‹ La peau du lionChapitre 22 sur 24 · LA COALITION · texte numérisé non relu

LA COALITION

Le lendemain^ Félicien Régnier fut introduit dans l'appartement de M. La Berthonie qu'il trouva complètement habillé, quoiqu'il fût à peine midi.

— Mille pardons de la liberté que j'ai prise en vous faisant prier de passer chez moi, lui dit le gros homme ; vous savez qu'entre alliés on agit sans cérémonie. Voici le fait : j'attends la visite de M. de Livernois, et, comme selon toute apparence il en résultera des épées, je désire que vous assistiez à notre entretien.

— Vous voulez vous battre? demanda le poëte d'un air surpris.

— C'est aller sur vos brisées, je le sais; mais je ne puis résister à la tentation de donner une leçon à ce vieux fat. Si vous ne consentez pas à me céder la priorité, nous la tirerons au sort, et le perdant sera le témoin du gagnant. Est-ce convenu?

— J'ai eu hier une longue conversation avec M. de Li-

vernois^ répliqua Régnier au lieu de répondre directement à cette question.

— Vous avez pris jour ? interrompit M. La Berthonie.

— Je dois en effet le revoir aujourd'hui, mais après les explications qu'il m'a données, je doute qu'mi duel soit indispensable.

— A merveille, s'écria le gros homme en jetant à son allié un regard ironique ; chacun se comporte à sa guise, et, puisque les raisons de M. de Livernois vous semblent bonnes, ce n'est pas à moi de les trouver mauvaises. Vos dispositions pacifiques me conviennent fort d'ailleurs, puisqu'elles me laissent le champ libre. Dois-je chercher un autre témoin?

— Ce serait m'ofîenser; mais j'espère que l'affaire se terminera à Tamiable pour vous comme pour moi.

— A l'amiable ! libre à vous, poëte, d'aimer les duels où l'on déjeune; pour moi, j'ai l'habitude de me battre à l'épée et non à la fourchette.

Félicien Régnier fronça les sourcils, et il s'apprêtait à répondre à cette observation sardonique par quelque épigramme non moins acérée, lorsque la porte s'ouvrant de nouveau mit fin à une discussion qui menaçait de se changer en dispute. Solennellement annoncé par le valet de chambre de M. La Berthonie, le baron entra dans le salon d'un air aussi souriant que s'il eût pénétré en pays ami; après avoir salué familièrement ses deux rivaux, il s'assit sur le fautueil que lui présentait par un geste grave le maître du logis. . .

— Mon cher, lui dit-il alors^ vous êtes assurément fort imposant, mais ces trais de majesté sont inutiles; gardezles donc pour une meilleure occasion, et reprenez, je vous prie, votre agréable physionomie de tous les jours.

— Je ne vous comprends pas, répondit M. La Berthonie étonné de ce début.

— Je suis bien aise de vous trouver ici, reprit le baron en s'adressant au poète ; vous êtes partie intéressée dans le débat qui va nous occuper.

— M. Régnier est mon témoin, dit le gros homme d'un ton sérieux.

— J'y vois un petit empêchement, repartit M. de Livernois toujom^s souriant.

— Lequel ? demandèrent à la fois les deux autres,

— C'est que s'il y a parfois des duels sans témoins, en revanche il n'y a pas de témoins sans duel ; or, nous ne nous battrons pas.

— Pourquoi cela ? s'écria M. La Berthonie d'une voix aigre.

— Parce que nous sommes ici trois hommes d'esprit. Encore une fois, quittez cet air tragique, et veuillez m'écouter. Depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir, le vent a si bien tom-né, qu'ennemis liier, ce que nous avons de mieux à faire aujourd'hui, c'est de fraterniser.

— On vous a donné votre congé, interrompit le gros homme tandis que sa physionomie s'épanouissait soudain.

— Grâce à vous, ceci soit dit sans rancune : l'autre jour je vous ai coulé bas^ hier vous m'avez démoh de fond

en comble ; partant quitte, ce me semble. Que les vainqueurs se battent entre eux pour le partage du butin^ à la bonne heure; mais que les vaincus achèvent de se détruire au lieu de se rallier contre l'ennemi commun, ceci ne vous paraît-il pas comme à moi un peu trop niais?

— Archiniais, dit Régnier.

— Qui nommez-vous Tennemi commun? demanda M. La Berthonie dont la fantaisie guerroyante s'était apaisée dès qu'il avait reconnu dans son rival un compagnon de disgrâce.

— A quoi pensez-vous? répondit ce dernier; parbleu! Tennemi^ c'est le mari ; un entant sait cela.

— D'accord; mais il n'y a plus d'ennemi, puisqu'il n'y a plus de combat. /

— Vous croyez le combat fini, dit M. de Livernois d'un air railleur ; vous prenez sans doute notre ami Colonge pour un de ces époux débonnaires, trop heureux d'en être quittes pour la peur ; vous ne connaissez pas l'homme. Savez-vous quel plat de son métier il s'apprête à nous servir?

— Vous voulez dire quelle croûte, fit dédaigneusement Félicien Régnier.

— Fussiez-vous une autruche au lieu d',^tre un poète, repartit le baron, cette croûte-là vous paraîtra dure à digérer.

— Mais enfin, de quoi s'agit-il ? demanda M. La Berthonie avec un accent d'impatience.

— D'une bagatelle, d'une misère ! Avant un mois, vous-

La Berthonie, vous Régnier, Mariendof, Roquaincourt et je ne sais qui encore^ moi-même enfin qui vous parle, nous serons, grâce au susdit Colonge, les particuliers les plus ridicules de la bonne ville de Paris, où pourtant il ne manque pas de concurrence.

Ici le baron fit une description sommaire du tableau des Cimbres et expliqua à ses auditeurs devenus fort attentifs le danger qui les menaçait tous. A cette révélation imprévue, LaRerthonie et Régnier demeurèrent muets un instant; l'annonce d'un péril sérieux les eût à coup sûr moins émus que ne le firent en perspective les dents aiguës de la malignité parisienne, cette spirituelle ogresse avide de chair fraîche.

Le poète chevelu recouvra le premier la parole :

— S'il a son pinceau, j'ai ma plume, s'écria-t-il avec orgueil.

— Et moi, j'ai mon épée, dit M. La Rerthonie plus fièrement encore.

Le baron les regarda tous deux d'un air d'indulgente supériorité.

— Permettez-moi, dit-il ensuite, de continuer la métaphore et de vous faire observer que ce n'est ni avec de l'encre ni avec du sang que s'effacent des taches d'huile. Votre plume, mon cher poëte, est assurément fort piquante, et je m'applaudis, mon cher La Berthonie, de

n'avoir plus à craindre votre flamberge, mpis si redoutables que soient ces deux armes, je doute qu'elles vous

sauvent du ridicule si vous lui laissez le tems de vous at-

338 ŒUVRES DE CH. DE BERKArxD.

teindre. En cette circonstance^ Tessentiel n'est pas de frapper, mais de parer.

— Le moyen? s'écria Régnier ; ne dites-vous pas que cet abominable tableau est presque achevé ?

— A peuprès^ mais personne encore ne Ta vu, et d'ici à l'ouverture du Salon, Colonge a le temps d'y faire tous J3S changements que pourra exiger la suppression des personnalités satiriques dont nous avons lieu de nous plaindre

— Y consentira-t-il ? dit M. La Berthonie d'un air de doute.

— Je l'espère, répondit le baron, mais pour obtenir ce résultat il faut manœuvrer avec autant d'adresse que de vigueur. Si nous nous adressons séparément à Colonge, nul doute qu'il ne se refuse à toute espèce d'accommodement, car il a fait ses preuves de courage, et je comprends que la vengeance, ce plaisir des dieux, soit aussi celui des maris. Mais si entêté et si rancunier qu'il puisse être en sa qualité de Breton, il me paraît impossible qu'il repousse une requête énergiquement articulée par une demi-douzaine d'hommes aussi bien posés dans le monde que Roquaincourt, Mariendof et nous autres. Peut-être s'attendil à un duel ; montrons-lui-en six : c'est le meilleur moyen de le forcer à la paix, et pouvons-nous souhaiter autre chose ? Agissons donc de concert; il y a long-temps qu'on l'a dit : L'union fait la force ! Je connais nos co-intéressés ; si mon plan vous paraît bon, je les vais trouver de ce pas, et je iue charge de les attacher aujourd'hui même à noh^c ligue, nul d'entre eux, j'en suis sûr, ne se souciant

plus que nous de figurer au pilori du Salon. Demain, réunion générale ici ou chez moi, et, après être définitivement convenus de nos faits, nous allons par députation ou en masse signifier à Tennemi commun notre ultimatum : pas de caricatures, ou guerre à mort de six contre un !

En d'autres circonstances, Tinégalité d'une pareille lutte eût alarmé la conscience des auditeurs et celle du baron lui-même, mais le danger dont ils étaient menacés imposa silence à leur délicatesse, car la crainte du ridicule peut rendre déloyaux et impitoyables ceux que la nature avait créés scrupuleux et débonnaires. Le projet de M. de Livernois obtint donc l'assentiment des deux alliés présents à la discussion, et séance tenante il fut décidé qu'on ne négligerait rien pour porter, le jour même, la ligue au complet.

Vingt-quatre heures après environ, deux voitures de place s'arrêtèrent devant la maison de Colonge ; six hommes en descendirent gravement et montèrent en silence jusqu'à l'étage où se trouvait l'atelier. Au bruit de la sonnette, la porte s'ouvrit, et sm^ la réquisition de M. de Livernois, le domestique du peintre rentra dans l'intérieur du sanctuaire. A l'annonce de cette visite collective, dont avant toute explication le but était facile à deviner, Colonge sourit ironiquement; puis, sans tirer devant sa toile le rideau dont il la couvrait toujours en pareil cas, il se dirigea vers le groupe hostile arrêté à la porte de Tatelier.

— Est-ce moi ou mon tableau que vous désirez voir ? demanda-t-il avec une froide politesse.

— L^un etrautre, répondit solennellement le baron.

— Entrez donc, répliqua le peintre d'un ton non moins sérieux.

Les coalis'îs ne se firent pas répéter cette invitation^ et franchirent le seuil. lisse rangèrent en face du tableau sur lequel chacun d'eux s'empressa de chercher et trouva bientôt sa propre figure soumise à la plus sanglante parodie que puisse enfanter la verve satirique d'un artiste outragé. A cet aspect^ ils échangèrent de sombres regards, et plusieurs ne purent retenir un murmure sourd que le baron comprima d'un geste grave, quoique lui-même, en apercevant son image odieusement caricaturée depuis la veille, éprouvât un dépit voisin de la fureur.

— Eh bien, Messieurs, dit alors le peintre d'un ton dégagé, pensez- vous que ce tableau me fera quelque honneur au Salon ?

Par déférence pour son âge et aussi en raison des égards que mérite tout inventeur, M. de Livernois avait été élu à l'unanimité chef de la coalition ; chargé de porter seul la parole afin d'éviter les incohérences d'un débat tumultueux, il s'avança d'un pas et se plaça majestueusement en face de l'artiste.

— Nous estimons trop votre caractère, lui dit-il, pour n'être pas convaincus d'avance de votre désir d étouffer, avant qu'il éclose, un scandale fâcheux pour nous tous, pour vous le premier. Nous venons donc vous trouver dans un esprit de conciliation et de paix qui, nous n'en doutons pas, éveillera les sympathies de votre raison. Vous devez

comprendre qu'il est impossible que dans son état actuel votre tableau soit présenté à l'Exposition. Loin de nous la pensée d'apporter aucun obstacle au triomphe d'une œuvre remarquable à tant de titres et de priver le Salon d'une toile qui peut-être en sera le chef-d'œuvre. Ce que nous vous demandons , ce n'est pas la suppression d'un ouvrage auquel nous souhaitons au contraire autant de succès qu'il en mérite^ mais seulement la modification de quelques accessoires indifférents au sujet et qu'il vous sera facile de remplacer sans que votre tableau perde rien de sa valeur. Il est inutile que j'insiste sur ce points car vous savez fort bien de quoi je veux parler.

— Peut-être, répondit Colonge avec un demi-sourîre, mais faites comme si je l'ignorais; dans une discussion de cette nature on ne saurait s'exprimer d'une manière trop claire et trop explicite. Quels sont, je vous prie, ces accessoires indifférents au sujet, dont vous me demandez la modification ?

Le baron étendit sa canne à pomme d'or comme fait de sa baguette un montreur de figures de cire, et désigna successivement sur la toile les caricatures des confédérés parmi lesquelles il n'eut garde d'oublier la sienne. Cette opération accomplie, il se retourna vers l'artiste, et lui dit en appuyant sur chaque syllabe :

— Nous attendons votre réponse.

— La voici, dit Colonge avec le plus grand sang-froid : Je ne vois pas la nécessité de supprimer des personnages qui, à part un peut-être, ont obtenu l'autre jour votre ap-

probation la plus chaude, et à propos desquels, sans crainte de blesser ma modestie, vous m'avez comparé à Dante et à Michel-Ange. Quel artiste sacrifierait volontairement ce qui lui a mérité un si magnifique éloge? pour moi, jele sens, je n'aurai pas ce courage. Mon tableau sera donc présenté au jury tel qu'il est en ce moment ; je n'y changerai rien, pas un profil, pas un nez, pas ime oreille.

— Est-ce votre dernier mot? s'écria Félicien Régnier qui, à la vue de sa grotesque portraiture, s'était jusqu'alors contenu avec peine.

— Je suis désolé qu'il vous déplaise, mais vous l'avez dit, c'est mon dernier mot.

— En ce cas, fit M. de Livernois en reprenant la parole que menaçait de lui enlever l'impatient courroux du poète, je dois, au nom de ces messieurs et au mien, vous signifier notre détermination commune. Si vous refusez d'acquiescer à une demande présentée sous la forme la plus pacifique et dont la justice ne saurait être sérieusement contestée, nous nous verrons forcés de recourir à un autre moyen que vous devinez sans doute. C'est avec regret que nous en viendrons à cette extrémité, mais il n'aura pas dépendu de nous de l'éviter.

En entendant ces dernières paroles qui semblaient transporter le débat du terrain des accommodements à celui de la provocation, le peintre promena un regard assuré sur le groupe qui attendait sa réponse avec une anxiété secrète.

— Puis-je savoir, demanda-t-il d'un ton où perçait le

dédain, lequel d'entre vous^ Messieurs,, est chargé de mettre en pratique le moyen extrême dont parle M. le baron de Livernois ?

— Nous sommes tous solidaires^ répondit M. de Roquaincourt^ magistrat aimable dont il a été trop peu question jusqu'à présent.

— Est-ce à dire que dans le cas où le sort me favoriserait une première fois^ je doive avoir affaire successivement avec chacun de vous^ jusqu'au dernier?

— C'est ainsi que nous l'entendons, dit d'un air fort poli le comte de Mariendof .

— Nous sommes tous également offensés, ajouta M. La Berthonie, chacun de nous a le droit d'exiger une réparation particulière.

— Paix générale ou guerre contre tous, dit sentencieusement le baron en manière de résumé.

— Je suppose, répliqua Colonge toujours impassible, que dans la prévision du cas de guerre, casus belli, pour parler comme les diplomates, vous avez réglé d'avance l'ordre de la cérémonie; vous êtes six, qui de vous a le numéro un?

— Le sort en décidera, répondit M. de Livernois.

— Qu'il en décide donc à l'instant.

A ces mots prononcés avec une calme énergie, le peintre prit sur une étagère une urne en bronze d'après Cellini, la posa sur une table au milieu de l'atelier et y jeta une demi-douzaine de carrés de papier sur lesquels il écrivit au préalable un nombre égal de numéros depuis un

34 4 (EOTIES DE CH. DE BERKARD.

jusqu'à six. Ces préliminaires achevés, il reprit en souriant coiutoi sèment :

— Voyons, Messieurs, qui de vous aura la main heureuse. Les confédérés s'entre-regardèrent avec un embarras

visible, et, suit que la fière contenance de Tartiste leur imposât, soit que l'appréhension du ridicule triomphât de leur dépit, nul d'entre eux n'avança le bras du côté de Turne.

— Qui vous retient? reprit Colonge d'une voix railleuse ; ce débat ne vous semble-t-il pas, ainsi qu'à moi, arrivé au point où les taits doivent remplacer les paroles ? avant un mois, que je sois mort ou vivant, ce tableau sera au Lou\Te : ce point bien entendu, que reste-t-il à discuter ?

— Je ne puis croire que vous parliez sérieusement, dit d'un air mielleux M. de Roquaincourt ; quel que soit le dénoùment de cette désagiéable affaire, il est impossible que la délicatesse ne vous conseille pas impérieusement d'en anéantir la cause. Vous êtes trop loyal, à coup sûr, pour vouloir un duel où ne régnerait pas légalité. Or, si nous pouvons opposer une épée à votre épée, quelle arme opposerions-nous à votre pinceau ?

Colonge se croisa les bras sur la poiti-ine, et fixant sur ses adversaires le regard étincelant de l'aigle prêt à fondre

sur sa proie :

^' — Vous parlez de délicatesse et de loyauté ! leur dit-il d'une voLx où l'ironie dominait la colère ; vous invoquez l'égalité des chances ! le propos me semble étrange et nouveau. Qu'appelez-vous mie chance égale? est-ce le

combat de six contre un que vous venez m'offrir et que j'accepte? Que nommez-vous délicatesse? serait-ce ce système de servile complaisance et de basse flatterie dont se servent les galants pour fermer les yeux aux maris ? En quoi consiste la loyauté? est-ce à s'introduire sous le masque de l'amitié au foyer d'un honnête homme pour y porter le déshonneur? Les grands mots sont ridicules lorsque les actes n'y répondent pas ; supprimez-les, croyezmoi, et n'espérez pas que j'use à votre égard d'une générosité que vous-mêmes vous traiteriez de duperie. Depuis quand l'agresseur a-t-il le droit de régler le choix des armes, et à quel titre prétendriez-vous restreindre ma défense? Puisque mon pinceau vous semble redoutable, vous avez été bien imprudents de l'irriter ; la chose faite, vous en subirez les conséquences. Là, où vous affectez de voir des personnalités satiriques, je vois, moi, les plus légitimes représailles. En essayant de séduire ma femme, vous avez voulu faire rire à mes dépens; en traitant vos physionomies à la manière de Dantan, je n'ai pas d'autre but à votre égard. Entre nos procédés il n'y a que deux différences : la première c'est que le droit est de mon côté, puisque vous m'attaquiez sans justice, tandis que je ne fais que me défendre ; la seconde c'est qu'où vous avez échoué je réussirai infailliblement. Il y a si longtemps que le public s'amuse des maris, qu'il ne sera pas fâché de s'égayer une fois aux dépens des amants. Mais voilà une tirade un peu longue, et je ne pense pas que vous soyez venus ici pour m'écouter discourir ; monsieur de Marien-

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dof, VOUS êtes étranger ; à cette considération ces messieurs vous céderont sans doute Thonneur de mettre lo

premier la main à Turne.

Quoique fort contrarié de voir s'envenimer une affaire qu'il avait espéré de terminer par la voie des négociatior.s et où il était menacé de jouer im rôle un peu ridicule^ I gentilhomme russe ne crut pas pouvoir reculer devant une provocation si directe. Il s'avança donc vers la table ave; une insouciance affectée, et plongea la main dans la coupe d'où il tira un billet portant le numéro trois.

— A votre tour, Messieurs, ditColonge.

Les coalisés s'approchèrent l'un après l'autre, sans beaucoup d'empressement. Lesbillets tirés de l'urne et ouverts, il se trouva que le numéro un était échu au poète chevelu, le second à M. de Roquaincourt, le quatrième à don Antonio, le cinquième à M. La Berthonie, et le sixième enfin au baron de Livernois.

Le peintre s'inclina légèrement du côté de Félicien Régnier.

— C'est donc avec vous que j'aurai l'honneiu' de commencer, lui dit-il ; deux de mes amis vous iront voir demain pour prendre les arrangements nécessaires; ce sera pour après-demain si vous le trouvez bon. Messieurs, continua-t-il en s'adressant aux autres d'un ton de politesse mêlé de persiflage, veuillez m'excusersije ne vous retiens pas plus longtemps. J'ai quelques retouches à faire à mon tableau, et dans quarante-huit heures il ne sera peut-être plus en mon pouvoir de les terminer.

Il devenait superflu de prolonger un débat clos d'une manière si péremptoire par le maître du logis. Après un échange de saluts également hautains de part et d'autre, les coalisés sortirent de l'atelier. A l'exception du poète inédit qui, en qualité de champion favorisé par le sort, affectait une héroïque insouciance, et chanteronnait belliqueusementle motif du duo des Puritains, ils portaient tous sur leurs physionomies une expression soucieuse et désappointée. En descendant l'escalier M. La Berthonie prit le baron par le bras et le retint en arrière de leurs compagnons.

— Les gens d'esprit se trompent quelquefois, lui dit-il tout bas; témoin l'école que nous venons de faire sous vos auspices.

— Véritable école, répondit M., de Livernois avec la modestie passagère d'un auteur sifflé ; mais qui aurait pu prévoir un entêtement si féroce?

— Je le comprends fort bien, reprit le gros homme, à la place de Colonge je n'agirais pas autrement; n'est -il pas sûr d'avoir les rieurs pour lui ?

— Voilà le diable; ce duel en six actes me semble maintenant d'une absurdité colossale. Vainqueurs, nous serons odieux; vaincus, ridicules.

— Superlativement ridicules, quoi qu'il arrive; à tout prix il faut sortir de ce guêpier.

— J'y songeais.

— Songeons-y ensemble.

— Soit, mais d'abord débarrassons-nous de nos auicilial-

ces dont Timaginative nous serait de peu de ressource. D'accord sur ce point^ le baron et M. La Berthonie prirent congé de leurs compagnons, et^ les laissant remonter en voiture, ils s'éloignèrent à pied de leur côté. Au bout d'une cinquantaine de pas, durant lesquels le silence n'avait pas été interrompu, M. de Livernois s'arrêta brusquement.

— Nous sommes deux enfants, dit-il en regardant son voisin.

— Il vous vient une idée ? demanda celui-ci qui à son tour s'arrêta.

— L'idée la plus simple, et il est incroyable que je ne l'aie pas eue plus tôt.

— Ce sont toujours ces idées-là qui arrivent les dernières. Voyons la vôtre.

— La négociation directe ayant écboué, ne vous semble-t-il pas que ce soit le cas de recourir à ce qu'on appelle en diplomatie une intervention ?

— L'intervention de qui ?

— De la seule personne qui ait du crédit sur Colonge.

— Sa femme ?

— Précisément.

M. La Berthonie réfléchit un instant.

— Le projet me parait hardi pour ne pas dire téméraire, fit-il enfin ; si vous le menez à bon port je vous proclame notre maître à tous, et je vous fais voter une cravache d'honneur.

— Vous pouvez Palier commander chez Verdier, ré-

pondit le baron avec un sourire plein d'assurance; au revoir, mon cher, il ne faut jamais laisser refroidir l'inspiration, et je vais incontinent tenter l'aventure.

— Et moi je vais dire une neuvaine pour que vous réussissiez; ce diable de tableau où nous faisons tous une si ébouriffante grimace est pour moi un vrai cauchemar ; je suis sûr que je n'en dormirai pas.

— A moins que je ne vous porte avant ce soir quelque bonne nouvelle.

— Le ciel vous exauce ! dit le gros homme avec componction.

Les deux alliés échangèrent une poignée de main qui prouvait qu'il n'est guère d'inimitié que n'étouffe unintérêt commun ; puis ils se séparèrent, et, tandis que M. La Berthonie se dirigeait vers les boulevards, le baron rebroussant chemin rentra dans la maison du peintre.

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