mains de son manchon, et, d'ailleurs, elle voulait arriver des premières à l'église; elle répondit donc : « Je n'ai pas de monnaie, x> et passa.

L'impression de pitié que lui avait causée la misère de l'enfant fut bientôt dissipée. L'objet n'était plus devant ses yeux, et c'est à cet àge-là surtout que le proverbe italien lontano degli occhi, lontano dd cuare^ est pleiiî de vérité. Le spectacle du monde est si nouveau, si merveilleux pour une imagination de sept ans!

Le soir, Ninette se coucha, vaguement mécontente d'elle-même, bien qu'elle eût oublié la scène du matin ; elle eut de la peine à s'endormir, et se retourna vingt fois sur l'oreiller sans pouvoir en venir à bout. L'oreiller, ainsi tourmenté, prit la parole :

— Ninette, ce que vous avez fait ce matin est mal. Vous avez manqué de charité et vous avez dit un mensonge ; vous saviez bien, lorsque vous avez répondu : • Je n'ai pas de monnaie, » que, dans le coin de votre mouchoir, du côté de la marque, étaient nouées quatre pièces de cinq sous toutes neuves et toutes brillantes. Une seule de ces pièces eût peut-être sauvé la vie de ce pauvre enfant, qui n'a plus de père, hélas 1 et plus de mère. Vous aviez peur de manquer le commence-

ment de la messe? Mais croyez-vous que le bon Dieu vous en aurait voulu? Qui travaille, prie; qui fait Taumône, prie pour lui-même et pour la personne qu'il aime le mieux. D'ailleurs, ce n'était pas pour être exacte à vos devoirs religieux que vous marchiez si vite, c'était pour être placée au premier rang, afin qu'on vît la palatine de satin bordée de cygne que votre bonne mère vous a donnée.

L'oreiller disait vrai, car la Javanaise aux sourcils d'ébône lui avait donné le pouvoir de lire couramment au fond des âmes. Ninette, confuse et repentante, s'endormit l'esprit troublé, le cœur gros, d'un sommeil agité et pénible comme celui des mauvaises consciences.

Elle fit des rêves affreux, lugubres. Il lui semblait voir le petit naendiant sur ses quatre brins de paille; le ciel était tout noir et la neige descendait à flocons pressés; la couche épaississait toujours sur le malheureux, qui finit par être presque entièrement recouvert. Ninette essayait de dégager le pauvre enfant; elle jetait avec ses mains la neige à droite et à gauche, sans pouvoir y réussir; elle-même commençait à s'enfoncer, et le lit glacial lui montait déjà jusqu'aux genoux. Enfin il passa une dame vêtue d'une tunique

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rose et d'un manteau bleu, qui releva l'enfant et plaça Ninette sur un terrai» plus ferme. Le mendiant, secouant la neige attachée comme un duvet aux inégalités 4^ ses baillons, parut tput rayonnant et tout illuminé; des marques rouges étincelaient dans ses mains comme des flammes; il jeta sur Ninette un regard plein de reproche et de tristesse, et lui dit :

— Tu ne veux donc pas venir jouer avec moi sur la prairie céleste, et courir dans rétcrnité après les papillons qui ont des yeux de diamant sur les ailes?

Le mendiant, à qui Ninette avait refusé sa pièce de cinq sous neuve, n'était autre que l'Enfant Jl'sus, qui avait voulu l'éprouver.

Cette leçon lui suffit, et jamais Ninette ne répondit à un pauvre : Je n'ai pas de monnaie. » Eût-il neigé comme sur le mont Blanc, et plu comme le jour du déluge, elle se fût arrêtée pour chercher au fond de ses poches le sou demandé.

Aussi madame *** lui parlait-elle avec sa voix la plus caressante et lui rcservait-elle son plus charmant sourire.

Une autre fois, l'oreiller donna une leçon profitable à Ninette. Le jour des prix approchait; Ninette travaillait son piano avec tout le zèle imaginable; elle

recommençait vingt fois la même sonate jusqu'à ce qu'elle eût réussi à son gré ; elle se martyrisait les doigts comme si elle eût voulu s essayer aux tours de force de Liszt ou de Dreyschock; sa mère, sa maîtresse, tout le monde était enchanté d'elle : l'oreiller ne fut pas» de cet avis.

— Sans doute, lui dit-il un soir à l'oreille, l'émulation est une belle chose, et la musique est un art divin; mais est-ce bien Tamour du piano et le désir de bien remplir vos devoirs qui vous fait travailler depuis deux mois avec tant d'acharnement? N'est-ce pas plutôt l'envie de faire de la peine à votre amie Lucy, qui, selon toute apparence, doit avoir le prix, et semble y compter? En outre, je vous avertis d'une chose : vous ne jouez qu'avec vos doigts et votre volonté; Lucy joue avec son âmé, et, fussiez-vous cent fois plus habile, elle l'emportera sur vous. Ce qui vient du cœur y retourne.

Lucy partagea le prix avec Ninette.

Grâce à son conseiller de plumes et de toile de Hollande, Ninette devint la plus charmante jeune personne que puisse souhaiter l'amour d'une mère; elle fit une première communion exemplaire, et le corps de Dieu fut la nourrilure d un ange.

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Quand elle fut tout à fait une jeune fille en &ge d*ôtre mariée, roreiller lui donna encore de bons conseils, qu'elle eut la sagesse de suivre.

Deux jeunes gens venaient dans la maison de sa mère: tous deux honorables sans doute, puisqu'ils y venaient, mais de caractères bien différents.

L'un spirituel, brillant, mais un peu vain, un peu superficiel, et peut-être plus occupé de sa toilette qu'il ne convient; Tautre, plus modeste, s'effaçant le plus possible, mais plein de talent et d'une instruction solide.

Ninette préféra d'abord le premier; cela est tout naturel, l'habit se voit avant le cœur, le gant avant la main; mais une conversation qu'elle eut avec son oreiUer lui fit changer de sentiment.

— Alfred est honnête sans doute; mais, pendant qu'il court les bals, Eugène, à la lueur de la lampe, veille, étudie, médite, et se couche le matin l'esprit et le cœur pleins de bonnes pensées, tandis que l'autre rentre le corps harassé, l'àme vide ou occupée de fantaisies frivoles. Le patrimoine de l'un ne peut que diminuer, celui de l'autre augmentera toujours, et même, fût-il pauvre, il sera considéré; car des mœurs pures, un travail opiniâtre joint à un heureux génie naturel, ne peuvent manquer de rendre un nom ce-

l^bre. Eugène Q'f^imer^ que vçius fti^ moQde, et ^ livres. Il n'a pas encore QSé parle?^, m^id je Us dftDS son cœur eomme dans le vôtre.

Eugène était, en effet, celui que 1|^ mère âe I^iuette avait choisi pour mari à sa fille.

Le soir du mariage, la dame javanaise elitra dans la chambre nuptiale, et, voyant le petit oreiller bl^pç encore à sa place, elle dit en souriant à Ninette :

— Vous m'avez crue plus sorcière que je ne Tétais, ma chère enfant; ToreiUer que je vqus ai donné est comme tous les autres oreillers, un sac de toile bourré de plumes; il na jamais dit un mot. Voua avez pri^ sa voix pour la voix de votre conscience, qui se faisait entendre, dans le recueillement de la nuit; votre imagination, frappée, aidait à ruiuston. Vous avet; cru entendre ce que vous disjejs vous-même: eela ne vaut-il pas la bague du prince Chéri et tous les talismans possibles? Maintenant, votre raison est formée, vous avez un mari qui répondra à toutes vûi questions, qui éclairera tous vos doutes. Vous n'avex plus besoin de l'oreiller, mettez-le da côté, et gardez-le pour votre première fllJe.

I^ayez ps^s peur. — Nous n'avons aucune envie de faire uft pî^sticlie d'Hçqoré d'IIffô, c|t ï\o\\s^ xie YQVia mèneroDS paa sur les rivesi 4u Ug^on, naua p'^yqquerons paa lea ombres pastorales d'EsteUçi et^ de Nér morin. Le chevalier de Florian, quoique plus nouveau, est tout aussi passé de mode que Tauteur de VAstrée.

Aujourd'hui, dans le temps prosaïque où nous vivons, même sans être sorti de Paris, on peut, d'après les tableaux de Brascassat et de Delaberge, se faire une idée as^z jUgtQ 4eis iRputoDS e\ des l^erger;^', l^es moutqns fl^ aeflt pas BPU^r^ à ^lanc pt fle portent généralemeflt pas de faveurs roses au cou; ce sont des animaux fort

stupides, recouverts d'une laine sale, imprégnée d'un suaint d'une odeur désagréable; leur principale poésie consiste en côtelettes et en gigots. Les bergers sont des drôles peu frisés, hâves, déguenillés, marchant d'un air nonchalant, un morceau de pain bis à la main, un maigre chien à museau de loup sur les talons. Les bergères sont d'affreux laiderons qui n'ont pas la moindre jupe gorge-de-pigeon, pas le moindre corset à échelle de rubans, et dont le teint n'est pas pétri de roses et de lis. — Il a fallu plus de six mille ans au genre^ humain pour s'apercevoir de cela, et ne plus ajouter foi entière aux dessus de porte,. aux éventails et aux paravents.

Donc, puisque voilà nos lecteurs rassurés contre toute tentative d'idylle de notre part, commençons notre récit; il est fort simple, il sera court. Nous espérons qu'on nous saura gré de cette qualité.

Vers le milieu de Tété de 18..., un petit pâtre de quinze ou seize ans, mais si chétif , qu'il ne paraissait

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pas en avoir douze, poussait devant lui, de cet air méditatif et mélancolique particulier aux gens qui passent une partie de leur existence dans la solitude, une ou deux douzaines de moutons, qui se seraient, à coup sûr, dispersés sans l'active vigilance d'un grand chien noir à oreilles droites, qui ralliait au groupe principal les retardataires ou les capricieux par quelque léger coup de dent appliqué à propos.

Les romans n'avaient pas tourné la tête à Petit- Pierre; — c'est ainsi qu'il se nommait, et non Lycidas ou Tircis; — il ne savait pas lire. Cependant il était rêveur; il restait de longues journées appuyé le dos contre un arbre, les yeux errant à Fhorizon dans une espèce de contemplation extatique. A quoi pensait-il? il l'ignorait lui-même. Chose bien rare chez un paysan, il regardait le lever et le coucher du soleil, les jeux de la lumière dans le feuillage, les différentes nuances des lointains, sans se rendre compte du pourquoi. Même il jugeait comme une faiblesse d'esprit, presque comme une infirmité, cet empire exercé sur lui par les eaux, les bois, le ciel, et il se disait :

— Cela n'a pourtant rien de bien curieux; les arbres ne sont pas rares, ni la terre non plus. Qu'ai-je donc à m'arrôterune heure entière devant un chêne, devant

uae coUiae, oubliant le boire et le manger, oubliant tout? Sans Fidèle, j'aurais déjà perdu plus d'une bété, et le maître m'aurait chassé. Pourquoi ne suis -je donc pas* comme les autres, grand, fort, riant toujours, chantant à tue-tôte, au lieu de passer ma vie à regarder pousser l'herbe que broutent mes moutons?

Petit-Pierre se plaignait tout bonnement de n'être pas stupide, et avait-il tort?

Sans doute vous avez déjà pensé que Petit-Pierre était amoureux : il le sera peut-être, mais il ne Test pas.

Les amours des champs ne sont pas si précoces, et notre berger ne s'était pas encore aperçu quHl y eût deux sexes.

Il est vrai qu'en certains cantons peu favorisés, l*on pourrait s'y tromper ; c'est le même hàle, la même carrure, les mêmes mains rouges, la même voix rauque : la nature n'a créé que la femelle, la civilisation a créé la femme.

Arrivé sur le revers d'une pente couverte d'un gazon fin et luisant, et semée de quelque beaux bouquets d'arbres s'agrafant au terrain par des racines noueuses d'un caractère singulier et pittoresque, il s'arrêta, s'assit sur un quartier de roche, et, le menton appuyé

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sur un bâton recourbé comme ceux des pasteurs d*Arcadie, il s'abandonna à la pente habituelle de ses rêves. Le chien, jugeant avec sagacité que les moutons ne s*éloigneraient pas d*un endroit où Therbe était si drue et si tendre, se coucha aux pieds de son maître, la tête allongée sur ses pattes et les yeux plongés dans sou regard, avec cette attention passionnée qui fait du 'chien un être presque humain. Les moutons s*étaient groupés çà et là dans un désordre heureux. Un rayon de lumière glissait sur les feuilles et faisait briller dans Therbe quelques gouttes de rosée, diamants tombés de Técrin de FAùrore, et que le soleil n'avait pas encore ramassés. C'était un tableau tout fait, signé Dieu, un assez bon peintre dont le jury du Louvre refuserait peut-être les toiles.

C'est la réflexion que fit une jeune femme qui entrait en ce moment par l'autre extrémité du vallon :

— Quel joli site à dessiner ! dit-elle en prenant un album des mains de la femme de chambre qui l'accompagnait.

Elle s'assit sur une pierre moussue, au risque de verdir sa fraîche robe blanche, dont elle paraissait s'inquiéter, fort peu, ouvrit le livre aux feuillets de vélin, le posa sur ses genoux et. commença à tracer

reisquisse d'une main hardie et légère. Ses traits fins et purs étaient dorés par l'ombre transparente de son grand chapeau de paille, comme dans cette délicate ébauche de jeune femme par Rubens que Ton voit au Musée ; ses cheveux, d'un blond riche, formaient un gros chignon de nattes sur son cou plus blanc que le lait et moucheté, comme par coquetterie, de trois ou^ quatre . petites taches de rousseur. Elle était d'une beauté charmalnte et rare.' ^

Petit-Pierre, absorbé par une découpure de feuilles de châtaignier, ne s'était pas d'abord aperçu de l'arrivée d'un nouvel acteur sur la tranquille scène de la vallée. Fidèle avait bien levé le nez ; mais, ne voyant là aucun sujet d'inquiétude, il avait repris son attitude de sphinx mélancolique. L'aspect de cette forme svelte et blanche troubla singulièrement le jeune berger; il sentit une espèce de serrement de cœur inexprimable, et, comme pour se soustraire à cette émotion, il siffla son chien et se mit en devoir de se retirer. .

Mais ce n'était pas là le compte de la jeune femme, qui était précisément en train de croquer le petit pâtre et son troupeau, accessoire indispensable du paysage; elle jeta de côté album et crayon, et, avec deux ou trois bonds de biche poursuivie , elle eut bientôt rat-

trapéPetit-Pierre, qu'elle ramena d'autorité au quartier de roche sur lequel il était assis auparavant.

— Toi, lui dit-elle gaiement, tu vas rester là jusqu'à ce que je te prie de t'en aller ; le bras un peu plus avancé, la tôte plus à gauche.

Et, tout en parlant, de sa main frêle et blanche, elle poussaitJajouehâlée de Petit-Pierre pour la remettre dans la pose.

— Mais c'est qu'il a de beaux yeux, Lucy, pour des yeux de paysan, di^elle en riant à sa femme de chambre.

Son modèle remis en attitude, la folle jeune femme recourut à sa place et reprit sou dessin, qu'elle eut bientôt achevé.

— Tu peux te lever et partir, si tu veux, maintenant; maisilestbienjusteque je te dédommage de l'ennui que je t'ai causé en te faisant rester là comme un saint de bois. -Viens ici.

Le pâtre arriva lentement, tout honteux, le dos humide et les tempes mouillées ; la jeune femme lui glissa vivement une pièce d'or dans la maki.

— Ce sera pour t'acheter une veste neuve quand tu iras à la danse le dimanche.

« Le pâtre qui avait jeté un regard furtif sur l'album

entr'ouvert, restait comme frappé de stupeur sans songer à refermer sa main, où rayonnait la belle pièce de vingt francs toute neuve : des écailles venaient de lui tomber des yeux, une révélation subite s'était opérée en lui. Il disait d'une voix entrecoupée, en suivant les différentes portions du dessin :

— Les arbres, la pierre, le chien, moî, tout y est, les moutons aussi, dans la feuille de papier l

La jeune femme s'amusait de cette admiration et de cet étonnement naïfs ; elle lui fit voir différents sites crayonnés, des lacs, des châteaux, des rochers; puis, comme la nuit venait, elle reprit avec sa femme de compagnie le chemin de la maison de campagne.

Petit-Pierre la suivit des yeux bien longtemps encore après que le dernier pli de sa robe eut disparu derrière le coteau, et Fidèle avait beau lui pousser la main de son nez humide et grenu comme une truffe mouillée, il ne pouvait parvenir à le tirer de sa méditation. L'humble berger commençait à comprendre confusément à quoi servait de contempler les arbres, les plis du terrain et les formes des nuages. Ces inquiétudes, ces élans qu'il ressentait vis-à-vis d'une belle campagne avaient donc un but; il n'était donc ni imbécile ni fou!

LE BERGKU . 47

Il avait biea vu collées au lourd manteau des cheminées, dans les fermes, des images comme le portrait d'Isaac Laquedem, de Geneviève de Brabant, de la Mère de Douleurs, avec ses sept glaives enfoncés dans la poitrine ; mais ces grossières gravures sur bois placardées de jaune, de rouge et de bleu, dignes des sauvages de la Nouvelle-Zélande et des Papous de la mer du Sud, ne pouvaient éVeiller aucune idée d'art dans sa tète. L'es dessins de Talbum ae la jeune femme, avec leur netteté de crayon et leur exactitude de formes, furent une chose tout à fait nouvelle pour Petit- Piere.

Le tableau de Téglise paroissiale était si noir et si enfumé, qu'on n'y distinguait plus rien, et, d'ailleurs, il avait à peine osé y jeter lès yeux, du porche où il se tenait agenouillé.

Le soir vint. Petit-Pierre enferma ses moutons dans le parc et s'assit sur le seuil de la cabane à roulettes, qui Ii^i servait de maison l'été. Le ciel était d'un bleu foncé. Les sept étoiles du Chariot luisaient comme des clous d'or au plafond du ciel; Cassiopée, Bootès scintillaient vivement. Le jeune berger, les doigts noyés dans les poils de son chien, accroupi auprès de lui, se sentait ému par ce magnifique spectacle qu'il était seul

à regarder, par cette fête splendide que le ciel^ daos son insouciante magnificence, donne à la terre endormie.

Il songeait aussi à la jeune femme, et en pensant à cette main frêle et satinée qui avait effleuré sa joue h&lée et rude, il sentait un frisson lui courir dans les cheveux. Il eut bien de la peine à s'endormir, el il se roulait dans la paille, comme un tronçon de reptile, sans pouvoir fermer les paupières; enfin, le sommeil vint quoiqu'il se fût fait prier un peu longtemps.

Petit-Pierre fit un rêve.

Il lui semblait qu'il était assis sur un quartier de roche avec une belle campagne devant lui. Le soleil se levait à peine, Taubépine frissonnait sous sa neige de fleurs, les herbes des prairies étaient couvertes d'une sueur perlée , la colline parqiîssait avoir revêtu une robe d'azur glacée d'argent.

Au bout de quelques instants, Petit-Pierre vit venir

à lui la belle dame de la vallée. Elle s'approcha de lui en souriant, et lui dit :

— Il ne s'agit pas de regarder, il faut faire.

Ayant prononcé ces paroles, elle plaça sur les genoux du pâtre étonné un carton, une belle feuille de vélin, un crayon taillé, et se tint debout près de lui. Il commença à tracer quelques linéamenls; mais sa main tremblait comme la feuille, et les lignes se confondaient les unes dans les autres.

Le désir de bien faire, l'émotion et la honte de réussir si mal lui faisaient couler des gouttes d'eau sur les tempes. Il aurait donné dix ans de sa vie pour ne pas se montrer si gauche devant une si belle •personne; ses nerfs se contractaient, et les contours qu'il essayait de tracer dégénéraient en zigzags irréguliers et ridicules ; son angoisse était telle, qu'il manqua de se réveiller; mais la dame, voyant sa peine, lui mit à la main un porte-crayon d'or dont a pointe étincelait comme une flamme.

Aussitôt Petit-Pierre n'éprouva plus aucune difliculté: les formes s'arrangeaient d'elles-mêmes et se groupaient toutes seules sur le papier ; le tronc des arbres s'élançait d'un jet hardi et franc, les feuilles se détachaient, les plantes se dessinaient avec leur feuil- ^

lage, leur port et tous leurs détails. La dame, penchée sur Tépaule >de Petit-Pierre, suivait les progrés de Touvrage d'un ,air satisfait, en disant de temps à autre :

— Bien, très-bien, c'est comme cela; continue ! Une boucle de ses cheveux, dont la spirale alanguie

flottait au vent, effleura môme la figure du jeune pâtre, et de ce choc jaillirent des milliers d'étincelles, comme d'une machine électrique; un des atomes de feu lui tomba sur le cœur, et son cœur brûlait dans sa poitrine, lumineux comme une escarboucle. La dame s'en aperçut, et lui dit :

— Vous avez l'étincelle; adieu!

Ce songe produisit un effet étrange sur Petit-Pierre. En efiet, son cœur était en flamme, et aussi sa tôte : à dater de ce jour, il était sorli du chaos de la multitude : entre sa naissance et sa mort, il devait y avoir quelque chose.

II prit un charbon à un feu éteint de la veille, et voulut commencer tout de suite ses études pittoresques; les planches extérieures de sa cabane lui servaient de papier et de toile.

Paroùcommença-t-iI?Par le portrait de son meilleur, ou pour mieux dire, de son seul ami, de Fidèle ; car il était orphelin et n'avait que son chien pour famille. Les premiers traits qu'il esquissa ressemblaient autant, il faut Tavoùer, â un hippopotame qu'à iin chieîi ; mais, à force d'efikcer et de refaire, car Fidèle était le plus patient modèle du monde, il parvint à passer de l'hippopotame au crocodile, puis au cochon de lait, et enfin à une figure dans laquelle il aurait fallu de la mauvaise volonté pour ne pas reconnaître un individu appartenant à l'espèce canine.

Dire la satisfaction que ressentit Petit-Pierre, son dessin achevé, ëerait une chose difficile, Michel-Ange, lorsqu'il donna le dernier coup de pinceau à la chapelle Sixtine, et se recula les bras croisés sur sa poitrine pour contempler ison œuvre immortelle, n'éprouva pas une joie plus intime et plus profonde.

— Si la belle dame pouvait voir le portrait de Fi-^ dèlel se disait en lui môme le petit artiste.

11 faut lui rendre cette justice que cet enivrement

dura peu. Il comprit vite combien ce croquis était informe, et différent du véritable Fidèle; il Teffaça, et, cette fois, essaya de faire un mouton ; il y réussit un peu moins mal, il avait déjà de Texpérienèe : cependant le charbon s'écrasait sous ses doigts, la planche mal rabotée trahissait ses efforts.

— Si j'avais du papier et un crayon, je réussirais mieux; mais comment ppurrai-je m'en procurer?

Petit-Pierre oubliait qu'il fût im capitaliste.

Il s'en souvint pourtant; et, un jour, confiant son troupeau à un camarade, il s'en alla résolument à la ville et entra chez un marchand, lui demandant ce qu'il fallait pour dessiner. Le marchand étonné lui donna du papier et des crayons de plusieurs sortes. Petit-Pierre, tout heureux d'avoir accompli cette tâche héroïque et difficile d'acheter tant d'objets étranges, s'en retourna à ses moutons, et, sans les négliger, consacra au dessin tout le temps que les bergers ordinaires mettent à jouer du pipeau, à sculpter des bâtons et à faire des pièges pour les oiseaux et pour les fouines.

Sans trop se rendre compte du motif qui guidait ses pas, il conduisait souvent son troupeau à l'endroit où

il avait posé pour la jeune femme, mais il fut plusieurs jours sans la revoir.

Est-ce que Petit-Pierre était amoureux d'elle ? Non, dans le sens qu'on attache à ce mot. Un tel amour était par trop impossible, et il faut iiiême au cœur le plus humble et le plus timide une lueur d'espérance. Tout simple et tout rustique qu'il était, Petit-Pierfe sentait qu'il y avait des abîmes entre lui, pauvre pâtre en haillons, ignorant, inculte, et une feiiime jeune, belle et riche. A moins d'être fou, est-ce bien sérieusement flu'on aime une reine? Est-on bien malheureux, à moins d'être poëte, de ne pas pouvoir embrasser les étoiles? Petit-Pierre ne pensait pas à tout cela. La dame, c'est ainsi qu'il se la désignait à lui-même, lui apparaissait blanche et radieuse, un crayon d'or à la main; et il l'adorait avec cette simple dévotion tendre et fervente des catholiques du moyen âge pour 1^ sainte Vierge; bien qu'il ne s'en rendît pas compte, c'était pour lui la Béatrix, la muse I

Cn jour, il entendit sonner sur leâ éatlloux le galop d*un cheval; Fidèle jeta un long aboiement, et, au bout de quelques minutes, il vit la datûé emportée pBî le coursier fougueux qu^elle cinglait dé CoMpÈ de cftvache pour le remettre dans son chëtoiti; mais ranimai indocile, poussé sans doute par quelque frayeur, n*écoutait ni le mors, ni Tépéron, nî la bride, e^, par un soubresaut violeut, avant que Petit-i?ièrfe, ijui s'élançait de rocher en rocher dii haut de là colliûé, eût eu le temps d'arriver, il se débarrassa de sonécuyère, dont là tête porta violemment sur le sol. La force du coup la iit évanouir, et Petit-Piérré, pluâ pâle qu'elle encore, alla ramasser dans le creux d*uné ornière où la pluie s'était amassée, à la grande frayeur d'une petite grenouille verte qui avait établi là sa salle de bains, quelques gouttes d'eau claire qu'il jeta sur le visage décoloré de la dame. A sa grande terreur, il aperçut des filets rouges se mêler aux réseaux bleus de ses tempes; elle était blessée. •

Petit-Pierre tira de sa poche un pauvre mouchoir à carreaux, et se mit à étancher le sang qui se faisait jour à travers les boucles de cheveux, aussi pieusement et avec autant de respect que les saintes femmes qui essuyaient les pieds du Christ. Une fois, elle reprit connaissance, ouvrit les yeux, et jeta sur Petit- Pierre un vague regard de reconnaissance qui lui pénétra jusqu'à Tâme.

Un bruit de pas se fit entendre, le reste de la cavalcade était à la recherche de la dame : on la releva, on la mit dans la calèche, et tout disparut.

Le berger serra précieusement dans son sein le tissu imprégné de ce sang si pur, et, le soir, courut & la villa demander des nouvelles de la dame. La blessure n'était pas dangereuse. Cette bonne nouvelle calma un peu Petit-Pierre, à qui tout semblait perdu depuis qu'il avait vu emporter la jeune femme inanimée et blanche comme une morte.

La saison était avancée : les habitants du château retournèrent à Paris, et Petit-Pierre, bien qu'il n'entrevît que de loin en loin et comme à la dérobée le chapeau de paille et la robe blanche, se sentit immetisément seul; quand il était par trop triste, il tirait le mouchoir avec lequel il avait étanché la blessure de

la dame, et baisait la tache de sang qui couvrait un des carreaux : c'était sa consolation. Il dessinait à force, et avait presque épuisé sa provision de papier; ses progrès avaient été rapides, car il n'avait pas de maître : nul système ne s'interposait entre lui et la nature, il faisait ce qu'il voyait.

Ses dessins étaient cependant encore bien rudes, bien barbares, quoique pleins de naïveté et de sentiment; il travaillait dans la solitude sous le regard de Dieu, sans conseil, sans guide, n'ayant que son cœur et sa mélancolie.

Quelquefois, la nuit, en rêve, il revoyait la belle dame, et, le porte-crayon d'or à la pointe étincelante entre ses mains, traçait des dessins merveilleux; mais, le matin, tout s'évanouissait, le crayon devenait rebelle, les formes fuyaient, quoique Petit-Pierre usât presque toute la mie de son pain à effacer les traits manques.

Cependant, un jour, il avait crayonné une vieille chaumine toute moussue, dont la cheminée dardait une spirale de fumée bleuâtre entre les cimes des noyers presque entièrement dépouillés de leurs feuilles; un bûcheron, sa tâche accomplie, se tenait debout sur le seuil, bourrant sa pipe, et, dans le fond de la chambre,

entrevu par la porte ouverte, on apercevait vaguement une femme qui poussait du pied une bercelonnette tout en filant son rouet. C'était le chef-d'œuvre de Petit-Pierre. 11 était presque content de lui.

Tout à coup il aperçut une ombre sur son papier, l'ombre d'un tricorne qui ne pouvait appartenir qu'à M. le curé. En effet, c'était lui; il observait en silence Petit-Pierre, qui rougit jusqu'à Touriet des oreilles d'être ainsi surpris en dessin flagrant. Le vénérable ecclésiastique, bien qu'il ne" fût pas un de ces prêtres guillerets vantés par Béranger, était cependant un bon, honnête et savant homme. Jeune, il avait vécu dans les villes; il ne manquait pas de goût et possédait quelque teinture des beaux-arts. L'ouvrage de Petit- Pierre lui parut donc ce qu'il était, fort remarquable déjà, et promettant le plus bel avenir. Le bon prêtre fut touché en lui-même de cette vocation solitaire, de ce génie inconnu qui répandait ses parAims devant Dieu, reproduisant avec amour, dévotion et conscience, quelques fragments de l'œuvre infinie de l'éternel Créateur.

— Mon petit ami, quoique la modestie soit un sentiment louable, il ne faut pas rougir comme cela. C'est peut-être un mouvement d'orgueil secret.

» Lorsqu*OQ a fait quelque chose dans la sincérité de son cœur, et avec tout Teffort dont on est caj^able, on ne doit pas craindre de le montrer. 11 n'y a pas de mal à dessiner, surtout l-orsqu^on ne néglige pas les autres devoirs. Le temps que vous passez à crayonner, vous le perdriez à ne rien faire, et l'oisiveté est mauvaise dans la solitude.

» Il y a là dedans, mon cher enfant, un certain mérite : ces arbres sont vrais, ces herbes ont chacune les feuilles qui leur conviennent.

» Vous avez, on le sent, longtemps contemplé les œuvres du grand Maître pour lequel vous devez vous sentir pénétré d'une admiration bien vive ; cap, s'il est déjà si difficile de faire une copie imparfaite et grossière, qu'est-ce donc quand il faut créer et tirer tout de rienl

C'est ainsi que le bon curé encourageait Petit-Pierre; il eut la première confidence de ce talent qui devait * aller si haut et si loin.

— Travaillez, mon enfant, lui disait-il, vous serez peut-être un autre Giotto. Giotto était, comme vous, un pauvre gardeur de chèvres, et il finit par acquérir tan| de talent, qu'un de ses tableaux, représentant la sainte Mère du divin Sauveur, fut promené procès-

LE BKR6BR 59

sioB&ellement dans les mes de Florence par le peuple enthouBiasmé.

Le euré, durant les longues soirées d*hiver qui laissaient beaucoup de loisiy à Petit-Pierre, que ne réclamaient plus ses moutons chaudement entassés dans retable, lui apprit à lire et aussi à éci^re, lui donnant ainsi les deux clefs du savoir, Petit-Pierre fit des progrès rapides, car c'était autant son cœur que son esprit qui désirait apprendre. Le digne prêtrp, tout en se re-r piochant un peu de donner à son élève une instruction au-dessus de Thumble rang qu'il occupait, se plaisait avoir s'épanouir les uns après les autres les calices de cette jeune àme. Pour ce jardinier attentif, c'était un speotaele des plus intéressants que cette floraisoQ intérieure dont lui seul avait le secrett

Les glaces fondirent, les perce-neiges et les primevères eommencèrent à pointer timidement, et Petit- Pierre reprit la conduite de son troupeau. Ce n'était plus l'enfant chétif que nous avons vu au commence-» ment de ce récit} il avait grapdi et pris de la force.

La nature avait fait un appel à ses resaouroes pour subvenir aux dépenses des facultés nouvelles. Sous le développement de son cerveau, ses tempes s'étaient élargies. Son œil, désormais arrêté sur un but, avait

le regard net et ferme. Comme dans toute tête habitée par une pensée, on voyait briller sur sa figure le reflet d'une flamme intérieure. Non qu'il fût dévoré par les ardeurs maladives d'une ambition précoce ; mais le vin de la science, quoique versé par le bon prêtre avec une prudente discrétion, causait à cette àme neuve une espèce d'enivrement qui eût pu touiper l'orgueil. Heureusement, Petit-Pierre n'avait pas de public. • Ni les arbres ni les rochers ne sont flatteurs.

L'immensité de la nature, avec laquelle il était toujours en relation, le ramenait bien vite au sentiment de sa petitesse. Abondamment fourni, par le curé, de papier, de crayons, il fit un grand nombre d'études, et quelquefois, tout éveillé, il lui semblait avoir à la main le porte-crayon d'or à la pointe de feu, et la dame, penchée sur son épaule, lui disait :

— C'est bien, mon ami. Vous n'avez pas laissé éteindre l'étincelle que j'avais mise dans votre cœur. Persévérez, et vous aurez votre récompense.

Petit-Pierre, ayant acquis un fin sentiment de la forme, comprenait à quel point la dame était belle, et, à cette pensée, sa poitrine se gonflait.

Il regardait le mouchoir à carreaux où la tache,

quoique brunie, se distinguait toujours, et il disait avec émotion :

— Heureux sang qui as coulé dans ses veines, qui es monté de son cœur à sa tête !

Avec la même sincérité qui nous a fait avouer làhaut que Peti^Pie^re n'était pas encore amoureux, nous devons convenir qu'il Test à présent, et de toutes les forces de son âme. L'image adorée ne le quitte plus. Il la voit dans les arbres, dans les nuages, dans l'écume des cascades. Aussi a-t-il fait d'immenses progrès. Il 7 a maintenant dans ses dessins un élément qui y manquait : le désir.

Un événement très-simple en apparence et qui n'est pas dramatique le moins du monde, mais il faut vous y résigner, car nous vous avons prévenu en conmiençaat que notre histoire ne serait pas compliquée, décida tout à fait de la vocation de Petit-Pierre et vint changer la face de sa vie.

Le député du département avait obtenu du ministère de rintérîeur un tableau de sainteté pour Téglise de *** : le peintre, qui était un homme de talent soigneux de ses œuvres, accompagna sa toile et voulut clioisir lui-même la place où elle serait suspendue. Naturellemenl il descendit au presbystère, et le curé ne pi9,nqu^ pas de parler au peintre d*un berger du pays qui avait beaucoup de goût pour le dessin et fais9,it de lui-même des croquis annonçant de mervei^ leuses dî^positioujî. Le carton de Petit-Pierre fut vidé devant le peintre. L'enfant, pâle comme 1^ mort, comprimant son cœur sous sa main pour l'empêcher d'éclater, se tenait debout à côté de la table. Il attendait en silence la condamnation de ses rêves, car il ne pouvait s'imaginer qu'un homme bien mis, bien ganté, un bout de ruban rouge à sa boutonnière, auteur d'un tableau entouré d'un cadre d'or, pût trouver le moindre mérite à ?es charbopnages sur papier gris.

Le peintre feuillets^ quelques dessins sî^ns riep dire; puis son frout s'écjaira, une légère rougeur lui mopta aux jques, et il s'adressait à lui-même de courtes phrases excjamatives en argqt d'atplier.

— Comme c'est bonhomme I comme c'est nature 1 pas le moindre chic. Corot n'eût pas mieux fait; voilà

LS BERaER 63

un chardon qu'envierait Delaberge; ce mouton couché est tout à fait dans le goût de -Paul Potter.

Quand il eut fini, il se leva, marcha droit à Petit- Pierre, lui prit la main^ la secoua cordialement, et lui dit :

— Pardieu ! quoique cela ne soit guère honorable pour nous autres professeurs, mon cher garçon, vous en savez plus que tous mes élèves. Voulez-vous venir à Paris avec moi ? En six mois, je vous montrerai ce qu'on nomme les ficelles du métier ; ensuite, vous marcherez tout seul, et... si vous ne vous arrêtez pas, je peux vous prédire, sans craindre de me compromettre, que vous irez loin.

Petit-Pierre, bien sermonné, bien chapitré, bien prévenu sur les dangers de la Babylone moderne, partit avec le peintre, en compagnie de Fidèle, dont il ne voulut pas se séparer, et que l'artiste lui permit d'emmener, avec cette délicate bonté d'âme qui accompagne toujours le talent. Seulement, Fidèle ne voulut jamais se laisser hisser sur l'impériale, et suivit la voiture dans un étonnement profond, mais rassuré par la figure amicale de son maître, qui lui souriait à travers la portière.

Nous ne suivrons pas jour par jour les progrès de

Petit-Pierre, cela nous mènerait trop loin. Les œuvres des grands maîtres, qu'il visitait assidûment dans les galeries et dont il faisait de fréquentes copies, mirent à sa disposition mille moyens de rendre sa pensée, qu'il n'eût pu deviner tout seul. Il passa des sévérités du grave Poussin aux mollesses lumineuses de Claude Lorrain, de la fougue sauvage de Salvator Rosa à la vérité prise sur le fait de Ruysdael; mais il ne s'imprégna d'aucun style particulier : il avait une originalité trop fortement trempée pour cela. Il n'avait pas fait comme le vulgaire des peintres qui commencent dans l'atelier, et vont ensuite mettre leur carte de visite à la nature dans des excursions de six semaines, sauf à peindre ensuite au coin du feu les rochers d'après un fauteuil, et les cascades d'après l'eau d'une carafe versée de haut dans une cuvette par un rapin complaisant : ce n'est qu'imprégné de l'arôme des bois, les yeux pleins d'aspects champêtres, à la suite d'une longue et discrète familiarité avec la nature, qu'il avait pris le crayon d'abord, puis le pinceau. Les conseils de l'art lui étaient venus assez tôt pour qu'il n'eût pas le temps de prendre une mauvaise route, aissez tard pour ne pas fausser sa naïveté. Au bout de deux ans de travail opiniâtre, Petit-Pierre

eut un tableau admis et remarqué à rexposition du Louvre. Il aurait bien voulu revoir la dame au crayon d'or; mais, quoiqu'il eût regardé très-attentivement dans les promenades^ au thé&tre, aux églises, toutes les femmes qui pouvaient offrir quelque ressemblance . avec elle, il ne put retrouver sa trace. 11 ne savait pas son nom, et ne connaissait d'elle que sa beauté. Un vague espoir cependant le soutenait; quelque chose loi disait au fond du cœur que la destinée n'en avait pas fini entre eux deux. Quelque modeste qu'il fût, il avait la consdience de son talent; il s'était rapproché du ciel, et l'impossibilité d'atteindre l'étoile de son rêve diminuait chaque jour. De temps à autre, notre jeune peintre se promenait aux alentours de son tableau, en se penchant sur la balustrade, affectant de considérer attentivement quelque cadre microscopique dans le voisinage de sa toile, afin de recueillir les avis des spectateurs, et puis il se disait, non sans quelque raison, que la dame, qui dessinait elle-même et paraissait aimer beaucoup le paysage, si elle était à Paris, viendrait immanquablement visiter l'exposition. En effet, un matin, avant l'heure où la foule abonde, Petit-Pierre vit s'avancer du côté de son tableau une jeune femme vêtue de noir; il ne vit pas d'abord sa

figure, mais une petite portion de ce cou blanc semé de petits signes, et qui brillait comme une opale entre Técharpe et le bord du chapeau^ la lui fit reconnaître sur-le-champ avec cette sûreté de coup d'œil que l'habitude donne aux peintres. C'était bien elle : le deuil qu'elle portait faisait encore ressortir sa blancheur, et, dans le noir encadrement du chapeau, son profil fin et pur. avait la transparence du marbre deParos. Ce deuil troubla Petit-Pierre.

— Qui a-t-elle perdu? sofl père, sa môfe?... dû bien serait-elle... libre? sedifril tout bas dans 16 ifecoifile plus secret de son aine.

Le paysage exposé par le jeune artiste représentait précisément le site dessiné par la dame, et pour lequel avaient posé lui. Fidèle, et ses moutons. Petit-Pierre, par une pensée d'amour et de religion, avait choisi pour sujet de son premier tableau l'endroit où il avait reçu la révélation de la peinture. La pente gazonnée, les- bouquets d'arbres, les roches grises perçant çà et là le vert manteau de l'herbe, le tronc décharné et bizarre d'un vieux chône frappé de la foudre, tout était d'une scrupuleuse exactitude. 'Petit-Pierre s'était peint appuyé sur son bàlon, l'air rêveur, Fidèle à ses

pieds, et daos la position que lui avait indiquée la dame à Talbum.

La jeune femme resta longtemps en contemplation devant le tableau de Petit-Pierre; elle en examina attentivement tous les détails, s' avançant et se reculant pour mieux juger de Teffet. Une pensée semblait la préoccuper : elle ouvrit le livret et chercha le numéro de la toile, le nom du peintre et le sujet de son œuvre. Le nom lui était inconnu ; le livret ne contenait que ce seul mot ; « Paysage. » Puis, paraissant frappée d'un souvenir lumineux, elle dit quelques mots tout bas à la vieille dame qui raccompagnait.

Après avoir regardé encore quelques tableaux, mais d'un oeil déjà distrait et fatigué, elle sortit.

Petit-Pierre, entraîné sur ses pas par une force magique et craignant de perdre cette trace retrouvée si à propos, suivit la jeune dame de loin et la vit monter en voiture. Se jeter dans un cabriolet, et lui dire de ne pas perdre de vue cette voiture bleue à livrée chamois, fut Taffaire d'une minute pour Petit- Pierre.

Le cocher fouetta énergiquement sa haridelle, et se mit à la pouFSuite de l'équipage.

La voiture entra dans une maison de belle apparence, rue Saint-H..., et la porte cochère se referma sur elle.

C'était bien là que démettrait la dame.

Savoir la rue et le numéro de son idéal est déjà une belle position, et c'est quelque chose que de pouvoir se dire : « Mon rêve demeure dans tel quartier, sur le devant, » ou bien : « entre cour et jardin. » Avec cela, avec moins peut-être, Lovelace ou don Juan eussent mené une aventure à bout; mais Petit-Pierre n'était ni un don Juan ni un Lovelace, bien loin de là 1

Il lui restait à savoir le nom de la dame de ses pensées, à se faire recevoir chez elle, à s'en faire aimer : trois petites formalités qui ne laissaient pas que d'embarrasser étrangement notre ex-berger.

Heureusement, le hasard vint à son secours, et le moyen qu'il cherchait s'offrit de lui-même. Un matin, son rapin Holoferne lui apporta, délicatement pincée entre le pouce et l'index, une petite lettre ôblongue qu'il flairait avec des contractions et dilatations de narines, comme si c'eût été un bouquet de roses ou de violettes.

A l'anglaise fine et vive de l'adresse, on ne pouvait méconnaître une main de femme, et de femme bien

LB BSRGER

élevée, sachant écrire une autre orthographe que celle du cœur.

La lettre était ainsi conçue :

« Monsieur,

» Je viens de voir au salon un charmant tableau de vous. Je serais bien heureuse de le posséder dans ma petite galerie; mais j'ai peur d'arriver trop tard. S'il vous appartient encore, ayez la bonté de me promet- . tre de ne le vendre à personne et de le faire porter, Texposition finie, rue Saint-H..., n*... Vos conditions seront les miennes.

» 6. d'Esgars. »

La rue et le numéro concordaient précisément avec ceux où Petit-Pierre avait vu entrer la voiture. Il n'y avait pas à s'y tromper. Madame d'Escars était bien la dame au porte-crayon de flamme des visions de Petit- Pierre, celle qui lui avait donné le louis avec lequel il avait acheté les premières feuilles de papier, celle dont il gardait précieusement une goutte de sang sur son mouchoir à carreaux.

Petit-Pierre se rendit chez madame d'Escars, et bientôt des relations assez fréquentes s'établirent entre eux. L'esprit naïf et droit, enthousiaste et sensé à la fois de Petit-Pierre, que nous appellerons ainsi jusqu'à la fin de cette histoire pour ne pas divulguer un nom devenu célèbre, plaisait infiniment à madame d'Escars, qui n*avait pas reconnu dans le jeune artiste le petit pâtre qui lui avait servi de modèle.

Cependant, dès la première visite, elle avait eu quelque vague souvenir d'avoir vu cette physionomie ailleurs.

Madame d'Escars n'avait pas dit à Petit-Pierre qu'ellemônie dessinât, car elle n'avait aucune hâte de faire montre des talents qu'elle possédait. Un soir, la convversation tomba- sur la peinture, et madame d'Escars avoua, ce que Petit-Pierre savait fort bien, qu'elle avait fait quelques études, quelques croquis qu'elle lui

LE fiQHGER 71

aurait déjà montrés si elle les avait jugés digne d'un tel bonneur.

SUe pQsa Talbum sur la table, en tournant les feuilles plus ou moins rapidement, selon qn*elle jugeait les dessins digpes ou indignes d'examen,

Quand elle arriva à l'endroit où Petit-Pierre et son troupeau étaient représentés, elle dit au jeune peintre!

— C'est à peu près le même site que celui que vous avez représenté dans votre tableau, que j'ai acheté, pour voir, réalisé, ce que j'aurais voulu faire. Cette rencontre est bizarre. Vous êtes donc allé à S***?

— Oui, j'y ai passé quelque temps.

— Dn charmant pays, inconnu, et renfermant des beautés qu'on va chercher bien loin; maïs, puisque j'ai tiré mon album de son étui, ce ne sera pas impunément. Voici une page blanche, vous allez crayonner quelque chose là-dessus.

Petit Pierrp dessina la vallée où madame d'Escars était tombée de cheval. Il représenta l'amazone renversée à terre et soutenue par un jeune pâtre qui lui hassiDï^it Je^ tempes avec un mouchoir trempé dans l'eau.

— Quelle coïncidence étrange ! dit madame d'Escars. Je suis effectivement tombée de cheval dans un endroit semblable ; mais il n'y avait aucun témoin de cette mésaventure qu'un petit pâtre que j'ai vaguement entrevu à travers mon évanouissement et que je n'ai jamais rencontré depuis. Qui a pu vous raconter cela?

— C'est que je suis moi-môme Peti^Pierre, et voici le mouchoir qui a essuyé le sang qui coulait de votre tempe, où j'aperçois la cicatrice de la blessure sous la forme d'une imperceptible petite raie blanche.

Madame d'Escars tendit sa main au jeune peintre, qui posa sur le bout de ses doigts roses un baiser tendre et respectueux ; puis, d'une voix émue et tremblante, il lui raconta toute sa vie, les vagues aspiratiens, qui le troublaient, ses rêves, ses efforts et enfin son amour, car maintenant il voyait clair dans son âme, et, si d'abord il avait adoré la muse en madame d'Escars, maintenant il aimait la femme.

Que dirons-nous (Je plus? La fin de cette histoire n'est pas difiicile à deviner, et nous avons promis en commençant qu'il n'y aurait dans notre récit ni catastrophe ni surprise. Madame d'Escars devint au bout de quelques mois madame D ***, et Petit-Pierre eut ce rare

LE BERGEK 7o

bonheur d'épouser son idéal et de vivre avec son rôve sans jamais s'être souillé par de vulgaires unions. — . Il aimait les beaux arbres, il devint un grand paysagiste. — Il aimait une belle femmej il l'épousa; heureux homme ! Mais que ne fait-on pas avec un amour pur et une forte volonté?

LA CaPETIÈÏIE

L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d'atelier, Arrigo Cohic etPedrino Borgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.

Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d'un torrent.

Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux^ une couche épaisse de terre grasse s'était attachée aux semelles de nos botteSj et par sa pesanteur ralentissait

tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.

Nous étions harassés^ aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous faisions pour comprimer nos bâille- 'ments et tenir les yeux ouverts, aussitôt que nous eûmes soupe, nous fit conduire chacun dans notre chambre.

La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.

En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles surchargés d'ornemeuts de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux des glaces sculptés lourdement.

Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robesde couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent, jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d'écaillé ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore frais.

Je ne remarquai ces choses qu'après que le dômes-

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tique, déposant son bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je Tavoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.

Mais il me fut impossible de rester dans cette position : le lit s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se* retiraient violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.

Le feu qui flambait jetait des reflets rougeàtres dans Tappartement, de sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.

C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.

Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leur lèvres s'ouvraient et se fermaient comme des le-

vres de geos qui parlent, mais je n'entendais rien que le tic tac de la pendule et le sifflement de la bise d'automne.

Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur froide inonda tout mon corps.

La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu'il fut éteint toutà-fait...

Oh 1 non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l'on me prendrait pour un fou.

Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.

Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les tisons.

Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et, agitant leur pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se ranger autour de la cheminée.

Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qiU me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.

Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d*un gros joufflu à barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à ridée que je me suis faite du vieux sir John Falstaff» sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais éCroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Il n'eut pas plus tdt pris haleine, qu'il tira de la poche de son pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les cadres les uns après les autres.

Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les figures qu'ils renfermaient.

Petits abbés poupins, douairières sèches et jaune$, magistrats à l'air arrave ensevelis dans de grandes

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robes noires, petits maîtres en bas de soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma frayeur, je ne pus m'empêcher de rire.

Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent.

. Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en pa^ lant : ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule. ' Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre l'aiguille qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.

Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de la pendule, se fit entendre et dit:

— Voici l'heure, il faut danser.

Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même voîx dit :

— Allons, messieurs de Torcheslro, commencez!

J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto italien d'un côté, et de Tautre une chasse au cerf où plusieurs valets donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque là, n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion.

Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet.

Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens s'accordaient mal avec ces graves révérences : aussi chaque couple de danseurs, au bout de quelques I minutes, se mit à pirouetter comme une toupie, d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui s'engouffrait par-dessous, les gonflaient prodigieusement, de sorte qu'elles avaient l'air de cloches en branle.

L'archet des virtuoses passait si i^ipidement sur les cordes, qu'il en jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des Auteurs se haussaient et se baissaient comme s'ils eusseçit été de vif-argent; les joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons,' et tout cela for-

mait un déluge de notes et de trilles si pressées et de gammes ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.

Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la cadence. Us sautaient, cabriolaient, faisaieVit des ronds de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut, tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les devançait toujours de trois ou quatre notes.

La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui m'était échappé : une femme qui ne dansait pas.

Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour d'elle.

Jamais, môme en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes ye^x ; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond cendré, de longs cils et dès prunelles bleues, si claires et si transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un caillQu au fond d'un ruisseau.

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Bt je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoui, une de ses mains dans les mienneq, causant avec elle comme si je l'eusse connue depuis vingt ans.

Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais d'une oscillation de tète la musique ^i n'avait pas cessé de jouer; et, quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.

Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle comprit ce que je voulais, c^r, levant vers le cadran de l'horloge la main que je ne tenais pas :

— Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.

Je ne sais comment cela se fit, le ne fus nullement surpris de m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore dan» la chambre et dît :

•— Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela

VOUS fait plaisir, mais vous savez ce qui en résultera.

— N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur. Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.

— Prestissimol cria la voix.

Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave flottait sur ma bouche.

Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une montre accrochée à mes oreilles.

Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions besoin de faire aucun effort pour le suivre.

Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.

Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une minute

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auparavant, effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb.

— Ângéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.

— Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il n'y a plus qu'un fauteuil, et nous sonunes deux.

— Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes genoux.

Sans faire la moindre objection, Ângéla s'assit, m'entourant de ses bras comme d'une écharpe blanche, cachant sa tète dans mon sein pour se réchauffer un peu, car elle' était devenue froide comme un marbre.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette mystérieuse et fantastique créature.

Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu; le monde réel n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent étaient roimpus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et l'infliii; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son àme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.

L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.

Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un geste d'adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa hauteur.

Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever... Mon sang se fige rien que d'y penser : je ne troitvai rien que la cafetière brisée en mille morceaux.

A cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion diabolique, une telle frayeur s'empara de moi, que je m'évanouis.

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Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit; Arrigo Cohic et Pédrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.

Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'ëcria :

— Ah 1 ce n'est pas dommage I voilà bientôt une heure que je te frotte les tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin, voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française, serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c'eût été une jeune et jolie fille.

— Pardieu ! c'est l'habit de noce de mon grandpère , dît l'autre en soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore l*aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser. Mais à propos de quoi t'es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour une petite maîtresse qui a

des épaules blanches; od la délace, on lui ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des minauderies.

— Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris ; je suis sujet à cela, répondis-je sèchement.

Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoatrement.

Et puis l'on déjeuna.

Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus ; moi, je ne mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait d'étranges distractions.

Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de sortir; chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches guerrières sur les vitres; Arrigo et l'hôte firent une partie de dames; moi, je tirai de mou album un carré de vélin, et je me mis à dessiner.

Les linéaments presque imperceptibles tracés par

mon crayon, sans que j'y eusse songé le moins du

« monde, se trouvèrent représenter avec la plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si important dans les scènes de la nuit.

— C'est étonnant comme cette tôte ressemble à ma

sœur Angéla, dit Thôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus mon épaule.

En effet, ce qui m'avait semblé tout à l'heure une cafetière, était bien réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla.

— De par tous les saints du,paradis 1 est-elle morte ou vivante? m'écriai-je d'un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de sa réponse.

— Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion de poitrine à la suite d'un bal.

— Hélas 1 répondis-je douloureusement.

Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier dans l'album.

Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la terre !

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