‹ La peau du lionChapitre 23 sur 24 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De toutes les visites que pouvait recevoir ce jour-là madame Colonge, aucune ne l'aurait surprise autant que le fit celle de M. de Livernois. En entendant ce nom retentir à la porte du salon , la jeune femme crut d'abord que le domestique se trompait, et pour la convaincre il ne fallut rien moins que Taspect de son adorateur suranné, qui^ nonobstant les souvenirs de la veille^ s'avança vers elle sans manifester aucun embarras.

— Avouez, Madame, que vous ne vous attendiez pas à me voir aujoiu-d'hui , lui dit-il en souriant d'une manière affectée ; après ce qui s'est passé hier, vous aviez le droit de croire que le poignard, la corde ou le poison avaient mis fin à mon existence ; il n'en est rien cependant, et ma santé est même assez bonne.

— J'en suis charmée, répondit froidement Aurélie : mais je regrette que vous ayez pris la peine de me venir tirer d'une inquiétude que je n'avias pas.

— Ma visite, Madame , a un but plus sérieux, répliqua

le baron en changeant d'accent. Si vous daignez m'accordér un instant d'attention^ vous en serez promptement convaincue.

— Parlez^ monsieur, dit madame Colonge.

— Permettez-moi de rappeler le passé en deux mots^ reprit M. de Livernois en s'asseyant sans y être invité ; vous êtes jeune, spirituelle, charmante, née pour plaire enfin, et vous remplissez consciencieusement cette destinée. Votre mari — ne froncez pas le sourcil, je n'en dirai pas de mal — votre mari, au lieu de jouir de vos triomphes, en a pris de l'ombrage ; je ne le blâme pas, et peut-être à sa place eussé-je fait comme lui. Ne pouvant vous imputer à crime des succès qui vous suivent partout sans que vous les cherchiez, c'est sur vos courtisans, je devrais dire vos victimes, qu'est tombé son ressentiment. Vous avez vu son tableau; vous savez donc avec quelle impitoyable cruauté il y a traité la plupart des hommes qui depuis quelques mois gémissent dans vos fers, et parmi lesquels je dois me ranger, tout indigne que je puisse être d'un si bel esclavage. Exposer cette satire au pinceau, ce serait provoquer un de ces scandales que le moindre bon sens recommande d'éviter ; caries éclaboussures en rejaillissent également sur toutes les parties intéressées, et la malignité des oisifs y trouve seule son profit. Mes compagnons de martyre et moi, nous avons vainement essayé de faire comprendre à Colonge cette chose si simple. Il persiste à se venger; de quoi ? je vous le demande. Quel tort lui avons-nous fait? quel dommage lui avons-nous causé? Ne

Taimez-vous pas uniquement et fabuleusement ? n'est-îl pas votre idole, votre dieu ? ne vous moquez-vous pas de nous avec lui autant que le peut souhaiter son amourpropre ? De quoi donc se plaint-il, ce rare et trop heureux mari, et quelle humeur atrabilaire le pousse à traiter de Turc à Maure une demi-douzaine d'honnêtes garçons dont le seul tort est d'avoir eu des yeux pour vous voir, et qui déjà s'en trouvent assez punis par vos rigueurs ? Il est impossible. Madame, que vous ne soyez pas de mon avis, et que la punition ne vous semble pas disproportionnée à l'offense.

— Il ne s'agit pas de moi, mais de M. Colonge, interrompit avec quelque vivacité Aurélie; ne me disiez-vous pas que vous aviez eu une discussion avec lui?

— Il y a une demi-heure à peine, répondit le baron en affectant de la réserve afin de se faire interroger.

— Puis-je en connaître le résultat? demanda la jeune femme, qui, de son côté, s'efforça de cacher sa curiosité sous une feinte insouciance.

— Le résulat. Madame, vous paraîtra terrible, et si je n'étais pas convaincu qu'il dépend de vous, de vous seule, de le prévenir, je me garderais certes de vous en faire part.

— Un duel, fit Aurélie en jetant à son interlocuteur un regard inquiet.

— Plus d'un duel peut-être, car nous sommes six, dit M. de Livernois du ton le plus grave.

— Six contre un ! s'écria la femme du peintre avec indignation.

— Ce serait cent contre un, Madame, mille contre un, si Ton comptait tous les hommes à qui vous avez plu depuis le commencement de Thiver. Grâce à Dieu, le chiffre de ceux que Colonge a trouvés dignes de la colère de son pinceau s'arrête à six ; c'est cinq de trop, je le sais, et la partie est déplorablement inégale, mais qu'y faire? nous sommes tous offensés au même degré, et nul d'entre nous n'est d'humeur à se laisser couvrir de ridicule sans essayer la seule défense en usage parmi les gens d'honneur.

Aurélie pencha la tête d'un air soucieux, et garda pendant quelque temps un silence respecté du baron.

— Si je vous comprends bien, dit- elle enfin en le regardant en face, M. Colonge doit se battre successivement avec chacun de vous jusqu'à ce que lui-même sans doute soit blessé ou mort?...

- Ou tous ses adversaires hors de combat, interrompit M. de Livernois.

— Et il a accepté un pareil duel ?

— J'ose dire qu'il l'a provoqué, car nous étions tous de l'humeur la plus accommodante et n'avions pas la moindre envie de pousser la chose au tragique, mais il paraît avoir prodigieusement soif de notre sang ! Othello ne se serait pas montré plus intraitable.

Malgré son inquiétude, madame Colonge ne put s'empêcher d'éprouver une agréable sensation en voyant son îiari comparé à Othello.

— Il est donc certain qu'il m'aime jusqu'à la jalousie, jusqu'à la fureur^ se dit-elle avec complaisance, sans cela tiendrait-il tant à se venger? Il m'aime assez pour se faire tuer pour moi^ assez, j'en suis sûre,, pour me tuer moimême s'il me croyait coupable ! Quel bonheur d'inspirer, de partager un tel amour !

La jeune femme se leva par un mouvement où perçait un secret orgueil, et arrêta sur le baron ses yeux, dont un fier sourire rehaussait encore l'expression étincelante.

— Je vous remercie de votre démarche, lui dit-elle ; vous avez eu raison de compter sur moi pour seconder vos dispositions pacifiques; peut-être auriez-vous mieux fait de venir me trouver d'abord au lieu de vous adresser à M. Colonge, vous eussiez ainsi évité une discussion qui, je le crains, rendra ma tâche moins facile; mais, puisque le mal est fait, il ne faut plus songer qu'à le réparer. Attendez-moi un instant.

Aurélie sortit du salon, et y rentra presque aussitôt en portant un petit pupitre garni de tout ce qu'il fallait pour écrire.

— Mettez-vous là, dit-elle au baron en lui montrant la table où elle venait de poser le pupitre

M. de Livernois obéit machinalement.

— Maintenant, prenez une feuille de papier, et écrivez ce que je vais vous dicter.

—De quoi s'agit-il ? demanda le baron un peu surpris.

— Écrivez, reprit-elle d'un ton bref. — « Nous rétractons formellement tout ce qui, dans notre conversation

avec M". Croionge^ a pu être regardé par lui comme une provocation ou une offense^ et relativement à la demande que nous lui avons adressée^ nous la recommandons à sa générosité, sachant que c'est le seul moyen d'obtenir qu'il y ait égard. »

— Comment ! vous voulez que j'écrive cela! s'écria M. de Livernois, qui pendant cette dictée,, avait mâché sa plume au lieu de s'en servir.

— Je veux plus, répondit Aurélie en souriant de l'embarras de son ancien adorateur.

— Quoi donc encore ?

— Vous ferez signer cette déclaration par tous ceux qu'elle intéresse.

— Ils n'y consentiront jamais,

— Cela vous regarde.

— Mais s'ils refusent ?

— S'ils refusent, répéta madame Colonge d'une voix ferme, je refuserai, moi, de me mêler de cette affaire.

— Vous voulez donc que votre mari subisse les chances de ces duels ?

— Je veux avant tout que son honneur soit à l'abri do toute atteinte, et que l'acte de condescendance que j'espère obtenir de lui ne puisse jamais être mal interprété. Peut-être, en pensant que vous êtes six et qu'il est seul, aviez-vous cru que la considération de cette inégalité aurait quelque influence sur son esprit. Cette supposition est une injustice qui doit être authentiquement rétractée. Voulez-vous écrire, oui ou non?

La jeune femme parlait d'un ton si résolu, que le baron comprit qu'il devait se soumettre ou renoncer à tout espoir d'arrangement. Après avoir hésité im instant^ il fut décidé par le souvenir de la burlesque physionomie dont l'avait gratifié l'artiste, mais il n'eut garde d'avouer le motif de sa soumission.

— Vous savez qu'il est impossible de vous résister^, dit-il avec un- sourire forcé ; quoique vous abusiez de votre empire, je ne me sens pas le courage de vous désobéir; ce serait la première fois.

Il trempa la plume dans l'encre en poussant un soupir, et écrivit la déclaration que lui dicta de nouveau madame Colonge sans changer un seul mot à la première version.

— Maintenant, dit Aurélie, faites-leur signer cette pièce, et me la rapportez.

M. de Livernois s'inclina en silence, et sortit du salon. Dans la rue, il arrêta le premier cabriolet de louage qu'il aperçut vacant, et se mit sans délai à la recherche de ses compagnons de mésaventure. Par un hasard favorable, il parvint à. les rejoindre successivement dans le cours de l'après-midi. En voyant sous quelles fourches Caudines il fallait passer pour obtenir la paix, les coalisés manifestèrent l'un après l'autre la répugnance qu'éprouve un malade à qui l'on présente une abominable médecine ; mais le baron finit par triompher de leur hésitation à l'aide de cet argument sans réplique :

— La pilule est amère, j'en conviens; mais aimez-vous

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mieux,, en laissant exposer cet infernal tableau, devenir la fable de tout Paris ?

A cinq heures du soir, le document par lequel les anciens adorateurs d'Aurélie se recommandaient humblement à la générosité du peintre se trouva revêtu de toutes les signatures nécessaires : le triomphe du mari sur les amants était un fait accompli.

Une demi-heure après, cette pièce décisive fut remise parle baron à madame Colonge, qui, avecTaplomb d'une enchanteresse sûr de son pouvoir et pour qui le succès ne saurait être douteux, se contenta de dire en souriant finement :

— C'est bien; adieu. Monsieur, le reste me regarde. L'empire qu'exerce infailliblement sur un homme de

talent et de cœur une femmejeune, belle, séduisante, telle en un mot que nous avons pemte Aurélie, est trop facile à comprendre pour que nous ayons besoin d'expliquer ici les moyens dont se servit madame Colonge dans Taccomplissement de sa mission conciliatrice. Chose certaine, aucun duel n'eut lieu, et le tableau des Cimbres parut à l'Exposition expurgé de tout portrait satirique; peut-être y perdit-il, car la vengeance est une puissante inspiratrice; mais, même sans le secours du scandale, il obtint un de ces succès qui, de prime abord, tirent un artiste de la foule.

— Tu n'étais qu'un enlumineur assez agréable, dirent à Colonge ses amis, maintenant tu es un peintre; qui

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diantre a opéré cette métamorphose si soudaine et si imprévue ?

— L^amour ! pensa Tartiste, mais il ne le dit pas, car toute passion profonde a sa pudeur et porte un voile qu'elle ne lève jamais devant les profanes.

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