‹ La Peau de tigreChapitre 40 sur 40 · LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE · texte numérisé non relu

LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE

A la fio, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à sa porte.

Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à son oreille cette phrase formidable :

— Au nom du roi et de la loi, je vous arrête I

Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance; la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque.

Le réfractaîre est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur intelligence à prendre des voleurs ou des assassins.

Cette résistance a coûté au réfractai re :

Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600 francs ; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires donnés à la contre-police du réfractaire, 1 00 francs; la perte d'un ami qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida, qui ne peut s'évaluerque moralement ; la perte de cent journées de travail^ valant 2,000 francs au moins j

achats de faux nez, mouslaches et favoris postiches et autres déguisements, 150 francs ; affaires manquées, billels protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total : 6,750 francs.

Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques passages d'un lieu chaud dans un lieu froid.

Pendant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que Ton puisse imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que Ton nomme Maison d'arrêt de la Garde Nationale, et plus; familièrement, Bazancourt, ou FHôtel des Haricots.

Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d'une fausseté révoltante ; car c'est pour cela même qu'il ne veut pas ôtre garde national.

Yoiis avez sans doute vu, si le hasard ou toute autre raison vous a conduit aux barrières, aux Funambules, sur la place Maubert, dans la rue Mouffetard, ou en tout autre lieu fréquenté par cette intéressante partie du peuple français que Ton désigne sous les dénominations de gamins, de titis et de voyous, deux champions en attitude, autant les bras et les jambes avec des gestes bizarres, et prononçant là phrase sacramentelle : . « Numérote tes os, que je te démolisse ! » Et vous avez passé en détournant la tète, car, au bout de quelques seconde?, le sang jaillissait des nez réciproques, et de laides iris netardaient pas à cercler d*auréoles pris-

matiques les yeux des combattants : — c^étaient des arsouilles qui tiraient la savate. ♦

Mais, si la curiosité vous pousse à vous mêler au groupe déguenillé qui entoure les athlètes crapuleux, vous entendrez un vocabulaire étrange, qui surprendrait beaucoup messieurs de TÂcadémie. La langue française n'est pas si pauvre qu'on le dit. Les malins donnent des conseils et raisonnent sur la valeur des coups : « Allons, tape-lui sv/r la terrine^ mouche-iui le qwnquety surine4ui le nez, ça Vesbrouffèra; quand on saigne, ça écœure. — Est-ce que ta peau n'est pas payée, à toi? On dirait que tu as peur de la gâter. — Hue î hue I Xi I xi ! Mords donc! pousse dessus à mort! » Et autres interjections de même farine. L'apparition d'un sergent de ville, signalé à l'horizon par quelque vigie hissée sur la hune d'une borne, dissipe les acteurs et les spectateurs de ce tournoi d'un nouveau genre.

— Ouf 1 dit l'un, je crois que j'ai le brochet déoroùhé , mais je lui ai joliment labomé la jambe, et moB coup de ramasse était fameux. Je lui ai pelé la grève comme une pomme; \q' zeste est venu. Si j'avais su, je lui aurais coulé un saut ou fauché le changement de ga/rde^ et il aurait été esquinU à fond.

-^ Gré*nom! fait l'autre eu rajustant las lambeaux

LE MAITRE DE CHAUSSON ?9l

de son bourgeron, que c*est bète de taper sur les effets du monde. C'est égal, je lui ai envoyé un coup de tampon sus le mufle, qu'il ne pourra ni becquiller ni licher d^ quinze jours. Ho çàl les autres, qu'est-ce qui paye à boire aux artistes ? J'étoufferais volontiers un polichinelle de bleu ; rien n'est plus salé que de se bûcher : ça vous altère.,, Allons, Auguste, un petit verre de filen-quatre, bistoUre de se vdouter et de se Q^ebomber le torse. •

La troupe ne peut qu'opiner du bonnet, et s'engouffre avec un toucbaQt empressement dans la boutique de quelque marchand de vin suspect, portant une enseigne hiéroglyphique, comme : les Ruines de Moscou^ V Insecte volage, la Femme sans tête ou le Puits qui parle; hideux vestiges oubliés dans les recoins obscurs de la cjivilisation.

Les petites rues tortueuses, les bouges enfumés, ont toujours beaucoup convenu aux savatiers ; la Cité, ce ténébreux repaire des truands et des mauvais garçons du moyen âge, a toujours été leur retraite favorite.

Il y a quelques années seulement de cela, lorsque Notre-Dame n'était pas encore veuve de son archevêché, les duels et les tournois avaient lieu à la pointe de rtle, près de ce pont que l'on appelle le pont Rouge,

sans doute parce qu'il est peint en gris : ce lieu désert était propice à vider les querelles qui avaient ordinairement pour motif la possession de quelque Hélène de bas lieu. Les champions arrivaient suivis de leurs témoins, et demandaient avant de commencer :

— Va-t-ondetout?

Selon la gravité de [roffense appréciée par les seconds, la réponse était affirmative ou négative. « On va de tout, » cela voulait dire que l'on pouvait se manger le nez, s'extirper les yeux avec le coup de fourchette, s'arracher les oreilles, et se servir des dents et des ongles; dans le cas contraire , les coups de pied et les coups de poing étaient seuls permis, différence qui représente assez bien les duels au premier sang et les duels à mort. Quand on allait de tout, les bottes secrètes, les coups de traître, tout était bon. En ce temps de barbarie, des maîtres montraient aux barrières, pour deux sous, les trois coups : crever le tympan, faire sauter le globe de l'œil et couper la langue par un coup sous le menton.

Tout ceci doit paraître à nos lecteurs, et surtout à nos lectrices, plus inintelligible que du bas breton, du haut allemand, du théotisque ou du grec. C'est du grec, en effet, comme on le parlait jadis en Ârgos, sll faut en

croire les étymologistes de la cour des Miracles et du bagne. Cet argot s'expliquera au fur et à mesure : nous en demandons pardon aux Muses, à Thôtel Rambouillet et aux salons ^aristocratiques.

La savate^ que Ton appelle aujourd'hui chausson^ par euphémisme, est la boxe française, avec cette différence que la savate se travaiUe avec les pieds, et la boxe avec les poings.

Comme tous les autres arts, la savate a eu son mouvement ascensionnel, ses phases jet ses révolutions. Il y a la savate classique et la savate romantique : le savatier classique est simple comme un tragique du temps de l'Empire ; il n'emploie qu'un petit nombre de mouvements; ses coups de pied sont bas, et ne montent guère au-dessus du genou ; ses mains restent ouvertes et portent avec les paumes des coups appelés musettes:, qui se rapprochent plus du soufflet proprement dit que du coup de poing. Ces musettes coiffent ordinairement le menton ou le nez. Il ne tient pas la parade, et mouline -perpétuellement; il manque d'assiette, et ne pourrait tenir tête à un adversaire sérieux. Son jeu est tout de tradition et de pratique; il ne raisonne pas, et la théorie n'est pas son fort. Ce n'est, en effet, que depuis un petit nombre d'années que la savate a été élevée au

294 i.A PEAU DE TIGHE

rang d'art et de science, et s'est placée, dans la hiérarchie des exercices de corps, sur le même rang que l'escrime, l'équitation ou la danse.

Un petit traité historique de la savate (iepuis une quarantaine d'années sera ici tout à fait à sa place. — Les maîtres bâtonnistes de Caen avaient de la célébrité avaÈt la Révolution; cette gloire s'abîma comme tant d'autres dans le gouffre de 93, et il faut sauter jusqu'à l'Empire et à la Restauration pour trouver dansla mémoire des plus vieux maîtres les noms des rois primitifs qui constituent la dynastie de la savate. — Fanfan est le Pharamond, le Romulus de cette histoire; il représente la période héroïque et fabuleuse; Sahattier lui succéda ; après lui vint Baptiste, ancien danseur à l'Opéra, à qlii les exercices de son premier emploi avaient assoupli les jambes, et qui montait les coups de pied plus haut qu'aucun des maîtres contemporains. Baptiste, qui avait conservé un vernis d'élégance et de bonne société, eut l'honneur de travailler avec Son Altesse royale le duc de Berri. Son Altesse se revêtait, pour ces exercices, d'une espèce d'armure de bras, de poitrine et de jambes en fil de fer treillissé, recouverte de bourre et* de peau. Mais, dans les salles, on ne se servait ni de plastron, ni de brassards, ni de japbards;

seulement, on tirait le chapeau sur la tête, ce qui ne se fait plus aijuourd'hui à cause du développement du jeu. Cette importation de mœurs anglaises était d*une grande hardiesse pour le tentps, et, malgré cet exemple princier, Tart sublime de la savate^ de la canne et du bâton resta confiné dans les classes inférieures. A Bap- * tiste succéda Fanfare, qui tirait la savate et le bâton ; puis vinrent Mignon, Rochereau et Carpe, qui ont laissé de brillants souvenirs dans le monde des salles d*armes et des estaminets.

Les rues où se tenaient les classes n'avaient rien de très«élégant. Le vieux Champagne^ ancien marin, demeurait rue Moufibtard, et François avait sa salle rue de la Mortellerie. Quand nous disons salle^ nous avons tort; c'est cave qu'il faudrait dire. Les assauts avaient lieu effectivement dans une grande cave; les élèves étaient, en général, des ouvriers, ou des garnements suspects. Toulouse et Gadou montraient la savate aux maçons de la Grève. Pour le chausson, on tirait les coups bas, les temps d'arrêt à demi-hauteur; on courait beaucoup, et Ton moulinait des bras. Le jeu du bâton n'était pas développé et se composait principalement des coups de bout, de coupés et d'enlevés dessous. La canne se tirait comme le sabre.

Lfi jeu développé fut apporté en France par les prisonniers des pontons d'Angleterre : durant les longues heures de la captivité, ils s'étaient beaucoup exercés, avaient travaillé les coups, et, faute d'autre occupation, faisaient assaut du matin jusqu'au soir; ce qui les rendit les plus redoutables bàtonnistes de l'univers. — La patrie des boxeurs ne pouvait qu'influer heureusement sur leur manière; toutefois, le jeu développé resta un arcane entre les plus habiles, et se concenlra dans Paris, ce foyer lumineux, ce centre intelligent, qui sait toujours avant tous les autres le dernier mot de l'art; la province, routinière et fossile, conserva l'ancien jeu. Vers 1829, cependant, quelques maîtres de régiment développaient, mais c'étaient des Parisiens. L'art du chausson ne resta pas non plus stationnaire : des novateurs hardis commençaient à placer des coups de poing de bout à l'anglaise, et le temps d'arrêt en pleine poitrine, autrement dit coup de pied en vache, mais bien peu se risquaient à détacher ce coup, de peur de se faire ramasser les jambes.

Toutefois, malgré ces perfectionnements, la savate ne comptait que fort peu d'adeptes fashionables, elle était même inconnue des gens du monde; seulement, de temps à autre, il courait quelque histoire merveil-

leuse d'un garnement de mine chétive et de pauvre apparence, ayant à lui seul déconfit tout un peloton de gendarmes extrêmement surpris de se trouver assis en un clin d'œil au beau milieu du ruisseau; et la Gazette des Tribunaux expliquait comme quoi ce succès, dans un combat inégal, était dû aux passes mystérieuses et aux crocs-en-jambe invincibles de la savate; et chacun, dans la rue, passait respectueusement à côté de tout individu que sa blouse débraillée, sa casquette posée sur Toreille, son air crâne et tapageur, pouvait faire suspecter de connaître les mystères de cet art formidable.

n est vrai de dire ;que les maîtres ne brillaient pas par une tenue. bien rigoureuse; la pipe culottée ne quittait guère leurs lèvres que pour faire place aux petits verres de dur; ils fréquentaient les estaminets borgnes, les rogomistes et les marchands de vin hasardeux; ils étaient hargneux, violents, tapageurs; quelques-uns même, fidèles aux traditions de Tancienne chevalerie errante, consacraient leur canne et leurs poings au service des princesses en désarroi. Ils se constituaient les Âmadis et les Galaor des Àrianes de la rue Froidmanteau et de la Cité. Leur langage, semé de tropes et de métaphores peu académiques,

descendant fréquemment aux familiarités de Targot, était bien fait pour effaroucher les bourgeois honnêtes et débonnaires, si leur mine rébarbative n'avait pas suffi pour ^ela. C'est ce qui explique comment un art aussi utile, aussi indispensable que la savate, est resté si longtemps enfoui sous les dernières couches de la populace.

Maintenant, les hommes ne portent plus l'épée; la police défend d'avoir des armes sur soi, et l'on est puni de quinze francs d'amende pour avoir un poignard dans ça poche; ce qui fait que tout homme qui rentre chez lui après la brune est à la merci des voleurs et des assassins, qui, risquant d'avoir la tôte coupée, se moquent parfaitement de payer quinze francs en sus pout port illégal de poignard; les cannes plombées, les cannes à dard sont prohibées et saisies par la police aux bureaux du théâtre, afin que les mauvais garnements, hideuses phalènes nocturnes qui voltigent aux carrefours douteux, aient toute la facilité désirable pour vous dépouiller et vous assommer; mais vous avez vos poings et vos pieds que Ton ne peut saisir au bureau des cannes, et des poings et des pieds exercés sont des armes aussi redoutables que le casse-téte des Caraïbes ou le lasso des gauchos brésiliens.

Pour notre part, nous regrettons Tépée ; avec l'usage de porter Fépée s*est en allée la vieille urbanité française; on est toujours poH avec un interlocuteur qui peut vous entrer quelques pouces de fer dans le ventre si vos manières n'ont pas l'aménité convenable. L'abolition du duel achèvera de nous rendre le peuple le plus grossier de l'univers: tous les lâches, sûrsde Timpunité, vont devenir insolents. Et puis c'était réellement pour un jeune homme de cœur une amie sûre et fidèle qu'une épée de bon acier bien trempé et bien franc. L'homme gagnait à ce commerce intime avec le métal : il en prenait les qualités rigides, la loyauté inviolable, le vif éclat, la netteté incisive, et cette' union tacite était sï bien comprise, que le plus grand éloge que l'on pût donner à quelqu'un, c'était de dire qu'il était brave comme son* épée. Mais nous sommes dans une époque peu chevaleresque, et ia prosaïque savate doit remplacer la jolie épée française, ce bijou aigu, cet éclair d'acier qui du moins brillait dans la nuit avant d'arriver à la poitrine d'un honune.

La savate, comme on la pratique aujourd'hui, est un art très-compliqué, très-savant, très-raisonné ; c'est Fescrime sans fleuret. Il y a la tierce, la quarte, l'oc-

tave et le demi-cercle ; seulement, dans rescrime, on n'a qu'un bras, et à la savate on en a quatre; car les jambes, dans Tétat actuel de la science, sont de véritables bras, et les pieds deviennent des poings. Les maîtres placent un coup de pied dans les gencives ou dans l'œil avec beaucoup de facilité; plusieurs même décoiffent leurs adversaires avec le bout du chausson.

Le maître de cha.usson actuel ne ressemble en rien au savatier ancien : c'est un jeune homme de flgure douce et prévenante, le sourire sur les lèvres, qui s'exprime correctement et avec un son de voix perlé. Ses manières sont d'une distinction parfaite ; on le prendrait plutôt pour un professeur d'esthétique et de philosophie que pour un pugiliste; il fume tout au plus des cigarettes de papel espagnol, comme George Sand, et boit de l'eau sucrée comme un orateur. Il ne porte ni cravate rouge, ni gilet violet, ni pantalon fabuleux, ni casquette excentrique ; sa mise est celle d'un fils de famille qui s'habillerait bien. — A l'entendre parler de son art, vous croiriez être en présence d'un savant de l'Institut, faisant des calculs sur rèquilibre et la dynamique : la savate e^, en effet, un calcul très-exact des forces humaines combinées avec la libration et la

pondération. Après quelques mois d'étude, on est vraiment surpris de Fénorme puissance que peut acquérir un muscle bien développé et bien dirigé, et l'on s'aperçoit que la nature n'a pas fait l'homme aussi désarmé que le prétendent les philosophes moroses. Des poings bien fermés selon les principes de l'art valent des marteaux de fer.

Le maître de chausson fashionable ne néglige rien de ce qui peut perfectionner son jeu. M. Lecour, célèbre professeur, a travaillé avec Adam, le boxeur anglais, le redoutable adversaire de Svrift. Cette étude lui a beaucoup servi pour perfectionner les coups de poing, qui, à vrai dire, étaient la partie faible de la savate. Les coups droits dans la poitrine ou dans la figure sont fouettés et détachés avec une vigueur rare, et si bien calculés, qu'irne se perd pas un atome de force; la vitesse est triplée, et, dans moins d'une seconde, on a placé une série ainsi composée : coups de poing sur le nez, sur l'os maxillaire et dans l'estomac, ou bien coup de pied bas, coup de pied haut, et coup de poing. Autrefois, on ne faisait pas de séries, et on ne liait pas les coups : un assaut actuel diffère autant d*uo assaut ancien, pour la difficulté de l'exécution et la hardiesse des poses, qu'un morceau de Hertz ou de

302 ' LA PSAU D8 TIQRB

KalbrenDer d*aiie sonate de Steibelt. U y a dix ans, tout cela eût paru impraticable.

On se trompeAdt beaucoup si Ton représentait les maîtres de chausson comme des gens de carrure athlétique; ils ne tiennent en rien de Thercule et du lutteur; ' ils sont ordinairement de taille moyenne, ont les extrémités fines et les mains petites. — Plus d'une femme envierait les mains de Swift; mais ces nîains délicates, si elles ont la blancheur du marbre, en ont aussi la dureté ; et, détachées par les puissants muscles des épaules, meurtrissent les chairs comme un caillou lancé par une fronde.

Maintenant que nous vous avons fait Thlstoire et Testhétique du grand art de la savate, nous allons vous introduire dans une salle de chausson, celle de M. Lecour, qui est le professeur à la mode, et qui compte parmi ses élèves les lions les plus chevelus et les plus aristocratiques de l'Opéra et du boulevard de Gand. Vous voyez cette file de cabriolets, de tilburys et de coupés qui stationnent à l'angle de la rue du Faubourg* Montmartre, tout près du boulevard : hàtess-votts, c'est jour d'assaut, et vous auriez peine à trouver place.

La salle d'armes est au rez-de-chaussée, car le piétinement perpétuel serait insupporteible aux voisins les

plus pacifiques, et les bourgeois proprets partagœt la haine de Nicole contre les ferrailleurs et les déracineùrs de carreaux. La première pièce sert d*antichambre et de vestiaire; contre le mur est appliquée une petite fontaine qui fournit de Teau froide pour tremper les coins de mouchoir quand il y a des nez compromis à bassiner, ce qui ne laisse pas que d'arriver quelquefois/

La salle est une grande pièce tapissée de coutil, en forme de tente, avec un plancher frotté au grès et à Teau bouillante, pour que le pied morde bien et ne se dérobe pas. Tout autour sont disposées des banquettes élevées sur une marche qui encadre Tarène destinée aux combattants; le long des murs sont accrochés les gants de boxe des élèves, portant chacun leur numéro. Ces gants, dont les doigts ne sont articulés que par-dessous, ressemblent à des traversins ; la peau est de buffle et la garniture de crin. Les Anglais remplissent les leurs avec la plume; mais la plume, plus moelleuse d'abord, ne tarde pas à se tasser en paquets, et devient plus dure que le crin. A côté des gants, qui font trophée avec les masques, pendent les cannes et les bâtons de longueur.

Les assistants sont rangés au plus près du mur, afin

304 LA PEAU DS TiaRX

de ne pas gêner les combattants; et, pour ne pas être atteinte, dans les coups de grande volée, par les cannes des maîtres qui font assaut, chacun tient en main un b&ton dans la pose d'arrêt, ce qui donne à rassemblée Tapparence d*un chapitre de chanoines assis dans leurs stalles un cierge à la main.

Le costume du mattre est très-pittoresque; il consiste dans un pantalon de laine rouge à pieds, demi-collant, serré à la ceinture et tenant sans bretelles, une chemise rayée de violet ou de bleu, une petite calotte pourpre, et des gants de boxe avec des crispins vernis.

L*assaut commence ordinairement par li canne et le bâton. La canne se tire à une seule main, et le b&ton à deux mains, comme les espadons et les estocs du moyen âge. Avant de commencer, les maîtres se donnent une poignée de mains, puis ils font le salut. Ce salut, où les maîtres exécutent avec leur canne des arabesques plus capricieuses que celles décrites par le bâton du fantastique caporal Trim-Trim^ dans le roman humoristique de Tristram Shemdy, en faisant des sauts et des pas de voltige (la voltige se fait lorsqu'on est attaqué dans la rue par plusieurs personnes; la rose couverte, que Ton fait pour salut, est la plus jolie arabesque dessinée au bâton que Ton puisse voir; les voltés, les

écarts de tête^ les coups de travers pleuvant drus comme grêle); ce salut est vraiment très-gracieux et très-élégant. Après cela, les maîtres se mettent en garde, et les hostilités sont ouvertes, les cannes tourbillonnent et s'entre-choquent en pétillant; quand le coup porte, le vaincu s'écrie : « Touché, bien touché, » et Ton reprend la garde. Comme les combattants n'ont ni masque ni plastron, les coups doivent être retenus : ils le sont presque toujours au début de la lutte; mais quelquefois les adversaires s'échauffent, et l'assaut ne diffère pas beaucoup d'une véritable bataille. Aussi, l'assaut terminé, les combattants s'embrassent pour montrer qu'ils ne se gardent pas rancune, et n'ont aucun fiel dans le cœur. Cette coutume a quelque chose de loyal, de touchant, et doit prévenir bien des querelles. L'agilité et la prestesse des maîtres bàtonnistes sont réellement effrayantes. M. Lecour exécute en une minute des cams composés de vingt coups sur chaque face, il a même été jusqu'à deux cents coups de bâton à la minute, ce qui est prodigieux; on ne voit pas le b&ton, on l'entend seulement sifiler.

Les assauts de savate viennent ensuite. Les coups de pied, les coups de poing se suivent et ne se ressemblent pas ; mais ce spectacle n'a rien de repoussant; les mou-

vements sont si justes, si précis, si bien raisonnes, si bien calculés, que toute idee.de douleur est éloignée : on croirait plutôt assister à une leçon de voltige qu'à un combat; les temps d*arrét, les coups de pied exécutés par Lecour et son frère, sont aussi gracieux qu'un temps d'arabesque de Perrot, le merveilleux danseur. Les combattants, suspendus au milieu d'un tourbillon de bras et de jambes, semblent ne pas tenir à la terre. Àuriol n'est pas plus vif, plu^s pétulant et plus allègre; et cependant ces mouvements si promps, si lestes, sont d'une force prodigieuse : le plus faible de ces coups vous renverserait.

Voici quelques-unes des poses qui se pratiquent. On donne des coups de tôte dans la figure et dans Testomac : pour cela, on saisit l'adversaire par le collet ou par la tète, et, en l'attirant vers soi, on lance le coup.

Si votre adversaire court sur vous, vous placez le coup de tète dans Testomac, vous lui saisissez en même temps les deux jarrets pour le renverser; quelquefois, comme une arabesque fantastique, comme ces parafes à main levée que l'on fait au bout d'une page dont on est content, vous le faites passer par-dessus votre tête, et vous l'envoyez, en manière de fioriture^ décrire une parabole derrière vous.

Ce coup, comme toutes les bottes possibles, a sa parade : en l'exécutant, vous pouvez être saisi par la nuque, plié à terre, et recevoir sur le nez un coup de genou ou un coup de poing fourré.

11 y a aussi une infinité de moyens pour jeter son homme par terre : le passement de jambe du jarret et le passement de jambe du cou-de-pied. Le premier se pratique en croisant la jambe derrière le jarret de l'adversaire, que Ton saisit simultanément par le cou ; on tend le jarret vigoureusement, on le pousse, il perd pied, chancelle et tombe; dans le second cas,,on pose son pied derrière le talon de son ennemi, on ramène à soi par un mouvement de brusque saccade qui se donne avec le cou-de-pied, et il tombe d'un seul temps. On peut encore très-aisément renverser quelqu'un en lui .donnant un tour de clef à la cravate, et en lui passant la main sous le jarret, ce qui lui Mt perdre l'équilibre.

Nous écririons un volume si nous voulions indicpier toutes les ruses et toutes les ressources de la savate. Toutes les attaques sont prévues et déjouées.

Si un homme vous attaque et vous prend par le collet , vous lui saisissez le poignet à deux mains et vous faites un revers sur les talons : le coude de

308 LÀ psâu de tigre

Tassaillant se trouve placé sur votre épaule; vous faites une pesée qui lui rompt le bras placé & faux à Tarticulation de la saignée.

Si un homme très-vigoureux vous entoure de ses bras et que vous ne puissiez-vous dégager, appliquezlui la paume de la main sur le menton ou sur le nez, pour lui renverser la tête en arrière; la douleur qu'il éprouvera sera si atroce, qu'il lâchera prise sur-lechamps.

On tient aussi la tête de son antagoniste sous le bras, en parapluie, et on lui fourre des séries de coups de poing dans la figure. Si, en lançant un coup de pied haut, vous avez la jambe ramassée, faites un revers^ et vous tomberez en équilibre sur vos deux mains; mais le coup de pied dit temps d/arrêt est si vite passé, et son effet est si violent, qu'il n'y a guère de danger de ce côté-là.

Quand ces coups sont portés sérieusement et les mains nues, ils sont de nature à causer des blessures graves et même la mort.

Vous voyez que la savate est une science profonde, qui exige beaucoup de sang-froid, de réflexion, de calcul, d'agilité et de force ; c'est le plus beau développement de la vigueur humaine, une lutte sans

autres armes que les armes naturelles, et où Ton* ne peut jamais être pris au dépourvu.

Ce spectacle est tellement attrayant, que plusieurs gens du grand monde font dans leur ^appartement une salle où ils s'exerççnt eux-mêmes, prennent leçon, et font faire assaut entre les maîtres en réputation. Lecour a fait assaut chez lord S... avec Loze, le premier maître de Bordeaux ; et M. de W... a une salle où se réunissent les élégants de la loge infernale du Jockey-Club-, il y en a une aussi chez M. le duc V... Michel Pisseux a donné des leçons au duc d'Orléans. La savate est désormais désencanaillée, et prendra dans les pensionnats place à côté de la gymnastique et de Tescrime.

Il existe, ou plutôt il existait autrefois, un petit livre imprimé sur papier à chandelle, en signes bizarres rappelant les caractères cancellaresques et allemands, singularité qui avait pour motif d'apprendre aux enfants à lire dans les écritures dii&ciles. Ce petit livre, intitulé la Civilité puérUe çt honnête^ que Ton ne rencontre plus que raren^nt et dont les derniers exemplaires se sont réfugiés dans les écoles des frères ignorantins, contient des conseils sur la manière de se conduire en société, divisés par chapitres et par alinéas. Le tout se termine habituellement par

Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences Du conseiller Mathieu.

Rien n*est plus naïf que certaines recommandations adressées la plupart à la première enfance, entre autres celle de ne pas se moucher en faisant un bruit de trompette. Toutefois, il règne dans ce bouquin, à qui ses caractères pleins de fleurons de queue et d'agréments donnent un air de grimoire, un esprit de douceur et d'humilité chrétienne qui relève ce qu'on y peut trouver de ridicule; mais il ne cadre plus avec nos mœurs et ne peut sérieusement être proposé conune modèle à suivre.

Un traité complet sur la politesse et le savoir-vivre serait un ouvrage immense qui embrasserait la vie dans tous ses détails et demanderait la fusion bien rare d'un philosophe, d'une femme du monde et d'un écrivain de premier mérite. Nous nous contenterons d'en poser les prolégomènes et de tracer quelques aperçus généraux.

Le changement des formes gouvernementales rend la question plus difficile encore : le savoir-vivre de la République ressemblera-t-il au savoir-vivre de la monarchie de droit divin? On doit le supposer, car par un travail insensible les institutions' modifient les mœurs, et ce qui est dans les choses finit toujours par en sortir. Quelles seront ces modifications ? On peut

déjà le pressentir. Les formules extérieures tendront de plus en plus à s*efiacer et rendront plus difficile à saisir la nuance délicate qui distinguera Thomme comme il faut de l'homme mal élevé.

Autrefois, on n'était pas du monde sans être gentilhomme. Il fallait être né pour être admis dans la bonne société : le reste des humains n'existait pas et se désignait sous le nom de bourgeois, de croquants et d'espèces.

L'habitude de porter un costume particulier et brillant, l'habit à la française de velours ou de soie scintillant de paillettes, le claque sous le bras, Tépée en verrouil au côté, la familiarité de Fescrime, de la danse et de l'équitation, l'aplomb héréditaire, le sentiment d'avoir du sang bleu dans les veines, le commerce de la cour et des femmes, la science pour ainsi dire innée des formes traditionnelles, une politesse respectueuse et pourtant pleine d'aisance entre soi, une affabilité dédaigneuse et froide pour tout ce qui n'était pas de la caste, la possession de ressources qui mettaient au-dessus des trivialités de la vie, tout cela isolait naturellement le gentilhomme de la foule et lui traçait une sorte d'individualité.

Plus tard, lorsque, sous la grande révolution, les

barrières qui séparaient les castes furent brisées et que les classes, sans pour cela se confondre, car on ne perd pas en quelques années les habitudes de huit siècles, purent se visiter entre elles, à l'exceptiou de quelques salons exclusifs pareils à celui que Balzac a si bien décrit sous le nom de ISalon des amtiques^ les portes des maisons les plus difficiles s'ouvrirent à tout homme dans une position honorable, d'une éducation distinguée, môme lorsqu'il ne pouvait mettre qu'un simple chiffre sur son cachet ou'sa voiUire; pour élégance, on n'exigeait de lui qu'un habit noir at des gants blancs. Sans les traiter tout à fait comme des gens de la maison, on admit les banquiers, les hauts négociants, Jes grands entrepreneurs, les faiseurs de politique, les notaires, les artistes, et môme les écrivain^ célèbres; ces derniers, il est vrai, à titre de bêtes curieuses et de singies savants. On se moquait bien d'abord des nouveaux venus pour leurs airs embarrassés, leurs façons gauches de saluer, d'entrer et de sortir, cette science difficile; on pensait en soupirant aux anciennes élégances do Versailles, dont quelques douairières seules conservaient encore les traditions; mais peu à peu les différences devenaient moins appréciables, les vilains apprenaient, les gentils-

hommes désapprenaient : on pouvait arriver à confondre, ce qui n'eût pas^été possible autrefois, un marquis et un bourgeois.

Ces mœurs, qui furent celles de la Restauration, et ^ surtout du rtgne de Louis-Philippe, ne se sont pas encore sensiblement modifiées : elles avaient pris, ces dernières années, une tendance anglaise qui se changera peut-être, à cause des idées nouvelles, en tendance américaine; on peut donc les admettre, temporaire-, ment, comme le milieu où doit se mouvoir le parfait gentleman dont nous voulons tracer ici les principaux caractères.

C'est peut-être une tentative singulière, au moment où les idées d'égalité et de nivellement sont à l'ordre du jour, de chercher à donner la définition du parfait gentleman, ou, pour parler français, ce qui ne nuit jamais, de l'homme du monde, de Thomme comme il faut; mais n'est-ce î)as lorsque les classes sont détruites qu'il faut chercher à relever l'individu? Si l'aristocratie de naissance a perdu ses privilèges, si Taristocratie de fortune doit perdre les siens et les barons de Técu aller rejoindre les barons à écu; si même l'aristocratie du talent, cette noblesse conférée par Dieu, et la seule acceptable, choque encore la

foule jalouse, il y en a une, du moins, que nul ne pourra récuser, celle de la distinction personnelle et de la bonne tenue.

Voyons donc quel serait le parfait gentleman : il est bien entendu que ce mot, pris dans l'acception anglaise, n'exige aucun quartier de noblesse, tout en db les excluant pas. On peut être gentleman quoique roturier, et n'être pas gentleman quoique gentilhomme.

La première question à s'adresser, c'est de savoir s'il est nécessaire d'avoir de la fortune pour être un parfait gentleman. Non, car il ne s'agit pas ici du dandy, de l'homme à la mode; cependant une certaine aisance est indispensable, car, hélas î la pauvreté dompte les plus flers courages, avilit l'àme et la ramène forcément aux besoins matériels; elle enlève toute résolution, toute initiative, et ne permet pas au caractère de se développer; il faut donc que le soin de la vie ne préoccupe pas trop immédiatement; il faut pouvoir sacrifier certains avantages à des délicatesses que l'homme pressé d'argent est forcé souvent de faire taire; s'abstenir de démarches qui, sans être déshono* rantes, créent une espèce d'infériorité, et ne rien faire qui donne lé droit à personne de vous parler autrement que comme un égal. Pour ces raisons toutes morales,

et non pour des recherches de toilette et de luxe, nous pensons que le parfait gentleman doit avoir des ressources assurées. Tout homme nécessiteux peut, dans un temps donné, faire une action qui n'est pas convenable.

Le parfait gentleman doit avoir profondément le sentiment de sa dignité, et respecter Fêtre humain dans sa personne. Il accorde à chacun ce qui lui est dû, pour que chacun lui accorde ce qu'il lui doit. Rien de plus, rien de moins. C'est la base de la véritable politesse, et la traduction, en style mondain, de l'axiome évangélique : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te ftt. »

C'est là le point de départ de toute sa conduite, la règle intérieure à laquelle se rapportent ses actions publiques ou privées. .

Pour commencer par les choses extérieures, le parfait gentleman'doit avoir un soin extrême de lui, sans recherche affectée; la propreté est un culte que l'on doit à l'enveloppe de l'âme; la propreté, vertu* physique. Sans admettre complètement l'aphorisme de cet élégant Anglais qui disait qu'on ne saurait jamais trop mettre de temps à sa toilette, parce que l'objet le

plus intéressant dont on pouvait s'occuper était soi-

même, nous aimerions mieux, dans ce sens, trop que trop peu. Nous voulons donc notre gentleman bien lavé, bien brossé, bien peigné, Fongle net, la dent pure, le cheveu luisant, sa raie bien faite, le tout sans excès de pommade ou de frisure, élégances qui sentent le réfugié italien et le marchand de contremarques; ayant dans son cabinet plus d'aiguières que de flacons d'odeur; à peine lui permettons-nous un vague parfum d'iris dans son linge. Tout ce soin doit être voilé, et l'aspect a-gréable^qui en résulte, paraître provenir de la nature mêmej rien de prétentieux, d'outré, d'efféminé : il faut qu'à Taspect du parfait gentleman, on se sente charmé 'sans- savoir pourquoi.

Chez lui se trouve le confortable uni au goût; pas d'entassement de meubles de Monbro, de porcelaines et de babioles coûteuses. D'épais tapis et des tentures de couleurs sobres; dans une étagère, quelques bons livres antiques et modernes reliés par Simier; à la muraille, quelques gravures de grands maîtres, épreuves de prix dans un cadre simple ; une pendule tout unie à cadran de nielle,- surmontée d'une coupe de bronze; un service invisible, mais discret et toujours présent; peut-être, dans le cabinet, mais cela est douteux et ne ipeut. être risqué que par le parfait

gentleman encore Irès-jeune, une boîte de pistolets de Manton, quelques épées de fine trempe groupées avec art.

On entre : l'œil n'est attiré ni choqué par rien; on ne voit que des teintes douces, des angles émoussés; tout vous charme et rien ne vous arrête : on est . charmé sans qu*on puisse en dire la cause; un soin intelligent qui se cache a présidé à tout; les fauteuils sont larges, profonds et commodes et placés à propos : tout ce dont on a besoin se présente de lui -môme à la main. Le parfait gentleman laisse 'au vulgaire les couleurs (friardes, le luxe voyant, les élégances douteuses dont aiment à s'entouter les parvenus; point de papiers à ramages exorbitants, point de surcharges de dorures.

Si vous descendez à Técurie, vous y verrez un cheval de demi-sang, d'une de ces robes qu'on ne remarque point, bai par exemple, que les promeneurs verront passer cent fois aux Champs-Elysées sans y faire attention, mais dont tous les connaisseurs apprécieront le poitrail profond, la fine encolure et les larges jarrets; sous la, remise, un coupé tout simple, œil de corbeau, doublé de bleu sombre, fait par Erler ou Daldringer; une figurante de l'Opéra n'en voudrait pas

pour aller au bois en compagûie d'une botte de roses et d'un blenheim; monte^y, vous sentirez combien les ressorts sont doux, les coussins moelleux, comme les glaces jouent facilement et ferment bien, comme le cheval tire également, d'une allure sage et rapide, ainsi qu'un noble animal qu'on soigne bien et à qui maître et oocher ne demandent que ce qu'il doit donner.

Pour Thabillement, c'est la même chose : le parfait gentleman y attache l'importance que tout être sensé doit mettre à s^ forme extérieure. Il sait que, si l'habit ne fait pas le moine, il fait la moitié de l'homme du monde; ses' vêtements ^nt faits par le meilleur tailleur qu'il a su démêler parmi les réputations factices, choix important et grave : il suit la mode sans excès. Le provincial s'habille à la mode d'hier, le fat à la mode de demain, le parfait homme du monde s'habille à la mode d'aujourd'hui. — Savoir au juste où en est la mode, c'est difficile ; beaucoup l'ignorent, ' lui le sait; il n'accepte pas tout de son tailleur comme font certaines gens. De temps à autre, il indique quelques modifications pleines de goût, de tact et d'entente de la vie; aussi, son tailleur le respecte. Ce n'est pas lui qui, comme certains dandys, sert innocemment de

Lfi PARFAIT 0£NTLEMAN 321

mannequin aux fantaisies extravagantes des rivaux de Chevreuil, de Buisson et de Haumann.

Ses habits n'ont jamais l'air ni neuf ni vieux. Un habit neuf n'est pas élégant, il fait supposer qu'on vient d'en quitter un vieux, il a encore trop de lustre et ne s'est pas modelé sur le corps. Notre gentleman ne fait pas râper les siens avec du papier de verre par son valet de chambre, comme le pratiquent certains élégants d'outre-Manche; mais jamais on ne lui voit de ces nouveautés lustrées, brillantes, qui accusent le dernier fion de l'ouvrier: il veut des habits qui ne le fassent pas remarquer et ne distraient pas de sa personne.

Que ce drap qui ne brille pas est doux et souple 1 Ce linge sans broderie et sans jours prétentieux est fin, d'une pure blancheur I Que cette cravate est bien nouée,, et pourtant ce parfait gentleman n'a jamais lu l'Art de bien mettre sa cravate. L'auteur aurait été trop heureux de recevoir de lui quelques conseils. — Et le gilet, cet écûeil sur lequel tant d'élégants ont péri, le gilet où la variété et la richesse des étoffes pourraient induire en fantaisie *le jeune homme le plus sobre, comme il est chez lui irréprochable, sévère sans être pédant, riche sans être fastueux! « Montrez-moi le

gilet d'un homme, je vous dirai qui il est, » nous parait un proverbe qui manque à la sagesse des nations.

Sa montre est de Bréguet, attachée par une tresse plate, un bout de chaîne tout uni; elle vaut un chronomètre pour l'exactitude ; la boîte n'a ni guillochure ni émail. One perle noire, un petit bijou de Froment Meurîce, plus précieux par la ciselure que par la matière, lui servira d'épingle, et encore bien rarement; le bijou sent le dentiste et le marchand tf eau de Cologne; mais enfin on peut risquer cela quelquefois, pour ne pas tomber dans l'empesé d'une tenue offlcîelle. Chez le parfait gentleman, une petite négligence, une légère infraction aux règles classiques, est quelquefois un effet de l'art ; sans cela, on le soupçonnerait de viser à une préfecture ou à quelque poste diplomatique.

Le parfait gentleman méprise ses gants I H faut à des esprits timides quelquefois quatre ou cinq ans de monde pour en arriver là! Jamais le matin ne le voit en gants, blancs de la veille; chez lui, le gant faille succède au gant de couleur à l'heure voulue.

Dans la voiture que nous avons décrite, avec le costume qui sied à la partie de la journée où Ton se

trouve, le parfait gentleman arrive à petit bruit où il va. Il descend simplement, se fait annoncer sans fracas, salue la maîtresse de la maison et lui dit quelques phrases d'un intérêt respectueux, prend place en ne dérangeant personne, et, si le volant de la conversation se dirige vers sa raquette, il ne le laisse pas tomber à terre, mais il ne se précipite pas au-devant de lui au risque de renverser un voisin ; il parle par phrases courtes, dédaignant l'emphase, évitaot la trivialité; il dit son mot, mais n'en dit pas deux et ne* cherche pas à retenir la parole pour lui : disserter, pérorer, s'appesantir est d'un cuistre ou d'un représentant; l'idée juste ou ingénieuse énoncée, il faut passer à autre chose : le parfait gentleman se résigne très-volontiers à se taire. Il connaît le proverbe arabe: a La parole est d'argent, mais le silence est d'or. » Ne rien dire, en beaucoup de circonstances, vaut mieux que parler, et, dans le monde, s'abstenir est sage. S'il n'écoute pas, au moins a-t-il toujours l'air d'écouter les douairières et les gens âgés que la jeunesse mal élevée considère trop tôt comme des fossiles. Avec les femmes, tout en évitant les fades madrigaux, les cajoleries surannées, il est d'une politesse délicate et tendre qui diffère des façons

plus m&les et plus graves qu'il a avec les hommes.

Aussi, lorsqu'il s'en va, c'est un concert d'éloges sur lui : il est charmant, il est accompli, c'est le cri général; les vieilles femmes le prônent ouvertement, les jeunes femmes accueillent son éloge d'un signe de tête, d'un sourire ou d'une imperceptible rougeur. Les hommes mûrs l'ont trouvé posé, les jeunes gens aimable compagnon. Pourtant, il n'a rien dit ni rien fait d'extraordinaire ; c'est pour cela qu'il est un parfait gentleman.

A table, il ne tombe ni dans un excès ni dans l'autre, ce n'est ni un sylphe ni un ogre. Il apprécie les bons morceaux et mange humainement, sans hâte ni lenteur ; l'hygiène le dirige dans le choix des plats qu'il accueille, comme aussi dans celui des vins. Le vin de Bordeaux sera celui qu'il acceptera : il ne s'enivre pas. Un turbot à la hollandaise, un filet de bœuf, un chapon au gros sel, une aile de perdreau rouge, quelques légumes à l'anglaise, nous paraissent un dîner convenable pour le parfait gentleman ; il pourra se permettre aussi ça et là quelques verres de vin de Champagne frappé, c'est un vin de tradition française, mais en petit nombre. Le parfait gentleman ne doit jamais être ni ivre uî indigér6 ; toute maladie est une inélégance.

La (lueslion du cigare est grave I Le parfait gentleman peut-il fumer? Comme, en ne fumant pas, il empêcherait peut-être d'autres personnes de se livrer à ce passe-temps favori, il se permettra un vegnero ou un regio de la Havane, de ceux qu'on réservait pour Ferdinand VII. Le tabac, à ce degré, est presque un parfum.

Le repas pris, les visites faites, notre gentleman peut aller au théâtre dans une place réservée et commode, d'où l'on voie bien sans être vu. Il n'applaudira pas en levant ses gants blancs au-dessus de sa tète, comme les beaux des loges infernales, il ne se pâmera pas, il ne jettera pas de couronne à la cantatrice en vogue, parce que toute démarche qui attire sur vous l'attention de beaucoup de gens assemblés est toujours de mauvais goût; mais il saura jouir silencieusement des bons endroits, et un mot gracieux de lui, simple et bien senti, fera plus d'etTet que tous les dithyrambes des bruyants dandys. Le seul que la grande cantatrice aura distingué parmi cette foule d'adulateurs, ce sera notre parfait gentleman.

Sa journée finie, il rentrera aussi frais, aussi calme aussi dispos que le matin, ayant beaucoup appris, laissaut partout de lui une idée favorable, qui germera plus

taM en lui rendant, tout facile, tandis que beat* . p de gens qui lui sont supérieurs s'étonneront de n >. river à rien.

Considération, fortune, places, hommages, anîour, bon mariage, soyez tranquille, il aura tout, c m la science de la vie est le bon sens élégant.

JU

« Qu'est-ce que le Yal? » va demani^er tout d'abord le lecteur qui u^a pas Thabitude de Fargot pamien. « Voilà la question, » comme dit Hamlet, priuce de Danemark.

^Est-ce le rat de Thistoire naturelle, si bien décrit par Buffon ? Est-ce le rat de cave, le rat d'égout, le rat d'église? Encore moins. Le rat^ malgré son nom mâle^ est un être d'un genre éminemment féminin : il ne va ni dans les caves ni dans les greniers ; on le rencontre rarement dans les égouts, et plus rarement encore dans les églises. On ne le trouve que vers la rue Le Peletier^ à TAcadémie royale de musique, ou vers la rue Richer ^ à

la classe de danse ; il n'existe que là; vous chercheriez vainement un rat sur toute la surface du globe. Paris possède trois choses que toutes les capitales lui envient : le gamin, la grisette et le rat. Le rat est un gamin de théâtre qui a tous les défauts du gamin des rues, moins les bonnes qualités, et qui, comme lui, est né de la révolution de juillet.

On appelle ainsi à l'Opéra les petites filles qui se destinent à être danseuses, et qui figurent dans les espaliers^ les lointains^ les vols, les apothéoses et autres situations où leur petitesse peut s'expliquer par la perspective. L'âge du rat varie de huit à quatorze ou quinze ans; un rat de seize ans est un très-vieux rat, un rat huppé, un rat blanc; c'est la plus haute vieillesse où il puisse arriver; à cet âge, ses études sont à peu près terminées, il débute et danse un pas seul, son nom a été surFafiicheèn toutes lettres; il passe tigre^ et devient premier, second, troisième sujet, ou coryphée, selon ses mérites ou ses protections.

D'où vient ce nom bizarre, saugrenu, presque injurieux, et qui, en apparence,»a si peu de rapport avec l'objet qu'il désigne? Les étymologistes sont fort embarrassés : les uns le font descendre du sanscrit, d'autres du cophte, ceux-là du syriaque, ceux-là du mandchou

OU du haut allemand, selon les langues qu'ils ne savent pas.

Nous pensons que le rat a été appelé ainsi, d'abord à cause de sa petitesse, ensuHe à cause de ses instincts rongeurs et destructifs. Approchez du rat, vous le verrez brocher des babines, et faire aller son petit museau comme un écureuil qui déguste une amande; vous ne passerez pas à côté de lulsans entendre d'imperceptibles craquements de pralines croquées, de noisettes, ou même de croûtes de pain broyées par de petites dents aiguës, qui font comme un bruit de souris dans un mur. Comme son homonyme, il aime à pratiquer des trous dans les toiles, à élargir les déchirures des décorations, sous prétexte de regarder la scène ou la salle, mais au fond pour le plaisir de faire du dégât; il va, vient, trottine, descend les escaliers, grimpe sur les praticables, et principalement sur les impraticables^ parcourt et débrouille Técheveau inextricable des corridors, du troisième dessous jusqu'aux frises, où l'appellent fréquemment lés parac?^5 et les gloires ; lui seul peut se reconnaîtrô dans les détours ténébreux et souterrains de cette immense ruche dont chaque alvéole est une loge, et dont le public soupçonne à peine la complication.

Le rat n'est à son aise qu'à rAcadémie royale de musique ; c'est là son vrai milieu. Il s'y meut avec la facilité d'un poisson de la Chine dans son globe de cristal ; 11 ploie ses coudés contre son corps comme des ailes ou des nageoires, et file en frétillant à travers les groupes les plus serrés. Les trappes s'ouvrent, le plancher manque sous les pieds^la cime d'une forêt verdoie subitement à fleur de terre ; les lampistes courent çà et là, portant de longues brochettes de quinquels ; ua plafond de palais descend des frises, les hommes dVquipage (on appelle ainsi les machinistes) emportent sur leur dos un portail gothique aux ogives menaçantes : le rat ne se dérange pas de son chemin, il se joue de tous ces obstacles. N'ayez pas peur, il ne lui arrivera rien; l'Opéra est plein de sollicitude pour lui, ses angles rentrants s'adaptent merveilleusement aux angles sortants des coulisses : le théâtre est sa carapace, il y vit (laideur à part) comme Quasimodo dans Notre-Dame.

La mère du rat est une figurante éaiérite on une portière ; mais le cas est plus rare : les filles de portières s'adonnent principalement à la tragédie, au chant, et autrest)ccupations héroïques ; elles préfèrent être princesses. Quant au père, il est toujours extrêmement vague, et ne peut guère se démontrer que par le cal-

cul des probabilités. C'est peut-être un marquis; c'est peut-être un pompier.

Quelle singulière destinée que celle de ces pauvre» petites filles, frêles créatures offertes en sacrifice au Minotaure parisien, ce monstre bien autrement redoutable que le Minotaure antique, et qui dévore chaque année les vierges par centaines sans que jamais aucun Thésée vienne à leur secours I

Le monde n'existe pas pour elles. Parlez-leur des choses les plus simples, elles les ignorent; elle ne connaissent que le théâtre et la classe de danse; le spectacle de la nature leur est fermé : elles savent à peine s'il y a un soleil, et ne l'aperçoivent que bien rarement. Elles passent leur matinée aux répétitions dans une pénombre crépusculaire, aux lueurs rouges de quelques quinquets fumeux, ne comprenant qu'il fait jour que par les filets déconcertés de lumière qui se glissent à travers les treillages du comble et les portes des loges. Quand elles s'en vont à deux ou trois heures de l'après-midi, les rues leur semblent nager dans cette lueur bleue du matin, dans ce reflet de grotte d'azur, dont le contraste est si frappant après les nuits jaunes du bal et de Torgie ; elles ne distingueraient pas un chêne d'une betterave; elles ne

voient que des arbres peints, les malheureuses! Elles sont entourées d'une fausse nature : soleil d'huile, étoiles de gaz, ciel de bleu de Prusse, forêts de carton découpé, palais de toile à torchon, torrents que Ton fait tourner avec une manivelle; elles vivent dans des limbes obscures, dans un monde de convention, où Ton voit toujours Thomme et jamais Dieu.

Le peu de notions qu'elles peuvent avoir se rapportent toutes aux opéras et aux ballets du nêpertoire. « Ah! oui, c'est comme dansto Juive ou la Révolte au Sérail^ » est uùe réponse qu'elles font souvent : c'est par là qu'elles ont appris qu'il y avait des Italiens, des Turcs, des Espagnols, et que Paris, Londres et Vienne n'étaient pas les seules villes du monde. L'érudilio.n n'est pas leur fort; c'est tout au plus si elles savent lire, et leur écriture est quelque chose de parfaitement hiéroglyphique, que ChampoUion ne déchiffrerait pas; elles feraient mieux d'écrire avec leurs pieds : ils sont plus exercés et plus adroits que leurs mains! Quant à l'orthographe, il est inutile d'en parler; la Boite am lettres de Gavarni vous en a donné de nombreux échantillons. Du reste, le papier est satiné, gaufré, moiré, doré, enluminé, et répare la pauvreté du style par sa magnificence ; tout cela est scellé de cire superfine,

parfumée, rouge, verte, blanche, sablée de poudre d'or, à moins cependant que ce ne soit avec de la mie de pain mâchée, ou un pain à cacheter emprunté à l'épicier, ce qui arrive fréquemment.

Les autres femmes de théâtre n'abordent la scène qu'à seize ou dix-huit ans; jusque-là, elles ont été à la campagne; elles sont sorties en plein jour; elles ont vu des hommes et des femmes, des marchands et des bourgeois; elles ont une idée de la machine sociale, et comprennent les rapports des classes entre elles. Le rat a été pris de si bonne heure dans cette immense souricière du théâtre, qu'il n'a pas eu le tenlps de soupçonner la vie humaine. A l'âge où les roses de mai s'épanouissent tout naturellement sur les joues des enfants, la pauvre petite victime a déjà pâli sous le fard ; ses membres ont déjà été briàés par les tortures de la salle de danse; les grâces naïves de la jeunesse sont remplacées chez elle par les grâces laborieuses de la chorégraphie. Sa mère lui donne des leçons d'œillades et de jeu de prunelles, comme on apprend aux enfants ordinaires la géographie et le catéchisme. Sur cette pauvre créature étiolée, aux bras amaigris, à l'œil plombé de fatigue, repose l'espoir de la famille, et quel espoir, grand Dieu !

Par une alliance étrange, le rat réunit des contrastes inexplicables en apparence : il est corrompu comme uq vieux diplomate et naïf comme un sauvage. A douze ou treize ans, il ferait rougir un capitaine de dragons, et en remontrerait aux plus éhontées courtisanes; et les anges riraient dans le ciel de leur sourire trempé de larmes en entendant les adorables simplicités qui lui échappent : il connaît la débauche et non l'amour, le vice et non la vie.

Nous allons tracer, pour l'édification du public, qui ne s'imagine pas à quel horrible travail on se soumet pour lui plaire, Thistorique de la journée d'un rat. Celle d'un cheval de fiacre ou d'un galérien est une partie de plaisir en comparaison.

A Ifuit heures au plus tard, le rat saute à bas de son lit, passe un peignoir de chambre, se coifiTe, fait sa toilette, garnit ses chaussons de danse, et mange à la hâte un maigre déjeuner, dont le café au lait suspect, l'âpre radis et le beurre de Bretagne font habituellement les frais ; car la cuisine du rat est éminenmient succincte,* ses appointements ne dépassant guère sept à huit cents francs par an. Ce déjeuner terminé, le rat, flanqué de sa mère véritable ou de louage, horrible vieille avec un chapeau d'âne savant, un tartan lamen-

table, un faux tour éploré, un cabas bourré de toute sorte d^ingrôdients, se met en route pour la. répétition ou la classe de danse, selon que les heures ont été dis^ posées. Pour sortir, la Terpsychore en herbe s'est habillée de ville, tantôt en simple robe d'indienne, et même en jupons, quand sa mère a vendu sa défroque pour en boire le montant avec quelque machiniste ou quelque garde municipal. Arrivée à la classe, Tenfant se désha* bille des pieds à la tète, et rèvét le costume de danse, qui est assez gracieux. Il consiste en une jupe courte de mousseline blanche ou de satin noir, un corset de basin, des bas de soie blancs, et un petit caleçon de percale qui descend jusqu'au genou et remplace le maillot, qui ne se met qu'au théâtre. Le soulier de satin blanc ou chair s'appelle chausson en termes techniques, et mérite une description particulière. La semelle, très-évidée dans le milieu, ne va pas jusqu'au bout du pied; elle se termine carrément, et laisse déborder l'étoffe de deux doigts environ. Cette coupe permet d'exécuter les pointes en offrant un espèce de point d'appui articulé; mais, comme tout le poids du corps porte sur cette partie du chausson, qui se rom« prait inévitablement, la danseuse a soin d'y passer des flls, |et de la garnir à peu près comme les ravaudeuses

font aux talons des bas que Ton veut faire durer longtemps; le dedans est soutenu d'une forte toile, et le bout extrême d'une languette de cuir ou de carton plu? ou moins épaisse, selon la légèreté du sujet. Le reste du chausson est chevronné extérieurement d'un lacis de rubans cousus à cheval ; il y a aussi des piqûres au quartier, maintenu en outre par un petit bout de faveur de la couleur du bas, à la manière andalouse. Ce chausson, fourni par le théâtre, doit servir six fois s'il est blanc, dix fois s'il est chair, et la danseuse écrit sur un carnet les noms des représentations où il a servi. Maintenant que le rat est sous les armes, décrivons le lieu de ses exercices. C'est une grande salle voûtée, badigeonnée avec de la peinture au lait, et lambrissée d'un ton chocolat assez horrible. Un plancher en pente, comme celui d'un théâtre, descend du fond de la salle vers le fauteuil du maître, dont le dos est tourné aune glace passablement terne ; un grand poêle de faïence qu'il n'est pas besoin de chaujGTer beaucoup, tant le travail des sylphides est violent et provoque à la sueur, occupe un angle de la pièce; à droite et à gauche, d'étroites petites portes mènent aux vestiaires; un méchatot paravent bleu à fleurs blanches, posé à angles aigus devant la porte d'entrée, empêche le perfide vent

coulis de pénétrer et de caresser trop aigrement les épaules nues des élèves ; deux fenêtres éclairent cette vaste pièce d'un aspect ^sévère et triste, qu'on pren- •drait plutôt pour une salle d'attente de présidial ou de couvent que pour Técole des ns et des jeux. Le long des murs sont plantés des crampons de fer et des traverses de bois, dont il serait difficile à un bourgeois naïf de deviner la destination, et qui ont de vagues ressemblances avec les instruments de torture et les chevalets d'estrapade du moyen âge ; n'était la bonne et honnête figure du professeur, tranquillement assis, sa pochette à la main, Ton ne serait pas trop rassuré.

La leçon va commencer. Le rat, muni d'un petit arrosoir de fer-blanc peint en vert, fait tomber une pluie fine et grésillante sur la place qu'il doit occuper, pour abattre la poussière et dépolir le parquet. C'est une politesse de bon goût que d'arroser le carré d'une amie ou d'une rivale : cette attention se reconnaît par un salut dans toutes les règles. Les mères, flanquées de leur inséparable cabas, sont reléguées sur une étroite banquette de velours d'Utrecht placée du côté de la glace. Au signal de la pochette, le rat enlève et jette à sa ditefla le mouchoir ou le fichu qui lui couvre les (épaules.

Le maître fait exécuter des assemblés^ des jetés, des ronds de jambe, des glissades ^ des changements de pied^ des ta>quetés^ des pircyuettes^ des battons^ des pointes, des petits battements^ des développés^ des grands fouettés, des élévations, et autres exercices gradués selon la force des élèves : toutes font le pas ensemble, et viennent ensuite le refaire devant le professeur, trOnant gravement entre deux chaises, dont l'une supporte son mouchoir et ses gants, et l'autre sa tabatière; dans les intervalles, elles vont se pendre aux crampons pour exécuter des plies, et s'exercent à faire des arabesques en jetant leuf jambe sur ces traverses de bois dont nous avons parlé tout à l'heure. Elles restent ainsi le pied à la hauteur de l'épaule dans une position impossible qui tient le milieu entre la roue et l'écartèlement. Autrefois, on jugeait les régicides suffisamment puais en exagérant un peu cette position. Ces travaux ont pour but d'assouplir les jointures, d'allonger les muscles, et de donner du jeu aux jambes. La danse commence par la gymnastique, et la sylphide future doit mettre ses pieds dans les bottes. Une heure de cet exercice équivaut à six lieues avec des bottes fortes dans les terres labourées, par un temps de pluie.

Tout cela se fait en silence, courageusement, avec un sérieux parfait. Les élèves, qui ont ^besoin de tout le soulfle de leurs poumons, ne l'usent pas à de vaines paroles; on n'entend que la voix du maître qui adresse des observations aux délinquantes. « Allons donc ! les genoux .arrondis, les pointes en dehors, de la souplesse! Doucement, en mesure, né sabrez pas ce passage! — Aglaé, un petit sourire, montre un peu tes dents, tu les as belles. — Et toi, là-bas, tiens ton petit doigt recoquillé quand tu allonges la main, c'est marquis, c'est gracieux, c'est régence; des mouvements ronds, mademoiselle, jamais d'angles 1 l'angle nous perd. — Eh bien, Emilie, qu'est-ce c'est que cela? nous sommes roide, nous avons l'air d'un compas forcé ; tu n'as pas travaillé hier, paresseuse : diable! diable! cela te recule d'une semaine. » Le maître, comme on peut le voir par ces lambeaux de phrases, tutoie toutes ses élèves, grandes et petites : c'est l'usage.

La danseuse est comme Apelles; elle doit dire : NuUa dies sine linea. Si elle reste un jour sans travailler, le lendemain, ses jambes sont prises, les articulations ne jouent pas si facilement; il lui faut une leçon double pour se remettre : depuis l'âge de sept ou huit ans, elle ' fait tous les jours les mêmes exercices. Pour danser

passablement, il faut 4ix ans d'un travail non interrompu.

La leçon finie, le rat va s'asseoir sur la banquette, s'enveloppe soigneusement pour ne pas prendre froid, et, avant de rentrer dans le vestiaire, laisse errer un regard sur ses compagnes qui dansent encore, ou sur le petit jardin que Ton aperçoit de la fenêtre. Ce sont des pots d'aloës et de plantes grasses posés sur un rebord de pierre, des géraniums écarlate et des lianes grimpantes, pourprées et safranéés. Ce coin de verdure égayé un peu la vue. Hélas l ces fleurs sont peintes, c'est un morceau de décoration que Ton a cloué sur le mur^pour simuler un jardin : ce petit jardin, si frais et si riant à travers la vitre enfumée, est une coulisse d'opéra, une impitoyable ironie I

Haletante, trempée de sueur, les pieds endoloris, la danseuse rentre dans le vestiaire, se dépouille de son costume, change de linge et se rhabille. On a dit que la vie de la femme pouvait se résumer en trois mots : elle s'habille, babille et se déshabille. Cela est vrai, surtout de la fille d'Opéra.

Maintenant, c'est l'heure de la répétition; il faut encore mettre bas la robe de ville pour endosser la tunique de la danseuse. La répétition dure jusqu'à trois

OU quatre heures. On ne peut retourner à la maison, en bas de soie et en cotte hardie : on reprend la robe de mousseline de laine, les souliers hanneton, les socques et le mantelet noir. Arrivée chez elle, la pauvre créature, pour reposer un peu ses membres brisés de fatigue, s'enveloppe de son peignoir le plus ample, chausse ses pantoufles les moins étroites, se plonge dans une causeuse, et, pendant que sa mère ou sa bonne cuisine son frugal repas, elle repasse son rôle et tâche de se bien loger dans la tête les indications du maître de ballet et du metteur en scène; puis elle dîne, non pas suivant son appétit, car elle doit danser le soir, et, si elle ne se ménageait pas, elle serait lourde, aurait des points de côté et perdrait son vent.

Il est six heures : c'est le moment de se rendre au théâtre; nouvelle toilette ^ avec augmentation d'une grande pelisse pour revenir le soir.

Au théâtre, les rats sont diAisés par tas. On nomme las une petite escouade de danseuses ou de figurantes, quatre ou six qui n'ont qu'une loge poui" elles toutes, avec une habilleuse commune. Pour avoir une loge à soi, il faut être sujets il faut avoir débuté et dansé un pas.

C'est alors que le rat s'habille et se déshabille avec

pltts de vélocité que îamais : dans la même soirée, il est souvent bohémienne, paysanne, bayadère, nymphe des eaux, sylphide, costumes qui exigent un changement complet de chaussure, de colfiùre et de maillot; le tout sans préjudice des évolutions très-fatigantes de la chorégraphie moderne, aussi compliquée et plas rigoureuse que la stratégie prussienne.

S'il fait partie de quelque vol périlleux, celui de la Sylphide, par exemple, le rat perçoit une gratification de dix francs. Les plus légères et les plus jeunes sont choisies ordinairement; cependant il n*est pas rare qu'elles refusent, et que la peur de rester en l'air et de

se casser les reins ne l'emporte sur l'envie de toucher

* la gratification. Aussi un rat de la plus petite espèce,

et si diminutif qu'on eût bien pu l'appeler souris, disait, en se haussant sur la pointe du pied, à M. Duponchel, dont elle cherchait à capter entièrement la bienveillance : « Je ne suis pas de celles qui ont refusé de monter dans la gloire du Lac des fées^ parce qu'elle n'était pas assez solide. » C'est à l'occasion d'un de ces rats enchevêtré dans une bande d'air, au grand efiOroi du public, que la divine Taglioni a parlé sur le théâtre pour la première et la seule fois de sa vie . « Rassurezvous, messieurs, il n'est rien arrivé de fâcheux. »

Telles sont les propres paroles de cette nymphe idéale, qui, jusque-là, n'avait parlé qu'avec ses pieds, et que tout le monde croyait muette comme une statue grecque.

Pendant la représentation, lorsqu'il n'occupe pas la scène, le rat, qui est très-légèrement habillé d'ailes de papillon, de nuages de gaze, et autres étoffes peu propres à concentrer le calorique, se tient debout sur les grillages des bouches de chaleur, espacées de coulisse en coulisse, se promène avec une de ses compagnes, et cause avec quelque diplomate ou quelque secrétaire de légation, ou bien il répète son pas au foyer de la danse, grande pièce ornée du buste eu marbre de la Guimard, et, tout récemment encore, des lanternes chinoises de la Chatte métamorphosée en femme. Cette salle, coupée en deux par un plancher de rapport, formait autrefois le salon de l'hôtel Choiseul : on n'y peut entrer que chapeau bas. Quelquefois, lorsqu'il ne paraît que danfe les premiers actes, le rat rentre dans la salle, et monte dans cette partie du théâtre qu'on appelle le four, près des loges du cintre et des bonnets d' évoque. De mauvaises langues prétendent que le spectacle est la chose dont on s'y occupe le moins.

La représentation achevée, la pauvre fille dépouille définitivement le maillot, reprend ses habits de ville, et descend par le couloir où stationnent les galants qui n'ont pas leurs entrées dans les coulisses, privilège fort rare qui n'est accordé qu'aux membres du corps diplomatique, aux lions fashionables, et aux sommités du journalisme. La danseuse ^rend le bras du préféré, qui l'emmène souper, et la reconduit chez elle'ou chez lui, selon la circonstance.

Voilà le côté public, théâtral, non muré, de l'existence du rat; le côté intime est diflicile à décrire devant des lecteurs pudibonds: il est viveur enragé, soupeur féroce, et sable le vin de Champagne comme un vaudevilliste ; ses mœurs, si l'on doit donner ce nom à l'absence complète de mœurs, sont excessivement licencieuses et très-régence; les phrases équivoques et les plaisanteries en jupon très-court, les mots sans feuille de vigne, abondent dans sa conversation, d'un cynisme à embarrasser Diogène. Cette alternation perpétuelle de pauvreté et d'opulence, de privations et d'orgies, cet oubli parfait de la veille, du lendemain, et surtout du présent, ces habitudes élégantes et ignobles, cet argot emprunté aux saltimbanques et aux gens du monde, forment un caractère piquant,

original, d'une grâce dépravée, d'une allure bohémienne tout à fait propre à réveiller la fantaisie blasée des dandys et des beaux fils, quelquefois môme Tamour ; car ces petites filles sont presque toujours fort jolies, contre Tidée du public, qui ne peut se figurer une fille de théâtre qu'avec de fausses dents, des yeux de verre, des maillots rembourrés^ des corsets gonflés de ouate, des cheveux achetés à la foire de Caudebec, un teint couperosé, une peau jaune et rance qui n'a d'éclat qu'aux lumières. Les femmes du monde répandent • très-activement ces idées préservatrices; mais il n'en est pas moins vrai que les peaux les plus fines, les plus douces, les plus satinées, que les dents les plus pures et les plus blanches, sont celles dès femmes de théâtre, par la raison très-simple qu'elles en prennent depuis l'enfance un soin extrême, qu'elles ont des raffinements de toilette excessifs, et qu'elles savent très-bien qu'une ride ou une tache, c'est cinq cents francs ou mille francs de moins par mois sur leur budget. L'illusion du théâtre est une illusion du bourgeois : la scène fait paraîtrç laides beaucoup de fenmies qui sont jolies, mais elle n'a jamais fait trouver jolie une femme qui était laide. D'ailleurs, cette gymnastique perpétuello, ces émotions variées, et, s'il faut le dire, cette folle

vie^ sont favorables aux développements des femmes et à la santé. Plus d'une jeune fille vertueuse, timide bouton éclos à l'ombre du rosier maternel, envierait la fraîcheur et le velouté des joues du rat le plus immoral.

Nous devons dire qu'une tendance nouvelle se manifeste dans les mœurs des coulisses. Naguère, le rat allait et venait toujours seul, rentrait ou ne rentrait pas, sans que madame sa mère y prit garde le moins du monde; maintenant, la mère et la fille ont compris que la sagesse rapportait plus que le vice, et que l'innocence d'une jeune vierge de seize ans valait mieux que le libertinage d'un enfant de treize ans- Tous les marchés d'esclaves ne sont pas en Turquie : ici, à Paris même, au milieu du'xixe siècle, il se vend plus de femmes qu'à Constantinople. Plus la sagesse de l'enfant est notoire, plus les enchères montent haut; il y en a qui vont jusqu'à soixante mille francs. Avec cette somme, on aurait en toute propriété une demidouzaine, et même plus, de Géorgiennes, de Circas- •siennes, de femmes jaunes de Golconde et de négresses de Damanhour.

L'appât de quatre ou cinq louis déterminait autrefois ces vertueuses mères à prêter leurs filles pour des sou-

pers, des parties de plaisir^ des bals masqués et des' orgies de carnaval; maintenant, elles inspirent à leurs enfants des idées d'ordre et d'économie, qui feraient honneur aux mères de famille du Marais ou de la Vue Saint-Denis. Ces phrases : • Il faut songer à se faire un sorti Tu n'oublieras pas ta mère quand tu seras heureuse 1 » reviennent à tout instant dans leur conversation.

Les rats mettent à la caisse d'épargne, ce qui annonce évidemment la fin du monde ! A la vie échevelée et folle a succédé la vie de ménage, la vie de pot-au-feu, le bouilli sans persil. Enfantin chercherait vainement la femme libre à l'Opéra : tout ce peuple est arrangé par couples, comme les animaux de l'arche, et vit maritalement. Ces unions morganatiques soiit fort à la mode, et nous devons dire que, sauf quelques exceptions, la fidélité y est aussi exactement gardée qu'ailleurs. Les mnrcheuses^ dont le nom si tristement significatif, indique qu'elles seraient mieux sur l'asphalte où on les a prises que sur les planches de rOpéra, gardent seules l'ancienne licence; mais ce qui n'était que de la débauche élégante et folle devient chez elles du stupide libertinage. Au moins, le rat est artiste^ il a une autre ambition que celle de l'argent :

l'orgueil, cette belle passion dont les âmes basses disent tant de mal, a de la prise sur lui. OflFrez-lui cent louis ou un pas à danser, un beau pas de premier sujet, il n'hésitera pas : il aime la gloire autant que les cachemires et les soupers.

Pourquoi Tart du vôtement est-il abandonné tout entier au caprice des tailleurs et des couturières, dans une civilisation où l'habit est d'une grande importance, puisque, par suite des idées morales et du climat, le nu n'y parait jamais? Le vêtement, à l'époque moderne, est devenu pour l'homme une sorte de peau dont il ne se sépare sous aucun prétexte et qui lui adhère comme le pelage à l'animal, à ce point que la forme réelle du corps est de nos jours tout à fait tombée en oubli. Toute personne un peu liée avec des peintres^ et que le hasard a fait entrer dans l'atelier à l'heure de la pose, a éprouvé, sans trop s'en rendre

compte, une surprise mêfée d'un léger dégoût, à Taspect de la bête inconnue, du batracien mâle ou femelle posé sur la table. Certes, une espèce inédite, rapportée récemment de l'Australie centrale, n'est pas plus imprévue et plus neuve, au point de vue zoologique , et, vraiment , une cage du Jardin des Plantes devrait-étre réservée à deux individus de l'un et de l'autre sexe appartenant au genre homoy et dépouillés de leur peau factice. Ils y seraient regardés avec autant de curiosité que la girafe, l'hémione, le tapir, rornithorhynque, le gorille ou la sarigue.

Sans les admirables restes de la statuaire antique, la tradition de la forme humaine serait entièrement perdue. C'est en consultant ces marbres et-ces bronzes, OQ les plâtres moulés sur eux, et en les comparant au modèle nu, que les artistes parviennent à reconstituer péniblement l'être idéal qu'on voit dans les sculptures, les bas-relieft et les tableaux- Quel rapport existe* t-il entre ces figures abstraites eMes spectateurs habillés qui les' regardent? les croiî*ait-Oû de la môme race? En aucune manière.

Nous regretterons éternellement le nu, qui est le principe même de l'art, puisque l'homme ne peut concevoir de forme plus parfaite que hi ftienne, pétrie à

l'image de Dieu. Le nu, qai était natvA^, sous le divin climat de la Grèce, dans la jeunesse de Thumanité, lorsque la poésie et les arts s'épanouissaient comme les fleurs d'un printemps intellectuel, a fait Phidias, Lysippe, Cléomène, Agasias, Agésandre, Apelles, Zeuxis, Polygnotte, comme plus tard il a produit Michêl-Ange et les merveilleux artistes de la renaissance (sous le nom de nw, nous comprenons la draperie, son complément obligé, comme l'harmonie est le complément de la mélodie); mais déjà le nu n'était plus qu'une convention ; l'habit était la visible forme de l'homme.

Statuaires et peintres se plaignent de cet état de choses qu'ils pourraient, non pas changer, mais modifier à leur avantage. Le costume moderne les empêche, disent-ils, de faire des chefs-d'œuvre; à les entendre, c'est la faute des habits noirs, des paletots et des crinolines, s'ils ne sont pas des Titien, des Yan Dyck, des Yélasquez. Cependant ces grands hommes ont peint leurs contemporains dans des costumes qui laissaient aussi peu paraître le nu que les nôtres, et qui, parfois élégants, étaient souvent disgracieux où bizarres. Notre costume est-il, d'ailleurs, aussi laid qu'on Irf prétend? N'a-t-il pas sa signification, peu comprise

malheureusement des artistes, tout imbus d'idées antiques? Par sa coupe simple et sa teinte neutre, il donne beaucoup de valeur à la tête, siège de l'intelligence, et aux mains, outils de la pensée ou siège de la race; il maintient le corps à son plan et indique les sacrifices nécessaires à Teffet. Supposez Rembrandt face à face avec un homme de nos jours, en habit noir; il concentrera la lumière prise d'un peu haut sur le front, éclairera une joue, baignera l'autre d'une ombre chaude, fera pétiller quelques poils de la moustache et de la barbe, frottera l'habit d'un noir riche et sourd, plaquera sur le linge une large touche de blanc paillé, piquera deux ou trois points brillants sur la chaîne de montre, enlèvera le tout d'un fond grisâtre, glacé de bitume. Cela fait, vous trouverez le frac du Parisien aussi beau, aussi caractéristique que le justaucorps ou le pourpoint d'un bourgmestre hollandais. Si vous préférez le dessin à la couleur, voyez le portrait de M. Bertin par M. Ingres. Les plis de la redingote et du pantalon ne sont-ils pas fermes, nobles et purs comme les plis d'une chlamyde ou d'une toge? Le corps ne vit-il pas sous son vêtement prosaïque comme celui d'une statue sous sa draperie.

La beauté et la force ne sont plus les caractères

typiques de rhomme à notre époque. Antinous serait ridicule aujourd'hui. Le moindre cric fait la besogne musculaire d'Alcide. On ne doit donc pas orner ce qui n'a pas d'importance réelle; il s'agit seulement d'éviter la lourdeur, la vulgarité, l'inélégance, et de cacher le corps sous une enveloppe ni trop large, ni trop juste, n'accusant pas précisément les contours, la môme pour tous, a peu de chose près, comme un domino de bal masqué. Point d'or, ni de broderies, ni de tons voyants; rien de thé&tral : il faut qu'on sente qu'un homme est bien mis, sans se rappeler plus tard aucun détail de son vêtement. La finesse du drap, la perfection de la coupe, le fini de la façon, et surtout le bien porté de tout cela constituent la distinction. Ces nuances échappent aux artistes, du moins au plus grand nombre, amoureux des couleurs vives, des plis abondants, des draperies à cassures miroitantes, des torses aux pectoraux bien divisés, des bras aux biceps en relief. Ils regrettent que quelque jeune élégant n'ait pas le caprice d'une toque à plume et d'un manteau écarlate ; et ils s'étonnent de la persistance des gens du monde à garder ce costume si triste, si éteint, si monotone. C'est comme si on demandait pourquoi à Venise toutes les gondoles sont noires.

CependaDt rien n'est plus facile t distinguer^ans runiformité apparente que la gondole du patrfden de la gondole du bourgeois.

Mais, par exemple, si les artistes sont fondés en raison lorsqu'ils réclament contrôle costume des hommes, dont ils laissent l'invention aux tailleurs au lieu de le dessiner eux-mêmes, ils n'ont aucune objection plausible à élever contre le costume des femmes. S'ils allaient plus souvent dans le monde et voulaient se dépouiller de leurs préjugés d'atelier pendant une soirée, ils verraient que les toilettes de bal ont de quoi satisfaire les plus difficiles, et que le peintre qui les traiterait d'une façon historique, en y appliquant le style, sans cesser pour cela d'être exact, arriverait à des effets de beauté, d'élégance et de couleur dont on serait étonné. Il faut toute la force de la fausse éducation classique pour n'être pas frappé de l'aspect charmant que présentent une sortie d'Opéra, un cercle de femmes assises dans un salon, ou causant debout près d'une console ou d'une cheminée.

' Jamais peuWtre on ne s'est mieux coiffé : les cheveux sont ondes, crépelés, nattés, relevés en ailes, rejetés en arrière, tordus en câble, avec un art vraiment merveilleux. Le peigne parisien vaut le ciseau grec.

BS LÀ MODE 355

et les cheveux obéissent plus docilement qup le marbre de Paros ou du PentéUque. Regardez ces beaux bandeaux noirs, décrivant leurs lignes pures sur un front pâle, et pressés comme par un diadème, par une torsade, qui part du chignon et s'y rattache, cette couronne blonde, où semble palpiter la brise amoureuse, et qui forme comme une auréole d'or à une tête blanche et rose 1 Voyez avec quel goût se massent sur la nuque ces nœuds, ces boucles, ces tresses enroulées sur elles-mêmes comme une corne d'Ammon, ou comme une volute de chapiteau ionien 1 Un sculpteur athénien, un peintre de la renaissance, les disposeraient-ils avec plus de grâce, d'ingéniosité et de style? — Nous ne le croyons pas.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'arrangement même des cheveux, que serait-ce si nous arrivions aux coiflùres proprement dites; nous défions l'art d'inventer ' mieux. Tantôt ce sont des fleurs où tremblent des gouttes de rosée, ouvrant leurs pétales parmi des feuillages glauques, roux ou verts; tantôt de souples brindilles qui descendent négligemment sur les épaules; ou bien des sequins, des résilles de perles, des étoiles en diamant, des épingles à boule de filigrane ou constellées de turquoises, des bandelettes d'or nattées avec les

cheveux, des plumes légères comme des vapeurs colorées, comme des arcs-en-ciel, des nœuds de ruban chiffonnés et feuillus comme des cœurs de rose, des lacis de velours , des gazillons lamés d'or et d'argent dont chaque cassure papillote aux lumières, des écheveaux dé corail rose, des grappes d'améthyste, des groseilles de rubis, des papillons de pierres précieuses, des bulles de verre au reflet métallique, des élytres de buprestes, tout ce que la fantaisie peut r^ver de plus frais, de plus coquet, de plus brillant, et tout cela sans surcharge, sans excès, sans entassement grotesque, sans luxe ridicule, bien enharmonie avec l'air du visage et les proportions de la tête; la Vénus de Milo, si elle retrouvait ses bras et si une femme du monde voulait lui prêter son corsage, pourrait aller en soirée coiffée comme elle est. Quel éloge pour la mode de notre temps 1 Mais la crinoline, allez-vous dire; les jupes cerclées, les robes à ressorts qu'on fait raccommoder comme des montres par l'horloger lorsqu'elles se détraquent, n'estce pas hideux, sauvage, abominable, contraire à l'art? Nous ne sommes pas de cet avis ; les femmes ont raison qui maintiennent la crinoline malgré les plaisanteries, les caricatures, les vaudevilles et les avanies de toute sorte.

Elles font bien de préférer ces jupes amples, étoffées, puissantes, largement étalées à l'œil, aux étroits fourreaux ou s'engaînaient leurs grands-mères et leurs mères. De cette abondance de plis, qui vont s'évasant comme la fustanelle d'un derviche tourneur, la taille sort élégante et mince; le liant du corps se détache avantageusement, toute la personne pyramide d'une manière gracieuse. Cette masse de riches étoffes fait comme un piédestal au buste et à la tête, seules parties importantes, maintenant que la nudité n'est plus admise. — Si l'on nous permettait un rapprochement mythologique dans une question si moderne, nous dirions qu'une femme en toilette de bal se conforme à l'ancienne étiquette olympienne. Les dieux supérieurs, en représentation, avaient le torse nu; des draperies à plis nombreux les enveloppaient des hanches aux pieds. C'est pour cela qu'on doit, quand on s'habille, se découvrir la poitrine, les épaules et les bras. La même mode se retrouve .à Java, où l'on ne peut se présenter à la cour que nu jusqu'à la ceinture.

Érudition et plaisanterie à part, une jeune fenune décolletée, les bras découverts, coiffée comme nous l'avons dit et traînant après elle des flots de moire antique, de satin ou de taffetas, avec ses doubles jupes

OU ses volants multiples, nous semble aussi belle et au9si bien costumée que possible, />t nous ne voyons pas trop ce que l'art aurait à lui reprocher. Par malheur, il D*y a pas de peintres contemporains; ceux qui paraissent vivre de notre temps appartiennent à des époques disparues. L'antiquité mal comprise les empêche de sentir le présent. Ils ont une forme de beau préconçue, et Tidéal moderne est lettre close pour eux.

Due objection plus sérieuse serait celle de Tincompatibilité de la crinoline avec l'architecture et l'ameublement modernes. Lorsque les femmes portaient des paniers, les salons étaient vastes, les portes s'ouvraient à deux larges battants, les fauteuils écartaient leurs bras, les carrosses admettaient aisément cette envergure de jupes ; les loges de théâtre ne ressemblaient pas à des tiroirs de commode. Eh bien, on fera des salons plus grands, on changera la forme des meubles et des voitures, on démolira les théâtres! La belle affaire! car les femmes ne renonceront pas plus à la crinoline qu'à la poudre de riz, — autre thème de déclamation banale que ne devrait varier aucun artiste.

Avec le rare sentiment d'harmonie qui les caractérise, les femmes ont compris qu'il y avait une sorte de dissonance entre la grande toilette et la figure naturelle.

De m6m6 que les peintres habiles établissent Taccord des chairs et des draperies par des glacis lâgers, les femmes blanchissent leur peau, qui paraîtrait bise à côté des moires, des dentelles, des satins, et lui donnent une unité de ton préférable à ces martelages de blanc, de jaune et de rose qu'offrent les teints les plus purs. Au moyen de cette fine poussière, elles font pren-^ dre à leur épiderme un mica de marbre, et ôtent à leur teint cette santé rougeaude qui est une grossièreté dans notre civilisation, car elle suppose la prédominance des appétits physiques sur les instincts intellectuels. Peutêtre même un vague frisson de pudeur engage-t-il les femmes à poser sur leur col, leurs épaules, leur sein et leurs bras ce léger voile de poussière blanche qui atténue la nudité en lui retirant les chaudes et provocantes couleurs de la vie. La forme se rapproche ainsi de la statuaire ; elle se spiritualise et se purifie. Parleronsnous du noir des yeux, tant blâmé aussi? Ces traits marqués allongent les paupières, dessinent Tare des sourcils, augmentent l'éclat des yeux, et sont comme les coups^ de force que les maîtres donnent aux chefsd*œuvre qu'ils finissent. La mode a raison sur tous les points.

Qu'un grand peintre comme Vérouôse peigne l'esca-

lier de TOpéra ou le vestibule des Italiens, quand les . duchesses du monde ou du demi-monde attendent leurs voitures, drapées de burnous blancs, de cabans rayés, de camails d*hermine, devsorties de bal capitonnées et bordées de cygne, d'étoffes merveilleuses de tous les pays; la tête étoilée de fleurs et de diamants, le bout du gant posé sur la manche du cavalier, dans toute rinsolence de leur beauté, de leur jeunesse et de leur luxe, et vous verrez si, devant son tableau, on parlera de la pauvreté de notre costume I

Lk TAUROMACHIE

On a fait beaucoup de descriptions de courses de taureaux, plus ou moins exactes^ à des points de vue diflFérents.

Presque toutes commencent par des considérations élégiaques sur la férocité de ces jeux sanglants.

Notre manière de voir n'est pas la même, et nous partageons là-dessus les idées espagnoles. Nous trouvons que ce spectacle est noble, héroïque, et digne d'un peuple vaillant; il démontre la supériorité du couçage sur la force brutale, et de l'esprit sur la matière.

Cotte lutte, où le Combattant le plus faible est prcs-

que toujours vainqueur, et cela, par le sang-froid, par Tappréciation juste du danger, inspire à Tâme des spectateurs un sentiment de fierté bien différent du trouble où les laissent les émotions de théâtre. C'est une impression mâle, énergique, robuste, et préférable aux mélancolies romanesques, aux aspirations * sans but ou vers des régions inaccessibles, que font naître dans Tesprit du peuple les représentations scéniques, en lui découvrant un monde où il ne doit jamais entrer.

Quand Montés vient d'abattre un taureau par une de ces estocades étincelantes, rapides comme la foudre et la pensée, et qu'il est applaudi par des milliers de mains brunes et de mains blanches, il n'est personne qui ne désirât être à sa place*

C'est un héros dans la force du terme, et, quoi qu'en puissent dire les poltrons, jouer sa vie sur un coup de dé est une belle chose, çue ce soit pour conquérir un trône ou un applaudissement.

Les toreros cependant ne courent pas autant de risques qu'on pourrait le croire; ils sont exercés de longue main, et les accidents sont réellement assez rares : c'est tout au plus si, année moyenne, on compte, pour toutes les Espagnes, un ou deux cas de

mort, et une douzaiae de blessures ayant quelque gravité.

C'est trop sans doute; niais il faut penser que les courses ont lieu pendant six mois, et presque toutes les semaines dans beaucoup de localités. Si Ton marquait ce qu'il y a, en France, d'écuyers, d'acrobates et de faiseurs de tours qui se rompent le cou, l'on arriverait à un chiffre bien plus élevé.

Ferdinand Vil, el rey neto^ grand amateur de courses, avait fondé à Séville un conservatoire de toromaquia, où des élèves choisis étaient dressés, aux frais du gouvernement, à tuer les taureaux d'âprôs léé îêgles dé Part et avec lés 6ncîs«e» les plus exquises".

On commence d'abord par exercer les élèves sur un taureau de carton, auquel ils détachent des estocades, à peu près comme lorsqu'on tire le fleuret au mur.

Quand ils (mt acquis aisez de précision et qu'ils touchent fréquemment les bonnes places (derrière les cornes, à la racine du eoci^ ou entre les deux épaulés), (m les met face à face dans l'arène avec de jeunes taureaux de deui ou trois ans qu'oE somme novillos; Textrémité de leurs cornes est garnie de

lanières de cuir entrelacées de manière à former une boule, et ils s'appellent, à cause de cela, embolados. De cette façon, ils ne peuvent faire de mal, et . le seul danger que coure le jeune torero, c'est d'être renversé et foulé aux pieds.

Lorsque les élèves sont tout à fait sûrs de leurs coups^ ils s'attaquent à des taureaux sérieux; les professeurs sont à côté d'eux pour les soutenir en cas de péril. Âpres trois ou quatre années d'études, les apprentis toreros sont en état de paraître dans la place.

Cependant bien des maîtres célèbres n'ont pas suivi cette route : ils ont d'abord été banderilleros^ capea^ dores, avant de devenir espadas.

Le grand Montés, le digne descendant des Romero, des Martincho, des Pepe-IUo, a écrit un traité spécial où il analyse minutieusement les qualités que doivent avoir les toreros; les diflérentes suertes ou cogidas^ la manière d'agiter la cape, tl'appeler le taureau, de se servir de la muleta^ et toutes les ressources du métier. Plusieurs chapitres sont consacrés à la connaissance et à l'appréciatiçn des taureaux, et ce ne sont pas les mointt curieux de l'ouvrage.

En effet, de la justesse de coup d'œil du torero dépendent sa sûreté et sa vie.

Les taureaux ont des caractères différents et ne se conduisent pas tous sur la place de la môme manière : un torero habile^ dès les premiers pas que fait une bête dans Tarène, comprend si elle est lourde {aplomadafj ou légère (de muchas piernas), franche ou sournoise; si elle a la vue basse ou longue, chose d'une extrême importance. Ces défauts et ces qualités se distinguent à des signes certains ou presque certains pour des yeux exercés comme ceux de Montes et des maîtres célèbres.

Une chose importante, c*est que les taureaux n'aient jamais paru sur la place.

Ceux qui ont déjà figuré dans quelque course en qualité de novUlos sont beaucoup plus dangereux que les autres; ils manquent de sencillez (franchise), se défient, se tiennent sur leurs gardes, et mettent à profit leur expérience. C'est par un taureau de cette nature que fut tué le fameux Pepe-IUo.

On bon taureau de course doit être âgé de quatre ou cinq ans, et avoir été élevé dans un pâturage (gornaderia) éloigné de toute habitation humaine, de façon à conserver toute sa sauvagerie. Il doit avoir

les jambes sèches, l'épaule large, le fanon développé, les cornes longues, évasées en croissant.

Les plus estimés viennent d'Dtrera et des montagnes de l'Aragon. On les amène soit au moyen d'une vache qu'ils suivent, soit en les mêlant à de grands bœufs qui ont des sonnettes au cou ; des bergers à cheval, armés de lances, les conduisent au lieu de leu!* destination, en évitant les endroits fréquentés et ne marchant que la nuit.

A Madrid, on va les voir, la veille de la course, parqués dans un pré qu'on appelle el aroyo. Cette promenade n'est pas sans quelque danger : les amateurs, les dilettanti, qui portent en Espagne le nom d'aficionadoSj observent les gladiateurs cornus, se passionnent pour tel ou tel animal et tirent des augures* favorables ou défavorables pour le lendemain ; les défauts et les qualités des taureaux sont analysés avec une sagacité merveilleuse.

La nuit môme qui précède la course, on les enferme dans des loges formées de poutres, qui s'ouvrent et qui se ferment avec des portes assez semblables à des vannes de moulin. Us ne sortent de là que pour s'élancer dans l'arène.

A travers les interstices des poutres, on harcèle

de piqûres ceux d'entre eux qui paraissent d'humeur pacifique, et l'on ne néglige rien pour leur aigrir le caractère. On leur fait des frictions d'acide nitrique, qui les exaspère au plus haut degré.

Chaque taureau porte au cou, piquée dans le cuir par une aiguillette, une touffe de rubans appelée divisa, et dont la couleur sert à faire reconnaître la p&turage et l'éleveur auxquels il appartient. La couleur des divisas est indiquée sur Taffiche des courses avec les noms des provinces et des propriétaires, «l peu près comme, sur les programmes des courses de chevaux, se trouvent indiquées les nuances des casaques que portent les jockeys.

Tous les taureaux qui paraissent sur la place, dans des localités d'importance secondaire, ne sont pas inévitableipent mis à mort. Alors, Tafflcbe mentionne cette particularité dans les termes suivants : Se Itdiaran seis toros, siendo dos de mtierte (on combattra six taureaux, dont deux à mort). Hais, à Ma* drid, le carnage est complet^ et nul taureau ne sort vivant de l'arène. ^

. Lé nombre des victimes est ordinairement de huit, qui éventrent chacune deux ou trois chevaux avant

368 liA PEAU DE TIGRE

d'être livrées au fer de Tespada. Cela forme une me • dia-corrida (demi-course).

La corrida entière, comme elle se pratiquait anciennement et encore sous Ferâinand VII, aficionado enragé, avait deux actes, et consommait seize taureaux; le premier acte se jouait le matin, et le second à la tarde (sur le tard), c'est-à-dire vers les cinq heures du soir.

Le second acte est le seul que l'on exécute maintenant devant un immense concours de monde, dans le cirque que l'on trouve à la gauche de la belle porte d'Alcala, en sortant de la ville.

Malgré les récits plus ou moins circonstanciés des voyageurs, il est encore peu de personnes qui se figurent bien nettement la disposition d'une plaza et la manière dont les choses s'y passent. Il nous convient de donner une idée complète de ce spectacle étrange, intéressant au suprême degré, et qui rend bien fades, pour ceux qui ont eu comme nous le bonheur d'y assister, toute espèce de représentations scéniques.

Goya, l'admirable auteur des Caprices^ était un aficionado exalté : il passait sa vie parmi les toreros et ne manquait pas une course. Il a rendu, sous le

titre de Toromaqum, dans une suite d'eaux-fortes mêlées d'aqua-tinta, avec cette fougue, cette fantaisie et ce caractère profondément espagnol qui lui sont propres, différentes scènes de courses depuis les Mores jusqu'à son temps, depuis Gazul, le Cid et Cbarles-Quint jusqu'à l'étudiant de Falces, Hartincbo et l'Américain.

C'est à ce recueil, qu'on ne trouve que fort difficilement en France et qui n'existe pas à la Bibliothèque royale, que l'on pourrait emprunter des illustrations. II serait impossible d'en avoir de plus locales et de plus fidèles.

L'arène est fort vaste, en général; ce drame a besoin de place pour se dérouler, et les petites dimensions d'une place le rendent plus dangereux. Celle de Cadix, une des moins grandes d'Espagne, est red^Mée des toreros les plus intrépides : si les taureaux sont légers, ou, comme on dit en argot toromaquiste, de beaucoup de jambes (de muchas pierna$)^ il faut se tenir tout près des barrières; car on serait facilement atteint. Dans les vastes places, le torero s'est bientôt mis hors de distance; car le taureau ne court vite que par l'impulsion du premier, élan, et il se fatigue bientôt.

Les places de Madrid, de Séville, de Jerès, de Malaga, de Valence, que nous avons vues, peuvent contenir dix ou douze mille personnes, ce qui fait aisément comprendre quelle doit être la grandeur de l'arène.

Autour de l'arène règne une barrière en planches de six à sept -pieds de haut environ, qui s'appelle las tablas. Du côté de la place, les tablas sont garnies d'un reJ)ord, ou cordon de charpente en saillie, qui donne aux toreros poursuivis la facilité de poser le pied pour franchir plus lestement la barrière. Les tablas sont éloignées de quatre ou cinq pieds du premier gradin de l'amphithéâtre, de manière à former un couloir par où circulent les gens de service.

Les places les plus recherchées sont celles du premier gradin, bien qu'elles soient les plus dangereuses; car le taureau franchit quelquefois la première enceinte; on les appelle asientos de barrera : c'est là que se mettent les aficionados, comme les amateurs de ballet aux stalles d'orchestre, les jours où dansent Taglioni, Elssler ou Carlotta.

Les loges nommées tertvlias ou pcacos se trouvent en haut, sur le bord du vaste entonnoir formé par le cirque.

LA TAUROMACHIS 371

Quatre portes sont' percées symétriquement dans la circonférence de l'arène : la première, qui se trouve en face de la logç de Tayuntamiento, est le toril; c'est par là que les taureaux entrent dans la place. La seconde, en face, est le matadero^ l'endroit où l'on entraîne les bêtes mortes, où l'on écorche les taureaux, etc. La troisième contient les écuries et le chenil; et la quatrième; qui fait face à celle-là, donne sur le foyer des toreros ; c'est là qu'ils s'habillent et se retirent, s'ils sont blessés ou contusionnés.

Maintenant que nous vous avons donné une idée du terrain^ nous allons vous décrire les acteurs.

Tous ceux qui s'adonnent à la toromaquia sont compris sous le nom générique de torerbs ou diestros] il est très-rare que l'on se serve du mot toréador.

Nous n'avons jamais entendu, en Espagne, quelqu'un se servir du mot toréador ni de celui de matador.

Les toreros sont divisés en plusieurs catégories, dont chacune à une mission spéciale à remplir; le rôle de chaque acteur est très-nettement arrêté dans cette tragédie. ^

Le picador est celui qui subit la première attaque du taureau : il est posté à quelques pas de la porte du

toril. Les qualités nécessaires pour être bon picador sont assez nombreuses : la première, c'est d'être excellent écuyer ; la plupart du temps, ils ont affaire à des chevaux vicieux, sans moyens, ruinés ou mal dressés; car la plaza de Toros est, pour les rosses espagnoles, ce que Montfaucon est pour les rosses parisiennes.

Comme très-souvent le picador est obligé de fournir sa carrière avec un cheval éventré et plus qu'à moitié mort, il faut qu'il excelle dans Tart de soutenir et d'éperonner sa monture. 11 faut, en outre, qu'il soit d'une constitution athlétique et d'un certain poids pour résister à l'assaut de l'animal furieux.

Le picador est exposé à de fréquentes chutes ; son cheval est souvent renversé les. quatre fers en l'air. Le . talent est de tomber sous le corps du cheval, qui sert de bouclier et reçoit les coups de corne destinés au cavalier : l'arme du picador, ainsi que son nom J'indique, est une lance de six à sept pieds de long, garnie d'un fer de deux ou trois pouces, qui peut piquer et irriter l'animal, mais non lui donner la mort.

Pour que la hampe de cette lance ne lui glisse pas dans la main, le picador porte au pouce un doigt de peau. Avec cette lance ( vara), il doit frapper le taureau à l'épaule gauche et non ailleurs, et la précision

de certains picadores est telle, qu'ils remettent plusieurs fois dans le môme trou. Dn coup porté ailleurs déshonorerait le picador, et serait regardé comme le plus lâche assassinat.

Le picador, aussitôt que, sur le signe de l'alcade, le garçon de combat a ouvert les portes du toril, s'affermit sur ses arçons, abaisse sa lance et attend le choc, immobile sur son cheval, dont on a eu soin de bander les yeux.

S'il a le bras vigoureux et l'assiette ferme, le taureau passe après avoir pesé sur la lance, et court, emportant à l'épaule une blessure qui ne tarde pas h rayer sa peau noire de filets pourpres, vers le second picador posté, le long des tablas, à quelque distance du premier. Souvent le taureau, s'il est ce qu'on appelle un taureau clair (claro), fonce sur le picador sans tenir compte des piqûres de la vara^ et fouille à grands coups de corne le ventre ou le poitrail du cheval. Cette position est assez critique, car, ainsi travaillé, le pauvre cheval ne peut manquer de s'abattre et de tomber sur le flanc.

Le picador s'accroche alors aux tablas et se réfugie dans le couloir; ou bien il se couvre avec le corps de sa monture, en attendant gue les chulos viennent

le délivrer, ce qu'ils font en agitant devant le mufle du taureau des capes de couleurs briUaates, dont le stupide et farouche animal se met à poursuivre les plis voltigeants et trompeurs, abandonnant, pour cette ombre vaine, une vengeance assurée, et qu'un coup de corne de plus aurait accomplie. • m

Le costume du picador mérite d'être décrit : il consiste dans de grands pantalons de peau de buffle, dont les ^ jambes, surtout la droite, qui est plus exposée aux chocs, sont matelassées et garnies de tôle; dans une veste courte de velours, rouge, orange ou bleue, enjolivée de broderies; de boutons, d'aiguillettes, d'ornements de toute sorte aux coudes, aux parements, aux épaulettes, et jusque dans le milieu du dos; — un gilet également brodé; une large ceinture de soie ; un chapeau gris à larges bords, tout orné de rubans, et assez semblable à celui de nos forts de la halle, complètent l'ajustement. La selle est haute par devant et par derrière; les étriers, de bois, ont la forme des étriers turcs, et présentent au fond un point d'appui large et 'solide.

11 faut vraiment que les picadores soient de fer pour résister à des secousses si violentes, à des chutes si rudes. 11 est vrai que te sol de l'arène est préparé

comme celui du Cirque-Olympique, ce qui diminue le dauger.

Les pîcadores les plus renommés aujourd'hui sont : Sevilla, Fabre Rodriguès, Juan de Dios Dominguez, Tonquin Evisto, Antonio Sanchez, José Trigo, Joaquîn Coito et Francesco Brioues, de Puerto-Réal ; mais Sevilla surtout est sans rival.

Le capeador^ ou chulo, vient immédiatement après le picador. Le capeador doit être jeune, svelte et bon coureur. Il u'a pour arme qu'un manteau (capa) de taflTetas, ou de percale gommée de couleur brillante, rose vif, bleu clair, jaune-paille, vert-pomme, qui puisse attirer facilement l'attention delà béte farouche.

Le chulo sert à distraire le taureau, à le faire changer de place, à lui donner le change quand un picador désarçonné se trouve en danger de recevoir quelque coup de corne; cela s'appelle, en style technique, capear ou sacar de capa; on dit aussi trastear.

Aucun de ces mots du dictionnaire tauromaquiste n'a d'équivalent ni en français ni dans aucune langue; ils appartiennent exclusivement à l'Espagne, comme les choses quils représentent.

Les suertes de capa les plus usitées sont la veronciOj la navarra el châtre^ les recortes et. les gaUeos.

La veroncia et surtout la navarra^ 8*emploient fréquemment : pour les exécuter, le chulo se place droit devant le taureau, l'appelle {dta) sur sa juridMion^ c'est-à-dire le fait sortir de son terrain, tend les bras, et lui secoue sa cape devant les yeux et gagne au pied; dans la navarra, Thomme, après avoir agité son manteau sur le mufle de l'animal, fait un saut de côté pour le laisser passer. Ces exercices brillants et gracieni n'offrent' que fort peu de danger; si le diestro est trop vivement poursuivi, il n'a qu'à jeter sa cape derrière lui, la bëte furieuse s'en empare, la décbire, la foule aux pieds, la lacère de coups de corne, la jette en l'air, s'embarrasse dans les plis, et se fait des turbans que les marchandes de modes n'ont pas prévus.

Ces suertes l'excitent et la fatiguent en même temps. Au lieu de courir jusque sur le terrain du diestro, le taureau commence à ne plus poursuivre la cape que pendant quelques pas, au bout desquels il revient à SSL querenda.

Il faut donc quelque chose de plus vif, de plus aigu pour aviver sa colère qui s'éteint. Le moment est arrivé de poser les banderillas.

Quand le quadrille (on nonune ainsi la troupe que tout matador enmène avec lui) n'est pas nombreux, les

capeadores font roflice de banderilleros; mais assez souvent les mertes de banderillas sont exécutées par des acteurs spéciaux. Elles exigent beaucoup d'adresse, de sang-froid et de légèreté, et pourraient devenir aisément dangereuses.

Les handeriUas consistent en flèches de trois pieds de long à peu près, ferrées d'une pointe à crochet pour s'implanter dans le cuir, et garnies de découpures de papier qui bruissent et papillotent.

Le banderillo va au-devant du taureau^ dont il éveille l'attention en choquant l'une contre Tautre ses flèches barbelées.

Le taureau sort de son terrain, passe sur celui du banderillo, baisse la tôte, s'humilie en termes techniques, pour lui donner la cogida ; c'est le moment de poser les dards, ce qui s'exécute en étendant les bras au-dessus des cornes, les pointes des flèches tournées en bas et un peu séparées de manière k ce qu'il en entre une dans chaque épaule, si l'animal a été bien manégé par les capeadores, c'est-à-dire si le manteau lui a été jeté très-bas, de façon à l'acoutumer à bien baisser la tête, les suertes de banderillas se font avec grâce et sécurité. Elles sont plus diflîciles et plus dangereuses quand le taureau tient les cornes hautes.

378 LA PEAU DJC TIGRK

One appréciation très-juste des dispositions de la bête, du degré de colère et de fatigue où elle est arrivée, de sa légèreté, du côté par lequel le coup de corne lui est plus facile, ce qui se connaît par le mouvement plus rapide de l'oreille, est tout à fait indispensable au banderillo.

Quand le taureau a sur les épaules trois ou quatre paires de banderillas, il est suffisamment préparé à la mort,

L'eipada, qui ju^qu'alore^ a été spectateur impassi* ble, en apparence, des divers événements de la course, son épée à la main, sa muleta «ur le bras ( espèce de voile rouge iïxé sur un b4ton ), mais qui n'a pais cessé d'observer les qualités, les défauts, les habitudes du monstre écumant avec lequel il va entrer en lutte, s> vanca vers la loge de Tayuntamiento et demande la permission de donner Testocade.

Cette permission accordée, Tespada jette sa montera ( sorte de coiflftire) en Tair, pour montrer qu'il joue son va-tout, et se dispose à sa périlleuse besogne.

Voici, d'après Montés, Tidéal du torero : personne, à coup sûr, n'en a plus approché que lui.

Le torero doit être doué par la nature de certaines

qualités particulières ; s'il n'est pas très-rare de les rencontrer réunies dans le même individu, il est, du moins, peu fréquent qu'elles s'y déploient dans tout leur éclat.

Les qualités indispensables au tcirero sont : la valeur, la légèreté et une parfaite connaissance de sa profes-? sion.

Les deux premières naissent avec l'homnie, la troi» sième s'acquiert.

La valeur est si nécessaire à celui qui veut devenir torero, que sans elle il ne pourra jamais arriver à l'être ; mais il faut que cette valeur n'aille pas jusqu'à la témérité et ne recule pas jusqu'à la peur: Tune et l'autre extrémité peuvent attirer beaucoup de malheurs et peut-être la mort.

Celui qui sera téméraire, et qui voudra exécuter un coup sans que le taureau soit dans la situation voulue, pour montrer ainsi son courage et son habileté, loin d'arriver à son but, fait preuve de manque de jugement et de peu de connaissances, et par le seul effet du hasard sortira sain et sauf d'une rencontre qui pouvait lui être fatale.

Celui qui, au contraire, laisse passer par crainte le

moment opportun d*exécnter la sverte, on ne comprend pas bien sa position, ou ne voit pas arriver le taureau, conséquences de la peur qu*il en a, sera toujours en danger d'être atteint. Ses rencontres seront très-périlleuses, le jugement lui défaillant pour éviter le taureau, et ce sera un miracle s'il ne finit pas ses jours sur les cornes de cette bête féroce.

Il est nécessaire d'éviter ces deux extrêmes avec soin; la vraie valeur est celle qui vous maintient devant le taureau dans la même sérénité que s'il n'était pas là, et vous laisse assez de sang-froid pour décider sur-le-champ ce qu'il faut faire avec la bête.

Celui qui possède cette valeur a la plus importante qualité du torero, et il peut être assuré qu'en y réunissant les deux autres, il jouera les taureaux sans le moindre risque.

La légèreté est une autre qualité tout à fait indispensable à celui qui veut s'adonner à la tauromachie; mais il ne faut pas croire que la légèreté du torero consiste à se mouvoir perpétuellement d'ici là sans tenir un instant en place; c'est un défaut très-grand, et auquel on reconnaît un mauvais torero. La légèreté dont nous parlons consiste à courir droit avec beaucoup

LA TAUROMAGHIfi 381

de vitesse, à se détourner, à se garer, à changer de dîreclion avec une grande célérité.

II est aussi nécessaire au torero de bien sauter; mais où sa légèreté s^apprécie le mieux, c'est dans les mouvements qu'il est nécessaire d'exécuter dans les embrogties de corte pour se préserver des coups de corne. ( Embroque se dit de la position où se trouve le diestro vid-à-vis du taureau, et dans laquelle il recevi*ait un coup de corne s'il n'en changeait. )

Celui qui possède cette agilité a beaucoup de chance pour que le taureau ne l'attrape jamais, et il est indispensable d'en être doué pour exécuter avec sécurité les recortes^ les gaUeos^ etc.

Il y a une remarque à faire relativement à cette dernière espèce de légèreté ; c'est que, lorsque celui qui la possède bien est arrivé, à cause de l'Âge, à perdre les pieds, il la conserve longtemps encore de manière à déployer sur l'arène la même supériorité magistrale qu'au temps où il avait toute sa vigueur.

Nous en avons des exemples frappants dans les matadores; car nous voyons des hommes qui sont lourds, même pour marcher, parce qu'ils passent la soixantaine, et qui tuent un taureau avec une légèreté iucroyablei exécutant des mcaivemebts très-rapides, ded

sauts violents, et usant de leurs pieds avec la même utilité et la môme perfection que lorsqu'ils ne comptaient pas plus de trente ans.

Celui qui, avec les deux qualités susdites; s'adonne à la tauromachie, finira par la pratiquer heureusement, à la condition- expresse d'y joindre une parfaite connaissance de Fart. Cette connaissance, il est facile de racquérir," et elle est si nécessaire, que sans elle l'homme qui ira se placer devant les taureaux deviendra leur victime, môme quand il aurait les autres qualités.

La valeur sans la connaissance ne lui servira qu'à ne pas chanceler en allant se jeter àlatôte du taureau, et la légèreté qu'à le faire blesser plus vite.

Par conséquent, la connaiss^ance est la principale qualité du bon torero ; elle doit être son guide dans toutes les mertes; la valeur lui servant à ce qu'aucune ne le trouble, et la légèreté pour les accomplir avec sécurité et perfection.

La nécessité de connaître à fond les règles de Tari est évidente lorsqu'on fait cette seule réflexion, que les taureaux ne laissent. pas le temps de consulter les livres ni les traités, et encore moins de méditer.

C'est pour cela qu'il ne faut se présenter, même de-

LA TAUBOMACHIE 383

vaut la bête la plus franche, que bien instruit de tout ce qu'il est possible de savoir ; alors, d'un seul coup d'œil, le torero comprendra les habitudes naturelles et accidentelles du taureau, sa classe, ses jambes et la manière dont les suertes doivent être divisées : il connaîtra le moment opportun de les exécuter et, aidé par la légèreté, il les pratiquera avec succès, sérénité et désinvolture.

« 11 ne sera jamais bon torero, celui qui ne possède pas à la perfection toutes ces qualités ; sa vie sera con- ^ tinuellement en péril ; il n'exécutera proprement aucune suerte^ et n'obtiendra pas l'approbation des spec* tateurs intelligents. Je lui conseille amicalement et avec sincérité de chercher un autre métier s'il est torero de profession, et, s'il est amateur, de ne pas se risquer avec des bêles de plus de trois ans, de les choi* sir d'une nature franche^ et, pour diminuer le danger, de leur mettre des boules ou de leur scier la pointe des cornes. »

Tel est l'avis de Montés, et personne n'en peut nier la justesse.

Le costume de Tespada est d'une grande élégance et souvent d'une grande richesse : culotte courte, veste de satin brodée d'or ou d'argent, ceinture et bas de

soie, fin soulier, coquette montera; rien n'y manque.

Tel de ces costumes a coûté quinze cents ou deux mille francs.

Les armes du matador sont une longue épée à la poignée en croix, et la muleta^ carré long d'étoffe de couleur rouge ajusté sur un bâton. La muleta lui sert à exciter le taureau, à lui donner le change, et surtout à VhumUiery c'est-à-dire à lui faire baisser la tête, position nécessaire pour certaines estocades.

Il y a différentes suertes de muerte ( coups de mort ), qui s'exécutent avec quelques variations nécessitées par le caractère et la nature des taureaux.

Une des plus usitées est celle qu'on nomme d toro recibido.

Le matador se porte en face de l'animal, l'appelle sur son terrain en faisant des passes avec la muleta, et, lorsqu'il fond sur lui, étend entre ses cornes le bras qui tient l'épée. Le taureau s'enferre lui-même, et le torero fait un saut de côté qui le met hors d'atteinte.

Vestocada de vuelapiés, dont on attribue l'invention à Joaquiu Rodriguès, exige, au contraire, que le taureau soit complètement immobile ; c'est un des plus beaux coups que Ton puisse voir, et, lorsqu'il est

LA TAUROMAGPIE 385

bien réussi, ranimai tombe aux pieds de Thomme sans avoir perdu une goutte de sang et comme frappé par la foudre. C'est vraiment un spectacle étrange et surprenant de voir l'immobilité de là mort succéder si irapidement à toute cette fureur et à toute cette agitation.

Il y a aussi d'autres coups d'un emploi moins fréquent: Yestocadadla carrera^ d média vuelta, dpaso de banderUlas^ mais qui servent à varier les courses, et sont d'un excellent recours contre les taureaux revèches, poltrons ou malicieux, qui ne sç présentent pas avec franchise.

Il nous serait difficile de donner à nos lecteurs une idée de ces différents coups, les termes techniques de la tauromachie n'ayant pas dléquivalents dans notre langue, et chaque mot exigeant une périphrase ou un conmientaire.

La mort immédiate du taureau n'est pas toujours la

conséquence de ces estocades: il arrive souvent que

répée, entrant de haut, rencontre les os et rejaillit

hors de la blessure : il faut alors revenir & la charge.

Les toreros les plus habiles ne réussissent pas toujours

du premier coup.

Les estocades produisent immédiatement la mort

tt

386 LA PBAU DE flGR&

lorsque, pénétrant entre deux vertèbres, le fer tranche la moelle épiniëre, ou atteint ce que les toreros appellent la herradura. Ce coup tue le taureau, même quand Tépée n*est entrée qu'à moitié.

On connaît que Tépée a coupé la herradura lors-i qu'elle est entrée obliquement, un peu basse, et dans la poitrine; le taureau reste encore quelques minutes sur pîed,maia sans force, et tombe bientôt mort, sans répandre de sang, ni par la blessure, nî par le mufle.

Le torero, qui vient d'exécuter ce coup, laisse le taureau tout seul, par manière de gentillesse, et salue les spectateurs incertains, qui attendent la chute de ranimai.

Quelquefois, lorsque* la blessure n'est pas assez profonde pour causer la mort, il faut que le lorero ou un chulo agite devant la tôte de l'aiiimal la capote^ ou la muleta, pour l'étourdir et le faire tomber. Alors s'avance le caclieterô, armé de sa puntUla, dont il frappe le taureau derrière la racine des cornes, de façon à traverser la cervelle.

Cette opération s'appelle cacheteat.

Certains coups j nonmiés^oZ/e^i font vomir beauooufi

Lk 1?AUIlOMA(lHtK 38t

de sang à ranimai et sont, à cause de cela, peu estimés. Parfois les taureaux sont si lâches, qu'il est impossible de les déterminer à faire un pas, ce qui nécessite remploi de la média luna^ espèce de croissant à Taide duquel on leur coupe les jarrets de derrière : rien n'est plus hideux, et Ton ne recourt à ce moyen qu'à la dernière extrémité.

Les anciens maîtres José Candide, Lorencillo, José Delgado, Romero, renchérissaient encore sur les dangers naturels que présentent les courses. Romero, par exemple, donnait Testocade de mort, lés fers aux pieds, assis sur une chaise, et n'ayant pour muleta que son chapeau.

El Americano attaquait la béte, monté sur un autre taureau sellé et bridé.

Le licencié de Falces se présentait devant l'animal, embossé dans son manteau, c'est-à-dire n'ayant pas les bras libres.

Ces coquetteries de témérité sont ^n peu ibmbées en désuétude, bien que Montés, dans ses jours de bonne humeur, se permette avec le taureau une infinité de pasquinades qui serraient dangereuses pour tout autre que lui.

Lorsque le cathetero a teirminé don office, un atte-

388 LÀ PSAU DE TldllS

lage de mules pompeusement harnachées^ s'élance dans la place, et emporte les victimes avec une rapidité éblouissante. Les trompettes sonnent, les portes du toril se rouvrent, et un autre acteur à quatre pieds vient jouer son rôle sur ce théâtre où nul ne reparaît deux fois.

Page 1