‹ La Peau de tigreChapitre 32 sur 40 · HURES DE BOURGEOIS II · texte numérisé non relu

HURES DE BOURGEOIS II

Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était aifreux; elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d'amour peu mûre, et la femme d'un gris-perle tout à fait mélancolique, dans le genre des peintures d'Overbech

FEUILLETS DE L'ALBUM d'UN JEUNE RAPiN 233

et de Cornélius. Ce leinl parut pe.u les flatter, mais ils furent contenls de ma manière de peindre, et ils dirent àrauteur de mes jours : « Au moins monsieur votre fils étale-t-il bien sa couleur et ne laisse-tâi pas un tas de grumeaux dans son ouvrage. » Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre; pourtant j'avais représenté fort exactement la verrue de M. Grapouillet, et les trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage; on pouvait distinguer dans l'œil de madame la fenêtre d'en face avec ses portants, ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait beaucoup.

Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois; on les trouvait très-unis et faciles à nettoyer avec de l'eau seconde. Le courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins^ mufles, rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la famille des cucurbitacées; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des mentons carrés ou taillés en talon de sabot; une col-

lection de grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la fantaisie chinoise.

Je fus à même d'étudier tout ce que laisse de trivial,

234 LA PEAU DE TiailS .

de laid, d*épaté et de sordide, sur un visage humain, Thabitude des pensées basses et mesquines. La nuit; je me dédommageais de ces horribles travaux, dont ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière allemande^ et entremêlés de pantalons mipartis, de lapins blancs et de bardane.

^BNCONTRB

Un soir, j'entrai, près de TOpéra, dans un divan où se réunissaient des artistes et des littérateurs; on y fumait beaucoup, on y parlait davantage. C'étaient des figures toutes particulières : il y avait là des peintres à tous crins, d'autres rasés en brosse comme des cavaliers et des tètes-rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale, comme les raffinés du temps de Louis XIII ; ceux-là laissaient gravement descendre leur barbe jusqu'au ventre, à l'instar de feu l'empereur Barberousse : d'autres l'avaient bifurquée comme celle

Page 1