‹ La peau du lionChapitre 2 sur 24 · L'ÉPREUVE NOCTURNE · texte numérisé non relu

L'ÉPREUVE NOCTURNE

En voyant tomber comme une masse inanimée le fantôme à la robe rouge^ Servian sortit de sa cachette et ramassa la lanterne,, qui dans sa chute ne s'était pas éteinte. Sans paraître éprouver d'autre émotion que celle de la curiosité, il s'approcha du personnage mystérieux qui restait étendu sur le gazon. D'une main il toucha ses vêtements et s'assura que le corps qu'ils recouvraient, quoique d'apparence très-fantastique, était de chair et d'os en réalité ; de l'autre main il mit la lanterne sous le nez de l'inconnu, à qui l'éclat soudain de la lumière ne fit pas ouvrir les yeux, et dont la figure, aussi blanche que si on l'avait fardée avec de la céruse, conserva l'immobilité funèbre qui caractérise le visage des morts.

— Pardieu! le revenant est évanoui, se dit Servian, il paraît qu'il ne s'attendait pas à ma réplique. Je voudrais bien pourtant qu'il reprît connaissance; je suis curieux de savoir s'il parle mieux qu'il ne chante.

Après avoir réfléchi un instant aux moyens de terminer

lA PEAU DU LION. M

une pâmoison qui semblait vouloir durer indéfiniment. Servian se rappela qu'à quelques pas de là coulait un petit ruisseau dont les méandres capricieux n'étaient pas un des moindres agréments du parc de M. Herbelin. Il y courut aussitôt^ en s'éclairant de la lanterne;, et plongea dans ce frais courant un foulard qu'il avait dans sa poche. Revenant aussi vite qu'il était allé, il appliqua ce remède improvisé sur la figure de l'homme évanoui ; à l'instant même celui-ci frissonna, ouvrit les yeux à demi et fit un effort pour se soulever.

Encouragé par ce premier succès, Servian détacha le mouchoir, qui, grâce à l'eau dont il était imbibé, s'était plaqué sur les traits de l'inconnu. Il vit alors, avec une surprise voisine de la stupéfaction, que la surnatm'elle pâleur de celui-ci avait miraculeusement disparu, en laissant seulement çà et là quelques taches blanchâtres. Sans se laisser déconcerter par ce nouveau prestige, Servian frotta rudement avec le foulard mouillé le visage du fantôme, qui, bientôt ranimé par cette friction glaciale, fit mi brusque soubresaut, et se mit sur son séant; dans ce mouvement, le capuchon rouge qui lui enveloppait la tête s'abattit sur ses épaules et découvrit une chevelure brune et touffue dont les boucles soyeuses eussent mérité d'orner le front d'une jolie femme.

— Mais c'est cet étourdi de Félix, s'écria Servian en approchant de nouveau la lanterne des yeux de l'ex-revenant, dont la face blême et effrayante était devenue

soudainement le visage plein de santé d'un beau garçon de dix-huit ans.

— Et lux..., perpétua.... luceat eis, murmura le jeune homme d'une voix entrecoupée.

— Es-tu somnambule ou fou ? reprit Servian, qui, en remarquant l'expression de terreur empreinte sur les traits de son neveu, perdit toute envie de rire et ne fut se défendre d'une sorte d'inquiétude.

— ... Lv.ceateis, balbutia une seconde fois Félix Cambier en promenant autour de lui des yeux égarés et contrefaisant l'accent sépulcral dont s'était servi son oncle ; le mort a parlé... Quelles affreuses ténèbres... Le Cosaque... Je suis donc un spectre... Otez ce miroir... que je ne voie plus cette figure effroyable... Fusillez-moi plutôt comme le Cosaque... Oh! ma tête! ma tête!... Mon Dieu ! est-ce que je vais devenir foi !

A ces mots Félix porta les mains à son front, qu'il pressa fortement comme pour y étouffer la démence dont 11 croyait sentir les premières atteintes, puis il se laissa aller en arrière et parut près de retomber évanoui. Servian, dont ce langage incohérent et cette pantomime convulsive avaient redoublé l'anxiété, le soutint dans ses bras, et d'une voix douce comme celle d'une mère qui parle à son enfant :

— Reviens à toi, mon ami, lui dit-il; tout ceci n'est qu'un cauchemar, et maintenant te voilà éveillé. Allons, parle-moi et explique ce que signifie cette mascarade... Mais regarde-moi donc !

Le jeune Cambier entr'ouvrit les yeux et les referma aussitôt d'un air d'effroi.

— Est-ce que tu ne me vois pas ? continua Servian ; ne reconnais-tu point ton oncle ?

— Cosaque... miroir... Lux perpetuaj balbutia Félix en claquant des dents.

— Mais^ Dieu me pardonne! tu trembles^ reprit l'homme de quarante ans, qui crut devoir essayer de la moquerie. Comment^ un grand garçon ! un bachelier èslettres ! un guerrier qui va entrer à Saint-Cyr ! trembler comme une petite fille à qui l'on parle de Croquemitaine ? Ce n'est pas notre sang qui coule dans tes veines. Rodrigue^ n'as-tu point de cœur ? Es-tu donc un poltron ?

Ce dernier mot produisit un effet magique sur le futur officier,, qui d'un bond se trouva debout. Après avoir regardé un instant autour de lui de l'air d'un homme qui s'éveille d'un songe, il arrêta les yeux sur son interlocuteiuc, qui se baissait pour ramasser le miroir et la lanterne.

— Monsieur Tonayrion, dit-il d'une voix altérée par la colère et non plus par la terreur, la plaisanterie peut être excellente, mais pour moi je la trouve stupide. Je prouverai, quand vous voudrez, que je ne suis pas un poltron et que vous n'êtes qu'un sot.

— Bravo ! Félix, répondit Servian en relevant la tête ; je retrouve mon Cid. 11 est heureux pour moi que je ne sois pas monsieur Tonayrion, car je vois que tu me ferais passer un mauvais quart-d'heure.

!6 ClilUVRES DE CH. DE BERNARD.

— Comment^ c'est vous^, mon oncle ! s'écria le jeune liomme stupéfait de cette rencontre ; c'est donc vous qui tout-à-rheure m'avez fait. . .

— Une si belle peur; c'est moi-même.

—- Peur î vous ne me croyez pas si enfant, dit Félix, ilevenu rouge jusqu'aux oreilles.

— Pourquoi t'en défendre ? Les plus grands héros ne sont pas exempts de cette faiblesse, et il n'y a que les fanfarons qui prétendent n'avoir jamais eu peur. Mais à présent que te voilà remis de ta panique, m'expliqueras-tu enfin ce que signifie la scène que tu viens de jouer? Est-ce du somnambulisme ? est-ce un pari ? ou bien y a-t-il un bal masqué chez le colonel ?

Pendant ce dialogue Cambier avait achevé de recouvTer ses esprits. Il baissa la tête avec confusion; quand il la releva, des gouttes de sueur humectaient son front et deux larmes tremblaient aux cils de ses paupières.

— Mon oncle, dit-il d'un ton pathétique, vous avez toujours été pour moi d'une bonté paternelle, et je suis sûr que vous ne voudriez pas me faire un chagrin mortel.

— Pas même un petit chagrin, répondit Servian avec affection .

— Eh bien ! alors, donnez-moi votre parole d'honneur de ne jamais dire, à qui que ce soit au monde, un seul mot de ce qui vient de se passer. Songez que si vous me

vrt»

refusez ce que je vous demande^ je me sens capable de tout.

— De tout I c'est un peu vague ; de quoi te sens-tu capable en particulier ?

— De me brûler la cervelle^ dit Félix d'un air tragique.

— Peste ! rien que cela. Et pourquoi, s'il te plaît^ veuxtu te brûler la cervelle ?

— Pourquoi ! reprit l'élève de Saint-Cyr^ dont les yeux^ semblables à un ciel d'orage, versaient à la fois des éclairs et des larmes; vous me demandez pourquoi ! Parce que je suis indigne de vivre; parce qu'à mon âge je n'ai pas plus de cœur qu'un gamin; parce que j'ai mérité d'être traité par vous de poltron; parce que je suis une poule mouillée, un lâche, un enfant ! s'écria enfin Félix^ qui pour dernier soufflet à s'appliquer ne trouva rien de plus énorme que ce mot enfant, le terme le plus ignominieux de la langue française aux yeux d'un homme de dix-huit ans.

— Fi donc! est-ce qu'un soldat doit pleurer ! répondit Servian en retenant un sourire. Allons, essuie tes yeux; je te promets de ne rien dire qui puisse compromettre ta réputation.

— C'est que, voyez-vous bien, mon oncle, reprit le héros en herbe, un peu calmé par l'assurance qu'il venait de recevoir, si madame Caussade savait que j'ai eu peur^, elle se moquerait de moi du matin au soir, et j'aimerais autant recevoir une balle dans la cervelle.

Le sourire qui errait sur les lèvres de Servian disparut soudain.

— Tu tiens donc beaucoup à l'opinion de madame Caussade ? dit-il à son neveu en le regardant fixement.

— A moins d'être sans âme^ comment n'y pas tenir ? repondit le jeune homme avec une sorte d'exaltation; elle est si belle^ si spirituelle, si moqueuse ! Si charmante quand elle vous sourit, si redoutable quand elle vous persifle ! Elle a de si grands yeux noirs, des dents si blanches, un air si vif et si noble à la fois, une taille si séduisante, tant de grâce dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle fait ! tant...

— Madame Caussade est une femme charmante, je sais cela depuis longtemps, interrompit Servian d'un ton sérieux; ainsi donc, trêve d'enthousiasme. Il nous faut gagner la maison, car je ne crois pas que tu aies, non plus que moi, le dessein de prendre pour lit la fosse du Cosaque. En marchant, tu vas me raconter à quel propos je te rencontre au milieu de la nuit et en un lieu pareil, dans ce burlesque équipage, qui a du faire mourir de peur toutes les chouettes du parc.

— Vous savez que chez le colonel on veille assez tard, répondit Félix en se mettant à marcher à côté de son oncle ; — tantôt on joue au whist, tantôt on fait de h. musique. Ce soir, on parlait de revenants. Le colonel racontait une aventure qui lui est arrivée dans un cimetière, en Allemagne. Monsieur Tonayrion — un grand fat que

je déteste à cause de ses airs insolents, le beau monsieur Tonayrion s'attribuait également un rôle dans deux ou trois scènes du même genre> plus incroyables les unes que les autres. Moi seul, je n'ai pas l'imagination si prompte à inventer des fables, je n'avais rien à raconter ; mais comme il ne me convenait pas de paraître ébloui des prouesses fantastiques de M. Tonayrion, j'ai pris la liberté de tourner en ridicule tout ce prétendu merveilleux, bon seulement pour effrayer les petits enfants. Là-dessus on m'a défié de soutenir par des actes l'incrédulité absolue que je manifestais. Madame Caussade me regardait avec son malicieux sourire dont j'ai si peur; elle avait l'air de douter de ma fermeté ; je voyais qu'elle avait envie de la mettre à l'épreuve. Vous pensez bien, mon oncle, que, dans cet état de choses, eussé-je dû affronter une batterie chargée à mitraille , il m'était impossible de ne pas accepter le défi.

— Quel défi ? demanda Servian avec un peu d'impatience.

— Voici ce que c'est. Je devais, dans le costume que vous voyez...

— Cette effroyable robe rouge ? Où as-tu déterré un pareil épou vantail ?

—'C'est une magnifique robe de chambre, façon moyen-âge, que j'ai fait faire à Paris il n'y a pas un mois, répondit Félix un peu piqué de la manière irrévérencieuse dont on traitait son vêtement favori; il a donc été con-

venu que, vêtu de cette robe qui lorsqu'on en relève le capuchon a une physionomie réellement formidable, le visage couvert de blanc, une lanterne d'une main, et de Tautre un miroir où je devais me regarder constamment, je traverserais le parc, qui dïci à la maison a au moins un demi-quart de lieue de longueur, et viendrais chanter un verset à\x Requiem sur la fosse du Cosaque. Pour prouver que j'ai accompli l'épreuve jusqu'au bout, je dois rapporter un morceau de l'écorce du platane planté à cette place. Il n'y a pas dans tout le parc un seul autre arbre de cette espèce ; aussi la preuve a-t-elle été jugée décisive.

— Et c'est madame Caussade qui a réglé les arrangements de cette aimable plaisanterie? demanda Servian d'un ton où perçait un vif mécontentement.

— Madame Caussade, le colonel, M. Tonayrion, tout le monde a donné son avis pour rendre mon personnage le plus effrayant possible. Voulant faire la chose de bonne grâce, non-seulement j'ai consenti à tout, mais j'y ai mis du mien ; c'est moi qui ai eu l'idée de me barbouiller de blanc le visage. Bref, ma toilette achevée, je me suis mis en route. D'abord, tout est bien allé. J'entendais derrière moi la grosse voix du colonel, le rire moqueur de madame Caussade, et moi-même, en voyant dans ce maudit miroir ma figure enfarinée comnic celle de Debureau, j'avais peine à garder mon sérieux ; plus d'une fois j'ai été sur le point d'éclater. A mesure que je marchais, lesplai-

santeries qu'on m'adressait depuis le salon m'arrivaient d'une manière moins distincte. Peu à peu je n'ai plus rien entendu^ et je me suis trouvé seul, au milieu d'une nuit profonde et d'un silence solennel. Vainement je prêtais l'oreille dans l'attente de quelque bruit ; pas un souffle d'air, pas un chant d'oiseau, pas une feuille sèche. Le parc entier était muet comme la tombe.

Malgré moi, la tristesse de ce repos absolu et l'épaisseur des ténèbres dont je me voyais enveloppé m'ont fait éprouver alors une inquiétude indéfinissable. Honteux de cette émotion naissante, j'ai voulu m'en moquer, et de nouveau je me suis mis à rire au nez de ma figure, que je n'avais pas cessé un seul instant de regarder de la manière la plus consciencieuse. Mais probablement ma gaîté n'était pas très-franche, car cet infernal miroir m'a renvoyé au lieu de sourire, une effrayante grimace. Alors, que vous dirai-je ! une sorte de vertige s'est emparé de mon imagination; toutes les histoires de revenants que j'ai lues dans mon enfance ce sont présentées à mon esprit. Je me suis rappelé, sans le vouloir , les endroits les plus terribles des romans de madame Radcliffe. Les apparitions surnaturelles dont je venais d'entendre le récit ont perdu leur invraisemblance. Ma tête s'est montée de plus en plus, j'ai fini par oublier qu'il s'agissait d'un pari, d'une épreuve, d'une plaisanterie en un mot, et il m'a semblé que j'étais le jouet d'une de ces visions auxquelles j'avais refusé de croire. L'horrible visage dont par un charme diabolique je ne pouvais détourner ma vue, me

dévorait des yeux et prenait à chaque instant une expression plus terrible. Sans doute^ l'émotion que je cherchais à vaincre altérait ma physionomie^ qui, en se reflétant dans le miroir, devenait po-ur moi-même quelque chose d'inconnu, de surhumain, d'épouvantable. A moitié fou, j'ai pourtant continué mon chemin, poussé par je ne sais quelle puissance étrangère à ma volonté. Je ne pensais plus, je n'agissais plus, le spectre du miroir que je voyais marcher à reculons devant moi me traînait à sa suite sans que j'eusse la force de me soustraire à son étreinte invisible.

Ce qui s'est passé dans ma tête pendant le reste du trajet est un rêve comme on en doit faire à Charenton, et qui me briserait le cerveau si j'essayais d'en retrouver les détails. Arrivé devant la fosse du Cosaque, j'ai accompli machinalement ce qui m'avait été prescrit. J'ai arraché le morceau d'écorce, j'ai entonné le Requiem; }e m'en souviens à merveille. Puis tout-à-coup une voix effroyable a répondu à la mienne et m'a fait perdre le peu de bon sens qui me restait encore. Vous avouerai-je ma faiblesse, ma stupidité ? il m'a semblé que je venais de; commettre un sacrilège et que le Cosaque sortait de sa fosse pour me punir. J'ai senti que la tête me tournait et j'ai eu froid au cœur; après cela, je ne me rappelle plus rien.

Servian avait écouté son neveu d'un air distrait.

— Elle est toujours la même, dit-il en se parlant tout bas quand Félix eut achevé son récit; irréfléchie, volon-

taire^ exigeante^ ne reconnaissant d'autre loi que son bon plaisir et d'autres règles que ses caprices. Comme les sauvages dont parle Montesquieu, elle couperait l'arbre pour avoir le fruit. Quel dommage !

Les deux hommes gardèrent quelque temps le silence ; tout- à-coup au fond de l'allée où ils marchaient ils aperçurent une lumière qui venait à eux.

— Est-ce encore un revenant? dit Servian en sortant de sa rêverie.

— C'est moi qu'on cherche, répondit Cambier avec inquiétude ; on aura trouvé que je restais longtemps, et peut-être croit-on que je n'ai pu accomplir le pari. Mon oncle, vous vous rappelez ce que vous m'avez promis ?

— Sois tranquille, répondit Servian en souriant, si l'on m'interroge, je rendrai bon compte de ta valeur.

— Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira, mais que ce soit entre nous, reprit Félix d'une voix pressante; devant elle surtout, pas une raillerie, pas un mot, je vous en conjure.

— Devant elle. . . L'écolier est sans façon, pensa l'homme de quarante ans, à qui son neveu déplut considérablement sans s'en douter ; elle l'a ensorcelé. Mais de quel droit lui ferais-je une leçon ? A son âge plus qu'au mien il est permis d'être fou.

Pendant ce temps, la lumière qu'ils avaient aperçue s'était rapprochée , et bientôt ils purent entrevoir un groupe qui s'avançait vers eux. En tête se trouvait un domestique armé d'une lanterne. Derrière lui le colonel

HerbeJin marchait d'un pas militaire en conservant régulièrement la distance^ comme fait un officier de ronde à regard du porte-fallot qui le précède. Sur la même ligne, madame Caussade, enveloppée d'un long châle qu'elle avaient frileusement relevé au-dessus de sa tête, s'avançait appuyée sur le bras de monsieur Tonayrion, qui, si l'on en croyait de fréquents éclats de rire, faisait des frais nombreux pour entretenir la gaieté de sa compagne.

— Halte-là ! qui vive ? cria le colonel d'une voix de Stentor, quand les deux groupes furent assez près l'un de l'autre pour pouvoir se parler.

— Deux revenants au lieu d'un, répondit Servian en prenant une intonation non moins formidable.

— Eh! je ne me trompe pas, c'est notre ami Servian, reprit monsieur Herbelin, lorsqu'à la lueur des deux lanternes réunies il eut pu considérer les traits du nouvel hôte qui lui arrivait, et par un mouvement empressé il lui prit la main qu'il secoua cordialement.

Servian rendit au colonel cette étreinte amicale, puis il s'inclina en silence devant madame Caussade, qui en le reconnaissant avait rougi légèrement, et finit par échanger avec monsieur Tonayrion un salut également bref des deux parts.

— Qui diable se serait attendu au plaisir de vous voir ce soir, dit le colonel en prenant le bras de son ami ; je vous croyais encore en Italie. Ah, ça ! j'espère que voilà vos voyages finis ? Savez-vous qu'il y a plus d'un an que vous courez les grandes routes? Mais nous parlerons de ça

plus tard. En ce moment nous avons un fantôme à confesser. Allons^ Félix^ avancez à Tordre. 4*^

Le jeune Cambier obéit à cette injonction, et portant militairement le revers de la main à son front, il présenta le morceau d'écorce qu'il avait arraché au platane.

— Bravo ! la jeune France ! s'écria le colonel en riant avec bonhomie ; j'étais sûr qu'il s'en tirerait à son honneur.

— Est-ce bien véritablement du platane ? demanda madame Caussade avec une incrédulité railleuse.

— Madame... dit Félix d'un air offensé.

— Allons, soit; ne vous fâchez pas, reprit la jeune femme, je veux croire que vous avez scrupuleusement accompli la gageure; mais avouez du moins que vous avez eu bien peur.

— Peur ! madame, répondit Cambier en se déconcertant malgré lui ; vous ne croyez pas ce que vous dites là.

— Je le crois d'autant plus qu'en c'e moment vous rougissez, repartit madame Caussade avec une inexorable moquerie.

— Je rougis, moi! dit l'élève de Saint-Cyr, dont le visage sembla vouloir lutter d'éclat avec sa splendide robe de chambre; je vous jure, madame, que vous vous trompez... Pour ôter mon blanc, j'ai été obligé de me frotter longtemps la figure... Voilà pourquoi je parais plus rouge que de coutume... mais quant à avoir eu peur... je ne suis pas un enfant... demandez plutôt à mon oncle...

Servian répondit par un malicieux signe d'intelligence

au regard suppliant que lui jetait son neveu. Prenant ensuite le sérieux solennel d'un témoin qui dépose devant la justice :

— Pour rendre hommage à la vérité, dit-il, je dois déclarer que Félix s'est bravement comporté dans son rôle de spectre. Je crois que peu d'hommes de son âge auraient gagné leurs éperons d'une manière si intrépide.

— Puisque monsieur Servian se porte garant du courage de son neveu, ce sera pour nous désormais un article de foi, repartit vivement madame Caussade ; monsieur Servian est trop expert en matière de bravoure, pour que son opinion ne fasse pas autorité.

Ces paroles furent accentuées par une telle expression de persifflage, qu'un homme, sans être trop pointilleux, devait y voir une intention oftensante. Au lieu de paraître blessé, Servian sourit.

— Vous me flattez, madame, répondit-il avec une sorte de modestie ironique; mais je ne puis accepter sérieusement vos éloges. Loin de me piquer d'une héroïque intrépidité, je dois avouer qu'en apercevant Félix j'ai été sur le point de battre prudemment en retraite.

— Vous l'avez pris sans doute pour un voleur ? dit madame Caussade, qui articula ce dernier mot avec une affectation singulière, conmie si elle avait fait allusion à quelque circonstance connue seulement de l'homme à qui elle s'adressait.

— Je ne crains pas les voleurs tous les jours, répondit Servian en accompagnant ces paroles d'un regard qui

changea sans doute en mécontentement la disposition moqueuse de madame Caussade, car, au lieu de continuer cette conversation, elle reprit le bras de M. Tonayrion et affecta de ne plus causer qu'avec lui.

Il était plus de minuit lorsqu'on fut de retour à la maison. Le colonel ne tarda pas à donner le signal de la retraite en allumant un bougeoir ; tandis que les autres en faisaient autant, Servian s'approcha de madame Caussade, qui fermait le piano.

— Madame, lui dit-il à demi-voix d'un ton sérieux où perçait une émotion involontaire, ayez assez bonne opinion de moi pour croire que je ne serais pas venu ici si j'avais cru vous y rencontrer. Puisque ma présence vous déplaît, dites un seul mot ; demain, avant votre lever, je serai parti.

— Je suis chez mon père et non chez moi, répondit madame Caussade avec une froideur un peu apprêtée ; ici, je n'ai d'ordres à donner à personne ; c'est à vous, monsieur, de juger du plus ou moins de convenance de votre visite.

Elle termina aussitôt ce dialogue par une légère inclination de tête; et, prenant congé de son père ainsi que de ses hôtes, elle sortit du salon, où, un instant après, il ne resta plus personne.

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