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La peau du lion

Entre Compiègne et Verberie on aperçoit au bord de la route une maison isolée, bien connue des riverains de rOise et de la forêt royale, car c'est là qu'ils trouvent un abri, moyennant finances, lorsque, attirés hors de leurs pénates par quelque fantaisie vagabonde, ils viennent attendre au passage les voitures publiques.

En 1838, à la fin d'une belle soirée de septembre, un homme vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette de fausse loutre jouait ainsi le rôle de voyageur expectant. L'arrivée d'une diligence allant à Paris mit fin à la faction qu'il montait depuis plus d'une heure à la porte du cabaret, où l'état de sa bourse lui avait probablement défendu de demander l'hospitalité. Une des personnes qui occupaient l'intérieur de la voiture étant descendue, il prit sa place, échange qui fit froncer le sourcil à deux femmes

2 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

encore jeunes entre lesquelles il dut s'asseoir, et dont la mauvaise humeur était facilement expliquée par le contraste qu'offraient le remplacé et son remplaçant.

Autant, en effet, celui-ci paraissait déplaisant et rustique avec sa figure brûlée par le haie et ses vêtements parfumés de tabac, autant le premier, malgré la simplicité de son costume, semblait poli et bien élevé . C'était un homme d'une quarantaine d'années, qui avait l'air plus jeune ou plus vieux que cet âge, selon qu'on examinait particulièrement l'ensemble matériel de ses traits ou l'expression de sa physionomie. Son regard était habituellement si calme, son sourire même avait une retenue si grave, qu'on éprouvait une sorte de mécompte en ne trouvant ni rides à son visage ni cheveux gris sur sa tête. Ce contraste d'une verdeur physique incontestable et d'une apparente maturité morale eût peut-être choqué les observateurs qui, sur la foi d'un dicton \iilgaire, prétendent que la lame de l'esprit use toujours le fourreau de la chair et rendent ainsi la santé du corps solidaire de celle de l'âme. En voyant ici le fourreau en si bon état, sans doute ils eussent jugé la lame assez mal aiguisée : auraientils eu raison ? C'est ce que fera connaître la suite de ce récit.

A l'arrivée de la diligence la maîtresse du cabaret avait paru sur le seuil de son établissement. En reconnaissant à la lueur des lanternes de la voiture le voyageur qui venait d'en descendre, elle s'avança vers lui d'un air empressé.

— C'est vous, monsieur Servian , lui dit-elle avec la volubilité particulière aux femmes de sa profession ; qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vu dans notre pays ! Vous venez sans doute chez le colonel Herbelin ? Vous y trouverez votre neveu, monsieur Cambier.... Cette année je dis monsieur, car c'est un homme maintenant, et l'on peut dire un joli garçon.

— Félix fait bien de profiter de ses vacances, répondit le voyageur en souriant; il vous a sans doute dit, madame Ribois, qu'il entre à Saint-Cyr dans six semaines.

— En attendant, reprit la cabaretière, je vous réponds qu'il s'en donne à cœur joie et qu'il fait prendre de l'exercice aux chevaux du colonel. Hier encore il a passé sur la route avec madame Caussade...

— Madame Caussade est chez son père ? interrompit Servian avec une vivacité qui démentait son sang-froid habituel.

— Elle y a demeuré presque tout l'été. C'est là une aimable femme, et qui aurait fait un fameux hussard! Depuis la mort de ce pauvre M. Caussade, qui était bien vieux pour elle, le cher homme, elle n'engendre point de mélancolie. Elle tire des coups de fusil, elle monte à cheval, elle saute les haies et les fossés à vous faire dresser les cheveux. Enfm, c'est son idée, ça l'amuse. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle est toujours de si bonne humeur que, si l'on ne se retenait, ça donnerait l'envie d'être veuve.

— Vous l'avez vue hier avec mon neveu? dit le voya-

geur en affectant un air d'indifférence ; ils se promenaient à cheval ?

— Ventre à terre ; c'est toujours ainsi qu'ils se promènent.

— Ils étaient seuls ?

— Seuls ! d'où venez-vous donc ? Est-ce que depuis deux mois madame Caussade peut faire un pas sans être accompagnée de M. Tonayrion?

— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit Servian avec une sorte de dédain.

— Vous ne connaissez pas monsieur Tonayrion? répondit vivement la cabaretière : un superbe homme qui doit être au moins commandant de cuirassiers, tant il a l'air crâne ? un grand brun à moustaches qui a toujours une cravache à la main, un cigare à la bouche et qui fait sonner ses éperons en marchant? Vous ne connaissez pas M. Tonayrion?

— Est-il jeune ? demanda le voyageur.

— C'est un homme d'une trentaine d'années, un bel homme, on ne peut pas dire autrement ; et si fier avec ça ! Je crois qu'il ne ferait pas bon lui marcher sur le pied ou le regarder de travers.

— Demeure-t-il chez le colonel ?

— C'est tout comme, car il y vient de Paris à chaque instant, en attendant qu'il s'y établisse tout à fait.

— Tout à fait ? répéta Servian avec un accent de surprise.

— Qu'y aurait-il d'étonnant ? répliqua madame Ribois;

le colonel Herbelin devient vieux; si ce monsieur Tonayrion épouse sa fiUe^ comme tout le monde le dit^ ne feraient-ils pas bien de vivre ensemble?

Servian fronça le sourcil en se mordant les lèvres. Pendant ce dialogue la diligence s'était remise en marche ; il la suivit quelque temps des yeux^ comme s'il avait regretté d'enêtre descendu^ et baissa ensuite la tête d'un air pensif.

— J'espère que vous allez passer la nuit chez nous,, reprit la maîtresse du cabaret avec l'accent insinuant qu'emploient pour amadouer leurs pratiques les entrepreneurs d'hospitalité.

Distrait par ses réflexions^ le voyageur ne répondit pas.

— Il est près d'onze heures, poursuivit madame Ribois d'une voix doucereuse ; vous ne songez pas à aller aujourd'hui chez le colonel? Sa maison est à plus d'une demi-Heue d'ici; on ne voit ni ciel ni terre; il faut passer par la forêt, et à pareille heure on y peut faire de mauvaises rencontres. Je vais donc, avec votre permission, préparer votre lit. Vous souperez sans doute avant de vous coucher ? Nous avons précisément du gibier magnifique.

— Merci, madame Ribois, répondit Servian enfin arraché à sa rêverie par les prévenances intéressées de son interlocutrice; une autre fois je serai votre hôte; en ce moment je ne puis m'arrêter.

— Mais la nuit est noire comme une taupe ; vous vous égarerez pour sûr.

— Je connais le chemin. Gardez, je vous prie, mon bagage ; demain je renverrai chercher.

— Ne prenez pas cette peine, monsieur Servian , on vous le portera, répondit la cabaretière, qui malgré son désappointement crut devoir montrer de la complaisance

l'égard d'un homme dont elle connaissait la générosité.

S'éloignant aussitôt, le voyageur quitta la route et entra dans la forêt de Compiègne par un chemin fermé aux. voitures, mais où les piétons pouvaient circuler à toute heure : il y marcha quelque temps d'un pas rapide sans que l'obscurité profonde dont il était entouré diminuât l'assurance de son allure. Au bout d'une dizaine de minutes, il tourna à gauche sans hésitation et s'engagea dans un nouveau sentier qui le conduisit bientôt hors de la futaie. Servian alors se trouva dans un petit chemin bordé d'un côté par la lisière de la forêt et de l'autre par un fossé couronné d'une haie qui servait de clôture au parc du colonel Herbelin. Il suivit ce défilé sans ralentir sa marche, malgré les pierres dont le Sf)l était jonché en sa qualité de chemin vicinal, et s'arrêta enfin au pied d'un gros arbre dont ses mains interrogèrent l'écorce à tâtons. Ayant trouvé la cavité qu'il cherchait, le voyageur nocturne descendit dans le fossé et en escalada d'un élan vigoureux la crête intérieure. La haie qui se présenta devant lui ne l'arrêta qu'un seul instant. Avec la souplesse d'une couleuvre il se glissa par une étroite ouverture qu'une connaissance parfaite de la localité pouvait seule lui faire

distinguer au milieu des ténèbres, et se trouva presque aussitôt dans Tenceinte du parc.

Le lieu où Servian venait de pénétrer sans façon jouissait dans le pays d'une célébrité lugubre due à un tragique événement qui s'y était passé vingt-quatre ans auparavant et dont ce quart de siècle écoulé n'avait pas encore effacé le souvenir. Pendant l'invasion de 1814-, un soldat d'mi détachement russe logé dans la maison du colonel s' étant rendu coupable d'un de ces délits pour lesquels le code militaire de son pays trouve le knout trop doux, avait été fusillé précisément à cette place, puis enterré dans un trou creusé d'avance, sans plus de cérémonie qife n'en exigent les obsèques d'un chien ou d'un cheval. Un étroit renflement du sol, deux ou trois cicatrices imprimées par les balles dans l'écorce d'un platane au pied duquel s'était agenouillé le patient, formaient les seuls vestiges de cette sanglante exécution. Loin d'offrir un aspect funèbre, la fosse du Cosaque, recouverte d'un frais gazon et ombragée par un arbre séculaire, semblait inviter les promeneurs à venir s'asseoir sur son tertre verdoyant.

Un Parisien, en plein jour surtout, eût abordé sans émotion cette tombe inoffensive ; mais la superstition villageoise, ce tenace brouillar'd que les lumières du siècle n'ont pas encore dissipé, en éloignait comme d'un lieu redoutable la plupart des habitants du voisinage. Si l'on en croyait le bruit populaire, plus d'une fois, à l'entrée de la nuit, quelque paysan attardé dans le chemin qui côtoyait le parc avait vu se dresser subitement devant lui

fi g ŒUVUES DE CH. DE BERNARD.

ie Cosaque défunt armé d'une lance gigantesque. Les esprits forts sontenaient vainement que ce fantôme n'était autre chose qu'un des pins ou des peupliers plantés le long de la haie de M. Herbelin; la majorité, toujours amie du merveilleux, acceptait comme articles de foi les apparitions du soldat fusillé ; quelques-uns même prétendaient l'avoir aperçu monté sur son cheval et galopant aussi vite qu'un sorcier qui se rend au sabbat, mais les experts en fait de miracles rejetaient cette version sous prétexte que la qualité de revenant est particulière à l'homme, et que les animaux n'y ont aucun droit.

Passer au milieu de la nuit dans le chemin au bord duquel se trouvait la fosse du Cosaque semblait donc un acte de témérité qu'à deux lieues à la ronde bien peu de personnes se fussent hasardées à commettre, à moins d'une nécessité absolue.

Jusqu'alors, malgré l'épaisseur des ténèbres, le voyageur s'était dirigé avec une assurance propre à faire supposer que ses yeux possédaient la perspicacité merveilleuse dont est douée dans l'obscurité la prunelle des chats. Eu ce moment cette faculté clairvoyante parut l'abandonner. Quoiqu'il ne marchât plus qu'avec précaution, à cause des cU-bres dont le terrain était planté irrégulièrement, il dévia de la ligne qu'il s'était tracée, et se vint heurter assez rudement contre le platane dont nous avons parlé.

— Voici la fosse du Cosaque, pensa-t-il en sentant l'écorce de l'arbre s'écailler dans sa main et la terre se

bomber sous ses pieds ; j'ai mal pris mes mesures; Tallée qui mène à la maison est plus à droite.

Dans la crainte de se tromper encore, Servian resta un instant arrêté , en cherchant à s'orienter d'une manière certaine ; au moment où il se remettait en marche, un incident aussi étrange qu'inattendu vint le tirer d'incertitude et lui désigner le chemin qu'il devait prendre. Dans la direction où il espérait de trouver l'allée qui conduisait presque en ligne droite au logis du colonel, il aperçut tout à coup, à une distance que l'obscurité rendait inappréciable, un point lumineux dont les rayons tremblotants s'épandaient au milieu des ténèbres sans avoir la force de les dissiper. Cette espèce de fanal, dont le mobile restait encore invisible, s'avançait en sautillant, semblable aux feux follets qui dans les marécages égarent parfois les voyageurs. A mesure qu'il se rapprochait de Servian^ ceiui-ci distinguait mieux quelque chose d'incompréhensible apparence que la lumière mystérieuse semblait traîner à sa suite; il l'aperçut enfin complètement, et eut alors sous les yeux un objet capable de faire reculer d'épouvante un homnce dont les nerfs n'eussent pas été aussi inébranlables que ceux de ce terrible saint Antide, qui donnait les étrivières au diable chaque fois que ce dernier se permettait de le tenter.

A la vue de l'être inconnu qui s'avançait vers Servian, le saint vénérable dont nous avons mêlé le nom à ce profane récit eût, selon toute apparence, préparé ses verges

comme pour le malin esprit iui-méme, car à moins d'être

Satp'a il était impossible d'offrir un aspect plus effrayant que celui de cette nocturne apparition. Mortel, spectre ou peut-être démon, ce singulier personnage était habillé d'un long vêtement couleur de sang dont le capuchon relevé laissait apercevoir une figure d'une blancheur si extraordinaire que près d'elle la pâleur qui cou\Te les joues des cadavres eût paru fraîche et animée. Ce fantôme en robe rouge tenait un miroir où il regardait attentivement sa physionomie sépulcrale à l'aide d'une lanterne sourde qu'il portait de la main droite, et dont la clarté frappait la glace d'aplomb. Absorbé dans cette contemplation qui paraissait prouver que la coquetterie n'est point étrangère aux habitants de l'autre monde, il marchait d'un pas rapide sans jamais tourner les yeux à droite ni à gauche. A mesure qu'il approchait, ses mains agitées d'un tremblement convulsif de plus en plus marqué semblaient près de laisser échapper le miroir et la lanterne dont elles étaient chargées, et sa face blafarde otfrait une expression si lamentable qu'on eût dit qu'il éprouvait luimême à la vue de son image la terreur qu'il était tait pour inspirer aux autres.

Moins effrayé que surpris à l'aspect d'une créature si étrange, Servian se tint caché derrière l'arbre contre lequel il s'était heurté, et il attendit avec une curiosité muette la fm de cette aventure. Le lugubre promeneur vint droit à la fosse du Cosaque. Arrivé au pied du platane, il posa sa lanterne sur le gazon et arracha une des plaques écailleuses que forme en se desséchant l'écorce

LA PEAU DU LION. Il

de cette espèce d'arbres. Il reprit alors la lanterne et resta immobile, les yeux béants, Tair effaré, et regardant avec un trouble visible la place où reposait le soldat fusillé. Après un instant de cette contemplation silencieuse, il ouvrit lentement la bouche, et d'une voix étranglée qui paraissait sortir d'un goiser décharné par le séjour de la tombe, il chanta : Requiem œternam dona eis, Domine.

— Et lux perpétua eis luceat, répondit Servian avec un accent sépulcral.

Le fantôme fit un bond en arrière, comme si le Cosaque subitement ressuscité avait répondu à sa prière par quelque effroyable coup de lance. Pendant une dizaine de secondes il trembla si fort que dans ses mains la lanterne et le miroir s'entre-choquaient convulsivement. Tout à coup il lâcha l'un et l'autre, et un instant après il tomba lui-même à la renverse aux yeux de Servian, fort surpris d'un semblable dénoûment.

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