‹ La peau du lionChapitre 6 sur 24 · LE LOUP PRIS AU PIÉGS · texte numérisé non relu

LE LOUP PRIS AU PIÉGS

Nous avons dit que le parc de M. Herbelin touchait à la forêt de Compiègne par un fossé couronné d'une haie en assez mauvais état. Derrière cette clôture régnait un cordon de trappes et de pièges destinés à punir les dégâts que commettaient journellement dans la propriété du colonel les lièvres,, les lapins et quelquefois même le gros gibier de la forêt.

Ce jour-là^ Félix^ accompagné d'un chien d'arrêt^ était sorti dès le matin. Après avoir longtemps battu le bois sans succès notable^ il revenait au logis^, assez mécontent^ lorsqu'en passant le long de la haie^ il aperçut au fond d'une des trappes un objet qui le consola soudain du maigre résultat de sa chasse : c'était un loup d'assez belle taille, le poil rude, l'œil farouche, le museau carnassier ; éperdu, comme le sont d'ordinaire les animaux pris au piège, il tournait, virait, se dressait, s'élançait, se démenait à outrance sans parvenir à sortir de la fosse où il avait eu le malheur de se laisser choir. L'épagneul n'eût pas

plus tôt flairé ce gibier redoutable qu'il poussa un plaintif hurlement, et s'enfuit à toutes pattes, la queue et les oreilles basses. Le loup, de son côté, redoubla d'efforts et se mit à bondir d'une si furieuse façon que Félix, qui s'était avancé jusqu'au bord du trou, se jeta involontairement en arrière.

— Encore cet infernal battement de cœur ! se dit le jeune chasseur avec dépit ; il est écrit que je n'aurai jamais de courage impromptu ; Pinstinct de la conservation est développé chez moi d'une manière réellement odieuse et ignoble.

Outré de son émotion, il glissa deux balles dans chaque canon de son fusil et coucha en joue le mangeur de moutons; à cette démonstration menaçante, celui-ci cessa ses soubresauts et s'accroupit en grinçant des dents. Félix alors examina mieux la profondeur de la trappe et reconnut que l'évasion du captif était impossible. Rassuré sur ce point, il lui parut peu généreux de tuer un ennemi sans défense ; il lui fit donc grâce de la vie, et revint en toute hâte au logis. Le déjeûner touchait à sa fm lorsqu'il entra dans la salle à manger.

— Tarde venientibus ossa, lui dit le colonel.

— Nous avons attendu plus d'un quart d'heure, dit à son tour madame Caussade ; sans doute vous n'avez pas voulu quitter la chasse avantd'avoir rempli votre gibecière?

— Pour contenir le gibier que j'ai trouvé, répondit Félix d'un air important, il faudrait un sac et non une gibecière.

— Quel gibier ? demandèrent plusieurs voix à la fois : un che\Teuil, un renard, un sanglier ?

— Un loup ! un loup énorme qui est tombé dans une trappe près delà fosse du Cosaque.

— Un loup ! s'écria madame Caussade ; vous ne Favez pas tué, j'espère ?

— La vie d'un prisonnier n'est-elle pas sacrée ? répondit l'élève de Saint-Cyr.

— Parbleu! dit monsieur Herbelin, je ne m'attendais pas à entendre citer le droit des gens à propos d'un loup. Qu'en faire, à moins de le tuer ?

— Le garder, mon père, reprit Estelle avec vivacité; on le mettra dans une cage vis-à-vis de Mustapha. Monsieur Félix, déjeunez bien vite ; il me tarde de voir votre loup. A-t-il l'air bien féroce ?

— Je lui ai trouvé la physionomie assez débonnaire, mais Pyrame, je crois, n'a pas été de mon avis ; dès qu'il l'a eu flairé, le poltron s'est sauvé sans respect humain.

— Est-ce sérieusement que tu as envie de le conserver? dit le colonel à sa fille ; que t'a fait cet honnête Mustapha pour que tu lui veuilles donner un pareil voisin ?

— Mustapha devient pesant et dormeur ; ça le réveillera, répondit Estelle ; on a bien des bengalis, des singes, des perroquets, pourquoi n'aurait-on pas un loup ? c'est moins vulgaire.

— Soit; mais crois-tu que le susdit loup se laissera tirer de la trappe et mettre en cage sans jouer des mâchoires ?

— On le musclera, dit Tonayrion d'un ton dégagé.

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— Est-ce vous qui le muselerez ? reprit le colonel avec un accent d'incrédulité.

— Pourquoi pas ? Un loup n'est pas plus méchant qu'un ours.

— Vous avez donc muselé des ours? demanda en riant madame Caussade.

— Je me suis passé cette fantaisie, répondit le beau Raoul d'un air de badinage. C'était aune fête champêtre : le propriétaire d'une ménagerie devant laquelle s'émerveillait la race villageoise laissa échapper un de ses pensionnaireSj ours brun de son métier. Aussitôt le bal se change en déroute. Hommes, femmes, enfants, garde nationale même, et même gendarmerie, tout le monde se sauve.

— Excepté vous? interrompit Estelle.

— Excepté moi, reprit Tonayrion avec un sourire aimable ; montrer les talons à un vil animal me parut, j'en conviens, un peu trop ridicule. Je l'attends donc de pied ferme. A quelques pas il se dresse et ouvre les bras pom^ me presser sur son cœur ; j'esquive son accolade et lui emboîte brusquement le museau dans un shal^o qu'avait laissé tomber en s'enfuyant un caporal de la garde nationale. Voilà mon ours métamorphosé en soldat citoyen. Il trouve le métier mauvais, il renifle, il gambade, il chprche à se décoiffer; vains elforts ; je tenais le shako parles gourmettes et je ne lâchai cette muselière d'un nouveau genre que lorsque l'animal eut été réinstallé dans sa cage.

Il est probablement le premier de sa race qui ait porté la cocarde tricolore.

— Craqueiir ! se dit Félix^ qui avalait à la Mte une tranche de pâté ; je ne crois pas plus à cet ours qu'aux revenants^ aux voleurs et aux Bédouins dont il nous a régalés ces jours derniers.

— Dépêchez-vous donc, monsieur Félix, dit Estelle ; ne voyez-vous pas que depuis une heure nous vous attendons.

Le jeune homme obéit, au risque de s'étrangler. Un instant après, les convives se levèrent de table, et à l'exception du colonel, que retenait au logis un accès de rhumatisme, ils sortirent tous ensemble pour aller rendre visite au loup prisonnier.

A Taspect du groupe curieux qui entoura subitement la trappe où il était enfermé, le loup cessa ses inutiles bondissements, et se blottit dans un coin avec inquiétude.

— Voilà donc ce féroce animal, dit madame Gaussade en examinant l'attitude effarouchée du captif , le moindre dogue a Tair plus redoutable, et Mustapha l'étranglerait en une minute.

— J'en doute. Madame, observa Servian.

— De quoi ne doutez-vous pas ? reprit la jeune femme avec un accent de moquerie.

— Pour moi, madame, dit Tonayrion, je suis de votre avis ; le loup m'a toujours paru jouir d'une réputation usurpée. Qu'est-il, après tout? Un chien sauvage; rien de plus. Qu'il fasse trembler les moutons^, à la bonne heure ;

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mais les hommes, c'est ce que je ne comprends pas.

— Armé d'un sabre ou même d'un poign*ard. dit Félix d'un ton sentencieux, l'homme ne doit reculer devant aucune bête féroce.

— Un sabre ! un poignard ! reprit en ricanant le beau Raoul; s'il s'agissait d'un tigre ou d'un rhinocéros, je comprendrais l'utilité d'un pareil arsenal;, mais pour as-* sommer un si chétif animal qu'est-il besoin de tant de cérémonies ; le premier coup de pied le mettrait hors de combat.

— Vous auriez dû naître berger, dit Estelle; votre troupeau eût été bien gardé. Ainsi donc, même sans armes, vous ne craindriez pas d'attaquer un loup ?

— Il ne faut jurer de rien. Madame, répondit Tonayrion d'un air de fatuité; qui sait! je me sauverais peut-être. Une fois, il est vrai, je me suis battu contre un lion; mais on n'est pas également bien disposé tous les jours.

— Vous vous êtes baltu contre un lion ! dirent en même temps madame Caussade et Félix.

— Sans armes? ajouta Servian d'mi air d'admiration supérieurement joué.

— Il est inutile de dire que la scène se passait en Afrique, reprit Raoul avec un accent de simplicité propre à donner de la vraisemblance au récit le plus fabuleux; quelques officiers de spahis, plusieurs colons de la Mitidja et moi nous avions organisé une partie de chasse qui nous entraîna jusqu'au pied de l'Atlas. A la fin du troisième jour nous nous trouvions à l'entrée d'une vallée

déserte et brûlante. Tout à coiipj, un rugissement affreux se fait entendre dans le lointain : — Un lion ! tel est le cri général. Jugez si la fatigue est oubliée, si la soif s'éteint, si Tardeur se ranime ! Chacun prépare ses armes, et nous voilà tous lancés au galop. Grâce à la vigueur de mon cheval et peut-être aussi aux pointes de mes éperons, je ne tarde pas à prendre la tête et à me trouver à deux ou trois cents pas en avant de mes compagnons.

Que vois-je soudain entre deux rochers ? le lion en personne ; un maître lion, ma foi, qui du loup d'auj«)urd'hui n'aurait fait qu'une bouchée. M'apercevoir, rugir, hérisser sa crinière et fondre sur moi, n'est pour lui que l'affaire d'une demi-seconde. Deux balles que je lui envoie dans le corps ne l'arrêtent pas un seul instant. Le poitrail déchiré par les griffes du monstre , mon cheval se cabre, se renverse et tombe sur le sable en m'entraînant dans sa chute. Le lion alors, qui probablement juge ma chair de meilleur goût que celle de ma monture, bondit sur moi en ouvrant une gueule qui, je dois l'avouer, me parut aussi large, aussi profonde, aussi enflammée que l'entrée d'un four. J'avais une jambe sous le cheval et ma position devenait critique ; toutefois, je dégaine mon yatagan et le plonge à poing perdu dans cette gueule près de me dévorer. Que le lion ferirrât la mâchoire ; j'étais manchot sans aucun doute; par bonheur, en frappant je comprends le danger, et par un mouvement de poignet assez intelligent^ au lieu d'enfoncer le fer dans la gorge de mon adversaire je le tourne verticalement. Le lion mord, ainsi

que je m'y attendais, et s'enferre lui-même la langue dans la pointe et le palais dans la poignée du yatagan. Tandis qu'il cherche à cracher cette espèce d'hameçon^ je retire la main^ saisis un pistolet dans les fontes de ma selle, l'applique sur le crâne de l'animal et lui brûle tranquillement la cervelle. Voilà l'histoire de mon combat avec sa majesté léonine.

— Cette manœuvre de yatagan me semble profondément ingénieuse, dit Servian avec une gravité impassible; si j'ai bonne mémoire, Roland employa un artifice de ce genre pour vaincre l'orque de l'île d'Ebude.

— Peu importe! répondit Raoul d'un ton sec; je ne réclame pas le prix de l'invention. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en ce moment la peau de mon lion figure comme tapis de lit dans ma chambre à coucher.

Pendant le récit de cet aventure digne des contes arabes, Estelle avait éprouvé l'espèce de malaise que causent parfois à un auditeur bienveillant les tours de force d'un chanteur désordonné.

— Il raconte trop, s'était-elle dit ; et ces histoires extraordinaires n'arrivent qu'à lui seul. Il est évident que M. Servian ne croit pas un mot de celle-ci, et ce petit Félix se mord les lèvres pour ne pas rire.

Sans le vouloir, la jeune veuve se sentit elle-même atteinte de l'incrédulité qu'elle croyait lire sur la physionomie de l'oncle et du neveu. L'engouement irréfléchi que lui avait inspiré jusqu'alors l'héroïsme réel ou imaginaire de monsieur Tonayrion fit place à une défiance qui de-

puis la veille n'attendait qu'une occasion pour se manifester.

— S'il mentait... pensa-t-elle en le regardant à la dérobée d'un air scrutateur.

Madame Caussade avait dans le caractère une détermination fougueuse et pour ainsi dire virile qui lui rendait intolérable Tincertitude, ce terrain mouvant où s'arrêtent les esprits irrésolus^ mais d'où les âmes énergiques s'empressent de sortir au risque de tomber dans un abîme. Éclaircir le doute qu'elle venait d'accueillir pour la première fois lui parut donc aussi urgent que nécessaire.

— De deux choses l'une, se dit-elle : ou il ment, et alors il faut que je m'en assure ; ou il dit la vérité^ et en ce cas, l'incrédulité de M. Servian est une impertinence qui mérite d'être confondue.

Pour Estelle, concevoir un projet, c'était l'exécuter. Habituée dès l'entance à obéir à ses caprices plutôt qu'aux lois de circonspection banale qui régissent d'ordinaire les femmes, elle agissait sans calcul et d'après l'inspiration du moment. Or cette inspiration le plus souvent excellente, quelquefois aventureuse, se trouva en cet instant d'une témérité si excentrique qu'à peine oserions-nous en parler si nous n'avions eu soin de dire que madame Caussade était jeune, jolie, spirituelle, charmante en un mot, et, qui plus est, veuve. A ces différents titres peut-être avait-elle le droit de trouver simple et ordinaire une fantaisie qui, de la part d'une gauche pensionnaire, d'une respectable matrone ou d'une mère de famille vertueusement laide.

eût paru extravagante, pour ne pas dire monstrueuse.

Depuis qu'elle avait reconnu la nécessité de jeter au creuset l'héroïsme de Raoul pour voir s'il était d'or ou de plomb^ la jeune femme était demeurée silencieuse et distraite^ selon l'usage des gens qui roulent dans leur esprit quelque dessein extraordinaire. Penchée au bord de la trappe, elle agaçait le prisonnier par une sorte de taquinerie machinale, en secouant au-dessus de sa tète un mouchoir de batiste tel que les loups ont rarement l'occasion d'en voir de pareils. Tout à coup elle feignit d'être effrayée par un mouvement brusque de l'animal, et lâcha le fin tissu, qui tomba dans la fosse.

— Mon mouchoir ! s'écria-t-elle ; cette vilaine bête va manger mon mouchoir !

En même temps elle regarda Tonayrion de l'air dont la belle Angélique dut regarder l'amoureux Roland lorsqu'elle l'envoya détruire les jardins de Falerine. Il n'y avait qu'une seule manière de comprendre un semblable regard et d'y obéir * c'était de sauter dans la trappe. Le beau Raoul n'en fit rien, soit que son intelligence, soit qne son courage fût en défaut. Au lieu d'aller héroïquement arracher au loup le mouchoir sur lequel celui-ci venait de se jeter avec fureur, il promena les yeux de tous côtés, aperçut une perche appuyée contre la haie, et courut la chercher.

En voyant à quel expédient plein de prudence avait recours son amant, Estelle sentit une aversion subite remplacer la faveur qu'elle lui avait accordée jusqu'alors.

— - L'épreuve est faite^ pensa-t-elle; encore un masque qui tombe, encore un héros qui s'évanouit !

Involontairement elle se tourna vers Servian. Habitué à lire dans le cœur de la jeune veuve, celui-ci avait tout deviné, et il souriait malignement, car la déconvenue d'un rival est toujours agréable, lors même qu'on n'espère pas en profiter.

— Il paraît, dit-il avec une traîtresse bonhomie, que ce monsieur, qui prend les lions à l'hameçon, à aussi envie de pêcher les loups à la ligne.

Au lieu de rire de cette plaisanterie, madame Caussade laissa échapper un geste de dépit et tourna le dos au railleur. Ce mouvement la mit en face de Félix, qui depuis quelque temps la contem.plait d'un air passionné sans qu'elle y prît garde. Tant de flamme brillait dans les brunes prunelles du futur officier, sa physionomie exprimait un dévouement si absolu, son maintien une si fièro résolution que la jeune veuve, qui, la veille encore Tava'-t traité en enfant, pour la première fois vit en lui im homme.

— Qu'il a l'air déterminé ! se dit-elle; ce n'est pas lui, J'en suis sûre, qui aurait besoin d'un bâton pour me rendre mon mouchoir.

En ce moment, le fantasque démon dont nous avoi s parlé s'approcha de son oreille et lui dit îout bas :

— Quelle humiliation pour monsieur Raoul si ce jeune homme, qu'il a l'air de méDrisei\ se montrait plus brave que lui !

Sans réflexion, Estelle arrêta sur Félix un regard dont l'expression douce et splendide à la fois donnait l'idée d'un velours lumineux ; puis, cédant à une tentation irrésistible, d'un coup-d'œil rapide et incisif comme un éclair elle lui montra la fosse.

Céiaii la seconde fois que l'élève de Saint-Cyr était regardé ainsi par une femme. Frappé d'un éblouissement subit, oppressé, palpitant, éperdu comme au choc d'un fluide électrique, il crut voir les cieux ouverts et fléchit les genoux. Cette extase se changea aussitôt en frénésie. Sous la fascination de ce puissant regard qui de page venait de le faire chevaher, Félix se sentit la taille d'un géant, le cœur d'un lion, le bras d'un Hercule, et dans un transport d'amoureux fanatisme, il sauta dans la trappe.

— Félix ! s'écria Servian avec colère, tandis qu'Estelle, déjà repentante, poussait un cri de terreur.

La chute de la foudre n'eut pas plus surpris le féroce animal que ne fit cette brusque invasion. Lâchant le mouchoir qu'il avait mis en pièces, il s'accula dans un coin et s'y tint immobile en montrant au téméraire agresseur une double rangée de dents aiguës, qui faute d'une chair à dévorer, s entremordaient avec un grincement convulsif. A l'aspect de cet effrayant museau qui semblait le flairer en attendant qu'il le déchirât, Félix perdit les trois quarts de son exaltation. A l'héroïque ivresse qui lui avait rempli le cerveau, succédèrent les fumées d'une émotion beaucoup plus prosaïque. Au lieu d'agir, il resta en face de son farouche adversaire, le dos appuyé contre une des

parois de la fosse, la respiration suspendue, les jarrets énervés, Toeil fixe et le cœur palpitant.

— Donne-moi la main, dit Servian, qui, en le voyant pâlir, s'agenouilla au bord du trou pour Taider à en sortir.

— Si je ne rapporte pas ce mouchoir je suis un liomme déshonoré, se dit l'adolescent, dont le courage presque éteint se ralluma au souffle de la vanité. — On croit que j'ai peur : dussé-je être dévoré, je prouverai le contraire.

Les yeux fixés sur la bête fauve, qui de son côté le couvait d'un regard flamboyant, il se baissa lentement pour ramasser le mouchoir ; à peine y eut-il posé la main que le loup, s'élançant sur lui avec furie, le mordit coup sur coup au bras et à la poitrine ; vainement Félix essaya de se défendre : en un instant il fut terrassé, et malgré sa cravate, il sentit s'enfoncer dans son cou les dents de son terrible vainqueur.

Avant que madame Caussade eût poussé un cri, Ser- . vian s'^tajt jeté dans la trappe. Avec une incroyable vigueur il saisit le loup par la nuque, l'arracha de dessus Félix et le jeta sur le flanc. S'agenouillant alors de manière à lui enfoncer les côtes, il l'étreignit à la gorge des deux mains et le serra si énergiquement que bientôt il lui fit montrer plus de langue que de dents.

Au lieu de s'évanouir comme une femme pusifl anime, Estelle détacha la cordelière qui nouait son peignoir et y fit un nœud coulant avec une merveilleuse promptitude.

— TeneZj dit-elle en la jetant à Félix, qui venait de se relever, aidez votre oncle à l'étrangler.

Pour exécuter un pareil ordre, il eût fallu le compren. dre, et Félix, étourdi par la lutte qu'il venait de soutenir, écoutait sans entendre et regardait sans voir. Servian, que le sangfroid n'abandonnait jamais, contint le loup d'une main et de Tautre ramassa le cordon. Avec une dextérité qui eût fait honneur à un muet du sérail, il le passa autour du cou de Panimal déjà étouffé à demi et le tira sans miséricorde, en pressant du pied la tête du patient. L'agonie de celui-ci tut courte : en moins d'une minute, râle et convulsions, tout fut fini. Le loup rendit son âme de loup, qui s'enfuit, indignée, dans le Tartare réservé aux croqueurs de moutons, et son corps, cadavre désormais, demeura immobile au fond de la trappe, le cou décoré du *acet de soie qui sert quelquefois de cravate funèbre aux pachas à plus ou moins de queues.

L'exécution achevée, Servian s'approcha de Félix, qui semblait près de tomber en défaillance, et entr'ouvrit avec inquiétude son gilet taché de sang. A travers les déchirures de la chemise il aperçut une morsure large, mais sans profondeur, qu'il étancha aussitôt avec le mouchoir d'Estelle.

— Tu n'as qu'une égratignure, lui dit-il ; allons, de la fermeté, on te regarde !

Le jeune homme leva la tête et aperçut madame Caussade, dont les yeux étaient fixés sur Servian avec une expression d'étonnement indicible. Près d'elle le beau

Raoul; une perche à la main, paraissait assez embarrassé de son rôle, quoiqu'il affectât une contenance plus que jamais superbe et triomphale. Honteux de laisser voir son émotion à de pareils témoins, Félix rassembla toute son énergie et essaya de s'élancer hors de la fosse ; mais ses forces le trahirent et il retomba.

— Laisse-moi sortir d'abord, lui dit son oncle.

D'un élan vigoureux Servian atteignit au rebord de la trappe. Il se trouva presque aussitôt sur le gazon, et tendit alors la main à Cambier. Grâce à ce secours, le jeune homme, cette lois, parvint à sortir de l'étroit champ de bataille où il avait failli trouver la mort. Mais à peine fut-il debout qu'il lui prit une faiblesse. Son oncle, qui veillait sur lui avec une sollicitude paternelle, le soutint au moment où il tombait.

— Mon Dieu ! est-il dangereusement blessé ? demanda la jeune veuve d'une voix émue.

Servian arrêta sur elle un regard glacial, et lui présentant la batiste en lambeaux dont il avait essuyé la blessure de Félix:

— Madame, lui dit-il, vous devez être contente : il y a du sang sur ce mouchoir !

A ce reproche sévère, mais juste, Estelle éprouva une confusion que sa fierté avait ignorée jusqu'alors. Au lieu de répondre, elle rougit et baissa les yeux ; elle releva enfin la tête d'un air contrit, mais Servian, qu'elle chercha du regard, avait déjà pris Félix dans ses bras, et, chargé de ce fardeau, qu'il portait aussi légèrement que si l'élève

de Saint-Cyr eût encore été un enfant^ il marchait à grands pas du côté de la maison.

— Qu'a voulu dire ce petit monsieur ? fit Tona\Tion en fronçant tragiquement les sourcils; il s'est permis, je crois, de vous faire une leçon de morale. Qu'il prenne garde que je ne lui en donne une de politesse.

Madame Caussade le regarda en face.

— Laissez en paix ce petit monsieur j dit-elle avec un sourire sardonique; il n'est pas digne de votre colère; rendez-moi plutôt un service.

— Parlez,, madame^ répondit-il avec empressement

— Allez chercher ma cordelière qu'on a oubliée. Avant qu'elle eût achevé sa phrase, Tonayrion avait

sauté dans la trappe. Tandis qu'il soulevait la tète du loup pour en détacher le cordon de soie qui venait de remplir un office si contraire à sa destination gracieuse, Estelle se pencha vers lui :

— Dois-je vous avouer une mauvaise pensée qui me vient en ce monent? lui dit-elle gravement.

Raoul releva la tète :

— Avouez-la, Madame, répondit-il en riant ; les mauvaises pensées sont généralement assez agréables.

— Je souhaite que la mienne vous plaise. La voici : je cvo\s que si le loup ressuscitait, vous vous trouveriez fort mal à l'aise dans cette fosse.

— Charmant ! charmant ! dit Tona\Tion avec un rire forcé.

— Je crois même que vous auriez légèrement peur.

— Ravissant ! parole d'honneur !

— Je crois enfin que vous avez une imagination merveilleuse, et j'ai envie de vous dire comme Dinazarde à Sheerazade : puisque vous ne dormez pas, contez-moi donc une de ces belles histoires d'ours et de lion que vous contez si bien.

— Madame la plaisanterie est fort spirituelle... as-

Rirément, mais j'avoue que je ne la comprends pas.

— Vousl'allez comprendre, répondit madame Caussade à'un ton décidé ; jusqu'à présent, je vous ai cru sur parole un héros; à dater d'aujourd'hui, je vous jugerai sur des actions et non plus sur des phrases.

Sans attendre la réponse de Tonayrion toujours enterré jusque par-dessus la tête dans la fosse où gisait le loup, la jeune veuve s'éloigna d'un pas rapide et disparut bientôt à travers les arbres du parc.

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