LA REVANCHE
Après le départ d'Estelle^ Tonayrion déchargea sa colère sur le loup défunt en lui allongeant un énorme coup de pied dans les reins.
— Voilà se dit-il^ une maudite bête qui va me faire manquer un mariage superbe î Les femmes ont des caprices bien diaboliques ! Qui diantre eût deviné qu'en laissant tomber son mouchoir cette fantasque créature voulait se procurer le régal de me voir mis en morceaux, comme a failli Têtre ce petit imbécile de Félix? Mais aussi qu'avais-je besoin de parler d'ours et de lion? Ces fables orientales lui ont monté la tête, et maintenant pour réparer mon échec, peut-être vais-je être obligé de me battre à coups de poing contre toute la ménagerie du Jardindes-Plantes. Il lui faut, dit-elle des actions et non des phrases. Qu'entend-elle par des actions? des tours de force, des prodiges renouvelés d'Hercule? Si je laisse travailler son imagmation, elle est capable d'exiger que je lui offre dans sa corbeille de noces une moustache du
pacha d'Egypte ou une dent d'Abd-el-Kader. Diable ! Il est urgent de prendre l'initiative par quelque exploit bien ébouriffant et surtout bien authentique^ au moyen de quoi je me trouve dispensé d'exécuter le saut du tremplin ou d'avaler des serpents ; car, après la scène d'aujourd'hui^, qui sait quelles folies peuvent lui passer par la tête? Une fois marié, je saurai bien mettre ordre à ces extravagances, mais jusque-là mon métier est d'en être le très-humble esclave. Chien de métier, parole d'honneur!
En ruminant de la sorte, le beau Raoul était sorti de la trappe, et il regagnait lentement la maison. A force de chercher un moyen de remettre à neuf son héroïsme ébréché, il conçut un projet dont l'exécution lui parut facile et le succès immanquable. Il le roula longtemps dans son esprit et en combina très-attentivement les moindres détails. Certain enfin d'avoir tout prévu et de ne laisser pour ainsi dire aucune prise au hasard, qui déconcerte si souvent les plans les mieux médités, il écrivit à M. Frédéric Cluzel, un de ses amis demeurant à Paris, une lettre dont nous supprimons ici le contenu, attendu que la suite de ce récit en fera suffisamment connaître les résultats.
Tandis que le prétendant à la main de madame Causôade déployait toutes les ressources de son imagination pour reconquérir le terrain que venait de lui enlever un incident si puéril en apparence, Félix Cambier se trouvait en proie à une fièvre violente dans le lit où son oncle l'avait forcé de se coucher afin qu'on pût examiner ses blesâures. Grâce à la prompte intervention de Servian, les
dents du loup n'avaient laissé que des traces superficielles. Mais si les morsures n'offraient aucun danger et si la douleur physique était presque nulle, le blessé en revanche subissait une torture morale qui changeait sa couche en un lit de charbons ardents.
— Pas plus de cœur qu'un poulet ! disait-il lamentablement dans un accès de délire; je serai un couard toute ma vie... Qu'on me donne une quenouille au lieu d'épée... C'était si facile cependant; je n'avais qu'à faire comme mon oncle, prendre le loup à la gorge, et l'étrangler; point du tout; je me laisse culbuter et saigner comme mi vil mouton... Comment veut-on après cela que j'entre à Saint-Cyr?... Et madame Caussade qui me voyait... qu'elle doit me mépriser? Poltron ! femmelette! canaille que je suis.
Vers le soir, la fièvre de Félix diminua et son agitation parut se calmer; Servian, qui le vit plus tranquille, le quitta dans l'espoir qu'une nuit de sommeil achèverait de rétablir l'économie de cette jeune et ardente organisation. Le lendemain, dès le matin, il revint pour voir si la fièvre avait reparu; mais à son grand étonnement il trouva le lit vide. Félix était parti. Une lettre posée sur la cheminée et adressée à Servian apprit à celui-ci la cause de son escapade.
— « Mon cher oncle, disait l'adolescent, ne concevez aucune inquiétude de mon départ. Si je ne vous en ai pas prévenu, c'est que je redoutais vos observations et surtout vos railleries. Sans doute vous auriez traité d'enfantillage
le chagrin profond que me cause le souvenir de ma faiblesse d'hier. Plus j'y réfléchis et plus je sens qu'il m'est impossible de reparaître devant madame Caussade et devant vous avant d'avoir prouvé que je ne suis pas indigne de votre estime. Cette preuve, je l'espère, ne se fera pas attendre; mais Je vous le répète, n'ayez aucune inquiétude, et croyez à mon inaltérable et respectueux attache ment.
« Félix. »
— Que prétend faire cet écervelé ? se dit Servian après avoir lu ce billet ; quelque sottise ! Mais comment l'en empêcher? D'après le soin qu'il prend de me rassurer, je vois que son projet n'a rien de bien funèbre : il est donc inutile de courir après lui ; dès demain peut-être il sera revenu; à vrai dire, j'aimerais autant qu'il n'en fit rien. Au moment d'entrer à Saint-Cyr, la société d'une femme aussi séduisante qu'Estelle lui donne des idées romanesques tout-à-fait incompatibles avec les études sérieuses.
Dans la satisfaction que causait à Servian le départ de Félix, la jalousie de l'amant avait peut-être autant de part que la sollicitude de l'oncle, mais il refusa de s'avouer une faiblesse qu'il eût trouvée indigne de lui. Jusqu'alors, quoiqu'il eût souffert plus d'une fois de la conduite de madame Caussade, au fond du cœur il avait toujours senti pour elle cette indulgence mélancolique et tendre qu'inspirent à un homme arrivé à la maturité de l'âge les plus déraisonnables caprices de la femme dont il est épris. Fan-
taisies bizarres, humeur inégale, exagération romanesque, esprit moqueur, inclinations despotiques, il avait tout supporté, tout excusé, tout aimé. Ces imperfections épineuses étaient, selon lui, sans racines; produites par la verdeur de la jeunesse et l'exubérance de l'imagination, elles n'attendaient pour se changer en fleurs durables, que la culture d'une affection intelligente qu'Estelle, mariée d'abord à un vieillard, n'avait pas encore rencontrée.
— Elle a la tète vive, mais le cœur excellent, pensait-il chaque fois que sa patience était mise à l'épreuve. Gâtée par son père, gâtée par M. Caussade, est-il étonnant qu'elle soit un peu volontaire et étourdie? Tant d^autres à sa place seraient tout-à-fait méchantes!
C'est ainsi que jusqu'alors Servian avait justifié son amour à ses propres yeux, mais depuis la veille il sentait cet optimisme violemment ébranlé.
— Qu'une femme use et abuse du droit d'être capricieuse, je comprends cela, se disait-il; mais exposer volontairement la vie d'un homme à un danger certain, n'est-ce pas une fantaisie cruelle que rien ne sam'ait excuser ?
Servian ne chercha pas à dissimuler Timpression fâcheuse et triste que lui avait causée ce qu'il nommait l'inhumanité d'Estelle, et lorsqu'ils se rencontrèrent au salon, son regard froid et perçant apprit à la jeune femme qu'en ce moment elle avait en lui un juge sévère plutôt qu'un débonnaire adorateur.
Jeu bizarre de l'amour ! à l'instant où Servian, révolté contre son idole, se promettait d'abjurer un culte que
condamnait sa raison, madame Caussade sentait se réveiller dans son âme une affection assoupie depuis deux ans et qu'elle croyait anéantie. Servian, exposant sa vie pour sauver son neveu, avait pris inopinément à ses yeux les proportions martiales sans lesquelles Thomme le plus honnête, le plus vertueux, le plus spirituel même, lui semblait indigne d'être aimé. La prudente conduite de Tonayrion et la faiblesse nerveuse de Félix donnaient un nouveau lustre à cet acte de courage que rendaient presque incroyables les souvenirs de la diligence attaquée. En rapprochant ces deux faits si dissemblables, Estelle ne savait plus à quelle opinion s'arrêter.
Servian était-il un lâche ou un héros? Les deux propositions de cette alternative rencontraient une objection également insoluble. S'il était un homme timide, d'où lui venait la bravoure qu'il venait de déployer en attaquant sans armes un féroce animal ? S'il était brave, au contraire, comment expliquer sa contenance pusillanime en face de quelques misérables voleurs ? Après avoir inutilement essayé de concilier ces contradictions, madame Caussade se détermina pour la croyance vers laquelle inclinaient, sans qu'elle voulût se l'avouer, les secrets penchants de son âme; l'impression récente eifaçant peu à peu l'ancienne prévention, elle se plut à récapituler les qualités de son premier amant; elle les vit nombreuses et capitales. Caractère élevé, jugement solide, commerce facile, indulgence aimable, esprit étendu et unissant par un rare privilège la profondeur sans pédantisme à l'enjouement sans
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folâtrerie; elle reconnut à Servian tous ces genres de mérite. Ce dénombrement achevé, elle ne put s'empêcl.er de trouver assez ridicule Tespèce d'engouement que lui avait un instant inspiré la présomptueuse nullité de Raoul Tonayrion. •
— J'avais un bandeau sur les yeux ou plutôt j'étais folle, se dit-elle. Comment est-il possible que j'aie pris au sérieux un pareil fat, dont le principal talent consiste dans le nœud de sa cravate? S'il était brave, du moins! mais l'est-il ? A coup sûr, sa prudence d'hier me donne le droit d'en douter.
Par un de ces revirements simultanés dont les annales de la passion offriraient plus d'un exemple, l'homme de quarante ans et la jeune veuve avaient changé de rôles. A lui maintenant la froideur, la fierté, l'ironie ; à elle la mansuétude, la retenue, la patience. Pour un observateur, c'eût été un amusant sujet d'études que cette contre-partie où la dignité masculine, longtemps subjuguée par le caprice féminin, prenait une éclatante revanche. Prévoyant peut-être un prochain retour de son amoureuse faiblesse, Servian se hâta de mettre à profit son mécontentement. Attaqué jusqu'alors, il devint agresseur à son tour. Tous les sarcasmes lancés par Estelle iiux hommes efféminés furent renvoyés par lui aux femmes viriles. Il passa aux verges d'une moquerie impitoyable ces créatures ai^phibies qui abdiquent la grâce d'un sexe pour parodier l'énergie de l'autre; écuyères et chasseresses, nageuses et fumeuses; et celles qui ont une ar-
meria pour boudoir et celles qui assistent aux courses un carnet à la main, et celles qui s'intitulent lionnes,, ne pouvant se donner pour tigresses ;. toute la race des amazones, en un mot, depuis l'Anglaise qui tente Tascension du Mont-Blanc jusqu'à TAndalouse qui crie : Bravo toro! quand le picador tombe sanglant sur Tarène.
— Sans doute Mars en jupon est ridicule; mais que dire de Vénus en bottes?
Ainsi conclut Servian.
Quelques instants auparavant, madame Caussade n'eût pas laissé sans réplique une pareille attaque ; mais dans cette circonstance une douce émotion, en amollissant son cœur, lui fit trahir la cause des femmes fortes. Loin de s'offenser de railleries qui pouvaient passer pour des personnalités, elle les souffrit avec résignation et même plus d'une fois les encouragea par un regard souriant qui semblait dire ; Qu'y a-t-il de commun entre moi et les viragos dont vous vous moquez si justement? A mesure que Servian faisait main basse sur les Clorindes et les Bradamantes, elle s'enfonçait dans son fauteuil avec la grâcenonchalante d'une frêle beauté qu'eût brisée la moindre fatigue. Vint-il à tourner en ridicule une femme d'agent de change qui prenait des leçons d'escrime chaque matin, elle se leva pour aller chercher un ouvrage de broderie qu'elle n'avait pas touché depuis plus d'un mois, et arma pacifiquement d'une aiguille une main trop blanche et trop mignonne pour que le pommeau d'un fleuret en eût jamais meurtri le satin. Enfin, lorsqu'il se permit de parler
de bottes à propos de Vénus, elle ne put s'empêcher d'allonger sur le tapis, en manière de constraste, un petit pied merveilleusement chaussé qui eût fait honneur à la déesse même.
Chose étrange mais non inexplicable, au lieu de blesser madame Caussade, le courroux de Servian lui plaisait. Depuis qu'elle le voyait irrité et prêt à la révolte, elle désirait son amour, et il lui paraissait attrayant de le ranger à Tobéissance. A mesure qu'il épanchait une ironie longtemps contenue, elle sentait se raviver son penchant pour lui comme verdoie le gazon qu'arrose une pluie d'orage. Jamais elle ne lui avait trouvé le regard si expressif, la voix si pénétrante, le maintien si fier, la parole si pleine d'énergie et d'autorité. Patient, doux et respectueux, naguère elle l'avait maltraité; moqueur et provoquant, elle l'écoutait avec une soumission qui ressemblait à de la tendresse.
Pendant deux jours continua cette réaction à laquelle M. Herbelin et Tonayrion assistaient sans y rien comprendre. Le colonel était mieux au courant des manœuvres de l'art militaire que de celles de l'amour. A ses yeux, la prise d'armes de Servian et le désarmement d'Estelle étaient deux énigmes également inexplicables.
— Qui diable pourrait deviner ce qui se passe dans leurs cervelles? pensait-il en les examinant à la dérobée ; ces jours derniers, elle le traitait comme je ne traiterais pas un Cosaque, et il filait doux comme un agneau ; aujourd'hui c'est elle qui est l'agneau, et au lieu de profiter
de ce bon moment^ il ne cesse de la rabrouer et de lui dire des mots piquants. Je vois qu'il est temps que je m'en mêle.
Quoiqu'il eût promis à sa fille de la laisser libre dans le choix d'un mari, le colonel n'avait pas renoncé au désir d'avoir Servian pour gendre, et il ne se fit aucun scrupule de le tirer de la mauvaise voie où il le voyait engagé.
— Ah ça, sabre de bois ! à quel jeu jouons-nous ? lui dit-il en le prenant à part ; aurez-vous bientôt fini de mitrailler les amazones? C'est de l'adresse et de l'à-propos, vous pouvez vous en vanter. Ignorez-vous donc qu'Estelle n'a pas de plus grand plaisir que de monter à cheval, et qu'elle tue un pigeon au vol ?
— Je sais cela, répondit Servian.
— Et pour lui plaire, vous n'imaginez rien de mieux que de tirer sur elle à boulets rouges? La galanterie est nouvelle.
— Je n'ai pas la prétention de plaire à madame Caussade.
— Mais du moins vous en avez le désir ?
— Je ne l'ai plus, dit Servian d'un air froid.
— En êtes-vous certain ? demanda le colonel avec un rire de bonne humeur ; l'amour, si je m'en souviens, part moins vite qu'il n'arrive.
— Qui vous a dit que je fusse amoureux ? Est-ce madame Caussade?
— C'est elle-même, répondit monsieur Herbelin; pourquoi n'aborderais-je pas franchement la question? Entre
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d'anciens amis comme nous^ toute diplomatie est de trop. Vous avez demandé ma fille en mariage ?
— Et votre fille m'a refusé.
— Ce n'est pas là son dernier mot^ je le parierais d'après ce qui se passe depuis deux jours. Pour ce qui me regarde^ je n'ai pas besoin de vous dire que je préférerais votre alliance à toute autre.
— Même à celle de M. Tonayrion ?
— Même à celle de M. Tonayrion^ qui prend, je crois, ma maison pour une auberge; je lui en aurais déjà fait l'observation si je n'attendais certains renseignements; jusque-là j'ai promis de ne rien dire. Si votre mariage dépendait de moi seul, il serait donc conclu à l'heure qu'il est ; mais, vous le savez, Estelle est sa maîtresse et je ne suis pas un père barbare. Je ne veux la contraindre en rien, c'est à vous de soigner votre jeu et d'enlever la partie : à mon avis, vous pouvez encore la gagner et faire échec et mat le Tonayrion. L'unique grief qu'Estelle ait contre vous n'est au fond qu'un enfantillage.
— Puis-je connaître cet unique grief? demanda Servian, dont les yeux exprimèrent une vive curiosité.
— Elle ne vous Ta pas dit ? répliqua le colonel avec une sorte d'embarras ; en ce cas, silence dans les rangs. Il vaut mieux d'ailleurs que vous ayez une explication avec elle. Tâchez de la faire parler; plaidez votre cause, et surtout pas un mot sur tout ce que je viens de vous dire; je n'ai pas envie d'être grondé.
-- Mon cher colonel, répondit Servi an avec un sourire
rempli de tristesse Je vous remercie de Tintérêt que vous me témoignez. Croyez qu'il m^'eût été bien doux de resserrer Tamitié qui nous unit en devenant votre gendre ou plutôt votre fils ; mais cet espoir est une chimère dont je ne me berce plus. Vous dirai-je toute ma pensée ? Oui,, car manquer de franchise, ce serait mal reconnaître la vôtre. Je trouve aujourd'hui quo -ùadaîT»^ Caussade a bien fait de reiuser ma main. - -^
— Bah ! fit monsieur Herbelin d'un air étonné.
— Sans parler de cet unique grief que j'ignore encore et qui doit être bien monstrueux, puisque vous refusez de le nommer, madame Caussade aura prévu, je suppose, les incompatibilités qui devaient iniailliblement résulter de la différence de nos caractères, et alors n'a-telle pas fort sagement agi en refusant d'associer son sort au mien ?
— Voici bien une autre gamme. Je sais qu'autrefois nous avions le divorce pour incompatibilité d'humeur; mais on a supprimé tout cela.
— Le divorce, oui ; l'incompatibilité d'humeur, non.
— Vous croyez donc que vous auriez tait mauvais ménage?
— Par ma faute, sans doute; je n'accuse ici que mon insuffisance. Douée de qualités supérieures, madame Caussade a le droit d'exiger de son mari futur un mérite éminent dont je me sens dépourvu. Elle rêve un idéal héroïque près duquel un homme de quarante ans réfléchi, positif et peu enthousiaste, doit faire, j'en conviens une triste figure. Il lui faudrait un Amadis et non un pro-
saïque propriétaire campagnard qui n'a pas le moindre goût pour la chevalerie errante. Je cède donc la place à M. Tonayrion. Comment essaierais-je de jouter contre cet irrésistible paladin ? Si vous avez des commissions pour Paris, préparez-les; je partirai demain soir. J'espère, colonel, que nous n'en serons pas moins bons amis.
— Diable ! il est blessé au vif, se dit monsieur Herbelin lorsque Servian l'eut quitté ; quel ton de persiflage ! quel air d'ironie ! elle l'a poussé à bout; et ma foi, je le comprends, bien d'autres à sa place n'auraient pas eu tant de patience.
Sans délai le colonel chercha sa fille, qu'il trouva seule dans le jardin.
— Tu n'auras pas besoin de congédier Servian, comme tu en avais l'intention, lui dit-il d'un ton bourru.
— Pourquoi cela ? dit Estelle.
— Parce qu'il part demain.
Madame Caussade baissa la tête avec une expression de rêverie ; elle la releva au bout d'un instant et regardant malicieusement son père :
— Ëtes-vous bien sûr qu'il parte demain ? lui dit-elle.
— Est-ce toi qui l'en empêcheras?
— Me le défendez-vous?
— Réponds-moi d'abord. Est-ce toi qui l'empêcheras de partir?
— Si je veux.
- Mais voudras-tu?
— Oui, dit Estelle d'un ton si résolu que le colonel, à
la tête de son régiment, n'eût pas trouvé pour commander un accent plus ferme et plus impérieux.
— Ah! madame la 'capricieuse, répondit-il après être resté muet un instant; il paraît que nous nous ravisons. Je te préviens qu'il est un peu tard, et que Servian, que je quitte, m'a paru sentimental comme un boulet de douze.
— Ne suis-je pas votre fille, dit-elle, et croyez-vous qu'un boulet me fasse peur?
— Tâchez de vous accorder, reprit le colonel en la regardant d'un œil de complaisance ', tu sais bien que je ne demande qu'à signer le contrat.
— Le contrat! comme vous y allez ! C'est la paix qu'il faudrait signer avant tout, et je ne suis pas même sûre d'y être décidée. S'il s'humiliait bien, nous verrions; mais il est si orgueilleux avec son air modeste !
— Le voici précisément qui entre dans le jardin.
— Qui? le boulet de douze ! dit Estelle en riant ; j'ai bien peur, je vous assure, et bien envie de me sauver.
— C'est-à-dire que tu as bien envie que je m'en aille? La jeune femme sourit d'un air fin et ne répondit pas.
— Allons, allons, je comprends, reprit le colonel en hochant la tête avec bonhomie ; vous n'êtes pas des enfants, et l'on peut vous laisser seuls. Je vais chercher Tonayrion et le mener jouer au billard. Vois si je suis un bon père.
M. Herbelin s'éloigna en disant ces mots. Un instant après, Estelle et Servian se rencontrèrent par un de ces hasards qui n'arrivent qu'à ceux qui les cherchent.