‹ La Peau de tigreChapitre 33 sur 40 · FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE HAPIN · texte numérisé non relu

FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE HAPIN

des christs byzantins ; le môme caprice régnait dans les coiffures : les chapeaux^pointus, les feutres à larges bords y abondaient; on eût dit des portraits de Van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa : il était vêtu d'une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquemeût débraillé, permettait de voir une chemise assez blanche; Varrangement de ses cheveux et de son poil rappelait singulièrement la phy^onomie de Pierre- Paul Rubens ; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup de feu. La discussion roulait sur la peinture. J^entendis là des choses effroyables pour moi, qui avais été élevé dans Tamour de la ligne pure et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres. « Quelle superbe chose 1 s'écriait le jeune homme à tournure anversoise ; comme c'est tripoté h comme c'est torché 1 quel ragoût I quelle pâte ! que] beurre 1 il est impossible d'être plus chaud et plus grouillant. » Je crus d'abord qu'il s'agissait^ de préparations culinaires ; mais je reconnus mon erreur, et je vis qu'il était question du tableau de M. ***^ dont le jeune peintre à barbiche blonde se posait l'admirateur passionné. On parlait avec un mépris parfait des gens que j'avais jusque-là respectés à l'égal des dieux,

et mon maître en particulier était traité comme le dernier des rapins. ^nfin, Ton* m'aperçut dans le coin où je m'étais tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me donner une contenance, et Ton me força à prendre une part active à la conversation. Je suis, je l'avoue, un médiocre orateur, et je fus battu à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d'ange, on contamina de punch et de sophismes ma blanche robe séraphique ; et; le lendemain, le peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la galerie du Louvre, dont je n'avais jamais osé dépasser la première salle : je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui m'avaient jusqu'alors été interdites avec la plus inflexible sévérité; ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos satinés où les perles s'égrènent dans l'or des chevelures; ces torses pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre un Paul Yéronèse; il me fit passer en revue les plus turbulentes esquisses du Tintoret^ et me conduisit aux Titien les plus chauds

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et les plus ambrés; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la renaissance, de potiches chi* noises, de plats japonais, d'armures gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités caractéristiques; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant devant moi une boite de pastel et un carton, il me dit : « Faites une pochade d'après cette gaillarde 1 voilà des hanches un peu Rubens et un dos crânement flamand. » Je fis, d'après cette créa- .ture, étalée dans une pose qui n'avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour m'assurer que mon maître n'était pas là. La séance finie, je m'enfuis chez moi l'âme pleine de trouble et de remords^ plus agité que si j'eusse tué mon père ou ma mère.

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