‹ La peau du lionChapitre 9 sur 24 · LES VOLEURS · texte numérisé non relu

LES VOLEURS

Le lendemain matin madame Caussade^ fidèle à sa promessC;, se dirigea d'un pas léger et d'un cœur ému vers le lieu fixé pour le rendez-vous. Par un sentiment de vague inquiétude qu'une femme en pareil cas éprouve presque toujours^ quelle que soit son innocence, elle se retourna souvent en traversant le parc. Au moment d'en sortir par un petit pont jeté sur le fossé non loin de la tombe du Cosaque, elle regarda en arrière une dernière fois et crut reconnaître Raoul Tonayrion dans un homme qui disparut aussitôt à travers les arbres. Vivement blessée de cette espèce d'espionnage, elle fut sur le point de retourner sur ses pas, afin de donner une leçon de convenance à l'indiscret qui se permettait ainsi de la suivre; mais elle réfléchit que pendant ce temps Servian pourrait l'attendre et croire qu'elle manquait à sa parole. Cette considération fit taire son mécontentement; elle essaya de se persuader qu'elle s'était trompée et que l'homme qu'elle avait aperçu était un des domestiques de la maison; à demi rassurée.

elle traversa rapidement le fossé et se trouva bientôt dans une clairière tapissée d'un doux gazon et parsemée de quelques arbres séculaires, lieu agreste et retiré qu'elle choisissait ordinairement pour le but de ses promenades. Depuis près d'un quart-d'heure madame Caussade marchait dans la clairière. Deux fois elle en avait fait le tour, en plongeant au fond de tous les sentiers qui venaient y aboutir un regard où commençait à s'allumer l'impatience. Déjà elle accusait Servian d'inexactitude, péché impardonnable, car il blesse l'amour-propre.

— Je lui ai cependant bien dit derrière la tombe du Cosaque, pensait-elle, il est impossible qu'il n'ait pas compris. Aurait-il la présomption de vouloir se faire attendre?

Au moment où elle méditait sur cette pensée avec un courroux naissant, derrière elle un bruit soudain attira son attention.

— Le voici, dit-elle en se retournant.

Au lieu de Servian, Estelle aperçut à quelques pas trois hommes vêtus de blouses, armés de gourdins et terriblenient barbus, trois figures patibulaires dont la rencontre en un lieu si désert eût fait rebrousser chemin à l'homme le plus intrépide. Malgré ses inclinations chevaleresques, Estelle éprouva une frayeur horrible et essaya de fuir; mais aussitôt les trois brigands se précipitant sur elle la retinrent dans leurs bras, et pour étouffer ses cris lui appliquèrent sur la bouche un foulard en fort bon état qu'ils avaient sans doute volé. A demi-morte d'effroi, madame Caussade se débattit comme l'agneau sous la dent du

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loup, mais en dépit de ses efforts elle se sentit entraînée ou plutôt emportée par ces audacieux malfaiteurs. ' En ce moment, un homme que la providence semblait amener là tout exprès pour empêcher ce rapt odieux, Raoul Tonayrion en personne sortit du taillis et accourut, lier comme le dieu Mars. Quoiqu'il fût sans armes, et qu'outre leurs bâtons les brigands, à sa vue, eussent tiré des poignards, il se jeta sur eux avec une admirable furie, arracha le gourdin du premier qui lui tomba sous la main, et seul contre trois engagea une lutte que l'inégalité rendait héroïque. Pendant quelques instants la forêt retentit du cliquetis des bâtons qui s'entrechoquaient, frappaient^ se relevaient, retombaient dru et menu comme la grêle ; mais bientôt les bandits, roués de coups en apparence, commencèrent à reculer devant leur terrible adversaire ; puis, leur retraite se changea en déroute, et ils lâchèrent pied honteusement en rengainant leurs poignards.

Après les avoir un instant poursuivis, Tonayrion revint près de madame Caussade, qui, pendantle combat, était demeurée sans mouvement, sans voix et presque sans haleine.

— Ne craignez rien. Madame, lui dit-il en s'essuyant le front par un geste fort noble; ces misérables ne reviendront pas, c'est moi qui vous le jure. Si vous n'étiez pas là, je les aurais châtiés un peu plus vertement. Mais cette scène vous a effrayée; vous êtes pâle et tremblante; souffrez que je vous ramène chez vous.

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Estelle accepta machinalement le bras de Raoul, qui reprit d'un air d'exaltation :

— Ah ! ce jour est le plus beau de ma vie ! Il y a si longtemps que je brûle du désir d'affronter un péril qui vous prouve mon amour ! Non que je fasse à ces brigands l'honneur de les compter pour un danger sérieux. Pourquoi n'étaient-ils que trois? pourquoi n'avaient-ils que des bâtons et des poignards? que n'ai-je été blessé, tué sous vos yeux î peut-être alors regretteriez-vous de m'avoir si cruellement traité l'autre jour !

Le courage de Tonayrion venait d'éclater d'une manière si manifeste que madame Caussade fut forcée de reconnaître qu'elle avait été injuste à son égard. Offensée d'ailleurs de l'inexplicable conduite de Servian, elle sentit que le meilleur moyen de le punir était de recevoir en grâce son rival. Sous l'influence d'un secret courroux, elle établit entre ses deux amants un parallèle qui, selon l'usage, tourna au désavantage de l'absent. Auprès de trois brigands vaincus, quoique armés jusqu'aux dents, quel exploit vulgaire en effet, qu'un loup étranglé! Servian manquait au rendez-vous : Tonayrion redevint un héros comme devant.

— Vous m'avez sauvé la vie ! lui dit-elle en s'appuyant sur son bras avec un abandon où le penchant avait moins de part que le dépit.

— Madame, répondit Raoul du ton le plus pathétique, après un pareil mot, c'est ma vie qu'il faut prendre si vous Jie me permettez pas de vous la consacrer !

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— Je donnerais tout au monde^ se dit Estelle^ pour qu'il nous vit en ce moment. Et, sur cette réflexion charitable,, elle mit dans sa démarche un redoublement de coquetterie propre à désespérer^ en cas de rencontre^ le cœur de son ancien amant.

11^ c'est-à-dire Servian, était beaucoup plus près que ne croyait madame Caussade. Il était arrivé à l'entrée de la clairière au moment où fmissait le combat. En voyant revenir Tonayrion près d'Estelle, pour qui le danger n'existait plus, il se mit à la poursuite des malfaiteurs, et comme ils fuyaient dans des directions difierentes, il s'attacha aux pas de celui dont il se trouvait le plus rapproché. Le voleur courait bien, mais Servian courait mieux. Sur le point d'être atteint, le premier se retourna tout à coup, et levant son gourdin :

— Un pas de plus, je t'assomme ! s'écria-t-il d'une voix essoufflée.

Au lieu de tenir compte de cette menace, Servian fondit sur le brigand et lui porta en plein visage un coup de poing si rudement appliqué qu'il l'envoya tomber à six pas en arrière. Sans lui laisser le temps de se relever il lui arracha son bâton, s'empara d'un poignard qui sortait à demi d'une poche de sa blouse , et pour s'assurer de sa personne le saisit par sa barbe. Coup de théâtre imprévu ! cette barbe rousse et touffue lui resta dans la main , et il aperçut un visage qui eût été complètement imberbe sans une mince moustache rougie par le sang qui sortait des narines et de la bouche du voleur.

— Sacrebleu ! dit celui-ci en revenant de son étourdissement, vous auriez pu frapper moins fort. Me prenezvous pour un bœuf ?

— Lève-toi, répondit Servian, qui mit dans sa poche, comme pièce de conviction, le poignard et la barbe postiche.

L'homme en blouse obéit.

-— Maintenant marche devant moi, reprit Servian ; surtout n'essaie pas de Réchapper; au premier mouvement à droite ou à gauche, je te casse la tête avec ton bâton.

— Ah çà! expliquons-nous, dit le voleur en tirant de sa blouse un foulard dont il essuya le sang qui inondait son menton ; pour qui me prenez- vous, s'il vous plaît ?

— Pour un brigand dont les prochaines assises feront justice.

— Les assises ! rien que ça ! merci ! Sachez que je ne suis pas plus voleur que vous !

— C'est bon. Tu t'expliqueras devant le juge d'instruction ; en attendant, marche !

— Mon cher monsieur , vous commettez l'erreur la plus déplorable. Faites-moi le plaisir de me regarder, et dites si j'ai l'air d'un voleur. Ne vous arrêtez pas au costume, qui, j'en conviens, n'est pas de la dernière élégance. Il est sûr que ma blouse ne sort pas des ateliers d'Humann et que je n'ai pas acheté cette canne chez Verdier; mais il n'y a que les sots qui jugent un homme sur son habit, et d'après la vigueur de votre poignet, je vous crois fort spirituel. Examinez-moi sans partialité : est-ce là le visage

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d'un voleur? cette tournure est-elle celle d'un voleur? pensez-vous qu'un voleur se taille les ongles dans ce goût-ci ?

En parlant de la sorte, le jeune homme en blouse mit sous les yeux de son interlocuteur deux mains dont la netteté attestait des soins de toilette que dédaignent assez généralement les détrousseurs de grands chemins. Loin de désarmer Servian^ ce mode de justification alluma son courroux.

— Si vous n'êtes pas un voleur^ il s'agissait donc d'un rapt, répondit-il en fronçant le sourcil ; je ne crois pas qu'une pareille excuse améliore votre position devant la justice.

— Ni rapt ni vol, je vous jure; mais une de ces plaisanteries qu'entre hommes...

— Assez. Je ne suis pas votre juge, mais votre gardien. Voleur ou non, marchez !

Au môme instant il le saisit au collet et le poussa en avant. L'homme à la blouse essaya de résister, mais une secousse vigoureuse qui le renversa net une seconde fois lui fit comprendre que sous la main de son rude adversaire, il était Tétourneau sous la griffe de Tépervier.

— Ne m'assommez pas, gendarme que vous êtes! s'écria-t-il à la vue du bâton levé sur lui ; puisqu'il est clair que vous êtes le plus fort, je m'exécute; mais, foi d'homme d'honneur, vous paierez cher celte avanie. Si jamais je vous rencontre sur le trottoir du boulevard, je vous promets une paire de soufllets de première qualité.

Au lieu de répondre à cette menace , Servian aida le voleur équivoque à se relever, et le tenant d'une main ferme, il le contraignit de prendre, fort à contre-cœur, le chemin de la maison du colonel.

. Dans d'autres circonstances, l'étrange attentat dont madame Caussade venait d'être l'objet eût captivé son imagination romanesque. Le danger passé, elle y eût songé longtemps avec émoi et peut-être avec plaisir; mais en ce moment l'impression qu'elle avait éprouvée au pouvoir de ravisseurs inconnus s'évanouit dès qu'en eut cessé la cause. Aux angoisses de la terreur succédèrent immédiatement les perplexités du doute le plus embarrassant.

— Vous autres hommes, vous êtes bien extraordinaires, dit-elle tout à coup à Tonayrion , qui , debout devant le fauteuil où elle s'était assise en rentrant dans le salon, profitait de la position admirable que lui avaient conquise ses récents exploits, pour tenter une attaque décisive contre le cœur de la jeune et riche veuve.

— Qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce qu'on meure d'amour pour vous! répondit le beau Raoul, déterminé à ne laisser rompre par aucune digression incidente le fil de sa harangue passionnée.

— Vous ne me comprenez pas, reprit Estelle avec impatience, je veux dire que les hommes me paraissent avoir bien peu de suite dans le caractère. On parle de notre humeur variable, mais qu'est-ce que c'est que cette mobilité auprès de leur inconséquence ! Braves un jour, poltrons le lendemain, que croire d'eux en définitive?

— Dois-je prendre pour moi cette observation ? dit Raoul en riant d'un rire un peu forcé.

— Prenez-en la moitié.

— Pourquoi la moitié?

— Parce que vous êtes le second en qui je remarque ces contradictions inexplicables.

— Le second. . . c'est-à-dire qu'il y a un premier ; puis-je le connaître?

— C'est inutile , répondit madame Caussade en inclinant la tête d'un air rêveur. .

Tonayrion se mordit les moustaches avec un certain dépit, puis il se dit que le moment serait mal choisi pour éprouver ou manifester de la jalousie, et il reprit sa péroraison sentimentale au point précis où elle avait été interrompue.

— Oui, madame, je vous aime, dit-il en tirant de sa poitrine les accents les plus pathétiques ; la passion que vous m'avez inspirée a pris un degré d'ardeur et d'intensité qui ne me permet plus de vivre dans l'incertitude ; c'est que je souffre trop, voyez-vous, dévoré que je suis, jiuit et jour, par les flammes de cette torture si chère ! Oh oui ! je souffre trop, continua le beau Raoul les yeux au plafond et la main droite sur le cœur ; de grâce ! ayez pitié de votre victime ! décidez de mon sort par un seul mot... Madame... Estelle... un mot, je vous en supplie... je vous le demande à genoux... Si vous avez encore la cruauté de vous taire, du moins tournez vers moi vos beaux yeux ; qu'un regard m'apprenne ce que votre bou-

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che refuse de me dire... Estelle ! un seul regard. Oh!...

— Levez-vous donc, monsieur^ répondit tranquillement madame Caussade ; n'entendez-vous pas qu'on vient?

Avant que Tonayrion eût obéi, la porte du salon fut ouverte, et Servian parut. Un instant arrêté sur le seuil, il examina d'un regard perçant la contenance de la jeune femme et celle de son rival. Le calme de l'une contrastait tellement avec l'ébourifFement de l'autre, qu'il se sentit rassuré presqu'aussitôt qu'ému.

— Madame, dit-il en s'approchant, à voir votre air serein, on ne se douterait pas que vous venez d'échapper à un infâme guet-apens.

— Grâce à monsieur, répondit Estelle en désignant Raoul par un regard qui s'arrêta ensuite sur Servian avec une expression de froide indifférence.

— Un de ces misérables a été arrêté, reprit ce dernier.

— Arrêté ! s'écria Tonayrion.

— Par qui ? demanda la jeune femme.

— Par moi.

— Vous étiez donc là : reprit madame Caussade, dont la physionomie s'adoucit aussitôt.

— Oui, madame, dit Servian en accompagnant ces paroles d'un regard qui acheva de lui obtenir son pardon.

— Et au lieu de venir à mon secours, repartit Estelle avec enjouement, vous vous êtes amusé à poursuivre ces voleurs ? -

— Ils se sauvaient ; vous ne couriez donc plus aucun danger,

— Vous avez amené ici votre prisonnier?

— Oui, Madame, et je viens voir si vous êtes assez bien remise de l'émotion que vous avez du éprom er, pour qu'il puisse être, sans inconvénient, amené en votre présence.

— A quel propos cette confrontation ? dit le beau Raoul d'un air singulier.

— Cet homme demande instamment à être conduit devant Madame. Il est sûr, dit-il^ qu'elle lui accordera sa' gi^âce.

— Quelle absurdité ! reprit Tonayrion ; il est impossible que Madame se trouve en face de ce misérable. Je vais lui parler.

— En quoi cette entrevue est-elle impossible ? dit Estelle, dont la curiosité et l'intérêt s'étaient soudain éveillés à l'idée de voir comparaître devant elle un des brigands qui lui avaient causé une si belle terreur ; mon père est, sorti; c'est moi, ne vous en déplaise, monsieur, qui suis ici le pouvoir, et je ne vois pas pourquoi je me refuserais le petit plaisir de faire acte d'autorité en mandant cet homme devant mon tribunal. Qu'il vienne I

— Mais, Madame, objecta Tonayrion, ne craignez-vous pas que la vue de ce coquin ne vous fasse éprouver une émotion....

— Que pourrais-je craindre entre vous et monsieur Scrvian ? reprit la jeune veuve. Non, c'est décidé, failcs-îe venir ; j'ai toujours désiré de voir en face un voleur, et dans la forêt j'avais trop peur pour bien voir.

Sans égard pour l'opposilion manifestée par son rival, Servian sortit du salan^ où il revint un instant après suivi de Fhoninie en blouse, que gardaient à vue deux domestiques.

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