LE GARDE NATIONAL RÉPRACTAIRE
nés. C'est là le plus triste : il déploie ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait si bien qu'on oublie de le renvoyer; voilà un gîte de plus.
Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur : Werther paraît; mieux vaudrait l'amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main.
— Monsieur, je viens pour vous arrêter.
— Ah î très-bien; déployez votre commissaire et son écharpe : je ne suis pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie.
Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin.
Pendant qu'il essaye d'éveiller l'auguste fonctionnaire, le réfrataire, vêtu d'un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez des parents qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté roulé dans une couverture, l'habit de son parent étant beaucoup trop étroit pour lui.
Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des portiers est plus sévère que jamais : il faut, pour parvenir jusqu'à lui, un mot d'ordre,
une manière cabalistique de sonner; les gens les plus
connus devienneiit suspecte au CerbÈrOi qui ne laisse passer personne 5 votre pèife est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde municipal.
Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre :
« Mon chéri,
» Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer une partie de la journée avec toi; nous aurions été dîner ensemble, et ensuite au spectacle; j^étais libre jusqu'à demain...; jusqu'à demain 1 pletire dégage en y songeant.
» Mais ton portier n'a pas voulu nié laisser monter : il a prétendu que tu n'y étais pas, et que, d'ailleurs, je devais être un geiidàrme déguisé.
» Que veut dire cette folie? Ahl si tU nie trompais, je saurais me venger.
» ÂLIDA. »
« Mon vieux,
». Âh çàl quel diable de portier as'^tu donc? » Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres (|ue je te devais^ il m'a reçu comme plusieurs
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chiens dans un jeu de quilles î il m'a dit qu'on ne le connaissait pas dans la maison.
» J'ai vu qu'il me prenait pour un créancier, alors j*ai exhibé le bienhenreux sac, et je lui ai montré que j'étais précisément le Contraire d'un tailleui: ; mais il m'a répondu qu'il connaissait ces frîmes-là, et qu'il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous Napoléon.
» J'ai insisté, et j'ai vu le moment où il allait me casser son balai sur la tête.
» Maxime de Boisgontier. »
Ce n'est pas tout.
La tête du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui l'arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de lèse-épicerie soit puni.
M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde^ il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tous les diables. M. Pitois, AL Jabulot et M< Gavet sont du même avis.
Des argousins font pied de grue à toutes ses portes,
de façon qull est prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses domiciles.
Le réfraclaire passe alors à Fétat de vagabond : il se promène toute la journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les arbres ; il ne demeure plus, il perche. S*il avait toujours cinq sous, il représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à Tillusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l'air suspect et le soupçonnent fort d'être quelque galérien échappé du bagne.
L'inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, U n'est pas maître de ça. Ils fondent sur lui la pointe haute^ en lui criant d'une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier :
— Brigand, rends-toi, ou tu es mort!
Il se rend.
— Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçat libéré 1
— Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promène.
— Ah! ah! est-ce qu'on se promène avec une